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ANALYSE. — Si le Fils de Dieu en se faisant homme avait cessé d'être Dieu , on comprendrait la répugnance des sages du monde à croire ce mystère et l'inutilité pour nous de l'Incarnation. Mais en devenant ce que nous sommes, Jésus n'a rien perdu de ce qu'il était, et en s'abaissant jusqu'à nous, il veut nous élever jusqu'à lui. Que tous donc se réjouissent et contemplent avec ravissement les merveilles de cette naissance temporelle, où brille quelque éclat de la génération éternelle.
1. C'est aujourd'hui que revient et que brille parmi nous la solennité anniversaire de la naissance de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ ; aujourd'hui que la Vérité s'est élevée de terre et que le jour issu du jour a paru pour être notre jour : réjouissons-nous donc et tressaillons d'allégresse. Eh ! que ne devons-nous point aux abaissements de cette incomparable Majesté? La foi des chrétiens le connaît et le cœur des impies n'y comprend rien. C'est que Dieu a caché ces merveilles aux sages et aux prudents et les a dévoilées aux petits (1). Que les humbles donc s'attachent à ces abaissements d'un Dieu, et appuyée sur ce puissant secours, leur faiblesse pourra s'élever jusqu'à sa hauteur.
Pour ces sages et ces prudents qui ne cherchent en Dieu que grandeurs sans croire à ses abaissements, en ne voulant pas de ceux-ci ils n'atteindront pas à celles-là : esprits vains et légers, qui n'ont pour eux que l'enflure et l'orgueil, ils sont comme suspendus entre le ciel et la terre, toujours agités par le souffle des vents. Sans doute ils sont sages et
1. Matt. XI, 25.
prudents, mais pour ce monde et non. pour Celui qui a fait le monde. Ah ! s'ils avaient cette vraie sagesse, cette sagesse de Dieu qui n'est autre que Dieu même, ils comprendraient que Dieu a pu prendre un corps sans devenir corps ; ils comprendraient qu'il est devenu ce qu'il n'était pas, sans cesser d'être ce qu'il était ; qu'il est venu à nous comme homme, sans s'éloigner de son Père; qu'en demeurant ce qu'il était, il s'est montré ce que nous sommes; et qu'en incarnant sa puissance dans le corps d'un enfant, il ne l'a pas moins appliquée au gouvernement du monde. Lui qui a créé l'univers en demeurant dans le sein de son Père, a donné à une Vierge d'enfanter, pour venir à nous. N'y a-t-il pas un reflet de sa toute-puissance dans cette Vierge qui devient mère et qui reste Vierge après l'avoir mis au monde comme avant de le concevoir; qu'un homme trouve enceinte, sans qu'aucun 'homme y ait contribué ; qui porte un homme dans son sein, sans le concours d'aucun homme, et qui sans rien perdre de son intégrité emprunte à sa fécondité un nouveau bonheur et une gloire nouvelle? Plutôt que d'ajouter foi à d'aussi étonnantes merveilles, (152) ces orgueilleux aiment mieux croire qu'elles sont de notre part de simples fictions. Aussi, ne pouvant se résoudre à voir l'humanité dans un Dieu fait homme, ils dédaignent le Christ ; et parce qu'ils sentent la divinité au-dessus de leurs mépris, ils ne croient pas en lui. Mais, plus ils dédaignent les abaissements d'un Dieu fait homme, plus nous devons les aimer; et plus il leur semble impossible qu'une Vierge ait donné le jour à un homme, plus nous y devons voir l'empreinte de la puissance divine.
2. Célébrons .donc cette naissance du Seigneur avec tout l'empressement et la solennité qui conviennent. Hommes et femmes, tressaillez de joie, car le Christ s'est fait homme en naissant d'une femme et en honorant ainsi les deux sexes. Que tous les hommes s'attachent au second homme, puisque tous ont été condamnés avec le premier. Une femme nous avait inoculé la mort ; une femme a pour nous enfanté la vie. Pour purifier la chair de péché, elle a donné naissance à une chair semblable seulement à la chair de péché (1). Ne condamnez donc pas la chair, détruisez seulement le péché pour faire vivre la nature. Pour rendre en lui une vie nouvelle au pécheur, un homme ne vient-il pas de naître sans péché?
Réjouissez-vous, saints jeunes hommes, qui vous êtes attachés, avec un soin particulier, à marcher sur les traces du Christ et qui avez renoncé aux unions charnelles. Ce n'est point par le moyen d'une union charnelle que le Christ s'est présenté à vous; ainsi voulait-il vous servir de modèle et vous faire la grâce de dédaigner l'union qui vous a fait naître. En effet n'êtes-vous pas redevables de votre naissance à cette union charnelle en dehors de laquelle le Christ vient vous convier à une union toute spirituelle ? et tout en vous appelant à des noces ne vous a-t-il pas accordé de mépriser d'autres noces? Ainsi vous ne voulez point pour vous de ce qu'il vous a donné l'existence ; c'est que vous aimez, plus que beaucoup d'autres, Celui qui n'est pas né comme vous.
Réjouissez-vous, vierges saintes: une Vierge a enfanté pour vous l'Epoux auquel vous pourrez vous attacher sans contracter aucune souillure; et en ne concevant ni en enfantant
1. Rom. VIII, 3.
vous ne pourrez perdre le trésor que vous chérissez. Réjouissez-vous, justes : voici la naissance de Celui qui fait les justes. Réjouissez-vous, infirmes et malades: voici la naissance du Sauveur. Réjouissez-vous, captifs; voici la naissance du Rédempteur. Réjouissez-vous, serviteurs : voici la naissance de votre Seigneur. Réjouissez-vous , hommes libres: voici naître Celui qui donne la liberté, Réjouissez-vous, chrétiens : voici la naissance du Christ.
3. En naissant de sa Mère il fait de ce jour un jour mémorable pour tous les siècles, comme il a créé tous les siècles en naissant de son Père. Il ne pouvait avoir de mère dans sa génération éternelle; et il n'a point voulu d'homme pour père dans sa génération temporelle. Ainsi le Christ est né à la fois et d'un père et d'une mère, et sans père et sans mère : d'un père, comme Dieu, et d'une mère, comme homme; sans mère, comme Dieu, et sans père, comme homme. « Qui expliquera sa génération (1) » ; soit la première qui est en dehors d u temps, soit la seconde qui est en dehors de l'homme; soit la première qui est sans commencement, soit la seconde qui est sans précédent; soit la première qui n'a jamais été sans être, soit la seconde qui ne s'est jamais reproduite, ni avant ni après; soit la première qui n'a point de fin, soit la seconde qui a aujourd'hui son commencement, mais quand aura-t-elle une fin ? Il était donc juste que les prophètes annonçassent sa naissance future, que les cieux et les anges publiassent sa naissance accomplie. Il reposait dans une étable, et il gouvernait le monde; enfant sans parole, il était la Parole même; les cieux ne sauraient le contenir, et une femme le portait sur son sein; oui, elle dirigeait notre Roi, elle portait Celui qui nous porte, elle allaitait Celui qui nous nourrit de lui-même. Quelle incontestable faiblesse ! quel abaissement prodigieux ! et pourtant la divinité tout entière y est enfermée. L'enfant dépendait de sa mère, et sa puissance la conduisait; il prenait son sein, et il la nourrissait de la vérité.
Ah ! qu'il mette en nous le comble à ses dons, puisqu'il n'a pas dédaigné de partager nos commencements; qu'il nous rende fils de Dieu, puisqu'il a voulu, pour notre amour; devenir fils de l'homme.
1. Isaïe, LIII, 8.
ANALYSE. — Si le Christ s'est tant abaissé, ce n'était pas pour son avantage, mais pour le nôtre ; c'était pour nous justifier et conséquemment pour nous donner la pais et le bonheur.
1. Qu'est-ce que la naissance du Seigneur ? C'est la Sagesse de Dieu se montrant sous les formes d'un enfant ; c'est le Verbe de Dieu faisant entendre dans la chair des sons inarticulés. Mais ce Dieu caché saura se faire rendre témoignage par le ciel devant les Mages, et se faire annoncer aux bergers par la voix des anges. Ainsi nous célébrons aujourd'hui le jour anniversaire de celui où s'accomplit cette prophétie : « La Vérité s'est levée sur la terre, et la justice nous a regardés du haut des cieux (1) ». La Vérité qui est dans le sein du Père s'est levée sur la terre, pour être aussi dans le sein d'une mère. La Vérité qui porte le monde s'est levée sur la terre, pour être portée sur les mains d'une femme. La Vérité qui nourrit d'elle l'inaltérable bonheur des Anges, s'est levée sur la terre pour vivre elle-même du lait d'une mère. La Vérité que ne saurait contenir le ciel s'est levée sur la terre, pour être déposée dans une étable.
Pour l'avantage de qui cette incomparable grandeur se présente-t-elle à nous sous de si prodigieux abaissements ? Ce n'est pas assurément pour son avantage; mais, si nous croyons, il en résultera pour nous des biens immenses. O homme, éveille-toi; c'est pour toi que Dieu s'est fait homme. « Toi qui dors, lève-toi; lève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera (2) ». Oui, c'est pour toi que Dieu s'est kit homme; et s'il n'était né dans le temps, éternellement tu serais mort; jamais tu ne serais délivré de cette chair de péché, s'il n'en avait pris la ressemblance ; s'il ne te faisait une si grande miséricorde, tu serais livré à une misère sans fin; tu n'aurais point recouvré
1. Ps. LXXXIV,12. — 2. Eph. V, 14.
la vie , s'il ne s'était assujetti à mourir comme toi; tu aurais succombé, s'il ne t'avait secouru ; tu aurais péri, s'il n'était venu.
2. Ainsi célébrons avec joie le jour de notre salut et de notre rédemption; célébrons le jour solennel où le grand jour, où le jour éternel qui naît d'un jour également grand et éternel également, fait son entrée dans notre jour temporel et si court. C'est lui qui « est devenu pour nous et justice, et sanctification, et rédemption, afin que, comme il est écrit, celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (1) ». Ah ! nous devons nous garder de ressembler à ces Juifs orgueilleux « qui ignorent la justice de Dieu, qui veulent établir la leur, et qui se soustraient ainsi à la divine justice (2)». Aussi après ces mots : « La Vérité s'est levée sur la terre », lisons-nous aussitôt ceux-ci : « Et la justice a regardé du haut du ciel ». C'est pour détourner la faiblesse des mortels de chercher à s'attribuer cette justice, à s'approprier les dons divins; pour empêcher l'homme de prétendre qu'il se justifie, c'est-à-dire qu'il se rend juste lui-même et de dédaigner ainsi la justice de Dieu. « La Vérité s'est levée sur la terre » : le Christ a dit : « Je suis la Vérité (3) », et il est né d'une Vierge. — « Et la justice a regardé du haut du ciel » ; car en croyant à l'Enfant nouveau-né, l'homme est justifié, non par lui-même, mais par Dieu. « La Vérité s'est levée sur la terre » ; car « le Verbe s'est fait chair (4) ». — « Et la justice a regardé du haut du ciel » ; car « tout bien excellent et tout don parfait vient d'en-haut (5) ». « La Vérité s'est levée sur la terre » ; la chair est née de Marie. « Et la
1. I Cor. I, 30, 31. — 2. Rom. X, 3. — 3. Jean, XIV,16. — 4. Ib. I, 14. — 5. Jacq. I, 17.
justice a regardé du haut du ciel » ; car « l'homme ne peut rien recevoir qui ne lui ait été donné du ciel (1)».
3. « Ainsi donc justifiés par la foi, ayons la paix avec Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ; par qui aussi nous avons accès à cette grâce où nous sommes établis et où nous nous glorifions dans l'espoir de la gloire de Dieu (2)». Vous reconnaissez avec moi, mes frères, ces quelques paroles de l'Apôtre. J'aime d'en rapprocher quelques paroles aussi du psaume que nous citons et de découvrir le rapport qui les unit. « Justifiés par la foi, soyons en paix avec Dieu » ; c'est que « la justice et la paix se sont embrassées. — Par Jésus-Christ Notre-Seigneur » ; car « la Vérité s'est levée sur la terre. — Par qui aussi nous avons accès à cette grâce où nous sommes établis, et où nous nous glorifions dans l'espoir de la gloire de Dieu». Il n'est pas dit : De notre gloire, mais : « De la gloire de Dieu ». Aussi ce n'est pas de nous que vient la justice; « elle a regardé du haut du ciel ». — De là vient « que celui qui se glorifie doit se glorifier dans le Seigneur ». C'est pourquoi lorsque la Vierge eut donné naissance au Seigneur dont nous
1. Jean, III, 27. — 2. Rom. V, 1, 2.
célébrons aujourd'hui la Nativité, les anges chantèrent cet hymne : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre au hommes de bonne volonté (1) ». Eh ! d'où vient cette paix donnée à la terre, sinon de ce que « la Vérité s'est levée sur la terre » ; de que le Christ a reçu une naissance charnelle ? Et « c'est Lui qui est notre paix, puisque de deux choses il en a fait une (2) » ; en nous rapprochant par les doux liens de l’unité, pour faire de nous des hommes de bonne volonté.
Ah ! réjouissons-nous de cette grâce, afin de mettre notre gloire dans le témoignage de notre conscience; afin de nous y glorifier, non pas en nous, mais dans le Seigneur. Voilà pour quoi il est écrit : «C'est vous qui êtes ma gloire et qui m'élevez la tête (3) ». Dieu lui. même pouvait-il faire briller à nos yeux une grâce plus généreuse ? Il n'a qu'un Fils unir que et il fait de lui un Fils de l'homme, afin d'élever le Fils de l'homme jusqu'à la dignité, de Fils de Dieu ! Cherche ici quel est notre, mérite, quelle est notre justice, quel motif détermine le Seigneur : découvriras-tu autre chose que sa grâce ?
1. Luc, II, 14. — 2. Ephés. II, 14. — 3. Ps. III, 4.
ANALYSE. — De ce qu'en s'incarnant le Verbe de Dieu n'a rien perdu de ce qu'il était, plusieurs concluent qu'on ne peut dire que le Fils de Dieu soit devenu Fils de l'homme. Ils se trompent, malgré la droiture de leurs intentions, et cette manière de parler est conforme au langage habituel des Ecritures.
1. Réjouissons-nous,mes frères; que les peuples tressaillent de bonheur et d'allégresse. Ce n'est pas ce soleil visible, mais son invisible Créateur qui a fait pour nous de ce jour un jour sacré ; quand devenu visible pour l'amour de nous, l'invisible Créateur de sa mère est né de son sein fécond sans aucune atteinte à sa pureté virginale; car elle est restée Vierge en concevant son Fils, Vierge en l'enfantant, Vierge en le portant, Vierge en le nourrissant de son sein, Vierge toujours.
Pourquoi t'étonner de ceci, ô mortel ? Il fallait qu'en daignant se faire homme Dieu na. quît de cette sorte, et qu'il formât ainsi Celle qui devait lui donner le jour. En effet, il était avant de naître, et avec sa toute-puissance, il (155) pouvait naître tout en demeurant ce qu'il était. Il se créa donc une Mère tout en demeurant dans le sein de son Père; et naissant d'elle, il ne cessa de demeurer en Lui. Et comment aurait-il cessé d'être Dieu en se faisant homme; puisqu'il accordait à sa Mère de ne cesser pas d'être Vierge, tout en l'enfantant ? Aussi en se faisant chair le Verbe n'a point péri, il ne s'est point transformé en chair ; c'est la chair qui s'est unie au Verbe pour ne point périr : et comme il y a dans l'homme une âme et un corps, le Christ est Dieu et homme tout à la fois. Ainsi l'homme est Dieu, et Dieu est homme; il n'y a pas de confusion de nature, mais unité de personne. Ainsi encore le Fils de Dieu, qui est coéternel à son Père en naissant éternellement de lui, a commencé, en naissant d'une Vierge, à être fils de l'homme; et c'est ainsi que l'humanité s'est jointe en lui à la divinité, sans former pourtant une quatrième personne et sans ajouter à la Trinité.
2. Ne vous laissez donc pas gagner au sentiment de certains esprits trop peu attentifs à la règle de foi et aux divins oracles des Ecritures. Le Fils de l'homme, disent-ils, est devenu Fils de Dieu, mais le Fils de Dieu n'est pas devenu fils de l'homme. En parlant ainsi ils pensent bien, mais ils ne savent s'exprimer correctement. Que veulent-ils dire, sinon que à nature humaine a pu s'améliorer et que la nature divine n'a pu se détériorer ? Ce qui est incontestable. Cependant, quoique la divinité ne se détériore d'aucune manière, le Verbe ne s'est pas moins fait chair. L'Evangile en effet ne dit pas: La chair s'est faite Verbe; mais : « Le Verbe s'est fait chair ». Or, le Verbe est Dieu, puisqu'il est écrit : « Et le Verbe était Dieu (1) ». Quant à la chair, ne désigne-t-elle pas l'homme, car le Christ ne se l'est point unie sans prendre l'âme en même temps ? Aussi dit-il. «Mon âme est triste jusqu'à la mort (2) ». Mais si le Verbe est Dieu et si la chair est l'homme même, que signifie : « Le Verbe s'est fait chair », sinon: Dieu s'est fait homme; sinon encore : Le Fils de Dieu s'est fait fils de l'homme, en prenant une nature inférieure et sans changer sa divine nature; en s'unissant ce qu'il n'était pas, sans rien perdre de ce qu'il était ?
Comment d'ailleurs confesserions-nous, d'après la règle de la foi, que nous croyons au Fils de
1. Jean, I, 1, 14. — 2. Matt. XXVI, 38.
Dieu qui est né de la Vierge Marie, si de la Vierge Marie était né, non pas le Fils de Dieu, mais le Fils de l'homme ? Quel chrétien nierait qu'elle a donné le jour au Fils de l'homme, mais aussi que Dieu s'étant fait homme, l'homme est ainsi devenu Dieu ? Car « le Verbe était Dieu, et le Verbe s'est fait chair ». Reconnaissons-le donc : le Fils de Dieu, pour naître de la Vierge Marie, est devenu fils de l'homme en prenant une nature d'esclave ; en restant ce qu'il était, il est devenu ce qu'il n'était pas ; il a commencé à être ce qui le rend inférieur à son Père, tout en conservant ce qui le rend un avec lui.
3. Si le Sauveur, qui est toujours le Fils de Dieu, n'était pas devenu réellement fils de l'homme, comment l'Apôtre dirait-il de lui « Ayant la nature de Dieu, il n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu; cependant il s'est anéanti lui-même en prenant la nature d'esclave, en devenant semblable aux hommes et en se montrant homme partout l'extérieur ? » Il n'est pas ici question d'un autre; c'est l'égal du Père, dont il possède la divine nature; c'est le Fils unique de Dieu qui « s'est anéanti lui-même en devenant semblable aux hommes ». Ce n'est pas un autre non plus, c'est encore l'égal du Père dont il a la nature divine, qui « a humilié », non pas un étranger, mais « Lui-même, en devenant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix (1) ». Or, le Fils de Dieu n'a fait cela qu'autant qu'il est fils de l'homme et qu'il en a pris la nature.
De plus, si étant éternellement le Fils de Dieu, il n'était pas devenu fils de l'homme, l'Apôtre dirait-il aux Romains : « Choisi pour « l'Evangile de Dieu, qu'il avait promis auparavant par ses prophètes dans les saintes « Ecritures, touchant son Fils , qui lui est né de la race de David selon la chair (2)? » Voilà bien le. Fils de Dieu, le Fils éternel de Dieu, devenu membre de la race de David selon la chair, sans en avoir toujours été membre.
De plus encore, si le Fils de Dieu ne s'était pas fait fils de l'homme, « Dieu aurait-il envoyé son Fils, formé d'une femme (3) ? » Remarquons que ce dernier terme en hébreu désigne simplement le sexe sans contester la gloire de la virginité. Or, qui a été envoyé par le Père, sinon son Fils unique ? Et comme
1. Philip. II, 6, 7. — 2. Rom. I, 1-3. — 3. Gal. IV, 4.
156
a-t-il été formé d'une femme, sinon en devenant fils de l'homme quand il a été envoyé, lui qui dans le sein de son Père est le Fils même de Dieu ?
Il naît de son Père en dehors du cours du temps, et c'est aujourd'hui qu'il est né de sa Mère. Après avoir créé ce jour il l'a choisi pour y être créé lui-même, comme après avoir créé sa Mère il l'a choisie pour naître d'elle. Ce jour, d'ailleurs, à partir duquel le jour grandit, ne convient-il pas à la mission du Christ, par qui de jour en jour se renouvelle en nous l'homme intérieur (1) ? Et puisque l'éternel Créateur daignait dans le temps devenir créature, ne devait-il pas avoir pour jour de naissance un jour qui indiquât ce qu'il venait créer dans le temps ?
1. II
Cor. IV, 16.
ANALYSE. — Pour expliquer comment le Verbe de Dieu en se faisant homme ne perd rien de sa divinité, saint Augustin le compare à la parole ou plutôt à la pensée humaine qui se donne à tous sans s'épuiser ni s'amoindrir, et qui ne perd pas sa nature en prenant dans la voix une espèce de corps. Le saint Docteur prouve ensuite par plusieurs textes de l'Ecriture que le Sauveur n'a rien changé dans sa nature divine en s'unissant à la nature humaine.
1. Ma bouche va publier la gloire du Seigneur; de ce Seigneur par qui tout a été fait et qui a été formé lui-même avec tout; qui a montré son Père et qui a créé sa Mère. Fils de Dieu, il a un Père et point de mère; Fils de l'homme, il a une Mère et point de père; il est à la fois le grand jour des anges et parmi les hommes une petite lumière ; Verbe de Dieu avant tous les temps, Verbe fait chair au temps convenable; Créateur du soleil et créé lui-même sous le soleil; du sein de son Père gouvernant tous les siècles et du sein de sa Mère consacrant le jour présent ; demeurant dans l'un, sortant de l'autre ; formant le ciel et la terre, naissant sous le ciel et sur la terre; ineffablement sage, et sagement enfant; remplissant le monde, et couché dans une étable; dirigeant les astres, et pressant le sein maternel ; si grand avec sa nature de Dieu, et si petit avec sa nature d'esclave, que sa petitesse ne diminue en rien sa grandeur et que sa grandeur n'accable en rien sa petitesse. En effet, en prenant un corps humain il n'a pas interrompu ses œuvres divines ; et il a continué d'atteindre avec force d'une extrémité jusqu'à l'autre et de tout disposer avec douceur (1) , lorsque se revêtant de l'infirmité de la chair il est entré sans s'y enfermer dans le sein d'une Vierge; et que, sans ôter aux anges l'aliment divin de sa sagesse, il nous a donné de pouvoir goûter combien le Seigneur et doux.
2. Pourquoi voir avec surprise ces met. veilles dans le Verbe de Dieu, quand nota propre parole entre si libre dans l'esprit qu'elle y pénètre sans y être enfermée ? Effectivement si elle n'y pénétrait, elle ne l'éclairerait pas; et si elle y était enfermée, elle n'entrerait pas dans d'autres esprits. Tout formé qu'il soit de mots et de syllabes, le discours que je vous adresse en ce moment n'est point découpé par vous en morceaux, comme la nourriture matérielle ; tous vous l'entendez tout entier, est tout entier recueilli par chacun de vous. Nous ne craignons pas en vous l'adressant que l'un s'empare de tout sans laisser rien à l'autre. Au contraire nous demandons devons une telle attention, attention de corps et
1. Sag. VIII, 1.
157
attention d'esprit, que chacun entende tout et permette aux autres d'entendre également tout. De plus, il n'y a pas ici succession, en ce sens que l'un devrait d'abord recueillir la parole, puis la passer à un autre; c'est au même moment qu'elle se présente à tous et que tout entière elle se fait entendre de chacun ; et si le discours pouvait être retenu totalement par la mémoire, chacun de vous en retournant l'emporterait tout entier, comme vous vouliez tous en venant l'entendre tout entier. Donc ce Verbe de Dieu par qui tout a été fait et qui renouvelle tout sans sortir de lui-même; qui ne s'arrête point dans l'espace, qui ne s'allonge point avec le temps, que ne diversifient point des syllabes brèves ou longues, qui n'est pas une suite de sons et que ne termine point le silence; à combien plus forte raison ce Verbe immense a-t-il pu, en prenant un corps, féconder le sein de sa Mère sans quitter le sein de son Père; sortir de l'un pour se montrer aux hommes, rester dans l'autre pour éclairer les anges; venir de l'un sur la terre, et dans l'autre déployer le ciel; dans l'un se faire homme, et dans l'autre créer les hommes ? .
3. Nul donc ne doit croire que le Fils de Dieu se soit changé et altéré pour devenir Fils de l'homme; croyons plutôt que sans rien changer à sa divine substance et en prenant dans toute sa perfection la nature humaine, il demeure Fils de Dieu tout en devenant fils de l'homme. Car, s'il est écrit . « Le Verbe était Dieu » ; et encore : « Le Verbe s'est fait chair (1) » ; ce n'est pas pour faire entendre qu'en se faisant chair il ait cessé d'être Dieu ; n'est-il pas dit qu'après sa naissance charnelle ce Verbe fait chair est « Emmanuel ou Dieu avec nous (2) ? » Pour s'échapper par notre bouche, notre pensée intérieure devient une voix, sans pourtant se changer en voix. Cette pensée reste sans altération lorsqu'elle prend une voix pour se produire ; elle demeure en nous pour continuer à se faire comprendre, pendant que le bruit la porte au dehors pour la faire entendre; ce bruit ne dit rien autre chose que ce qui avait frappé dans le silence. Ainsi, tout en devenant voix, ma pensée ne se confond pas avec elle ; elle reste dans la lumière de l'intelligence, et quand elle s'unit au bruit que fait mon organe, c'est pour
1. Jean, I,
1, 14. — 2. Matt. I.
arriver à vos oreilles sans quitter mon esprit. Remarquez-le: je parle ici non pas de la méditation silencieuse qui cherche des expressions grecques, latines ou de tout autre langue; mais de la méditation qui cherche la pensée même avant de s'occuper du langage, lorsque cette pensée, qui a besoin, pour se produire, du vêtement de la parole, est en quelque sorte, dans le sanctuaire intérieur, toute nue aux yeux de l'intelligence. Et pourtant cette pensée de l'intelligence, comme le son qui l'exprime, est muable et changeante; il n'en reste rien quand on l'a oubliée, comme il ne reste rien de la parole quand on a fait silence. Mais le Verbe de Dieu subsiste éternellement, et subsiste immuablement.
4. Aussi lorsqu'il a pris un corps dans le temps afin de partager notre vie temporelle, il n'a point perdu son éternité, mais au corps même il a conféré l'immortalité. C'est ainsi que « pareil à l'époux quittant sa couche nuptiale, il s'est élancé comme un géant pour parcourir sa carrière (1). — Il avait la nature de Dieu et ne croyait pas usurper en s'égalant à Dieu » ; mais afin de devenir pour nous ce qu'il n'était pas, « il s'est anéanti lui-même », non pas en perdant sa divine nature, mais en prenant une nature d'esclave » ; et par cette nature « il est devenu semblable aux hommes et s'est montré homme », non point par sa propre substance, mais « par l'extérieur (2) ». Par l'extérieur, car tout ce que nous sommes, nous, dans l'âme ou dans le corps, est notre nature ; pour Jésus-Christ, c'est l'extérieur. Si nous n’avions notre nature, nous n'existerions pas; pour lui, s'il ne l'avait pas, il n'en serait pas moins Dieu. Quand il l'a prise, il s'est fait homme en restant Dieu; de manière qu'il peut dire de lui ces deux choses également incontestables, l'une, qui a trait à son humanité : « Le Père est plus grand que moi (3) » ; l'autre, qui a rapport à sa divinité : « Mon Père et moi nous sommes un (4) ». Car si le Verbe s'était confondu avec la chair, Dieu avec l'homme, il aurait pu dire à la vérité : « Mon Père est plus grand que moi », puisque Dieu est plus grand que l'homme; mais nullement : « Mon Père et moi nous sommes un » ; attendu que l'homme n'est pas une même chose avec Dieu. Tout au plus aurait-il pu s'exprimer
1. Ps. XVIII, 6. — 2. Philip. II, 6, 7. — 3. Jean, XIV, 28. — 4. Ib. X, 30.
158
ainsi: Mon Père et moi nous ne sommes pas, mais nous avons été un; car il ne serait plus ce qu'il aurait cessé d'être. Cependant la nature d'esclave qu'il s'est unie lui a permis de dire : « Mon Père est plus grand que moi » ; et la nature divine qu'il n'a pas quittée, de dire aussi avec vérité : « Mon Père et moi nous sommes un ». Si donc il s'est anéanti au milieu des hommes, ce n'était pas pour cesser d'être ce qu'il était en devenant ce qu'il n'était pas; c'était pour voiler ce qu'il était et pour montrer ce qu'il était devenu.
Aussi la Vierge ayant conçu et mis au monde ce Fils en qui se manifestait la nature d'esclave, « un enfant nous est né (1) » ; et le Verbe divin qui subsiste éternellement s'étant fait chair pour habiter parmi nous en voilant, tout en
1. Isaïe, IX, 6.
la conservant, sa divine nature, nous lui donnons avec Gabriel « le nom d'Emmanuel », Puisqu'il s'est fait homme en demeurant Dieu, nous avons le droit de donner à ce fils de l'homme le nom de « Dieu avec nous » ; sans que l'homme soit en lui une autre personne que Dieu.
Tressaille donc, ô monde des croyants, puisque pour te sauver est venu parmi nous le Créateur même du monde. Le Père de Marie est ainsi le Fils de Marie; le Fils de David, la Seigneur de David ; le descendant d'Abraham existait avant Abraham ; celui qui a formé la terre a été formé sur la terre; le Créateur du ciel a été créé sous le ciel; il est en même temps le jour qu'a fait le Seigneur, le jour et le Seigneur de notre coeur. Marchons à sa lumière, réjouissons-nous en lui et soyons transportés d'allégresse.
ANALYSE. — Pourquoi un Dieu, si grand que nous ne pouvons parler convenablement de lui, s'est-il abaissé jusqu'à se faire petit enfant? C'était pour notre bien, pour appliquer à nos maux les remèdes les plus capables de nous guérir. il montre dans la magnificence de ses desseins en accordant à Marie le double privilège de la virginité et de la maternité réunies.
1. Entreprendrons-nous de louer le Fils de Dieu tel qu'il est dans le sein de son Père, égal et coéternel à son Père, lui en qui tout a été formé au ciel et sur la terre, les choses visibles et les choses invisibles, lui le Verbe de Dieu et Dieu en même temps, lui la vie et la lumière des hommes? Aucune pensée, aucune parole humaine n'en seraient capables. Pourquoi s'en étonner ? Notre langue pourrait-elle en effet célébrer dignement Celui que notre coeur ne saurait voir encore, quoique le Verbe y ait ouvert un oeil qui pourra le contempler lorsque nous serons purifiés de nos iniquités, guéris de nos infirmités et parvenus à la béatitude que goûteront les coeurs purs en voyant Dieu (1)? Oui, pourquoi s'étonner que nous ne trouvions pas de paroles pour exprimer cette Parole unique qui nous a appelés à l'existence et invités à dire d'Elle quelque chose? Cool notre esprit qui forme les paroles que nous méditons et que nous produisons au dehors; mais notre esprit est formé à son tour par cette Parole suprême. Quand l'homme forme en soi des paroles, il n'agit pas comme a agi le Verbe en le formant lui-même; parce que le Père n'agit pas non plus en engendrant son Verbe comme en créant tout par lui. C'est un Dieu qu'engendre alors un Dieu; et le Fils
1. Matt. V, 8.
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engendré n'est qu'un même Dieu avec son Père. Quant au monde, Dieu l'a créé; et le monde passe, tandis que Dieu demeure; et comme rien de ce qui est fait n'a pu se faire, ainsi Celui qui a pu tout faire n'a été fait par personne. Il n'est donc pas surprenant qu'ayant été fait comme tout le reste, l'homme ne trouve point de paroles pour expliquer la Parole qui a fait tout.
2. En écoutant toutefois et en réfléchissant un peu, peut-être pourrons-nous parler avec quelque convenance et quelque dignité, non « pas du Verbe en tant qu'il était au commencement, qu'il était en Dieu et qu'il était « Dieu», mais du Verbe en tant qu'il « s'est fait chair » ; peut-être pourrons-nous parler du motif pour lequel il « a habité parmi nous (1) ». Ne permettrait-il point de parler de lui là où il s'est rendu visible? et n'est-ce point parce qu'il a voulu se montrer à nos yeux que nous solennisons ce jour où il a daigné naître d'une Vierge? N'a-t-il pas voulu aussi que des hommes rapportassent à leur manière cette génération humaine ; au lieu que dans cette haute éternité où il est né égal à Dieu son Père, « qui rapportera sa génération (2)? » Il n'y a point là de jour particulier à célébrer avec plus de solennité; le jour n'y passe point pour revenir chaque année, car il y est sans fin comme il y a été sans commencement; et ce jour éternel n'est autre que le Verbe unique de Dieu, lui qui est la vie et la lumière des hommes ; au lieu que le jour actuel où après s'être incarné il s'est montré comme l'époux qui sort du lit nuptial, s'appelle maintenant aujourd'hui comme demain s'appellera hier; et si ce jour actuel tend à glorifier le Fils éternel de la Vierge, c'est que lui-même l'a consacré en naissant d'elle aujourd'hui.
Comment donc louer cet amour d'un Dieu? comment lui rendre grâces? Quelle affection en effet ne nous témoigne-t-il pas? C'est lui qui a fait les temps, et pour nous il est né dans le temps; son éternité le rend bien plus ancien que le monde, et pour nous il s'est fait dans le monde plus jeune que beaucoup de ses serviteurs; il a fait l'homme et il s'est fait homme ; il est né d'une Mère après l'avoir créée, il est prié sur les bras que lui-même a formés, attaché au sein qu'il remplit, faisant entendre dans une étable les vagissements inarticulés
1. Jean, I, 1, 14. — 2. Isaïe, LIII, 8.
de l'enfance muette, quand il est le Verbe sans lequel est réduite au silence toute éloquence humaine.
3. Contemple, ô mortel, ce que Dieu s'est fait pour toi; et de ce docteur qui ne parle pas encore apprends combien sont profonds ses abaissements. Telle était ta faconde au paradis terrestre qu'elle te permit de donner des noms à tout être vivant (1) : et ton Créateur, pour l'amour de toi, est couché sans parole, sans appeler même sa Mère par son nom. Dans ce parc immense couvert d'arbres chargés de fruits, tu t'es perdu en négligeant d'obéir; et lui est descendu par obéissance et comme un mortel dans cette étroite demeure pour y chercher les morts en se dévouant à mourir. Tu n'étais qu'un homme et, pour ta perte, tu as voulu être Dieu (2) ; lui était Dieu, et, pour retrouver ce qui était perdu, il a voulu se faire homme. Enfin tu t'es laissé tellement accabler par l'orgueil humain, que tu n'as pu être relevé que par une humilité divine.
4. Avec joie donc célébrons ce jour où on a vu Marie enfanter son Sauveur; une femme l'Instituteur de l'union conjugale, une Vierge le Roi des vierges, une épouse devenir mère sans époux, une Vierge rester toujours Vierge, pendant comme avant le mariage, en portant dans son sein et en allaitant son Fils. Ce Fils tout-puissant aurait-il, après sa naissance, dépouillé sa sainte Mère de cette virginité qui avait attiré sors choix avant sa naissance? La fécondité du mariage est louable sans doute; mais l'intégrité virginale est préférable encore. Aussi le Christ fait homme, le Christ qui est en même temps Dieu et homme, ayant comme Dieu le pouvoir d'octroyer à sa Mère ce double privilège, ne lui accorderait pas le moindre, celui que convoitent les époux, pour la dépouiller du plus précieux, de celui qu'ambitionnent les vierges en dédaignant de devenir mères.
De là vient que l'Eglise, qui est vierge aussi, célèbre aujourd'hui le miraculeux enfantement de cette Vierge. N'est-ce pas à l'Eglise que l'Apôtre a dit : « Je travaille à vous présenter, comme une vierge chaste, au Christ votre unique Epoux (3)? » Composée de ces peuples nombreux formés des deux sexes, de tant de jeunes hommes et de tant de jeunes filles, de pères et de mères unis par les liens du mariage, comment l'Eglise est-elle appelée une vierge
1. Gen. I,
19, 20. — 2. Ib. III. — 3. II Cor. XI, 12.
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chaste, sinon à cause de l'intégrité de sa foi, de son espérance et de sa charité ? Le Christ voulait donc se former une Eglise qui fût vierge de coeur ; c'est pourquoi il a conservé à Marie la virginité du corps même. Dans les unions humaines une femme est livrée à son mari pour n'être plus vierge; et l'Église ne pourrait demeurer vierge, si elle n'avait pour Époux de son coeur le Fils même d'une Vierge.
ANALYSE. — Le Verbe naissant de la Vierge est la Vérité s'élevant de la terre. Or, ce qu'il se propose n'est pas seulement de nous éclairer, mais encore de nous justifier. Donc allons à lui et nous y attachons.
1. Le Jour, auteur de chaque jour, a pour nous, mes frères, sanctifié le jour présent. C'est de ce Jour suprême qu'il est dit dans un psaume : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau; que toute la terre célèbre le Seigneur. Célébrez le Seigneur et bénissez son nom; bénissez son Sauveur, le Jour issu du Jour (1) ». Quel est ce Jour issu du Jour, sinon le Fils issu du Père, lumière de lumière? Le Jour donc a engendré le Jour qui jaillit aujourd'hui du sein de la Vierge; et ce Jour par conséquent n'a ni lever ni coucher. J'appelle ici Jour Dieu le Père. Ce Jour en effet n'est-il pas lumière, non pas cette lumière que voient les yeux du corps et qui éclaire les animaux aussi bien que nous; mais la lumière qui brille aux yeux des anges et qui demande, pour arriver jusqu'à nous, que nous purifiions nos coeurs. Ne vivons-nous pas dans une nuit qui passe et durant laquelle sont allumés pour nous les flambeaux de l'Écriture? A cette nuit succédera le matin dont il est parlé dans ces mots d'un psaume : « Je me lèverai le matin devant vous et je vous contemplerai (2) ».
2. Ce Jour donc qui n'est autre que le Verbe de Dieu, ce Jour qui éclaire les anges et qui rayonne dans cette patrie dont nous sommes exilés, s'est revêtu de chair et il est né de la Vierge Marie. Naissance merveilleuse ! qu'y
1. Ps. XCV,
I, 2. — 2. Ps. V, 5.
a-t-il de plus merveilleux que l'enfantement d'une Vierge, qu'une Vierge qui conçoit étant Vierge et qui enfante étant Vierge encore? Son Fils est ainsi formé de celle qu'il a formée; il lui a donné la fécondité, sans altérer en rien son intégrité.
D'où vient Marie ? D'Adam. Et Adam? De la terre. Mais Marie venant d'Adam et Adam de la terre, ne s'ensuit-il pas que Marie est terre comme lui ? Or, Marie étant terre, comme ne comprendre pas ce que nous chantons : « La Vérité s'est élevée de terre?» Qu'y gagnons-nous? « La Vérité s'est élevée de terre, et la justice a regardé du haut du ciel (1) », Pourquoi? C'est que, comme s'exprime l'Apôtre, « ignorant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur, les Juifs ne se sont pas soumis à la divine justice ». Comment un homme peut-il devenir juste ? Est-ce par lui-même ? Quel pauvre, Hélas ! peut se donner du pain? Quel homme nu peut se couvrir si on ne lui donne des vêtements? D'où vient aussi la justice? Peut-elle exister sans la foi, puisque « c'est de la foi que vit le juste (2) ?» Se dire juste quand on n'a pas la foi, c'est mentir. Or, si on ment lorsqu'on n'a pas la foi, il faut pour ne mentir pas, se tourner du côté de la Vérité. Mais la Vérité était bien éloignée ; elle s'est levée de terre. Tu dormais,
1. Ps. LXXXIV,
12. — 2. Rom. I, 17.
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elle est venue près de toi; tu étais plongé dans un profond sommeil, elle t'a éveillé, et pour te détourner de ta perte, elle t'ouvre un chemin dans elle-même. Ainsi donc la Vérité s'élevant de terre, c'est le Christ naissant de la Vierge; et si la justice regarde du haut du ciel, c'est pour ramener à la sagesse les hommes que l'injustice en a éloignés.
3. Nous étions mortels, accablés du poids de nos péchés, chargés des châtiments mérités par nous. La vie de chacun ne commence-t-elle point par la souffrance? Pourquoi chercher des tireurs d'horoscopes ? Questionne l'enfant qui vient au monde, comprends ses pleurs. Eh bien ! la terre entière portait ainsi la colère de Dieu; mais tout à coup quel éclair de bonté ! « La Vérité s'est élevée de terre » . Celui qui a tout créé, vient d'être créé aussi. Il a fait le jour, il est mis au jour. Le Christ Notre-Seigneur est de toute éternité sans commencement dans le sein de son Père; il a maintenant son jour de naissance. Au commencement était le Verbe ; si ce Verbe n'avait passé par une génération humaine , jamais nous ne parviendrions à être divinement régénérés; il est donc né pour nous faire renaître. Le Christ est né, comment hésiter de renaître? Il a été engendré, mais sans aucun besoin d'être régénéré. Eh ! qui a besoin d'être régénéré, sinon celui qui est condamné dans sa génération même ? Que sa miséricorde donc agisse dans nos coeurs. Sa mère l'a porté dans son sein; portons-le dans nos âmes. On a vu une Vierge enceinte du Christ incarné; remplissons nos coeurs de la foi du Christ. Une
Vierge a enfanté le Sauveur; que notre âme à son tour enfante le salut, enfantons aussi la louange; ne soyons point stériles et que pour Dieu nos âmes soient fécondes.
4. Le Christ est sans Mère quand il est engendré de son Père, et sans Père, quand il est enfanté par sa Mère : générations merveilleuses ! la première est éternelle, la seconde temporelle. L'Eternel est né de l'Eternel. Pourquoi s'en étonner ? Il est Dieu. Qu'on pense à la Divinité, et toute surprise cessera. Qu'on mette de côté l'étonnement pour faire monter des cris de louanges; aie la foi, crois ce qui s'est accompli. Dieu ne s'est-il pas assez humilié pour toi? Il était Dieu, et il est né. Quelle étroite étable ! il y est enveloppé de langes et déposé dans une crèche; qui ne serait surpris ? Il remplit le monde et pour lui il n'y a point place dans une hôtellerie. Quoi ! notre pain céleste placé dans une crèche ! Ah ! que de cette crèche s'approchent les deux peuples, comme deux animaux mystérieux. « Le boeuf a connu son maître, et l'âne, la crèche de son Seigneur (1) ». Ne rougis point d'être pour ton Dieu l'un de ces animaux : tu porteras le Christ et tu ne- t'égareras pas; tues dans le vrai chemin, puisque le Christ te monte.
Oui, que le Seigneur nous monte aussi et qu'il nous mène où il lui plaît; soyons pour. lui comme des animaux de charge et allons à Jérusalem. Ce fardeau n'écrase pas, il soulève; guidés par lui nous ne nous égarerons pas; par lui allons à lui, afin de partager l'éternelle joie de l'Enfant qui naît aujourd'hui.
1.
Isaïe, I, 3.
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ANALYSE. — 1° Jésus-Christ a choisi pour naître le jour de l'année où les jours commencent à croître; c'est pour nous faire entendre que désormais nous devons croître dans la lumière et dans la sainteté ; 2° il pouvait naître sans le concours d'une mère comme il est né sans père ; mais il a voulu avoir une mère, afin de rendre l'espérance aux femmes comme il la rend tu hommes en se faisant homme ; 3° il a voulu naître dans une étable, être déposé dans une crèche, comme s'il devait servir de nourriture aux animaux; c'était pour nous apprendre avec quelle docilité nous le devons servir et comment il se disposait à nous nourrir de lui-même.
1. Du sein de son Père où il était avant de naître de sa Mère, Jésus Notre-Seigneur a choisi non-seulement la Vierge qui devait le mettre au inonde, mais encore le jour où il y devait entrer. Des hommes égarés préfèrent souvent un jour à l'autre soit pour planter ou pour bâtir, soit pour se mettre en route et quelquefois même pour contracter mariage; et cela dans l'espoir d'obtenir de plus heureux résultats. Nul cependant ne fixe le jour même de sa naissance. Quant au Sauveur, il a pu le choisir comme il a pu choisir sa Mère, attendu que la création de l'une et de l'autre dépendait de lui.
Or, en préférant un jour à l'autre, il n'est pas entré dans les vaines idées de ces esprits superficiels qui attachent les destinées des hommes à la disposition des astres. Est-ce le jour de sa naissance qui a fait le bonheur du Christ? N'est-ce pas le, Christ plutôt qui a béni le jour où il a daigné naître parmi nous? Aussi le jour de sa naissance est-il l'emblème mystérieux de la lumière qu'il vient répandre. « La nuit s'achève et le jour approche, dit l'Apôtre ; rejetons par conséquent les oeuvres de ténèbres et revêtons-nous des armes de lumière ; comme en plein jour vivons avec honnêteté (1) ». Distinguons le jour et soyons jour nous-mêmes, car nous étions la nuit en vivant dans l'infidélité. Or, cette infidélité, qui s'était abattue sur le monde entier comme une nuit épaisse, devant diminuer à mesure que grandirait la foi, c'est pour cette raison qu'au jour de la naissance de Jésus-Christ la nuit commence à décroître et la lumière à croître.
1. Rom. XIII, 12, 13.
Que ce jour, mes frères, soit donc pour nous un jour solennel ; célébrons-le, non pas comme les infidèles, en considération du soleil, mais en considération de Celui quia créé le soleil même. Car si le Verbe s'est fait chair (1), c'était afin de vivre pour l'amour de nous sous le soleil. Son corps n'était-il pas éclairé par cet astre, pendant que sa majesté l'élevait au-dessus de tout cet univers où il l'a placé? Et ce même corps ne domine-t-il pas aujourd'hui ce soleil à qui rendent des honneurs divins les aveugle qui ne sauraient contempler le vrai Soleil à justice?
2. Aujourd'hui donc, chrétiens, célébrons non pas la génération divine du Christ, mais la naissance humaine qu'il a voulu recevoir pour s'accommoder à notre faiblesse, en se faisant visible, d'invisible qu'il était, afin de nous élever des choses visibles aux invisibles. La foi catholique en effet ne nous permet pas d'oublier ces deux générations du Sauveur, dont l'une est divine et l'autre humaine, dont l'une est au-dessus du temps et dont l'autre s'est accomplie dans le temps, mais qui sont toutes deux merveilleuses, puisque dans l’une le Sauveur n'a pas de Mère, ni de Père dans l'autre. Si nous ne comprenons pas celle-ci, comment peindre celle-là ? Comment du reste comprendre un fait si nouveau, si singulier, unique dans le monde, un fait si incroyable lequel pourtant est devenu croyable et se trouver incroyablement accepté dans le monde entier, savoir qu'une Vierge ait conçu, qu'elle ait enfanté, et en enfantant soit demeurée Vierge
1. Jean, I, 14.
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Mais ce que ne saurait expliquer la raison humaine, la foi le saisit et cette foi grandit à mesure que la raison est en défaut. En effet qui oserait avancer que le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, n'aurait pu, même sans une Mère, se former un corps comme il en a formé un au premier homme, qui n'avait ni père ni mère?
Cependant, dès qu'il a créé les deux sexes, le sexe masculin et le sexe féminin et qu'il venait les délivrer l'un et l'autre, il a voulu en naissant les honorer tous deux. Vous connaissez assurément la chute du premier homme vous savez que le serpent n'osa s'adresser à Adam, et que pour l'abattre il eut recours à l'intermédiaire de la femme. A l'aide du plus faible des deux époux il gagna le plus fort, et après s'être servi de l'un pour aller à l'autre, il triompha de tous deux. Il était à craindre que sous l'impression d'une juste douleur nous n'eussions horreur de la femme comme de la cause de notre mort, et qu'elle ne fût considérée par nous comme irrémédiablement perdue. C'est pour écarter ce sentiment qu'en venant chercher ce qui était perdu, le Seigneur voulut honorer l'homme et la femme, perdus l'un et l'autre. Gardons-nous d'outrager le Créateur à l'occasion d'un sexe quelconque ; sa naissance les invite à espérer le salut tous deux. La gloire du sexe masculin, c'est que le Christ en soit, et la gloire du sexe féminin, c'est que la Mère du Christ en fasse partie: La grâce du Christ a triomphé de l'astuce du serpent.
3. Ainsi donc que tous deux renaissent avec Celui dont nous honorons aujourd'hui la naissance et qu'ils célèbrent tous deux ce grand jour. Ce n'est pas d'aujourd'hui sans doute que date l'existence du Christ Notre-Seigneur , puisqu'éternellement il a existé dans le sein de son Père; mais c'est aujourd'hui qu'il a pris un corps dans le sein de sa Mère et qu'il s'est montré à nos yeux, rendant sa Mère féconde sans lui ôter rien de sa virginité. Ainsi il a été conçu, il est né et il est enfant. Or, qu'est-ce que cet Enfant? Enfant signifie incapable de parler, fari. Ainsi la Parole même ne peut parler. Mais si dans son corps il garde le silence, il parle par la bouche des anges; ceux-ci annoncent aux pasteurs le Prince et le Pasteur des pasteurs.
De plus il est déposé dans la crèche comme pour servir d'aliment au bétail fidèle. Un prophète n'avait-il pas fait cette prédiction : « Le boeuf reconnaît son maître, et l'âne, l'étable de son Seigneur (1) ?» Aussi était-il monté sur un ânon lorsqu'aux acclamations des multitudes qui le précédaient et qui le suivaient, il fit son entrée à Jérusalem (2). Nous aussi reconnaissons-le, approchons-nous de la crèche, mangeons-y, et portons le Seigneur en nous laissant guider par lui, afin de parvenir ainsi à la Jérusalem céleste. Si la naissance humaine du Christ décèle l'infirmité, quelle majesté révèle sa génération dans le sein de son Père ! Si dans le temps il compte un jour, n'est-il pas l'Eternel même engendré par le Jour éternel?
4. Il convient donc de nous enflammer d'ardeur aux accents de ce psaume qui retentit à nos oreilles comme l'éclat d'une trompette céleste: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau; que toute la terre célèbre le Seigneur. Chantez le Seigneur et bénissez son nom (3) ». Ainsi reconnaissons et publions la gloire de ce Jour issu du Jour, lequel reçoit aujourd'hui une naissance corporelle. Ce Jour issu du Jour est le Fils né du Père , Dieu de Dieu , lumière de lumière. Il est aussi le Sauveur dont il est dit ailleurs : « Que Dieu prenne pitié de nous et qu'il nous bénisse; qu'il fasse rayonner sa face au-dessus de nous; afin que sur la terre,nous puissions connaître votre voie, et votre Sauveur parmi tous les peuples (4)». Sur la terre révèle la même idée que parmi tous les peuples; et votre voie désigne votre Sauveur. Ne nous souvient-il pas que le Seigneur a dit : « Je suis la voie (5)? » Tout à l'heure encore, pendant qu'on lisait l'Evangile, nous avons vu que le bienheureux vieillard Siméon avait reçu, d'un oracle divin, l'assurance de ne pas goûter la mort avant d'avoir contemplé le Christ du Seigneur. Il prit dans ses bras le divin Enfant, et reconnaissant la suprême grandeur dans ces petits membres « C'est maintenant, Seigneur, que selon votre parole vous laissez votre serviteur s'en aller en paix, puisque mes yeux ont vu votre Sauveur (6)».
Nous donc aussi « proclamons ce Jour issu du Jour, ce Sauveur de Dieu». Publions « sa gloire parmi les nations, ses merveilles parmi tous les peuples (7) ». II est couché dans une crèche, mais il supporte le monde; il prend
1. Isaïe, I, 3. — 2. Matt. XXI, 1-9. — 3. Ps. XCIV, 1, 2. — 4. Ps. LXVI, 2, 3. — 5. Jean, XIV, 6. — 6. Luc, II, 26, 29, 30. — 7. Ps. XCV, 2, 2.
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le sein, mais il nourrit les anges; il est enveloppé de langes, mais il nous donne le vêtement de l'immortalité ; il est allaité, et en même temps adoré; pour lui il n'y a point, place dans l'hôtellerie , mais il s'élève un temple dans le coeur des croyants. Pour fortifier la faiblesse, la force s'affaiblit. Ah ! sachons admirer cette naissance temporelle plutôt que de la dédaigner, et reconnaissons-y les abaissements profonds de la plus haute Majesté, et pour arriver à son éternité enflammons près de lui notre charité.
ANALYSE. — Tel est l'amour du Sauveur pour la virginité, qu'au moment où il vient se soumettre de grand coeur à tant d’outrages, il ne veut qu'une vierge pour mère, exige de toute son Eglise qu'elle soit vierge de coeur, et comble de ses grâces privilégiées les chrétiens qui gardent la virginité spirituelle et corporelle, à l'exemple de Marie.
1. En se faisant chair, le Verbe du Père, par qui tout a été fait, nous donne à célébrer le jour de sa naissance dans le temps; Auteur divin de tous les jours, il a voulu en réserver un au souvenir de sa Nativité. Dans le sein de son Père il est antérieur à la longue suite des siècles; et en quittant aujourd'hui le sein de sa mère, il suit le cours des années. Créateur de l'homme, il se fait homme; il veut ainsi prendre le sein maternel, lui qui dirige les astres, condamner le Pain à endurer la faim, la Fontaine à avoir soif, la Lumière à dormir, la Voie à se fatiguer de la route, la Vérité à être accusée par de faux témoins, le Juge des vivants et des morts à être jugé par un mortel, la Justice à être condamnée par l'iniquité, la Règle à être flagellée, la Grappe à être couronnée d'épines, le Fondement de l'édifice à être suspendu, la Force à être affaiblie, la Santé même à être blessée et la Vie à mourir. Oui, c'était pour endurer en notre faveur ces énormités et d'autres encore; c'était pour délivrer des indignes , puisqu'en souffrant tant de maux pour l'amour de nous, il n'en avait mérité aucun, et qu'en recevant de lui tant de bienfaits nous n'étions pas dignes d'un seul; c'était, dis-je, dans ce but que Fils de Dieu avant tous les siècles et sans avoir eu jamais de commencement, il a daigné dans ces derniers jours se faire fils de l'homme; né de Père sans avoir été formé par lui, il est d'une Mère que lui-même a formée, redevable enfin de l'existence humaine à celle qui jamais et nulle part n'aurait existé sans lui.
2. Ainsi s'accomplit cette prédiction d'un psaume : « La Vérité s'est élevée de terre (1) ». Cette terre est Marie, Vierge après l'enfantement comme avant de concevoir. Comment admettre la perte de l'intégrité dans ce corps dans cette terre d'où s'est élevée la Vérité ? Aussi, quand, après sa Résurrection, le Sauveur était considéré , non pas comme ayant un corps, mais comme étant un pur esprit : « Palpez, dit-il, et voyez, car un esprit n'a chair ni ossements, comme vous voyez que j'en ai (2) ». Or, ce corps jeune et ferme n'entrera pas moins dans l'appartement où étaient les disciples, quoique les portes en fussent fermées (3). Mais s'il a pu, malgré tout son développement , entrer par des portes closes, comment lui aurait-il été impossible, quand il était si petit, de sortir, sans le violer, du sein maternel? Toutefois les incrédules ne veulent admettre ni l'un ni l'autre de ces faits; et qui engage les croyants à les admettre avec
1. Ps. LXXXIV, 12. — 2. Luc, XXIV, 38. — 3. Jean, XX, 19.
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plus de confiance, c'est qu'ils sont rejetés l'un comme l'autre par les incroyants, par ceux qui ne croient pas à la divinité du Christ. Mais avec la certitude que Dieu même s'est incarné, la foi ne doute pas que ces deux faits ne soient également possibles ; que Dieu ait pu, dans la maturité de l'âge, pénétrer, sans l'ouvrir, dans une maison et montrer son corps à ceux qui s'y tenaient enfermés; qu'il ait pu aussi, devenu petit enfant, sortir comme un époux de son lit nuptial, du sein de la Vierge, sans blesser aucunement l'intégrité de sa Mère (1).
3. C'est là effectivement que le Fils unique de Dieu a pris la nature humaine afin de s'unir une Eglise immaculée comme son Chef. Aussi l'apôtre Paul dit-il que cette Eglise est vierge, non-seulement à cause des vierges proprement dites qu'il voit en elles ; mais encore à cause de l'inviolable pureté qu'il désirait à toutes les âmes. « Je vous ai fiancés , écrit-il , « comme une vierge chaste pour vous présent au Christ, votre unique Epoux (2) ». Afin donc d'imiter la Mère de son Seigneur, comme l'Eglise ne saurait être, par le corps, vierge et mère tout ensemble, elle l'est par l'esprit. Et quand le Christ veut que son Eglise soit vierge et qu'il la purifie des souillures contractées avec le démon, il aurait, en naissant, dépouillé sa Mère de sa virginité?
O vous qui êtes le fruit de cette incorruptible virginité, vierges sacrées qui foulez aux pieds les noces terrestres et qui voulez rester vierges jusque dans votre corps, célébrez aujourd'hui avec joie, célébrez avec pompe l'enfantement de la Vierge. C'est une femme qui met au monde sans s'être approchée d'aucun homme. Ah ! Celui qui vous a donné d'aimer ce que vous aimez, n'en a point privé sa Mère. Comment croire que guérissant en vous la maladie que vous avez héritée d'Eve, il corrompit en Marie la vertu qui pour vous a tant de charmes?
4. Il est donc sûr que cette Vierge, sur les
1. Ps. XVIII, 6. — 2. II Cor. XI,12.
traces de qui vous marchez, n'a point connu d'homme pour concevoir son Fils, et qu'elle est restée Vierge tout en le mettant au monde. Imitez-la dans la mesure de vos forces, non point dans sa fécondité, ce qui vous est interdit, mais dans toute sa pureté. Seule elle a pu joindre ces deux faveurs dont l'une a fixé votre choix, et vous perdriez celle-ci en voulant les réunir comme elle. Si elle a joui de l'une et de l'autre, c'est par la grâce du Tout-Puissant devenu son Fils; car au Fils de Dieu seul il était réservé de naître de cette manière pour devenir Fils de l'homme.
Néanmoins, de ce que le Christ ne soit Fils que d'une Vierge, ne concluez pas qu'il vous est étranger. Vous n'avez pu donner naissance à son humanité; mais voyez dans vos coeurs, il y est votre Epoux, et quel Epoux ! Un Epoux à qui vous devez vous attacher comme à l'Auteur de votre félicité, sans craindre qu'il vous ravisse la virginité. Eh ! si tout en naissant corporellement il n'a point ôté la virginité à sa Mère, ne vous la conservera-t-il pas bien mieux encore en vous donnant des embrassements purement spirituels ? Gardez-vous encore de vous croire stériles en demeurant vierges; car la sainte pureté du corps contribue à féconder l'âme. Suivez les recommandations de l'Apôtre ; et puisque vous ne vous souciez ni des choses du monde; ni de plaire à un mari, appliquez-vous aux intérêts de Dieu, cherchez à lui plaire en tout (1) ; plus féconde ainsi que votre corps, votre âme pourra s'enrichir de vertus.
Un mot enfin à vous tous; voici donc ce que j'ai à vous dire, à vous que l'Apôtre a fiancés au Christ comme une vierge chaste Ce que vous admirez extérieurement en Marie, reproduisez-le dans l'intérieur de votre âme. Croire de coeur pour être justifié, c'est concevoir le Christ; confesser de bouche pour être sauvé, c'est l'enfanter (2). Heureux moyen d'unir en vous la plus riche fécondité à une virginité constante !
1. I
Cor. VII, 32-34. — 2. Rom. X, 10.
ANALYSE. — Quelque grandes que soient les merveilles qui se manifestent dans l'Incarnation, la bonté de Dieu s'y révèle avec plus d'éclat encore. C'est pour nous en effet qu'il s'est fait homme, c'est pour tous en général et pour chacun en pari culier; et quand il retourne au ciel, c'est encore pour veiller sur nous.
1. « La Vérité » aujourd'hui « s'est élevée de terre (1) » ; le Christ est né de la chair. Livrez-vous à une sainte joie; que ce jour attache vos esprits à la pensée du jour éternel, souhaitez, espérez fermement les biens célestes, et puisque vous en avez reçu le pouvoir, comptez devenir enfants de Dieu. N'est-ce pas pour vous qu'est né dans te temps l'Auteur même des temps, pour vous que s'est montré au monde le Fondateur du monde, pour vous enfin que le Créateur est devenu créature ? Pourquoi donc, ô mortels, mettre encore votre esprit dans ce qui est mortel? pourquoi consacrer toutes vos forces à retenir, s'il était possible, une vie fugitive? Ah ! de plus brillantes espérances rayonnent sur la terre, et ceux qui l'habitent n'ont reçu rien moins que la promesse de vivre dans les cieux.
Or, pour faire croire à cette promesse, une chose bien plus incroyable vient d'être donnée au monde. Pour rendre les hommes des dieux, Dieu s'est fait homme ; sans rien perdre de ce qu'il était, il a voulu devenir ce qu'il avait fait ; oui , devenir ce qu'il a fait , unissant l'homme à Dieu, sans anéantir Dieu dans l'homme. Nous sommes étonnés de voir une Vierge qui devient Mère; il nous faut des efforts pour convaincre les incrédules de la réalité de cet enfantement tout nouveau, pour leur faire admettre qu'une femme a conçu sans le concours d'aucun homme ; qu'elle a donné le jour à un Enfant dont aucun mortel n'était le père ; enfin que le sceau sacré de sa virginité est resté inviolable au moment de la conception et au moment de l'enfantement. La puissance de Dieu se montre ici merveilleuse;
1. Ps. LXXXIV, 12
mais sa miséricorde plus admirable encore, puisqu'à la puissance il a joint la volonté de naître ainsi. Il était le Fils unique du Père, avant de devenir le Fils unique de sa Mère; lui-même l'avait formée, avant d'être formé dans son sein; avec son Père il est éternel, et avec sa Mère il est enfant d'un jour ; moins âgé que la Mère dont il est formé, il est antérieur à tout.sans être formé de son Père; sans lui le Père n'a jamais existé, et sa Mère n'existerait pas sans lui.
2. Vierges du Christ, réjouissez-vous; sa Mère est l'une de vous. Vous ne pouviez donner le jour au Christ, et pour lui vous ne voulez donner le jour à personne. Il n'est pas né de vous, mais c'est pour vous qu'il est né. fa pourtant, si vous gardez, comme vous y êtes obligées, le souvenir de sa parole, vous aussi vous êtes ses mères, puisque vous accomplissez la volonté de son Père. N'a-t-il pas dit: « Quiconque fait la volonté de mon Père, celui-là est mon frère, et ma soeur, et ma mère (1)? » Veuves chrétiennes , réjouissez-vous : il a rendu la virginité féconde, et c'est à lui qua vous avez fait le veau sacré de continence. Réjouis-toi aussi, chasteté nuptiale, vous tous qui gardez la fidélité conjugale ; conservez dans vos coeurs ce que n'ont plus vos corps Si la chair ne peut rester étrangère à certaines impressions, que la conscience soit vierge dans la foi, vierge comme l'est toute l'Eglise . La pieuse virginité de Marie a donné naissance au Christ ; la longue viduité d'Anne l'a reconnu petit enfant ; et pour lui a combattu la chasteté conjugale et la miraculeuse fécondité d'Elisabeth. Ainsi tous les ordres de l'Eglise.
1. Matt. XII, 50.
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ont fait pour le Christ ce que par sa grâce des membres fidèles pouvaient en faveur de leur Chef.
Et vous, puisque le Christ est- la vérité, la paix et la justice, concevez-le par la foi, enfantez-le par vos oeuvres ; que votre coeur fasse pour sa loi ce qu'a fait pour son corps le sein de sa Mère. Etes-vous étrangers à l'enfantement de la Vierge, puisque vous êtes les membres du Christ? A votre Chef Marie a donné naissance; à vous , c'est l'Église ; car l'Église aussi est à la fois vierge et mère ; mère, par les entrailles de la charité; vierge, par l'intégrité de la foi et de la piété. Elle enfante des peuples entiers ; mais ils ne sont que les membres de Celui dont elle est à la fois et le corps et l'épouse; semblable encore, sous ce rapport, à la Vierge qui est devenue pour nous tous la Mère de l'unité.
3. Ainsi donc célébrons tous avec unanimité de coeur, célébrons avec des pensées chastes et de saintes affections, le jour de la naissance du Seigneur. C'est en ce jour, comme nous le disions en commençant, que « la Vérité s'est élevée de terre ». Aussi bien ce que dit ensuite le même psaume est également accompli. En effet, comme Celui qui s'est élevé de terre, c'est-à-dire, qui est né de la chair, est descendu du ciel et se trouve au-dessus de tous (1) ; il est hors de doute qu'en remontant vers son Père, il est « la justice qui regarde du haut du ciel ». Lui-même, en promettant l'Esprit-Saint, dit expressément qu'il est la justice. Cet Esprit, dit-il, « convaincra le monde au a sujet du péché, et de la justice, et du jugement. Du péché, parce qu'on n'a pas cru en moi; de la justice, parce que je vais à mon Père et que vous ne me verrez plus (2)». Telle est donc la justice qui regarde du haut du ciel.
1. Jean, III, 31. — 2. Jean, XVI, 8-10.
« Elle s'élance d'une extrémité du ciel et s'étend jusqu'à l'autre ».
Il était à craindre qu'on ne vînt à mépriser la Vérité à cause qu'elle s'est élevée de terre, lorsque, semblable à l'époux qui sort du lit nuptial, elle s'est élancée du sein maternel où le Verbe de Dieu avait contracté avec la nature humaine une ineffable union. Afin de détourner ces mépris , et pour empêcher que malgré sa naissance admirable, malgré ses paroles et ses oeuvres merveilleuses, la ressemblance de la chair du Christ avec la chair de péché ne fît voir en qui qu'un homme; après ces mots : « Pareil à l'époux sortant du lit nuptial, il s'est élancé comme un géant pour fournir sa carrière », viennent aussitôt ceux-ci : « Il est parti d'une extrémité du ciel (1) ». Si donc, « la Vérité s'est élevée de « terre », c'était bonté de sa part, et non pas nécessité; miséricorde, et non pas dénuement. Pour s'élever de terre, cette Vérité est descendue des cieux ; pour sortir de son lit nuptial, l'Époux s'est élancé d'une extrémité du ciel. Voilà pourquoi il est né aujourd'hui.
Ce jour est le plus court des jours de la terre; et c'est à dater de lui que les jours commencent à grandir. Ainsi Celui qui s'est rapetissé pour nous élever, a fait choix du jour qui est à la fois le moindre et le principe des grands jours. En naissant ainsi et malgré son silence, il nous crie en quelque sorte avec une voix retentissante, que pour nous il s'est fait pauvre et qu'en lui nous devons apprendre à être riches; que pour nous il s'est revêtu de la nature de son esclave et que nous devons en lui recouvrer la liberté ; que pour nous il s'est élevé de terre et que nous devons avec lui posséder le ciel.
1. Ps. XVIII, 6, 7.
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ANALYSE. — Il convenait que les Anges félicitassent hautement Marie de sa divine maternité; il convient aussi que nous répétions le cantique des Anges, car c'est nous qui serons un jour la gloire de Dieu dans les cieux, et si nous avons bonne volonté, si nous demandons instamment la grâce divine au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur, lui-même sera notre paix.
1. A la lecture de l'Evangile, nous avons entendu ce chant des Anges annonçant aux bergers que Jésus-Christ Notre-Seigneur était né de la Vierge: « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté (1) ». Ce chant solennel de félicitation ne s'adressait pas seulement à la Mère de l'Enfant divin, mais encore à toute l'humanité à qui elle venait de donner un Sauveur. Et ne convenait-il pas, n'était-il pas de haute bienséance que Celle qui venait de donner naissance au Seigneur du ciel et de la terre en conservant toute son intégrité virginale, fût félicitée non par des femmes qui lui auraient adressé des louanges humaines, mais par les Anges chantant la gloire de Dieu? Nous donc aussi élevons la voix, non pour annoncer à des bergers la naissance du Sauveur, mais pour la célébrer avec ses brebis fidèles; écrions-nous avec toute l'allégresse dont nous sommes capables, et avec tout le dévouement de notre coeur ; écrions-nous à haute voix : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté ». De plus étudions, avec toute la force de notre attention, le sens de ces divines paroles, de ces louanges divines, de ce chant angélique; méditons-les avec foi, espérance et charité. Car, conformément à ce que nous croyons, à ce que nous espérons et à ce que nous désirons, nous aussi nous glorifierons Dieu au plus haut des cieux, lorsqu'à la résurrection de notre corps devenu spirituel, nous serons transportés dans les nues au-devant du Christ ; pourvu toutefois que durant notre séjour sur la terre, nous unissions la paix à la
1. Luc, II, 14.
bonne volonté. La vie en effet n'est-elle pas au plus haut des cieux, puisque c'est là le séjour des vivants ? Là aussi les jours ne sont-ils pas heureux, puisque le Seigneur y est toujours le même, sans que ses années diminuent? Or, quand on cherche la vie, quand on aspire à voir des jours heureux, on doit préserver sa, langue de toute parole mauvaise, et ses lèvres de tout artifice; on doit éviter le mal et faire le bien, afin d'être ainsi un homme de bonne volonté; chercher aussi la paix et courir à sa poursuite (1); car c'est « aux hommes de bonne volonté » qu'elle est assurée.
2. Diras-tu, ô mortel: « Je sens en moi le vouloir, mais je n'y trouve pas à faire le bien ? Au fond du coeur aimes-tu la loi de Dieu, et vois-tu dans tes membres une autre! loi qui résiste à la loi de ton esprit et t'assujettit à cette même loi du péché qui est dans tes membres ? » Maintiens-toi dans cette bonne volonté, et écrie-toi avec l'Apôtre: « Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur (2) ». C'est lui en effet cette paix promise sur la terre aux hommes de bonne volonté, quand sera terminée cette guerre : «Où la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair, sans vous laisser faire ce que vous voulez (3) »; car il a montré qu'il est réellement « notre paix, en unissant les deux en un (4) ». Oui, maintenons notre bonne volonté en face de ces convoitises perverses, et en la maintenant, implorons le secours de la grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Sentons-nous le soulèvement de la loi charnelle? y avons-nous
1. Ps. XXXIII, 13-15. — 2. Rom. VII, 18-25. — 3. Galat. V, 17. — 4. Ephés. II, 14.
même succombé? Implorons encore le secours divin, sans nous appuyer sur nos propres forces, et au moins dans cet accablement ne dédaignons point de nous humilier. Ainsi viendra à notre aide Celui qui disait à. des hommes déjà croyants : « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la Vérité vous rendra libres (1) ». La Vérité donc viendra à notre aide et nous délivrera du corps de cette mort. Aussi quand cette Vérité, dont nous célébrons la naissance, « s'est élevée de terre (2) » ; c'était pour être sur la terre la paix des hommes de bonne volonté.
Qui pourrait en effet vouloir et faire le bien, sans être aidé pour le pouvoir, sans le secours intérieur de Celui qui en gnous appelant nous a donné de vouloir ? Aussi est-ce en tous sens que nous a prévenus sa miséricorde, et pour nous appeler quand nous ne le voulions pas, et pour nous faire obtenir de pouvoir ce que nous voulons? Disons-lui donc : « J'ai juré et
1. Jean, VIII, 31, 32. — 2. Ps. LXXXIV, 12.
résolu de garder les arrêts de votre justice », je l'ai résolu, sans doute, et pour vous obéir; je vous ai même promis l'obéissance. Mais comme « je vois dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de mon esprit et qui m'assujettit à cette loi du péché qui est dans mes membres; je suis humilié de tous côtés. Seigneur, rendez-moi la vie, selon votre parole. Le vouloir est en moi; agréez donc, Seigneur, les voeux que vous offre ma volonté (1) »; afin de donner sur la terre la paix aux hommes de volonté bonne. Parlons à Dieu de cette sorte, disons-lui encore ce que nous suggérera notre piété, éclairée par de saintes lectures; ainsi nous ne célébrerons pas inutilement le Seigneur naissant d'une Vierge, nous dont la sanctification commence par la bonne volonté et se consomme par la charité parfaite, charité que répand dans nos coeurs, non pas nous, mais l'Esprit-Saint qui nous a été donné (2).
1.
Ps. CXVIII, 106-108. — 2. Rom. V, 5.
ANALYSE. — En naissant de son Père, Jésus-Christ est l'aliment des Anges, et il se fait l'aliment des hommes en naissant de à Mère. Mais si les hommes s'attachent à vivre de lui sur la terre, ils jouiront de lui comme les Anges dans le ciel et seront pleinement heureux. Pourquoi hésiter?
1. Ecoutez, enfants de lumière, adoptés pour faire partie du royaume de Dieu; mes très-chers frères, écoutez; écoutez, justes, et tressaillez dans le Seigneur, ainsi vos coeurs droits seront dignes de chanter ses louanges (1). Ecoutez ce que vous savez, rappelez-vous ce qui vous a été dit, aimez ce que vous croyez et publiez ce que vous.aimez. Puisque nous célébrons le retour anniversaire de ce grand jour, attendez les quelques mots qu'il réclame. Le Christ est né; comme Dieu, de son Père, de sa Mère, en tant qu'homme; de son Père, sans nuire à son immutabilité, de sa Mère, sans altérer sa virginité; de son Père, sans avoir de Mère, de sa Mère, sans avoir de Père ; de son Père en dehors du temps, de sa Mère en dehors de l'homme; de son Père comme principe de vie, de sa Mère comme anéantissant la mort; de son Père comme dirigeant tous les jours, de sa Mère comme consacrant (170) celui-ci. Quand il a envoyé Jean devant lui, il a voulu qu'il naquît au moment où les jours commencent à diminuer; pour lui, il est né quand les jours commencent à grandir emblème mystérieux de ce que Jean devait dire plus tard : « Il faut qu'il croisse et que je diminue (1) ». C'est qu'en soi, la vie humaine doit décroître , et croître en Jésus-Christ; « en sorte que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes , mais pour Celui qui est mort et qui est ressuscité dans l'intérêt de tous (2) » ; et que chacun de nous dise avec l'Apôtre : « Je vis, mais ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi (3)» ; à lui de croître, à moi de diminuer.
2. Les anges lui adressent des louanges dignes de lui; aussi bien est-il leur aliment éternel, il leur communique une incorruptible vigueur. Mais c'est comme Verbe de Dieu qu'ils vivent de sa vie, participant à son éternité et partageant son bonheur. Ils le louent magnifiquement comme Dieu dans le sein de Dieu, ils glorifient en lui le Dieu qui réside au plus haut des cieux. « Pour nous, qui sommes son peuple et les brebis de ses mains (4) », travaillons, dans la mesure de notre faiblesse, à mériter la paix par notre bonne volonté, après nous être réconciliés avec lui. N'est-ce pas aujourd'hui que les anges eux-mêmes, en célébrant avec transport le Sauveur qui nous est né, ont dit : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté (5) ? » Si donc les anges le louent avec magnificence, louons-le, nous, avec obéissance. Ils sont ses messagers, nous sommes son troupeau. Il couvre d'un mets divin leur table dans les cieux, il remplit aussi notre étable sur la terre. Ce qui couvre leur table, c'est Celui dont il est écrit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Ce qui remplit notre étable, c'est Celui dont il est dit : « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (6) ». Ainsi, pour permettre à l'homme de manger le pain des anges, le Créateur des anges s'est fait homme. Les anges le louent par leur vie même, et nous par notre foi ; eux, en jouissant, et nous, en demandant; eux, en saisissant, et nous, en cherchant; eux, en entrant, et nous, en frappant.
1. Jean, III, 20. — 2. II Cor. V, 15. — 3. Gal. II, 20. — 4. Ps. XCIV, 7. — 5. Luc, II, 14. — 6. Jean, I, 1, 14.
3. Quel est en effet celui d'entre nous qui connaît tous les trésors dé sagesse et de science enfermés dans le Christ et cachés sous le voir de sa pauvreté matérielle ? Car « pour nous il s'est fait pauvre quand il était riche, afin de nous enrichir par sa pauvreté (1)»; il s'est montré pauvre, lorsque pour anéantir la mort il s'est revêtu de notre mortalité. Toutefois il n'a point perdu alors ses richesses, il nous les a promises pour plus tard. Qu'elles sont grande les jouissances qu'il cache pour ceux qui le craignent et qu'il montre à ceux qui espèrent en lui (2) ! Car nous ne connaissons que, partiellement et jusqu'à ce qu'arrive ce qui est par fait. Or pour nous rendre capables de goûter ainsi ce qui est parfait, Celui qui comme Dieu est égal au Père et qui comme serviteur est devenu semblable à nous , nous réforme su l'image de Dieu même. Fils unique de Dieu, à venu fils de l'homme, il élève en grand nombre les fils des hommes jusqu'à la dignité de fils de Dieu; par sa nature visible de serviteur, il nourrit ses serviteurs et en fait des enfants capable de voir la nature même de Dieu. « Nous sommes les enfants de Dieu, est-il écrit, et ce que nous serons n'apparaît pas encore : Nous savons que quand Dieu apparaîtra nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est (3) ». Pourquoi en effet ces expressions de trésors de sagesse et de science, de divines richesses, sinon pour dire que Dieu nous suffit? Pourquoi parler encore de grandes jouissances , sinon pour faire entendre qu'il nous satisfait pleinement ? « Montrez-nous donc votre Père , et c'est assez (4) ». Aussi est-il dit par l'un de nous est-il dit en nous ou pour nous dans u psaume : « Je serai rassasié, lorsque se manifestera votre gloire (5) ». De plus, comme le Père et le Fils font un, voir le Fils, c'est vous aussi le Père (6) ; et « le Seigneur des vertus est » par là même « le Roi de gloire (7) ». En se tournant vers nous, il nous montrera face, et nous serons sauvés, et nous seront rassasiés, et cela nous suffira.
4. Ah ! disons-lui donc du fond du coeur : « J'ai recherché votre présence, je la rechercherai, Seigneur; ne détournez pas de moi votre face (8) ». Et qu'à notre coeur aussi lui-même réponde : « Celui qui m'aime garde mes
1. II Cor. VIII, 9. — 2. Ps. XXX, 20. — 3. I Jean , III, 2. — 4. Jean, XIV, 8. — 5. Ps. XVI, 15. — 6. Jean, X, 3 ; XIV, 9. — 7. Ps. XXIII, 10. — 8. Ps. XXVI, 8, 9.
171
commandements; de plus, celui qui m'aime sera aimé par mon Père; moi aussi je l'aimerai et je me révélerai à lui (1) ». Ceux à qui il parlait ainsi le voyaient bien des yeux du corps, entendaient sa voix, et considéraient l'homme en lui; mais ce qu'il promettait de montrer à ceux qui l'aiment, c'est ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce qui ne s'est point élevé dans le coeur de l'homme (2), c'est lui-même encore.
Jusqu'à ce que s'accomplisse cette promesse, jusqu'à ce que le Sauveur nous montre ce qui nous suffira; en attendant que nous puisions en lui, la vraie source de vie, le rassasiement même; pendant que vivant de la foi nous sommes éloignés de lui; pendant que nous
1. Jean, XIV, 21. — 2. I Cor. II, 9.
avons faim et soif de la justice, et qu'avec une ardeur ineffable nous aspirons à contempler la beauté de la nature même de Dieu, célébrons avec une humble dévotion le jour où il naît comme esclave. Incapables encore de contempler ce qu'il reçoit du Père qui l'engendre avant l'aurore, chantons ce qu'il reçoit de sa Mère qui l'enfante dans la nuit. Nous ne voyons pas encore le nom qu'il porte dès avant le soleil (1) ; considérons dans le soleil sa tente qu'il y a placée. Nous ne voyons pas encore le Fils unique subsistant dans le sein de son Père; rappelons-nous l'Epoux sortant du lit nuptial (2). Nous ne pouvons nous asseoir encore au festin de notre Père; saluons la crèche de Jésus-Christ Notre-Seigneur.
1. Ps. LXXI, 17. — 2. Ps. XVIII, 6.
ANALYSE. — Celui dont nous honorons aujourd'hui la naissance est à la fois le Fils de Dieu et le Fils de Marie, l'Epoux de l'Eglise et le Sauveur des hommes, en faveur de qui il sait user de douceur et de force, de sévérité et de bonté.
1. Celui qui est à la fois Fils de Dieu et fils de l'homme, Jésus-Christ Notre-Seigneur , comme Fils de Dieu n'a point de Mère et il a créé tous les jours; comme fils de l'homme il n'a point de Père et il a consacré ce jour. Invisible par sa naissance divine, rendu visible par sa naissance humaine, il est admirable dans l'une et dans l'autre. Quand donc un prophète disait de lui : « Qui racontera sa génération (1) ? » de laquelle parlait-il préférablement? Il est difficile de décider si c'est de celle où par sa naissance éternelle il est coéternel au Père, ou bien de celle où, formé dans le temps, il avait auparavant créé sa Mère afin de naître d'elle; si c'est de celle où il n'a jamais commencé puisqu'il a existé toujours.
1. Isaïe, LIII, 8.
Eh ! qui pourrait expliquer comment la Lumière est née de la Lumière, en ne formant toutefois qu'une seule et même Lumière; comment un Dieu est né d'un Dieu, sans faire néanmoins plusieurs dieux; comment on présente cette naissance à titre de fait accompli, quand il a été impossible de distinguer en elle soit un temps passé qui la montre comme passée, soit un temps futur qui l'ait indiquée comme devant avoir lieu, soit un temps présent qui la désigne comme s'accomplissant, sans être accomplie encore? Qui donc racontera cette génération, puisque l'acte à raconter subsiste au-dessus du temps, et que les paroles du récit passent avec le temps? Quant à cette autre génération qui lui donne une Vierge pour Mère, qui la racontera encore, puisque sa conception dans la chair n'a pas eu lieu d'une manière (172) charnelle, et puisqu'en naissant de la chair, il a rempli de lait le sein de sa nourrice, sans altérer l'intégrité de sa Mère. Qui donc racontera ces deux générations ou l'une d'elles ?
2. Ah ! voici le Seigneur notre Dieu; voici le Médiateur de Dieu et des hommes, notre Sauveur fait homme. Fils du Père, il a créé sa Mère; Fils de sa Mère, il a glorifié son Père; comme Fils unique du Père, il n'a point de Mère, et comme Fils unique de sa Mère, il n'a point de Père parmi les hommes. Voici le plus beau des enfants des hommes (1), le Fils de sainte Marie, l'Époux de la sainte Église, qu'il a rendue semblable à sa Mère, puisqu'il nous l'a donnée pour être notre mère et puisqu'il lui conserve pour lui-même une pureté virginale. N'est-ce pas à elle que dit l'Apôtre : « Je vous ai parée, comme une vierge pure, pour vous présenter au Christ, votre unique Époux (2)? » N'est-ce pas de cette mère qu'il dit encore qu'elle est, non pas la servante, mais la femme libre dont les enfants sont plus nombreux, malgré son délaissement, que les fils de celle qui a un époux (3) ? L'Église a donc, comme Marie, une virginité inaltérable et une inviolable fécondité. Ce que Marie a mérité de posséder dans sa chair, l'Église le conserve dans son âme seulement Marie n'a mis au monde qu'un Fils, l'Église en enfante une multitude entre lesquels sera établie l'unité par la grâce du Fils unique de Marie.
3. Ce jour est donc celui où est venu au monde le Créateur même du monde; où il s'y est rendu corporellement présent, quoique par sa puissance il n'en ait jamais été absent,
1. Ps. XLIV, 3. — 2. II Cor. XI, 12. — 3. Gal. IV, 26, 27.
puisqu'il a toujours été dans ce monde, et qu'il y est descendu chez lui-même. Sans doute il était dans ce monde, mais il y était caché ; la Lumière luisait dans les ténèbres, sans que les ténèbres la comprissent (1). Il y est venu avec un corps de chair, pour purifier les vices de la chair. Il y est venu avec un corps de terre, qui devait aider à guérir en nous les yeux du coeur, privés de lumière par notre corps de boue: ainsi, après notre guérison, nous deviendrions lumière dans le Seigneur, de ténèbres que nous étions (2) ; ainsi encore à Lumière ne luirait plus dan les ténèbres près d'hommes absents, elle se révélerait à des regards qui ne douteraient plus de la vérité.
Tel est le but pour lequel l'Époux est sorti du lit nuptial, et le géant s'est élancé afin de fournir sa carrière (3) ; car le Fils de Marie est beau comme un époux et fort comme un géant; il est à la fois aimable et terrible, doux et sévère, plein de charmes pour les bons, de rigueurs pour les méchants, demeurant dans le sein de son Père et remplissant celui de sa Mère. C'est dans ce sein de la Vierge, dans ce lit nuptial, que la nature divine s'est unie la nature humaine; que pour nous le Verbe s'est fait chair afin de demeurer au milieu de nous après l'avoir quitté (4), et afin de nous précéder près de son Père pour nous y préparer une; demeure. Aussi célébrons ce jour avec allégresse, avec solennité, et par la grâce de l'éternel qui pour nous est né dans le temps, aspirons avec une fidélité constante à contempler l'éternel jour.
1. Jean, I, 10, 11, 5. — 2. Ephés. V, 8. — 3. Ps. XVIII, 6. — 4. Jean, I, 14.
ANALYSE. — La génération du Fils de Dieu dans le sein de son Père est ineffable ; sa naissance du sein de sa mère n'est-elle pas merveilleuse aussi? Pour qui est-il né? Pour tous les genres de vie qui sont dans l'Eglise, pour les vierges, les époux et les veufs. C'est donc pour nous et pour nous tous qu'il s'est tant abaissé et qu'il a tant souffert ! Abus censuré à propos des calendes de janvier.
1. Voici pour nous la fête de la naissance de Jésus-Christ Notre-Seigneur; ce jour natal est celui où est né le Jour même, et s'il l'a choisi, c'est par ce qu'à dater d'aujourd'hui le jour commence à grandir.
Notre-Seigneur Jésus-Christ a deux naissances: l'une est divine, l'autre humaine, et toutes deux admirables; dans l'une il n'a point de femme pour Mère, et dans l'autre point d'homme pour Père. Aussi peut-on appliquer à ces deux naissances le cri du saint Prophète haïe: « Qui racontera sa génération (1)? » Eh ! qui pourrait expliquer convenablement comment un Dieu engendre, comment enfante une Vierge ? La génération divine est en dehors de tout jour, l'enfantement virginal est à un jour déterminé ; ruais ces actes tous deux merveilleux surpassent tous deux les conceptions de l'homme. Ecoutez; voici la première génération : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (2)». Le Verbe de qui ? Du Père. Quel est ce Verbe ? Le Fils. Le Père n'a jamais été sans son Fils; et le Père néanmoins a engendré son Fils. Il l'a engendré ; et pourtant le Fils n'a pas commencé. Comment aurait-il commencé, puisque jamais il n'y a eu de commencement à sa génération ? Toutefois, je le répète, il est réellement son Fils et engendré réellement.
Comment, dira-t-on, a-t-il été engendré, s'il n'a pas eu de commencement ? S'il est engendré, il a sûrement commencé ; s'il n'avait pas commencé, pourrait-il être engendré? — Comment ? Je l'ignore. Est-ce à un homme que tu oses demander comment un Dieu a été
1. Isaïe, LIII, 8. — 2. Jean, I, 1.
engendré ? Ta question m'embarrasse ; néanmoins j'en appellerai au Prophète : « Qui racontera, dit-il, sa génération?» Viens considérer avec moi cette génération humaine, cette génération où il s'est anéanti en prenant une nature d'esclave : pourrons-nous au moins la comprendre ? nous sera-t-il possible d'en dire au moins quelque chose ? Eh ! qui serait capable de comprendre ceci : « Il avait la nature de Dieu, et il n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu ? » Oui, qui peut comprendre cela? Qui peut s'en faire une juste idée ? Quelle intelligence oserait sonder cet abîme ? Quelle langue aurait la hardiesse d'en parler ? Quel esprit assez fort pour concevoir ce mystère ? Mais laissons-le pour le moment; il est trop au-dessus de nos forces. Afin de s'abaisser jusqu'à nous, « il s'est anéanti en prenant une nature d'esclave, en se faisant semblable aux hommes (1) ». Où l'a-t-il prise ? Dans le sein de la Vierge Marie. Parlons donc de cet événement. Mais pourrons-nous? Un ange l'annonce ; la Vierge l'écoute, y croit et conçoit. Elle a la foi dans le coeur, et le Christ est dans son sein. Vierge, elle conçoit: qui ne serait étonné? Vierge, elle enfante, étonnez-vous davantage; après avoir enfanté elle demeure Vierge, qui raconterait cette génération?
2. Voici qui vous fera plaisir, mes bien-aimés. Il y a dans l'Eglise trois genres de vie pour les membres du Christ: la vie conjugale, la vie de veufs et la vie des vierges. Or, comme ces vies devaient être, dans toute leur pureté, les vies des membres saints du Christ, toutes ont été appelées à lui rendre témoignage. La
1. Philip. II, 6, 7.
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première de ces vies est la vie conjugale. Quand Marie conçut en demeurant Vierge, Elisabeth, épouse de Zacharie, avait déjà conçu et elle portait dans ses entrailles le héraut du grand Juge. Sainte Marie alla vers elle, comme pour rendre ses hommages à une parente, et l'enfant que portait Elisabeth tressaillit dans son sein. L'enfant tressaillit, mais la mère prophétisa: n'est-ce pas le témoignage de la pureté conjugale? Et le témoignage des veuves? Voici Anne. Vous venez de l'entendre encore pendant la lecture de l'Evangile : c'était une sainte prophétesse âgée de quatre-vingt-quatre ans, qui en avait passé sept avec son mari, et qui depuis son veuvage était souvent au temple, servait Dieu en le priant nuit et jour. Elle aussi reconnut le Christ. Dans ce petit enfant elle vit une grandeur toute divine et elle lui rendit témoignage. Voilà pour les veuves. Quant aux vierges, elles sont représentées par Marie (1).
A chacun de choisir entre ces trois vies; vouloir être en dehors de toutes, c'est ne pas vouloir compter parmi les membres du: Christ. Que les épouses ne disent donc pas: Nous sommes pour le Christ des étrangères ; de saintes femmes ont été mariées. Que de leur côté les vierges prennent garde de s'enorgueillir. Plus elles sont grandes, plus elles doivent s'abaisser en toutes choses (2). Il n'est pas de saints exemples qui ne nous aient été mis sous les yeux. Que nul ne s'égare loin de la voie ; que nul n'aille à d'autre. qu'à son épouse. Il est préférable de n'en pas avoir ; mais si on veut des modèles de chasteté conjugale, en voici dans Susanne ; de pureté dans le veuvage, voici Anne; de sainteté virginale, voici Marie.
3. C'est pour nous qu'a voulu se faire homme le Seigneur Jésus. Ne dédaignons point sa miséricorde ; c'est la Sagesse étendue sur la terre. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». O Pain divin et aliment des Anges ! c'est vous que mangent les Anges, de vous qu'ils se rassasient sans dégoût, de vous qu'ils vivent, en vous qu'ils puisent la sagesse et la félicité. Ah ! où êtes-vous descendu à cause de moi ? Dans une étroite hôtellerie; sur des langes, dans une crèche ; et pour qui ? Oui, Celui qui dirige les astres prend le sein d'une
1. Luc, I, 11. — 2. Eccli. III, 20.
femme; Celui qui nourrit les Anges et qui parle dans le sein de son Père, garde le silence sur le sein de sa Mère. Mais il- parlera quand sera venu l'âge convenable; pour nous alors il publiera tout l'Evangile. Il souffrira pour nous, pour nous il mourra, et afin de montrer en lui quelle sera notre biture récompense, il ressuscitera, montera au ciel sous les yeux de ses disciples et en reviendra pour juger l'univers. Ainsi donc en s'abaissant dans une crèche il n'a rien perdu de lui-même; il a pris ce qu'il n'était pas, tout en demeurant ce qu'il était. Nous l'avons, ce divin Enfant, croisons avec lui.
4. Que votre charité veuille bien se coin tenter de cela. La solennité ayant amené ici une nombreuse assistance, je dois faire uns observation.
Les calendes de Janvier vont arriver; vous êtes tous chrétiens; oui, parla grâce de Dieu, la ville est chrétienne. Il y a pourtant dans cette ville des Juifs mêlés aux chrétiens. Ah ! qu'on ne fasse rien de ce qui déplaît à Dieu : il est des divertissements où se commet l'iniquité, des jeux où se pratique l'injustice. Gardez-vous d'appeler la vengeance des juges, pour ne tomber pas entre les mains du Juge suprême. Vous êtes chrétiens, vous êtes membres du Christ. Réfléchissez à votre dignité, songez au prix qui a été donné pour vous acheter. Mais que faites-vous donc? Je m’adresse aux seuls coupables. Vous à qui déplaît cette conduite, ne vous offensez pas; je parle qu'à ceux qui se livrent et qui se plais à ces désordres. Voulez-vous savoir enfin ce que vous faites et de quelle douleur vous nous pénétrez? Vous imitez les Juifs. N'est-ce assez pour vous porter à rougir et à ne plus recommencer?
Le jour de la nativité de saint Jean, il y a six mois, car le héraut précède le Juge de tout ce temps, des chrétiens vinrent se laver dans la mer, conformément à un usage superstitieux des païens. Je n'étais pas ici; mais, m'a-t-il dit, quelques prêtres, zélés pour la discipline chrétienne, imposèrent à quelques-uns de ces coupables une pénitence convenable et canonique. On en murmura, et plusieurs s'écrièrent : En coûtait-il tant de nous prévenir? Si nous avions été avertis d'avance, nous n’aurions pas agi ainsi. Que ces prêtres eux-mêmes ne nous prévenaient-ils? Nous n'aurions pas fait cela. Eh bien ! votre évêque aujourd'hui (175) vous prévient; je vous avertis, je le fais hautement, je le fais clairement. Qu'on se rende donc à l’évêque quand il commande, à l'évêque quand il prévient, à l'évêque quand il supplie, à l'évêque quand il adjure; oui, au nom de Celui qui est né aujourd'hui, je vous adjure, je vous y oblige, ne continuez pas. Ainsi je me décharge; mais il vaut mieux que vous écoutiez mes avertissements que de sentir le poids de ma douleur.
ANALYSE. — Ce discours n'est pas entier; il est composé de plusieurs fragments qui ne sont pas toujours liés. entre eux et dont le but est de montrer que comme l'orgueil a conduit les païens à tous les désordres oh ils se sont livrés, ainsi l'humilité est le caractère essentiel des vertus chrétiennes.
1. « La colère de Dieu éclate effectivement du haut du ciel sur toute l'impiété ». De qui, sinon des Juifs et des Gentils?
On pourrait objecter: Pourquoi, sur l'impiété des Gentils ? Les Gentils ont-ils jamais reçu la loi pour avoir pu la violer? Il est juste que la colère divine éclate sur les Juifs, puisque la loi leur a été donnée et qu'ils ont refusé de l'observer; mais elle n'a pas été donnée aux Gentils. — Regardez, mes frères, et voyez comment l'Apôtre prouve que tous sont coupables et ont besoin tous du salut et de la miséricorde de Dieu. « La colère de Dieu, dit-il donc, éclate du haut du ciel sur toute l'impiété et l'iniquité de ces hommes qui a retiennent la vérité dans l'injustice ». Remarquez-le bien ; il ne dit pas : Ces hommes ne possèdent pas la vérité; mais: « Ils la retiennent dans l'injustice ». Tu pourrais demander encore: Comment leur est-il possible de connaître la vérité, puisqu'ils n'ont pas reçu la Loi? Aussi l'Apôtre continue-t-il: « Car, ce qui est connu de Dieu leur a été manifesté ». Comment encore, sans qu'ils aient reçu la Loi, ce qui est connu de Dieu leur a-t-il été manifesté? Le voici dans la suite du texte : « C'est que ses perfections invisibles; rendues compréhensibles depuis la création du monde par les choses qui ont été faites, sont devenues visibles, aussi bien que sa puissance éternelle et sa divinité » ; sous-entendu, sont devenues visibles, pour avoir été comprises. Pourquoi en effet considérer l'ouvrage sans remonter à l'ouvrier? Voici la terre et ses produits, voici la mer et les animaux qui la remplissent, voici l'air et les oiseaux qui l'animent, voici le ciel et l'éclat de ses astres, voici tant d'autres merveilles, et tu ne cherches pas quel en est l'auteur ?
Je vois bien ces merveilles, diras-tu, mais je n'en vois pas l'auteur. —Pour les voir il t'a donné les yeux du corps, et l'intelligence pour le voir lui-même. Vois-tu l'âme de l'homme? Les mouvements et la direction imprimée au corps te révèlent l'existence de l'âme que tu ne vois pas: ainsi le gouvernement de tout l'univers et la conduite de l'âme elle-même doivent te faire connaître le Créateur.
Il ne suffit pas toutefois de le connaître. Ces païens le connaissaient; et néanmoins que dit d'eux l'Apôtre? « Que connaissant Dieu ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, ou ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont perdus dans leurs pensées, et leur coeur insensé s'est obscurci ». Pourquoi, sinon à cause de leur orgueil ? Aussi considère ce qui suit: « En disant qu'ils étaient sages, ils sont devenus fous ». Ils ne devaient point s'attribuer les dons de Dieu, ni se vanter de ce qu'ils tenaient, non pas d'eux-mêmes, mais de lui.
176
Ils devaient au contraire lui en rendre grâces afin d'êtres guéris par lui et de pouvoir conserver les connaissances qu'il leur avait accordées. En agissant ainsi ils auraient pratiqué l'humilité, ils auraient pu se purifier et s'attacher inséparablement à la beauté suprême qui aurait fait leur bonheur. Mais comme ils étaient orgueilleux, ils furent séduits par cet esprit faux, trompeur et superbe qui leur promit de purifier leurs âmes par je ne sais quelles pratiques d'orgueil, et ils en vinrent ainsi à adorer les démons. Telle est l'origine de tous les usages religieux des païens, représentés comme devant leur communiquer la pureté de l'âme. Aussi remarque comment l'Apôtre enseigne ensuite que c'est pour eux un juste châtiment de leur orgueil, d'avoir été ainsi punis pour n'avoir pas glorifié Dieu comme il doit l'être. « Et ils ont échangé la gloire du Dieu incorruptible contre l'image d'un homme corruptible ». Nous voilà déjà aux idoles, aux idoles des Grecs et des autres peuples qui adorent des images d'hommes.
Mais de tous les genres d'idolâtrie, il n'y en a point de plus accentué ni de plus superstitieux que celui des Egyptiens, car c'est l'Egypte qui a couvert le monde des vains simulacres dont parle ensuite l'Apôtre. Après avoir dit : « Contre l'image d'un homme corruptible », il ajoute en effet : « Des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles ». Dites-moi, mes frères, avez-vous vu dans d'autres temples des statues avec des têtes de chien ou de boeuf, et d'autres représentations d'animaux sans raison ? Ces idoles sont toutes égyptiennes, et l'Apôtre parle des unes comme des autres dans le passage suivant : « Contre l'image représentant un homme corruptible, et des oiseaux, et des quadrupèdes, et des reptiles. Aussi Dieu les a livrés au désir de leurs coeurs, à l'impureté, au point qu'ils déshonorent leurs propres corps en eux-mêmes ». Ces péchés viennent de leur impiété orgueilleuse. Or, en tant qu'ils viennent de l'orgueil, ils sont des châtiments aussi bien que des péchés. Voilà pourquoi ces expressions : « Dieu les a livrés» elles désignent la vengeance de quelque crime, et cette vengeance consiste à laisser commettre ces honteux désordres à ces hommes « qui ont transformé la vérité de Dieu en mensonge ». Qu'est-ce à dire: « Qui ont transformé la vérité de Dieu en mensonge ? » C'est-à-dire qu'ils l'ont « échangée contre l'image représentant un homme corruptible, et des oiseaux, et des quadrupèdes et des reptiles ». Quelqu'un de ces païens aurait pu dire: Moi, je n'adore pas la statue, mais ce qu'elle représente. L'Apôtre dit donc immédiatement; « Ils ont adoré et servi la créature plutôt que le Créateur (1) ». Appliquez ici toute votre attention. Ils adorent la statue même ou l'ouvrage de Dieu. Adorer la statue, c'est transformer la vérité de Dieu en mensonge. En effet, on peut considérer la mer comme étant une vérité, et Neptune comme un mensonge fabriqué par l'homme. Or, c'est changer alors la vérité de Dieu en mensonge, puisque la met est l'ouvrage de Dieu, tandis que la statue de Neptune est de création humaine. C'est aine encore que Dieu ayant fait le soleil, l'homme qui fabrique l'idole du soleil change en mensonge la vérité de Dieu. Afin donc que l’on n'ait pas même le prétexte de dire : Ce n'est pas l'image du soleil, c'est le soleil que j’adore, saint Paul a écrit: «Ils ont servi la créature plutôt que le Créateur »......
2. Ne pourrait-on pas faire cette objection; Sans doute il est né dans l'humilité, mais il a prétendu mettre sa gloire dans l'honneur de ses disciples? Or, il n'a choisi ni des rois, ni des sénateurs, ni des orateurs ; il a préféré des hommes du peuple, des pauvres, des ignorants, des pêcheurs. Le pêcheur Pierre a devancé Cyprien l'orateur ; et si le pêcheur ne s'était montré fidèle d'abord, l'orateur ne serait pas devenu un humble disciple. Que nul donc.ne désespère, si petit qu'il soit ; qu'on s'attache au Christ et on ne sera point déçu dans son espoir.....
3. A quoi prétendait Simon ? N'est-ce pas à la gloire de faire des miracles, à l'élévation que donne l'orgueil ? C'est l'orgueil effectivement qui le porta à croire; qu'on pouvait acheter à prix d'argent le don de l'Esprit-Saint (2). Ah ! que l'Apôtre était loin de cet orgueil quand avec une humilité si constante, un ferveur spirituelle si brûlante et une prudence si éclairée, il disait : « Ce n'est ni celui qui plante, ni celui qui arrose qui sont quelque chose, mais Dieu, qui donne l'accroissement ». C'est qu'il venait d'écrire ces mots : « J'ai planté, Apollo a arrosé; mais l'accroissement a été donné par Dieu (3) » ; et ces autres : « Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous !
1. Rom. I,
18-25. — 2. Act. VIII, 18. — 3. I Cor. III, 7, 6.
177
« Est-ce au nom de Paul que vous avez reçu le baptême (1) ? » Vois comme il refuse les honneurs dus au Christ, comme il est éloigné de vouloir prendre la place de l'Epoux aux yeux de l'âme infidèle. N'y a-t-il pas du mérite à planter et à arroser ? Cependant « ni celui qui plante, ni celui qui arrose ne sont quelque chose ». Comme il a peur ! Il n'est rien pour le salut de ces âmes qu'il désirait avec tant d'ardeur faire progresser dans les voies du Christ.
4. Il ne voulait pas non plus qu'on espérât en lui, mais seulement dans la vérité dont il était le héraut. Ce qu'il disait valait mieux que lui. « Si nous-mêmes », écrivait-il ; ce n'est pas assez, écoute ce qui suit : « ou un ange vous évangélisait, du haut du ciel, autrement que vous n'avez été évangélisés, qu'il soit anathème (2) ! » Il savait qu'un faux médiateur pouvait se transformer en ange de lumière et prêcher le mensonge. Des hommes superbes cherchent à se faire adorer à la place de Dieu, à se faire attribuer tout ce qu'ils peuvent, à prendre le nom du Christ, à recevoir même, s'ils le pouvaient, plus de gloire que lui: ainsi font le démon et ses anges. Pour les Donatistes, Donat n'est-il pas le Christ? Entendent-ils un païen outrager le Christ ? ils pourront montrer plus de patience que de l'entendre outrager Donat.
5. Cependant le Christ parle dans ses saints. « Voulez-vous éprouver, dit saint Paul, Celui
1. I Cor. I, 13. — 2. Gal. I, 8.
qui parle en moi, le Christ (1)? » Le même Apôtre disait sans doute aussi : « Ni celui qui plante, ni celui qui arrose ne sont quelque chose, mais Dieu, qui donne l'accroissement ». C'était pour attirer les affections, non pas sur lui, mais sur Dieu en lui. Il ne rend pas moins à plusieurs le témoignage suivant : « Vous m'avez reçu comme un ange de Dieu, comme Jésus-Christ même (2) ». C'est le Christ donc qu'il faut aimer dans ses saints; aussi a-t-il dit : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger (3) » ; non pas : Vous leur avez donné, mais : « Vous m'avez donné » ; tant est vif l'amour du Chef pour son corps !....
6. Qu'est-ce que Junon ? Junon, disent-ils, est l'air. On voulait tout à l'heure nous faire adorer la mer dans un simulacre de terre ; c'est maintenant pour l'air qu'on réclame nos hommages. Mais ce sont là des éléments dont ce monde est composé, et l'apôtre saint Paul parle ainsi de ce sujet dans une de ses épîtres « Prenez garde que personne ne vous séduise par la philosophie, par des raisonnements faux et trompeurs, à propos des éléments du monde (4) ». Ainsi faisait-il allusion à ces esprits qui prétendent expliquer aux sages le sens des idoles. Voilà pourquoi il rapproche de la philosophie, les éléments du monde; il veut qu'on évite, non pas précisément les adorateurs des idoles en général, mais ceux qui paraissent en interpréter plus savamment la signification.
1. I Cor. XIII, 3. — 2. Gal. IV, 14. — 3. Matt. XXV, 35. — 4. Colos. II, 8.
178
ANALYSE. — Vous venez de demander à Dieu de vous séparer des gentils; séparation qui doit s'entendre, non de la séparation des corps, mais de la séparation des moeurs. Or les gentils se livrent aujourd'hui à des divertissements indignes d'un chrétien, et se donnent réciproquement des étrennes. Mieux inspirés, faites l'aumône et livrez-vous aux exercices de piété.
1.En vous voyant réunis aujourd'hui comme pour un jour de fête et plus nombreux que de coutume, nous invitons votre charité à se rappeler ce qu'elle vient de chanter, à n'avoir pas le coeur muet quand la langue parle si haut, à porter avec ardeur jusqu'aux oreilles (178) de Dieu ce que vous avez fait entendre extérieurement aux oreilles les uns des autres. Voici en effet ce que vous venez de chanter : « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, et rassemblez-nous du milieu des gentils, afin que nous bénissions votre nom (1) ». Or, vous serez séparés des gentils si vous ne prenez aucun plaisir à ce qu'ils font aujourd'hui, à leurs joies profanes et charnelles, au bruit de leurs chants si vains et si honteux, à leurs festins et à leurs danses ignobles, à la solennité et à la fête menteuse qu'ils célèbrent.
2. Oui, vous avez chanté, et l'écho de ce chant sacré est encore à vos oreilles : « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, et rassemblez« nous du milieu des gentil». Comment être rassemblé du milieu des gentils autrement qu'en se sauvant? Rester mêlé au milieu d'eux, c'est ne pas se sauver ; mais se rassembler du milieu d'eux, c'est obtenir le salut que donne la foi, que donne l'espérance, que donne une charité sincère, en un mot le salut spirituel attaché aux promesses de Dieu. Il ne suffit donc pas, pour être sauvé, de croire, d'espérer et d'aimer ; l’important est ce que l'on doit croire, espérer et aimer ; car nul ne vit ici-bas sans ces trois sentiments de foi, d'espérance et d'amour. Mais pour être rassemblé du milieu des gentils, c'est-à-dire pour être séparé d'eux, il ne faut ni croire ce qu'ils croient, ni espérer ce qu'ils espèrent, ni aimer ce qu'ils aiment. Ainsi séparé d'esprit, ne crains pas d'être de corps parmi eux. Se peut-il une différence plus tranchée entre eux et toi que de croire de ton côté qu'il n'y a qu'un Dieu unique et véritable, quand ils croient, eux, que les démons sont des dieux; que d'espérer, comme tu fais, la vie éternelle avec le Christ, quand ils espèrent, eux, les frivolités du siècle ; que d'aimer avec toile Créateur du monde, quand eux n'aiment que le monde?
Mais si on diffère d'eux par la foi, par l'espérance et par l'amour, on doit le prouver par sa vie, le montrer par ses actions. Si tu dois donner des étrennes, te livrer à des jeux de hasard et à l'ivresse comme un païen, as-tu une autre foi, une autre espérance, un amour autre que lui, et comment oses-tu lever le front pour chanter : « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, et rassemblez-nous du milieu des gentils ? » Cette séparation
1. Ps. CV, 47.
consiste à mener une vie différente de celle des gentils, tout en demeurant extérieurement au milieu d'eux. Combien doit être tranchée . cette différence ? Reconnaissez-le, si toutefois vous voulez la faire passer dans votre vie. N'est-il pas vrai que le Fils de Dieu, Jésus-Christ Notre-Seigneur, après s'être fait homme pour l'amour de nous, a payé lui-même notre rançon ? Il l'a payée de son sang, il l'a payée pour nous racheter et nous rassembler du milieu des gentils. Or, en te mêlant à eux, tu refuses de marcher à la suite de ton Rédempteur; et tu t'y mêles par ta vie, par tes actions par les sentiments de ton coeur, par la communauté de foi, d'espérance et d'amour; tu te montres, par là, ingrat envers ton Sauveur, sans égard pour ta rançon, pour le sang de l'Agneau sans tache. De grâce donc, pour suivre ton Rédempteur, Celui qui t'a racheté de son sang, évite de te mêler aux gentils par la ressemblance des moeurs et de la conduite. Eux donnent des étrennes ; faites-vous, des aumônes. Ils se distraient par des chant lascifs ; sachez vous distraire par les paroles de l'Ecriture. Ils courent au théâtre; courez à l'Eglise. Ils s'enivrent ; jeûnez, et si vous ne pouvez jeûner aujourd'hui, mangez avec sobriété. Vous conduire ainsi, ce sera avoir chanté dignement : « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, et rassemblez-nous du milieu des gentils ».
3. Mais beaucoup vont se préoccuper aujourd'hui d'un mot qu'ils ont entendu. Nous avons dit : Ne donnez point d'étrennes, donnez plutôt aux pauvres. Ce n'est pas assez de donner autant, donnez encore plus. Ne voulez-vous point donner davantage ? donnez au moins autant. — Mais, répliques-tu, lorsque je donne des étrennes, j'en reçois aussi. — Et quand tu donnes aux pauvres, ne reçois rien ? Assurément tu ne voudrais ni croire que croient les gentils ni espérer ce qu’ils espèrent. Si néanmoins tu répètes que tu ne reçois rien en donnant aux pauvres, tu fais partie des gentils; c'est sans résultat que tu as chanté : « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu et rassemblez-nous du milieu des gentils ». N'oublie pas cette recommandation : « Ce qui donne aux pauvres ne sera jamais dans le besoin (1)». Tu ne te souviens donc pas de ce que dira le Seigneur à ceux qui auront
1. Prov. XXVIII, 26.
179
assisté les indigents : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume » ; ni des paroles qu'il adressera à ceux qui ne les auront pas assistés : « Jetez-les au feu éternel (1)? »
S'il en est ici qui ne m'ont pas entendu avec plaisir, il en est sûrement qui sont satisfaits. C'est à ces vrais chrétiens que je m'adresse pour le moment. Si votre foi, si votre espérance, si votre amour différent des leurs, vivez autrement qu'eux et montrez par la différence de vos moeurs cette autre différence. Ecoutez l'avertissement de l'Apôtre : « Ne traînez point le même joug que les infidèles. « Quoi de commun entre la justice et l’iniquité ? ou quelle alliance entre la lumière et les ténèbres ? Quel commerce entre le fidèle et l'infidèle ? Quel rapport entre le temple de Dieu et les idoles (2) ? » Il dit encore ailleurs . « Ce qu'immolent les gentils, ils l'immolent aux démons et non à Dieu. Je ne veux pas, s'écrie-t-il, que vous ayez aucune société avec les démons (3) ». Les moeurs des gentils plaisent à leurs dieux. L'Apôtre donc en disant : « Je ne veux pas que vous fassiez société avec les démons », entend que les chrétiens se distingueront,
1. Matt.
XXV, 34, 41. — 2. II Cor. VI, 14-15. — 3. I Cor, X, 20.
par leur conduite et par leurs moeurs, des esclaves des démons. Ces démons aiment les chants frivoles, les spectacles bouffons, les hontes multipliées du théâtre , la folie du cirque, la cruauté de l'amphithéâtre, les combats animés de ceux qui luttent et disputent, souvent jusqu'à l'inimitié, en faveur d'hommes pestilentiels, en faveur d'un comédien, d'un historien, d'un pantomime, d'un cocher, d'un gladiateur. Ces actes sont comme de l'encens offert dans leurs coeurs aux démons; car ces esprits séducteurs prennent plaisir à faire des dupes; ils se repaissent en quelque sorte des iniquités, des hontes et des infamies de leurs victimes. « Pour vous », comme dit l'Apôtre, « ce n'est pas ainsi que vous connaissez le Christ, si toutefois vous l'avez écouté et si vous avez été formés à son école (1). N'ayez donc point de commerce avec eux. Car, si autrefois vous étiez ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur; conduisez-vous comme des enfants de lumière (2)» ; afin que nous aussi, qui vous annonçons la divine parole, nous puissions, avec vous et à cause de vous, nous réjouir à cette lumière éternelle.
1.
Eph. IV, 20, 21. — 2. Ib. V, 7, 8.
ANALYSE. — La gloire du Christ nous est aujourd'hui révélée, premièrement par les Mages accourus d'Orient pour l'adorer secondement par l'étoile qui les dirige, troisièmement par les Ecritures qui lui rendent témoignage. En vain des savants superficiels essaient-ils d'appuyer sur l'apparition de l'étoile le système impie de l'astrologie judiciaire. Les astres évidemment n'exercent aucun empire sur le Christ; au contraire ils lui obéissent à sa naissance comme ils lui obéiront à sa mort.
1. Nous célébrions dernièrement le jour où le Seigneur est né parmi les Juifs; nous célébrons aujourd'hui celui où il a été adoré par les gentils. « Ainsi le salut vient des Juifs (1)» ; et ce «salut s'étend jusqu'aux extrémités de
1. Jean, IV, 22.
la terre (1) ». Le premier jour ce sont les bergers qui l'ont adoré, ce sont les Mages aujourd'hui. Aux uns il a été annoncé par des anges, aux autres par une étoile; et tous, en voyant sur la terre le Roi du ciel, ont appris
1. Isaïe, XLIX, II, 6.
180
du ciel même que Dieu allait être glorifié au plus haut des cieux et la paix accordée sur la terre aux hommes de bonne volonté (1). Car le Sauveur « est notre paix, puisque de deux il a fait un » ; et c'est ainsi que muet encore il s'annonce comme la pierre angulaire, et qu'il se montre tel dès le début de sa vie. Dès lors en effet il commence à unir en lui les deux murs qui viennent de directions différentes; amenant les bergers de la Judée et les Mages de l'Orient, « afin de former en lui-même un seul homme de ces deux peuples, en accordant la paix à ceux qui étaient loin, et la paix à ceux qui étaient proche (2) ». Voilà pourquoi les uns en venant plus tôt et de près, et les autres en venant de loin et aujourd'hui seulement , ont signalé aux siècles futurs deux jours à célébrer, quoique les uns comme les autres n'aient vu qu'une seule et même lumière du monde.
2. Mais aujourd'hui il nous faut parler de ceux d'entre eux que la foi a amenés, de pays lointains, aux pieds du Christ. Ils sont donc venus et l'ont cherché en disant : « Où est le Roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus l'adorer (3) ». C'est à la fois annoncer et questionner, croire et chercher: n'est-ce pas l'image de ceux qui se conduisent par la foi et qui désirent voir la réalité ?
Cependant, n'était-il pas né bien des fois en Judée d'autres rois des Juifs ? Pourquoi Celui-ci est-il par des étrangers reconnu dans le ciel et cherché sur la terre? Pourquoi rayonne-t-il en haut, se cache-t-il en bas? Les Mages voient en Orient une étoile, et ils comprennent qu'il est né un roi en Judée ! Quel est donc ce Roi, si petit et si grand, qui ne parle pas encore sur la terre et qui déjà promulgue ses lois dans le ciel ?
Toutefois, comme il voulait se faire connaître à nous par les saintes Ecritures, après avoir fait briller pour les Mages un signe aussi éclatant dans le ciel et leur avoir révélé au coeur qu'il était né dans la Judée, le Seigneur voulut, à cause de nous, que leur foi en lui fût appuyée aussi sur ses prophètes. En s'informant de la ville où était né Celui qu'ils aspiraient à contempler et à adorer, ils eurent besoin d'interroger les princes des Juifs, de savoir quelle réponse ils trouveraient
1. Luc, II, 14. — 2. Ephés. II, 14-20. — 3. Matt. II, 2.
pour eux dans l'Ecriture, dans l'Ecriture qu'ils avaient sur les lèvres et non dans le coeur. C'étaient donc des infidèles qui instruisaient les fidèles touchant le bienfait de la foi; des hommes qui mentaient par eux-mêmes et qui contre eux-mêmes proclamaient la vérité. Ah ! qu'ils étaient éloignés d'accompagner ces étrangers à la recherche du Christ, quoiqu'ils eussent appris d'eux que c'était après avoir vu son étoile qu'ils étaient venus l'adorer; de les conduire eux-mêmes dans cette cité de Bethléem de Juda, qu'ils venaient de leur faire connaître d'après les livres saints; de contempler enfin, de comprendre et d'adorer avec eux ! Malheureux, qui sont morts de soif, après avoir montré à d'autres la fontaine de vie ; semblables à ces pierres milliaires qui indiquent la route aux voyageurs et qui demeurent insensibles et immobiles.
Les Mages donc cherchaient pour trouver, Hérode cherchait pour tuer; quant aux Juifs ils lisaient le nom de la ville où naissait le nouveau Roi, mais ils ne comprenaient pas le temps de son arrivée. Placés entre l'amour pieux des Mages et la crainte sanguinaire d'Hérode, les Juifs se perdirent tout en indiquant Bethléem. Sans chercher alors le Christ qui venait de naître dans cette ville, ils devaient le voir plus tard ; le voir non pas silencieux mais rendant ses oracles, le renier et le mettre à mort. Combien l'ignorance des enfants qu'Hérode persécuta dans sa frayeur, était préférable à la science de ces docteurs qu'il consulta dans son trouble ! Sans pouvoir confesser encore le Christ, ces enfants purent souffrir pour lui; tandis qu'après avoir pu connaître la ville où il était né, ces docteurs ne s'attachèrent point à la vérité qu'il prêchait.
3. C'est bien l'étoile qui conduisit les mages au lieu précis où était Dieu même, le Verbe devenu enfant. Rougis enfin, folie sacrilège, science ignorante, si je puis parler ainsi, qui t'imagines que le Christ en naissant fut soumis à l'arrêt des astres, parce que, d'après l'Evangile, des Mages virent, à sa naissance, son étoile en Orient. Tu n'aurais pas raison, alors même que les autres hommes seraient, en naissant, assujettis de cette sorte à la fatalité, puisqu'ils ne naissent pas, comme le Fils de Dieu, par leur volonté propre, mais d'après les lois d'une nature mortelle. Or, il est si peu vrai que le Christ soit né sous l'empire des astres, qu'aucun de ceux qui ont la vraie foi chrétienne, ne (181) le dirait d'aucun homme absolument. Que ces esprits superficiels publient sur les naissances humaines ce que leur suggère leur défaut de sens; qu'ils nient en eux l'existence de la liberté quand ils pèchent; qu'ils imaginent je ne sais quelle fatalité pour excuser leurs crimes; qu'ils travaillent à faire remonter jusqu'au ciel même les désordres qui les font détester par les hommes sur la terre; qu'ils multiplient les mensonges pour en rejeter la responsabilité sur les astres :au moins que nul d'entre eux ne perde de vue comment il croit pouvoir régler, non pas sa vie, mais sa famille, quelque autorité qu'il y possède. Eh ! pourrait-il, avec ce sentiment, frapper ses esclaves lorsqu'ils lui manquent dans sa demeure, sans avoir dû préalablement blasphémer contre ses dieux qui brillent au haut du ciel ?
Cependant ni les vains raisonnements de ces hommes, ni les livres qui sont pour eux, non pas des livres révélateurs mais sûrement des livres menteurs, ne leur permettent de croire que le Christ soit né sous l'empire des astres, parce qu'à sa naissance les Mages virent une étoile en Orient. Cette apparition prouve au contraire que loin d'être dominé par elle, le Christ dominait cette étoile. Aussi ne suivait-elle point dans le ciel la route ordinaire des étoiles, puisqu'elle conduisit jusqu'au lieu même où venait de naître le Christ ceux qui le cherchaient pour l'adorer. Ce n'est donc pas à elle qu'on doit rapporter la vie admirable du Christ, c'est au Christ plutôt qu'il faut attribuer la merveille de son apparition; elle ne fut point l'auteur des miracles du Christ, le Christ montra au contraire qu'elle était un de ses miracles. Fils du Père, c'est lui qui a formé le ciel et la terre; comme Fils de sa mère, il fit briller dans le ciel un nouvel astre aux yeux de la terre. Si une nouvelle étoile répandit à sa naissance une lumière nouvelle, l'antique lumière du monde s'éclipsa à sa mort dans le soleil même. Les cieux à sa naissance rayonnèrent d'une gloire nouvelle, comme les enfers à sa mort furent saisis d'une nouvelle frayeur, comme les disciples à sa Résurrection se sentirent embrasés d'un nouvel amour, comme en s'ouvrant à son Ascension l'empyrée lui rendit un hommage nouveau.
Ainsi donc célébrons avec pompe et avec dévotion le jour où le Christ fut reconnu et adoré des Mages de la gentilité (1); comme nous célébrions cet autre jour où les pasteurs de la Judée vinrent le contempler après sa naissance (2). C'est lui, le Seigneur notre Dieu, qui a choisi dans la Judée des pasteurs, c'est-à-dire ses Apôtres, afin de recueillir par eux les pécheurs de la gentilité pour les sauver.
1. Matt.
XI, 1-11. — 2. Luc, II, 8-20.
ANALYSE. — Tout ici proclame la grandeur du Christ. C'est d'abord l'adoration des Mages et l'apparition de l'étoile miraculeuse; c'est en second lieu la frayeur d'Hérode qui tremble sur son trône, au lieu que plus sages aujourd'hui les rois de la terre sont devenus les serviteurs du Christ ; c'est en troisième lieu le témoignage que les Juifs rendent au Messie, quoiqu'ils condamnent pu là leur propre conduite ; c'est enfin l'union que Jésus commence à former, en se les attachant, entre les Juifs fidèles et les gentils qui se convertissent.
1. Des Mages sont venus d'Orient pour adorer l'Enfant de la Vierge. Voilà le motif de la tête d'aujourd'hui, voilà pourquoi cette solennité et ce discours, qui sont pour nous une
dette. Les Mages virent d'abord ce jour; devant nous il est ramené chaque année par la fête. Ils étaient les premiers de la gentilité; nous en sommes le peuple. Nous avons été (182) instruits par la langue des Apôtres; ils le furent, eux, par une étoile, interprète du ciel. Les mêmes Apôtres, comme s'ils eussent été le ciel, nous ont raconté la gloire de Dieu (1). Pourquoi d'ailleurs ne verrions-nous pas en eux le ciel, puisqu'ils sont devenus le trône de Dieu, conformément à ces paroles de l'Ecriture : « L'âme du juste est le siège de la sagesse (2)?» N'est-ce point dans ce ciel que Celui qui a créé et qui habite le ciel, a fait retentir son tonnerre et trembler l'univers entier, lequel maintenant est croyant?
O mystère étonnant ! Il était couché dans une crèche, et d'Orient il amenait les Mages; il était caché au fond d'une étable, et proclamé du haut du ciel, afin qu'ainsi proclamé dans le ciel on le reconnût dans l'étable, ce qui a fait donner à ce jour le none d'Epiphanie, c'est-à-dire manifestation. Ainsi mettait-il en relief et sa grandeur et son humilité; car si les astres le révélaient au loin dans le ciel, il fallait le chercher pour le trouver dans un étroit réduit; et s'il était faible dans ce petit corps et enveloppé des langes de l'enfance, il n'en était pas moins adoré par les Mages et redouté des méchants.
2. Car Hérode le redouta lorsqu'il eut entendu les Mages, encore à la recherche de ce petit Enfant dont le ciel leur avait attesté la naissance. Eh ! que sera son tribunal quand il viendra nous juger, puisque des rois superbes ont ainsi tremblé devant le berceau de son enfance muette? Que les rois aujourd'hui sont bien mieux inspirés, puisqu'au lieu de chercher, comme Hérode, à le mettre à mort, ils sont heureux de l'adorer comme les Mages; maintenant surtout qu'en subissant pour ses ennemis et de la part de ses ennemis la mort dont nous menaçait l'ennemi, il l'a étouffée dans son propre corps ! Toutefois, si un roi impie a tremblé devant lui quand il prenait encore le sein de sa Mère; maintenant qu'il siège à la droite de son Père, que les rois aient pour lui une crainte pieuse. Qu'ils écoutent ces paroles : « Et maintenant, ô rois, comprenez, instruisez-vous, vous qui jugez la terre; servez le Seigneur avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec frayeur (3) ». En effet ce grand Roi qui châtie les rois impies et qui dirige les rois pieux, n'est pas né comme naissent les rois de la terre, attendu que la
1. Ps. XVIII, 1. — 2. Sag. VII. — 3. Ps. II, 10, 11.
couronne ne lui vient pas de ce inonde. Sa grandeur se manifeste dès sa naissance dans la virginité de sa Mère, comme la grandeur de sa Mère éclate dans la divinité de son Fils. Si donc de tant de rois qui sont nés et qui sont morts parmi les Juifs, il n'en est aucun autre que des Mages aient cherché pour l'adorer, c'est qu'il n'en est aucun autre que leur ait fait connaître le langage des cieux.
3. N'oublions pas toutefois combien ce rayonnement de la vérité dans l'esprit des Mages fait ressortir l'aveuglement des Juifs. Les premiers venaient voir le Messie dans le pays de ceux-ci, et ceux-ci ne l'y voyaient point. Ils le trouvèrent parmi eux sous la forme d'un enfant sans parole, et eux le renièrent quand il enseignait en leur présence. Accourus de loin, des étrangers adorèrent parmi eux le Christ dans un enfant quine disait .rien encore ; et eux, ses concitoyens, le crucifièrent dans la vigueur de l'âge et lors qu'il faisait des miracles. Les uns le reconnurent pour leur Dieu malgré la faiblesse de ses membres, et les autres n'épargnèrent pas même son humanité, malgré la puissance de ses couvres. Mais devait-on être plus frappé de voir une étoile nouvelle briller au moment de sa naissance, que de voir le soleil s'obscurcir au moment de sa mort?
Il est vrai, l'étoile qui conduisit les Mages à l'endroit même où était le Dieu-Enfant avec la Vierge sa Mère, et qui pouvait également les conduire jusqu'à la ville où il était né, disparut tout à coup et ne se montra plus i eux pour le moment. Ils durent interroger les Juifs sur le nom de la cité où devait naître le Christ, leur demander ce que disaient sur ce point les divines Ecritures ; et les Juifs durent répondre : « A Bethléem de Juda; car voici ce qui est écrit : Et toi, Bethléem, terre de Juda tu n'es pas la moindre des principales villes de Juda, puisque de toi sortira le Chef qui conduira mon peuple d'Israël (1) ». La divine Providence ne voulait-elle pas nous montrer par là que les Juifs ne conserveraient plus que les saints livres, pour éclairer les Gentils et s'aveugler eux-mêmes; et qu'ils les porte. raient dans le monde, non point comme un moyen de salut pour eux, mais comme un témoignage du salut qui nous serait accordé? Aussi, quand aujourd'hui nous citons les
1. Matt. II, 1-6.
antiques prophéties relatives au Christ et dont les événements accomplis ont fait éclater la lumière, s'il arrive aux païens que nous voulons gagner de nous objecter qu'elles ne sont pas si anciennes, que nous les avons fabriquées après coup pour donner aux faits l'air d'avoir été prédits; nous ouvrons, pour dissiper ce doute, les exemplaires juifs. Ainsi les païens sont figurés par ces Mages à qui les Juifs faisaient connaître d'après l'Ecriture la ville où était né le Christ, sans qu'eux-mêmes se missent en peine soit de le rechercher, soit de le reconnaître.
4. Maintenant donc, mes bien-aimés, enfants et héritiers de la grâce, réfléchissez à votre vocation, et puisque le Christ a été révélé aux Juifs et aux Gentils comme étant la pierre angulaire, attachez-vous à lui avec un amour dont rien ne dompte la persévérance. Oui, dès le berceau où reposait son enfance, ceux qui étaient près et ceux qui étaient loin l'ont également connu; les Juifs qui étaient près, dans la personne des bergers, et les Gentils qui étaient loin, dans la personne des Mages. Les uns sont venus à lui le jour même de sa naissance, et les autres aujourd'hui, d'après ce que l'on croit. S'il s'est manifesté aux premiers, ce n'est point parce qu'ils étaient savants; aux seconds, ce n'est point parce qu'ils étaient justes. L'ignorance n'est-elle pas le caractère de ces pasteurs des champs, et l'impiété, la marque de ces Mages sacrilèges ? Les uns comme les autres, toutefois, ont été attirés par la pierre angulaire; car elle est venue choisir ce qu'il y a d'insensé dans le monde pour confondre les sages (1), appeler les pécheurs et non les justes (2), afin que personne n'eût à s'enorgueillir de sa grandeur ni à désespérer de sa bassesse. Aussi n'est-il pas étonnant que les Scribes et les Pharisiens, pour se croire trop savants et trop justes, l'aient rejetée de leur édifice après avoir montré, par la lecture des oracles prophétiques, la ville où il venait de naître. Il n'en est pas moins devenu la première pierre de l'angle (3), accomplissant par sa Passion ce qu'il avait indiqué à sa naissance; et pour ce motif attachons-nous à lui avec ce mur où je vois les restes d'Israël qui doivent leur salut au choix de la grâce (4). Car ces Israélites, qui n'avaient pas à venir de loin pour se lier à la pierre angulaire, étaient figurés par les bergers, comme nous, qui avons été appelés de si loin, l'étions par les Mages, pour n'être plus des hôtes et des étrangers, mais pour être des concitoyens des saints, pour faire partie de la maison de Dieu, pour être bâtis ensemble sur le fondement des Apôtres et des Prophètes, pour avoir comme principale pierre angulaire Jésus-Christ même; lui qui a réuni les deux en un (5), afin de nous faire aimer l'unité dans sa personne, afin aussi de nous inspirer une ardeur infatigable à recueillir les rameaux qui, après avoir été greffés sur l'olivier franc en ont été détachés par l'orgueil pour s'attacher à l'hérésie, et que Dieu est assez puissant pour greffer de nouveau (6).
1. I
Cor. I, 27. — 2. Matt. IX, 13. — 3. Ps. CXVII, 22. — 4. Rom. XI, 5. — 5. Ephés. II, 11-22. — 6. Rom. XI, 17-24.
184
ANALYSE. — Nous célébrons l'Epiphanie à aussi juste titre que la Nativité, car cette fête nous montré le Christ glorifié premièrement par l'apparition de l'étoile merveilleuse ; secondement par les adorations qu'il reçoit des Mages ; troisièmement par le titre de Roi des Juifs qu'ils lui donnent comme plus tard le lui donnera Pilate et comme pour faire une allusion future à celle prophétie du Sauveur : « Les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres »; quatrièmement enfin par le témoignage que les prêtres de Jérusalem rendent au Christ en présence des Mages, témoignage qui prélude au témoignage qu'ils doivent lui rends dans tout l'univers où ils seront dispersés.
1. Il y a quelque jours seulement nous célébrions la naissance du,Seigneur ; nous célébrons aujourd'hui, à aussi juste titre, le jour solennel où il commença à se révéler aux Gentils. Des bergers juifs l'autre jour le contemplèrent aussitôt qu'il fut né; des ?Mages venus d'Orient l'adorent aujourd'hui. C'est qu'en naissant il était déjà cette pierre angulaire sur laquelle devaient reposer les deux murailles de la circoncision et de l'incirconcision , accourant vers lui de directions fort opposées afin de s'unir en lui, en lui devenu notre paix pour n'avoir fait qu'un peuple des deux (1). C'est ce qu'ont figuré les bergers parmi les Juifs, et les Mages parmi les Gentils; en eux a commencé ce qui devait se développer et s'étendre dans l'univers entier. Ainsi donc célébrons avec une joie vive et toute spirituelle ces deux jours de la nativité et de la manifestation de Notre-Seigneur.
C'est à la voix d'un ange que les bergers juifs accoururent à lui, et les Mages de la gentilité à l'indication d'une étoile. Cette étoile couvre de confusion les vains calculs et les conjectures des astrologues, puisqu'elle conduit les adorateurs des astres à adorer plutôt le Créateur du ciel et de la terre. C'est lui en effet qui fit briller en naissant cette étoile nouvelle, comme il obscurcit en mourant le soleil déjà si ancien. A cette lumière commença la foi des Gentils, comme à ces ténèbres s'accusa la perfidie des Juifs. Qu'était-ce donc que cette étoile que jamais auparavant on n'avait aperçue parmi les astres, et qu'on ne put plus signaler
1. Ephés. II, 11-22.
ensuite? Qu'était-elle, sinon le langage magnifique du ciel racontant la gloire de Dieu, oubliant, par son éclat tout nouveau, l'enfante ment nouveau d'une Vierge et préludant à l'Evangile qui devait la remplacer dans l'univers entier quand elle aurait disparu?
Qu'est-ce aussi que dirent les Mages en arrivant ? « Où est le Roi des Juifs qui vient de naître ? » Quoi ! n'était-il pas né auparavant bien des rois des Juifs ? Comment se fait-il que des étrangers désirent avec tant d'ardeur connaître et adorer Celui-ci ? « Nous avons vu, disent-ils, son étoile en Orient, et nous sommes venus l'adorer (1) ». Le chercheraient-ils avec tant d'ardeur, désireraient-ils l'adorer avec une piété si affectueuse, si dans ce Roi des Juifs ils ne voyaient en même temps le Roi des siècles ?
2. Aussi Pilate avait-il reçu comme un souffle de vérité, quand au jour de sa Passion il écrivit ainsi son titre : « Roi des Juifs », titre que les Juifs s'efforcèrent de corriger au lieu de se corriger eux-mêmes. « Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit » , leur répondit Pilate (2) ; car il avait été dit, dans un psaume prophétique: « Ne change rien aux mots écrits du titre (3) ». Mais étudions ce grand et merveilleux mystère.
Les Mages étaient des gentils, et Pilate également gentil : les premiers virent l'étoile dans le ciel, le second grava le titre sur la croix; mais tous cherchaient ou reconnaissaient dans Jésus, non pas le Roi des Gentils, mais le Roi des Juifs. Quant aux Juifs mêmes on ne les vit ni suivre l'étoile, ni adopter le titre. Ah ! c'était l'emblème
1. Matt. II, 2. — 2. Jean, XIX, 19, 22. — 3. Ps. I, VI, 1.
185
de ce que devait dire plus tard le Seigneur en personne : « Beaucoup viendront d'Orient et d'Occident et prendront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux; tandis que les enfants du royaume s'en iront dans les ténèbres extérieures (1) ». Les Mages effectivement vinrent d'Orient et Pilate d'Occident; voilà pourquoi les uns rendirent témoignage au Roi des Juifs à son lever, c'est-à-dire à sa naissance; et l'autre à son coucher, c'est-à-dire à sa mort ; afin de prendre place au festin du Royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob, dont les Juifs étaient issus, et sur lesquels ils étaient eux-mêmes entés par la foi sans en descendre par la chair: c'était donc déjà l'emblème du sauvageon dont parle l'Apôtre, qui devait se greffer sur l'olivier franc (2). Si donc ces Gentils ne cherchaient ni n'adoraient le Roi des Gentils mais le Roi des Juifs, c'est que le sauvageon devait être greffé sur l'olivier et non l'olivier sur le sauvageon. De plus, lorsque les Mages demandèrent où devait naître le Christ, les rameaux qui devaient être rompus, les Juifs infidèles répondirent : « A Bethléem de Juda (3) » ; et quand Pilate leur reprocha de vouloir faire crucifier leur Roi, leur animosité contre lui se montra de plus en plus opiniâtre. Si donc les Mages durent aux Juifs, qui leur firent connaître le lieu de la naissance du Christ, de pouvoir l'adorer; c'est que l'Ecriture, confiée d'abord aux Juifs, nous le révèle à nous-mêmes ; et si Pilate, le représentant des Gentils, se lava les mains pendant que les Juifs demandaient la mort du Sauveur (4), c'est que le sang versé par eux nous sert pour nous purifier de nos péchés. Mais nous traiterons ailleurs, au temps même de la Passion, du témoignage que rendit Pilate en écrivant au haut de la croix que Jésus était le Roi des Juifs.
3. Achevons ce que nous avons encore à dire de la manifestation,ou, comme parlent les Grecs, de l'Epiphanie du Sauveur, lorsque après sa naissance il commença à se révéler aux Gentils et qu'il reçut les adorations des Mages. Nous ne saurions nous lasser de considérer comment les Juifs répondirent aux questions des Mages sur
1. Matt. VIII, 11, 12. — 2. Rom, XI, 24. — 4. Matt. II, 5. — 5. Ib. XXVII, 24.
le lieu où devait naître le Christ, lorsqu'ils leur dirent que c'était « à Bethléem de Juda », sans néanmoins venir eux-mêmes vers lui; comment encore l'étoile reparut, quand les Mages eurent quitté les Juifs, et les conduisit jusqu'au lieu où était l'Enfant divin: n'était-ce pas faire entendre clairement qu'elle pouvait aussi bien leur indiquer la ville de Bethléem, et que si elle disparut un moment c'était pour les porter à s'adresser aux Juifs ? Si donc les Juifs furent interrogés, c'était pour enseigner qu'ils étaient dépositaires des divins oracles, moins pour leur propre salut que pour le salut et l'instruction des Gentils; et si ce peuple reste expulsé de son pays et dispersé dans le monde, c'est pour le forcer de rendre témoignage à la foi même dont il est l'ennemi. Sans temple, sans . sacrifice, sans sacerdoce, sans empire, quelques rites anciens lui suffisent pour maintenir son nom et sa nationalité, l'empêchent de disparaître en se confondant complètement avec les peuples parmi lesquels il est répandu, et de perdre le témoignage qu'il rend à la vérité. C'est Caïn recevant au front un signe qui empêche de le mettre à mort, quoique par orgueil et par envie il ait donné la mort au juste, son frère (1).
On peut, avec quelque vraisemblance, interpréter dans ce sens un passage du psaume cinquante-huitième, où le Christ dit au nom de son corps mystique : « Mon Dieu m'a dit, au sujet de mes ennemis : Ne les fais pas mourir, dans la crainte qu'on n'oublie un jour ta loi (2)». Ces ennemis de la foi chrétienne ne montrent-ils pas aux Gentils comment le Christ a été prédit? et envoyant avec quel éclat sont accomplies les prophéties, n'aurait-on pas été porté à croire qu'elles avaient été, après coup, fabriquées par les chrétiens ? Mais quand les Juifs déploient leurs exemplaires, c'est Dieu qui nous éclaire par le moyen de nos ennemis. En ne les mettant point à mort, en ne les faisant point disparaître complètement du globe, il préserve sa loi de l'oubli ; et quand les Juifs la lisent, quand ils en observent quelques points, d'une façon même purement charnelle, ne dirait-on pas qu'ils y cherchent leur condamnation et notre justification ?
1. Gen. IV, 1-15. — 2. Ps. LVIII, 12.
ANALYSE. — C'est aujourd'hui que, représentants de la Gentilité, les Mages viennent, après les bergers juifs, s'unir à Jésus-Christ et fonder ainsi l'unité de l’Eglise. Aussi les Donatistes ne veulent pas de cette fête. C'est pourtant aujourd'hui que le Sauveur enlève glorieusement les dépouilles de Damas et de Samarie. — S'il semble donner des marques de faiblesse, c'est pour nous enseigner l'humilité ; et s'il veut que les Mages interrogent les Juifs et retournent par un autre chemin, c'est pour nous rappeler la docilité à sa parole, ainsi que l'esprit de pénitence nécessaire aux vrais membres de son Eglise.
1. Quelle joie nous apporte, dans l'univers entier, la solennité de ce jour? Que nous rappelle le retour de cet anniversaire ? L'époque où nous sommes demande que je l'expose par ce discours, qui revient également chaque année.
Le mot grec Epiphanie peut se rendre dans notre langue par celui de manifestation. C'est à pareil jour en effet, croit-on, que les Mages sont venus adorer le Seigneur, avertis par l'apparition d'une étoile et conduits par sa marche. Le jour même de la nativité ils virent cette étoile en Orient et comprirent de qui elle annonçait l'avènement. A dater de ce jour jusqu'à celui-ci ils franchirent la distance, effrayèrent Hérode par la nouvelle qu'ils lui apprirent; et lorsque les Juifs interrogés par eux leur eurent répondu, d'après les prophéties de l'Écriture, ils surent que le Seigneur était né dans la ville de Bethléem. Conduits ensuite par la même étoile, ils arrivèrent près du Seigneur lui-même, après l'avoir reconnu ils l'adorèrent, lui offrirent de l'or, de l'encens et de la myrrhe, puis retournèrent par un autre chemin (1). Il est vrai, le jour même de sa naissance il se manifesta aux bergers qu'il fit avertir par un ange; le même jour encore il se fit annoncer, par l'étoile, au loin, en Orient, aux Mages; mais c'est aujourd'hui seulement qu'il a été adoré par eux. Si donc toute l'Église des Gentils a voulu célébrer ce jour avec une grande dévotion, n'est-ce point parce que les Mages étaient les prémices de la gentilité ? Les bergers étaient Israélites, les Mages Gentils; les premiers étaient près, les seconds éloignés;
1. Matt. IX, 1-12.
mais les uns comme les autres accoururent se joindre à la même pierre angulaire. « Ainsi en venant il a annoncé la paix, comme dit l'Apôtre, et à nous qui étions loin, et à ceux qui étaient près. Car c'est lui qui est notre paix, lui qui des deux en a fait un, lui qui les a établis tous deux en lui, pour fonder sur l'unité l'homme nouveau, pour mettre la paix; de plus il a changé ces deux peuples réunis en un seul corps, en les réconciliant avec Dieu et en détruisant leurs inimitiés dans sa propre personne (1) ».
2. On comprend pourquoi les Donatistes n'ont jamais voulu célébrer avec nous cette fête : ils n'aiment pas l'unité et ne sont pas en communion avec l'Église d'Orient, où se montra cette étoile. Pour nous, au contraire, honorons en demeurant dans l'unité catholique, ce jour où se révéla notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, et où il recueillit en quelque sorte les prémices de la gentilité . N'est-ce pas alors que, selon l'oracle d'un prophète, avant de pouvoir bégayer encore les noms de son père et de sa mère (1) ; en d'autres termes, avant de pouvoir, comme fils de l'homme, articuler aucune parole humaine, il s'empara des dépouilles de Samarie et de la puissance de Damas, de ce qui faisait la gloire de cette ville? Jouissant, à une certaine époque, de ce que le monde appelle prospérité, Damas s'était enorgueillie de ses richesses. Mais les richesses sont représentées par l'or principalement, et les Mages offrirent avec humilité de l'or au Christ.
Quant aux dépouilles de Samarie, il faut entendre par là ceux qui l'habitaient; car
1. Ephés. II, 11-22. — 2. Isaïe, VIII, 4.
187
Samarie est ici l'emblème de l'idolâtrie, à laquelle s'était livré dans ses murs le peuple d'Israël en se séparant du Seigneur. Avant. donc de marcher, avec le glaive spirituel, contre le royaume du démon établi par tout l'univers, le Christ encore enfant enleva à sa domination ces premières dépouilles de l'idolâtrie; détachant les Mages de cette superstition contagieuse après les avoir déterminés à l'adorer lui-même; leur parlant du haut du ciel par le moyen d'une étoile, avant de parler sur la terre par l'organe humain de la pensée; leur apprenant en même temps, non par la bouche, mais par l'impression du Verbe fait chair, qui il était, dans quelle région et en faveur de qui il était venu au monde. Car ce même Verbe qui dès le commencement était Dieu en Dieu et qui venait de se faire chair pour habiter parmi nous, était en même temps près de nous et dans le sein de son Père, ne quittant point les anges dans le ciel, et sur la terre nous attirant à lui par le moyen des anges; faisant, par son Verbe, briller l'immuable vérité aux peux des habitants des cieux, et obligé, par l'étroitesse de l'étable, de demeurer couché dans une crèche; montrant dans le ciel une étoile nouvelle, et se présentant lui-même aux adorations de la terre.
Et néanmoins cet Enfant si puissant, ce Petit si grand, s'enfuit en Egypte porté sur les bras de ses parents, pour échapper à l'inimitié d'Hérode. Ainsi disait-il à ses membres, non par ses paroles, mais par ses actions et en gardant le silence : « Si on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre (1) ». Pour nous servir en effet de modèle, ne s'était-il point revêtu d'une chair mortelle, d'une chair où il devait souffrir pour nous la mort au temps convenable ? Aussi les Mages lui avaient-ils offert, non-seulement de l'or pour l'honorer et de l'encens pour l'adorer, mais encore de la myrrhe pour témoigner qu'on devait l'ensevelir un jour..Il fit voir aussi, dans la personne ès petits enfants mis à mort par Hérode, ce que devaient être, quelle innocence et. quelle humilité devaient avoir ceux qui mourraient pour sa gloire. Car les deux ans qu'ils avaient rappellent les deux commandements qui comprennent toute la Loi et les Prophètes (2).
3. Mais qui ne se demande avec surprise pourquoi les Juifs, questionnés par les Mages,
1. Matt. X, 23. — 2. Matt. XXII, 37-40.
leur firent connaître d'après l'Ecriture en quel lieu devait naître le Christ, sans aller l'adorer avec eux? Ce phénomène ne se reproduit-il pas encore aujourd'hui sous nos yeux, puisque les pratiques religieuses auxquelles se soumettent ces coeurs durs ne prêchent que le Christ en qui ils refusent de croire ? Quand aussi ils immolent et mangent l'Agneau pascal (1), ne montrent-ils pas le Christ.aux Gentils, sans pourtant l'adorer avec eux ? Et quand rencontrant des hommes qui se demandent si les passages des Prophètes relatifs au Christ n'ont pas été composés après coup par des chrétiens, nous les renvoyons aux exemplaires que les Juifs ont en main, afin de dissiper leur doute ; alors encore n'est-ce pas les Juifs qui montrent le Christ aux Gentils sans vouloir l'adorer avec eux ?
4. Pour nous, mes biens-aimés, dont les Mages étaient comme les prémices ; pour nous qui sommes l'héritage de Jésus-Christ jus qu'aux extrémités de la terre ; pour nous en faveur de qui une partie d'Israël est tombée dans l'aveuglement jusqu'à ce que soit entrée la plénitude des Gentils (2) ; pour nous qui connaissons notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, et qui savons qu'afin de nous consoler il a été jeté dans un étroit réduit et qu'il trône au ciel pour nous élever jusqu'à lui ; ayons soin, en le prêchant sur cette terre, dans ce pays où vit notre corps, de ne pas repasser par où nous sommes venus, de ne pas reprendre les traces de notre première vie. Voilà pourquoi les Mages ne retournèrent point par le chemin qui les avait amenés. Changer de chemin, c'est changer de vie. A nous aussi les cieux ont raconté la gloire de Dieu (3) ; nous aussi nous avons été amenés à adorer le Christ par la vérité qui brille dans l'Evangile, comme brillait l'étoile dans le ciel ; nous aussi nous avons prêté une oreille docile aux prophéties publiées par les Juifs, au témoignage rendu par ces Juifs qui ne marchent pas avec nous ; nous aussi nous avons vu dans le Christ notre Roi, notre Pontife et la victime immolée pour nous, et nos louanges ont été pour lui comme une offrande d'or, d'encens et de myrrhe: il ne nous reste donc plus qu'à suivre un chemin nouveau, pour publier sa gloire, qu'à ne retourner point par où nous sommes venus.
1. Exod. XII, 9. — 2. Rom. XI, 25. — 3. Ps. XVIII, 2.
188
ANALYSE. — C'est à pareil jour que les Gentils ont commencé à devenir chrétiens. Si les Juifs ont eu le privilège d'avoir été appelés les premiers à cette grâce, les Gentils semblent, d'après l’Ecriture, y avoir apporté une humilité plus profonde, et la douze jours qui se sont écoulés entre la naissance du Sauveur et l'adoration des Mages, paraissent désigner que les Gentils devaient se convertir dans le monde entier.
1. Le mot Epiphanie, qui vient du grec, peut se traduire par manifestation. C'est donc pour s'être aujourd'hui manifesté aux Gentils que le Rédempteur de tous les Gentils a établi cette fête pour la Gentilité tout entière ; et après avoir, il y a quelques jours, célébré sa naissance, nous célébrons aujourd'hui sa manifestation. Né il y à treize jours, Jésus-Christ Notre-Seigneur à été aujourd'hui même, dit la tradition, adoré par les Mages. L'adoration a eu lieu, nous en avons pour garant la vérité évangélique ; quel jour a-t-elle eu lieu ? Une fête aussi solennelle le proclame partout avec autorité. Puisque les Mages ont connu, les premiers d'entre les Gentils, Jésus-Christ Notre-Seigneur; puisque, sans avoir encore entendu sa parole, ils ont suivi l'étoile qui leur a apparu (1), et dont l'éloquence céleste et visible leur a tenu lieu de la parole du Verbe encore enfant; ne semblait-il pas, n'était-il pas véritablement juste que les Gentils vissent avec reconnaissance le jour où fut accordée la grâce du salut aux premiers d'entre eux, et qu'ils le consacrassent à Notre-Seigneur Jésus-Christ pour le remercier et le servir solennellement? Les premiers d'entre les Juifs qui furent appelés à la foi et à la connaissance du Christ, sont ces pasteurs qui le jour même de sa naissance vinrent de près le contempler. Ils y furent invités par les Anges, comme les Mages par une étoile. Il leur fut dit : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux (2)» ; et pour les Mages s'accomplit cet oracle : « Les cieux racontent la gloire de Dieu (3) ». Les uns et les autres, toutefois, furent comme les premières pierres de ces deux murs de direction différente, la
1. Matt. II, 1-12. — 2. Luc, II, 14. — 3. Ps. XVIII, 2.
circoncision et l'incirconcision ; ils coururent se réunir à la pierre angulaire, afin d'y trouver la paix et de se confondre dans l'unité (1).
Cependant les premiers louèrent Dieu de ce qu'ils avaient vu le Christ, et non contents d'avoir vu le Christ les seconds l'adorèrent, Les uns furent appelés les premiers à la grâce, les autres montrèrent une humilité plus pro. fonde. Ne dirait-on pas que moins coupables les bergers ressentaient une joie plus vive du salut qui leur venait du ciel, tandis que plus chargés de crimes les Mages imploraient plus humblement le pardon? Aussi les divines Ecritures montrent-elles dans les Gentils plus d'humilité que dans les Juifs. N'était-il pas gentil ce centurion qui après avoir fait au Seigneur un accueil si cordial, se proclama indigne de le recevoir dans sa demeure, ne voulut pas qu'il y vînt voir son serviteur malade, mais seulement qu'il décrétât sa guérison (2) , le retenant ainsi dans son coeur, quand pour l'honorer davantage il l'éloignait de sa demeure? Aussi le Seigneur s'écria-t-il: « Je n'ai pas découvert une telle foi en Israël ». N'était-elle pas une gentille aussi, cette Chananéenne qui après avoir entendu le Seigneur la traiter de chienne, et déclarer qu'elle n'était pas digne qu'on lui jetât le pain des enfants, ne laissa pas de demander les miettes qu'on ne refuse pas à une chienne, méritant ainsi de n'être plus ce qu'elle ne nia point avoir été? Elle aussi entendit le Seigneur s'écrier « O femme, que ta foi est grande (3) » Oui, parce qu'elle s'était rapetissée elle-même, l'humilité avait agrandi sa foi.
1. Ephés. II, 11-22. — 2. Matt. VIII, 5-10. — 3. Ib. XV, 21-28.
3. Ainsi donc les bergers viennent de près voir le Christ, et les Mages viennent de loin l'adorer. Cette humilité a mérité au sauvageon d'être greffé sur l'olivier franc et, contre sa nature, de produire des olives véritables (1); la grâce changeant ainsi la nature. Le monde entier était couvert de ces sauvageons amers; et une fois greffé par la grâce le monde entier s'est adouci et éclairé. Des extrémités de la terre accourent des hommes qui disent avec Jérémie: « Il n'est que trop vrai, nos pères ont adoré le mensonge (2) ». Et ils viennent, non pas d'un côté seulement, mais comme l'enseigne l'Evangile de saint Luc, « de l'Orient cet de l'Occident, du Nord et du Midi », pour prendre place avec Abraham, Isaac et Jacob, au festin du royaume des cieux (3).
Ainsi c'est des quatre points cardinaux que à grâce de la Trinité appelle à la foi l'univers entier. Or ce nombre quatre multiplié par unis, est le nombre sacré des douze Apôtres, lesquels paraissaient figurer ainsi que le salut serait accordé aux quatre parties du monde
1. Rom. XI, 17. —
2. Jér. XVI, 19. — 3. Luc, XIII, 29.
par la grâce de l'auguste Trinité. Ce nombre était marqué aussi par cette nappe immense que saint Pierre aperçut remplie de toutes sortes d'animaux (1), représentant tous les Gentils. Suspendue aux quatre coins elle fut à trois reprises descendue du ciel puis remontée : trois fois quatre font douze. Ne serait-ce pas pour ce motif que durant les douze jours qui suivirent la naissance du Seigneur, les Mages, les prémices de la Gentilité, furent en marche pour aller voir et adorer le Christ, et méritèrent d'être sauvés eux-mêmes ainsi que d'être le type du salut de tous les Gentils ?
Ah ! célébrons donc ce jour encore avec la plus ardente dévotion ; si nos pères dans la foi ont adoré le Seigneur Jésus couché dans un humble réduit, nous aussi adorons-le maintenant qu'il habite au ciel. Car cette gloire que les Mages saluaient dans l'avenir, nous la voyons dans le présent. Les prémices des Gentils adoraient l'Enfant attaché au sein de sa Mère; les Gentils adorent aujourd'hui le Triomphateur siégeant à la droite de Dieu son Père.
1.
Act. X, 11.
ANALYSE . — Déjà le jour même de Noël les Juifs s'étaient attachés au Sauveur; c'est aujourd'hui le tour des Gentils, représentés par les Mages. Ainsi s'accomplit la prophétie qui montre Jésus-Christ comme la pierre angulaire où viennent s'unir les Juifs et les Gentils. S'il est dit que les Juifs ont rejeté cette pierre, c'est qu'il y avait au sein de ce peuple deux partis figurés par le patriarche Jacob, que l'Ecriture nous représente comme étant à la fois boîteux et comblé des bénédictions divines.
1. Nous célébrions, il y a quelques jours, la naissance du Seigneur ; nous célébrons aujourd'hui son Epiphanie, expression d'étymologie grecque qui signifie manifestation, et qui rappelle ces mots de l'Apôtre : « Il est grand sans aucun doute le mystère de piété qui s'est manifesté dans la chair (1) ». Il y a donc deux jours où le. Christ s'est manifesté.
Dans l'un il a quitté, comme homme, le sein de sa Mère, lui qui est éternellement, comme Dieu, dans le sein de son Père. C'est à la chair qu'il s'est montré alors, puisque la chair ne pouvait le voir dans sa nature spirituelle. Au jour donc de sa naissance il a été contemplé par, des bergers de la Judée ; et aujourd'hui, le jour de son Epiphanie ou de sa manifestation, il a été adoré par des Mages de la Gentilité. Aux uns il fut annoncé par des anges, aux
1. I Tim.
III, 16.
190
autres par une étoile; et comme les anges habitent le ciel et que les astres en sont l'ornement, on peut dire qu'aux bergers et aux Mages les cieux ont raconté la gloire de Dieu.
2. C'est que pour les uns et les autres venait d'apparaître la pierre angulaire, « afin de fonder sur elle, comme s'exprime l'Apôtre, les deux peuples dans l'unité de l'homme nouveau, d'établir la paix, de les changer tous deux en les réconciliant avec Dieu par le mérite de la croix, pour en former un seul corps ».. Qu'est-ce en effet qu'un angle, sinon ce qui sert à lier deux murs qui viennent de directions différentes et qui se donnent là comme le baiser de paix ? La circoncision et l'incirconcision; en d'autres termes, les Juifs et les Gentils étaient ennemis entre eux, à cause de la diversité, de l'opposition même qu'établissaient, d'une part le culte du seul vrai Dieu, et d'autre part le culte d'une multitude de faux dieux. Ainsi les uns étaient rapprochés, les autres éloignés de lui; mais il a attiré à lui les uns comme les autres « en les réconciliant avec Dieu pour former un seul corps, détruisant en lui-même leurs inimitiés,comme ajoute immédiatement l'Apôtre. Il a aussi, en venant, annoncé la paix et à vous qui étiez éloignés, et à ceux qui étaient près de lui ; car c'est par lui que nous avons accès les uns et les autres auprès du Père dans un même Esprit (1) ».
N'est-ce pas mettre en quelque sorte sous nos yeux ces deux murs qui partent de points opposés et ennemis; puis cette pierre angulaire, Jésus Notre-Seigneur, auquel se rattachent les deux ennemis et en qui ils font la paix? Je veux parler ici des Juifs et des Gentils qui ont cru en lui et à qui il semble qu'on ait dit : Et vous qui êtes près, et vous qui êtes loin, « approchez de lui, et soyez éclairés , et vous n'aurez point la face couverte de confusion ». Il est écrit d'ailleurs : « Voici que je pose en Sion une pierre angulaire, choisie, précieuse; et quiconque aura foi en elle ne sera point confondu (3) ». Les coeurs dociles et soumis sont venus des deux côtés, ils ont fait la paix et mis fin à leurs inimitiés; les bergers et les Mages ont été comme les prémices de ce mouvement. C'est en eux que le boeuf a commencé à connaître son maître et l'âne l'étable de son Seigneur (4). Celui de ces
1. Ephés. XI,
11-22. — 2. Ps. XXXIII, 6. — 3. I Pierre, II, 6. — 4. Isaïe, I, 3.
deux animaux. qui a des cornes représente les Juifs, à cause des deux branches de la croix qu'ils ont préparée au Sauveur; et celui qui a de longues oreilles rappelle les Gentils desquels une prophétie disait : « Le peuple que je ne connaissais point m'a obéi, il m'a prêté une oreille docile (1) ». Quant au Maitre du boeuf et de l'âne, il était couché dans la crèche et semblait servir aux deux animaux une même nourriture. C'était donc la paix et pour ceux qui étaient loin et pour ceux qui étaient près. Aussi les bergers d'Israël, qui étaient tout près, se présentèrent au Christ le jour même de sa naissance, ils le virent et tressaillirent de bonheur ce jour-là. Plus éloignés, les Mages de la Gentilité n'arrivèrent à lui qu'aujourd'hui, plusieurs jours après sa naissance ; aujourd'hui seulement ils le virent et l'adorèrent. Ne devions-nous donc pas, nous qui sommes l'Eglise recrutée parmi les Gentils, célébrer solennellement ce jour où la Christ s'est manifesté aux prémices de la Gentilité, comme nous célébrons solennellement aussi cet autre jour où il est né parmi les Juifs, et consacrer par une double fête la mémoire de si imposants mystères?
3. Quand on se rappelle ces deux murailles de la Judée et de la Gentilité qui viennent s'unir à la pierre angulaire pour y conserver l'unité d'esprit dans le lien de la paix (2), on ne doit pas s'étonner de voir le grand nombre des Juifs réprouvés. Parmi eux étaient des architectes, c'est-à-dire des hommes qui prétendaient être docteurs de la loi; mais, comme s'exprime l'Apôtre, « ils ne comprenaient ni ce qu'ils disaient, ni ce qu'ils affirmaient (3) », Cet aveuglement d'esprit leur fit rejeter la pierre placée au sommet de l'angle (4); cette pierre, néanmoins, ne serait pas la pierre angulaire si par le ciment de la grâce elle n'unissait dans la paix les deux peuples d'abord opposés. Ne voyez donc point dans la muraille formée par Israël les persécuteurs et les assassins du Christ, ces hommes qui ont renversé la foi sous prétexte d'affermir la loi, qui ont rejeté la pierre angulaire et attiré la ruine de leur infortunée patrie. Ne pensez pas à ces Juifs répandus en si grand nombre dans tout pays pour rendre témoignage aux saints livres qu'ils portent partout sans les comprendre. Ils sont pour ainsi dire la jambe boiteuse de
1. Ps. XVII, 45. — 2. Ephés. IV, 3. — 3. I Tim. I, 7. — 4. Ps. CXVII, 22
Jacob; car ce patriarche eut la jambe blessée et comme paralysée (1), pour figurer d'avance la multitude de ses descendants qui s'écarteraient de ses voies. Voyez au contraire, dans la sainte muraille formée par leur nation pour s'unir à la pierre angulaire, ceux qui représentent la personne génie de Jacob; car Jacob était à la fois boiteux et béni; boiteux pour désigner les réprouvés, béni pour figurer les saints. Voyez donc dans cette sainte muraille la foule qui précédait et qui suivait l'âne monté par le Sauveur, en s'écriant : « Béni Celui qui vient au nom du Seigneur (2) ». Pensez aux disciples choisis parmi ce peuple et devenus les Apôtres. Pensez à Étienne, dont le nom grec signifie couronne et qui reçut le premier, après la Résurrection, la couronne du martyre. Pensez à tant de milliers d'hommes
1. Gen. XXXII, 25. — 2. Matt. XXI, 9.
qui sortirent des rangs des persécuteurs, après la descente du Saint-Esprit, pour devenir des croyants. Pensez à ces églises dont l'Apôtre parle ainsi : « J'étais inconnu de visage aux églises de Judée attachées au Christ. Seulement elles avaient ouï dire : Celui qui autrefois nous persécutait annonce maintenant la foi qu'il s'efforçait alors de détruire ; et elles glorifiaient Dieu à mon sujet (1)».
Telle est l'idée qu'il faut se former de la muraille d'Israël pour la rapprocher de cette muraille de la Gentilité qui se voit partout; on comprendra ainsi que ce n'est pas sans raison que les Prophètes ont représenté d'avance Notre-Seigneur comme la pierre angulaire. de l'étable où elle fut posée d'abord, cette pierre s'est élevée jusqu'au haut des cieux.
1.
Galat. I, 22-24.
ANALYSE. — Le chrétien doit en tout temps crucifier ses vices et ses convoitises , être attaché à la croix avec Jésus-Christ pour ne tomber pas dans la boue ; mais c'est surtout en carême qu'il doit se crucifier de la sorte. Bonnes oeuvres spéciales et détaillées auxquelles saint Augustin demande qu'on se livre. Indications intéressantes pour la discipline et les moeurs de l'antichrétienne.
1. Voici, aujourd'hui même, le retour solennel des observances quadragésimales, et aujourd'hui encore nous devons, comme chaque année, vous adresser la parole. Nourris ainsi par notre ministère d'un aliment spirituel et divin pendant que vous pratiquerez le jeûne corporel, votre coeur pourra livrer le corps à la mortification extérieure et en supporter le travail avec plus d'énergie.
La piété même ne demande-t-elle pas de nous qu'à la veille de célébrer la Passion et le crucifiement de Notre-Seigneur, nous nous fassions à nous-mêmes une croix pour y attacher les passions charnelles? « Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ, dit l'Apôtre, ont crucifié leur chair avec ses passions et ses convoitises (1) ». Il est vrai que durant tout le cours de cette vie, harcelée par des tentations continuelles, le chrétien doit être constamment attaché à la croix; jamais il n'y a de moment pour arracher les clous dont il est dit dans un psaume: « Que votre crainte enfonce ses clous dans mes chairs (2)». Les chairs sont ici les convoitises charnelles; les clous désignent les préceptes de justice que fait pénétrer en nous la crainte de Dieu, en nous attachant à la croix
1. Gal. V, 24. — 2. Ps. CXVIII, 120.
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comme une hostie agréable au Seigneur. Aussi le même Apôtre disait-il encore : « Je vous conjure donc, mes frères, par la miséricorde de Dieu, d'offrir vos corps en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu (1) ». Telle est la croix dont le serviteur de Dieu se glorifie, au lieu d'en rougir. « Loin de moi, s'écrie-t-il, de me glorifier, sinon de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, comme je le suis pour le monde (2)». A cette croix dont nous devons rester attachés, non l'espace de quarante jours, mais toute notre vie : car ce nombre mystérieux de quarante jours la désigne dans toute son étendue; soit parce qu'avant de vivre l'homme est quarante jours, selon l'opinion de plusieurs, à s'organiser dans le sein maternel; soit parce que les quatre Evangiles sont en accord parfait avec les dix préceptes de la loi, et que l'union de ces deux nombres dans le nombre quarante montre que nous avons besoin, durant le cours de cette vie, de l'un et de l'autre Testament; soit enfin pour d'autres raisons meilleures que saura découvrir un esprit plus pénétrant et plus clairvoyant. Aussi Moïse, Elie et le Seigneur lui-même ont jeûné quarante jours. C'était pour nous faire entendre que le but poursuivi par Moïse, par Elie et par Jésus-Christ, c'est-à-dire par la Loi, par les Prophètes et par l'Evangile, est de nous éloigner de l'imitation et de l'amour du siècle, de nous porter à crucifier en nous le vieil homme, sans nous laisser aller aux excès de table et à l'ivrognerie, aux dissolutions et aux impudicités, à l'esprit de contention et à l'envie; de nous déterminer à nous revêtir du Seigneur Jésus-Christ, sans chercher à contenter la chair dans ses convoitises (3).
C'est ainsi qu'il te faut vivre toujours, chrétien ; si tu ne veux point te laisser prendre les pieds dans la boue dont la terre est couverte, garde-toi de descendre de la croix; et si tu dois y rester pendant toute ta vie, à combien plus forte raison durant ce temps de Carême, lequel est non-seulement une partie de la vie, mais le symbole de la vie.
2. En tout autre temps ne laissez appesantir vos coeurs ni par la crapule ni par l'ivresse; mais dans celui-ci pratiquez encore le jeûne. En tout autre temps évitez l'adultère, la fornication et tous les plaisirs défendus; dans celui-ci
1. Rom. XII, 1. — 2. Gal. VI, 14. — 3. Rom. XIII, 13, 14. — 4. Luc, XXI, 34.
ci, abstenez-vous même de vos épouses. Ce que vous vous retranchez par le jeûne, ajoutez-le à vos bonnes oeuvres ordinaires en en faisant des aumônes. Employez à la prière le temps que vous passez à rendre. le devoir conjugal. Au lieu de s'efféminer dans des affections charnelles, que le corps se prosterne pour s'appliquer aux supplications qui purifient. Qu'on étende pour prier les mains qui se croisaient pour embrasser.
Quant à vous qui jeûnez dans les autres temps, maintenant jeûnez encore plus. Vous qui d'ordinaire crucifiez vos corps par une continence perpétuelle, appliquez-vous en ce moment à implorer votre Dieu plus fréquemment et avec plus de ferveur. Vivez tous avec un plein accord, soyez tous fidèles l'un à l’autre, embrasés durant ce pèlerinage du saint désir de la patrie et brûlants d'amour. Que l'un n'envie pas à l'autre, ni ne tourne en dérision les faveurs divines qu'il ne possède pas lui-même. En fait de dons spirituels regarde comme à toi ce que tu aimes dans ton frère, et qu'à son tour il regarde comme sien ce qu'il aime en toi. Que sous prétexte d'abstinence on se garde de changer ses plaisirs plutôt que d'y renoncer, en se procurant soit des aliments recherchés, en place de la chair dont on s'abstient, soit des boissons rares, au lieu du vin dont on se prive: ne serait-ce pas favoriser la volupté quand il s'agit de dompter la chair? Sans doute, pour ceux qui sont purs tous les aliments le sont ; mais il n'est personne pour qui la sensualité le soit.
3. Surtout, mes frères, abstenez-vous des querelles et des discordes. Souvenez-vous de ces vifs reproches adressés par un prophète; « On vous voit, quand vous jeûnez, suivre vos penchants, frapper et meurtrir de coups ceux qui portent votre joug ; on vous entend crier sans cesse (1) ». Après d'autres reproches de même nature, il ajoute : « Tel n'est pas le jeûne qui me plait, dit le Seigneur ». Voulez-vous crier? Poussez souvent le cri dont il est dit: « J'ai crié vers le Seigneur (2)». Car ce cri ne ressent pas l'amertume, mais la charité ; ce n'est pas le cri de la bouche, mais le cri du coeur ; ce n'est pas un cri semblable à cet autre: « J'attendais qu'il accomplit la justice, et il a fait l’iniquité; au lieu d'être juste il a crié (3) » .
1. Isaïe, LVIII, 3-5. — 2. Ps. CXLI, 2. — 3. Isaïe, V, 7.
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« Pardonnez, et on vous pardonnera; donnez et on vous donnera (1) ». Telles sont les deux des ailes sur lesquelles la prière s'élève jusqu'à Dieu : pardonner à qui nous offense, et donner à qui est dans le besoin.
1. Luc, VI, 37
ANALYSE. — Le chrétien doit en tout temps s'appliquer à la prière, à l'aumône et au jeûne ; il le doit surtout en Carême. Que dans ces jours si rapprochés des humiliations du Sauveur il ne craigne donc pas de s'humilier plus profondément devant lieu. Qu'il pratique plus parfaitement la charité, soit en donnant, soit en pardonnant. Enfin qu'il ait grand soin d'accompagner son jeûne de la pratique de toutes les vertus, et plus sûrement ses prières seront exaucées.
1. Voici le retour annuel du temps de Carême; nous vous y devons une exhortation spéciale, comme à votre tour vous devez à Dieu des oeuvres en harmonie avec l'époque, quoique ces oeuvres ne puissent être d'aucune utilité au Seigneur, mais à vous seulement. En tout autre temps, il est vrai, le chrétien doit être plein d'ardeur pour la prière, le jeûne et l'aumône ; mais cette grande époque du Carême doit réveiller la ferveur de ceux mêmes qui la laissent s'éteindre aux autres moments, et la ranimer encore dans ceux qu'elle porte constamment à ces oeuvres chrétiennes.
Toute cette vie doit être pour nous un temps d'humiliation ; aussi est-elle figurée par cette époque solennelle où chaque année le Christ semble renouveler pour nous les souffrances qu'il a réellement endurées. Ce qu'il a fait une fois dans l'espace de tous les siècles, pour renouveler notre vie, est célébré chaque année pour en perpétuer la mémoire. Si donc, durant tout ce pèlerinage que nous traversons au milieu des épreuves, nous devons être sincèrement, affectueusement et pieusement humbles de coeur, à combien plus forte raison durant ces quelques jours qui sont tout à la fois une portion et un emblème mystérieux du temps que nous devons passer dans,l'humilité ! En se laissant mettre à mort par les impies, l'humilité du Christ nous a appris à être humbles ; et en devançant, par sa Résurrection, la résurrection des fidèles pieux, il nous élève jusqu'à lui. « Si nous tommes morts avec lui, dit son Apôtre, nous vivrons aussi avec lui ; si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons (1)». De ces deux parts de notre existence nous consacrons pieusement à l'une, comme nous le devons, le temps présent, quand nous approchons en quelque sorte de sa Passion ; et à l'autre, le temps, qui suit Pâques, quand il est en quelque sorte ressuscité. Alors en effet, quand sont écoulés les jours de nos humiliations actuelles, si nous ne pouvons voir encore réellement l'heureuse époque de notre triomphe ; nous aimons à nous la représenter et à la méditer d'avance. Maintenant donc que nos gémissements soient plus profonds dans la prière, et nos joies seront alors plus abondantes dans l'action de grâces.
2. Mais pour donner à nos prières un essor plus facile et les faire arriver jusqu'à Dieu, attachons-y les ailes de la piété, l'aumône et le jeûne. Comme un chrétien comprend vivement l'obligation de ne pas usurper le bien d'autrui, quand il sent que c'est une espèce de larcin de rie pas donner son superflu à celui qui est dans le besoin !
« Donnez et on vous donnera, dit le Seigneur ; remettez aussi et on vous remettra (2) ».
1. II Tim. II, 11, 12. — 2. Luc, VI, 37, 38.
194
Livrons-nous avec bonté et avec ferveur à ces deux espèces d'aumônes, qui consistent à distribuer et à pardonner; puisque nous demandons à Dieu de nous faire du bien et de ne pas nous faire le mal que nous méritons. « Donnez, dit-il, et on vous donnera ». Est-il rien de plus convenable, rien de plus juste que de se priver soi-même, en ne recevant pas,.lorsqu'on refuse de donner à autrui ? De quel front un laboureur demanderait-il des moissons aux terres qu'il sait n'avoir pas ensemencées ? De quel front aussi tendrait-on la main au Dieu des richesses, quand on a fermé l'oreille à la prière du pauvre? Sans avoir jamais faim, Dieu ne veut-il pas qu'on le nourrisse dans la personne de l'indigent? Ah ! ne dédaignons point dans le pauvre les besoins de notre Dieu, afin que nos besoins soient un jour satisfaits par ce riche. Si nous rencontrons des indigents, nous sommes indigents nous-mêmes donnons donc pour recevoir. Eh ! de quelle valeur est ce que nous donnons ? Pour si peu néanmoins, pour ces biens visibles, passagers et terrestres, qu'ambitionnons-nous ? « Ce que « l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce qui ne s'est point élevé dans le coeur de l'homme (1) ». Sans les divines promesses, n'y aurait-il pas impudeur à donner si peu pour recevoir autant ? Que penser donc de qui refuse même de donner si peu, quand nous ne tenons ce peu que de la générosité de Celui qui nous excite à le donner ? Et comment oser espérer encore les deux sortes de biens, quand on en dédaigne l'Auteur en ne se soumettant point à l'usage auquel il ordonne de consacrer les moindres ?
« Remettez, et on vous remettra » : c'est-à-dire, pardonnez et on vous pardonnera; que
1. I Cor.
II, 9.
le serviteur se réconcilie avec son compagnon, pour n'être pas châtié par son Maître. Pour faire cette espèce d'aumône, nul n'est pauvre; et on peut la faire, pour obtenir de vivre éternellement, lors même qu'on n'aurait pas de quoi vivre un moment. Ici on donne avec rien et on s'enrichit en donnant, puisqu'on ne s'appauvrit qu'en ne donnant pas. Si donc il est des inimitiés qui durent encore, qu'on les éteigne, qu'on y mette fin. Qu'on les tue, pour qu'elles ne tuent pas; qu'on les relâche, pour qu'elles n'enchaînent pas ; qu'elles soient mises à mort par le Rédempteur, pour qu'elles ne mettent pas à mort l'âme qui les ferait vivre.
3. Que votre jeûne ne ressemble pas à celui que condamne un prophète quand il dit: « Tel n'est pas le jeûne que je demande, s'écrie le Seigneur (1) ». Il ne veut pas du jeûne des querelleurs, mais de celui des hommes doux. Il condamne les oppresseurs; il veut qu'on ait le coeur large. Il condamne les semeurs d'inimitiés; il aime ceux qui affranchissent les esclaves. Aussi bien le motif pour lequel durant ces jours de salut vous détournez vos désirs de ce qui est même permis, c'est pour ne pas vous laisser aller à ce qui ne l'est pas. Que jamais donc ne se gorge de vin ni d'impureté, celui qui maintenant s'abstient da mariage.
Appuyée ainsi sur l'humilité et la charité, sur le jeûne et sur l'aumône, sur l'abstinence et le pardon, sur le soin de faire le bien sans rendre le mal, d'éviter le mal et de faire du bien, notre prière cherche la paix et y parvient (2) ; son vol est soutenu sur les ailes de ces vertus, et il la porte plus facilement au ciel, où nous a précédés Jésus-Christ notre paix.
1. Isaïe, LVIII, 5. — 2. Ps. XXXIII, 15.
ANALYSE. — C'est surtout en Carême qu'il faut se livrer à l'aumône, au jeûne et à la prière. A l'aumône, car le Carême va nous remettre sous les yeux l'aumône immense, 1a miséricorde infinie que Dieu a faite à la terre. Au jeûne, en ayant soin de mitre un frein à notre sensualité, et non pas seulement d'en changer l'objet. A la prière enfin, qui montera plus aisément vers à ciel, si elle est accompagnée de l'aumône et du jeûne spirituels aussi bien que de l'aumône et du jeûne matériels.
1. C'est par l'aumône , le jeûne et la prière qu'il nous faut triompher , avec le secours miséricordieux du Seigneur notre Dieu, des tentations du siècle; des perfidies du démon, des embarras du monde, des séductions de la chair, des tempêtes de nos temps agités, enfin de toutes les adversités du corps et de l'âme. Le chrétien, durant toute sa vie, doit s'appliquer avec ferveur à ces bonnes oeuvres ; mais c'est surtout aux approches de la solennité pascale, dont le retour annuel inspire à nos âmes une vigueur nouvelle, en reproduisant en elles le souvenir salutaire de ce qu'a fait pour nous le Fils unique de Dieu, Jésus Notre-Seigneur, en faisant revivre en nous sa miséricorde, le jeûne et la prière auxquels il s'est livré pour nous.
Aumône en grec signifie miséricorde. Eh ! quelle miséricorde saurait l'emporter pour des malheureux sur celle qui a fait descendre du ciel le Créateur du ciel, qui a revêtu d'un corps de terre le Fondateur de la terre, égalé à nous dans notre nature mortelle Celui qui demeure l’égal de son Père dans son éternelle nature, donné une nature d'esclave au Maître du monde, condamné le Pain même à avoir faim, la Plénitude à avoir soif, réduit la Puissance à la faiblesse, la Santé à la souffrance, la Vie à la mort; et cela pour apaiser en nous la faim, étancher la soif, soulager nos souffrances, éteindre l'iniquité, enflammer la charité? Quel spectacle plus touchant que de voir le Créateur devenir créature, le Maître se faire esclave, le Rédempteur se laisser vendre; que de voir encore si profondément abaissé Celui qui élève tout et mis à mort Celui qui ressuscite les morts ? Il nous est commandé, pour faire l'aumône, de donner du pain à celui qui a faim (1) ; mais lui, pour se donner à nous comme nourriture, s'est d'abord livré à la fureur de ses ennemis. Il nous est commandé d'accueillir l'étranger; et lui, venant chez lui-même, n'a pas été reçu par les siens (2). Ah ! que notre âme le bénisse, car c'est lui qui efface toutes nos iniquités, qui guérit toutes nos langueurs, qui délivre notre vie de la corruption, qui la couronne dans sa miséricorde et sa bonté, qui comble de biens tousses désirs (3). Ainsi donc faisons des aumônes d'autant plus larges et plus fréquentes que nous approchons davantage du jour où nous célébrons l'aumône immense que nous avons reçue. Rien ne sert de jeûner, si l'on n'est miséricordieux.
2. Jeûnons toutefois, mais en nous humiliant, puisque nous touchons au jour où le Maître même de l'humilité s'est abaissé jusqu'à la mort de la croix (4). Imitons son crucifiement en clouant par l'abstinence nos convoitises domptées. Châtions notre corps et le réduisons en servitude ; et pour éviter que la chair rebelle nous entraîne à ce qui est défendu, sachons pour la dompter lui retrancher une partie même de ce qui est permis. Il faut, en tout autre temps, s'abstenir de toute débouche et de toute ivresse; renonçons, dans celui-ci, aux festins même légitimes. Toujours on doit détester et fuir l'adultère ainsi que la fornication ; on doit maintenant s'abstenir même entre époux. La chair t’obéira aisément quand il s'agira de ne point s'attacher à ce
1. Isaïe, LVIII, 7. — 2. Jean, I, 11. — 3. Ps. CII, 2-5. — 4. Philip. II, 8.
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qui est à autrui, lorsqu'elle aura contracté l'habitude de s'abstenir de ce qui lui appartient à elle-même.
Mais prends garde de changer tes jouissances plutôt que de les restreindre. Tu pourrais voir des hommes rechercher des boissons rares pour remplacer le vin ordinaire demander à d'autres fruits pressurés des sensations plus douces que lés sensations laissées par eux dans le raisin; se procurer, pour observer l'abstinence de gras, des aliments délicats et variés à l'infini ; faire pour cette époque des provisions de sensualité qui leur paraissent convenables et dont ils auraient honte de s'occuper en tout autre temps; faire ainsi servir l'observance du Carême, non pas à réprimer les convoitises du vieil homme, mais à imaginer de nouvelles délices. Ah ! mes frères, consacrez toute la vigilance dont vous êtes capables à ne vous laisser pas gagner par de tels abus. Joignez l'économie au jeûne. Si vous diminuez la quantité de vos aliments, évitez aussi ce qui provoque la, sensualité. Ce n'est pas qu'on doive avoir horreur des aliments propres,à nourrir l'homme, mais il faut mettre un frein aux plaisirs de la chair. Ce n'est pas en mangeant de veau gras ni de volailles engraissées, mais en convoitant sans modération quelques lentilles, qu'Esaü mérita d'être réprouvé de Dieu (1). Le saint roi David ne se repent-il pas d'avoir avec excès désiré un peu d'eau (2) ?Ainsi donc ce n'est pas avec une nourriture. de prix ni laborieusement préparée, c'est
1. Gen. XXV, 30-34. — 2. Par. XI, 18, 19.
avec des aliments communs et de peu de valeur qu;il faut en temps de jeûne restaurer ou plutôt soutenir le corps.
3. Ces aumônes vraiment religieuses et ce jeûne frugal aideront en ce moment notre prière à monter jusqu'au ciel : car il n'y a pas d'indiscrétion à implorer la miséricorde de Dieu quand soi-même on ne la refuse pari un homme et lorsque la sérénité des désirs du coeur n'est point altérée par les représentations tumultueuses des plaisirs charnels. Que notre prière soit pure; gardons-nous de suivre les aspirations de la cupidité plutôt que celles de la charité; de souhaiter du mal à nos ennemis et de porter dans l'oraison l'aigreur que nous ne pouvons leur témoigner en leur faisant du mal ou en nous vengeant. Autant le jeûne et l'aumône favorisent en nous le prière; autant la prière à son tour rend agréable l'aumône lorsqu'elle s'élève du fond du coeur, dans l'intérêt de nos ennemis aussi bien que de nos amis, et qu'elle s'abstient de toute colère, de toute haine et des autres vices si nuisibles. Eh ! si nous savons nous abstenir de nourriture, ne faut-il pas à bien plus forte raison qu'elle s'abstienne de ce qui est poison ! Nous pouvons encore, quand le moment est arrivé, nous soutenir le corps en prenant nos aliments ; ne lui permettons jamais ces jouissances à jamais interdites. Que sous ce rap. port son jeûne soit perpétuel; car il y a pour elle une nourriture spéciale qu'elle ne doit pas cesser de prendre. Que toujours donc elle s'abstienne de haine, que toujours aussi elle vive d'amour.
ANALYSE. — C'est surtout en Carême qu'il faut pratiquer le jeûne, l'aumône et la prière. Le jeûne, en restreignant les jouissances au lieu d'en changer l'objet, et en gardant la continence. L'aumône , en donnant aux pauvres ce qu'on se retranche sur la nourriture, et en pardonnant de bon coeur à ceux dont on a à se plaindre. Ainsi méritera-t-on d'être exaucé dans ses prières.
1. Voici le moment solennel où nous devons avertir dans le Seigneur et exciter l'ardeur de votre charité; et pourtant l'époque elle-même; quand nous garderions le silence, vous invite et vous exhorte suffisamment à vous appliquer au jeûne, à la prière et à l'aumône avec plus d'ardeur et de générosité que de coutume. Si notre ministère fait ici entendre la divine parole, c'est pour que notre voix, comme une trompette guerrière, ranime les forces de votre esprit dans la lutte qu'il va soutenir contre la chair.
Jeûnez donc en vous abstenant dé quereller, de frapper, de crier; il faut, avec prudence et bonté, laisser quelque relâche à ceux qui sont sous votre joug, tempérer l'austérité et là sévérité, sans toutefois rompre les liens d'une salutaire discipline. De plus, en vous abstenant, pour châtier le corps, de quelques aliments permis d'ailleurs, souvenez-vous que « pour ceux qui sont purs tout est pur» ; et ne considérez comme impur que ce qui a pu être souillé par l'infidélité. « Car rien n'est pur, dit l'Apôtre, pour les impurs et les infidèles (1)». Mais quand les fidèles assujettissent leurs corps à la mortification; l'esprit pro:file des jouissances retranchées au corps.
Aussi faut-il avoir soin, quand vous vous abstenez d'aliments gras, de rechercher une nourriture de prix soit pour compenser la privation, soit même pour arriver au dessus. Lors en effet qu'on châtie le corps et qu'on le réduit en servitude (2), c'est pour restreindre les jouissances et non pour en changer l'objet. Qu'importe l'espèce des aliments quand on s'y attache avec une convoitise immodérée et
1. Tit. I, 15; Rom. XIV, 20. — 2. I Cor. IX, 27.
coupable? Les Israélites regrettaient non-seulement la chair, mais aussi certains fruits et certains produits des champs, lorsqu'ils furent condamnés par la voix de Dieu (1). Ce fut aussi, non pour un pâté de chair de porc, mais pour un plat cuit de lentilles qu'Esaü perdit ses droits d'aînesse (2). Je ne rappellerai pas ce que le Seigneur dit du pain même, lorsqu'ayant faim il fut tenté par le démon (3) ; il ne cherchait pas sans doute à dompter sa chair comme une chair rebelle, mais il nous apprenait dans sa miséricorde ce que nous devons répondre lorsque nous éprouvons des tentations de ce genre. Ainsi donc, mes bien-aimés, quels que soient les aliments dont vous voulez vous priver, soyez fidèles à votre résolution pour observer les règles de la tempérance religieuse, et non pour condamner injustement et sacrilègement les oeuvres de Dieu.
Et vous qui êtes unis par le lien conjugal, c'est maintenant surtout que vous devez,.par respect pour la recommandation de l'Apôtre, vous abstenir pour un temps et pour vaquer à la prière (4). Ne serait-il point par trop honteux de ne pas faire maintenant ce qu'en tout temps il est avantageux de faire ? Serait-il trop pénible d'observer annuellement et à certains jours solennels, quand on. est marié,-ce que les veuves se sont engagées à faire durant une partie de leur vie, et les vierges consacrées durant leur vie tout entière ?
2. C'est aussi comme un devoir de multiplier ses aumônes durant cette époque. Où placer plus convenablement ce que vous vous retranchez par l'abstinence, que dans le sein de l'indigence ? Et serait-il rien de plus
1. Nomb. XI, 5, 33, 34. — 2. Gen. XXV, 30-34. — 3. Matt. IV, 3, 4. — 4. I Cor. VII, 5.
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injuste que de conserver par une avarice opiniâtre ou de consumer dans des plaisirs simplement ajournés, ce qu'épargne le jeûne? Considérez donc à qui vous êtes redevables de ce que vous vous retranchez ; faites en sorte que la miséricorde donne à la charité ce que la tempérance ôte à la volupté.
Que dire maintenant de cette couvre particulière de miséricorde qui consiste non pas à puiser dans ses celliers ni dans sa bourse, mais à tirer de son coeur ce qu'on perd en le conservant et non en le dissipant ? Je veux parler du ressentiment nourri contre qui que ce soit. Est-il rien de plus insensé que d'éviter un ennemi à l'extérieur, et d'en conserver un bien plus cruel au fond de son âme? Aussi l'Apôtre dit-il: «Que le soleil ne se couche pas sur votre colère » ; et il ajoute: « Ne donnez pas entrée au diable (1) ». Ne dirait-on pas que ne chasser point à l'instant la colère du coeur, c'est comme en ouvrir la porte pour y laisser pénétrer le diable ? Ayons donc soin d'abord que ce soleil ne se couche point sur notre colère, si nous ne voulons point que s'éclipse pour notre âme le Soleil de justice. Puis, s'il y a encore du ressentiment dans une âme, qu'il disparaisse au moins si près du jour de la Passion du Seigneur; car le Seigneur ne s'est point irrité contre ses bourreaux, attendu que pour eux
1. Eph. IV, 26, 27.
il a répandu du haut de la croix son sang de sa prière (1).
Si donc il en est parmi vous dont le coeur ait gardé jusqu'à ces saints jours une colère opiniâtre, que maintenant au moins ils l'en bannissent (2), afin que la prière puisse s'ai élever sans inquiétude, sans se heurter, sans trembler, sans être étouffée sous le poids des remords de la conscience, lorsqu'elle sera arrivée au moment où elle devra dire : «Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés (3) ». Vous devez en effet demander deux choses : à ne pas recevoir et à recevoir « Remettez donc et on vous remettra; donnez et on vous donnera (4) ».
Lors même que je ne vous parlerais pas di ,ces devoirs, vous êtes obligés, mes frères, di vous appliquer à les observer en les méditant continuellement. Mais aujourd'hui qu'en vous rappelant tous ces divins préceptes, notre voir est secondée par la solennité même de ce jour je n'ai pas à craindre qu'aucun de vous ne méprise ou plutôt méprise en moi le Seigneur de tous ; je dois espérer au contraire qui reconnaissant sa parole dans ce que je dis,soi troupeau l'écoutera fidèlement pour être écouté lui-même.
1. Luc, XXIII, 34. — 2. Eccl. XI, 10. — 3. Matt. VI, 12. — 4. Luc, 37, 38.
ANALYSE. — Nous devons, en temps de Carême, pardonner les injures en triomphant des vices qui ont pu nous empêcher de pardonner jusqu'alors. Quant à l'aumône, celui qui jeûne doit verser dans le sein des pauvres ce qu'il se retranche, et celui qui ne peut jeûner doit, par compensation, donner davantage encore. L'abstinence enfin doit être sérieuse, ainsi que la continence.
1. Nous voici parvenus à l'époque solennelle où je dois avertir votre charité de penser davantage à l'âme et de châtier le corps. Nous voici en effet à ces quarante jours si sacrés dans tout l'univers, que célèbre par des exercices publics, de religion la partie du monde que Dieu se réconcilie par le Christ.
Les inimitiés ne devraient jamais naître ou devraient mourir à l'instant : si toutefois il en est que la négligence, l'opiniâtreté ou une (199) honte plus superbe que modeste ait entretenues entre nos frères jusqu'à ce jour, Ah ! que maintenant au moins on sache y mettre fin. Le soleil ne devait pas se coucher sur elles (1) ; après que tant de fois le soleil s'est couché et levé sur elles, qu'elles s'éteignent enfin et se couchent à leur tour sans se relever jamais. La négligence oublie d'y mettre un terme; l'opiniâtreté refuse d'accorder le pardon à qui le sollicite, et la honte orgueilleuse dédaigne de le demander. Ces trois vices entretiennent ces inimitiés funestes qui tuent les âmes en qui elles ne meurent pas. A la négligence donc opposez le souvenir, la. compassion à l'opiniâtreté, et une humble prudence à la honte orgueilleuse. Se souvient-on d'avoir négligé de se réconcilier? Qu'on s'éveille et qu'on secoue cette torpeur. Veut-on exiger d'un autre tout ce qu'il doit? Qu'on se rappelle combien soi-même on doit à Dieu. Rougit-on de demander pardon à son frère? Qu'on surmonte cette honte funeste par une louable crainte. En mettant ainsi fin, en donnant ainsi la mort à ces inimitiés fatales, vous recouvrerez la vie. La charité s'acquitte de tous ces devoirs, car elle n'agit pas insolemment (2). Si donc vous avez la charité, mes frères, exercez-la par une sainte conduite; et si vous en manquez, obtenez-la par la prière.
2. Comme nous devons maintenant rendre nos prières plus ferventes ; afin de leur donner de solides appuis, faisons l'aumône avec plus de ferveur aussi; ajoutons à nos largesses ce que nous nous retranchons, par le jeûne et par l'abstinence, de nos aliments ordinaires. Et toutefois ceux qui par besoin ou par habitude contractée ne peuvent pratiquer l'abstinence ni conséquemment donner aux pauvres ce qu'ils se retranchent, doivent donner plus abondamment encore, donner avec piété précisément parce qu'ils ne se retranchent rien, s'ils ne peuvent donner quelque valeur à leurs supplications en châtiant leurs corps, ils doivent enfermer dans le coeur du pauvre une
1. Eph. IV, 26. — 2. I Cor. XIII, 4.
aumône plus abondante, car elle saura prier pour eux. Voici en effet le conseil éminemment salutaire et digne de toute confiance que donnent les saintes Ecritures : « Enferme ton aumône dans le coeur de l'indigent, et elle priera pour toi (1) ».
3. Nous invitons aussi ceux qui s'abstiennent de viandes à ne pas rejeter comme impurs les vases où elles ont cuit. « Tout est pur, dit l'Apôtre, pour ceux qui sont purs (2)». Aux yeux de la vraie science, ces sortes d'observances n'ont point pour but l'éloignement de ce qui est impur, mais la répression de la concupiscence. Combien donc s'égarent ceux qui se privent de chairs pour se procurer d'autres aliments plus difficiles à préparer et de plus haut prix ! Ce n'est point pratiquer l'abstinence, c'est modifier ses jouissances. Comment inviter ces hommes à donner aux pauvres ce qu'ils se retranchent, puisqu'ils ne renoncent à leurs aliments ordinaires que pour dépenser davantage à s'en procurer d'autres? A cette époque donc jeûnez plus fréquemment, dépensez moins pour vous-mêmes et donnez plus largement aux malheureux.
Il convient aussi de quitter maintenant le lit conjugal., « pour un temps, dit l'Apôtre, et pour s'appliquer à la prière; puis revenez comme vous étiez, de crainte que Satan ne vous tente par votre incontinence (3) ». Est-il si pénible et si difficile, quand on est marié, d'observer durant quelques jours ce que les saintes veuves ont entrepris de faire jusqu'à la fin de leur vie et les vierges consacrées durant leur vie tout entière ?
Mais en accomplissant tous ces devoirs, il faut s'enflammer d'ardeur et réprimer l'orgueil. Que nul ne se réjouisse du mérite d'avoir donné, jusqu'à perdre le mérite de l'humilité. Quelles que soient les autres grâces que l'on ait reçues de Dieu, il n'en est aucune pour nous faire mériter en rien, si elles ne sont unies par le lien de la charité.
1.
Eccli. XXIX, 15. — 2. Tit. I, 15. — 3. I Cor. VII, 5.
ANALYSE. — Deux parties dans ce discours, une partie dogmatique et une partie morale. I. Pourquoi le Carême est-il fixé aux approches de la Passion du Sauveur, et pourquoi doit-il durer quarante, jours ? A la première de ces deux questions, saint Augustin répond de la manière suivante : Il est vrai, Notre-Seigneur ayant jeûné après son baptême, il semblerait d'abord que le baptême se conférant dans l'Église à la fête de Pâques, le jeûne du Carême devrait suivre et non précéder cette fête. Mais premièrement, le baptême s'administre aussi indistinctement tous les autres jours de l'année. Secondement, le baptême de saint Jean reçu par Notre-Seigneur, était loin de conférer les grâces que nous confère son propre baptême, et il n'y a aucune parité à établir entre l'un et l'autre. D'où il suit que si Notre-Seigneur a jeûné après le baptême de saint Jean, ce n'est pas pour nous d raison de jeûner après le sien. Ce qui explique mieux pourquoi le Carême est fixé aux approches de la Passion, c'est qu’il est dit dans l'Écriture que Jésus-Christ jeûna quand il devait être tenté par le démon. Or, est-il rien qui nous rappelle mieux tentations et les épreuves de cette vie que la Passion du Sauveur ? Si donc nous jeûnons aux approches de la Passion, c'est que toujours nous devons jeûner et nous mortifier pour résister à la tentation. — A la seconde question : Pourquoi le jeûne Carême dure-t-il quarante jours, tandis que les joies du temps pascal en durent cinquante ? Le saint Docteur répond que les quarante jours du Carême désignent toute la vie présente, vie de labeurs et de gémissements, comme les cinquante jours du temps pascal désignent le bonheur de l'éternité. — II. Dans la partie morale se représentent les idées sur la prière, le jeûne, l’abstinence, la continence, l'aumône et le pardon des injures, que nous avons vues dans les discours précédents.
1. Voici l'époque solennelle qui nous avertit de nous appliquer à la prière et au jeûne plus qu'en tout autre temps de l'année, en humiliant nos âmes et en châtiant nos corps. Mais pourquoi lest-ce aux approches de la solennité de la Passion du Sauveur, et pourquoi durant l'espace mystérieux de quarante jours? Plusieurs s'adressent souvent ces questions ; c'est pourquoi nous allons vous communiquer sur ce sujet les réflexions que Notre-Seigneur a daigné nous suggérer; et ce qui nous aidera puissamment à obtenir de pouvoir traiter cette matière, c'est la foi et la piété de ceux d'entre vous que je sais s'en occuper, non pour contredire mais pour s'instruire.
2. Ce qui donne lieu à cette question, c'est qu'après avoir pris un corps et s'être montré aux hommes comme l'un d'entre eux afin de nous apprendre à vivre, à mourir et à ressusciter à son exemple, Jésus-Christ Notre-Seigneur n'a point jeûné avant de recevoir, mais après avoir reçu le baptême. Voici en effet ce qui se lit dans l'Évangile : « Or, ayant été baptisé, Jésus sortit aussitôt de l'eau, et voici que les cieux lui furent ouverts, et il vit l'Esprit de Dieu descendre sur lui; et voici une voix du ciel disant: Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances. Alors Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le diable, et lorsqu'il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim (1) » . Pour nous, au cou. traire, nous jeûnons avec ceux qui doivent recevoir le baptême, avant le jour où ils le doivent recevoir, c'est-à-dire jusqu'à la veille de Pâques, après quoi nous cessons de jeûner durant cinquante jours.
Cette raison aurait quelque valeur, si l'on ne pouvait conférer ni recevoir le baptême qu'au jour éminemment solennel de Pâques, Mais parla grâce de Celui qui nous a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (2), chacun peut toute l'année recevoir ce sacrement, selon qu'on y est déterminé par la nécessité ou par la volonté ; tandis qu'il n'est permis de célébrer l'anniversaire de la Passion du Sauveur qu'une fois l'an, à Pâques. Il faut donc établir entre Pâques et le baptême une différence incontestable; le baptême pouvant se recevoir chaque jour, et Pâques ne pouvant se célébrer qu'une fois l'année et en un jour déterminé; le baptême ayant pour but de conférer une vie nouvelle, et Pâques de ranimer le souvenir des mystères de la religion. S'il y a à Pâques une nombre bien plus considérable de catéchumènes à baptiser, ce n'est pas qu'on reçoive alors
1. Matth. III, 16, 17 ; IV, 2. — 2. Jean, I, 12.
201
plus de grâce pour le salut, c'est qu'on est excité par la joie bien plus vive de la fête.
3. Ne pourrait-on pas signaler aussi quelle différence existe entre le baptême de Jean, reçu alors par Jésus-Christ, et le baptême de Jésus-Christ, reçu aujourd'hui parles fidèles ? De ce que Jésus-Christ soit au-dessus du chrétien, il ne s'ensuit pas que le baptême reçu par Jésus-Christ soit au-dessus du baptême reçu aujourd'hui par le chrétien ; ce dernier au contraire l'emporte sur. l'autre précisément parce qu'il a été établi par Jésus-Christ. Jean en effet baptisa le Christ au moment où il publiait combien il lui était inférieur; mais c'est le Christ qui baptise le chrétien, quand il s'est montré si supérieur à Jean. Ainsi en est-il de la circoncision de la chair : Jésus-Christ a été circoncis, le chrétien ne l'est pas aujourd'hui.; mais sur cette circoncision l'emporte le sacrement qui nous fait ressusciter avec le Sauveur, et qui est pour le chrétien une espèce de circoncision le dépouillant de sa vie ancienne et charnelle et lui faisant entendre ces paroles de l'Apôtre: «Comme le Christ est ressuscité d'entre les morts par la gloire du Père, nous aussi menons une vie nouvelle (1) » . Ainsi en est-il encore de la Pâque antique, qu'on devait célébrer en immolant un agneau de ce que le Christ l'ait célébrée avec ses disciples, il ne faut pas conclure qu'elle soit préférable à noire Pâque, qui consiste dans l'immolation du Christ lui-même. Si le Sauveur a daigné recevoir sur la terre ces sacrements anciens qui annonçaient son futur avènement, c'était pour nous donner des exemples d'humilité et de religion, c'était pour nous apprendre avec quel respect nous devons recevoir ces autres sacrements qui nous montrent ce même avènement comme étant accompli.
Ainsi donc, quand le Christ a jeûné aussitôt après avoir reçu le baptême de Jean, on ne doit pas croire qu'il ait voulu nous commander de l'imiter en jeûnant aussitôt après avoir reçu son propre baptême ; il a prétendu seulement nous apprendre par son exemple qu'il est nécessaire de jeûner quand il nous arrive d’avoir à lutter plus énergiquement contre le tentateur. Aussi, après avoir daigné se faire bomme, le Seigneur, pour apprendre au chrétien par son autorité à ne se pas laisser vaincre par l'ennemi, n'a pas dédaigné d'être tenté
comme les hommes. Que ce soit donc aussitôt après avoir reçu le baptême, ou à tout autre moment que l'homme soit attaqué par des tentations semblables, il doit alors recourir au jeûne. Le corps combattra en se mortifiant ainsi, et l'esprit remportera la victoire en s'humiliant par ce moyen. Par conséquent la cause de ce jeûne,modèle et divin, n'est pas le baptême reçu dans le Jourdain, mais la tentation causée par le démon.
4. Maintenant, pourquoi est-ce avant le jour où nous solennisons la Passion du Seigneur que nous jeûnons, tandis que nous interrompons notre jeûne durant les cinquante jours qui suivent? En voici la raison. Quiconque entend bien le jeûne qu'il pratique a pour but, soit de s'humilier, avec une foi sincère, par les gémissements de la prière et la mortification du corps ; soit de se détourner des plaisirs de la chair en goûtant les douceurs spirituelles de la sagesse et de la vérité, et en souffrant volontairement la faim et la soif. Le Seigneur parla de ces deux espèces de jeûne lorsqu'on lui demanda pourquoi se s disciples ne jeûnaient point. Il dit en effet du premier, qui a pour but l'humiliation de l'âme « Les fils de l'Epoux ne sauraient être en deuil, tant que l'Epoux est avec eux; mais viendra le moment où l'Epoux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront ». Voici ce qu'il ajoute relativement à la seconde espèce de jeûne, qui se propose de nourrir l'esprit : « Personne ne met une pièce de neuve étoffe à un vieux vêtement; ce serait le déchirer davantage. On ne met point non plus du vin nouveau dans de vieilles outres; autrement les outres se rompent et le vin se répand ; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et tous les deux se conservent (1)».
Concluons que l'Epoux nous étant enlevé, nous qui sommes ses fils, nous devons être en deuil. Il l'emporte en beauté sur tous les enfants des hommes, la grâce est répandue sur ses lèvres (2); et pourtant il n'avait ni grâce ni beauté sous la main de ses persécuteurs, et sa vie a disparu de la terre (3). Ah ! notre deuil n'est que trop légitime si nous brûlons du désir de le voir. Heureux ceux qui ont pu jouir de sa présence avant sa Passion, l'interroger à l'aise et l'entendre comme ils en avaient besoin ! Les patriarches, avant son
1. Matt. IX, 15-17. — 2. Ps. XLIV, 3. — 3. Isaïe, LIII, 2, 8.
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avènement, auraient voulu le voir vivant, mais ils ne l'ont point vu, parce qu'ils avaient reçu de Dieu une autre mission : au lieu d'être destinés à l'entendre quand il serait venu, ils devaient annoncer qu'il viendrait. Aussi bien voici ce qu'il disait d'eux à ses disciples : « Beaucoup de justes et de prophètes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l'ont point vu; entendre ce que vous entendez et ne l'ont point entendu (1)». Quant à nous, nous ressentons l'accomplissement de ces autres paroles de même nature: « Viendra un temps «où vous désirerez voir un des jours actuels, mais vous ne le pourrez (2) ».
5. Qui ne ressent l'ardeur de ces saints désirs? Qui n'est ici en deuil? qui ne pousse de douloureux gémissements? Qui ne s'écrie : « Mes larmes m'ont servi de pain la nuit et le jour, pendant qu'on ne cesse de me dire : Où est ton Dieu (3)? » Nous croyons sans doute que déjà il siège à la droite du Père ; il n'en est pas moins vrai que nous sommes loin de lui pendant que nous vivons dans ce corps (4) , et qu'aux esprits sceptiques ou incrédules nous ne pouvons le montrer quand ils nous répètent: « Où est ton Dieu ? » Ah ! l'Apôtre avait raison de souhaiter la mort pour être avec Jésus-Christ; de ne pas considérer la conservation de sa vie comme un bonheur polis lui, mais comme un besoin pour nous (5). Ici en effet les pensées des mortels sont timides et leurs prévoyances incertaines, parce que cette habitation de boue réprime l'essor de l'esprit (6). Et de là vient que cette vie sur la terre est une tentation perpétuelle (7), et que durant cette nuit du siècle le lion rôde et cherche à dévorer (8). Il ne s'ait pas ici de ce Lion de la tribu de Juda due nous appelons notre Roi (9), mais du démon, notre ennemi. Car notre Roi réunit en lui seul les caractères des quatre animaux qui figurent dans l'Apocalypse de saint Jean ; il est né comme un homme, il a travaillé comme un lion, il a été immolé comme la victime des sacrifices, il a pris ensuite son essor comme l'aigle (10) ; « il s'est élevé sur l'aile des vents, et il a choisi les ténèbres pour retraite (11)». Lui.même a produit ces ténèbres qui ont amené la nuit, et voilà que passent toutes les bêtes des forêts, et avec elles les lionceaux qui rugissent, c'est-à-dire les hommes qui nous
1. Matt. XIII, 17. — 2. Luc, XVII, 22. — 3. Ps. XLI, 4. — 4. II Cor. V, 6. — 5. Philip. I, 23, 24. — 6. Sag. IX, 14, 15. — 7. Job, VII, 1. — 8. I Pierre, V, 8. — 9. Apoc. V, 5. — 10. Ib. IV, 7. — 11. Ps. XXVII, 11, 12.
tentent et que le démon lance contre nous pour chercher à nous dévorer. Il est vrai néanmoins qu'ils n'en ont le pouvoir qu'autant qu'ils l'ont reçu; aussi le psaume ajoute-t-il : « Demandant à Dieu leur pâture (1) ». Au milieu des ténèbres d'une nuit si dangereuse, si pleine de tentations, qui ne craindrait? qui ne tremblerait de tous ses membres ? qui n'aurait peur de mériter d'être jeté dans la gueule d'un ennemi si cruel pour être dévoré par lui il faut donc jeûner et prier.
6. Quand, surtout, quand le faut-il faire avec plus d'ardeur qu'aux approches de la solennité de la Passion du Sauveur; puisque cette solennité, qui revient chaque année, a pour but de graver en quelque sorte de nouveau dans nos âmes le souvenir de la nuit où nous! vivons, de nous prémunir contre l'oubli, contre le sommeil spirituel durant lequel nous pourrions être surpris par cet ennemi rugissent et dévorant. Qu'est-ce en effet que dans la personne de Jésus-Christ notre Chef, nous apprend surtout la Passion du Sauveur? N'est-ce pas les tentations de cette vie? Aussi dit-il à Pierre, quand approchait l'heure de sa mort; « Satan a demandé à vous secouer comme la froment; mais moi, j'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille point; va et affermis tes frères (2) ». Ne nous a-t-il pas affermis par son apostolat, par son martyre, par ses épîtres? On voit même qu'il nous parle, dans ces dernières, de la nuit redoutable dont il est ici question, et qu'il nous invite à veiller, à être sur nos gardes, à nous ranimer par le souvenir des prophéties qu'il compare à un flambeau nocturne. « Nous avons,dit-il, la parole plus ferme des Prophètes, à laquelle vous faites bien d'être attentifs, comme à une lampe qui luit dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le Jour se lève et que l'Etoile du matin rayonne dans vos coeurs (3) ».
7. Ainsi donc ceignons-nous les reins, que nos lampes soient toujours allumées, et imitons les serviteurs qui attendent que leur maître revienne des noces (4). Au lieu de nous dire l'un à l'autre : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons (5)»; jeûnons et prions avec d'autant plus d'ardeur que le moment à notre mort est plus incertain, et le temps de la vie plus douloureux; oui, demain nous mourrons. « Encore un peu de temps, dit le
1. Ps. CIII, 20, 21. — 2. Luc, XXII, 31, 32. — 3. II Pierre,
I, 19. — 4. Luc, XII, 35, 36. — 5. I Cor. XV, 32.
203
Sauveur, et vous ne me verrez plus; puis, encore un peu de temps, et vous me reverrez». Nous voici à l'époque dont il disait : « Vous serez dans la tristesse, et le siècle dans la joie » ; car cette vie est remplie de tentations et nous y sommes loin du Seigneur. « Cependant je vous reverrai, poursuit le Sauveur, et votre coeur sera dans la joie, et cette joie, personne ne vous l'enlèvera (1) ». Cet espoir, fondé sur de si sûres promesses, nous cause dès maintenant quelque sorte de joie, en attendant que nous goûtions cette joie surabondante, quand nous lui serons semblables, pour le voir tel qu'il est (2), et que cette joie ne nous sera enlevée par personne. Comme gage heureux et gratuit de cette espérance, n'avons-nous pas reçu l'Esprit-Saint, lui qui éveille dans nos coeurs les gémissements ineffables des saints désirs? « Nous avons conçu, comme parle Isaïe, et nous avons enfanté l'esprit de salut (3)». Or, « lorsqu'une femme enfante, dit le Seigneur, elle est dans la tristesse, parce que son jour est venu; mais devenue mère, elle goûte une grande joie pour avoir adonné un homme au siècle (4) ». Telle sera pour nous la joie qui ne nous sera point ôtée, et dont nous serons transportés en passant des obscurités de la foi où nous sommes conçus en quelque sorte, au grand jour de l'éternelle lumière. Maintenant donc qu'on nous enfante, jeûnons et prions.
8. C'est ce que fait dans tout l'univers, où il est répandu, le corps entier du Christ, c'est-à-dire l'Eglise, cette communauté qui s'écrie dans un psaume : « J'ai crié vers vous des extrémités de la terre, quand mon coeur a était dans l'angoisse (5) ». Ce qui, nous fait comprendre déjà pourquoi cette humiliation solennelle doit durer quarante jours. En criant des extrémités de la terre, lorsque son coeur est dans l'angoisse, l'Eglise crie, des quatre parties du monde, qui figurent souvent dans l'Ecriture sous les noms d'Orient et d'Occident, de Nord et de Midi. Or; dans toutes ces parties de l'univers a été publié le Décalogue, non-seulement pour inspirer la frayeur de la lettre, mais encore pour être accompli avec la grâce de l'amour. Multiplions dix par quatre, nous obtenons le nombre de quarante.
Cependant nous avons à nous débattre encore contre les tentations, à solliciter le pardon de
1. Jean, XVI, 19, 20, 22. — 2. I Jean, III, 2. — 3. Isaïe, XXVI, 18. — 4. Jean, XVI, 21. — 5. Ps. LX, 3.
nos fautes. Qui de nous en effet accomplit parfaitement ce précepte : « Tu ne convoiteras pas (1)? » Il faut donc jeûner et prier, sans cesser de faire le bien. Ce travail finira par recevoir la récompense désignée dans l'Ecriture sous le nom de denier (2). Or le mot denier, denarius, vient de dix, decem, comme ternarius de tres, quaternarius de quatuor, quatre En unissant ce terme à quarante, comme l'expression de la récompense due au labeur chrétien, on parvient au nombre cinquante, lequel désigne ainsi l'époque heureuse où nous goûterons la joie que nul ne nous enlèvera. Nous ne la goûtons pas encore durant cette vie; cependant, -lorsque nous avons célébré la Passion du Seigneur, ne la faisons-nous pas résonner en quelque sorte pendant les cinquante jours qui suivent da résurrection, quand notre jeûne est interrompu et qu'en chantant les divines louanges nous répétons l'Alleluia?
9. Maintenant donc et pour vous éviter d'être circonvenus par Satan, je vous exhorte, mes bien-aimés, au nom de Jésus-Christ, de vous appliquer à apaiser Dieu par le jeûne de chaque jour, de plus abondantes aumônes et des prières plus ferventes. Nous voici au temps où on doit s'abstenir entre époux afin de vaquer à la prière, quoiqu'on doive le faire aussi à certains jours dans le cours de l'année et d'autant plus avantageusement qu'on le renouvelle plus souvent; car user sans mesure d'une permission, c'est offenser celui qui l'a accordée. L'oraison, d'ailleurs, étant une oeuvre spirituelle, est d'autant plus agréable à Dieu qu'elle se fait plus spirituellement. Or, elle se fait d'autant plus spirituellement qu'en l'adressant à Dieu on est plus dégagé des plaisirs sensuels.
Moïse, le ministre de la loi, a jeûné quarante jours; quarante jours aussi a jeûné le grand prophète Elie, ainsi que le Seigneur lui-même, à qui ont rendu témoignage la loi et les Prophètes. Aussi se montra-t-il avec eux sur la montagne. Pour nous, qui ne pouvons soutenir un jeûne aussi long, sans prendre aucun aliment durant tant de jours et tant de nuits, faisons au moins ce que nous pouvons; et en dehors des jours où pour des motifs spéciaux la coutume de l'Eglise interdit le jeûne, rendons-nous agréables au Seigneur notre Dieu en jeûnant chaque jour ou fréquemment.
1. Exod. XX, 17. — 2. Matt. XX, 2-13.
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Mais s'il n'est pas possible de s'abstenir totalement du boire et du manger durant tant de jours, ne saurait-on renoncer entièrement alors aux rapports des sexes, quand par la grâce du Christ nous voyons beaucoup de chrétiens et de chrétiennes conserver dans toute leur pureté des membres qu'ils ont consacrés à Dieu? Serait-il donc si difficile à la chasteté conjugale de faire durant tout le temps des solennités de Pâques ce que fait toute sa vie la pureté virginale ?
10. Il est une observation que je ne vous dois plus, après vous avoir montré, dans la mesure de mes forces, le temps actuel comme étant surtout une époque d'humiliation pour l'âme ; attendu néanmoins les égarements de certains hommes, dont les discours vains et séducteurs ainsi que les habitudes dépravées ne cessent de nous inspirer pour votre salut de laborieux soucis, je ne saurais me taire.
Il en est qui observent le Carême plutôt délicieusement que religieusement, qui s'appliquent plus à imaginer de nouvelles jouissances qu'à réprimer la vieille concupiscence. Ils font d'immenses et dispendieux amas de toutes sortes de fruits, afin d'arriver à former les plus variés et les plus savoureux de tous les mets ; ils auraient peur de se souiller en touchant les vases où a cuit la chair, et ils ne redoutent point dé nourrir leur corps de ce qu'il y a de plus raffiné dans les plaisirs des sens; ils jeûnent, non pas pour modérer leur sensualité habituelle à prendre leurs aliments, mais afin d'exciter, en différant de les prendre, un appétit immodéré. Quand effectivement le moment du repas est arrivé, ils se jettent sur leurs tables splendides comme des troupeaux sur le fourrage ; ils s'élargissent l'estomac en le chargeant de mets trop nombreux , et pour éviter le rassasiement qu'engendre une nourriture trop copieuse, ils réveillent l'appétit par la variété et l'étrangeté des assaisonnements imaginés par l'art. Ils mangent enfin en si grande quantité que le temps du jeûne ne suffit pas à la digestion.
11. Il en est aussi qui en se privant de vin pressurent d'autres fruits afin d'en extraire des boissons, non pas pour la santé, mais pour la volupté ; comme si le Carême n'était pas un temps où on doive s'humilier pieusement plutôt que d'imaginer de nouvelles jouissances. Si la faiblesse de l'estomac ne peut se contenter d'eau, ne serait-il pas bien plus convenable de boire un peu de vin véritable que de rechercher ces autres espèces devins inconnus à la vendange et étrangers aux pressoirs, non pas pour avoir une boisson de digestion plus facile, mais pour n'avoir pas une boisson trop commune ? A l'époque même où on doit mortifier plus sévèrement la chair, n'est-il pas éminemment déraisonnable de chercher à la flatter au point que la sensualité même regretterait de n'avoir pas à faire de Carême ? Peut-on souffrir qu'aux jours consacrés à l'humiliation, quand chacun doit s'attacher à vive comme les pauvres, on vive au contraire d'une façon si dispendieuse que les plus riches patri. moines y suffiraient à peine si ce genre de vie durait toujours ? Prenez garde à ces abus, mes bien-aimés; rappelez-vous ces mots de l'Ecriture : « Ne suis pas tes convoitises (1) ». Si ce précepte salutaire doit s'observer en tout temps; n'est-ce pas surtout au moment où il y aurait tant de honte à rechercher pour la sensualité des jouissances extraordinaires , qu'on serait justement blâmé de ne pas restreindre ce qui peut la flatter ordinairement?
12. Avant tout n'oubliez pas les pauvres, et mettez en réserve dans le trésor céleste ce que vous épargnez en vivant avec plus d'économie. Qu'on donne au Christ pour apaiser sa faim, ce dont se prive chaque chrétien pour pratiquer le jeûne. Que la pénitence volontaire serve à soutenir l'indigent ; que l'indigence volontaire du riche devienne l'abondance nécessaire du pauvre.
Que le coeur doux et humble soit miséricordieux et facile à accorder le pardon. Que celui; qui a fait l'outrage, demande pardon; et que celui qui l'a subi, l'accorde ; afin que nous ne tombions pas au pouvoir de Satan, qui triomphe des dissensions des chrétiens. Quelle aumône avantageuse de remettre à ton frère ce qu'il te doit, afin d'obtenir la remise de ce que tu dois au Seigneur ! C'est le Maître céleste qui a recommandé à ses disciples ce double devoir : « Remettez, leur disait-il, et il vous sera remis ; donnez et on vous donnera (2) ». Souvenez-vous de ce serviteur de qui son maître exigea de nouveau le paiement de toute la dette dont il l'avait tenu quitte, et cela parce qu'envers son compagnon, qui lui était redevable de cent deniers, ce serviteur n'avait pas
1. Eccli. XVIII, 30. — 2. Luc, VI, 37, 38.
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usé de miséricorde comme on en avait usé envers lui au sujet de sa dette de dix mille talents'. Or, en ce genre de bonnes oeuvres aucune excuse n'est valable, puisqu'il ne faut que de la volonté. On peut dire quelquefois Je ne puis jeûner, car j'aurais mal à l'estomac. On peut dire encore : Je voudrais donner aux pauvres, mais je n'ai rien, ou bien : J'ai si peu qu'en donnant je crains de tomber dans la misère. Remarquons toutefois que souvent, dans ces circonstances, on imagine de fausses excuses, parce qu'on n'en a pas de solides. Mais peut-on dire jamais: Si je n'ai pas accordé le pardon qui m'était demandé, c'est que j'en ai été empêché par ma faible santé, ou que je n'avais aucun moyen de le faire parvenir ? Remets, pour qu'on te remette. Il ne s'agit pas ici de bonne oeuvre corporelle; pour accorder ce qui est demandé, il ne faut pas même à l'âme le concours d'un seul des membres du corps. C'est la volonté qui fait, qui accomplit tout. Agis donc, donne sans inquiétude ; tu n'auras aucune douleur à endurer dans ton corps, aucune privation à subir dans ta maison. O mes frères, quel crime de ne pardonner pas à un frère qui se repent, quand on est obligé d'aimer son ennemi même !
Puisqu'il en est ainsi et puisqu'il est écrit « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère (1) » ; je vous le demande, mes frères, doit-on appeler chrétien celui qui maintenant au moins ne veut pas en finir avec des inimitiés que jamais il n'aurait dû contracter ?
1.
Eph. IV, 26.
ANALYSE. — Le temps même où nous sommes nous invite à vivre en paix: avec nos frères et à leur pardonner leurs torts. Comment prier, comment se mettre en face de ce que dit l'Ecriture coutre. ceux qui conservent de la haine, si on ne pardonne pas? — Je voudrais pardonner, mais lui ne veut pas de réconciliation ? C'est son malheur et ce n'est plus ta faute. — Je voudrais pardonner, mais lui ne veut pas me demander pardon ? Remarque qu'il ne doit pas te le demander s'il ne t'a point offensé ; s'il est ton supérieur, s'il a à craindre de te nuire et de t'inspirer de l'orgueil en te demandant pardon , il doit te faire, sentir autrement, comme par quelques paroles bienveillantes, qu'il se repent de t'avoir manqué. Supposons maintenant qu'il te doive demander pardon et qu'il ne le fasse pas; comme tu es très-sincèrement disposé à le lui accorder, tu, n'es pas répréhensible. — Beaux exemples de pardon que nous donne Jésus-Christ !
1. Ces saints jours que nous consacrons à l'observation du Carême, nous invitent à vous entretenir de l'union fraternelle, à vous engager d'en finir avec les ressentiments que vous pouvez avoir contre autrui, pour qu'on n'en finisse pas avec vous.
Gardez-vous de dédaigner ceci, mes frères. Cette vie fragile et mortelle, cette vie qui rencontre tant d'écueils et de tentations dans ce monde et qui demande la grâce de ne pas sombrer, ne peut, hélas ! rester exempte de quelques péchés, dans les justes eux-mêmes. Il n'y a donc pour la préserver qu'un seul moyen, c'est celui que nous a indiqué Dieu notre Maître en nous ordonnant de dire dans la prière: « Remettez-nous nos offenses comme nous remettons nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés (1) ». Nous avons fait un pacte, un contrat avec le Seigneur; nous avons apposé notre signature sur l'acte qui dit à quelle condition il nous pardonnera nos fautes. Avec pleine. confiance nous lui demandons de nous pardonner, si nous pardonnons nous-mêmes. Si donc nous ne pardonnons pas, ne croyons
1. Matt. VI, 12.
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pas qu'il nous pardonne, ce serait nous abuser. Que nul ne se trompe ici, car ce n'est pas Dieu qui trompe qui que ce soit.
La colère est une faiblesse attachée à l'humanité ; puissions-nous toutefois en être exempts 1 C'est donc une faiblesse attachée à l'humanité, et en naissant elle est comme un petit germe sortant de terre ; mais prends garde de l'arroser de soupçons, elle serait bientôt de la haine, le germe deviendrait un gros arbre. La haine est effectivement différente de la colère. On voit souvent un père se fâcher contre son fils sans le haïr; il veut, dans sa colère, simplement le corriger. Or, s'il se fâche pour corriger, c'est en quelque sorte l'amour qui inspire sa colère. Aussi bien est-il dit: « Tu vois le fétu dans l'oeil de ton frère; mais dans le tien tu ne vois pas la poutre (1) ». Tu condamnes la colère d'un tel, et tu conserves de la haine en toi-même. Comparée à la haine, la colère est comme un fétu ; mais en le nourrissant, tu en feras une poutre, au lieu qu'il. n'en serait plus question si tu l'arrachais pour le jeter au loin.
2. Si vous étiez attentifs à la lecture de l'Epître, vous avez dû être effrayés d'une pensée de saint Jean. « Les ténèbres sont passées, dit-il, déjà luit la vraie lumière». Puis il ajoute : « Celui qui se prétend dans la lumière, tout en baissant son frère, est encore dans les ténèbres (2) ». Ne croira-t-on pas que ces ténèbres sont de la nature des ténèbres auxquelles sont condamnés les prisonniers? Ah ! si elles n'étaient que cela ! Personne cependant ne recherche ces dernières; et l'on peut y jeter . les innocents aussi bien que les coupables, puisque les martyrs y ont été enfermés. Oui, ils étaient de toutes parts environnés par ces ténèbres, mais une lumière secrète brillait dans leurs coeurs. Leurs yeux étaient plongés dans l'obscurité, mais l'amour de leurs frères leur permettait de voir Dieu-. Veux-tu savoir de quelle nature sont ces ténèbres dont il est parlé dans ces mots: « Celui qui hait son frère est encore dans les ténèbres? » Le même Apôtre dit ailleurs : « Celui qui hait son frère est un homicide (3) ». Cet homme haineux se met en mouvement, il sort, il rentre, il voyage, il ne paraît ni chargé de chaînes, ni enfermé dans un cachot; mais il est lié par le crime. Ne t'imagine point qu'il ne soit pas en
1. Matt. VI, 3. — 2. I Jean, II, 8, 9. — 3. I Jean, III,15.
prison ; son coeur est son cachot. Afin donc d'écarter toute idée d'indifférence pour les ténèbres dont il dit: «Celui qui hait son frère est encore dans les ténèbres », l'Apôtre ajoute : « Celui qui hait son frère est homicide ». Toi, tu hais ton frère et tu voyages tranquillement ! Quoique Dieu t'en donne le moyen, tu refuses de te réconcilier avec lui ! Tu es donc homicide, et pourtant tu vis encore ! Si Dieu se vengeait, tu serais emporté soudain avec ta haine contre ton frère. Mais Dieu t'épargne encore, épargne-toi aussi et te ré. concilie.
Le voudrais-tu sans que ton frère le voulût? C'est assez pour toi. Tu as, hélas ! un motif de le plaindre; mais toi, tu es dégagé; et quoi. qu'il refuse la réconciliation, dès que tu la veux, tu peux dire tranquillement : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés ».
3. C'est toi peut-être qui lui as manqué; tu voudrais faire la paix , tu voudrais lui dire : Pardonne-moi, frère, mes torts contre toi. Mais lui ne veut point pardonner, il ne veut rien quitter ; il refuse de te remettre ce que tu lui dois. Qu'il ouvre donc les yeux quand il devra prier. Cet homme qui refuse de te remettre ce que tu peux lui devoir, comment se tirera-t-il d'embarras quand viendra pour lui le moment de prier ? Qu'il dise d'abord: « Notre Père qui êtes aux cieux ». Ensuite: « Que votre nom soit sanctifié ». Ensuite encore: « Que votre règne arrive ». Continue: «Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Poursuis : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour ». C'est bien: mais ne voudras-tu point passer par-dessus ce qui suit, y substituer autre chose ? pas moyen de passer, te voici arrêté. Dis donc encore, dis sincèrement; ou plutôt, si tu n'as pas de motif de prononcer ces paroles: « Pardonnez-nous nos offenses » , ne les prononce pas. Que devient toutefois cet oracle de l'Apôtre : « Si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous (1)». Si donc ta conscience te reproche des fragilités et si de toutes parts abonde l'iniquité dans ce siècle, dis sincèrement: «Pardonnez-nous nos offenses » ; mais remarque ce qui suit. Comment ! tu as refusé de par
1. I Jean,
I, 8.
207
donner à ton frère et tu vas dire : « Comme nous pardonnons nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés (1) ? » Ne diras-tu pas cela ? Alors tu n'obtiendras pas. Le diras-tu ? Ce sera mentir. Dis-le plutôt et dis-le sincèrement. Comment le dire sincèrement après avoir refusé de remettre le tort à ton frère ?
4. Je viens donc d'avertir ce malheureux; et maintenant je reviens à toi pour te consoler, à toi qui que tu sois, si cependant il en est ici, qui as dit à ton frère : Pardonne-moi cette offense envers toi. Je suppose donc que tu as dit cela de tout ton coeur, avec une humilité vraie, avec une charité sincère, que tu. n'as dit que ce que voit dans ton âme le regard de Dieu, et que néanmoins on t'a refusé le pardon demandé, eh l bien ne t'inquiète pas: toi et ton frère vous êtes des serviteurs, vous avez un Maître commun ; tu dois à ton frère et il ne veut pas te tenir quitte, adresse-toi au Maître de tous deux; une fois que ce Maître t'aura donné quittance, que pourra exiger de toi son serviteur ?
Voici autre chose. A celui qui refuse le pardon que lui demande son frère, j'ai donné l'avis de surmonter sa répugnance, attendu qu'en priant il n'obtiendrait pas lui-même ce qu'il désire. J'ai parlé aussi à celui qui, sans l’obtenir, a demandé à son frère le pardon de sa faute; je lui ai dit que s'il n'a pas obtenu de son frère, il peut compter sur son Dieu. J'ai à dire encore autre chose :Ton frère a-t-il péché contre toi et refuse-t-il de t'adresser ces mots Pardonne-moi mes torts ? Combien de fois ne rencontre-t-on point ce cas ? Ah : si Dieu voulait arracher cette plante de son champ, ce sentiment de vos coeurs ! Combien n'en est-il pas qui ont la conscience d'avoir manqué à leurs frères et qui refusent de prononcer ces mots: Pardonne-moi ! Hélas ! ils n'ont pas rougi de pécher, et ils rougissent de demander; ils n'ont pas rougi de commettre l'iniquité, et ils rougissent de pratiquer l'humilité ?
C'est à eux que je m'adresse d'abord. Vous donc qui êtes en discorde avec vos frères, vous qui en vous recueillant, en vous examinant, en vous jugeant selon la vérité et au fond du coeur, reconnaissez que vous auriez dû ne faire ni ne dire ce que vous avez dit ou fait, demandez pardon à vos frères, représentez-leur cette recommandation de l'Apôtre : « Vous pardonnant
1. Matt. VI, 9-12.
les uns aux autres, comme Dieu même nous a pardonnés en Jésus-Christ (1) »; allez, ne rougissez pas de demander grâce. C'est à tous que je dis ceci, aux hommes et aux femmes, aux petits et aux grands, aux laïques et aux ecclésiastiques : je me le dis également à moi-même. Tous, prêtons l'oreille, craignons tous. Oui, si nous avons manqué à nos frères, et que la mort nous accorde encore quelque délai, nous ne sommes point perdus; nous ne le sommes point, puisque nous vivons et que nous ne sommes point encore au nombre des réprouvés; eh bien l puisque nous sommes encore en vie, faisons ce que nous ordonne notre Père, lequel se montrera bientôt notre Dieu et notre juge, et demandons pardon à ceux de nos frères que nous pouvons avoir offensés ou blessés en leur manquant de quelque manière.
Il y a toutefois des personnes d'humble condition dans ce monde, qui s'enorgueilliraient si on leur demandait pardon. Ainsi un maître manque à son serviteur; il lui manque, car s'il est maître et l'autre serviteur, ils n'en sont pas moins tous deux serviteurs d'un autre maître, puisque tous deux sont rachetés au prix du sang de Jésus-Christ. On semblerait toutefois bien sévère envers le maître à qui il serait arrivé de manquer à son serviteur en le grondant ou en le frappant injustement, si on lui imposait l'obligation de dire : Use d'indulgence, pardonne-moi. Sans doute il doit le faire, mais il est à craindre que le serviteur ne commence à s'enfler d'orgueil. Que faire alors? Que le maître se repente devant Dieu, qu'il se punisse intérieurement devant Dieu; et s'il ne peut, s'il ne doit pas dire à son serviteur: Fais-moi grâce, qu'il lui parle avec douceur. Un doux langage est quelquefois une demande de pardon.
5. Il me reste à adresser la parole. à ceux qui ont été offensés et à qui on a refusé de demander pardon. J'ai dit ma pensée à ceux qui ont refusé ce pardon quand on l'implorait; mais aujourd'hui, dans ce saint temps où je vous presse tous de ne laisser subsister rien de vos discordes, il me semble qu'à plusieurs d'entre vous s'est présentée une pensée secrète. Vous savez donc qu'il y a entre vous et vos frères quelques sujets de discordes ; mais vous êtes convaincus que l'offense vient d'eux et non
1. Ephés. IV, 32.
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pas de vous. Vous ne me dites rien sans doute, car en ce lieu c'est à moi de porter la parole et à vous de l'entendre en silence; il est possible cependant que vous vous disiez à vous-mêmes: Je veux faire la paix, mais c'est lui qui m'a blessé, qui m'a offensé et il se -refuse à demander pardon. — Que vais-je répondre ? Dirai-je : Va le trouver et lui demande grâce? Nullement. Je ne veux pas te pousser au mensonge ; je ne veux pas que tu dises : Pardonne-moi, quand tu as la conscience de n'avoir pas manqué à ton frère. A quoi bon t'accuser? Pourquoi demander grâce à qui tu n'as pas manqué, à celui que tu n'as pas blessé ? Cette démarche ne te profiterait pas, ne la fais point. Tu sais , tu sais après examen sérieux, que c'est de lui que vient l'offense, et non de toi. — Je le sais. — Eh bien ! que ta conscience soit en repos sur cette certitude bien fondée. Ne vas point trouver ce frère qui t'a manqué,ni lui demander spontanément pardon. Entre toi et lui doivent se trouver des pacificateurs qui lui représentent son devoir et l'amènent à te demander grâce d'abord ; il importe seulement que de ton côté tu sois disposé à l'accorder, entièrement prêt à pardonner du fond de ton coeur. La disposition à pardonner est le pardon déjà octroyé. Tu dois pourtant prier encore, prier pour obtenir qu'il te demande pardon : convaincu qu'il perd à ne lé demander pas, prie pour qu'il le demande, et dans ta prière dis au Seigneur : Vous savez, Seigneur, que je n'ai pas manqué à mon frère un tel, mais que c'est lui qui m'a manqué ; vous savez encore qu'il lui est funeste de ne pas me demander pardon après m'avoir manqué ; je vous conjure donc avec amour de lui pardonner.
6. Je viens. de vous rappeler ce que main tenant surtout, durant ces jours de jeûnes, de saintes pratiques et de continence, vous devez faire aussi bien que moi pour vous réconcilier avec vos frères. Procurez-moi la joie de vous voir en paix, puisque vous me faites la peine de vous voir en querelles; et vous pardonnant mutuellement les torts que vous pouvez avoir l'un contre l'autre; mettons-nous en état de faire tranquillement la Pâque, de célébrer sans inquiétude la Passion de Celui quine devant rien à personne a payé pour tous ; je veux parler.de Jésus-Christ Notre-Seigneur; car il n'a offensé personne; presque tous au contraire l'ont offensé ; et pourtant loin d'exiger de nous des supplices, il nous a promis des récompenses. Eh bien ! il voit dans nos coeurs que si nous avons offensé quelqu'un, nous lui demandons sincèrement pardon; que si quelqu'un nous a offensés, nous sommes disposés à lui pardonner et à prier pour nos ennemis. Ne demandons pas à nous venger, mes frères ? Qu'est-ce que se venger, sinon jouir des maux d'autrui ?
Je le sais, il vient chaque jour des hommes qui fléchissent le genou, qui se prosternent le front dans la poussière, qui quelquefois même s'arrosent le visage de leurs larmes, et qui disent au milieu de cette émotion et dans cette attitude si humble : Vengez-moi, Seigneur, faites périr mon ennemi. Eh bien ! oui, demande que le Seigneur fasse périr ton ennemi, et qu'il sauve ton frère ; qu'il détruise l'inimitié, et préserve la nature; demande à Dieu qu'il mette à mort ce qui te persécutait en lui, mais qu'il, le conserve lui-même pour le rendre à ton amitié.
209
ANALYSE. — Dans cette courte explication adressée aux Catéchumènes, saint Augustin montre plutôt la liaison que le sens détaillé des parties du Symbole. Il termine en disant pour quel motif il était alors défendu de l'écrire.
1. Il est temps de vous livrer le Symbole, qui contient en peu de mots ce que vous croyez en vue du salut éternel.
Le mot symbole est pris ici par analogie, dans un sens figuré. On dit des négociants qu'ils font un symbole quand, pour le maintien de leur société, ils font entre eux un pacte de fidélité. Votre société aussi n'est-elle pas une espèce de commerce spirituel, et ne ressemblez-vous pas aux marchands qui sont en quête de la perle précieuse (1) ? C'est la charité que répandra dans vos coeurs l'Esprit-Saint qui vous sera donné (2). Or; on y parvient par la loi contenue dans le Symbole.
Croyez donc en Dieu , le Père tout-puissant, invisible, immortel, le Roi des siècles, le Créateur de ce qui est invisible et de ce qui est visible; croyez de lui encore toutes les grandeurs que nous montre en lui la raison dans sa pureté ou l'autorité des saintes Ecritures.
Mais de ces grandeurs n'excluez pas le Fils de Dieu. Si on les attribue au Père, ce n'est pas pour les refuser à Celui qui a dit : « Mon Père et moi nous sommes un (3) » ; et de qui l'Apôtre a écrit: « Il avait la nature de Dieu et a il ne croyait point usurper en se faisant égal à Dieu (4) ». Usurper, c'est s'attribuer une chose étrangère; or, l'égalité avec Dieu est la nature même du Fils de Dieu. Comment donc ne serait-il pas tout-puissant, puisque tout a été fait par lui, puisqu'il est la Puissance et cette Sagesse de Dieu (5), dont il est écrit qu'étant « une, elle peut tout (6) ? » Il est aussi invisible par nature, par cette nature qui le rend l’égal du Père. N'est-il pas invisible en effet ce Verbe de Dieu qui était au commencement et
1, Matt.
XIII, 45. — 2. Rom. V, 5. — 3. Jean, X, 30. — 4. Philip. II, 6. — 5. I Cor. I, 24. — 6. Sag.
VII, 27.
qui était Dieu (1) ? Comme tel il est aussi complètement immortel, c'est-à-dire immuable sous tout rapport. L'âme humaine est bien immortelle à un point de vue; mais elle ne possède point l'immortalité véritable, puisqu'elle est mobile, capable de reculer et de progresser. Elle meurt, quand elle renonce à la vie de Dieu;par suite de .l'ignorance qui est en elle; elle vit, quand elle court à la source de la vie, pour jouir, à la clarté de Dieu, de la lumière de Dieu. Vous aussi vous vivrez de cette vie, lorsque par la grâce du Christ vous sortirez de l'état de mort auquel vous renoncez. Quant au Verbe de Dieu; quant au Fils unique de Dieu, il possède avec son Père une vie toujours immuable; il ne perd rien, car il n'y a point diminution dans ce qui reste toujours le même; il n'acquiert rien non plus, car ce qui est parfait ne saurait croître. Il est aussi le Roi dés siècles, le Créateur des choses visibles et des choses invisibles. En effet, comme le dit l'Apôtre : « C'est par lui que toutes choses ont été créées au ciel et sur la terre, les visibles et les invisibles, soit Trônes, soit Dominations, soit Principautés, soit Puissances; tout a été créé par lui et en lui, et pour lui tout subsiste (2) ».
Cependant, comme « il s'est, anéanti », non pas en perdant la nature de Dieu, mais « en prenant une nature d'esclave (3) » ; par cette nature d'esclave il est devenu visible, puisqu'il est né de l'Esprit-Saint et de la Vierge Marie. Comme esclave encore le Tout-Puissant est devenu faible, puisqu'il a souffert sous Ponce-Pilate. Comme esclave l'Immortel est mort, puisqu'il a été crucifié et enseveli. Comme
1. Jean, I, 3, 1. — 2. Colos. I, 16, 17. — 3. Philip. II, 7.
210
esclave le Roi des siècles est ressuscité le troisième jour. Comme esclave le Créateur des choses visibles et des êtres invisibles est monté aux cieux, quoiqu'ils ne les ait quittés jamais. Comme esclave il est assis à la droite du Père, quoiqu'il soit le bras du Père, puisqu'un prophète a dit de lui: « Et le bras du Seigneur, à qui s'est-il manifesté (1) ? » Comme esclave il viendra juger les vivants et les morts, avec qui il. a voulu mourir, quoiqu'il soit la vie des vivants.
C'est par lui.que le Père et lui-même nous ont envoyé l'Esprit-Saint. Cet Esprit du Père et du Fils a été envoyé par le Père et par le Fils, sans être engendré par l'un ni par, l'autre; il est le lien de tous deux, et tous deux il les égale. Voilà la Trinité, voilà le Dieu unique, tout-puissant, invisible, le Roi des siècles, le Créateur de ce qui est visible et de ce qui est invisible. Car nous ne disons pas qu'il y ait ni trois Seigneurs, ni trois Tout-Puissants, ni trois Créateurs; nous ne prononçons au pluriel aucun de ces noms réservés à la grandeur de Dieu, attendu qu'il n'y a pas trois dieux, mais un seul Dieu. Et pourtant, dans cette auguste, Trinité, le Père n'est pas le Fils, le Fils n'est pas le Père, l'Esprit-Saint n'est non plus ni le Père ni le Fils s le Père est simplement le Père du Fils; le Fils, le Fils du Père; et le Saint-Esprit, l'Esprit du Père et du Fils. Croyez pour comprendre; car vous ne comprendrez point si vous ne croyez (2).
Avec cette foi espérez la grâce qui effacera tous vos péchés ; c'est par là que vous serez sauvés et non par vous-mêmes, car le salut est un don de Dieu. Espérez. aussi qu'après cette mort qui nous abat tous en. punition du crime. antique du premier homme, vos corps mêmes ressusciteront à la fin des siècles, non pas pour être accablés de douleurs, comme les impies, qui ressusciteront aussi ; non pas pour goûter les joies des désirs charnels, comme s'y attendent
1. Isaïe, LVI, 1. — 2. Isaïe, VII, 9, sel. LXX.
les insensés; mais pour expérimenter ce que dit l'Apôtre: « On sème un corps animal, il s'en élèvera un corps spirituel (1)», un corps qui ne sera plus un fardeau pour l'âme et qui , ne perdant plus rien n'aura plus besoin d'aucun aliment.
2. Je vous devais ce petit discours sur l'ensemble du Symbole; le voilà terminé, et vous reconnaîtrez qu'il comprend en peu de mots tout ce qu'on vous montrera dans ce Symbole. Afin toutefois de retenir ce Symbole mot à mot, vous ne devez pas l'écrire, mais, l'apprendre en l'entendant; vous ne devez pas même l'écrire lorsque vous le saurez, mais le retenir et le réciter toujours de mémoire. Sans doute, tout ce que vous verrez dans le Symbole est contenu dans les saintes Ecritures; et s'il n'est pas permis de l'écrire après l'en avoir ainsi recueilli et en avoir formé cet abrégé, c'est en souvenir des divines promesses exprimées ainsi par un Prophète, à propos du Nouveau Testament: «Voici l'alliance que je formerai alors avec eux, dit le Seigneur: j'écrirai ma loi dans leur esprit et je la graverai dans leur coeur (2) ». En mémoire donc de ces paroles, on apprend le Symbole en l'écoutant; on ne le grave ni sur des tablettes, ni sur une matière quelconque, mais dans le coeur. Celui qui vous convie à son royaume et à sa gloire,vous accordera la grâce, quand vous aurez été régénérés, que le Saint. Esprit lui-même l'écrive aussi dans vos coeurs. Par là vous aimerez ce que vous croyez, la foi agira en vous par la charité et vous plairez ainsi au Dispensateur de tous les biens, au Seigneur notre Dieu., non pas en craignant la peine comme des esclaves, mais en vous affectionnant à la justice comme des enfants.
Voici donc le Symbole dont l'Ecriture et les discours de l'Eglise vous ont appris la substance, et que les fidèles doivent retenir et pro, fesser sous cette courte formule.
1. I Cor. XV, 54. — 2. Jérém. XXXI, 33.
211
ANALYSE. — Cette seconde explication du Symbole est la suite naturelle de la première. Celle-ci considérait le Symbole d'une manière plus générale ; la seconde entre dans le détail du sens de chaque article. Mais on n'y verra pas la froideur d'un ouvrage didactique. Saint Augustin y met son coeur comme il le met partout et spécialement dans ses discours.
1. Le Symbole,est la formule abrégée de notre foi, formule destinée à nous instruire sans être à charge à la mémoire; elle s'exprime en peu de mots pour enseigner beaucoup.
«Je crois en Dieu,, le Père tout-puissant ». Quel laconisme et quelle force ! Voilà tout à la fois un Dieu et un Père-; un Dieu avec sa puissance, un Père avec sa bonté. Que nous sommes heureux de rencontrer un père dans notre Dieu ! Croyons donc en lui, et promettons-nous tout de sa miséricorde, puisqu'il est tout-puissant : aussi disons-nous que nous croyons « en Dieu, le Père tout-puissant ». Que nul ne dise: Il ne peut me remettre mes péchés. Comment ne le pourrait le Tout-Puissant? — Mais j'ai tant péché, ajoutes-tu. — Mais il est tout-puissant, répliqué-je. — J'ai tant commis de péchés, que je ne saurais en être ni délivré ni purifié. — Je réponds encore Mais il est tout-puissant. Remarquez ce que vous lui dites en chantant ce psaume : « Bénis ale Seigneur, ô mon âme, et garde-toi d'oublier toutes ses faveurs; il te pardonne toutes tes iniquités, il te guérit de toutes tes langueurs (1) ». C'est pour cela que nous était nécessaire sa toute-puissance. Toutes les créatures en avaient besoin pour sortir du néant. Pour faire ce qui est grand et ce qui est petit Dieu est tout-puissant ; tout-puissant pour former ce qui est au ciel et ce qui est sur la terre ; tout-puissant pour créer ce qui est mortel et ce qui est immortel ; tout-puissant pour donner l'être à ce qui est spirituel et à ce qui est corporel ; tout-puissant pour tirer du néant ce qui est visible et ce qui est invisible; il, est grand dans les grandes choses sans être petit dans les moindres. Il est tout-puissant enfin pour faire tout ce qu'il veut ;
1. Ps. CII, 2, 3.
combien en effet n'est-il pas de choses qu'il ne saurait faire ? Il ne peut ni mourir, ni pécher, ni mentir, ni se tromper ; combien d'autres choses encore qu'il ne pourrait que s'il n'était pas tout-puissant ! Croyez donc en lui et professez votre foi. « Car on croit de coeur pour être justifié, et on confesse de bouche pour être sauvé (1) ». Voilà pourquoi après avoir cru vous devrez confesser votre foi en récitant le Symbole. Ecoutez donc maintenant ce que vous aurez à retenir toujours et à réciter bientôt sans l'oublier jamais.
2. Qu'est-ce qui vient ensuite? « Et en Jésus-Christ ». — « Je crois, dis-tu, en Dieu, le Père tout-puissant, et en Jésus-Christ, son Fils unique, Notre-Seigneur ». S'il est Fils unique, il est par conséquent égal à son Père. S'il est Fils unique, il est donc de même nature que son Père. S'il est Fils unique, il a conséquemment la même toute-puissance que son Père. S'il est Fils unique, il est aussi coéternel à son Père.
Voilà ce qu'il est en lui-même, en lui-même et dans le sein de son Père. Mais pour nous, et par rapport, à. nous, qu'est-il ? « Qui a été conçu du Saint-Esprit, qui est né de la Vierge Marie ». Voilà bien Celui qui est venu, par où il est venu, et vers qui il est venu. Il est venu par la Vierge Marie, avec l'opération du Saint-Esprit et non pas d'un homme; d'un époux ; du Saint-Esprit qui a fécondé cette Vierge pure en lui conservant son intégrité. Et c'est ainsi que s'est revêtu de chair le Christ Notre-Seigneur; ainsi que s'est fait homme Celui qui a créé l'homme : il a pris ce qu'il n'était pas, sans rien perdre de ce qu'il était ; car « le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (2) ». Ce n'est pas que
1. Rom. X,
10. — 2. Jean, I, 14.
212
le Verbe se soit changé en chair; mais tout en restant Verbe il a pris une chair, tout en demeurant à jamais invisible, il est devenu visible quand il l'a voulu, et « il a habité parmi nous ». Qu'est-ce à dire, parmi nous? Parmi les hommes. Il est devenu l'un de nous, tout en restant unique. Unique pour son Père. Et pour nous ? Unique aussi comme Sauveur, car nous n'avons d'autre Sauveur que lui ; unique aussi comme Rédempteur, car nul autre ne nous a rachetés, rachetés, non pas avec de l'or ni avec de l'argent, mais au prix de son sang.
3. Considérons donc par quelles négociations il est parvenu à nous racheter. Il a été dit dans le Symbole : « Qui a été conçu du Saint« Esprit, qui est né de la Vierge Marie ». Mais enfin qu'a-t-il fait pour nous ? Le voici dans la suite du texte : « Il a souffert sous Ponce-Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli ». Oui, c'est le Fils unique de Dieu, c'est Notre-Seigneur, qui a été crucifié : c'est le Fils unique de Dieu, c'est Notre-Seigneur, qui a été enseveli. Mais c'est comme homme qu'il a été crucifié, comme homme encore qu'il a été enseveli. Comme Dieu il n'a pas changé, comme Dieu il n'a pas été mis à mort; pourtant Dieu a été mis à mort en tant qu'homme. « Car, s'ils l'avaient connu, dit l'Apôtre, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur de la gloire (1)». Il le montre ici comme Seigneur de la gloire, il confesse néanmoins qu'il a été crucifié. Déchirer ta tunique sans te blesser la chair, ce serait te faire injure ; si tu criais alors, ce ne serait pas pour dire Tu as déchiré ma tunique, mais : Tu m'as déchiré, tu m'as mis en- lambeaux. Tu parlerais ainsi sans être blessé, et tu dirais vrai, lors même qu'en te manquant on n'aurait pas touché à ta chair. C'est ainsi que le Christ Notre-Seigneur a été crucifié. Il est vraiment le Seigneur, le Fils unique du Père ; il est notre Sauveur et le Seigneur de la gloire ; néanmoins il a été crucifié, mais crucifié dans sa chair; enseveli, mais dans sa chair uniquement: l'âme elle-même n'était pas là ni au moment ni au lieu où on l'ensevelissait, et par sa chair seulement il gisait dans le sépulcre. Tu n'en reconnais pas moins en lui Jésus-Christ, le Fils unique, Notre-Seigneur. Qui donc a été conçu du Saint-Esprit, puis est
1. I Cor.
II, 8.
né de la Vierge Marie ? Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, Notre-Seigneur. Qui a été crucifié sous Ponce-Pilate ? Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, Notre-Seigneur. Quia été enseveli ? Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, Notre-Seigneur. — Comment ! je ne vois que la chair, et tu dis que c'est Notre Seigneur ? — Assurément, je le dis, car en voyant le vêtement j'adore Celui qui le porte. La chair en effet lui sert comme de vêtement ; car «ayant la nature de Dieu et ne croyant point usurper en s'égalant à Dieu, il s'est anéanti lui-même en prenant une nature d'esclave », non pas en perdant sa nature divine ; « et devenu semblable aux hommes, il a été par l'extérieur considéré comme homme (1) ».
4. Toutefois ne méprisons pas la chair envisagée en elle-même ; c'est quand elle était abattue qu'elle nous a rachetés. Pourquoi nous a-t-elle rachetés ? Parce qu'elle n'a pas été toujours abattue : « Le troisième jour il est ressuscité d'entre les morts». C'est ce qui suit immédiatement dans le Symbole. Ainsi nous proclamons sa résurrection après avoir confessé sa passion. Qu'a-t-il fait en souffrant? Il nous a appris ce que nous avons à souffrir, Et en ressuscitant ? Il nous a montré ce que nous devons espérer. Ici voilà le devoir et ici la récompense ; le devoir dans la passion et la récompense dans la résurrection. Mais il n'en est pas resté là après être ressuscité d'entre les morts. Qu'est-il dit ensuite? «Il est monté au ciel ». Et maintenant où est-il? « Il est assis à la droite du Père ». Ne vois pas ici la droite considérée par rapport à la gauche. La droite de Dieu signifie l'éternelle félicité, La droite de Dieu signifie l'ineffable, l'inestimable, l'incompréhensible béatitude, la prospérité sans fin. Telle est la droite de Dieu et c'est là qu'est assis le Sauveur. Qu'est-ce à dire: « Il est assis ? » C'est-à-dire qu'il y demeure, car on appelle siège (2) le lieu où demeure quelqu'un. Au moment donc où le vit saint Etienne, on ne se trompait pas en disant : « Il est assis à la droite du Père ». Que dit en effet saint Etienne ? « Voilà que je vois le ciel ouvert, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu (3) ». De ce qu'il l'ait vu debout, s'ensuit-il qu'il y aurait eu mensonge à dire alors : « Il est assis à la droite du Père ? » Il
1. Philip. II, 6, 7. — 2. Le siège de l'empire, par exemple, est le lieu habité par le gouvernement. — 3. Act. VII, 55.
213
est assis est donc ici synonyme de il demeure, il habite. Comment demeure-t-il ? Comme tu demeures toi-même. En quelle position ? Qui le dira? Contentons-nous d'exprimer ce qu'il a enseigné, de parler de ce que nous savons.
5. Et puis? « De là viendra juger les vivants et les morts ». Bénissons en lui le Sauveur pour ne pas redouter le Juge. Car celui qui maintenant croit en lui, qui accomplit ses préceptes et l'aime sincèrement, ne tremblera point quand il viendra juger. les vivants et les morts; non-seulement il ne tremblera point, mais il soupirera après son arrivée: Eh ! que peut-il y avoir pour nous de plus heureux que devoir venir Celui que nous désirons, Celui que nous aimons? — Craignons néanmoins, puisqu'il sera notre juge. Il est maintenant notre avocat, mais il sera notre juge alors. — Écoute Jean : « Si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous. Mais si nous confessons nos péchés , ajoute-t-il, il est fidèle et juste pour nous les remettre et pour nous purifier de toute iniquité. Je vous ai écrit ceci afin de vous détourner du péché. Si cependant quelqu'un vient à pécher, nous avons pour avocat, auprès du Père, Jésus-Christ le Juste; et il est lui-même propitiation pour nos péchés (1) ». Je suppose que tu aies à soutenir une cause devant quelque juge; tu vas trouver un avocat pour l'en instruire; cet avocat t'accueille parfaitement, il plaide ta cause de son mieux, mais avant que la sentence soit rendue, tu apprends que cet avocat va être nommé ton juge :quelle joie d'avoir pour juge celui qui vient de te défendre ! Maintenant même c'est Jésus-Christ qui prie pour nous, qui intercède pour nous ; c’est lui que nous avons pour avocat, et nous craindrions de l'avoir pour juge? Ah! plutôt, puisque nous l'avons envoyé devant nous pour nous servir d'avocat et nous rassurer, espérons qu'il reviendra pour être notre juge.
6. Nous avons parcouru dans le Symbole ce qui a rapport à Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu et notre Seigneur. On y dit ensuite : « Et au Saint-Esprit », pour compléter ce qui concerne la Trinité, père, Fils et Saint-Esprit. S’il a été parlé plus longuement du Fils, c'est que le Fils s'est fait homme, c'est que le Fils, le Verbe, s'est fait chair, et non pas le Père ni
1. I Jean,
I, 8-11, 2.
l'Esprit-Saint, quoique l'humanité du Fils soit 1'oeuvre de la Trinité tout entière, attendu que les oeuvres de la Trinité sont inséparables. Croyez donc, en entendant parler ici du Saint-Esprit, qu'il n'est inférieur ni au Fils, ni au Père; car le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ou la . Trinité tout entière, ne font qu'un seul Dieu. Il n'y a entre eux ni différence, ni variété, ni infériorité, ni opposition ; mais égalité, perpétuelle , invisibilité et immuabilité dans le Père, le Fils et l'Esprit-Saint: Ah ! daigne cette auguste Trinité nous délivrer de la multitude de nos péchés !
7. C'est à nous que se rapporte ce qui vient ensuite : « La sainte Eglise » ; car c'est nous qui sommes la sainte Eglise. Or, en disant nous, je ne veux pas que vous entendiez seulement ceux qui sont ici, ceux qui m'écoutent, ceux qui par la grâce de Dieu sont chrétiens et fidèles ici, dans cette église, dans cette ville; mais encore tous ceux qui sont dans cette contrée, dans, cette province, au-delà même de la mer et.dans tout l'univers habité; car d u levant au couchant on bénit le nom du Seigneur (1). C'est là l'Église catholique , notre mère véritable et la véritable épouse de ce divin Époux. Honorons-la, puisqu'elle est la Dame d'un si grand Seigneur. Que dirai-je encore? Son Epoux a daigné faire pour elle d'incomparables merveilles : il l'a rencontrée prostituée et il l'a rendue vierge. Peut-elle nier ses prostitutions sans oublier la miséricorde de son Libérateur? Comment dire qu'elle n'était pas prostituée, quand- elle se souillait avec les idoles et les démons? Tous les hommes, hélas ! étaient adultères de coeur; peu l'étaient de corps, mais tous l'étaient de coeur. Le Christ donc est venu et il a rendu vierge son Eglise.
Elle est vierge par sa foi. Elle compte en petit nombre lés vierges. proprement dites , consacrées à Dieu; mais sous le rapport de la foi tous en elle doivent être vierges , les hommes comme les femmes; car tous doivent être chastes, purs, saints. Voulez-vous savoir combien l'Église est vierge? Écoutez l'Apôtre saint Paul, cet ami zélé pour l'Epoux et non pour lui-même. « Je vous ai parés, dit-il, pour l'Époux unique ». Ainsi parlait-il à l'Eglise; et à quelle Eglise? A toute l'Église qui pouvait recevoir ses lettres. « Je vous ai parés
1. Ps. CII, 3.
214
comme une vierge chaste pour vous présenter au Christ votre unique Epoux. Mais je crains, poursuit-il, que, comme le serpent séduisit Eve par son astuce ». Ce serpent fit-il perdre à Eve sa chasteté corporelle? Non, mais il corrompit en elle la virginité du coeur. « Je crains que vos âmes ne se flétrissent et ne perdent la chasteté qu'on trouve dans le Christ (1) ». Ainsi l'Eglise est vierge; oui, elle est vierge et qu'elle reste vierge. Qu'elle prenne garde au séducteur, pour ne trouver pas en lui de corrupteur. L'Eglise est vierge.
Tu vas me dire : Si elle est vierge, comment met-elle au. monde des enfants? Et si elle n'en met pas ait monde, comment nous sommes-nous enrôlés afin de trouver dans son sein une nouvelle naissance? — Je réponds : L'Eglise est vierge et mère en même temps. En cela elle imite Marie, la Mère du Seigneur. Est-ce que la sainte Vierge Marie n'est pas devenue Mère, tout en restant Vierge? Ainsi en est-il de l'Eglise, vierge et mère tout à la fois. A voir même de près, elle aussi est mère du Christ, puisque ceux qui reçoivent le baptême sont ses membres. « Vous êtes, dit l'Apôtre, le corps et les membres du Christ (2) ». Si donc l'Eglise enfante ainsi les membres du Christ, n'a-t-elle pas avec Marie la plus grande ressemblance ?
8. « La rémission des péchés ». Si cette grâce n'était dans l'Eglise, il faudrait désespérer; on ne pourrait espérer ni la vie future, ni l'éternelle délivrance, s'il n'était pas possible dans l'Eglise d'obtenir la rémission des péchés. Grâces donc au Seigneur qui a accordé cette faveur à son Eglise.
Vous allez approcher des fonts sacrés, être purifiés par le baptême, recevoir une vie nouvelle dans le bain salutaire de la régénération; et en sortant vous serez sans péché. Tous les péchés qui vous menaçaient y auront disparu; ils ressembleront aux Egyptiens qui s'élancèrent contre les Israélites et qui les poursuivirent jusqu'à la mer Rouge seulement (3). Jusqu'à la mer Rouge? Qu'est-ce à dire? Jusqu'aux fonts consacrés par la croix et par le sang du Christ: En effet ce qui est rouge est ce qui parait tel. Or, ne vois-tu pas comme semble rouge tout ce qui appartient au Christ? Ouvre les yeux. de la foi. En regardant la croix, n'y vois-tu pas du sang ? Peux-tu contempler
1. II Cor. XI,
2, 3. — 2. I Cor. XII, 27. — 3. Exod. XIV.
Celui qui y est suspendu sans penser en même temps à ce qu'il y a versé, quand son côté fut ouvert avec une lance et que notre rançon en découla (1) ? Voilà pourquoi on marque du signe, de la croix le baptême, c'est-à-dire l'eau qui sert à l'administrer, et c'est ainsi que vous traversez en quelque sorte la mer Rouge. Vos péchés sont comme vos ennemis; ils vous poursuivent, mais jusqu'à la mer seulement; et lorsque vous y serez entrés, vous en sortirez, mais eux y resteront : c'est ainsi que les Israélites traversant la mer à pieds secs, les Egyptiens furent engloutis sous les eaux. Que dit l'Ecriture? « Il n'en resta pas un seul (2) ». Tes péchés sont-ils en grand ou en petit nombre, graves ou légers? Il n'en reste pas un seul.
Cependant, comme il nous faut vivre dans ce monde, où nul n'est exempt de péché, les péchés ne se remettent pas seulement aux fonts sacrés du baptême, mais encore ils s'effacent par la prière dominicale et quotidienne qu'on vous apprendra dans huit jours. Elle sera pour vous comme un baptême quotidien, et vous rendrez sûrement grâces à Dieu d'avoir donné à son Eglise cette faveur que nous reconnaissons dans le Symbole, lorsqu'après avoir dit : « La sainte Eglise », nous ajoutons : « La rémission des péchés ».
9. Vient ensuite « La résurrection de la chair », et c'est la fin. Mais ce sera une fin sans fin que la résurrection de la chair. Il n’aura plus alors pour cette chair ni mort, ni angoisses, ni faim, ni soif, ni affliction, ni vieillesse, ni lassitude. Ne redoute donc pointa résurrection de la chair. Vois les biens dont jouira cette chair et oublie les maux qu'elle souffre. Non, il n'y aura plus rien alors des misères dont elle se plaint aujourd'hui. Nous serons éternels, les égaux des anges de Dieu (3); nous formerons avec ces saints anges une même société ; Dieu nous possédera, nous serons son héritage et lui-même sera le nôtre; aussi lui disons-nous dès maintenant: « Le Seigneur est ma portion d'héritage (4)»; et lui-même a dit de nous à son Fils : « Demande-moi, et je te donnerai. les nations pour héritage (5) ».. Ainsi nous serons à la fois propriétaires et propriété, nous retiendrons et on nous retiendra.
Aujourd'hui même ne sommes-nous pas
1. Jean, XIX, 34. — 2. Ps. CV, 11. — 3. Matt. XXII, 30. — 4. Ps. XV, 5. — 5. Ib. II, 8.
215
cultivés en même temps que nous cultivons? Mais nous cultivons comme on peut cultiver Dieu, tandis que. que nous sommes cultivés comme un champ peut l'être. Voulez-vous vous assurer que nous sommes cultivés? Ecoutez le. Seigneur: « Je suis la vraie vigne, dit-il, vous êtes les sarments et mon Père le cultivateur (1). » Si le Père est cultivateur, c'est qu'il cultive; quel champ? c'est nous. Un cultivateur de cette terre où tombent partout nos regards, peut bien labourer, bêcher, planter, arroser même s'il trouve de l'eau mais peut-il donner l'accroissement, diriger le germe vers l'intérieur de la terre, y fixer la racine, élever la tige, fortifier les rameaux, les charger dé fruits,, les embellir de feuilles ? Un cultivateur peut-il cela? Mais le divin Cultivateur de nos âmes, Dieu le Père peut faire en nous tout cela. Pourquoi te peut-il ? Ne croyons-nous pas en Dieu le Père tout-puissant?
Retenez bien ce que nous venons de vous dire, et comme Dieu nous a fait la grâce de vous l'expliquer.
1. Jean, XV, 1, 5.
ANALYSE. — Ce discours est évidemment un des premiers qu'ait prononcés saint Augustin lorsqu'il eut quitté la retraite studieuse où il avait demandé à son évêque de pouvoir s'enfermer pour se préparer au ministère de la parole (1). Aussi le, style et les idées présentent-ils ici une plus grande ressemblance que dans ses autres discours, avec le style et les idées de ses ouvrages philosophiques, composés vers la même époque; cette explication du Symbole s'attache plus aussi à dilucider et à approfondir les idées dogmatiques qu'à en tirer des conclusions morales. Le lecteur ne pourra qu'être frappé de la justesse et de l'élévation dé doctrine où le saint Docteur était déjà parvenu, si peu de temps après sa conversion, quatre années seulement; car ce discours se rapporte à l'an 391.
1. Déjà ministre de l'autel dont vous allez vous approcher, nous ne pouvons vous refuser le ministère de notre parole, tel que notre faiblesse pourra; le remplir à un âge si peu avancé, à rentrée d'une carrière que nous apprenons seulement à fournir et où toutefois nous sommes, soutenus par notre affection pour vous.
« Si tu confesses de bouche, dit l'Apôtre, que Jésus est le Seigneur, et si tu crois dans ton coeur que le Seigneur l'a ressuscité d'entre les morts, tu seras sauvé; car on croit de coeur pour être justifié et en confesse de bouche pour être sauvé (2) ». C'est le Symbole qui met en vous ce que, pour être sauvés, vous devez croire et confesser. Il est vrai, ce que vous allez entendre en peu de mots pour le confier à votre mémoire et pour le confesser de bouche, ne sera pour vous ni nouveau ni inouï. Les saintes Ecritures et les
1. Voir lett. 21, tom. I. — 2. Rom. X, 9, 10.
discours ecclésiastiques vous le présentent habituellement sous différentes formes. Pour vous le faire apprendre, toutefois, on en a fait un recueil abrégé et disposé avec ordre; moyen d'éclairer en vous la foi, et de vous préparer à la confesser, sans vous charger la mémoire. Voici donc ce que vous devez retenir et réciter par coeur.
Après ce début il faut réciter le Symbole en entier, sans y mêler aucune réflexion : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant », et le reste. Vous savez qu'on n'a pas l'habitude d'écrire ce Symbole. On fera suivre ces mots du discours suivant.
2. Vous devez, non-seulement croire, mais encore retenir mot à mot et répéter les vérités que vous venez d'entendre en si peu de paroles. Il faut de plus les défendre contre ceux qui les combattent, contre les esclaves du démon qui attaquent perfidement la foi en s’opposant à notre salut. En croyant donc que Dieu est tout-puissant , souvenez-vous de (216)
croire aussi qu'il n'est absolument aucune nature qu'il n'ait formée; et s'il punit le péché qu'il n'a pas fait, c'est parce que le péché souille la nature qu'il a faite. Par conséquent toutes, les créatures visibles et invisibles : soit celles dont l'âme raisonnable peut connaître l'immuable vérité, comme les anges et les hommes; soit celles qui ont la vie et le sentiment, mais sans avoir l'intelligence, comme tous les animaux qui se meuvent sur la terre, au milieu des eaux et dans l'air, quadrupèdes, reptiles, poissons, oiseaux; soit celles qui sont privées d'intelligence et de sens, mais non d'une vie telle quelle, comme les plantes qui fixent en terre leurs racines pour s'élever en germant et s'épanouir dans les airs; soit celles qui se bornent à occuper quelque espace , comme les pierres, comme les éléments que nous pouvons voir ou toucher dans, ce monde matériel; toutes enfin ont été créées par le Tout-Puissant, qui a eu soin d'unir entre eux les extrêmes par des milieux et de faire apparaître chacune de ses œuvres à la place et au temps qui leur conviennent.
Mais il ne les a pas formées d'une matière préexistante dont il ne serait pas l'auteur; il n'à point travaillé sur un fonds étranger, il a tout fait dans ses oeuvres. Prétendre qu'il n'a pu faire rien avec rien, serait-ce croire qu'il est tout-puissant? C'est sûrement le nier, que de croire, a'il n'aurait pu former le monde sans une matière préexistante. Quelle toute-puissance en effet, quand il y aurait eu en lui tant de faiblesse, que pareil à un artisan vulgaire il n'aurait pu produire son oeuvre sans le concours d'une matière qui ne lui devrait -pas l'existence ? Bannis donc de ton esprit ces idées vaines et mensongères, toi qui crois en Dieu tout-puissant. D'ailleurs cette matière qu'on appelle informe et qu'on dit susceptible de prendre des formes diverses et de servir aux desseins du Créateur, peut réellement se prêter à toutes les modifications qu'il voudra lui imprimer. Dieu, pour créer le monde, ne l'a point rencontrée comme un être qui lui fût coéternel; il l'a tirée entièrement du néant, aussi bien que ce qu'il a fait avec elle. Elle n'a point précédé les œuvres qu'elle a servi à former; aussi le Tout-Puissant, dès l'origine, a tiré tout de rien, la matière première, comme le reste. Si donc le ciel et la terre ont été créés au commencement, cette matière dont ils ont été formés a été créée en même temps qu'eux. Non, Dieu n'a rien trouvé sous sa main pour faire ce qu'il a fait dès le principe ; il ne l'a pas moins fait, parce qu'il est . tout-puissant, pour y mettre ensuite l'ordre; la perfection et la beauté; et sa toute-puissance éclate, non-seulement parce qu'il a fait de rien ce qu'il a fait au commencement, mais encore parce qu'il a pu faire tout ce qu'il a voulu avec ce qu'il a créé d'abord.
3. Si les impies agissent souvent à l'encontre de la volonté divine, qu'ils n'en concluent pas que Dieu n'est point tout-puissant. S'ils font ce qu'il ne veut pas, lui fait d'eux ce qu'il veut, et jamais ils ne changent ni ne maîtrisent la volonté du Tout-Puissant; toujours cette volonté s'accomplit, soit dans la juste condamnation, soit dans la délivrance miséricordieuse de l'homme. Ainsi rien n'est impossible au Tout-Puissant,. que ce qu'il ne veut pas. Il fait servir les méchants, non pas aux desseins de leur volonté dépravée, mais aux vues de sa volonté toujours droite. De même que les méchants font un usage mauvais de leur nature bonne, c'est-à-dire de ce que Dieu a. fait bon ; ainsi la Bonté divine fait un bon usage de leurs oeuvres perverses, et sous aucun rapport la volonté du Tout-Puissant n'a le dessous. S'il n'avait dans sa bonté même le moyen de faire servir les méchants à la justice et au bien, il ne les laisserait assurément ni naître ni vivre. Ce n'est pas lui sans doute qui les a rendus méchants, il n'en a fait que des hommes, en créant, non pas le mal qui est en eux contre nature, mais leur nature même; cependant il n'a pu dans sa prescience ignorer ce qu'ils deviendraient, et s'il a su le mal que feraient ces méchants, il a su. aussi le bien que lui-même ferait d'eux.
Qui pourrait développer, qui pourrait célébrer dignement combien nous sommes redevables à la passion du Sauveur, qui, a versé son sang pour la rémission des péchés? Toutefois ces biens immenses ont eu pour instrument la malice du démon, la malice des Juifs, la malice, du traître Juda. Et ce n'est pas à eux qu'on doit rendre hommage du bien que Dieu, et non pas eux, a voulu par eux faire aux hommes ;.au contraire ils sont justement tourmentés pour avoir voulu leur nuire. Si ce fait que nous citons prouve avec éclat comment Dieu a. fait servir à notre rédemption et à notre salut les crimes mêmes des juifs et du traître Judas; Dieu ne voit-il pas, dans ces mystérieuses (217) profondeurs de toute créature où nous ne saurions plonger ni de l'oeil ni de la pensée, comment lui-même emploie le mal pour procurer le bien, et comment s'accomplit, dans tout ce qui naît et se gouverne au monde, la volonté du Tout-Puissant ?
4. J'ai dit qu'au Tout-Puissant rien n'est impossible que ce qu'il ne veut pas ; et on pourrait m'accuser peut-être de témérité pour avoir dit que quelque chose est impossible au Tout-Puissant. Mais l'Apôtre le dit. aussi: « Si nous ne croyons pas, a-t-il écrit, lui n'en reste pas moins fidèle, il ne saurait se nier lui-même (1)». Ajoutons que s'il ne peut pas, c'est qu'il ne veut pas non plus, car il ne peut vouloir. La justice peut-elle vouloir faire ce qui est injuste ? La sagesse peut-elle se livrer à rien d'insensé? ou la vérité chercher ce qui est faux ? C'est assez pour nous donner à entendre que non-seulement le Tout-Puissant « ne saurait se nier lui-même », comme s'exprime l'Apôtre, mais qu'il est encore beaucoup d'autres choses qu'il ne peut faire. Ainsi je l'ose dire, je l'ose dire, appuyé sur sa vérité même et sans oser dire le contraire: Malgré sa toute-puissance, Dieu ne peut ni mourir, ni changer, ni se tremper, ni devenir malheureux, ni être vaincu. Que le Tout-Puissant est éloigné d'avoir un semblable pouvoir ! Aussi non-seulement la vérité même démontre qu'il est tout-puissant pour ne pouvoir rien de pareil; elle contraint même de reconnaître que a'il avait ce pouvoir il ne serait pas tout-puissant. En effet, quand Dieu veut, c'est tout qui veut en lui; c'est l'éternel, c'est l'immuable, t'est l'infaillible, c'est le bienheureux, c'est l’invincible qui veut. De là il suit que s'il ne peut tout ce qu'il veut, c'est qu'il n'est pas tout-puissant. Mais il l'est; donc tout ce qu'il veut, il le peut, et ce qu'il ne veut pas ne saurait être. Sa toute-puissance consiste à pouvoir tout ce qu'il veut. « Au ciel et sur la terre, est-il dit dans un psaume, il a fait tout ce qu'il a voulu (2) » .
5. Ce Dieu tout-puissant, qui a fait tout ce u'il a voulu, a engendré aussi son Verbe unique, par lequel tout a été fait ; mais il ne l'a pas tiré du néant, c'est de lui-même, et pour motif il n'est pas dit qu'il l'a fait, mais qu'il a engendré. « Au commencement, est-il écrit, il a fait le ciel et la terre (3) » ; mais il n'a point
1. II Tim.
II, 13. — 2. Ps. CXXXIV, 6. — 3. Gen. I, 1.
fait son Verbe au commencement, car « au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (1) ». Ce Verbe est Dieu de Dieu, taudis que le Père est bien Dieu, mais non pas Dieu de Dieu. Il est aussi le Fils unique de Dieu, parce que Dieu n'a aucun autre Fils qui soit formé de sa substance, qui soit coéternel et égal au Père. Ce Verbe est Dieu: il ne ressemble donc pas à cette parole humaine dont la pensée, se représente le bruit et dont, la bouche peut le faire entendre; ce « Verbe était Dieu » ; voilà ce qui se peut dire de plus court et de plus clair à son sujet. « Il était Dieu », demeurant immuablement dans le sein de son Père, et, comme son Père, immuable lui-même. C'est de lui que l'Apôtre parle ainsi: « Il avait la nature de Dieu et il ne crut pas usurper en se faisant égal à Dieu » ; car cette égalité vient de sa nature même et ne lui est pas étrangère. Voir dans quel sens nous croyons en Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu le Père, Notre-Seigneur.
6. Mais lui, qui dans sa nature divine n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu, lui par qui nous avons été créés, « il s'est anéanti lui-même en prenant une nature d'esclave, il est devenu semblable aux hommes et a été reconnu pour homme par les dehors (2) » ; afin de chercher et de sauver ce qui était perdu : aussi croyons-nous encore qu'il est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie. Ses deux naissances, divine et humaine , sont admirables. Dans l'une il a un Père sans avoir de mère, et dans l'autre une Mère, sans avoir de père ; dans l'une il est en dehors du temps, et dans l'autre il est né en temps convenable ; l'une est éternelle, l'autre temporelle ; l'une ne lui donne point de corps dans le sein de son Père, l'autre lui donne un corps sans altérer la virginité de sa Mère; l'une a lieu en dehors de tout sexe, l'autre a lieu sans l'union des sexes. Et si nous disons qu'il est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie, c'est que la Sainte Vierge ayant demandé à l'ange : « Comment cela se fera-t-il ? » l'ange lui répondit : « L'Esprit-Saint descendra en vous et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre » ; puis il ajouta : « C'est pourquoi ce qui naîtra saint de vous sera appelé le Fils de Dieu (3) ». L'ange ne dit pas : Ce qui naîtra de vous sera appelé le Fils
1. Jean, I,
1. — 2. Philip. II, 6, 7. — 3. Luc, I,
34, 35.
218
de Dieu. C'est que toute l'humanité que s'est unit le Verbe, à savoir l'âme raisonnable et le corps, pour ne former qu'un même Christ, qu'une même personne divine, qu'un seul Fils de Dieu, tout en n'étant pas seulement le Verbe, mais le Verbe et son humanité, tout est en même temps Fils de Dieu le Père comme Verbe, et fils de l'homme comme homme. Comme Verbe, ; il est égal au Père ; comme homme, il lui est inférieur. Uni à son humanité il est Fils de Dieu , mais à cause du Verbe qui s'est uni à elle, et uni au Verbe il est fils de l'homme, mais à cause de l'humanité que le Verbe s'est unie. En considération de sa conception toute sainte dans le sein de la Vierge, conception qui n'a pas été due aux ardeurs de la concupiscence, mais à la ferveur d'une charité pleine de foi, nous disons encore qu'il est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie, l'un de ces deux noms désignant, non pas Celui qui a engendré, mais Celui, qui a sanctifié, et l'autre s'appliquant à Celle qui l'a conçu et mis au monde. « C'est pourquoi, disait l'ange, ce qui naîtra saint de vous sera appelé le Fils de Dieu ». Il est saint, voilà pourquoi : « Du Saint-Esprit » ; il naîtra de vous, voilà pourquoi : « De la Vierge Marie» ; il sera appelé le Fils de Dieu; voilà pourquoi : « Le Verbe s'est fait chair (1) »
7. Il fallait qu'en se faisant homme, non-seulement l'invisible se montrât et que, coéternel au Père il naquit dans le temps; il fallait encore que l'insaisissable fût saisi, que l'invincible fût suspendu au, gibet, que là vie; que l'immortalité même mourût sur la croix et fût ensevelie dans un tombeau : eh bien ! tout cela s'est vu dans le Fils de Dieu, dans Jésus-Christ Notre-Seigneur. Aussi devons-nous croire de coeur, pour être justifiés et confesser de bouche, pour être sauvés, que ce même Fils de Dieu, que ce même Jésus-Christ Notre-Seigneur n'est pas seulement né, comme homme, de sa Mère, mais encore qu'il a souffert jusqu'à sa mort et sa sépulture ce que peuvent endurer les hommes. Car ce Fils unique de Dieu, ce Jésus-Christ Notre-Seigneur étant à la fois le Verbe et son humanité, c'est-à-dire le Verbe, son âme et son corps, s'il est dit que son âme fut triste jusqu'à la mort (2), cette tristesse se rapporte à toute la personne; et c'est le Fils unique de Dieu, c'est Jésus-Christ
1. Jean, I, 14. — 2. Matt. XXVI, 38.
qui fut triste ; s'il est dit que comme homme seulement il fut crucifié, cela se rapporte à toute la personne aussi, et c'est le Fils unique de Dieu, c'est Jésus-Christ qui a été crucifié, s'il est dit que son corps seulement a été enseveli, cela se rapporte aussi à toute la personne. Depuis en effet que nous avons commencé à dire que nous croyons en Jésus-Christ, son Fils unique; Notre-Seigneur, dans tout ce que, nous ajoutons ensuite relativement à lui, il ne faut jamais sous-entendre que ces mots; Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, Notre-Seigneur. Pourquoi vous en étonner? Ne pouvons-nous dire que le Fils unique de Dieu, que Jésus-Christ Notre-Seigneur a été enseveli, quoique sa chair seule l'ait été; comme nous disons, par exemple, que l'Apôtre saint Pierre gît aujourd'hui dans son tombeau, bien que nous puissions affirmer aussi, conformément à la plus exacte vérité, qu'il jouit avec le Christ du repos et de la joie? N'est-ce pas à nos yeux le même Apôtre? Pierre n'est pas deux, il est un; et c'est du même que nous disons qu'avec son corps seul il est dans le sépulcre pet qu'avec son seul esprit il partage le bonheur du Christ.
Nous ajoutons : « Sous Ponce-Pilate », soit pour donner un moyen de s'assurer de l'époque, soit pour faire mieux ressortir l'humilité du Christ, qui a tant souffert pour avoir été jugé par un homme, lui qui doit venir avec tant à puissance pour juger les vivants et les morts,
8. Il est ressuscité ensuite le troisième jour, avec son corps véritable, mais pour être désormais et toujours exempt de la mort. La disciples s'en sont assurés non-seulement en le regardant; mais encore en le touchant; la Bonté même n'a pas pu se jouer de leur bonne foi, ni la Vérité les induire en erreur. Pour être plus court on ajoute aussitôt qu' « il est monté au ciel » ; quoiqu'il ait demeuré quarante jours avec ses disciples, pour ne pas donner lieu, en les quittant trop tôt, de considérer comme une illusion cet important miracle de sa résurrection. Là maintenant « il est assis à la droite du Père ». Nous devons joindre ici la prudence à la foi et ne pas nous représenter le Fils de Dieu comme fixé sur un siège sans pouvoir faire aucun mouvement, sans pouvoir marcher ni même se tenir debout. Si saint Étienne a affirmé qu'il le voyait debout (1); il
1. Act. VII, 55.
219
ne faut pas croire qu'il s'est trompé ou qu'il ait démenti ce passage du Symbole. Loin de nous de penser ou de parler ainsi ! C'est pour indiquer qu'il demeure au sein d'une félicité sublime et ineffable qu'il est dit de lui, qu'il est assis à la droite du Pète. Aussi nomme-t-on parmi nous les habitations des siéges : quand nous demandons où est quelqu'un : Dans ses siéges, répond-on ; et des serviteurs de Dieu surtout on dit très-fréquemment : Un tel s'est assis, sedit, tant d'années dans tel ou tel monastère; ce qui signifie qu'il s'y est arrêté, qu'il y a demeuré, qu'il l'a habité. Cette manière de parler n'est pas, inconnue dans les saintes Ecritures. Lorsque le, roi Salomon eut commandé au fameux Séméi de demeurer à Jérusalem, en le menaçant, s'il en sortait, des châtiments qu'il méritait, l'Ecriture dit qu'il y fut assis, exathise, trois ans (1), ce qui signifie qu'il y resta cet espace de temps. Quant à la droite du Père, on ne doit pas se 1a représenter matériellement, ni croire que le Père occupe la gauche du Fils dès que-le Fils est à la droite du Père. La droite de Dieu est mise ici pour désigner l'ineffable degré de gloire et de bonheur où le Fils est élevé. Dans. le même sens il est dit de la Sagesse : « Sa gauche est sous ma tête, et de sa droite elle m'embrasse (2) ». C'est qu'en laissant au-dessous de soi les commodités de la terre, on est comme embrassé par la félicité éternelle qui est bien an dessus.
9. C'est donc de cette haute demeure des cieux, où maintenant même son corps est déjà immortel , que Jésus-Christ Notre-Seigneur viendra juger les vivants et les morts. C'est l'assurance formelle qu'ont donnée les anges et qu'on lit aux Actes des Apôtres. Comme en effet les disciples regardaient le Seigneur monter au ciel et qu'ils le conduisaient d'un oeil fort attentif, ils entendirent des anges qui leur disaient: « Hommes de Galilée; pourquoi vous tenez-vous là? Ce même Jésus qui s'éloigne de vous, reviendra de la même manière que vous l'avez vu aller au ciel (3) ». Combien de suppositions de tout genre soustraites à la présomption humaine ! Le Christ pour nous juger aura la même nature que quand il fut jugé.; car c'est avec cette même forme humaine que les Apôtres le voyaient monter au ciel, quand ils apprirent qu'il en
1. III Rois, II, 38, sel. LXX. — 2. Cant. II, 6. — 3. Act. I, 11.
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reviendrait de la même, manière. Son humanité frappera donc les regards des vivants et des morts, des bons et des méchants ; soit que par vivants nous entendions ici les bons et par morts, les méchants; soit que les vivants désignent ceux qui n'auront pas atteint encore le terme de leur vie lorsqu'aura lieu son avènement, et les morts ceux qu'il ressuscitera, car lui-même s'exprime ainsi dans son Evangile : « Viendra l'heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront; ceux qui auront fait le bien, pour ressusciter à la vie, et ceux qui auront fait le mal, pour ressusciter à leur condamnation (1)». Les uns donc verront dans son humanité Celui en qui ils ont cru, et les autres Celui qu'ils ont méprisé. Quant à sa nature divine, qui le rend égal à son Père, les impies ne la verront pas. « L'impie sera enlevé, dit un prophète, pour qu'il ne voie point la beauté de Dieu (2) ». Il est dit encore : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu (3)» . Contentons-nous de ces aperçus sur le Fils unique de Dieu, sur Jésus-Christ Notre-Seigneur.
10. Car nous croyons également au Saint-Esprit, qui procède du Père (4), sans être son Fils; qui repose sur le Fils (5), sans être son Père; qui reçoit du Fils (6), sans pourtant être son Fils; mais il est l'Esprit du Père et du Fils, l'Esprit-Saint, une des personnes divines. Si effectivement il n'était pas Dieu, il n'aurait pas un temple comme celui dont parle l'Apôtre: « Ignorez-vous, dit-il, que vos corps sont le temple, de l'Esprit-Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu (7) ? » Ce n'est pas la créature, c'est le Créateur qui doit avoir un temple. Loin de nous d'être le temple d'une créature ! « Car le temple de Dieu est saint, dit encore l'Apôtre, et c'est vous qui êtes ce temple (8)».
Il n'y a dans cette Trinité adorable ni supérieur ni inférieur, aucune distinction dans les oeuvres, aucune différence dans la nature. Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, l'Esprit-Saint est Dieu. Toutefois le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas trois dieux, mais un seul Dieu, sans que le Père soit le Fils, sans que le Fils soit le Père et sans que l'Esprit-Saint soit le Père ou le Fils; car le Père est Père du Fils, le Fils est Fils dit Père, et l'Esprit-Saint,
1. Jean, V, 28, 29. — 2. Isaïe, XXVI, 10, sel. LXX. — 3. Matt. V, 8. — 4. Jean, XV, 26. — 5. Ib. I, 32. — 6. Ib. XVI, 14. — 7. I Cor. VI, 19. — 8. Ib. III, 17.
220
l'Esprit du Père et. du Fils; chacun deux est Dieu et tous trois ne sont qu'un seul Dieu. Pénétrez vos coeurs de cette croyance et qu'elle inspire votre profession de foi. En entendant ce mystère, croyez-le pour arriver à le comprendre , car en progressant vous pourrez comprendre réellement ce que vous croyez..
11. Pour la sainte Eglise, votre mère, laquelle est comme la Jérusalem céleste, la cité sainte de Dieu, honorez-là, aimez-là, louez-là. C'est elle qui porte des fruits et qui se développe dans le monde entier en y répandant cette foi que je viens d'expliquer (1). C'est l'Église dû Dieu vivant, la colonne et l'appui de la vérité (2); laquelle néanmoins souffre, que les méchants, dont elle est séparée par la différence des moeurs et qui seront à la fin séparés complètement d'elle, participent aux sacrements. En faveur du froment qui gémit dans son sein au milieu de la paille et qui au moment où apparaîtra le grand Vanneur , se montrera si digne d'être placé au grenier, elle a reçu les clefs du royaume des cieux, afin de pouvoir, par les mérites du sang de .Jésus-Christ et par l'opération de l'Esprit-Saint, remettre les péchés: Dans cette Église pourra donc revivre l'âme a qui le péché avait donné la mort, pour ressusciter avec Jésus-Christ, dont la grâce fait notre salut.
12. Nous ne devons pas douter non plus que cette chair mortelle elle-même ne doive ressusciter
1. Coloss. I, 6. — 2. I Tim. III, 15.
à la fin des siècles. « Il faut, en effet, ça que ce corps corruptible se revête d'incorruptibilité, et que mortel il se revête d'immortalité. On le sème dans la corruption, il lèvera dans l'incorruption ; on le sème dans l'abjection, il lèvera dans la gloire; on le sème corps animal, il lèvera corps spirituel (1) ». Telle est la croyance chrétienne, la croyance catholique, la croyance apostolique. Ayez foi au Christ quand il vous dit: « Pas un cheveu ne tombera de votre tête (2) » ; et repoussant toute idée, de doute, songez plutôt combien vous valez. Qu'est-ce en effet que notre Rédempteur pourrait dédaigner de ce qui nous appartient, quand il ne saurait être indifférent à un seul de nos cheveux? Comment encore pourrions-nous hésiter de croire qu'il communiquera a notre âme et à notre corps l'éternelle vie, quand pour l'amour de nous il a pris une âme et un corps afin de pouvoir mourir, quand il a quitté son corps en mourant et qu'il l'a repris pour ôter à la mort ses terreurs?
Je viens, mes frères, d'exposer à votre charité, dans la faible mesure de mes forces, ce qui est contenu dans le Symbole. Ce pont dé. signe le pacte sur lequel est établie notre société, et en le professant on donne un signe qui fait reconnaître qu'on est chrétien et fidèle. Ainsi soit-il.
1. I Cor. XV, 53, 42, 43. — 2. Luc, XXI, 18.
ANALYSE. — Environ huit jours après avoir donné le Symbole à apprendre aux Catéchumènes, on les réunissait pour le faite réciter à chacun d'eux, en particulier. C'est dans une de ces assemblées que saint Augustin prononça le discours suivant. Le lecteur remarquera que le grand Docteur s'attache moins à expliquer chaque détail du Symbole qu'à faire sentir la beauté et la vérité de ce qu'il contient.
1. Le Symbole du saint témoignage qui vous a été donné à tous ensemble et que vous avez récité aujourd'hui chacun en particulier, est l'expression de la foi de l'Église notre mère,
foi établie solidement sur le fondement inébranlable, sur Jésus-Christ Notre-Seigneur. « Nul en effet ne saurait poser d'autre fondement que le fondement établi, le Christ (221) Jésus (1)». On vous a donc donné à apprendre et vous avez récité ce que vous devez avoir toujours dans l'âme et dans le coeur, répéter sur votre couche, méditer sur les places publiques, ne pas oublier en prenant votre nourriture, murmurer même intérieurement durant votre sommeil. Car en renonçant au démon, en dérobant à ses pompes et à ses anges votre esprit et votre âme, vous contractez l'obligation d'oublier le passé, de mépriser votre ancienne vie et de mener, par la sainteté de vos moeurs, une vie nouvelle comme l'homme nouveau que vous revêtirez; ou, comme s'exprime l'Apôtre, oublier ce qui est en arrière et vous élancer vers ce qui est en avant, afin d'atteindre à la palme céleste où vous appelle la vocation de Dieu (2), croire enfin ce que tu ne vois pas pour mériter de posséder ce que tu crois. « Qui, en effet, espère ce qu'il voit? Si donc nous espérons ce que nous ne voyons pas, c'est que nous l'attendons avec patience (3)» .
2. Notre foi, notre règle de salut consiste doue à croire en Dieu, le Père tout-puissant; le Créateur de toutes choses, le Roi des siècles, Roi immortel et invisible. Il est le Dieu tout-puissant, attendu que dès l'origine du monde il a tout créé de rien et qu'antérieur à tous les siècles il a formé et gouverne les siècles. Car il ne grandit pas avec le temps, il ne s'étend pas dans l'espace, il n'est circonscrit par rien de matériel; c'est l'éternité même demeurant en soi pleine et parfaite, sans qu'aucune pensée humaine soit capable de la comprendre et aucune langue de l'expliquer. D'ailleurs si l'oeil n'a point vu, si l'oreille n'a point entendu, si le coeur de l'homme n'a point pressenti la récompense qu'il promet à ses saints ; comment l'esprit pourrait-il concevoir,comment le coeur pourrait-il se représenter l'Auteur même de cette promesse, et comment la langue pourrait-elle en parler dignement ?
3. Nous croyons également en Jésus-Christ, son Fils et Notre-Seigneur, Dieu vrai de vrai Dieu, Fils divin de Dieu son Père, sans qu'il y ait deux dieux. Car le Père et lui sont un (4); il l'insinuait d'ailleurs quand il disait à son peuple par la bouche de Moïse : « Ecoute Israël, aces préceptes de vie; Le Seigneur ton Dieu a n'est qu'un Dieu (5) ».
Si maintenant tu cherches à te représenter comment le Fils éternel est né avant tous les
1. I Cor. III, 11. — 2. Philip. II, 13. — 3. Rom. VIII, 24, 25. — 4. Jean, I, 30. — 5. Deut. VI, 4.
temps de son Père éternel, attends-toi à ce reproche d'un prophète : « Qui expliquera sa génération (1) ?» Tu ne saurais donc ni te figurer, ni expliquer comment un Dieu naît d'un. Dieu; il t'est seulement permis de le croire afin de pouvoir arriver au salut; aussi l'Apôtre dit-il: « Il faut, pour approcher de Dieu, croire qu'il est et qu'il récompense ceux qui le cherchent (2) »..Veux-tu savoir encore comment il est né après avoir daigné prendre un corps pour notre salut? Ecoute et crois qu'il est né de la Vierge Marie, par l'opération du Saint-Esprit. Et toutefois qui pourrait expliquer aussi cette seconde naissance elle-même? Qui pourrait en effet se représenter convenablement comment un Dieu a voulu naître pour sauver les hommes, comment une Vierge l'a conçu sans connaître aucun homme, comment elle l'a mis au monde sans corruption et comment elle est demeurée Vierge après être devenue Mère? Car il est bien vrai que Jésus-Christ Notre-Seigneur a daigné entrer dans le sein d'une Vierge, pénétrer sans aucune souillure dans le corps d'une femme, féconder sa Mère sans aucune altération, sortir de ses entrailles après s'être formé lui-même, et en les conservant dans toute leur pureté ; unissant ainsi, dans celle qu'il a daigné choisir pour Mère, les honneurs de la maternité à la sainteté de la virginité. Mais qui pourra concevoir, expliquer un tel mystère? Qui pourra donc expliquer aussi cette seconde naissance? Quel esprit en effet pourrait comprendre, quelle langue serait capable d'expliquer, non-seulement comment le Verbe était dès le principe sans que sa naissance eût jamais commencé ; mais encore comment ce Verbe s'est fait chair (3), choisissant une Vierge pour en faire sa Mère, et la rendant Mère pour la conserver Vierge; comment il est Fils de Dieu sans avoir été conçu par une Mère, et comment il est fils de l'homme sans, avoir été engendré par un Père; comment, en venant en elle, il apporte la fécondité à une femme, sans lui ôter son intégrité lorsqu'il la quitte ? Quelles merveilles l Qui peut en parler? Qui peut s'en taire ? Chose étonnante ! en effet. Nous.ne saurions parler et il ne nous est pas permis de nous taire; nous publions au dehors, et nous ne pouvons comprendre au dedans. Ah ! si nous ne pouvons parler d'un tel bienfait de Dieu, c'est que nous
1. Isaïe, LIII, 8. — 2. Héb. XI, 6. — 3. Jean, I, 1,14.
222
sommes trop petits pour en montrer la grandeur; et si nous nous centons contraints de l'en bénir, c'est que nous ne voulons point rester avec, l'ingratitude du silence. Grâce à Dieu, toutefois, puisque nous pouvons croire fidèlement ce que nous ne saurions dignement expliquer.
4. Ainsi nous croyons en Jésus-Christ, Notre-Seigneur, lequel est né, par l'opération du Saint-Esprit, de la Vierge Marie. Cette Vierge bienheureuse a effectivement conçu par la foi Celui qu'avec foi elle amis au monde. Lorsqu'un fils lui eût été promis, elle demanda comment il naîtrait d'elle, qui ne connaissait point son mari, attendu qu'elle ne savait point d'autre manière de concevoir et d'enfanter que par le rapprochement des sexes, non qu'elle l'eût expérimenté jamais, mais la nature le lui montrait souvent dans les autres femmes. L'ange alors lui répondit., : « L'Esprit-Saint descendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; c'est pourquoi ce qui naîtra saint de vous sera appelé le Fils de Dieu ». Et lorsque l'Ange eut ainsi parlé, pleine de foi et recevant le Christ dans son âme avant de le recevoir dans son sein . « Voici, dit-elle, la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole (1) ». Que sans le concours de l'homme je conçoive en restant Vierge ; que du Saint-Esprit et d'une Vierge naisse Celui en qui l'Église renaîtra vierge du. Saint-Esprit: Que ce Saint,. qui. naîtra d'une Mère sans avoir de père, se nomme le Fils de Dieu ; car c'est Celui qui est né de Dieu son Père sans avoir de mère, qui a dû se faire fils de l'homme, prendre un corps qui lui permette, à sa naissance, de sortir d'un sein fermé, et plus tard, à sa résurrection, d'entrer dans une demeure fermée également. Ces choses sont merveilleuses parce qu'elles sont divines ; ineffables, parce qu'elles sont incompréhensibles ; et si la bouche humaine ne peut les expliquer, c'est que le cœur de l'homme ne saurait les pénétrer.
Marie crut donc et ce qu'elle crut s'accomplit en elle. Croyons aussi afin de pouvoir en profiter nous-mêmes. Si merveilleuse que soit à son tour cette seconde naissance, songe, ô homme, à ce que ton Dieu, a fait pour toi, à ce que le Créateur a entrepris pour sa créature c'est Dieu qui tout en demeurant dans le sein
1. Luc, I, 34-48.
de Dieu, c'est l'Éternel qui tout en vivant avec l'Éternel; c'est le Fils qui tout en restant l'égal de son Père , n'a pas dédaigné de se revêtir d'une nature d'esclave, en faveur de ses esclaves, coupables et pécheurs. Ah ! ce n'est point ce que méritaient les hommes. Nos iniquités appelaient plutôt la. vengeance sur nos têtes; mais si Dieu y avait eu égard, qui serait resté debout? C'est donc pour ses esclaves impies et pécheurs que :le Seigneur a daigné se faire homme, naître du Saint-Esprit et de la Vierge Marie.
5. Semblera-t-il peu de chose que pour des hommes; pour des pécheurs, pour des coupables, pour des captifs et pour des esclaves; Dieu même, le Juste, l'Innocent, le Roi suprême, le Maître souverain, soit venu parmi nous revêtu d'un corps humain, se soit montré sur la terre et ait vécu parmi les mortels ? Mais, de plus, il a été crucifié, il est mort et a été enseveli. Ne le crois-tu tuas ? Demandes-tu à quelle époque ? Le voici : c'est sous Ponce-Pilate. Pour écarter de toi tout doute, au sujet même de l'époque, on a eu soin de te faire connaître dans ce Symbole le nom propre du juge. Crois donc bien que sous Ponce-Pilate : le Fils de Dieu a été crucifié et enseveli.
« Il n'y a point, dit-il, de charité plus grande que de donner sa vie pour ses amis (1) ». Est-ce absolument vrai ? Ne peut-on rien de plus ? Non, Jésus-Christ l'a dit. Toutefois, interrogeons l'Apôtre, il ne dédaignera point de nous répondre à son tour. « Le Christ, dit-il, est mort pour les impies ». Il ajoute : « Que nous étions ses ennemis, nous avons été conciliés avec Dieu par la mort de son Fils ». N'est-ce point dans le Christ une charité plus grande, attendu qu'il a donné sa vie, non pour des amis, mais pour ses ennemis? Quel n’est donc pas l'amour, quel n'est pas l'attachement de Dieu pour les hommes, puisqu'il affectionne les pécheurs jusqu'à mourir pour eux ! « Ce qui montre sa charité envers nous, dit aussi l'Apôtre, c'est que dans le temps où nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous (2) ». Crois-le aussi; toi, et pour assurer ton salut ne rougis pas de le confesser : « car on croit de coeur pour être justifié, et on confesse de bouche pour être sauvé (3) » Aussi, pour éloigner de toi l'hésitation et la confusion, dès que tu as commencé à croire
1. Jean, XV, 13. — 2. Rom. V, 6, 10, 8. — 3. Ib. X, 10.
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as reçu le signe de la croix sur le front, comme sur le siége de la pudeur. Pense à ton front, pour n'avoir pas peur de la langue d'autrui. « Celui qui aura rougi de moi devant les hommes, dit le Seigneur lui-même, le Fils de l'homme rougira de lui devant les anges de Dieu (1) ». N'aie donc pas honte de l'ignominie de cette croix dont Dieu même n'a pas hésité de se charger pour toi, et dis avec l'Apôtre : « Loin de moi la pensée de me glorifier, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (2)». Le même Apôtre te répondra encore : « J'ai estimé ne savoir parmi vous que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (3) ». Ah ! Celui qu'un peuple a attaché à là croix est maintenant fixé au coeur de tous les peuples.
6. Pour toi, qui que tu sois, qui préfères mettre ta gloire dans la puissance plutôt que dans l’humilité, console-toi, tressaille d'allégresse. Après avoir été, sous Ponce-Pilate, crucifié et enseveli, il est le troisième jour, ressuscité d'entre les morts. Tu doutes encore ? Tu crains encore ? Quand on te disait : Crois qu'il est né, crois qu'il a souffert, qu'il a été crucifié, mort et enseveli, tu croyais plus facilement, parce qu'il ne s'agissait .en quelque sorte que d'un homme ; maintenant qu'on ajoute : Le troisième jour il est ressuscité d'entre les morts, tu doutes, mon ami ? Je pourrais te donner beaucoup de preuves, en voici une seulement : Pense à Dieu, songe qu'il est tout-puissant, et ne doute plus. S'il a pu te former du néant, lorsque tu n'existais pas; pourquoi n'aurait-il pu ranimer au milieu des morts cette humanité qu'il avait prise ? Croyons donc, mes, frères ; il ne faut pas un long discours, quand il s'agit de la foi. Or, c'est cette foi seule qui sépare, qui distingue les chrétiens des autres hommes. Qu'il soit mort et qu'il ait été enseveli, c'est ce que croient aujourd'hui les païens mêmes, c'est ce que virent les Juifs alors ; mais ni les païens ni les Juifs n'admettent que le troisième jour il soit ressuscité d'entre les morts. C'est ainsi que cette résurrection d'entre les morts distingue notre. foi toute vivante de l'incrédulité morte. Aussi l'apôtre saint Paul écrivant, à Timothée lui dit : « Souviens-toi que Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts (4).». Croyons donc, mes frères, et espérons que s'accomplira en nous ce que nous voyons accompli
1. Marc, VIII, 38. — 2. Gal. VI, 14. — 3. I Cor. II, 2. — 4. II Tim. II, 8.
dans le Christ. C'est Dieu qui nous en a fait la promesse, et Dieu ne trompe point.
7. Après sa résurrection d'entre les morts, il est monté aux cieux et il est assis à la droite de Dieu le Père. Ici peut-être tu ne crois pas encore. Ecoute l'Apôtre : « Celui qui est descendu, dit-il, est Celui-là même qui est monté au-dessus de tous les cieux pour finir toutes choses (1) ». Ne crains-tu pas d'être châtié par Celui que tu refuses de croire ressuscité ? Carne, pas croire, c'est être déjà jugé (2). Il siège donc aujourd'hui; pour nous servir d'avocat, à la droite du Père, et c'est de là qu'il viendra juger les vivants et les morts. Croyons donc, afin qu'à la vie et à la mort nous soyons au Seigneur (3).
8. Croyons également au Saint-Esprit; car il est Dieu, puisqu'il est écrit : « L'Esprit est Dieu ». C'est par lui que nous recevons la rémission de nos péchés ; par lui que nous croyons à la résurrection de la chair; par lui que nous espérons l'éternelle vie.
Prenez garde toutefois de tomber dans l’erreur en calculant, de croire que j'ai nommé trois dieux en nommant un Dieu pour la troisième fois. Dans là Trinité, il n'y a qu'une seule nature divine; qu'une seule puissance, qu'une même vertu, qu'une seule majesté, qu'un seul nom adorable. C'est ce qu'enseignait à.ses disciples le Christ lui-même, lorsqu'il leur dit, après .sa résurrection d'entre les morts : «Allez, baptisez les nations », non pas aux noms, au pluriel, mais, au singulier, « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit (4) ». En croyant ainsi à la divine Trinité et à l'unité des trois personnes divines, prenez garde, mes biens-aimés, de vous laisser séduire et entraîner hors de la foi et de l'unité, de l’Eglise catholique. « Si on vous prêche l'Evangile autrement que vous l’avez entendu, qu'on soit anathème ». Vous voyez ici non pas moi, mais l'Apôtre qui a dit encore: « Que ce soit nous ou un ange qui vous prêche l'Evangile autrement que vous l'ayez ouï, anathème (5) ! »
9. Vous reconnaissez donc clairement, mes bien-aimés, que jusque, dans les paroles du Symbole, on a fait intervenir la sainte Église comme la sanction et le complément des articles de notre foi. Par conséquent fuyez de toutes vos forces ces séducteurs de tout genre
1. Ephés. IV, 10. — 2. Jean, III, 18. — 3. Rom. XIV, 8. — 4.
Jean, IV, 24. — 5. Matt.
XXVIII, 19. — 6. Gal. I, 9, 8
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dont les sectes et les noms se trouvent trop nombreux, pour qu'on puisse les énumérer. Nous avons encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n'êtes pas maintenant capables d'en supporter le poids (1). Il est une chose que je vous recommande d'obtenir par vos prières, c'est de détourner absolument l'esprit et l'oreille de celui qui n'est pas catholique, afin de pouvoir arriver à la rémission de vos péchés, à. la résurrection de la chair et à la vie éternelle, par le moyen de l'unique véritable et sainte Église catholique, où on apprend à connaître un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. A lui l'honneur et la gloire durant les siècles des siècles.
1. Jean, XVI, 12.
ANALYSE. — On sait que les Catéchumènes, c'est-à-dire ceux qui se disposaient à recevoir le baptême, étaient divisés en plusieurs classes. L'une de ces classes comprenait ceux que nous nommons ici Postulants , en latin Competentes . Ces Postulants étaient ceux qui demandaient à recevoir prochainement le baptême et dont l'instruction religieuse était ou paraissait suffisante. C'est à ces postulants que s'adresse ici saint Augustin, encore au début de son ministère sacerdotal, comme il le dit au commencement de son discours. Ce discours est consacré à leur donner plusieurs avis sur les dispositions avec lesquelles ils doivent se présenter au baptême, et on peut réduire ces dispositions au nombre de sept. Ils doivent donc : 1° renoncer au siècle pour ne s'attacher qu'à Dieu et à 1a vie, future 2° mortifier courageusement leurs passions; 3° lutter contre le démon auquel ils renoncent; 4° se confier à l'Église qui détermine l'époque de leur baptême ; 5° estimer considérable ment la vie nouvelle qui leur sera donnée ; 6° se préparer à en parcourir les degrés parla pratiqué de toutes les vertus et la fuite de tous les vices; 7° enfin s'attacher à Dieu invinciblement et recourir à lui dans tous leurs besoins avec une confiance que rien n'ébranle.
1. Il faut aider par la prière les débuts de notre ministère et le moment où vous commencez à être conçus dans le sein de la foi, pour être engendrés par la grâce, il faut obtenir que notre parole vous soit salutaire et que votre dessein devienne pour nous une source de consolations saintes. Si nous vous instruisons de vive voix, c'est à vous d'avancer en vertu ; si nous semons en vous les enseignements sacrés, c'est à vous de produire les oeuvres de la foi ; et tous; selon la vocation où Dieu nous a conviés, courons dans ses voies et ses sentiers, que nul ne regarde derrière. La Vérité même, qui, ne trompe et ne saurait tromper jamais, ne dit-elle pas expressément : « Nul ne sera propre au royaume des cieux, si mettant la main à la charrue il regarde derrière (1) ? » Or, c'est ce royaume que vous convoitez, c'est à lui que vous aspirez de toutes les forces de votre âme, comme l'indique votre nom même de postulants, competentes. Que signifie effectivement
1. Luc, IX, 62.
ce terme de competentes, sinon ceux qui postulent ensemble. De même qu'on dit condocentes, concurrentes, concidentes pour désigner ceux qui instruisent ensemble, qui courent et sont assis en même temps; ainsi le terme de compétentes ne s'applique qu'à ceux qui demandent, qui aspirent ensemble à un même but: Et quel est ce but unique auquel vous tendez, auquel vous voulez atteindre, sinon le but que proclame avec intrépidité ce grand coeur qui a foulé aux pieds les désirs charnels et triomphé des vaines terreurs du siècle. « Quand des armées camperaient autour de moi, s'écrie-t-il, mon coeur n'aurait pas de crainte; quand le signal du combat serait donné contre moi, je tressaillerais d'espérance ». Et pourquoi ? qu'a-t-il en vue ? Il l'exprime aussitôt: « J’ai demandé une grâce au Seigneur et je la lui demanderai encore; c'est d'habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie ». Mais quelle est la félicité de cette habitation, de cet heureux séjour ? Il le montre sans différer : « Pour contempler, (225) poursuit-il, les joies du Seigneur, pour être à l'abri dans son sanctuaire (1) ».
2. Voyez-vous, mes compagnons d'apprentissage, à quelle félicité divine vous parviendrez en rejetant les plaisirs du siècle ? Si vous méprisez le monde, vous n'aurez plus le cœur immonde, et vous verrez l'Auteur du monde, et par sa grâce vous triompherez du monde comme il en a triomphé. Oui, vous le vaincrez bientôt et vous le foulerez aux pieds, pourvu que vous comptiez, non pas sur vos forces, mais sur le secours miséricordieux du Seigneur. Ah ! ne vous dédaignez point, car on ne voit pas encore ce que vous serez; sachez seulement que quand Dieu se montrera vous lui serez semblables, et ce que vous devez être se verra alors. Sachez que vous le verrez, non point tel qu'il est venu parmi nous dans la plénitude des temps, mais tel qu'il était en nous créant et qu'il sera toujours (2). Dépouillez-vous du vieil homme et vous revêtez de l'homme nouveau (3). Le Seigneur veut faire un pacte avec vous. Vous avez vécu pour le siècle, en vous livrant à la chair et au sang et en portant l'image de l'homme terrestre. De même donc que vous avez porté l'image de cet homme sorti de terre, portez ainsi désormais l'image de Celui qui est descendu du ciel (4). « C'est parler humainement », car si le Verbe s'est fait chair, «c'est pour vous porter à faire maintenant servir vos membres d'instruments à la justice, comme auparavant vous faisiez de vos corps des instruments d'iniquité pour commettre le péché (5)». Pour vous donner la mort, votre ennemi s'armait contre vous de vos propres traits; pour vous donner la vie, il faut qu'à son tour votre défenseur trouve des armes dans vos membres. Le premier ne pourra vous nuire si vous vous arrachez à lui sans qu'il puisse vous retenir; et le second vous abandonnera justement si vos voeux, si voire volonté ne s'accorde pas avec la sienne.
3. Voici à quelle condition, à quel prix on propose à votre foi de vous vendre le royaume des cieux: regardez avec soin, amassez tous les biens de votre âme, réunissez, sans rien oublier, toutes les richesses de votre coeur. Et toutefois vous achetez gratuitement, si vous reconnaissez la grâce toute gratuite qui s'offre à vous. Vous ne déboursez rien, et vous
1. Ps. XXVI, 3, 4. — 2. I Jean, III, 2. — 3. Colos. III, 9, 10. — 4. I Cor. XV, 49. — 5. Rom. VI, 19.
acquérez beaucoup. Pourquoi vous avilir à vos propres yeux, quand le Créateur de tout l'univers et le vôtre vous estime à un si haut prix, que, pour vous, il fait couler chaque jour le sang adorable de son Fils unique? Or, vous ne vous avilirez point, si vous savez distinguer ce qui est précieux de ce qui est vil; si vous ne servez pas la créature moins le Créateur; si vous ne vous laissez point maîtriser par ce qui est au-dessous de vous, vous conservant ainsi purs de tout péché grave et mortel; si en recueillant la semence de la divine parole que maintenant même répand dans vos coeurs le laboureur céleste, vous ne la laissez point fouler aux pieds par les indignes qui passent dans le chemin, ni dessécher follement quand elle germe déjà, comme si elle n'avait trouvé que des pierres dans votre conscience endurcie, ni étouffer enfin au milieu des épines et du mouvement funeste de vos passions. En évitant avec horreur d'être stériles comme cette terre ingrate et vouée à la malédiction, vous rencontrerez un terrain riche et fertile où avec une joie immense vous représenterez au divin Semeur, qui vous aura en même temps arrosés, sa semence multipliée au centuple, ou bien, si vous ne pouvez aller jusque là, vous lui rendrez soixante pour un; il se contentera même de trente, si vous ne pouvez atteindre à soixante (2); puisque tous seront reçus dans les greniers célestes, admis à l'éternel repos. Ce pain céleste du bonheur sera formé du travail de tous les élus; et chacun des ouvriers qui travaillent loyalement à la vigne du Seigneur en recevra largement et s'en rassasiera avec joie. N'est-il pas vrai que Celui qui sème, qui fait pleuvoir, qui arrose et qui, tout à la fois, donne encore l'accroissement, fait briller partout sa gloire à l'aide de la prédication évangélique?
4. Approchez donc de lui avec un cœur brisé, car il est près de tous ceux qui se brisent le coeur; soyez humbles d'esprit et il vous sauvera (3). Approchez à l'envie pour être éclairés, car vous êtes encore au milieu des ténèbres, ces ténèbres vous pénètrent même. Vous serez alors lumière dans le Seigneur, lequel « éclaire tout homme venant en ce monde (4) ». Vous avez l'esprit du siècle, reformez-vous sur l'Esprit de Dieu. Prenez enfin à dégoût la captivité de Babylone. Voici Jérusalem, voici
1. Ps. XVIII, 14. — 2. Matt. XIII, 1-23. — 3. Ps. XXXIII, 19. — 4. Jean, I, 9.
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votre céleste mère qui vient à votre rencontre; elle vous invite avec joie, elle vous presse de rechercher la vie, et d'aimer à voir ces jours heureux que vous n'avez pas eus encore et que jamais vous n'aurez dans ce siècle. Là, en effet, vos jours s'en allaient comme la fumée, car ils ne peuvent augmenter sans diminuer, croître sans décroître, ni monter sans s'évanouir. Vous qui avez vécu dans le péché durant des années si multipliées et si malheureuses, aspirez à vivre en Dieu, non pas durant de longues années, puisqu'après tout elles auront un terme et qu'elles courent toutes pour s'anéantir dans l'ombre de la mort, mais durant les années heureuses qui ne se séparent point parce qu'elles sont éclairées par la Vérité même et qu'on y jouit de la vie qui ne s'épuise point. Là, vous n'éprouverez ni faim, ni soif, ni fatigue, parce que la foi sera votre nourriture et la sagesse votre breuvage. Car, si par la foi, maintenant, vous bénissez le Seigneur au sein de son Eglise, en le contemplant alors face à face, vous vous abreuverez abondamment aux fontaines d'Israël.
5. En attendant, toutefois, que vos larmes vous servent de pain la nuit et le jour dans ce pèlerinage, pendant que chaque jour on vous demande : Où est votre Dieu (1) ? sans que vous puissiez montrer à ces hommes charnels ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce que n'a point pressenti le coeur de l'homme (2); gardez-vous de déchoir jusqu'au moment où vous arriverez, où vous vous montrerez en présence de votre Dieu; car il viendra lui-même accomplir ces promesses, lui qui spontanément s'est fait votre débiteur, lui qui n'a rien emprunté à personne et qui a daigné s'obliger à vous devoir. C'est nous qui lui devions, et nos dettes égalaient nos péchés. Lui est venu sans rien devoir, puisqu'il n'avait pas fait le mal; il nous a trouvé sous le poids d'une créance ruineuse et coupable, et rendant ce qu'il n'avait pas dérobé, il nous a déchargés dans sa miséricorde d'une dette éternelle. Nous avions commis la faute et nous ne pouvions qu'en attendre le châtiment; lui, saris être complice de cette faute, a voulu en porter la peine et nous remettre ainsi la peine avec la faute. C'est lui effectivement qui délivrera de leurs dettes et
1 Ps. XLI, 4. — 2. I Cor. II, 9.
de leurs iniquités les âmes de ceux qui croies et qui disent du fond du coeur, chacun particulier : « Je compte voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants (1) ». Or; cette terre, il faut y aspirer, non pas d'un manière morte et toute terrestre, mais avec un coeur céleste en quelque sorte et tout vivant. Aussi est-ce d'elle que parle en chantant avec allégresse dans un autre psaume, un coeur tout épris d'amour pour elle: « Vous êtes mon espoir, mon partage dans la terre des vivants (2) ».
On marche à sa conquête, lorsque sur cette terre on mortifie vigoureusement ses membres, non pas les membres dont la réunion forme le corps humain, mais les membres qui malheureusement affaiblissent l’énergie de l'âme. Ce sont ceux que fait connaître clairement et que nomme l'apôtre saint Paul, et vase d'élection, quand il dit: « Mortifiez vos membres qui sont sur la terre, la fornication, l'impureté, le trouble, la convoitise coupable et l'avarice qui est une idolâtrie (3) ». Voilà ce que vous devez mortifier sur cette terre de mourants, si vous désirez vivre sur cette autre terre, la terre des vivants. Devenez ainsi les membres du Christ, mais non pour prendre ces membres et en faire les membres d'une prostituée. Est-il en effet prostituée plus ignominieuse et plus vile que la fornication, nommée en premier lieu, et que l'avarice en dernier? C'est avec raison que cette avarice est traitée d'idolâtrie, car il faut éviter non-seulement la dissolution du corps mais encore la perte du sentiment dans l'âme pour ne pas tomber sous la menace du chaste Epoux, du juge sévère, à qui il est dit: « Vous avez fait périr quiconque se prostitue loin de vous ». Ah ! qu'il est bien mieux, qu'il bien plus avantageux pour chacun de vous lui crier avec un coeur chaste: « Mon bonheur est de m'attacher à Dieu (4) ». Cet attachement intime est produit par l'amour dont il est dit également: « Aimez sans dissimulation, abhorrant le mal et vous unissant au bien (5) ».
6. Voilà, voilà l'arène où vous devez combattre à la lutte, poursuivre à la course, frapper au pugilat. Voulez-vous étouffer dans vos bras cet ennemi funeste qui lutte contre votre foi ? Foulez aux pieds le mal, embrassez le bien. Voulez-vous atteindre à la course? Fuyez l'iniquité,
1. Ps. LXXI, 14; XXVI, 13. — 2. Ps. CXLI, 6. — 3. Col. III, 5. — 4. Ps. LXXII, 27, 28. — 5. Rom. XII, 9.
227
poursuivez la justice. Voulez-vous, non pas frapper l'air avec le poing, mais abattre vigoureusement votre adversaire? Châtiez votre corps et le réduisez en servitude, en vous abstenant de tout et en combattant loyalement; pour recevoir en triomphe la récompense céleste et la couronne qui ne se flétrit point.
Ce que nous faisons en vous en adjurant au nom de votre Rédempteur, achevez-le en examinant et en secouant votre coeur. C'est en priant Dieu et en maudissant le vieil ennemi que flous résistons à ses desseins perfides; pour vous, employez avec persévérance la contrition et les désirs du coeur pour vous arracher à la puissance des ténèbres, et pour parvenir au royaume où brille la gloire de Dieu. Telle est, pour le moment, votre oeuvre, telle votre application. Nous jetons sur cet esprit coupable les anathèmes que méritent ses oeuvres perverses; livrez-lui plutôt un glorieux combat en vous éloignant de lui et en le reniant comme le veut la religion. Il faut abattre, enchaîner et bannir cet ennemi de Dieu, de vous et surtout de lui-même; car si sa haine s'élève avec insolence contre Dieu et contre vous avec rage, â lui elle est fatale. Qu'il soit partout altéré de sang, qu'il tende des piéges, qu'il aiguise toutes les langues perfides qui lui obéissent, rejetez de vos coeurs son venin en invoquant le nom du Sauveur.
7. Bientôt va ressortir, bientôt va être mis à nu tout ce qu'il se proposait par ses inspirations criminelles, par ses honteux appas. A bas les chaînes tyranniques par lesquelles il vous retenait captifs; à bas le joug qu'il faisait peser cruellement sur vous, et qui va être replacé sur sa tête ; seulement, pour obtenir votre délivrance, donnez votre assentiment à votre Rédempteur , et confiez-vous en lui. Assemblée du peuple nouveau, peuple naissant qu'a formé le Seigneur, aide à ton enfantement et ne deviens pas un avorton misérable. Vois le sein de ta mère, la sainte Eglise, vois comme elle travaille et gémit pour te mettre au jour, pour te produire à la lumière de la foi. Ah! prenez garde d'imprimer par votre impatience de trop fortes secousses aux entrailles maternelles et de rendre plus étroite la porte par où vous devez passer à la vie. Loue ton Dieu, peuple naissant, loue ton Seigneur, loue-le, toi que Dieu crée. Loue-le parce qu'il te donne du lait ; loue-le parce qu'il te nourrit, et puisqu'il te donne des aliments célestes, avance en sagesse et en âge. N'a-t-il pas connu ces progrès dans sa croissance temporelle Celui qui ne meurt pas quand le temps lui manque, et qui ne grandit pas quand il s'allonge, attendu qu'il a banni de son éternité toute fin et toute espèce de temps ? « Gardez-vous, comme le disait à son élève un bienveillant précepteur, de devenir enfants par l'intelligence ; mais soyez petits enfants en malice et hommes faits en intelligence (1) ». Postulants, grandissez avec ardeur en Jésus-Christ, afin d'atteindre dans la jeunesse les proportions de l'homme parfait. Par vos progrès dans la sagesse, faites, comme il est écrit, la joie de votre père, et abstenez-vous d'être, par votre relâchement, la tristesse de votre mère (2).
8. Aimez ce que vous devez être; car vous devez être les fils de Dieu, ses fils adoptifs incomparable privilège qui vous sera accordé gratuitement et dont vous jouirez d'autant plus amplement que vous montrerez plus de gratitude à Celui qui en est la source. Courez donc à lui, car il sait ceux qui lui appartiennent, et il ne dédaignera pas de vous voir au nombre de ces derniers, si en invoquant son nom vous renoncez à toute injustice (3). Les parents que vous avez ou que vous aviez dans le monde, vous ont engendrés pour le travail, pour la souffrance et pour la mort; mais comme, heureusement orphelins, chacun de vous peut dire : « Mon père et ma mère m'ont abandonné (4) » ; ô chrétien, reconnais pour Père Celui qui en leur absence te recueille quand tu quittes le sein de ta mère et à qui disait fidèlement un de ses enfants fidèles : « Du sein de ma mère, vous êtes mon appui (5) ». Ce Père est Dieu même, et l'Eglise est cette mère.
Que la vie qu'ils vous donnent est différente de la vie que vous avez reçue de vos premiers parents ! Ce n'est pas en effet pour le travail, pour la misère, pour les pleurs, pour la mort qu'ils vous enfantent ; mais pour l'aisance, pour la félicité, pour la joie, pour la vie. La naissance que donnent les uns est digne de lamies, celle qui vient des autres est digne d'ambition. Par suite de l'ancien péché les premiers nous engendrent pour la peine éternelle; les seconds nous régénèrent pour abolir et la peine et la faute. Ainsi sont régénérés
1. I Cor. XIV, 20. — 2. Prov. X, 1 ; XV, 20. — 3. II Tim. II, 19. — 4. Ps. XXVI, 31. — 5. Ps. XXI, 11.
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ceux qui cherchent Dieu, ceux qui aspirent à voir la face du Dieu de Jacob (1) ». Cherchez ce bonheur avec humilité, car en le trouvant vous parviendrez à une grandeur qui n'expose à aucun danger.
L'enfance consistera pour vous dans l'innocence, le premier âge dans le respect, l'adolescence dans la patience, la jeunesse dans la force, l'âge mûr dans le mérite, et votre vieillesse ne sera autre chose qu'une sereine et sage intelligence. En traversant ces parties ou plutôt ces degrés de la vie tu n'as point à changer de place , tu te renouvelles en occupant toujours la même. On ne voit point le second âge pousser le premier pour lui succéder, le troisième se lever pour abattre le second, ni naître le quatrième pour donner la mort au troisième ; le cinquième ne porte point envie au quatrième pour pouvoir subsister, et te sixième n'ensevelira point le cinquième. Quoique tous ces âges n'arrivent pas en même temps, rien n'empêche qu'ils demeurent tous en paix dans une âme pieuse et justifiée, et c'est ainsi qu'ils te conduiront au septième, c'est-à-dire au repos et à la paix éternelle. Délivré jusqu'à six fois des misères de l'âge funeste, au septième âge, est-il écrit, le mal ne pourra plus t'atteindre (2). Comment attaquerait-il , puisqu'il n'existera plus ? et comment triompherait-il , puisqu'il n'osera même pas se montrer? Alors donc on jouira d'une immortalité paisible et d'une paix immortelle.
9. Et d'où viendra cette félicité, sinon du changement imprimé par la droite du TrèsHaut, du Très-Haut qui bénira tes fils dans ton enceinte et qui te donnera la paix pour frontières (3) ? Soyez donc remplis d'ardeur pour l'obtenir, vous qui êtes à la fois unis et séparés, unis aux bons et séparés des méchants, élus, bien-aimés, prédestinés, appelés, mais qui avez besoin d'acquérir encore la sainteté et la gloire ; croissez, grandissez, vieillissez dans la foi et dans la maturité des forces ; il n'est pas question ici de l'affaiblissement du corps, mais d'une vieillesse pleine de vigueur, et annoncez en paix les oeuvres du Seigneur qui a fait pour vous de grandes choses, qui est tout-puissant, dont le nom est grand et dont la sagesse est incommensurable. Vous cherchez la vie ? Courez à Celui qui en est la
1. Ps. XXIII, 6. — 2. Job. V, 19. — 3. Ps. CXLVII, 14.
source, et après avoir dissipé les ténèbres pro. duites par la fumée de vos passions, vous contemplerez la lumière à la lumière du Fils unique du Père, de votre Rédempteur plein de clémence, du brillant soleil de justice. Vous cherchez le salut ? Espérez en Celui qui sauve ceux qui se confient en lui (1). Il vous faut de l'ivresse et des délices ? Il ne vous les refusera même pas ; seulement venez et adorez, prosternez-vous et gémissez devant Celui qui vous a créés (2) ; c'est ainsi qu'il vous enivrera de l'abondance de sa maison, et qu'il vous abreuvera au torrent de ses délices (3).
10. Mais prenez garde que le pied du superbe ne vous heurte; ayez soin que la main des pécheurs ne vous ébranle pas (4). Pour échapper au premier malheur, priez Dieu de vous purifier de vos péchés secrets; et pour n'être ni renversés ni abattus par le second, demandez d'être préservés de la malice des étrangers (5); âmes tombées, levez-vous; levez-vous pour vous tenir debout; tenez-vous debout pour résister ; et résistez avec persévérance. Au lieu de porter le fardeau plus longtemps, rompez leurs chaînes et secouez leur joug (6), et ne vous laissez plus imposer de servitude. « Le Seigneur est proche, ne vous inquiétez de rien (7)». Mangez maintenant le pain de la douleur ; viendra le moment où après avoir mangé ce pain de douleur vous recevrez en partage le pain de la joie. Mais pour mériter l'un il faut d'abord manger l'autre avec patience. C'est en te détournant et en t'éloignant de Dieu que tu as mérité ce pain de larmes; reviens avec componction sur tes pas et te rapproche de ton Seigneur. A qui revient à lui avec componction, il est prêt à donner de nouveau le pain de la joie ; mais n'use pas de dissimulation et ne diffère pas dans ta misère de demander avec larmes pardon de ta fuite, Au milieu d'afflictions si multipliées, revêtez vous du cilice et par le jeûne humiliez vos âmes. L'humilité recouvre ce qu'a perdu l'orgueil. Il est vrai pourtant, au moment de votre examen, quand au nom tout-puissant et redoutable de l'auguste Trinité, des imprécations méritées étaient lancées sur ce transfuge qui entraîne à la fuite et à la désertion, vous n'étiez pas couverts du cilice : mais vos pieds marchaient en quelque sorte sur lui.
11. Il faut en effet fouler aux pieds les vices,
1. Ps. XVI, 7. — 2. Ps. XCIV, 6. — 3. Ps. XXXV, 9. — 4. Ib. 12. — 5. Ps. XVIII, 13, 14. — 6. Ps. II, 3. — 7. Philip. IV, 5, 6.
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dont les peaux de chèvres sont le symbole mettre en lambeaux ces vêtements des boucs de la gauche. Comme de lui-même le Père des miséricordes viendra à votre rencontre, vous rendant votre robe première, se hâtant même de faire immoler le veau gras afin de repousser la faim funeste qui vous mène à la mort (1) ! Vous mangerez sa chair et vous boirez son sang, ce sang dont l'effusion efface nos péchés, acquitte nos dettes et fait disparaître nos souillures. Mangez en esprit de pauvreté, et vous serez rassasiés, et vous aussi vous pourrez compter au nombre de ceux dont il est dit: « Les pauvres mangeront et ils seront rassasiés (2) ». Ainsi rassasiés heureusement par lui, vantez son pain et publiez sa gloire ; courez à lui et renoncez au passé. N'est-ce pas lui en effet qui rappelle ceux qui s'éloignent, qui poursuit les fuyards, qui retrouve ceux qui sont perdus, qui humilie les superbes, qui nourrit les affamés, qui délivre les captifs , qui éclaire les aveugles, qui purifie les impurs, qui délasse les fatigués, qui ressuscite les morts et qui arraché aux esprits du mal ceux qu'ils ont saisis et qu'ils retiennent dans les fers? Mais nous avons constaté que vous n'êtes point sous l'empire de ces esprits: donc, en vous félicitant, nous vous engageons à conserver dans vos coeurs l'exemption du mal que nous avons vue dans vos corps.
1. Luc, XV,
11-32. — 2. Ps. XXI, 27.
ANALYSE. — Jésus-Christ, comme homme, demande à son Père de nous placer au ciel avec lui. Mais pour arriver à cet heureux séjour, il faut pratiquer le bien sur cette terre de souffrances. Les jours de pénitence sont l'emblème de cette vie, comme la jours de réjouissance figurent les joies de l'autre monde.
1. Le Christ Notre-Seigneur nous exauce avec son Père; pour nous cependant il a daigné prier son Père. Est-il rien de plus sûr que notre bonheur, quand il est demandé par Celui qui le donne? Car Jésus-Christ est en même temps Dieu et homme; il prie comme homme, et comme Dieu il donne ce qu'il demande. S'il attribue au Père tout ce que vous; devez conserver de lui, c'est que le Père ne procède pas de lui, mais lui du Père. Il rapporte tout à la source dont il émane, quoique en émanant d'elle il soit source aussi, puisqu'il est la source de la vie. C'est donc une source produite par une source. Oui, le Père qui est une source produit une source; mais il en est de ces deux sources comme du Père et du Fils qui ne sont qu'un seul Dieu. Le Père toutefois n'est pas le Fils, le Fils n'est pas le Père et l'Esprit du Père et du Fils n'est ni le Père ni le Fils; mais le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul Dieu. Appuyez-vous sur cette unité pour ne pas tomber en désunissant.
2. Vous avez vu ce que demandait le Sauveur, ou plutôt ce qu'il voulait. Il disait donc : « Je veux, mon Père, que là où je suis soient aussi ceux que vous m'avez donnés ». Oui, « je veux que là où je suis ils soient aussi avec moi ». Oh ! l'heureux séjour ! Oh ! l'inattaquable patrie ! Elle n'a ni ennemi ni épidémie à redouter. Nous y vivrons tranquilles, sans chercher à en sortir; nous ne trouverions point de plus sûr asile. Sur quelque lieu que se fixe ton choix ici-bas, sur la terre, c'est pour craindre, ce n'est point pour y être en sûreté. Ainsi donc, pendant que tu occupes
1. Jean, XVII, 24.
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cette résidence du mal, en d'autres termes, pendant que tu es dans ce siècle, dans cette vie pleine de tentations, de morts, de gémissements et de terreurs, dans ce monde réellement mauvais, fais choix d'une autre contrée pour y porter ton domicile. Mais tu ne saurais le transporter au séjour du bien, si tu n'as fait du bien dans ce pays du mal. Quelle résidence que cette autre où personne ne souffre de la faim? Mais pour habiter cette heureuse patrie où la faim est inconnue; dans la patrie malheureuse où nous sommes partage ton pain avec celui qui a faim. Là nul n'est étranger, chacun est dans son pays. Veux-tu donc habiter ce séjour heureux où il n'y a point d'étranger? dans ce séjour malheureux ouvre ta porte à celui qui est sans asile. Donne l'hospitalité, dans ce pays du malheur, à l'étranger, afin d'être admis toi-même sur la terre fortunée où tu ne pourras la recevoir. Sur cette terre bénie, personne n'est sans vêtement, il n'y a ni froid ni chaleur excessifs; à quoi bon des habitations et des vêtements. Au lieu d'habitation on y trouve la protection divine; on y trouve l'abri dont il est dit : « Je me réfugierai à l'ombre de vos ailes (1) ». Ici donc reçois dans ta demeure celui qui n'en a pas, et tu pourras parvenir au lieu fortuné où tu trouveras un abri qu'il ne te faudra point restaurer, attendu que la pluie ne saurait le détériorer. Là jaillit perpétuellement la fontaine de vérité; eau féconde qui répand la joie et non l'humidité, source de véritable vie. Que voir en effet dans ces mots : « En vous est la fontaine de vie (2) »; sinon ceux-ci : « Le Verbe était en Dieu (3)? »
3. Ainsi donc, mes bien-aimés, faites le bien dans ce séjour du mal, afin de parvenir au séjour heureux dont nous parle en ces termes Celui qui nous le prépare : «Je veux que là où
1. Ps. LVI, 2. — 2. Ps. XXXV,10. — 3. Jean, I, 14.
je suis ils soient aussi avec moi». Il est monté pour nous le préparer, afin que le trouvant prêt nous y entrions sans crainte. C'est lui qui l'a préparé; demeurez donc en lui. Le Christ serait-il pour toi une demeure trop étroite? Craindrais-tu encore sa passion? Mais il est ressuscité d'entre les morts, et il ne meurt plus, et la mort n'aura plus sur lui d'empire (1). Ce siècle est à la fois le séjour et le temps du mal. Faisons le bien dans ce séjour du mal, conduisons-nous bien dans ce temps du mal; ce séjour et ce temps passeront pour faire place à l'éternelle habitation et aux jours éternels du bien, lesquels ne seront qu'un seul jour. Pourquoi disons-nous ici des jours mauvais ? Parce que l'un passe pour être rem. placé par un autre. Aujourd'hui passe pour être remplacé par demain, comme hier a passé pour être remplacé par aujourd'hui. Mais où rien ne passe on ne compte qu'un jour. Ce jour est aussi et le Christ et son Père, avec cette distinction que le Père est un jour qui ne vient d'aucun jour, tandis que le Fils est un jour venu d'un jour.
Ainsi donc Jésus-Christ Notre-Seigneur, par sa passion, nous prêche les fatigues et les accablements de ce siècle; il nous prêche, par sa résurrection, la vie éternelle et bienheureuse du siècle futur. Souffrons le présent,, ayons confiance dans l'avenir. Aussi le temps; actuel que nous passons dans le jeûne et dans des observances propres à nous inspirer la contrition, est-il l'emblème des fatigues du siècle présent; comme les jours qui se préparent sont l'emblème du siècle futur, où nous ne sommes pas encore. Hélas ! oui, ils en sont l'emblème, car nous ne le tenons pas. La tristesse doit durer en effet jusqu'à la passion; après la résurrection, les chants de louanges
1. Rom. VI, 9.
231
ANALYSE. —Tout ayant été permis volontairement par Jésus-Christ dans sa passion, ce n'est pas sans des raisons mystérieuses qu'il a porté sa croix, qu'il a été crucifié sur le Calvaire, avec deux larrons à ses côtés, avec le titre de Roi des Juifs gravé au-dessus de sa croix, gravé en trois langues; ce n'est pas sans raison non plus que Pilate a refusé de modifier ce titre, que les habits du Sauveur ont été partagés en quatre , que sa robe a été tirée au sort et sa mère recommandée à saint Jean ; que du vinaigre lui a été présenté au bout d'une éponge, qu'il est mort en parlant et en inclinant la tête, que les jambes furent rompues aux larrons et non pas à lui, que le sang et l'eau coulèrent de son côté, qu'enfin il fut enseveli par Joseph et Nicodème. Raisons mystérieuses de cas quatorze circonstances.
1. On lit solennellement et solennellement on honore la passion de Celui dont le sang a effacé nos péchés, afin que ce culte annuel ranime plus vivement nos souvenirs et que le concours même. des populations jette plus d'éclat sur notre foi. Cette solennité exige donc que nous vous adressions sur la passion du Seigneur le discours qu'il lui plait de nous inspirer. C'est sans doute afin de nous aider à faire notre salut et à traverser utilement cette vie, que le Seigneur a daigné nous.donner un grand exemple de patience en souffrant ce qu'il a souffert de la part de ses ennemis, et afin de nous disposer à souffrir, s'il le voulait, de semblables douleurs pour l'honneur de l'Evangile. Cependant comme il n'y a pas eu de contrainte et que tout a été volontaire dans ce qu'il a enduré en sa chair mortelle, on croit avec raison que dans les circonstances de sa passion dont il a fait consigner le récit dans l'Evangile, il a voulu encore indiquer autre chose.
2. D'abord, si après avoir été condamné à être crucifié, il a porté lui-même sa croix (2), c'était pour nous apprendre à vivre dans la réserve et pour nous montrer, en marchant en avant, ce que doit faire quiconque veut le suivre. Du reste il s'en est expliqué formellement. «Si quelqu'un m'aime, dit-il, qu'il a prenne sa croix et me suive (3) ». Or, c'est en quelque sorte porter sa croix que de bien gouverner cette nature mortelle.
3. S’il a été crucifié sur le Calvaire (4), c'était
1. Jean, XIX, 17-42. — 2. Jean , XIX , 17. — 3. Matt. XVI , 24. — 4. Jean, XIX, 17-18
pour indiquer que par sa passion il remettait tous ces péchés dont il est écrit dans un psaume : « Le nombre de mes iniquités s'est élevé au-dessus des cheveux de ma tête (1)».
4. Il eut à ses côtés deux hommes crucifiés avec lui (2) ; c'était pour montrer que des souffrances attendent et ceux qui sont à sa droite, et ceux qui sont à sa gauche; ceux qui sont à sa droite et desquels il dit : « Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice (3) » ; ceux qui sont à sa gauche et dont il est écrit : « Quand je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien (4) ».
5. En permettant qu'on plaçât au-dessus de sa croix le titre où il était désigné comme « Roi des Juifs (5), il voulait montrer que même en le mettant à mort les Juifs ne pouvaient empêcher qu'il fût leur Roi : aussi viendra-t-il avec une grande gloire et une puissance souveraine leur rendre selon leurs pauvres; et c'est pourquoi il est écrit dans un psaume : « Pour moi, il m'a établi Roi sur Sion, sa montagne sainte (6) ».
6. Ce titre fut écrit en trois langues, en hébreu, en grec et en latin (7) ; c'était pour signifier qu'il régnerait non-seulement sur les Juifs mars encore sur les Gentils. Aussi après ces mots qui désignent sa domination sur les Juifs : « Pour moi, j'ai été établi Roi sur Sion, sa montagne sainte » ; il ajoute aussitôt, pour parler de son empire sur les Grecs et sur les Latins : « Le Seigneur m'a dit : Vous êtes
1. Ps. XXXIX, 13. — 2. Jean, XIX, 18. — 3.Matt. V, 10. — 4. I Cor. XIII, 3. — 5. Jean, XIX, 19. — 6. Ps. II, 6. — 7. Ib. 20.
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mon Fils, je vous ai engendré aujourd'hui; demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour héritage et pour domaine jusqu'aux extrémités de l'univers (1) ». Ce n'est pas que les Gentils ne parlent que grec et latin ; c'est que ces deux langues l'emportent sur les autres : la langue grecque, à cause de sa littérature; la langue latine, à cause de l'habileté politique des Romains. Les trois langues annonçaient donc que toute la gentilité se soumettrait à porter le joug du Christ. Le titre néanmoins ne portait pas Roi des Gentils, mais Roi des Juifs : c'était afin de rappeler par ce nom propre l'origine même de la race chrétienne. « La loi viendra de Sion, est-il écrit, et de Jérusalem la parole du Seigneur (2) ». Quels sont d'ailleurs ceux qui disent avec un psaume : « Il nous a assujetti les peuples, il a mis à nos pieds les Gentils (3) » ; sinon ceux dont parle ainsi l'Apôtre : « Si les Gentils sont entrés en partage de leurs biens spirituels, ils doivent leur faire part à leur tour de leurs biens temporels (4) ? »
7. Quand les princes des Juifs demandèrent à Pilate de ne pas mettre, dans un sens absolu, qu'il était Roi des Juifs, mais d'écrire seulement qu'il prétendait l'être (5) ; Pilate fut appelé à figurer comment l'olivier sauvage serait greffé sur lés rameaux rompus; car Pilate appartenait à la gentilité et il écrivait alors la profession de foi de ces mêmes Gentils dont Notre-Seigneur avait dit lui-même: « Le royaume de Dieu vous sera enlevé et a donné à une nation fidèle à la justice (6) ». Il ne s'ensuit pas néanmoins que le Sauveur ne soit pas le Roi des Juifs. N'est-ce pas la racine qui porte la greffe sauvage et non cette greffe qui porte la racine? Par suite de leur infidélité, ces rameaux sans doute se sont détachés du tronc; mais il n'en faut pas conclure que Dieu ait repoussé le peuple prédestiné par lui. « Moi aussi, dit saint Paul, je suis Israélite (7) ». De plus, quoique les fils du royaume se jettent dans les ténèbres pour n'avoir pas voulu que le Fils de Dieu régnât sur eux, beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident pour prendre place au banquet, non pas avec Platon et Cicéron, mais avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux (8).
1. Ps. II, 6, 7. — 2. Isaïe, II, 3. — 3. Ps. XLVI, 4. — 4. Rom. XV, 27. — 5. Jean, XIX, 21. — 6. Matt. XXI, 43. — 7. Rom. XI, 1, 2, 17. — 8. Matt. VIII, 11.
Pilate aussi écrivit Roi des Juifs, et non pas Roi des Grecs et des Latins, quoiqu'il dût régner sur les Gentils ; et ce qu'il écrivit, il l'écrivit sans consentir à le changer malgré les réclamations de ces infidèles (1) : c'est que bien longtemps auparavant il lui avait été dit au livre des psaumes : « N'altère point le titre, tel qu'il est écrit (2) ». C'est donc au Roi des Juifs que croient tous les Gentils; il règne sur toute la gentilité, mais comme Roi des Juifs. Telle a donc été la sève de cette racine, qu'elle a pu communiquer sa nature au sauvageon greffé sur elle, sans que ce sauvageon ait pu lui ôter son nom d'olivier véritable.
8. Si les soldats s'approprièrent ses vêtements, après en avoir fait quatre parts (3); c'est que ses sacrements devaient se répandre dans les quatre parties du monde.
9. S'ils tirèrent au sort, au lieu de la partager entre eux, sa tunique sans couture et d'un seul tissu, depuis le haut jusqu'en bas (4), ce fut pour démontrer clairement que tous, gons ou méchants, peuvent recevoir sans doute les sacrements extérieurs , qui sont comme les vêtements du Christ; mais que cette foi pure qui produit la perfection de l'unité et qui la produit par la charité qu'a répandue dans nos coeurs le Saint-Esprit qui nous a été donné (5), n'est pas le partage de tous, mais un don spécial, fait comme au hasard, par la grâce secrète de Dieu. Voilà pourquoi Pierre dit à Simon, qui avait reçu le baptême, mais non pas cette grâce : « Il n'y a pour toi ni a part, ni sort dans cette foi (6) ».
10. Du haut de la croix il reconnut sa Mère et la recommanda au disciple bien-aimé (7); c'était , au moment où il mourait comme homme, montrer à propos des sentiments humains; et ce moment n'était pas encore arrivé, quand sur le point de changer l'eau en vin, il avait dit à cette même Mère : « Que nous importe, à moi et à vous ? Mon heure n'est pas encore venue (8) ». Aussi n'avait-il pas puisé dans Marie ce qui appartenait à sa divinité, comme en elle il avait puisé ce qui était suspendu à la croix.
11. S'il dit : « J'ai soif », c'est qu'il avait soif de la foi de son peuple; mais comme «en venant chez lui il n'a pas été reçu par les
1. Jean, XIX, 22. — 2. Ps. LVI, 1 ; LVII, 2. — 3. Jean, XIX, 23. — 4. Ib 23, 24. — 5. Rom. V, 5. — 6. Act. VIII, 21. — 7. Jean, XIX, 26, 27. — 8. Ib. II, 4.
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siens (1) », au lieu du doux breuvage de la foi, ceux-ci lui présentèrent un vinaigre perfide, et le lui présentèrent avec une éponge. Ne ressemblaient-ils pas eux-mêmes à cette éponge, étant, comme elle, enflés sans avoir rien de solide, et, comme elle encore, ne s'ouvrant pas en droite ligne pour professer la foi, mais cachant de noirs desseins dans leurs coeurs aux replis tortueux? Cette éponge était elle-même entourée d'hysope ; humble plante dont les racines vigoureuses s'attachent, diton, fortement à la pierre. C'est qu'il y avait parmi ce peuple des âmes pour qui ce crime devait être un sujet d'humiliation et de repentir. Le Sauveur les connaissait, en acceptant l'hysope avec le vinaigre ; aussi pria-t-il pour elles, au rapport d'un autre Evangéliste, lorsqu'il dit sur la croix : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (2) ».
12. En disant: « Tout est consommé, et en rendant l'esprit après avoir incliné la tête (3) », il montra que sa mort n'était pas forcée, mais volontaire, puisqu'il attendait l'accomplissement de tout ce qu'avaient prédit les prophètes relativement à lui. On sait qu'une autre circonstance était prédite aussi dans ces mots: « Et dans ma soif ils m'ont donné à boire du vinaigre (4) ». Ainsi montrait-il qu'il possédait, comme il l'avait affirmé lui-même, « le pouvoir de déposer sa vie (5) ». De plus il rendit l'esprit avec humilité, c'est-à-dire en baissant la tête, parce qu'il devait le reprendre en relevant la tête à sa résurrection.
1. Jean, I, 11. — 2. Luc, XVIII, 34. — 3. Jean, XIX, 30. — 4. Ps. LXVIII, 22. — 5. Jean, X, 18.
Cette mort et cette inclination de tête indiquaient donc en lui une grande puissance ; c'est ce qu'annonçait déjà le patriarche Jacob en bénissant Juda. « Tu es monté, lui dit-il, en t'abaissant; tu t'es endormi comme un lion (1) » ; c'est que Jésus-Christ devait s'élever en mourant, c'est qu'il avait alors la puissance du lion.
13. Pourquoi les jambes furent-elles rompues aux deux larrons et non pas à lui, qu'on trouva mort ? L'Evangile même l'explique. C'était une preuve qu'au sens prophétique il était bien question de lui dans la Pâque des Juifs, où il était défendu de rompre les os de la victime.
14. Le sang et l'eau qui de son côté, ouvert par une lance, coulèrent à terre, désignent sans aucun doute les sacrements qui servent à former l'Eglise. C'est ainsi qu'Eve fut formée du côté d'Adam endormi, qui figurait le second Adam.
15. Joseph et Nicodème l'ensevelissent. D'après l'interprétation de plusieurs , Joseph signifie « accru, » et beaucoup savent que Nicodème, étant un mot grec, est composé de victoire, nikos, et de peuple, demos. Quel est donc Celui qui s'est accru en mourant, sinon Celui qui a dit: « A moins que le grain de froment ne meure, il reste seul; mais il se multiplie, s'il meurt (2) ? » Quel est encore Celui qui en mourant a vaincu le peuple persécuteur , sinon celui qui le jugera après s'être ressuscité ?
1. Gen. XLIX, 9. — 2. Jean, XII, 24, 25.
ANALYSE. — C'est une exhortation à garder et à sanctifier cette veillée , que les païens mêmes observent pour s’appliquer à blasphémer.
En nous excitant à l'imiter et en rappelant plusieurs preuves insignes de sa vertu, l'apôtre saint Paul dit qu'il veillait très-souvent (1). Avec quel empressement ne devons-nous donc pas observer cette veillée, laquelle est comme la mère de toutes les autres, puisque le monde entier est sur pied ? Je ne parle pas de ce monde dont il est écrit : « Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui ; car tout ce qui est dans le monde est convoitise de la chair, est convoitise des yeux et ambition du siècle, ce qui ne vient pas du Père (2) ». Cette espèce de monde, effectivement, c'est-à-dire ces fils de la défiance, est gouvernée par le démon et par ses anges, par ces esprits contre lesquels nous avons à lutter, comme lé dit encore saint Paul dans ce passage : « Notre lutte ne s'engage pas contre la chair et le sang, mais contre les princes et les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres (3) »; de ténèbres telles que nous avons été, nous qui sommes maintenant lumière dans le Seigneur, et qui, à la lumière de cette veillée, devons résister à ces chefs ténébreux. Ce n'est donc pas ce monde qui veille en cette nuit solennelle, c'est celui dont il est écrit : « Dieu était dans le Christ pour se réconcilier le monde et ne leur imputer pas leurs péchés (4) ».
Cependant la solennité de cette nuit est si éclatante par tout l'univers qu'elle force à veiller de corps ceux-là mêmes dont le coeur est, je ne dirai pas endormi , mais enseveli dans la sombre impiété de l'enfer. Oui, ceux-là mêmes veillent durant cette nuit où les yeux mêmes voient l'accomplissement de cette antique prédiction : « Et la nuit sera éclairée à l'égal du jour (5)». Ainsi sont éclairés les
1. II Cor. XI, 27. — 2. I Jean, II, 15, 16. — 3. Eph. VI, 42. — 4. II Cor. V, 19. — 5. Ps. CXXXVIII, 12.
coeurs pieux à qui il a été dit : « Vous étiez a autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (1) ». Nos envieux jouissent aussi de cette lumière , en sorte qu'elle brille et pour ceux qui voient dans le Seigneur, et pour ceux qui portent envie au Seigneur.
Cette nuit donc veillent et le monde ennemi de Dieu, et le monde réconcilié avec lui, Celui-ci veille pour bénir le Médecin qui l'a sauvé ; celui-là veille pour outrager le Juge qui l'a condamné. Celui-ci veille avec la ferveur et la lumière dans l'âme ; celui-là veille avec la fureur et la rage dans les dents. Enfin, la charité de l'un, la haine de l'autre; l'ardeur chrétienne de l'un et l'envie diabolique de l'autre, ne, laissent dormir aucun d'eux pendant cette fête. Aussi bien nos ennemis eux-mêmes nous apprennent à leur insu et en veillant par haine contre nous, comment nous devons veiller par amour pour nous.
Parmi ceux en effet qui ne portent encore à aucun titre le nom du Christ, il en est beau coup que la douleur empêche de dormir cette nuit, il en est beaucoup aussi qui en sont empêchés par la honte; et ceux, en petit nombre, qui touchent à la foi, sont tenus en éveil par la crainte de Dieu. C'est donc pour différente motifs qu'on veille en cette solennité. Comment doit veiller dans la joie l'ami du Christ, quand son ennemi veille dans la douleur? Lorsque le Christ reçoit tant de gloire, avec quelle ardeur doit veiller le chrétien, quand le païen même rougirait de dormir? A celui qui est entré déjà dans la grande maison, comment n'est-il pas convenable de veiller en une telle fête, quand veille déjà Celui qui se dispose à y pénétrer ?
1. Eph. V, 8.
235
Veillons donc et prions, afin de sanctifier cette nuit extérieurement et intérieurement. Que Dieu nous parle en nous faisant lire sa parole; parlons à Dieu en lui adressant nos prières. Si nous entendons avec soumission sa parole, c'est qu'habite en nous Celui vers qui s'élèvent nos supplications.
ANALYSE. — Jésus-Christ n'est mort et n'est ressuscité qu'une fois ; mais pour ne point laisser s'éteindre le souvenir de sa mort et de sa résurrection, on en renouvelle chaque année la mémoire par la célébration de cette fête.
1. La foi nous apprend, mes frères, et nous sommes fortement convaincus qu'un jour le Christ est mort pour nous, le Juste pour les pécheurs, le Maître pour des esclaves, le Libre pour des prisonniers, le Médecin pour ses malades, le Bienheureux pour les infortunés, le Riche pour les pauvres, pour les égarés Celui qui courait à leur recherche, le Rédempteur pour ceux qui s'étaient vendus, le Pasteur pour son troupeau, et, ce qui est plus admirable encore, le Créateur pour sa créature, ne perdant rien toutefois de ce qu'il est éternellement, tout en donnant ce qu'il s'est fait dans le temps; invisible comme Dieu et visible comme homme, donnant la vie à cause de sa puissance et acceptant la mort à cause de sa faiblesse, immuable dans sa divinité et paisible dans son humanité. Mais, comme s'exprime l'Apôtre : « S'il a été livré pour nos péchés, il est ressuscité pour notre justification (1) ».
Vous savez parfaitement que cela ne s'est accompli qu'une fois. Or, quoique toutes les voix de l'Écriture publient que cet événement ne s'est accompli qu'une fois, cette solennité le ramène, à des temps révolus, comme s'il avait lieu souvent. Toutefois il n'y a pas opposition entre la réalité et la solennité ; l'une ne dit pas vrai pour faire mentir l'autre , mais ce que l'une représente comme n'étant
1. Rom. IV, 25.
arrivé qu'une fois effectivement, l'autre le rappelle aux coeurs pieux pour le leur faire célébrer plusieurs fois. La réalité montre l'événement tel qu'il s'est fait; la solennité, sans l'accomplir, mais en en renouvelant la mémoire, ne laisse point passer ce qui est passé. Ainsi donc quand « le Christ, notre Agneau pascal, a été immolé (1) », il n'a été mis à mort qu'une fois; il ne meurt plus désormais et la mort n'aura plus sur lui d'empire (2). Voilà pourquoi-nous disons, d'après la réalité, que cette immolation n'a eu lieu qu'une fois et qu'elle n'aura plus lieu jamais; tandis qu'au point de vue de la solennité, elle doit revenir chaque année.
C'est dans ce sens, me paraît-il, qu'on doit expliquer ces paroles d'un psaume : « La pensée de l'homme vous bénira, et ce qui restera de sa pensée vous célébrera une fête (3)». Si la pensée n'avait soin de confier à la mémoire ce qu'on lui apprend des faits accomplis dans le temps, elle n'en retrouverait ensuite aucune trace. La pensée donc bénit le Seigneur, lorsqu'elle est en face de la réalité; et ce qui reste de cette pensée dans la mémoire ne se lasse pas d'en renouveler la solennité pour détourner d'elle l'accusation d'ingratitude.
Voilà ce qui explique la brillante solennité de cette nuit. Nous y veillons comme pour
1. I Cor.
V, 7. — 2. Rom. VI, 9. — 3.
Ps. LXXV, 11.
236
renouveler la résurrection du Seigneur par. ce qui reste de notre pensée, tandis que réellement la pensée même nous la montre comme ne s'étant accomplie qu'une fois. Si donc en nous prêchant la vérité on nous a instruits, gardons-nous de manquer de religion en ne célébrant pas cette solennité. C'est elle qui dans tout l'univers rend cette nuit si éclatante; c'est elle qui met en relief la multitude des chrétiens, qui fait rougir les Juifs de leurs ténèbres et qui. renverse les idoles des païens
ANALYSE. — Dans la Genèse, le jour se compte à dater du matin; mais depuis que l'homme s'est plongé dans les ténèbres du péché dont Jésus-Christ est venu le délivrer. Chaque jour commence avec la nuit. Donc, le jour où Jésus-Christ est ressuscité commence aussi à la nuit du jour précédent, le second de sa sépulture ; et comme il est ressuscité durant cette nuit, n'est-il pas convenable que durant cette nuit nous veillions aussi ?
Il faut expliquer pourquoi nous veillons avec tant de solennité durant cette nuit principalement.
Aucun chrétien ne met en doute que le Christ Notre-Seigneur soit ressuscité le troisième jour; et pourtant l'Évangile assure que cette résurrection s'est accomplie durant la nuit. C'est que le jour entier se compte à dater de la nuit précédente inclusivement. Ce n'est pas ainsi que se supputent les jours dans la Genèse, quoique là aussi les ténèbres aient précédé la lumière; puisque les ténèbres étaient sur l'abîme quand Dieu dit : « Que la lumière soit faite, et que la lumière fut faite ». Mais ces ténèbres n'étaient pas encore la nuit proprement dite; car le jour ne les avait pas précédées. Dieu en effet commença par diviser la lumière d'avec les ténèbres, puis il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres, ensuite, le nom de nuit; et c'est à dater de la formation de cette, jusqu'au matin suivant que s'étend le premier jour (1). Il est donc évident que chacun de ces jours a commencé avec l'aurore et que la lumière disparue, il ne s'est terminé qu'au matin suivant. Mais depuis que l'homme créé dans l’éclat de la justice, s’en est séparé pour
1. Gen. I, 3-5.
se plonger dans les ombres du péché dont la grâce du Christ travaille maintenant à le tirer, nous comptons les jours à dater de la nuit Ce n'est pas en effet pour passer de la lumière aux ténèbres, mais pour passer des ténèbres à la lumière que nous faisons tant d'efforts où nous espérons réussir par le secours du Seigneur. L'Apôtre ne dit-il pas dans ce sens : « La nuit est passée, mais aussi le jour approche; renonçons donc aux oeuvres de ténèbres et revêtons-nous des armes de lumière (1) ? »
Par conséquent le jour de la passion du Sauveur, le jour où il fut crucifié, doit se joindre à la nuit précédente et il se termine au soir que les Juifs nomment la sainte Cène puisqu'ils commencent, dès le commencement de cette nuit, à observer le sabbat. Ensuite le jour du sabbat, qui commence avec cette nuit, finit le soir de la nuit suivante, laquelle appartient au jour que nous appelons le «dimanche », dies dominicus, le jour du Seigneur, parce que le Seigneur se l'est consacrée par la gloire de sa résurrection.
Ainsi c'est le souvenir de cette nuit faisant la première partie du dimanche suivant, que nous solennisons en ce moment; c'est durant
1. Rom. XIII, 12.
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la nuit où le Seigneur est ressuscité, que nous veillons et que nous nous occupons, de cette vie dont il vient d'être, question entre nous, de cette vie où l'on ne connaît ni mort ni sommeil et dont le Sauveur nous a donné un premier idéal dans sa chair en la ressuscitant d'entre les morts, en la préservant à jamais de la mort et en ôtant à la mort tout empire sur elle. Aussi, quand au point du jour, les amis du Sauveur arrivèrent au sépulcre pour y chercher son corps, ils ne l'y trouvèrent point, et des anges leur répondirent qu'il était déjà ressuscité; ce qui montre avec évidence que la résurrection eut lieu durant cette même nuit qui finissait avec le point du jour.
D'un autre côté, si pour chanter la gloire de sa résurrection nous veillons un peu plus longtemps, il nous accordera de régner avec lui en vivant éternellement. Supposez même que durant les heures où nous prolongeons cette veille, son corps fût encore dans le sépulcre, ne fût pas encore ressuscité, ne serait-il pas convenable également de veiller ? et Jésus-Christ ne s'est-il pas endormi pour nous obtenir de veiller, comme il est mort pour nous obtenir de vivre?
ANALYSE. — En dissipant les ténèbres de cette nuit où nous veillons solennellement pour prier, rappelons-nous que nous devons lutter contre les esprits de ténèbres qui cherchent constamment à nous nuire.
Quoique la solennité même de cette sainte nuit vous excite à veiller et à prier, mes bien-aimés, nous ne devons pas moins sérieusement vous adresser la parole; c'est à la voix du pasteur d'éveiller le troupeau sacré pour le mettre en garde contre les bêtes nocturnes, contre les puissances ennemies et jalouses, contre les esprits de ténèbres. « Nous n'avons pas, dit l'Apôtre, à lutter contre la chair et le sang », en d'autres termes, contre des hommes faibles et revêtus d'un corps mortel : « mais contre les princes, les puissances et les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice répandus dans le ciel (1) ».
N'en concluez pas que le démon et ses anges, désignés par ces expressions de l'Apôtre, gouvernent le monde dont il est écrit : « Et le monde a été fait par lui (2) ». Car, après les avoir nommés les dominateurs du monde, lui-même a craint qu'on ne comprît ici le
1. Ephés.
VI, 12. — 2. I Jean, I, 10.
monde désigné tant de fois dans l'Ecriture sous les noms du ciel et de la terre, et comme pour s'expliquer il a ajouté aussitôt : « de ténèbres », autrement : d'infidèles. Aussi dit-il à ceux qui dès lors étaient devenus fidèles : « Autrefois vous étiez ténèbres , vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (1) ». Si donc ces esprits de malice sont dans le ciel, ce n'est pas dans le ciel où brillent les astres qui y sont placés avec tant d'ordre et où demeurent les anges, mais dans la sombre habitation de cette basse atmosphère où s'épaississent les nuages, et dont il est écrit : « Il couvre le ciel de nuées (2) ». Là aussi volent les oiseaux, et on les appelle : « Les oiseaux du ciel (3) ». C'est donc dans ce ciel inférieur et non point dans la sereine tranquillité du ciel supérieur qu'habitent ces esprits de malice contre qui il nous est commandé de lutter, pour mériter, après avoir vaincu les mauvais anges, d'être associés au bonheur éternel des bons anges. Voilà
1. Eph. V, 3. — 2. Ps. CXLVI, 8. — 3. Ps. XLIX, 11.
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pourquoi, en parlant ailleurs de l'empire ténébreux du diable, le même Apôtre dit : « Selon l'esprit de ce monde, selon le prince des puissances de l'air, lequel agit maintenant dans les enfants de la défiance (1) ». Par conséquent, l'esprit de ce monde ne signifie autre chose que les dominateurs du monde; et de même que l'Apôtre indique ce qu'il entend par l'esprit de ce monde en ajoutant : « Les fils de la défiance », ainsi explique-t-il aussi sa pensée en mettant : « De ténèbres ». A ces mots également : « Le prince des puissances de l'air », il oppose ceux-ci : « Dans le ciel ».
Grâces donc au Seigneur notre Dieu qui nous a délivrés de cette puissance de ténèbres et qui nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour (2). Mais une fois séparés de ces ténèbres par la lumière de l'Evangile, et
1. Eph. II, 2. — 2. Colos. I, 12, 13.
rachetés de cette tyrannie au prix d'un sang divin, veillez et priez pour ne succomber pas à la tentation (1). Vous qui avez la foi agissant par la charité (2), de votre coeur a été expulsé le prince de ce monde (3); mais il rôde au dehors, comme un lion rugissant, cherchant quelqu'un à dévorer (4). Peu lui importe par où il entre; ne lui laissez donc aucune ouverture, et pour vous défendre, faites demeurer en vous Celui qui l'a expulsé en souffrant pour vous. Quand il vous dirigeait, « vous étiez ténèbres; mais vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur ; vivez comme des enfants de lumière »; en garde contre les ténèbres et les puissances de ténèbres, veiller au sein de la lumière où vous venez de naître; et du sein de cette lumière qui est comme votre mère, implorez le Père des lumières.
1. Matt. XV, 41. — 2. Gal. V, 6. — 3. Jean, XII, 31. — 4. I Pierre, V, 3.
ANALYSE. — Puisqu'en recevant le baptême ils sont devenus des enfants de lumière, saint Augustin les exhorte à s'unir au vrais enfants de lumière, aux bous chrétiens, sans s'étonner de rencontrer des chrétiens mauvais, attendu que ce monde est comme l'aire où la paille se trouve mêlée au bon grain. Ils doivent. éviter aussi de s’attacher aux grains sortis de l'aire ; et quoi. qu'ils aient à souffrir des méchants, qu'ils n'oublient pas que la paille est incapable d'écraser jamais le bon grain.
1. L'Ecriture dit au livre de la Genèse : « Et Dieu vit que la lumière était bonne. Et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres; et Dieu appela la lumière jour et les ténèbres nuit (1) ». Mais si Dieu a donné à la lumière le nom de jour, il s'ensuit qu'on peut appeler jour ceux à qui l'apôtre Paul adresse ces paroles : « Vous étiez ténèbres , autrefois vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (2) »; car ils étaient éclairés par Celui-là même qui commanda à la lumière de jaillir des ténèbres (3).
Ces enfants (4), que vous voyez si blancs à
1. Gen. I, 4, 5. — 2. Eph. V, 8. — 3. II Cor. IV, 6. — 4. Nom donné à tous les nouveaux baptisés, quel que fût leur âge.
l'extérieur, à l'intérieur si purs, et qui témoignent, par la blancheur de leurs vêtements, de la candeur de leur âme, étaient ténèbres quand ils étaient plongés dans la nuit de leurs péchés. Maintenant donc qu'ils ont été purifiés dans le bain du pardon, arrosés de l'eau de la sagesse et qu'ils sont pénétrés de la lumière de justice : « C'est le jour qu'a fait le Seigneur; livrons-nous à la joie et à l'allégresse qu'il nous inspire (1) ». Prête donc l'oreille, jour du Seigneur, prête l'oreille, jour formé par le Seigneur, prête l'oreille et sois docile, afin de nous inspirer et joie et allégresse, notre joie
1. Ps. CXVIII, 24.
et notre couronne étant, comme dit l'Apôtre, que vous demeuriez fermes dans le Seigneur (1). Écoutez-nous, ô jeunes enfants d'une chaste Mère; ou plutôt écoutez-nous, enfants d'une Mère vierge. Puisqu'après avoir « été ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur, vivez comme des enfants de lumière »; attachez-vous aux enfants de lumière, et pour m'exprimer plus clairement, attachez-vous aux vrais fidèles; car, ce qui est affreux, il y en a de mauvais, il y en a qui portent le nom de fidèles sans l'être de fait; il yen a par qui sont outragés les sacrements du Christ, dont la conduite est une cause de perdition pour eux et pour autrui; pour eux, à cause de leur conduite coupable elle-même; pour autrui, à cause des exemples mauvais qu'ils donnent. Non, mes bien-aimés, ne vous liez pas avec ces mauvais fidèles; recherchez les bons , attachez-vous aux bons et soyez bons vous-mêmes.
2. Ne soyez pas étonnés, d'ailleurs, du grand nombre de ces mauvais chrétiens qui remplissent l'Église, qui participent aux dons de l'autel, qui applaudissent à haute voix les leçons de morale données par l'évêque ou par le prêtre, qui montrent enfin l'accomplissement de cette prophétie faite dans un psaume par Celui qui nous a appelés : « J'ai prêché, j'ai parlé, et ils sont devenus innombrables (2) ». Ils peuvent maintenant se trouver avec nous dans l'Église ; mais ils.ne pourront compter dans cette grande assemblée des saints qui suivra la résurrection des morts. L’Eglise, aujourd'hui, est en effet comme l'aire où le grain est mêlé avec la paille, les bons avec les méchants; mais après le jugement elle ne contiendra que les bons, pas un seul méchant. On voit sur cette aire la moisson qu'ont semée les Apôtres, que les fidèles docteurs qui les ont suivis ont arrosée jusqu'à cette époque, et que les ennemis n'ont, hélas ! que trop foulée; elle n'a plus à attendre que d'être nettoyée par le Vanneur suprême. Il viendra donc, car vous avez dit en répétant le Symbole : « Il en viendra juger les vivants et les morts ». D'ailleurs l'Évangile dit aussi : « Il aura son van à la main, et il nettoiera son aire, et il placera son froment au grenier, tandis qu'il brûlera la paille dans un feu inextinguible(3) »:
J'ai un avertissement aussi à donner aux
1. Philip, IV, 1. — 2. Ps XXXI, 6. — 3. Matt. III, 12.
239
fidèles plus anciens. C'est que le bon grain se réjouisse en tremblant, c'est qu'il reste dans l'aire sans la quitter. Qu'il ne se fie pas à son jugement pour essayer de se dépouiller en quelque sorte de la paille qui l'enveloppe; car en cherchant à se séparer de la paille, il ne pourrait rester sur l'aire; et comme le Juge qui ne se trompe jamais ne fera point monter au grenier ce qu'il ne trouvera point sur l'aire, c'est en vain que les grains éloignés maintenant de l'aire, répéteront qu'ils se sont formés sur l'épi, le grenier se remplira d'ailleurs, puis on le fermera. Aux flammes tout ce qui n'y sera point admis.
Donc, mes bien-aimés, c'est à celui qui est bon de tolérer celui qui est mauvais, et à celui qui est mauvais d'imiter le bon. Sur cette aire mystérieuse effectivement le bon grain peut dégénérer en paille, et la paille à son tour être changée en bon grain. Ceci arrive chaque jour, mes frères; la vie est pleine de ces chagrins et de ces consolations. On voit tomber et périr chaque jour ceux qui paraissaient bons; comme aussi on voit se convertir et ressusciter ceux qui paraissaient mauvais. « Car Dieu ne veut pas la mort de l'impie, mais son retour et sa vie (1) ».
A vous maintenant, bons grains; à vous qui êtes ce que je voudrais être, à vous donc, bons grains. Ne vous attristez point d'être mêlés à la paille; ce mélange ne sera pas éternel. Combien après tout pèse sur vous cette paille? Grâces à Dieu, elle est légère. Seulement soyons le bon grain, et si abondante que soit la paille, elle ne nous écrasera point. Dieu est fidèle, il ne permettra point que vous soyez tentés au-dessus de vos forces, mais il vous procurera une issue durant la tentation même, afin que vous puissiez persévérer (2).
Un mot aussi à la paille; où qu'elle soit, qu'elle m'écoute. Je voudrais qu'il n'y en eût pas ici; parlons néanmoins, dans la crainte qu'il y en ait. Écoute-moi donc, paille ; mais en m'écoutant tu ne seras plus paille. Ecoute-moi : Profite de la patience de Dieu. Que le voisinage et les avertissements du bon grain te changent en bons grains. La pluie de la divine parole ne te fait pas défaut. Ah ! ne laissez point stérile le champ du Seigneur; reverdissez, grainez, mûrissez. Celui qui a vous semés entend trouver en vous des épis et non des épines.
1. Ezéch. XVIII, 23. — 2. I Cor. X, 13.
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ANALYSE. — Qui pourra dire la grâce incomparable que vous avez reçue en devenant chrétiens ? Profitez-en et gardez-vous d'imiter les exemples des chrétiens mauvais. Ils regardent comme légers les péchés de la chair. Mais 1° n'est-ce pas ainsi que le démon trompa nos premiers parents? 2° Un homme regarderait-il comme une faute légère l'infidélité de sa femme? 3° L'Apôtre enfin nous représente comme horribles les péchés de la chair. Donc au plus tôt qu'on s'en corrige; et vous, nouveaux baptisés, je vous en conjure au nom de ce que vous avez de plus cher, n'imitez point ceux qui s'y livrent.
1. Adressons-nous à ceux qui ont aujourd'hui reçu le baptême, et qui sont régénérés en Jésus-Christ; mais nous vous envisagerons en eux comme nous les envisagerons en vous.
Vous voilà devenus membres du Christ. Ah ! si vous songez au changement qui s'est fait en vous, tous vos ossements s'écrieront : « Qui vous ressemble, Seigneur (1)? » Non, on ne saurait se faire une idée assez haute de la bonté de Dieu; ni la parole ni la pensée humaines ne peuvent représenter cette grâce vraiment gratuite que vous avez reçue, puisqu'elle n'a trouvé en vous aucun mérite. Aussi est-ce de sa gratuité même que lui vient son nom de grâce. Quelle grâce ! d'être comme vous l'êtes, des membres du Christ, des enfants de Dieu, des frères du Fils unique ! Si le Fils de Dieu est Fils unique, comment pouvez-vous être ses frères, sinon parce qu'il est Fils unique par nature, et vous ses frères par grâce?
A vous donc qui êtes devenus ainsi les membres du Christ, je vais donner un avertissement. Je crains pour vous, moins encore de la part des païens, de la part des juifs, de la part des hérétiques, que de la part des mauvais catholiques. Dans le peuple de Dieu même, faites choix de ceux que vous avez à imiter. En voulant marcher sur les traces de la foule, vous ne serez pas du petit nombre qui suit la voie étroite (2). Eloignez-vous de la fornication, du vol, de la fraude, du parjure, de tout ce qui est interdit, des querelles; ayez horreur de l'ivresse; redoutez l'adultère comme
1. Ps. XXXIV, 10. — 2. Matt. VII, 14.
la mort, non pas comme la mort qui sépare l'âme du corps, mais comme la mort qui livre le corps et l'âme aux flammes éternelles.
2. Mes frères, mes fils et mes filles, mes soeurs, je sais que le démon joue son rôle et qu'il ne cesse de parler au coeur de ceux qu'il tient enchaînés; je sais qu'aux fornicateurs et aux adultères qui ne se contentent point da leur épouse, il dit secrètement : Ces péchés de la chair ne sont pas un grand mal. Ah ! contre cette insinuation perfide appelons à notre secours l'incarnation du Christ.
Voilà bien le moyen employé par l'ennemi pour entraîner les chrétiens aux jouissances charnelles, c'est de leur montrer comme léger ce qui est grave, comme aimable ce qui est affreux, comme doux ce qui est amer. Mais qu'importe que Satan représente comme léger ce que le Christ nous assure être grave? Est-ce d'ailleurs pour la première fois que le démon dit aux chrétiens : Il n'y a pas grand mal dans ce que tu fais? Tu pèches dans ton corps; est-ce dans ton âme? Les péchés de la chair s'effacent aisément, Dieu les remet facilement. — Pourquoi s'étonner de cela? N'est-ce pas le même artifice qu'il employa au paradis quand il disait : « Mangez et vous serez comme des dieux; vous ne mourrez pas? » Dieu avait dit : « Le jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort ». L'ennemi vint et dit au contraire. « Vous ne mourrez pas, mais vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux (1) ». On laissa de côté alors
1. Gen. II, 17;
III, 5.
241
la défense de Dieu pour écouter l'insinuation du diable, et l'on reconnut combien l'une était vraie et combien l'autre était fausse. Et ensuite, je vous le demande, que servit-il à la femme de dire : « C'est le serpent qui m'a séduite? » Cette excuse fut-elle admise? Si elle le fut, pourquoi cette terrible condamnation qui suivit?
3. Voilà pourquoi, vous, mes frères et mes fils qui avez une épouse, je vous recommande de n'aller pas au delà. Quant à vous qui n'en avez pas et qui voulez en prendre une, conservez pour elle votre pureté, comme vous voulez que pour vous elle conserve la sienne. Et vous qui avez fait à Dieu le voeu de continence, évitez de regarder en arrière. Vous le voyez, je vous avertis, je crie a vos oreilles, ainsi je me dégage, car Dieu m'a chargé de départir et non de sévir. Et pourtant, lorsque nous le pouvons, lorsque s'en offre l'occasion, lorsque nous connaissons le mal, nous le reprenons, nous le reprochons, nous l'anathématisons, nous l'excommunions; mais, hélas ! nous ne le détruisons pas. — Pourquoi? C'est que « ni celui qui plante, ni celui qui arrose ne sont quelque chose, mais Dieu qui donne l'accroissement (1) ». Maintenant donc que je vous parle, que je vous avertis, que faut-il, sinon que Dieu m'exauce et qu'il agisse en vous. c'est-à-dire dans vos coeurs ?
Voici quelques mots encore que je vous recommande : ils sont de nature à effrayer les fidèles et à vous porter au bien. Vous êtes des membres du Christ, écoutez donc, non pas moi, mais l'Apôtre : « Prendrai-je, dit-il, les membres du Christ, pour en faire les membres d'une prostituée (2)? » Mais, reprend je pesais qui, je n'ai point de prostituée, c'est une concubine. O saint évêque, irez-vous dire que ma concubine soit une prostituée? — Est-ce donc moi qui l'ai dit? C'est l'Apôtre qui le crie, et c'est moi que tu accuses? Je veux te guérir; pourquoi te jeter sur moi comme un furieux? Toi qui tiens ce langage, as-tu une épouse? — Oui.— C'est bien; par conséquent, comme je l'ai déjà dit, cette autre qui dort près de toi est une prostituée.
1. I Cor.
III, 7. — 2. I Cor. VI, 15.
Va maintenant et dis à ton épouse que l'évêque vient de t'outrager. Oui, toi qui as une épouse légitime, si tu dors avec une autre femme, quelle qu'elle soit, c'est une prostituée. Mais ton épouse garde envers toi la fidélité, elle ne connaît que toi et ne cherche point à en connaître un autre. Puisqu'elle est chaste, pourquoi ne l'es-tu pas? Si elle n'a que toi, pourquoi en as-tu deux? — C'est ma servante, reprends-tu, qui me sert de concubine; croyez-vous que je cours à la femme d'un autre ou aux femmes publiques? Dans ma propre maison ne puis-je faire ce que je veux? — Non, te dis-je; et ceux qui le font se jettent en enfer, ils brûleront dans les flammes éternelles.
4. Qu'on me permette de dire au moins ceci encore. Je demande,qu'on se corrige de ces désordres pendant qu'on est encore en vie, dans la crainte que plus tard on ne le puisse tout en le voulant; car la mort vient soudain; il n'y a plus alors à se corriger, mais à se jeter au feu. Comment ! on ne sait à quel moment arrive la dernière heure et l'on dit : Je vais me corriger? Quand t'appliqueras-tu à te corriger ainsi, à changer? Demain, réponds-tu. Mais en disant : Demain, demain, cras, cras, tu fais le corbeau. Eh bien ! je te déclare moi que crier comme le corbeau c'est préparer ta perte. Ce corbeau dont tu imites la voix sortit de l'arche et n'y rentra pas (1). Pour toi, mon frère, rentre dans l'Eglise, dont cette arche était un symbole.
Mais vous, nouveaux baptisés, écoutez-moi; écoutez-moi, vous qui venez d'être régénérés par le sang de Jésus-Christ. Je vous en conjure donc par le nom que vous avez reçu, par cet autel dont vous vous êtes approchés, par ces sacrements auxquels vous avez été admis, par Celui qui viendra juger les vivants et les morts; je vous en conjure, je vous adjure au nom de Jésus-Christ, n'imitez point ceux en qui vous reconnaissez une telle conduite. Ah ! conservez en vous la grâce du sacrement; si le Fils de Dieu n'a point voulu descendre de la croix, c'est qu'il voulait sortir vivant du tombeau,
1. Gen. VIII, 7.
242
ANALYSE. — Ce qui doit nous inspirer une estime singulière pour la grâce reçue par nous, c'est la grandeur incomparable du Fils de Dieu qui nous l'a accordée ; car il est vraiment éternel, il est le Verbe ou la Parole de Dieu par qui tout a été fait. Il est vrai, il s'est incarné dans le sein de la Vierge, par l'opération du Saint-Esprit, mais sans quitter le sein de son Père; de même que notre parole intérieure ou notre pensée demeure en nous, tout en se communiquant à autrui. Donc profitons de la grâce que nous avons reçue ; puisque cette grâce nous a faits lumière, de ténèbres que nous étions, vivons comme il convient de le faire au grand jour; et au lieu de nous laisser aller à la débauche des sens, livrons-nous à l’ivresse spirituelle qu'inspire l'amour de Dieu.
1. Ce qui doit nous inspirer l'estime la plus profonde pour la grâce divine, c'est que le Fils de Dieu est né du Père quand le temps n'existait pas encore.
Qu'était-il en effet avant de s'être uni à son humanité ? Supposez que vous lui adressiez cette question et qu'il vous réponde. Voyons, mes frères: avant de naître de la Vierge Marie, le Christ existait-il ou n'existait-il pas ? Supposons encore une fois que nous nous fassions cette question, quoique nous ne puissions avoir sur ce sujet le moindre doute. Eh bien ! le Seigneur y a déjà répondu. Comme on lui disait en effet : « Vous n'avez pas cinquante ans encore, et vous avez vu Abraham ? » il répliqua : « En vérité, en vérité je vous le déclare, avant qu'Abraham fût fait, je suis (1) ». Alors donc. il existait, mais sans être homme encore. Ainsi nul ne peut dire que l'Ange seulement existait alors, puisque le saint Evangile enseigne expressément que le Christ existait aussi. Mais qu'était-il ? demandez-vous. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu ». Voilà ce qu'il était ; « dès le commencement il était le Verbe ». Ce Verbe n'a pas été formé au commencement, mais « il était ». Quant à ce monde que dit l'Ecriture ? « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre (2) ». Par quoi les fit-il ? « Au commencement était le Verbe », par qui ont été faits le ciel et la terre. Ce Verbe n'a pas été fait, « il était ».
1. Jean,
VIII, 57, 58. — 2. Gen. I, 1.
Mais enfin qu'était-il ? car nous aussi nous employons des verbes ou des paroles. En nous la pensée conçoit la parole, et la voix la met au jour: mais conçues et prononcées elles passent toutes. Et le Verbe de Dieu ? « il était en Dieu ». — Dis-nous où il était, dis-nous ce qu'il était. — C'est fait : le saint Evangile, n'a-t-il pas dit en effet : « Au commencement était le Verbe ? » — Mais ce n'est pas déclarer où il était ni ce qu'il était. — « Et le Verbe était en Dieu ». — Mais je t'ai demandé ce qu'il était. — Vous voulez donc savoir ce qu'il était? « Et le Verbe était Dieu ». Oh ! quel Verbe ! quel Verbe ! Qui pourra montrer ce qu'il y a dans ces mots. « Et le Verbe était Dieu? » — Pourtant n'a-t-il pas été fait par Dieu? — Nullement. Ecoute encore le saint Evangile: « Tout a été fait par lui (1) ». —Qu'est-ce à dire: « Tout ? » Tout ce que Dieu a fait, il l'a fait par lui. Comment donc aurait pu être fait Celui qui a tout fait ? Se serait-il fait lui-même ? S'il s'est fait, il existait donc pour pouvoir se faire; et s'il n'existait point pour pouvoir se faire, c'est que jamais il n'a été sans exister.
2. Comment ce Verbe divin est-il venu dans le sein de la Vierge Marie ? « Tout a été fait par lui ». Tout, c'est-à-dire que par lui a été lait tout ce que Dieu a fait. Garde-toi, mon frère, de ne pas associer à cette oeuvre immense de l'Incarnation, l'Esprit-Saint. Quelle oeuvre immense en effet ! Les anges ne sont
1. Jean, I, 1-3.
243
pas l'une des moindres oeuvres, mais l'une des grandes oeuvres de Dieu : eh bien ! les anges adorent la chair du Christ siégeant à la droite du Père ; et cette chair est surtout l’oeuvre du Saint-Esprit ; c'est lui qui figure pour en être l'auteur lorsqu'un ange annonça à la sainte Vierge qu'elle allait avoir un fils. La sainte Vierge avait résolu de conserver sa virginité; son mari devait, non l'en dépouiller, mais la lui garder ; ou plutôt, comme c'était Dieu même qui la lui gardait, son mari n'était que le témoin de sa pudeur virginale et devait éloigner d'elle tout soupçon d'adultère. Aussi, après avoir entendu les communications de Fange, « Comment cela se fera-t-il, demanda-t-elle, puisque je ne connais point mon mari ? » Si elle s'était disposée à le connaître, aurait-elle été embarrassée ? La preuve de son dessein est donc dans ces paroles d'étonnement: « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas mon mari ? — Comment cela se fera-t-il ? » — « L'Esprit-Saint descendra en vous », répliqua l'ange ; voilà comment s'accomplira cette oeuvre ; « et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre; aussi ce qui naîtra saint de vous, sera appelé le Fils de Dieu (1) » . Que cette expression est juste: « Vous couvrira de son ombre (2) » C'est pour détourner de votre virginité l'ardeur de la passion. D'elle aussi il fut dit, pendant qu'elle était enceinte : « Il se trouva que Marie avait conçu par l'Esprit-Saint (3) ». Le Saint-Esprit a donc formé réellement le corps du Christ. Le Christ, le Fils unique de Dieu l'a formée également. Comment le prouver? C'est qu'il est dit à ce sujet dans l'Écriture : « La Sagesse s'est bâti une demeure (3) ».
3. Attention, maintenant. Comment un Dieu si grand, comment un Dieu qui habite le sein de Dieu, comment ce Verbe de Dieu par qui tout a été fait, peut-il s'enfermer dans le sein d'une femme ? Et d'abord, ce Verbe, pour y venir, a-t-il quitté le ciel ? A-t-il quitté le ciel pour être dans le sein de la Vierge ? Mais comment auraient pu vivre les anges, si le Verbe avait abandonné le ciel ? Il n'en est pas moins vrai que pour permettre à l'homme de manger le pain des anges, le Seigneur des anges s'est fait homme. Cherche donc encore, pensée humaine, cherche au milieu de tes nuages, épuise-toi, parle, découvre comment, sans
1. Luc, I,
34, 35. — 2. Matt. I, 18. — 2. Prov. IX, 1.
quitter les anges, sans quitter son Père, ce Verbe de Dieu par qui tout a été fait, a pu descendre dans le sein d'une Vierge ? Comment a-t-il pu s'y enfermer ? — Il a pu y descendre, mais non s'y enfermer. — Néanmoins, comment, étant si grand, a-t-il pu descendre en un lieu si étroit ? Ce sein virginal a-t-il pu contenir Celui que ne contient pas le monde ? Pourtant il ne s'est pas amoindri pour y descendre ; il y était avec toute sa grandeur, et quelle n'est point cette grandeur ? Que n'est-elle point ? Essaie d'en parler. « Et le Verbe était en Dieu ». Mais qu'était-il? « Et le Verbe était Dieu ».
Moi aussi, qui t'adresse la parole, je sais cela, et je ne le comprends pas. Cependant la réflexion tend en quelque sorte notre esprit, en le tendant elle l'élargit, et en s'élargissant il peut comprendre davantage. Admettons toutefois que malgré cette capacité nouvelle nous ne pourrons entièrement comprendre. Exercez-vous sur ma parole elle-même. Ce que je vous dis, ce que je vais vous dire encore, écoutez-le, comprenez-le; c'est ma parole, c'est une parole humaine. Or, si vous ne pouvez pas même la comprendre, combien n'êtes-vous pas éloignés de comprendre le Verbe de Dieu ?
Ce qui nous surprend, c'est que le Christ ait pris un corps et soit né de la Vierge, sans quitter son Père. Mais moi qui vous.parle en ce moment, j'ai réfléchi à ce que je vous dirais, avant de venir ici. Une fois fixé sur ce que je vous dirais, je possédais une parole en moi-même ; pourrais-je vous parler, si je n'y avais songé auparavant ? Puisque tu ès latin, j'ai dû te parler latin ; comme j'aurais dû te parler grec, te faire entendre des paroles grecques, si tu étais grec. Mais la parole que j'ai en moi n'est ni grecque ni latine; elle est, dans mon esprit, antérieure à ces formes de langage. Pour la produire je cherche des sons, je cherche comme un véhicule pour la conduire jusqu'à toi sans qu'elle me quitte. Eh bien ! ce qui était dans mon esprit n'est-il pas maintenant dans le vôtre ? Il est dans le vôtre et dans le mien tout à la fois ; vous le possédez sans que j'en aie rien perdu. De même donc que ma parole s'est comme revêtue d'un son, pour se faire entendre ; ainsi, pour se faire voir, le Verbe de Dieu a pris un corps.
J'ai dit ce que j'ai pu. Mais qu'est-ce que j'ai dit? Que suis-je d'ailleurs? Un homme qui a (244) cherché à vous parler de Dieu. Mais Dieu est si grand, il est de telle nature que nous ne saurions ni parler convenablement de lui, ni n'en parler point.
4. Je vous rends grâces, Seigneur, de ce que vous connaissez, vous, ce que j'ai dit ou voulu dire. Si j'ai donné à mes compagnons dans votre service des miettes tombées de votre table ; vous, nourrissez et rassasiez intérieurement ceux que vous avez régénérés. Qu'a été cette multitude? « Ténèbres ; mais elle est maintenant lumière dans le Seigneur ». Car c'est à des hommes semblables à eux que disait l'Apôtre : « Autrefois vous étiez ténèbres; vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (1) ». Vous donc qui venez d'être baptisés, « vous étiez autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur ». Si vous êtes lumière , vous êtes aussi jour, puisque le Seigneur a donné à la lumière le nom de jours. Vous étiez ténèbres, Dieu vous a faits lumière, il vous a faits jour, et c'est à vous que s'applique ce que nous venons de chanter: « Voici le jour qu'a fait le Seigneur, livrons-nous à l'allégresse, à la joie qu'il nous inspire (2) ». Ayez horreur des ténèbres.
L'ivresse est une oeuvre de ténèbres. Ne sortez point sobres d'ici pour y rentrer ivres ; car nous vous reverrons après-midi. Le Saint-Esprit a commencé d'habiter en vous, ne le faites pas sortir; gardez-vous de l'éloigner de vos coeurs. Hôte généreux, il vous trouve pauvres et il vous enrichit; il vous trouve avec la faim et il vous nourrit; avec la soif, et il vous
1. Ephés. V, 8. — 2. Gen.I, 5. — 3. Ps. CXVII, 24.
enivre. Oui, qu'il vous enivre, puisque l'Apôtre a dit : « Prenez garde à l'ivresse du vin, lequel allume la luxure ». Puis, comme pour nous enseigner de quoi nous devons nous enivrer : « Mais soyez remplis du Saint-Esprit, « continue-t-il;chantant entre vous des hymnes, des psaumes et des cantiques spirituels, louant Dieu du fond de vos coeurs (1) ». Or, se réjouir dans le Seigneur et chanter les louanges de Dieu avec une vive allégresse, n'est-ce pas une apparence d'ivresse ? J'aime cette ivresse : « Car c'est en vous, Seigneur, qu'est la source de vie, et c'est vous qui les abreuverez.au torrent de vos délices ». D'où vient donc cette ivresse ? « De ce qu'en vous, Seigneur, est la source de vie, et de ce qu'a votre lumière nous verrons la lumière (2) ».
Ainsi l'Esprit de Dieu est à la fois breuvage et lumière. Si tu découvrais une fontaine au milieu des ténèbres, pour t'en approcher, tu allumerais un flambeau. Point de flambeau pour aller à la source même de la lumière; elle suffit pour t'éclairer et diriger, ta marche vers elle. Veux-tu venir y boire ? Plus tu approches et mieux tu, vois. « Approchez-vous de lui, et vous êtes éclairés (3) ». Gardez-vous devons en éloigner; vous seriez replongés dans les ténèbres.
Seigneur mon Dieu, appelez, pour qu'on s'approche de vous ; fortifiez, pour qu'on ne s'en éloigne pas. Renouvelez vos enfants, rendez vieillards ces petits, mais ne faites pas mourir ces vieillards. On peut vieillir dans la divine sagesse, on n'y doit pas mourir.
1. Eph, V, 18, 19. — 2. Ps. XXXV, 9, 10. — 3. Ps. XXXIII, 6.
ANALYSE. — Notre-Seigneur, étant l'éternelle lumière, est le jour éternel ; c'est lui encore qui a fait le jour créé au commencement du monde, et en nous appelant à la lumière de l'Evangile, il a fait de nous un jour nouveau. Donc conduisons-nous tomme des enfants de lumière.
Vous avez entendu prêcher, de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu' « au commencement il était le Verbe, que ce Verbe était en Dieu et que ce Verbe était Dieu ! ». Car si ce même Jésus-Christ Notre-Seigneur ne s'était humilié et avait voulu rester toujours dans sa grandeur, c'en était fait de l'homme. Nous reconnaissons donc que le Verbe est Dieu et demeure dans le sein de Dieu ; nous reconnaissons que Fils unique il est égal au Père, nous reconnaissons qu'il est lumière de lumière et jour issu du jour.
Il est le jour qui a fait le jour, sans avoir été fait, mais formé lui-même par le jour. Or, si ce jour issu du jour n'a pas été fait mais engendré, quel est le jour qu'a fait le Seigneur? D'abord pourquoi l'appeler jour? Parce qu'il est lumière, et que « Dieu a donné à la lumière le nom de jour».
Maintenant quel est le jour qu'a fait le Seigneur pour que nous nous y livrions à l'allégresse et à la joie? A propos de la première formation du monde, nous lisons que « les ténèbres étaient au-dessus de l'abîme et que d'Esprit de Dieu était porté sur l'eau, Dieu dit ensuite : Que la lumière soit faite, et la lumière fut faite. Et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres; et il appela la lumière jour et les ténèbres nuit (1) ». Voilà bien le jour qu'a fait le Seigneur. Mais est-ce celui où nous devons nous livrer à l'allégresse et à la joie? Il est un autre jour, formé aussi par le
1. Gen. I, 2-5.
Seigneur, dont nous devons nous occuper davantage pour y exciter en nous la joie et l'allégresse. N'a-t-il pas été dit aux fidèles qui croient au Christ : «Vous êtes la lumière du monde (1) ? » S'ils sont lumière, ils sont jour, puisqu'à la lumière Dieu a donné le nom de jour. Hier donc encore l'Esprit de Dieu était ici même porté sur l'eau, et les ténèbres étaient au-dessus de l'abîme, puisque ces enfants étaient chargés de leurs péchés. Aussi , quand ces péchés leur furent remis par l'Esprit de Dieu, ce fut alors que « Dieu dit : Que la lumière soit faite, et la lumière fut faite alors ».
Voilà donc « le jour qu'a fait le Seigneur; livrons-nous à l'allégresse et à la joie qu'il a nous inspire (2) ». Adressons-nous à ce jour avec les paroles mêmes de l'Apôtre : O jour qu'a fait le Seigneur, vous étiez autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur. Oui, dit l'Apôtre, « vous avez été ténèbres ». L'avez-vous été, oui ou non? Demandez à votre conduite passée si vous ne l'avez pas été, regardez dans vos consciences les oeuvres auxquelles vous avez renoncé. Eh bien! puisque vous étiez autrefois ténèbres et que maintenant vous êtes lumière (3) ». non pas en vous mais « dans le Seigneur, vivez comme des enfants de lumière (4) ».
Veuillez vous contenter de ces quelques mots, car nous avons à travailler encore et à traiter aujourd'hui même, devant les enfants, des sacrements de l'autel.
1. Matt. V,14. — 2. Ps. CXVII, 24. — 3. Ephés. V, 8.
246
ANALYSE. — Après avoir rappelé que l'Eucharistie est vraiment le corps et le sang de Jésus-Christ, saint Augustin veut montrer que ce sacrement est aussi un symbole d'union. Quelle union admirable entre les grains de blé qui composent le pain eucharistique ! Aussi en nous invitant solennellement à élever nos coeurs vers Dieu et à nous donner le saint baiser de paix, l’Eglise nous redit que nous devons être liés par la charité avec Dieu et avez nos frères. Prenons garde de profaner un sacrement si redoutable.
Je n'oublie point mon engagement. A vous qui venez d'être baptisés j'avais promis un discours sur le sacrement de la table sacrée, sacrement que vous contemplez en ce moment même et auquel vous avez participé la nuit dernière. Vous devez connaître en effet ce que vous avez reçu, ce que vous recevrez encore, ce que vous devriez recevoir chaque jour.
Ce pain donc que vous voyez sur l'autel, une fois sanctifié par la parole de Dieu, est le corps du Christ. Ce calice, ou plutôt ce que contient ce calice, une fois sanctifié aussi par la parole de Dieu, est le sang du Christ; et le Christ Notre-Seigneur a voulu par là proposer à notre vénération son propre corps et ce sang qu'il a répandu en notre faveur pour la rémission des péchés.
Mais si vous les avez bien reçus, vous êtes ce que vous avez reçu, sans aucun doute. « Si nombreux que nous soyons, dit en effet l'Apôtre, nous sommes tous un seul pain, un seul corps (1) ». Ainsi fait-il connaître la signification de ce sacrement, reçu à la table du Seigneur : « Nous sommes tous un seul pain, un seul corps; si nombreux que nous soyons ». Ce pain sacré nous apprend donc combien nous devons aimer l'union.
En effet, est-il formé d'un seul grain? N'est-il pas au contraire composé de plusieurs grains de froment? Ces grains, avant d'être transformés en pain, étaient séparés les uns des autres; l'eau a servi à les unir après qu'ils ont été broyés. Car si le froment n'est moulu, et si la farine
1. I Cor.
X, 17.
ne s'imbibe d'eau, jamais on n'en fait du pain. C'est ainsi que durant ces jours passés vous étiez en quelque sorte écrasés sous le poids des humiliations du jeûne et des pratiques mystérieuses de l'exorcisme. L'eau du baptême est venue comme vous pénétrer ensuite, afin de faire de vous une espèce de pâte spi. rituelle. Mais il n'y a pas de pain sans la chaleur du feu. De quoi le feu est-il ici le symbole? Du saint chrême: car l'huile qui enta tient le feu parmi nous est la figure de l'Esprit-Saint. Soyez attentifs à la lecture des Actes des Apôtres; c'est maintenant, c'est aujourd'hui même qu'on commence à lire cet ouvrage, et quiconque veut faire des progrès dans la vertu, trouve là des moyens pour réussir. Quand vous venez à l'église, laissez de côté vos vains entretiens et appliquez-vous à étudier les Ecritures; nous sommes pour vous comme les livres qui les renferment. Remarquez donc et reconnaissez que le Saint-Esprit descendra le jour de, la Pentecôte. Comment viendra-t-il ?Comme un feu, puisqu'il s'est montré sous la forme de langues de feu. C'est lui en effet qui nous inspire la charité afin de nous, enflammer d'ardeur envers Dieu et de nous pénétrer de mépris pour le monde, afin encore de consumer en nous ce qui d comme la paille et de purifier notre cm comme on purifie l'or. Ainsi donc le Saint-Esprit viendra comme le feu après l'eau, et vous deviendrez un pain sacré, le corps de Jésus-Christ. N'est-il pas vrai alors que le sacrement de la table sainte nous rappel l'unité?
247
Voyez aussi comme les mystères du sacrifice se suivent naturellement.
Après avoir prié, on vous invite d'abord à porter votre coeur en haut. N'est-ce pas ce que doivent faire les membres du Christ ? Vous êtes devenus les membres du Christ; mais où est votre chef ? Des membres ont un chef, et si le chef ne marche en avant, les membres ne le suivront point. Où donc est allé votre chef? Qu'avez-vous répété dans le symbole ? « Le troisième jour il est ressuscité d'entre les morts; il est monté au ciel, il est assis à la droite du Père ». Ainsi notre Chef est au ciel. Voilà pourquoi, lorsqu'on vous invite à élever votre coeur, vous répondez : « Nous a avons le coeur près du Seigneur ». Il est à craindre toutefois que vous n'attribuiez à vos forces, à vos mérites, à vos travaux d'avoir élevé votre cœur près du Seigneur, tandis que vous ne le faites que par la grâce de Dieu. Aussi, quand le peuple a répondu : « Nous tenons notre cœur près du Seigneur », l'évêque, ou le prêtre qui célèbre, continue, et dit : « Rendons grâces au Seigneur notre Dieu », de ce que notre coeur, est près de lui. Rendons-lui grâces; car, sans lui, ce cœur serait à terre. Ç'est à quoi vous applaudissez en répondant encore: « Il est bien juste, et bien convenable » que nous rendions grâces à Celui qui nous accorde de tenir nos coeurs élevés vers notre Chef.
Ensuite, après la consécration du divin sacrifice, quand, afin de nous rappeler combien Dieu demande que nous soyons nous-mêmes un sacrifice pour lui, on a prononcé ces paroles: Sacrificium Dei et nos ; en d'autres termes : le sacrifice désigne ce que nous sommes; une fois donc la consécration achevée, nous disons l'oraison dominicale, celle qui vous a été enseignée et que vous avez répétée, puis, à la suite de cette oraison : « La paix soit avec vous », et les chrétiens se donnent alors un saint baiser. Ce baiser est un symbole de paix; ce que témoignent les lèvres doit se passer dans le coeur. De même, donc que tes lèvres s'approchent des lèvres de ton frère, ainsi ton coeur ne doit pas s'éloigner du sien.
Quels grands, quels profonds sacrements ! Voulez-vous savoir l'idée que vous devez vous en former? « Celui, dit l'Apôtre, qui mange indignement le corps du Christ ou qui boit indignement le sang du Seigneur, se rend coupable contre le corps et contre le sang du Seigneur (1) ». Qu'est-ce que les recevoir indignement? C'est les recevoir avec dérision, avec mépris. Ne dédaigne point ce que tu vois. Ce que tu vois, passe sans doute; mais la réalité invisible ne passe pas, elle reste. On reçoit, on mange, on consume ; mais que consume-t-on? Est-ce le corps de Jésus-Christ? Est-ce son Église? — Est-ce ses membres? Nullement. Ses membres au contraire puisent là la sainteté pour recevoir ailleurs la. couronne. Voilà pourquoi l'invisible réalité subsistera éternellement, quoiqu'on voie passer les emblèmes sacrés. Recevez-les donc, mais avec recueillement, mais pour avoir l'union dans le cœur et pour tenir constamment votre cœur fixé au ciel. Oui, mettez vos espérances au ciel et non pas sur la terre; que votre foi en Dieu soit ferme, qu'elle soit agréable à Dieu. Car ce que vous croyez maintenant sans le voir, vous le verrez dans cette patrie où votre joie sera sans fin.
1. I
Cor. XI, 27.
ANALYSE. — C'est une courte et vive exhortation adressée au peuple, pour le détourner de donner de mauvais exemples a nouveaux baptisés, et aux nouveaux baptisés pour les engager à ne pas perdre de vue les exemples de Jésus-Christ, à ne prendre modèle que sur les bons chrétiens, et à servir de modèles eux-mêmes.
1. Comme l'esprit est prompt, tandis que la chair est faible, je ne dois pas vous entretenir longuement, à cause des fatigues de la nuit dernière , et cependant je vous dois quelques mots.
Nous sommes en fête et dans la joie pendant les jours qui suivent la passion de Notre-Seigneur et où nous chantons l'alleluia pour louer Dieu, jusqu'au jour de la Pentecôte, où le Sauveur envoya du ciel le Saint-Esprit qu'il avait promis. Or, parmi ces cinquante jours, il en est sept où huit, et ce sont ceux qui s'écoulent maintenant, que nous consacrons aux sacrements reçus par ces enfants. Naguère nous les appelions postulants; enfants, aujourd'hui. On les nommait postulants, parce qu'alors ils secouaient en quelque sorte les entrailles de leur mère pour obtenir d'être mis au jour; on les nomme enfants , parce que, si antérieurement ils étaient nés pour le siècle, ils viennent seulement de naître pour le Christ, et la vie, qui doit être en vous déjà pleine de force, est en eux toute nouvelle.
Vous donc qui êtes fidèles avant eux, donnez-leur des exemples, non pour leur ôter cette vie, mais pour la développer-en eux. Ces nouveaux-nés observent leurs aînés, ils veulent savoir comment vous vivez. N'est-ce pas ce que font aussi les enfants d'Adam? Tout petits d'abord, sitôt qu'ils peuvent voir comment vivent les grands, ils les observent pour les imiter. Or, comme les plus jeunes marchent sur les traces des plus âgés, il est désirable que ceux-ci marchent dans la bonne voie, de crainte qu'en les suivant les plus jeunes ne périssent avec eux. Par conséquent mes frères , comme vous êtes en quelque sorte, vu l'époque de votre régénération, les parents de ces nouveaux baptisés, c'est à vous que je m'adresse, et je vous invite à mériter par votre conduite, non pas de périr, mais à jouir avec ceux qui vous imitent. Voici je ne sais quel fidèle en état d'ivresse; un enfant le remarque ; n'est-il pas à craindre qu'il ne dis : Quoi ! celui-là est fidèle, et il se livre à i tels excès ? Il en remarque un autre qui usurier, qui donne à regret, qui exige cruellement ce qui lui est dû; et il se dit : Je ferai comme lui. On lui répond : Tu es maintenais au nombre des fidèles , garde-toi d'agir ainsi tu es baptisé, tu es régénéré, tu as d'autre espérances, aie aussi d'autres moeurs. — Mai pourquoi, réplique-t-il, un tel et un tel sont-il aussi au nombre des fidèles ? — Je m'abstiens d'en dire davantage. Comment d'ailleurs ton rappeler ? — Ainsi donc, mes frères, si vous vous conduisez mal, vous qui comptez depuis plus longtemps parmi les fidèles, vous rendrez, Dieu, pour eux et pour vous, un compte funeste.
2. C'est à eux maintenant que je dirai d'être comme le bon grain sur l'aire, de ne pas suivre la paille qu'emporte le vent pour se perdre avec elle; et, pour arriver au royaume de l'immortalité , de se laisser retenir par le poids de la charité. Oui, mes frères, mes fils, plantes nouvelles de l'Eglise votre mère, je vous en conjure au nom de ce que vous avez reçu, ayez l'œil fixé sur Celui qui vous a appelés, qui vous a aimés, qui vous a cherchés quand vous étiez perdus et qui vous a éclairés (249) après vous avoir retrouvés: ne marchez pas sur les traces de ces hommes perdus en qui est si mal placé le nom de fidèles ; car on ne leur demandera pas quel nom ils portent, mais si leur conduite répond à leur nom. Si cet homme est régénéré, où est sa vie nouvelle ? S'il est fidèle, où est sa foi ? Il me parle du nom, je coudrais voir aussi la réalité. Choisissez-vous pour modèle des hommes qui craignent Dieu, qui entrent avec respect dans son église, qui entendent avec soin sa parole, qui en conservent le souvenir, qui la méditent et qui la pratiquent. Voilà les modèles que vous devez choisir.
Ne dites pas en vous-mêmes : Eh ! où en trouverons-nous de pareils? Soyez tels, et vous en trouverez de pareils. Les semblables s'attachent aux semblables; si tu vis dans la débauche, il ne s'unira à toi que des hommes débauchés. Commence à vivre saintement, et tu verras de combien d'amis tu seras environné, combien de frères feront ta joie. Quoi 1 tu ne trouves personne à imiter ? Eh bien ! mérite d'être imité.
3. Aujourd'hui encore nous devons adresser, de l'autel de Dieu, un sermon aux enfants sur le sacrement de l'autel. Nous leur avons parlé du sacrement du Symbole, ou de ce qu'ils doivent croire; du sacrement de l'oraison dominicale, ou de ce qu'il doivent demander; enfla du sacrement des fonts sacrés ou du baptême : ils ont entendu traiter de tous ces mystères, ils ont reçu tous ces enseignements. Mais ils n'ont rien appris encore du sacrement de l'autel, qu'ils ont vu aujourd'hui pour la première fois; je dois donc aujourd'hui les entretenir de ce sujet. Ainsi notre fatigue personnelle et l'édification de ces enfants demandent que ce discours ne se prolonge pas davantage.
ANALYSE. — Il ne nous reste de ce discours qu'un simple fragment, dont l'idée se trouve dans un des précédents discours (1).
Parce qu'il a souffert pour nous , il a recommandé à notre vénération son corps et son sang dans ce sacrement. D'ailleurs nous sommes nous-mêmes devenus son corps, et par sa miséricorde nous. recevons dé lui ce que nous sommes. Rappelez vos souvenirs, car vous ne rayez pas toujours été. Vous avez donc reçu an être nouveau; on vous a apportés sur l'aire sacrée, vous y avez été foulés par les boeufs , en d'autres termes, par ceux qui annoncent l'Evangile ; pendant qu'on prolongeait votre catéchuménat, on vous conservait au grenier; après vous avoir fait inscrire, vous avez commencé en quelque sorte à être moulus sous le poids des jeûnes et des exorcismes ; puis vous
1. Ci-dev. Serm. CCXXVII.
vous êtes approchés de l'eau sainte, vous en avez été pénétrés et vous êtes devenus comme une pâte qu'a fait cuire ensuite la chaleur du Saint-Esprit, et c'est ainsi que vous êtes devenus un pain sacré. Voilà ce que vous avez reçu.
De même que vous voyez l'unité dans ce qui s'est accompli pour vous, ainsi soyez vin, en vous aimant, en conservant une même foi, une même espérance, une indivisible charité. Les hérétiques, en recevant ce mystère, reçoivent ce qui les condamne, puisqu'ils recherchent la division, au lieu que ce pain est un symbole d'unité. Ainsi en est-il du vin ;. malgré la multiplicité des raisins qui ont servi à le former, il est un aussi, il est un avec ses parfums dans le calice, après avoir été foulé (250) sous le pressoir. Vous également, après avoir passé par tant de jeûnes, par tant de travaux, par l'humiliation et le brisement du coeur, vous êtes comme entrés au nom du Christ dans le divin calice ; et vous êtes là, placés sur la table, contenus dans la coupe sainte; Vous y êtes avec nous, puisque nous mangeons et buvons ensemble, puisqu'ensemble nous vivons.
ANALYSE. — Le jour nouveau qu'a fait le Seigneur n'est autre chose que la sainteté des fidèles qui correspondent à la grâce.
Accomplissons avec l'aide de notre Dieu, ce que nous avons chanté à sa gloire. Tous les jours, sans doute, ont été faits par le Seigneur; ce n'est pourtant pas sans motif qu'il est écrit de l'un d'eux en particulier : « Voici le jour qu'a fait le Seigneur».
Nous lisons qu'au moment où il. créait le ciel et la terre Dieu dit : « Que la lumière soit faite, la lumière fut faite alors; puis Dieu donna à la lumière le nom de jour et aux ténèbres le nom de nuit (2) ». Il est néanmoins un autre jour que celui-là, jour certain et qui doit nous être plus cher que tous les autres, c'est celui dont il est question dans ces mots de l'Apôtre : « Marchons avec décence, comme en plein jour » — Quant au jour vulgaire, il s'écoule chaque jour entre le lever et le coucher du soleil. Mais cet autre jour est celui qui fait briller la parole de Dieu dans le coeur des fidèles, et qui dissipe non pas les ténèbres matérielles, mais les ténèbres morales. C'est ce jour qu'il faut contempler, c'est en ce jour qu'il convient de -nous livrer à la joie. Ecoutons l'Apôtre : « Nous sommes, dit-il, des
1. Ps.
CXVII, 24. — 2. Gen, I, 3, 5.
enfants de lumière et des enfants du jour; non, nous ne le sommes point de la nuit et des ténèbres (1). Marchons avec décence, comme en plein jour, non dans les excès de table et l'ivrognerie, non dans les dissolutions et les impudicités, non dans l'esprit de contention et d'envie; mais revêtez-vous de Jésus-Christ Notre-Seigneur, et ne chercher pas à contenter la chair dans ses convoitises (2) ».
Si vous agissez de la sorte, vous chantez de tout votre coeur: « Voici le jour qu'a fait le Seigneur » , car en vous conduisant bien vous chantez alors ce que vous êtes. Combien, hélas ! s'enivrent durant ces jours-ci Combien encore, non contents de s'enivrer, se livrent à des rixes non moins honteuses que cruelles ! Ceux-là ne chantent pas: « Voici le jour qu'a fait le.Seigneur ». Le Seigneur, d'un autre côté, leur répondrait : Vous n'êtes que ténèbres, ce n'est pas moi qui vous ai faits. Voulez-vous être le jour qu'a fait le Seigneur? Conduisez-vous bien; vous jouirez alors de la lumière de la vérité, qui ne s'éteindra jamais dans vos coeurs.
1. I
Thess. V, 5. — 2. Rom. XIII, 13, 14.
251
Analyse. — Rien de plus indubitable que la résurrection de Jésus-Christ. Or, Jésus-Christ est ressuscité pour nous faire ressusciter spirituellement avec lui, comme il est mort pour nous obtenir de mourir au vieil homme. Entrons vivement dans ses desseins : c'est le seul moyen d'arriver au bonheur que nous convoitons tous avec une ardeur si persévérante ; car le bonheur n’est pas ici-bas, nous ne l'y trouverons pas plus que Jésus-Christ ne l'y a trouvé, et comme lui nous ne l'aurons qu'au ciel, si toutefois nous méritons d'y entrer.
1. Comme d'habitude, on lit durant ces jours la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ d'après tous les livres du saint Evangile. La lecture d'aujourd'hui nous montre comment à ses propres disciples, à ses premiers membres, à des hommes qui étaient toujours à ses côtés, le Seigneur Jésus reprocha de ne pas croire en vie Celui dont ils pleuraient la mort (1). Ainsi ces Pères de notre foi n'étaient pas fidèles encore; ces maîtres qui devaient amener l'univers entier à croire un enseignement pour lequel eux-mêmes devaient mourir, ne le croyaient pas encore. Ils avaient vu le ressusciter des morts, et ils ne croyaient pas qu'il fût ressuscité ! Ne méritaient-ils pas les reproches qui leur étaient adressés ? Le Sauveur voulait par là les faire connaître à eux-mêmes, leur montrer ce qu'ils étaient par eux-mêmes, et ce que par lui ils seraient à l'avenir. C'est ainsi que Pierre apprit à se connaître quand, aux approches de la passion et durant la passion même, il chancela si dangereusement. Il se vit alors tel qu'il était, il s'affligea, il pleura de ce qu'il était; puis il se tourna vers l’Auteur même de son être (2). Or les Apôtres ne croyaient pas même ce qu'ils avaient sous les yeux. Quelle grâce donc a daigné nous taire Celui qui nous a donné de croire ce que nous ne voyons pas ! Nous croyons sur leur témoignage, et ils n'en croyaient pas à leurs propres yeux !
2. Or cette Résurrection de Jésus-Christ Notre-Seigneur est l'emblème de la vie nouvelle que doivent mener ceux qui croient en lui; et tel est l'enseignement mystérieux qui
1. Marc. XVI, 14. — 2. Matt. XXVI, 33-35, 69-75.
ressort de sa résurrection ainsi que de sa passion et que vous devez vous appliquer à approfondir et à pratiquer de plus en plus. Est-ce en effet sans motif que notre Vie s'est dévouée à la mort; que cette Source de vie, que cette Source où on boit la. vie, a bu ce calice qu'elle ne méritait pas, puisque le Christ ne méritait pas la mort ?
D'où vient la mort ? Rendons-nous compte de son origine. Le père de la mort est le péché, et sans le péché nul ne mourrait; car au premier homme avait été donnée la loi de Dieu, ou plutôt un commandement spécial avec cette condition expresse qu'il vivrait s'il l'observait et qu'il mourrait s'il venait à le violer. Mais lui, ne croyant pas qu'il pût mourir, fit ce qui lui mérita la mort, et il reconnut combien était vraie la menace de Celui qui avait établi la loi. De là nous viennent et la mort et la mortalité, et les fatigues, et les souffrances de tout genre; de là aussi la seconde mort après la mort première, c'est-à-dire la mort éternelle après la mort temporelle. Or, dès sa naissance, chacun de nous est assujetti à cet empire de la mort, à ces lois du tombeau; à l'exception toutefois de Celui d'entre nous qui s'est fait homme pour ne pas laisser périr l'homme ; car il n'est point né sous l'empire du trépas, et voilà pourquoi il est dit de lui dans un psaume qu'il était « libre parmi les morts (1) »; libre pour avoir été conçu sans mouvement de convoitise par une Vierge qui l'a mis au mondé Vierge et qui est restée toujours Vierge; pour avoir vécu sans tache, car il n'est point mort pour avoir péché; s'il a pris part à nos
1. Ps. LXXXVII, 6.
252
châtiments, il n'a pris aucune part à nos fautes. En effet la mort est le châtiment du péché; or, Notre-Seigneur Jésus-Christ est bien venu mourir, mais il n'est pas venu pécher, et en partageant avec nous la peine sans avoir partagé la faute, il nous a déchargés de la faute et de la peine. De quelle peine nous a-t-il déchargés ? De celle qui nous attendait au-delà de cette vie.
Par conséquent il a été crucifié afin de nous montrer sur la croix comment doit mourir en nous le vieil homme; et il est ressuscité afin de nous donner dans sa vie nouvelle l'idéal de la nouvelle vie que nous devons mener. C'est aussi l'enseignement formel d'un Apôtre : « Il a été livré, dit-il, pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification (1) ». C'est encore ce que figurait la circoncision donnée aux patriarches, l'obligation de la pratiquer le huitième jour (2). Si cette circoncision se faisait avec des couteaux de pierre, c'est que la Pierre était Jésus-Christ (3); de plus elle annonçait en se pratiquant le huitième jour, que la résurrection du Sauveur servirait à nous dépouiller de la vie charnelle. Effectivement, le septième jour de la semaine tombe un samedi. Or, le samedi, le septième jour de la semaine, le Seigneur resta dans le tombeau, et il en sortit le huitième jour. Donc, puisque sa résurrection doit nous donner une vie nouvelle, il nous circoncit en quelque sorte en ressuscitant ce jour-là; et nous vivons dans l'espoir de ressusciter comme lui.
3. Ecoutons l'Apôtre : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ », dit-il. Or, comment ressusciter, puisque nous ne sommes pas encore morts? Qu'a-t-il donc voulu dire par ces mots
« Si vous êtes ressuscités avec le Christ ? » Le Christ lui-même serait-il ressuscité s'il n'était mort auparavant ? Comment parler ainsi de résurrection à des hommes encore -vivants, à des hommes qui ne sont pas encore morts? Que prétend-il ? Le voici : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d'en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu; goûtez les choses d'en haut et non les choses de la terre; car vous êtes morts ». C'est l'Apôtre qui le dit, et non pas moi; mais il dit vrai, et voilà pourquoi je dis comme lui. Pourquoi dire comme lui ? « Je crois, de là vient que je parle (4)».
1. Rom. IV, 25. — 2. Gen. XVII, 12. — 3. I Cor. X, 4 ; Josué, V, 2. — 4. Ps. CXV, 5.
Ainsi donc, quand nous nous conduisons bien, nous sommes à la fois morts et ressuscités; et celui qui n'est ni mort ni ressuscité se conduit encore mal. En se conduisant mal, il ne vit pas. Qu'il meure donc pour ne pas mourir. Qu'il meure pour ne pas mourir? Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'il change pour n'être pas condamné. « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, dirai-je de nouveau avec l'Apôtre, recherchez les choses d'en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu; goûtez les choses d'en haut et non pas celles de la terre; car vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ. Quand le Christ, votre vie, apparaîtra, vous aussi vous apparaîtrez avec lui dans la gloire (1)». Ainsi parle l'Apôtre. Meure donc celui qui n'est pas encore mort, et que celui qui se conduit encore mal, change; car il est mort s'il a renoncé à ses désordres, et s'il se conduit bien, il est ressuscité.
4. Mais qu'est-ce que se bien conduire? C'est goûter les choses d'en haut et non les choses de la terre. Jusques à quand resteras-tu terre, pour retourner en terre (2) ? Jusques à quand baiseras-tu la terre ? Car en l'aimant tu la baises en quelque sorte et tu deviens l'ennemi de Celui dont il est dit dans un psaume: « Et ses ennemis baiseront la terre (3) ». Qu'étiez. vous ? Des enfants des hommes. Qu'êtes-vous maintenant ? Des enfants de Dieu. « Enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le coeur appesanti ? Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez-vous le mensonge ? » Quel mensonge recherchez-vous ? Je vais le dire.
Vous voulez être heureux, je le sais. Montrez-moi un larron, un scélérat, un fornicateur, un malfaiteur, un sacrilège, un homme souillé de tous les vices et chargé de, tous les forfaits, de tous les crimes, qui ne veuille vivre heureux. Je le sais, tous vous voulez vivre heureux ; seulement vous ne voulez pas rechercher ce qui fait le bonheur. Tu cours après l'or, parce que tu espères être heureux avec de l'or : ce n'est pas l'or qui rend heureux. Pourquoi recherches-tu le mensonge? Tu voudrais être honoré dans le monde; pour quoi ? Parce que tu comptes trouver le bonheur dans les dignités humaines et dans les pompes du siècle : mais ces pompes ne te rendent pas heureux. Pourquoi recherches-tu le mensonge ? Il en est ainsi de tout ce que tu
1. Coloss. III, 1-4. — 2. Gen. III, 19. — 3. Ps. LXXI, 9.
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convoites ici-bas, de ce que tu convoites à la manière du siècle, en aimant la terre, en baisant la terre ; tu le recherches pour être heureux; mais rien sur la terre ne te saurait procurer le bonheur. Pourquoi donc ne pas cesser de rechercher le mensonge ? Où espères-tu trouver le bonheur? « Enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le coeur appesanti? » Vous ne voulez pas qu'il le soit, et vous le chargez de terre ? Pendant combien de temps le coeur des humains a-t-il été appesanti? Il l'a été jusqu'à l'avènement du Christ, jusqu'à sa résurrection. « Jusques à quand aurez-vous le coeur appesanti ? Jusques à quand aimerez-vous la vanité et rechercherez-vous le mensonge? » Comment, vous recherchez, pour être heureux, ce qui doit vous rendre malheureux ? Vous êtes dupes de ce que vous convoitez; vous convoitez le mensonge même.
5.Tu voudrais être heureux? Je vais te montrer, si tu y consens, comment le devenir. Continue à lire : « Jusques à quand aurez-vous le coeur appesanti ? Jusques à quand aimerez-vous la vanité et rechercherez-vous le mensonge ? Sachez ». Quoi ? « Sachez que le Seigneur a glorifié son Saint (1) ». Le Christ est venu partager nos misères ; il a eu faim et soif, il a été fatigué et il a dormi ; on l'a vu faire des miracles et souffrir des indignités, flagellé, couronné d'épines, couvert à crachats, déchiré de soufflets, attaché à une croix, percé avec une lance, déposé dans un tombeau; mais il est ressuscité le troisième jour, après avoir fini ses travaux et donné la mort à la mort même. C'est là, c'est sur sa résurrection que je vous invite à tenir fixés vos regards. Dieu effectivement a glorifié son Saint jusqu'à le ressusciter d'entre les morts et lui faire l'honneur de s'asseoir à sa droite dans le ciel. Ainsi te montre-t-il ce que tu dois goûter si tu veux être heureux, puisque tu ne saurais l'être ici.
Non, tu ne saurais l'être ici, personne ne saurait l'être. Il est bon de chercher ce que tu cherches; mais ce que tu cherches n'est pas sur cette terre. Que cherches-tu ? La vie bienheureuse; Elle n'est pas ici. Si tu cherchais de l'or où il n'y en a pas, celui qui saurait qu'il n’y en a pas là ne te dirait-il point : Pourquoi creuser, pourquoi tourmenter la terre ? Tu
1. Ps. IV, 3, 4.
fais une fosse, mais c'est pour y descendre et non pour y rien trouver. A cet avertissement que répondrais-tu ? — Mais c'est de l'or que je cherche. — Soit, je ne prétends pas que ce n'est rien, mais il n'y en a pas où tu en cherches, te dirait-on encore. — De même, quand tu me cries : Je veux être bienheureux, je réplique : C'est bien, mais ce bonheur n'est pas ici. Si Jésus-Christ l'a trouvé ici, tu l'y trouveras. Or, dans ce pays où règne la mort qui t'attend, qu'a-t-il trouvé ? En venant de cet autre pays, qu'a-t-il rencontré dans celui-ci, sinon ce qui s'y rencontre si abondamment ? Il a mangé avec toi, mais ce que tu possèdes dans ta misérable cellule. C'est ici qu'il a bu le vinaigre, ici qu'on lui a donné du fiel. Voilà ce qu'il a trouvé chez toi.
Et cependant il t'a convié à son splendide banquet, au festin des Anges, au banquet du ciel où lui-même sert d'aliment. Ainsi donc, s'il est descendu: jusqu'à toi, si chez toi il a trouvé tant de souffrances, s'il n'a pas dédaigné de s'asseoir avec toi à une table pareille, c'était polir te promettre sa propre table. Que nous dit-il en effet ? Croyez, soyez sûrs que vous serez admis aux délices de ma table, puisque je n'ai point dédaigné les amertumes de la vôtre. Il a pris pour lui ton mal, et il ne te communiquerait pas ses biens ? N'en doute pas. Oui, il nous a promis de vivre de sa vie ; mais ce qu'il a fait est bien plus incroyable encore, puisque pour nous il a enduré la mort. Ne semble-t-il pas nous dire : Je vous invite à partager ma vie, dans ce séjour où personne ne meurt, où la vie est réellement bienheureuse, où les aliments ne s'altèrent point, où ils nourrissent sans, s'épuiser? Voilà à quoi je vous appelle, à habiter la patrie des Anges; à jouir de l'amitié de mon Père et de l'Esprit-Saint, à vous asseoir à un banquet éternel, à m'avoir pour frère, à me posséder enfin moi-même, à partager ma vie. Vous refusez de croire que je vous donne ma vie ? Acceptez-en ma mort pour gage.
Maintenant donc, pendant que nous vivons dans ce corps de corruption, mourons avec le Christ en changeant de moeurs, et vivons avec lui en nous attachant à la justice ; sûrs de ne trouver la vie bienheureuse qu'après être montés vers Celui qui est descendu jusqu'à nous, et qu'après avoir commencé à vivre avec Celui qui est mort pour nous.
254
ANALYSE. — Avant de parler de la pénitence, saint Augustin n semble préoccupé que du mystère du jour, la résurrection de Jésus-Christ; il est manifeste cependant que tout prépare au but qu'il se propose. Effectivement il montre d'abord combien étaient déraisonnables les Apôtres en refusant de croire la résurrection du Sauveur. Le Sauveur avait devant eux ressuscité des morts, et sur la foi de témoins oculaires ils ne veulent pas admettre qu'il soit ressuscité d'entre les morts ! Ils avaient, par la bouche de Pierre, proclamé sa divinité, et maintenant il n'est plus à leurs yeux qu'un prophète ! En eux se révèle bien l'inconstance, la faiblesse de Pierre, dont l'incrédulité lui mérita d'être appelé Satan par le Fils même de Dieu qui venait de le proclamer bienheureux. Que dis-je ? Ils sont bien au-dessous du larron qui sur la croix confessa sa divinité et son éternel empire! — Cependant ces disciples ouvrirent les yeux et se convertirent ainsi au moment de la fraction du pain. Pourquoi ne les imiter vous pas, vous qui portez le nom de pénitents et qui ne faites aucunement pénitence? Vous comptez sur une vie longue? En êtes-vous sûrs ? Mais fût-elle longue, ne faut-il pas, pour ce motif même, qu'elle soit bonne ?
1. Aujourd'hui encore on a lu la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais d'après un autre Evangile, l'Evangile selon saint Luc. On a donc commencé à la lire d'après saint Matthieu, c'était hier d'après saint Marc, et c'est aujourd'hui d'après saint Luc : on a suivi ainsi l'ordre où sont placés les Evangélistes. Tous l'ont écrite comme ils ont écrit la passion; mais ces sept ou huit jours permettent de la lire d'après tous ces écrivains sacrés, tandis que la passion ne se lisant qu'un seul jour, c'est d'après saint Matthieu qu'on la lit. J'aurais voulu, il y a quelque temps, que chaque année aussi on lût la passion d'après, tous les évangélistes: on l'a fait d'abord; mais les fidèles, n'entendant plus uniquement ce qu'ils avaient l'habitude d'entendre, se sont émus. Il est vrai pourtant que celui qui aime les livres sacrés et ne veut pas rester toujours dans l'ignorance, connaît tous les textes et cherche avec soin à les comprendre tous. Mais chacun avance selon la mesure de foi qu'il a reçue de Dieu.
2. Examinons maintenant ce que nous venons d'entendre pendant la lecture sainte; il s'agit plus expressément du sujet dont j'ai déjà dit un mot à votre charité, de l'infidélité des disciples: et nous comprendrons combien nous sommes redevables à la bonté de Dieu, qui nous a accordé de croire ce que nous ne voyons pas.
Dieu donc les avait appelés et instruits lui-même, il avait fait sous leurs yeux des miracles éclatants, jusqu'à rendre la vie aux morts; il avait ressuscité des morts, et eux ne le croyaient pas capable de ressusciter son propre corps ! Des femmes étant venues à son tombeau n'y trouvèrent point ce corps sacré; mais des anges leur apprirent que le Seigneur était ressuscité, et elles vinrent l'annoncer aux disciples. Puis, qu'est-il écrit? Que venez-vous d'entendre? « Tout cela leur parut du délire ». Triste condition de la nature humaine ! Quand Eve rapporta ce que lui avait dit le serpent, on l'écouta sans hésiter; Adam ajouta foi au mensonge qu'elle redisait et qui devait nous donner la mort; et on ne crut pas ces saintes femmes qui publiaient la vérité où nous devions puiser la vie ! S'il ne faut pas croire les femmes, pourquoi Adam s'en rapporta-t-il à Eve? Et s'il faut les croire, pour quoi les disciples ne crurent-ils pas les saintes femmes? Ici donc contemplons l'immense bonté de Notre-Seigneur. Si Jésus-Christ Notre-Seigneur a voulu que le sexe faible annonçât le premier sa résurrection, en voici le motif: ce sexe avait fait, tomber l'homme, ce sexe dut servir à le relever; aussi une vierge fut-elle la Mère du Christ et une autre femme publia telle qu'il était ressuscité; si d'une femme nous est venue la mort, d'une autre femme la vie nous est venue.
Cependant les disciples n'ajoutèrent pas foi au témoignage des saintes femmes; elles disaient la vérité et eux les crurent en délire.
3. En voici deux autres qui faisaient route (255) ensemble et qui s'entretenaient de ce qui venait d'arriver à Jérusalem, de l'iniquité des Juifs et de la mort du Christ; ils voyageaient donc en causant et en pleurant comme mort Celui dont ils ignoraient la résurrection. A eux aussi apparut le Sauveur, il se joignit à eux j comme troisième et conversa amicalement. Mais leurs yeux étaient retenus de peur qu'ils ale reconnussent; car il fallait que leur coeur fût mieux préparé. Il diffère donc de se révéler à eux et leur demande de quoi ils s'entretenaient, afin de les amener à avouer ce que lui savait déjà. Vous l'avez remarqué, ils s'étonnent d'abord de ce qu'il paraît ignorer un événement si public et si frappant. « Etes-vous seul, lui dirent-ils, assez étranger à Jérusalem, pour ne savoir pas ce qui vient de s'y passer? Quoi donc? — Relativement à Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en oeuvres et en paroles (1) ».
Est-ce bien vrai, chers disciples? Le Christ n’était-il qu'un prophète, lui, le Seigneur des prophètes? Donnez-vous à votre juge le nom de son serviteur? Hélas ! ils avaient adopté l'opinion d'autrui. Pourquoi dire l'opinion d'autrui? Ranimez vos souvenirs. Lorsque Jésus demanda personnellement à ses disciples : « Parmi les hommes, que dit-on de moi, fils de l'homme? » Les disciples rapportèrent différentes manières de voir. « Selon les uns vous êtes Elie; selon d'autres, Jean-Baptiste ; selon d'autres encore, Jérémie ou quelqu'un des prophètes ». C'étaient les opinions des étrangers et non la croyance des disciples. Il fallut pourtant que ceux-ci s'expliquassent. « Maintenant donc, qui prétendez-vous que je suis, vous? » Vous m'avez répondu d'après autrui, je veux savoir ce que vous croyez. Seul alors au nom de tous, car il y avait union entre tous, Pierre reprit: « Vous, êtes le Christ, de Fils du Dieu vivant » ; non pas quelqu'un d'entre les prophètes, mais le Fils même du Dieu vivant, l'inspirateur des prophètes et le Créateur des anges. « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Une telle confession méritait la réponse suivante que fit le Sauveur: « Tu es bienheureux, Simon, fils de dons, carte n'est ni la chair ni le sang qui iront révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Aussi je te dis à mon tour : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon
1. Luc, XXIV, 1-19.
Eglise, et les portes de l'enfer n'en triompheront pas. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux , et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aussi dans le ciel, comme tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel aussi ». Voilà ce que mérita d'entendre la foi de Pierre et non Pierre lui-même. Comme homme, en effet, qu'était Pierre, sinon l'un de ceux dont il est dit dans un psaume: « Tout homme est menteur (1)? »
4. Aussi le Seigneur ayant annoncé immédiatement sa passion et sa mort, Pierre trembla et s'écria : « A Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne vous arrivera point. — Arrière, Satan », reprit le Seigneur. Pierre nommé Satan ! Où sont ces autres paroles : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas? » Satan est-il bienheureux? S'il est bienheureux, c'est par la grâce de Dieu; s'il est Satan, c'est par lui-même. Aussi le Seigneur explique-t-il pourquoi il lui a donné ce nom. « C'est que tu ne goûtes pas, lui dit-il, les choses qui sont de Dieu, mais celles qui sont des hommes (2) ». Pourquoi était-il heureux.d'abord? « C'est que ni la chair ni le sang ne t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux ». Pourquoi ensuite devient-il Satan? « C'est que tu ne goûtes pas les choses qui sont de Dieu », ces choses qui faisaient ton bonheur quand tu y prenais goût, mais que «tu goûtes celles des hommes ».
Voilà comment flottait l'âme des disciples, montant et descendant, se relevant et tombant, tantôt éclairée et tantôt dans les ténèbres; car c'est de Dieu que lui venait la lumière et c'est en elle-.même qu'elle trouvait l'obscurité. D'où lui venait la lumière? « Approchez-vous de lui et vous êtes éclairés (3) ». D'où lui venaient les ténèbres? « Qui par le mensonge, parle de son propre fonds (4) ». Pierre donc avait proclamé Jésus le Fils du Dieu vivant, et il craignait qu'il ne mourût, tout Fils de Dieu qu'il était, quand néanmoins il était venu dans le dessein de mourir ! Ah ! s'il n'était venu pour mourir, comment pourrions-nous vivre?
5. D'où nous vient la vie, et d'où lui est venue la mort? Ecoutons-le d'abord : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Est-il là question de mort? Où est-elle? D'où vient-elle? Comment viendrait-elle? Le Verbe était,
1. Ps. CXV, 11. — 2. Matt. XVI, 13-23. — 3. Ps. XXXIII, 6. — 4. Jean, VIII, 44.
256
il était en Dieu et Dieu même. Si tu découvres là de la chair et du sang, tu y vois la mort. Comment donc le Verbe a-t-il pu mourir? Et comment nous, qui sommes sur la terre, qui sommes mortels, corruptibles et pécheurs, pouvons-nous avoir la vie? Il n'y avait pas en lui de principe de mort, ni en nous de principe de vie; il. a donc pris la mort qui vient de nous, pour nous donner la vie qui vient de lui. Comment a-t-il pris la mort qui vient de nous? « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ». C'est ainsi qu'il a pris de nous de quoi offrir pour nous. Et nous, comment nous est venue la vie? « Et la vie, c'était la lumière des hommes (1) ». C'est ainsi qu'il est la vie pour nous et que pour lui nous sommes la mort. Mais comment? Par condescendance de sa part et non par nécessité; car, s'il est mort, c'est qu'il a daigné mourir, c'est qu'il l'a voulu, c'est qu'il a eu compassion de nous, c'est qu'il a eu la puissance de mourir : « J'ai, dit-il, le pouvoir de déposer ma vie et le pouvoir de la reprendre (2) ».
Pierre ignorait cela, lorsqu'il trembla en entendant le Seigneur parler de sa mort. Mais aujourd'hui le Seigneur avait prédit et sa mort et sa résurrection pour le troisième jour. Ses prédictions s'étaient accomplies, et ceux qui les avaient entendues n'y croyaient pas. «Voici déjà le troisième jour que ces événements sont arrivés ; et nous espérions que c'était lui qui devait racheter Israël (3)». Vous l'espériez ? Vous en désespérez donc? Vous êtes déchus de votre espoir? Il faut que vous relève Celui qui voyage avec vous.
Ainsi c'étaient ses disciples, ils l'avaient entendu personnellement, ils avaient vécu avec lui, l'avaient reconnu pour leur Maître, ils avaient été formés par lui, et il, leur était impossible d'imiter et de partager la foi du larron suspendu à, la croix !
6. Quelques-uns d'entre vous ignorent peut-être ce que je viens de dire du larron; pour n'avoir pas entendu lire la passion d'après tous les évangélistes; car c'est notre évangéliste actuel, saint Luc, qui a rapporté ce que je rappelle. Saint Matthieu rapporte aussi qu'avec le Sauveur furent crucifiés deux larrons (4); mais il ne dit pas que l'un d'eux outragea le Seigneur, tandis que l'autre crut
1. Jean, I, 1, 14, 4. — 2. Ib. X, 18. — 3. Luc, XXIV, 21. — 4. Matt. XXVII, 38.
en lui; c'est saint Luc qui nous l'apprend. Contemplons dans le larron une foi que le Christ ne trouva point dans ses propres disciples, après sa résurrection même. Le Christ était attaché à la croix, le larron aussi; le Christ était au milieu, les larrons à ses côtés, L'un d'eux insulte, l'autre croit, au milieu le Christ prononce la sentence. Celui qui insultait ayant dit : « Si tu es le Fils de Dieu, délivre-toi » ; l'autre répondit : « Tu ne crains pas Dieu. Nous souffrons, nous, ce que nous avons mérité, mais lui, qu'a-t-il fait? » Se tournant alors vers Jésus : « Seigneur, dit-il, souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume ». Foi admirable ! j'ignore ce qu'on y pourrait ajouter. Ils ont chancelé, ceux qui ont vu le Christ ressusciter les morts; et il a cru, celui qui le voyait près de lui suspendu au gibet. Quand ceux-là chancellent, celui-ci croit. Quel beau fruit le Christ a cueilli sur ce bois aride ! Ecoutons ce que lui dit le Sauveur : « En vérité, je te le déclare, tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis ». Tu t'ajournes, mais je te connais. Eh ! comment ce larron qui a passé du crime devant le juge, et du juge à la croit, espérerait-il monter de la croix au paradis ! Aussi bien, considérant ce qu'il a mérité,il ne dit pas : Souvenez-vous de moi pour me délivrer aujourd'hui même; il dit : « Lorsque vous serez arrivé dans votre royaume, alors souvenez-vous de moi » , afin que si des tourments me sont dus, je les endure seulement jusqu'alors. Mais le Christ : Il n'en sera pas ainsi; tu as envahi le royaume des cieux tu as fait violence, tu as cru, tu l'as enlevé. Aujourd'hui même tu seras avec moi dans, « le paradis ». Je ne te retarde pas; à une foi si grande, je rends aujourd'hui ce que je dois.
En disant : « Souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume », le larron croyait, non-seulement à la résurrection du Christ, mais encore à son règne futur. C'est bien à un pendu, à un crucifié, à un homme tout sanglant et immobile, qu'il dit; « Lorsque vous serez arrivé dans votre royaume ». Et les Apôtres : « Nous espérions ». Ainsi donc le disciple a perdu l'espérance là où l'a trouvée le larron.
7. Voici maintenant, mes bien-aimés, le sacrement auguste que nous connaissons. Le Sauveur voyageait donc avec eux; on le reçoit dans une hôtellerie, il rompt le pain; où (257) reconnaît alors (1). Ne disons pas, nous, qu'ici nous ne reconnaissons pas le Christ; nous le reconnaissons si nous croyons. Ce n'est pas assez de dire que nous le connaissons si nous croyons; si nous croyons, nous le possédons. Eux possédaient le Christ à table avec eux, nous l'avons, nous, dans notre coeur. Ne vaut-il pas mieux avoir le Christ dans le coeur que de l'avoir dans sa maison ? Notre coeur ne nous est-il pas plus intime que notre demeure? On encore le fidèle doit-il le reconnaître ? Le fidèle le sait, mais le catéchumène l'ignore. Que personne toutefois ne ferme devant lui la porte pour l'empêcher de l'apprendre.
8. Je disais hier à votre charité et je répète aujourd'hui que la résurrection du Christ se reproduit en nous si nous nous conduisons bien, si nous mourons à notre ancienne vie, et si notre vie nouvelle prend chaque jour de nouveaux accroissements (2). Il y a ici des pénitents en grand nombre, la file en est fort longue quand on leur impose les mains. Priez, pénitents; ils vont prier. J'examine ce qu'ils sont, et je trouve qu'ils se conduisent mal. Comment se repentir de ce qu'on fait ordinairement? Si on a du repentir, qu'on ne recommence point; mais si on recommence, le nom est faux, le crime reste. Il en est quelques-uns qui ont demandé la place assignée aux pénitents; il en est d'autres qui ont été excommuniés par nous et réduits à l'accepter; mais ceux qui l'ont demandée veulent continuer de faire ce qu'ils faisaient, et ceux que nous avons excommuniés et forcés d'accepter cette place, ne veulent pas en sortir, comme si c'était une place de choix. Ainsi ce qui doit être le séjour de l'humilité devient un théâtre d'iniquité. C'est donc à vous que je m'adresse; vous qui portez le nom de pénitents pans l'être, je m'adresse à vous. Que vous dire ? Que si je vous loue, ce n'est pas de votre conduite; j'en gémis et je la déplore.
— Que faire, tant je suis décrié? — Changez, changez, je vous en prie. Le terme de votre vie est incertain ; chacun marche avec le
1. Luc, XXIV, 21-31. — 2. Ser. CCXXXI, n. 2, 3.
principe de sa mort. Pourquoi différer de commencer à bien vivre en pensant que vous aurez une vie longue? Quoi ! vous pensez à une longue vie sans redouter une mort subite?
Mais supposons que votre vie doive être longue; je cherche en vain un pénitent, je n'en trouve pas (1). Ah ! une vie longue ne vaut-elle pas mieux, si elle est bonne, que si elle était mauvaise? Personne ne veut d'un long souper qui soit mauvais, et tous ambitionnent une vie longue et mauvaise ? Si la vie est une chose importante, rendons-la bonne. Que cherches-tu de mauvais, dis-moi, en actions, en pensées, en désirs ? Tu ne te soucies ni d'une terre mauvaise, ni d'une mauvaise récolte, tu veux cela bon; arbres, chevaux, serviteurs, amis, enfants, épouse, tu veux tout cela bon. Pourquoi parler de ces choses assez importantes? Un simple vêtement, une chaussure même, tu les veux bons et non pas mauvais. Montre-moi donc une seule chose que tu voudrais mauvaise, une seule que tu voudrais sans qu'elle fût bonne. Tu ne veux pas non plus une métairie mauvaise, il te la faut bonne ; il n'y a que ton âme que tu veuilles mauvaise.
Pourquoi t'outrager ainsi ? Quel châtiment as-tu mérité de t'infliger à toi-même ? De tout ce que tu possèdes, il n'y a que toi que tu aimes en mauvais état. Admettez que je dis comme toujours et que comme toujours vous agissez. Je secoue, moi, mes vêtements devant Dieu ; je craindrais qu'il me reprochât de ne pas vous avertir. J'accomplis donc mon devoir et je demande que vous portiez du fruit; je voudrais tirer de vos bonnes couvres, non de l'argent, mais de la joie. Qui se conduit bien ne m'enrichit pas; qu'il continue pourtant, et il m'enrichira. Mes richesses ne sont-elles pas dans l'espoir que vous établirez sur le Christ? Je n'ai de joie, de consolation, de relâche au milieu de mes tentations et de mes dangers, que dans la sagesse de votre conduite. Je vous en supplie, rues frères, si vous vous oubliez, prenez pitié de moi.
1. Ces derniers mots ne sont pas dans tous les manuscrits.
258
ANALYSE. — En quoi consiste le salut que promet Jésus-Christ lorsqu'il envoie ses Apôtres prêcher l'Évangile? Ce salut ne consiste pas dans la santé du corps, attendu que les animaux en peuvent jouir comme nous, mais dans la santé spirituelle à l'âme Il comprend même la résurrection du corps qui sera accordée aux justes, à la fin des siècles, à l'instar de la résurrection de Jésus-Christ.
1. Vous avez entendu la lecture du saint Evangile relative à la résurrection du Christ. C'est sur cette résurrection qu'est établie notre foi. Les païens, les impies et les juifs croient bien la passion du Sauveur, mais les chrétiens seuls croient sa résurrection.
Comme la passion rappelle les souffrances de la vie présente , ainsi la résurrection est l'indice de la béatitude de la vie future. Travaillons durant cette vie, réservons pour l'autre notre espoir. Voici le moment d'agir, ce sera alors le moment de jouir. Si l'on se porte lâchement au travail, n'y aurait-il pas impudeur à en réclamer le salaire ? On vient de rappeler encore ce que le Seigneur disait à ses disciples après sa résurrection. Il les envoya prêcher l'Évangile ; c'est un fait accompli, l'Évangile est prêché, il est parvenu jusqu'à nous; il est bien vrai que « leur voix a retenti par toute la terre et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde (2) ». Ainsi l'Évangile en avançant et en avançant toujours est arrivé jusqu'ici et jusqu'aux limites de l'univers. Mais les paroles adressées aux disciples nous rappellent brièvement ce que nous avons à faire et ce que nous avons à espérer. Voici ces paroles, vous vous les rappelez : « Celui qui croira et qui recevra le baptême , sera sain et sauf (3) ». Ici donc le Sauveur nous demande la foi et nous offre le salut : « Qui croira et recevra le baptême sera sain et sauf. ». En face d'une telle récompense, le travail demandé n'est rien.
2. « Celui qui croira et qui recevra le baptême sera sain et sauf ». Mais quoi ? Ceux qui entendaient parler ainsi n'avaient-ils pas
1. Marc, XVI, 16. — 2. Ps. XVIII, 5. — 3. Marc, XVI, 16.
la santé ? N'y a-t-il pas beaucoup d'hommes en santé qui croient, qui avaient la santé même avant de croire ? Ils l'avaient sûrement; mais combien est vaine la santé des hommes (1) ! Que vaut en effet cette santé dont jouissent comme toi tes animaux ? Et pourtant d'où vient-elle encore, sinon de Celui dont il est écrit : « Vous donnerez la santé Seigneur, aux animaux comme aux hommes »; et dont il est dit ensuite: « Selon l' abondance de votre miséricorde, ô mon Dieu ». Telle est en effet cette abondance de votre miséricorde que de vous découle la santé et sur le corps des hommes mortels, et sur la chair des animaux mêmes. Voilà pour tous cette miséricorde immense. Mais pour vos enfants? C'est vous, Seigneur, qui donnerez la santé aux animaux comme aux hommes. Nous donc, n'aurons-nous rien de plus? N’aurons-nous que ce que vous donnez aux hommes quels qu'ils soient et à leurs troupeaux ! La chose est impossible.
Qu'aurons-nous donc? Écoute: « Mais les enfants des hommes espéreront à l'ombre de vos ailes; ils s'enivreront de l'abondance de votre maison, vous les ferez boire au torrent de vos délices, car en vous est la source de vie (2) ». C'est le Christ lui-même qui est cette source de vie. Jusqu'à ce que s'épanchât sur nous cette source de vie, nous avions la santé dont jouissent les animaux. Mais vers nous que s'est dirigée cette source de vie, c'est pour nous qu'elle est morte. Nous refusera-t-elle sa vie après avoir subi nous la mort? Voilà, voilà la santé qui n'est pas vaine. Pourquoi? Parce qu'elle ne dépérit
1. Ps. LIX, 13. — 2. Ps. XXXV, 7-10.
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3. Remarquez avec soin ces expressions différentes : « Vous donnerez la santé, Seigneur, aux animaux comme aux hommes » ; aux hommes, à ceux qui sont du parti de l'homme proprement dit : « Quant aux fils des hommes », quant à ceux qui appartiennent au Fils de l'homme, « ils espéreront à l'ombre de vos ailes ». Représentez-vous ici deux hommes; ranimez votre foi , éveillez votre coeur; rappelez-vous d'un côté l'homme en qui nous avons été séduits, et d'autre part l'homme qui nous a rachetés. Est-ce que le premier était fils de l'homme ? Adam était homme, il n'était pas fils de l'homme. Jésus-Christ au contraire se dit constamment fils de l'homme; c'est pour reporter nos souvenirs sur cet homme qui ne fut point fils de l'homme; c'est pour nous montrer la mort dans l'un, dans l'autre la vie; dans l'un le péché, le pardon dans l'autre; les chaînes dans l'un, dans l'autre la délivrance; la condamnation dans celui-là, l'acquittement dans celui-ci. Ces deux hommes différents sont donc désignés par ces paroles : « Vous donnerez la santé, Seigneur , aux animaux comme aux hommes ». Aux hommes, à ceux qui appartiennent encore à l'homme , vous leur donnerez la santé que vous donnez aux bêtes. Aussi bien, comme il est écrit : « L'homme élevé en gloire n'a point compris ; il s'est comparé aux animaux sans raison et leur est devenu semblable (1) ». C'est pourquoi, à ces hommes qui se sont faits semblables aux animaux en ne comprenant pas et en s'abaissant au niveau des êtres dont, par leur création même, ils devaient être les maîtres, vous donnerez la santé comme aux animaux.
4. Mais est-ce de cette santé qu'il est dit : « Qui croira et recevra le baptême sera sain et sauf? » Il s'agit ici d'une santé bien différente; c'est de la santé dont jouissent les anges. Ne la cherchez point sur la terre ; elle est précieuse, mais elle n'y est pas ; elle ne vient pas de nos contrées, il n'y a point ici de santé pareille. Elevez votre coeur. Pourquoi chercher ici une telle santé ? Cette santé y est venue pourtant, mais elle y a trouvé la mort. Est-il vrai qu'en venant parmi nous après, s'être incarné, Jésus-Christ Notre-Seigneur a trouvé dans nos régions cette espèce de santé ? N'est-il pas vrai plutôt qu'en venant de sa patrie il
1. Ps. XLVIII, 13.
a apporté ici un trésor précieux, tandis qu'il n'a trouvé dans la nôtre que ce qui s'y rencontre partout ? Qu'y a-t-il ici en abondance ? On naît ici et l'on y meurt ; la naissance et la mort, voilà des choses dont la terre est pleine; aussi le Sauveur est-il né pour mourir ensuite.
Mais comment est-il né ? Il est venu parmi nous, mais ce n'est pas en suivant le chemin que nous avons suivi, car il descendait du ciel et venait de la part de son Père. Toutefois il est né sujet à la mort. Il est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie. Est-ce comme nous sommes nés d'Adam et d'Eve ? La concupiscence a eu part à notre naissance, non pas à la sienne ; car la Vierge Marie n'a ressenti ni embrassements humains, ni ardeurs de convoitise, et c'était pour l'en préserver qu'il lui fut dit : « Le Saint-Esprit descendra en vous et la vertu du Très-haut vous couvrira de son ombre (1) ». Cette Vierge Mère le conçut donc sans aucun commerce charnel, elle le conçut par la foi; et s'il naquit mortel, c'était en faveur des mortels. A quel titre était-il mortel ? C'est qu'il avait une chair semblable à la chair de péché (2); non pas une chair de péché, ruais une chair semblable à la chair de péché. Que renferme la chair de péché ? Le péché et la mort. Et que subit la chair semblable à la chair de péché ? Non pas le péché, mais la mort. Avec le péché elle aurait été une chair de péché, et sans la mort elle n'eût pas été semblable à la chair de péché. Voilà comment nous est venu le Sauveur ; il est mort, mais pour tuer la mort ; il amis en lui un terme à la mort que nous redoutions; il l'a prise et l'a étouffée, comme un puissant gladiateur s'empare d'un lion et le fait expirer.
5. Où est maintenant la mort? Cherche dans le Christ, elle n'y est pas; elle y a été, mais elle est morte en lui. O vie suprême, vous êtes la mort de la mort. Courage, mes frères, en nous aussi la mort mourra. Ce qui s'est fait d'abord dans le Chef se fera aussi dans les membres; en nous aussi la mort mourra. Mais quand ? A la fin des siècles, à la résurrection des morts; que nous croyons sans élever contre elle le moindre doute. « Qui croira et recevra le baptême sera sauvé ». Continue à lire, voici de quoi t'effrayer. « Mais
1. Luc, I, 25. — 2. Rom. VIII, 3.
260
qui ne croira pas sera condamné ». Il est donc vrai qu'en nous la mort mourra et qu'elle vivra dans les damnés. Là où elle ne mourra point, elle sera éternelle, attendu que les supplices le seront; tandis qu'elle mourra en nous et qu'il ne sera plus question d'elle. En voulez-vous la preuve ?
Je vais vous rappeler quelques paroles des saints qui triomphent : vous les méditerez, vous les chanterez dans votre coeur, elles vous enflammeront d'espérance, elles vous attireront à la foi et aux bonnes oeuvres. Écoutez donc ces paroles que répéteront lès triomphateurs quand sera anéantie la mort; quand en nous la mort sera morte comme elle l'est dans notre Chef. « Il faut, dit l'Apôtre saint Paul, que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, et que mortel il revête l'immortalité. Alors s'accomplira cette parole de l'Écriture : La mort a succombé dans sa victoire ». Je vous ai dit qu'en nous-mêmes la mort serait anéantie : « C'est que la mort a succombé dans sa victoire » ; la mort est ainsi devenue la mort de la mort. Elle succombera pour ne plus se montrer. Pour ne plus se montrer, qu'est-ce à dire? Pour n'exister plus ni dans l'âme ni dans le corps. « La mort a succombé dans sa victoire ». Réjouissez-vous, heureux triomphateurs, réjouissez-vous et répétez : « O mort, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon (1)? » Saisis-tu , t'empares-tu , triomphes-tu, soumets-tu, frappes-tu et immoles-tu encore? « O mort, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon ? » N'a-t-il pas été brisé par mon Seigneur ? Quand tu t'es attaquée à lui, ô mort, tu. t'es anéantie pour moi.
Voilà donc le salut réservé à « qui croira et aura reçu le baptême, tandis que sera condamné celui qui ne croira point ». Evitez cette condamnation; aimez et espérez le salut éternel.
1. I
Cor. XV, 53-55.
ANALYSE. — Quand Jésus-Christ rencontra les disciples d'Emmaüs, leur foi était bien inférieure à celle du bon larron sur la croix; ils n'avaient que la foi des païens et des Juifs qui croient bien la mort, mais qui n'admettent pas la résurrection du Sauveur. Pour nous, ne nous contentons pas de croire la résurrection ; en n'allant pas plus loin nous ne ferions que ressembler aux démons. Afin donc d'avoir une foi vraiment chrétienne, unissons à la foi l’amour et la pratique du bien.
1. On lit durant ces jours la résurrection du Seigneur d'après les quatre Evangélistes. S'il est nécessaire de les lire tous, c'est que chacun d'eux n'a pas tout dit, ils se complètent l'un l'autre et ils se sont comme entendus pour se rendre tous nécessaires.
Saint Marc, dont on a lu hier, l'Évangile, rapporte en quelques mots ce que saint Luc développe plus longuement, l'histoire de deux disciples qui sans être du nombre des douze Apôtres n'en étaient pas moins disciples du Seigneur, à qui le Seigneur apparut, comme ils faisaient route ensemble, et avec qui il voyagea. Il se contente en effet de dire qu'il leur apparut en route ; au lieu que saint Luc rapporte et ce que le Sauveur leur dit, et ce qu'il leur répondit, et jusqu'où il les accompagna, et comment ils le reconnurent à la fraction du pain. Tous ces détails sont dans saint Luc ; nous venons de les entendre.
2. Mais pourquoi, mes frères, pourquoi nous arrêter ici ? C'est que nous y trouvons de nouveaux motifs de croire la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Déjà sans doute nous avions cette foi quand nous avons entendu l'Évangile et que nous sommes entrés (261) dans cette église ; je ne sais cependant comment il se fait qu'on écoute avec joie ce qui réveille le souvenir de cet événement. Notre coeur éprouverait-il le plaisir de croire que nous l'emportons sur ces disciples à qui le Seigneur se montra durant leur voyage ? En effet, nous croyons ce qu'ils ne croyaient pas encore; ils avaient perdu tout espoir, et nous n'avons aucune incertitude sur ce qu'ils révoquaient en doute. Ils avaient perdu tout espoir au Seigneur depuis qu'il avait été crucifié; c'est ce qui se révèle dans leurs réponses. « Quels sont, leur dit le Sauveur, ces discours que vous échangez, et de quoi êtes-vous tristes ? — Etes-vous, reprirent-ils, le seul assez étranger à Jérusalem pour ignorer ce qui vient de s'y passer ? — Quoi? » poursuivit le Seigneur. Il savait tout ; mais s'il les interrogeait sur ce qui le concernait personnellement, c'est qu'il désirait vivre en eux. « Quoi ? » demanda-t-il donc. — « Relativement à Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en couvres et en paroles ; et comment les princes des prêtres l'ont crucifié. Or, voici le troisième jour que tout a cela est arrivé. Pour nous, nous espérions ». Vous espériez ? Vous n'espérez donc plus ? Voilà tout ce que vous avez retenu de ses leçons ? Le larron sur la croix l'emporte sur vous. Vous avez oublié Celui qui vous instruisait; ce larron l'a reconnu pendant qu'il était suspendu à côté de lui. « Nous espérions ? » — Qu'espériez-vous ? — « Que c'était lui qui a devait racheter Israël ». Eh bien ! ce que vous espériez et ce que vous n'espérez plus depuis qu'il a été crucifié, le larron l'a reconnu, car il a dit au Seigneur : «Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume (1)». C'est ainsi qu'il proclame que c'était lui qui devait racheter Israël. La croix fut pour lui une école ; il y reçut l’enseignement du Maître; et le gibet où le Sauveur était suspendu devint la chaire où il donnait ses instructions.
Ah ! puisqu'il vient de se joindre à vous, qu'il ranime en vous l'espérance. C'est ce qui arriva. Mais rappelez-vous , mes bien-aimés, comment après avoir retenu leurs yeux pour les empêcher de le reconnaître, le Seigneur Jésus attendit la fraction du pain pour se révéler à eux. Les fidèles comprennent ce
1. Luc, XXIII, 42.
que je dis ; eux aussi reconnaissent le Christ à la fraction du pain ; non pas de tout pain, mais du pain qui reçoit la bénédiction du Christ, car c'est uniquement celui-là qui devient son corps. C'est donc alors que ces disciples le reconnurent, furent transportés de joie et allèrent trouver les Apôtres. Ils les trouvèrent déjà instruits de la résurrection ; mais en leur rapportant ce qu'ils avaient vu, ils ajoutèrent de nouveaux détails à l'Evangile (1) ; détails racontés de vive voix d'abord tels qu'ils se sont accomplis, écrits ensuite et parvenus jusqu'à nous.
3. Croyons en Jésus-Christ crucifié, mais en reconnaissant qu'il est ressuscité le troisième jour. Cette croyance à la résurrection du Christ d'entre les morts nous distingue et de ces disciples, et des païens et des juifs. « Souviens-toi, dit l'Apôtre à Timothée, que Jésus-Christ, de la race de David,. est ressuscité d'entre les morts, selon mon Evangile (2). Si tu crois de coeur , dit encore le même Apôtre, que Jésus est le Seigneur, et si tu confesses de bouche que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, tu seras sauvé (3) ». Il s'agit ici du salut dont j'ai parlé hier en expliquant ces mots : « Qui croira et recevra le baptême sera sauvé (4) ».
Vous croyez, je le sais ; vous serez donc sauvés ? Croyez de coeur et confessez de bouche que le Christ est ressuscité d'entre les morts: mais que votre foi soit une foi de chrétiens et non pas de démons. Voici en effet une distinction que je fais, que je fais à ma manière; dans votre intérêt et selon la grâce que j'ai reçue de Dieu. Cette distinction une fois faite, choisissez et attachez-vous. Je viens de le dire, la foi qui nous montre Jésus-Christ ressuscité d'entre les morts, nous distingue d'avec les païens. Demande à un païen si le Christ a été crucifié? Il crie : Sans aucun doute; s'il est ressuscité? Non. Demande également à un juif si le Christ a été crucifié? Il avoue le crime de ses pères, il confesse ce crime ou pourtant il a sa part, car il boit ce qu'ont demandé pour lui ses ancêtres en criant : « Que son sang retombe sur nous et sur nos fils (5) ». Demande-lui encore s'il est ressuscité d'entre les morts? Il dira non, se rira et t'accusera. Voilà ce qui nous distingue d'avec eux, puisque nous croyons que le Christ, de la race
1. Luc, XXIV, 13-35. — 2. II Tim. II, 8. — 3. Rom. X, 9. — 4. Marc, XVI, 16; serm. CCXXXIII. — 5. Matt. XXVII, 25.
262
de David selon la chair, est ressuscité d'entre les morts. Mais les démons ne le savent-ils pas aussi? Ne croient-ils pas ces mystères dont ils ont même été témoins? Dès avant la résurrection ils s'écriaient: « Nous savons qui vous êtes, e Fils de Dieu ». En croyant à la résurrection du Christ, nous nous séparons d'avec les païens; séparons-nous aussi des démons, si nous en avons le pouvoir. Que disaient donc les démons? je vous le demande. « Nous savons qui vous êtes, le Fils de Dieu. — Taisez-vous, leur fut-il répondu (1) ». N'était-ce pourtant pas la même confession que fit Pierre, lorsque Jésus demanda à ses Apôtres : « Qui les hommes prétendent-ils que je suis? » Car les Apôtres ayant rapporté les opinions qu'on se faisait en dehors de leur société, le Seigneur ajouta : « Pour vous, qui dites-vous que je suis ? » et Pierre répondit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Ainsi les démons disent ce que dit Pierre; les malins esprits ce que dit un Apôtre. Aux démons pourtant on fait entendre ces mots : « Taisez-vous » ; et à Pierre, ceux-ci : « Tu es bienheureux (2) ». Ah ! que cette différence nous distingue aussi d'eux.
Pourquoi les démons le proclamaient-ils Fils de Dieu? Parce qu'ils avaient peur de lui. Et Pierre? Parce qu'il l'aimait. Choisissez, aimez aussi. Telle est la foi qui sépare les chrétiens des démons. Ce n'est pas une foi quelconque. « Tu crois », dit l'apôtre Jacques dans son épître, « tu crois qu'il n'y a qu'un Dieu; tu fais bien. Mais les démons le croient aussi, et ils tremblent ». C'est lui encore qui dit dans la même épître : « Si quelqu'un la foi sans les oeuvres, sa foi pourra-t-elle le sauver (3)? » L'apôtre saint Paul dit dans le même sens : « Ni la circoncision, ni
1. Marc, I, 24, 1.5. — 2. Matt. XVI, 13-17. — 3. Jacq. II, 19, 14.
l'incirconcision ne servent de rien ; mais la foi qui a agit par la charité (1) ».
Voilà donc notre distinction établie, ou plu. tôt la distinction que nous rencontrons, que nous constatons à la lecture. Or, si la foi nous distingue, distinguons-nous aussi par la conduite, distinguons-nous par nos couvres, enflammons-nous de la charité inconnue aux démons. C'est de ce feu que brûlaient les deux voyageurs. Quand en effet ils eurent reconnu le Christ et qu'ils le virent s'éloigner d'eux, ils se dirent : « Notre coeur n'était il pas tout brûlant lorsque nous étions sur la route et qu'il nous ouvrait les Ecritures (2)? » Brûlez de ce feu, pour ne brûler pas de celui qui brûlera les démons (3). Brûlez du feu de la charité, pour ne pas leur ressembler. Ce feu vous enlève, vous transporte, vous monte jusqu'au ciel. Quoi que vous ayez à endurer de fâcheux sur la terre, de quelque poids, de quelque accablement que vous charge l'ennemi, si votre coeur est vraiment chrétien, cette flamme de la charité s'élève toujours.Voici une comparaison.
Tiens un flambeau allumé, et tiens-le droit, la flamme se dirige vers le ciel; renverse-le, la flamme monte également; tourne-le du côté de la terre, est-ce que la flamme y va? De quelque côté que se dirige le flambeau, la flamme ne fait que s'élever vers le ciel. Que la ferveur spirituelle vous embrase ainsi du feu de la charité ; excitez-vous les uns les autres à chanter les louanges de Dieu et à vivre saintement. L'un est ardent, l'autre froid; que ha ferveur de l'un se communique à l'autre, que celui qui en a trop peu désire en avoir davantage et implore le secours du Seigneur. Le Seigneur est prêt à donner, aspirons à recevoir avec un coeur ouvert.
Tournons-nous, etc.
1. Gal. V, 6. — 2. Luc, XXIV, 32. — 3. Matt. XXV, 41.
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ANALYSE. — Les disciples d'Emmaüs avaient perdu la foi, ils ne la recouvrèrent qu'au moment où Jésus-Christ, comme pour les récompenser de leur hospitalité; se révéla è eux en rompant le pain sacré. S'il disparut ensuite, c'était pour leur laisser, comme à nous, le mérite de la foi, et le bonheur de l'éternelle récompense.
1. Hier, ou plutôt la nuit d'hier, on a lu dans l'Évangile la résurrection du Sauveur. C’est dans l'Evangile selon saint Matthieu que nous a été faite la lecture d'hier; mais aujourd'hui, comme vous venez de l'entendre de la bouche du lecteur, c'est dans l'Évangile tel que fa écrit saint Luc que nous est présenté ce récit de la résurrection du Seigneur.
Il estime chose qu'il faut vous rappeler souvent et que vous ne devez oublier jamais, c'est qu'il ne faut pas s'inquiéter si un évangéliste dit quelquefois ce que ne dit pas un autre, attendu que celui-ci rapporte quelquefois aussi ce que n'a pas rapporté le premier. Il est même des détails que l'on trouve dans l'un d'eux et pas dans les trois autres; d'autres que l'on rencontre dans deux seulement, et d'autres enfin dans trois d'entre eux. Mais telle est l'autorité de ce saint Evangile, que les évangélistes étant les interprètes de l'Esprit-Saint, le témoignage d'un seul d'entre eux suffit pour établir la vérité. Voilà pourquoi ce que vous venez d'entendre, savoir, la rencontre que fit le Seigneur après sa résurrection de deux de ses disciples qui voyageaient ensemble et qui s’entretenaient de ce qui venait d'arriver, la question qu'il leur adressa en ces termes : « Quels sont ces discours que vous échangez, et pourquoi êtes-vous tristes? » et le reste, tout cela n'est rapporté que par saint Luc. Saint Marc a dit simplement en quelques mots que Jésus apparut sur la route à deux des siens; mais il a passé sous silence les interrogations et les réponses du Seigneur et des disciples (2).
2. Quel profit nous revient de cette lecture ?
1. Luc, XXIV, 13-31. — 2. Marc, XVI, 12, 13.
Un grand profit, si nous savons comprendre. Jésus donc leur apparut ; ils le voyaient et ne le reconnaissaient pas. Le Maître marchait avec eux sur la voie publique , ou plutôt il était lui-même leur voie; mais eux ne marchaient pas en lui et il les en trouva égarés. Quand il était avec eux, avant sa passion, ne leur avait-il pas tout prédit, annoncé qu'il souffrirait, qu'il mourrait et qu'il ressusciterait le troisième jour (1)? Il leur avait tout prédit, mais sa mort leur avait fait tout oublier ; en le voyant attaché à la croix ils se troublèrent jusqu'à perdre le souvenir de ses enseignements, l'attente de sa résurrection, et jusqu'à ne tenir plus à ses promesses.
« Nous espérions, disent-ils, que c'était lui qui devait racheter Israël ». Vous l'espériez, chers disciples ? Vous ne l'espérez donc plus? Comment ! le Christ est vivant ; et dans vous la foi est morte ? Oui, le Christ est vivant, mais il a trouvé la mort dans le coeur de ses disciples qui le regardent sans le voir, qui le voient sans le reconnaître. Car, s'ils ne le voyaient réellement pas, comment pourraient-ils entendre ses questions et y répondre ? Ils le considéraient comme un compagnon de voyage, lui qui était leur guide suprême ; et c'est ainsi qu'ils le voyaient sans le reconnaître. « Leurs yeux étaient retenus, vient-on de nous lire, pour qu'ils ne le reconnussent pas » . Ils n'étaient pas retenus pour qu'ils ne le vissent pas, mais pour qu'ils ne pussent le reconnaître.
3. Continuons, mes frères. A quel moment le Seigneur voulut-il qu'on le reconnût ? Au moment de la fraction du pain. Nous aussi,
1. Matt. XX, 18,19.
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nous en sommes sûrs, en rompant le pain nous reconnaissons le Seigneur. S'il ne voulut se dévoiler qu'en ce moment, c'était en vue de nous qui, sans le voir dans sa chair, devions manger sa chair. Toi donc, qui que tu sois, toi qui es vraiment fidèle, toi qui ne portes pas inutilement le nota de chrétien, toi qui n'entres pas sans dessein dans l'église, toi qui entends la parole de Dieu avec crainte et avec confiance, quelle consolation pour toi dans cette fraction du pain ! L'absence du Seigneur n'est pas pour toi une absence ; avec la foi tu le possèdes sans le voir.
Tout en conversant avec lui, ces disciples, au contraire, n'avaient pas la foi, et pour ne l'avoir pas vu sortir du tombeau, ils ne croyaient pas qu'il pût ressusciter ; ils avaient perdu la foi, ils avaient perdu l'espérance, et c'étaient des morts qui marchaient avec un vivant, des morts qui marchaient avec la Vie même. La Vie marchait bien avec eux, mais elle n'était pas rentrée encore dans leurs coeurs.
A ton tour donc, si tu veux avoir la vie, fais ce qu'ils firent pour arriver à reconnaître le Seigneur. Ils lui donnèrent l'hospitalité ; le Seigneur semblait vouloir aller plus loin, ils le retinrent, et après être parvenus au terme de leur propre voyage, ils lui dirent: « Demeurez avec nous, car le jour est sur son déclin ». Toi aussi, arrête l'étranger, si tu veux reconnaître ton Sauveur. L'hospitalité leur rendit ce que l'infidélité leur avait fait perdre, et le Seigneur se montra à eux au moment de la fraction du pain. Apprenez donc quand est-ce que vous devez rechercher le Seigneur, le posséder, le reconnaître ; c'est quand vous mangez. Les fidèles voient dans cette lecture quelque chose de bien supérieur à ce qu'y voient ceux qui ne sont pas initiés.
4. Le Seigneur Jésus se fit donc reconnaître, et il disparut aussitôt après. S'il les quitta de corps, il resta avec eux par la foi ; et, si aujourd'hui encore il est pour toute l'Eglise absent corporellement et résidant au ciel, c'est pour élever la foi. Eh ! où serait la tienne, si tu ne connaissais que ce que tu vois ? Si tu crois au contraire ce que tu ne vois pas, quels transports lorsque tu seras en face de la réalité ! Fortifie donc ta foi, puisque tu verras un jour : oui, arrivera ce que nous ne voyons pas ; oui, mes frères, cela arrivera ; mais en quel état seras-tu trouvé alors ? On dit parmi les hommes : Où est-il ? Quand et comment sera-t-il ? Quand, quand viendra-t-il ? N'en, doute pas, il viendra ; il viendra même malgré toi. Malheur à ceux qui ne croiront pas ! Pour eux, quelle frayeur, et pour les croyants, quelle allégresse ! Les fidèles seront dans la joie, et les infidèles dans la confusion. Les fidèles s'écrieront: Grâces vous soient rendues, Seigneur : c'est la vérité que nous avons entendue, que nous avons crue, que nous avons espérée ; nous la voyons maintenant. Les infidèles diront au contraire : Hélas ! pourquoi ne croyions-nous pas ? pourquoi regardions-nous comme des impostures ce que lisaient les chrétiens?
Honneur donc à ceux qui croient sans voir, puisqu'en voyant ils seront transportés de bonheur ! C'est pour notre salut en effet que le Seigneur a pris un corps et que dans ce corps il a enduré la mort, est ressuscité le troisième jour pour ne plus mourir, et nous a donné, en reprenant la chair qu'il avait quittée, le premier modèle d'une résurrection qui n'est plus sujette au trépas. Avec cette chair encore il est monté près de son Père, il est assis à la droite de Dieu, il a comme son Père la puissance judiciaire et nous espérons qu'il viendra juger les vivants et les morts. A son exemple nous comptons nous-mêmes reprendre dans la poussière ce même corps, ces mêmes ossements que nous avons aujourd'hui, et tous ces mêmes membres que Dieu réparera pour nous les laisser toujours. Tous donc nous ressusciterons; mais nous ne jouirons pas tous du même bonheur. « Un jour viendra où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu, et en sortiront; ceux qui auront fait le bien, pour ressusciter à la vie, mais ceux qui auront fait le mal, pour ressusciter à leur condamnation (1) ».
C'est ainsi qu'à leur honte se joindra le supplice, comme à la couronne sera décernée la récompense. « Les uns donc iront aux flammes éternelles, et les autres à l'éternelle vie (2) ».
Tournons-nous avec un coeur pur, etc.
1. Jean, VI, 28, 29. — 2. Matt. XXV, 49.
265
ANALYSE. — Quoique Jésus-Christ fût mort pour nous purifier et ressuscité pour nous justifier, les Apôtres après sa mort et insurrection n'avaient pas même la foi ! Quel malheur pour eux ! En donnant l'hospitalité au Sauveur, qu'ils ne connaissaient pas, les disciples ouvrirent les yeux et furent justifiés. Qui donc pourrait exciter suffisamment aux oeuvres charitables ?
1. Ainsi que renseigne l'Apôtre, Jésus-Christ Notre-Seigneur « a été livré pour nos péchés, puis il est ressuscité pour notre justification (2) ». Sa mort nous jette à terre comme one semence, sa résurrection nous en fait sortir comme un germe. Sa mort, en effet, nous apprend à mourir à notre vie. Ecoute l'Apôtre : « Par le baptême, nous avons été ensevelis avec le Christ pour mourir, afin que comme de Christ est ressuscité d'entre les morts, nous aussi nous menions une vie nouvelle (3)». Il n'avait rien à expier sur la croix, puisqu'il lest monté sans péché; c'est à nous de nous piller par la vertu de ses souffrances, de placer sur cette croix tout le mal que nous avons commis, afin de pouvoir être justifiés par sa résurrection. Car tel est le sens précis attaché à ces deux membres de phrase : « Il a été livré pour nos péchés, puis il est ressuscité pour notre justification ». Il n'est pas dit: Il a été livré pour notre justification, puis il est ressuscité pour nos crimes. A sa passion est attachée l'idée de crime et l'idée de justice à sa résurrection.
2. Mais ce don, cette. promesse, cette grâce immense de la justification, tout, à la mort du Christ, s'évanouit pour ses disciples, ils perdirent même l'espérance. On leur annonçait la résurrection du Sauveur, mais ils regardaient cette nouvelle comme du délire; oui, la vérité hait pour eux du délire. Quand aujourd'hui on prêche la résurrection, ne plaint-on pas amèrement celui qui la considère comme une imagination vaine? Tous ne repoussent-ils pas, tous n'ont-ils pas en horreur et en aversion cette incrédulité? On se ferme les oreilles, on
1. Luc, XXIV, 13-31. — 2. Rom. IV, 25. — 3. Ib. VI, 4.
refuse d'écouter. Voilà pourtant ce qu'étaient les Apôtres après la mort de leur Maître; ils avaient des idées qui nous font horreur aujourd'hui; ces chefs du troupeau étaient coupables d'un crime qui fait horreur aux agneaux.
Quant à ces deux disciples à qui le Seigneur se montra sur la route et dont les yeux étaient retenus pour qu'ils ne le reconnussent pas, leurs paroles font connaître où ils en étaient, leur langage témoigne de ce qui se passait dans leur coeur, pour nous et non pour lui, car son regard plongeait au fond de leur âme. Ils s'entretenaient donc de sa mort; et lui se joignit à eux comme un troisième voyageur mais c'était la Voie même qui sur la voie leur parlait et échangeait avec eux des discours. Il leur demanda, quoiqu'il sût tout, de quoi ils s'entretenaient; mais c'était pour les amener à un aveu qu'il faisait ainsi l'ignorant. « Etes-vous le seul assez étranger à Jérusalem, lui répondirent-ils, pour ignorer ce qui vient de s'y passer à propos de Jésus de Nazareth, qui a été un grand prophète ? » Pour eux donc il n'était plus le Seigneur, mais un prophète ; et telle est l'idée que sa mort leur avait donnée de lui. Ils l'honoraient encore comme un prophète; ils ne le reconnaissaient pas comme le Seigneur des prophètes et des anges mêmes. « Et comment, poursuivent-ils, nos anciens et les princes des prêtres l'ont livré pour être condamné à mort. Et voilà déjà le troisième jour que tout cela s'est accompli. Nous espérions pourtant que c'était lui qui devait racheter Israël ». C'est à cela que se réduisent tous vos efforts? Vous espériez, et déjà vous désespérez? Vous voyez bien qu'ils n'avaient plus d'espoir.
Aussi le Sauveur commença-t-il à leur (266) expliquer les Ecritures, afin de leur faire voir le Christ là surtout où ils l'avaient méconnu et délaissé. Ce qui les avait portés à désespérer, c'est qu'ils l'avaient vu mort; et lui leur fit voir dans les Ecritures que sans mourir il ne pouvait être le Christ. Il leur démontra par les livres de Moise, par les suivants, et par les prophètes, qu' « il fallait », comme il le leur avait dit, « que le Christ mourût et entrât ainsi dans sa gloire ». Ils l'écoutaient avec des transports, avec des soupirs, et, comme ils l'exprimèrent, avec un coeur enflammé; mais ils ne reconnaissaient pas encore la lumière qui brillait à leurs yeux.
3. Quel mystère profond, mes frères ! Jésus entre chez eux, il devient leur hôte; et à la fraction du pain ils le reconnaissent, quand sa vie entière n'a pu suffire à leur ouvrir les yeux. Apprenez donc à pratiquer l'hospitalité, puisque c'est le moyen de reconnaître le Christ. Ignorez-vous que recevoir un chrétien, c'est le recevoir lui-même ? N'est-ce pas lui qui dit : « J'étais étranger, et vous m'avez et accueilli? » Qu'on lui demande alors: « Quand vous avons-nous vu étranger? » Il répond : « Lorsque vous avez fait du bien aux derniers de mes frères, c'est à moi que vous en avez fait (1) ». Par conséquent, lorsqu'un chrétien reçoit un chrétien, c'est un membre qui rend service à un autre membre; le Chef se réjouit alors et considère comme donné à lui-même ce que reçoit un de ses membres. Ici donc nourrissons le Christ quand il a faim, donnons-lui à boire quand il a soif, des vêtements quand il en manque, l'hospitalité quand il voyage, et visitons-le quand il est malade. C'est ce que réclame notre vie voyageuse;
1. Matt. XXV, 35, 38,40.
c'est ce qu'il faut faire dans cet exil où le Christ est indigent, car tout riche qu'il soit en lui-même, dans les siens il est pauvre.
Oui, riche en lui-même, dans les siens il est pauvre; c'est pourquoi il appelle à lui tous ceux qui sont dans le besoin. Avec lui en effet il n'y aura ni faim, ni soif, ni nudité, ni maladie, ni exil, ni fatigue, ni douleur. Je sais qu'on n'éprouvera rien de tout cela; mais qu'éprouvera-t-on? Je l'ignore. La raison en est que je connais trop ces souffrances, tandis que l'oeil n'a point vu, ni l'oreille entendu,ni le coeur de l'homme pressenti les biens qu'on goûtera près de lui (1). Nous pouvons, durant ce voyage, aimer ces biens immenses, les désirer, les appeler de tous nos soupirs; nous ne saurions nous les représenter ni en parler convenablement. Pour mon compte, j'en suis sûrement incapable. Cherchez donc, mes frères, qui sera plus heureux que moi. Si vous parvenez à trouver quelqu'un ; menez-moi pour être avec vous son disciple. Ce que je sais, c'est que a Celui qui peut faire au-delà « de nos demandes , de nos conceptions mêmes (2) », conduira ses élus dans ce séjour où s'accompliront ces paroles : « Heureux ceux qui habitent en votre demeure, ils vous béniront durant les siècles des siècles (3) ». Là toute notre occupation sera de louer Dieu. Mais comment louer si nous n'aimons pas, et aimer si nous ne voyons pas? Nous verront donc alors la Vérité, et cette Vérité sera Dieu même, l'objet de nos louanges. Là nous contemplerons cet Amen que nous avons chanté aujourd'hui; c'est la Vérité même. Alleluia, louez le Seigneur.
1. I Cor, II, 9. — 2. Ephés. III, 20. — 3. Ps. CXXXIII, 5.
267
ANALYSE. — Quand Jésus-Christ apparut pour la première fois à ses disciples, le jour même de sa résurrection, ils crurent que c'était un esprit. Les Manichéens disent également que Jésus-Christ n'avait pas une chair véritable ; et comme l'esprit est au-dessus de la chair, ils se vantent d'avoir sur le Sauveur des idées plus élevées que nous. Mais disons-nous que Jésus-Christ soit chair simplement ? N'enseignons-nous pas qu'il est le Verbe de Dieu et qu'il a pris un corps et une âme semblables aux nôtres? Ainsi nous croyons de lui beaucoup plus que les Manichéens. Lui-même d'ailleurs a tenu à démontrer à ses apôtres la réalité de sa chair : c'est ce que nous apprend le passage de saint Luc que nous expliquons. Soyons donc sûrs de ce que nous enseigne la foi catholique, savoir, que le. Verbe de Dieu s'est uni personnellement à la nature humaine.
1. On vient d'achever la lecture de ce qui se rapporte, dans l'Evangile selon saint Luc, à la résurrection du Seigneur; et nous venons de voir le Sauveur apparaissant au milieu de ses disciples au moment même où ceux-ci révoquaient en doute sa résurrection ou plutôt n'y croyaient pas. Il leur apparut alors si inopinément et d'une manière si merveilleuse, que tout en le voyant ils ne le voyaient pas. N'apercevaient-ils pas vivant Celui dont ils avaient pleuré la mort? N'apercevaient-ils pas debout su milieu d'eux Celui qu'ils avaient vu avec douleur suspendu. à la croix? Ils le voyaient donc; mais comme ils n'en croyaient pas leurs propres regards, ils s'estimaient trompés. « Ils s'imaginaient avoir un esprit sous les yeux », tient-on de vous dire.
Ainsi ces Apôtres chancelants se firent alors sur le Christ les idées que se sont faites depuis d'abominables hérétiques. Aujourd'hui encore il est des hommes qui n'admettent pas que le Christ ait eu un corps véritable; aussi bien refusent-ils de croire et qu'une Vierge l'ait mis au monde, et même qu'il soit né d'une femme. Du symbole de leur foi ou plutôt de leur infidélité ils bannissent complètement ces mots : « Et le Verbe s'est fait chair (2) » ; et toute cette économie de notre salut où nous voyons se faire homme, pour retrouver l'homme perdu, le Créateur divin de l'homme ; où nous voyons le christ, pour la rémission de nos péchés, répandre non pas un sang faux, mais un sang véritable et effacer par ce sang réel l'arrêt de
1. Luc, XXIV, 37-39. — 2. Jean, I, 14.
notre condamnation, de coupables hérétiques cherchent à l'anéantir complètement; et, d'après les Manichéens, ce que le regard de l'homme vit dans le Christ était purement spirituel et n'avait rien de corporel.
2. Mais voici l'Evangile qui parle. Le Seigneur était debout au milieu de ses Apôtres, et ils ne croyaient pas encore qu'il fût ressuscité. Ils le voyaient, et croyaient ne voir qu'un esprit. S'il n'y a point de mal à croire que le Seigneur fût un esprit sans corps; oui, s'il n'y a point de mal à cela, qu'on laisse les disciples avec cette idée. — Soyez bien attentifs, pour comprendre ma pensée; et que Dieu me donne la grâce de l'exprimer comme le réclame votre intérêt. Je reprends donc. — Voici ce que disent quelquefois, pour faire illusion, ces hommes détestables qui font profession de détester la chair et qui vivent selon la chair Quels sont ceux qui se font du Christ une idée plus digne de lui ? Sont-ce ceux qui lui donnent un corps de chair, ou bien nous qui disons de lui qu'il était Dieu, qu'il était un esprit et que c'était comme Dieu et non comme corps humain qu'il se montrait aux hommes? Qu'y a-t-il de plus élevé, de la chair ou de l'esprit ? — Que répondre, sinon que l'esprit l'emporte sur la chair? — Donc, poursuit-on, puisque, d'après toi-même, l'esprit l'emporte sur la chair, je me fais du Christ une idée meilleure en prétendant qu'il n'était pas chair , mais esprit. — O erreur déplorable! — Pourquoi ? — Ai-je dit que le Christ fût chair? Tu prétends qu'il est esprit; j'enseigne, moi, qu'il est chair et esprit. Tu ne dis pas mieux, tu dis (268) moins. Ecoute donc tout ce que je professe, ou plutôt tout ce que professe la foi catholique, tout ce que publie la vérité la mieux établie et la plus incontestable. Selon toi le Christ ne serait qu'un esprit, il ne serait donc que ce qu'est notre esprit ou notre âme : voilà ce que tu prétends. Je dis , comme toi , que le Christ était un esprit de même nature et de même substance que le nôtre ; mais, ce que tu ne dis pas, c'est qu'à cet esprit étaient unis et le Verbe et la chair. Il n'y avait en lui, prétends-tu, qu'un esprit humain ; pour moi, je mets en lui et le Verbe, et l'esprit, et la chair, la divinité et l'humanité. Si je ne veux point m'étendre longuement pour exprimer tout ce qu'il est, je dis simplement qu'il est un Dieu fait homme. Il est à la fois vrai Dieu et vrai homme; rien de faux dans son humanité, comme rien de faux dans sa divinité. Si toutefois tu me demandes ce que contient son humanité, je répète encore qu'elle est composée d'une âme humaine et d'un corps humain. Tu es homme, parce que tu as une âme et un corps; il est le Christ, parce qu'il est Dieu et homme. Voilà ma doctrine.
3. Tu te vantes d'en avoir une meilleure parce que tu répètes: Mais c'était un esprit; il se montrait esprit, on le voyait comme tel, c'est l'esprit qui faisait tout en lui sous une apparence humaine. C'est là ta pensée; je le dis de nouveau : c'était aussi la pensée de ses disciples. Eh bien ! si tu ne parles point mal, si ton opinion est vraie, celle des disciples l'était aussi; et si le Seigneur les y a laissés, nous devons t'y laisser aussi , puisque la tienne ne diffère pas de la leur, et que si tu as raison, ils avaient raison comme toi. Mais non, ils n'avaient pas raison.
« Pourquoi vous troublez-vous ? » leur dit le Seigneur. Ainsi ta manière de voir leur fut inspirée par le trouble. Que s'imaginaient-ils donc? Voir un esprit; c'est alors que le Seigneur leur dit : « Pourquoi vous troublez-vous, et pourquoi ces pensées montent-elles dans votre coeur? » C'étaient donc des pensées terrestres; si elles fussent venues du ciel, elles seraient descendues dans le coeur, elles n'y seraient pas montées. Pourquoi nous dit-on Elevez votre coeur, sinon afin que ce coeur, placé en haut par nous, ne se heurte point contre les pensées terrestres qu'il rencontrerait? « Pourquoi êtes-vous troublés et pourquoi ces pensées montent-elles dans votre coeur? Voyez mes mains et mes pieds; touchez et voyez ». S'il ne vous suffit pas de regarder, mettez la main. Si ce n'est même par assez de mettre la main après avoir regardé, touchez. Le texte ne signifie même pas simplement : Touchez, mais : Palpez, serrez; que vos mains servent à constater si vos yeux vous trompent : « Touchez et voyez » ; prenez comme vos yeux à vos mains. Touchez, et reconnaissez, quoi? « Qu'un esprit n'a ni chair ni os, comme vous m'en voyez ».
Avec les disciples tu étais dans l'erreur, reviens avec eux à la vérité. L'erreur est une faiblesse humaine, je l'accorde : vous croyez que le Christ n'est qu'esprit; Pierre se l'imagina aussi, avec les autres Apôtres, quand ils pensèrent voir en lui une espèce de fantôme; mais ils ne persévérèrent point dans cette opinion erronée. Le Médecin ne les laissa pas avec cette plaie qu'ils avaient sûrement au coeur, il s'approcha d'eux, il leur appliqua le remède convenable : pour fermer ces ouvertures qu'il voyait dans leur âme, il conserva les plaies qu'il portait dans son corps.
4. Voilà quelle doit être notre croyance. Je sais que telle est la vôtre; mais de peur que quelque plante funeste ne croisse dans ce champ du Seigneur, je m'adresse à ceux mêmes que je ne vois pas ici. Nul ne doit avoir sur le Christ que les idées autorisées par lui, et devant lui il nous importe de les nourrir; car c'est lui qui nous a rachetés, qui a recherché notre salut, qui pour nous a répandu son sang, qui a souffert pour nous ce qu'il ne méritait pas, et qui nous a mérité ce dont nous n’étions pas dignes. Réglons ainsi notre foi.
Qu'est-ce que le Christ? Le Fils de Dieu, le Verbe de Dieu. Qu'est-ce que le Verbe de Dieu ? Ce que ne saurait exprimer le verbe ou la paré de l'homme. Tu me demandes ce que c'est que le Verbe de Dieu? Si je voulais t'expliquer ce que c'est que le verbe de l'homme, je ne le pourrais ; je me fatiguerais, je serais embarrassé, je succomberais à la tâche ; non, je ne puis montrer tout ce qu'il y a de force dans la parole humaine, Avant de vous exprimer mon idée, j'ai une parole dans l'esprit; cette parole n'est pas prononcée encore, mais elle est en moi; je la prononce, elle arrive jusqu'à toi, sans néanmoins s'éloigner de moi. Vous voilà tous attentifs à ma parole; ce que je dis sert de nourritures à vos âmes. Si cette nourriture était destinée à vos corps, vous vous la partageriez et chacun (269) d'entre vous ne pourrait la recevoir tout entière; il faudrait la diviser en des portions d'autant plus nombreuses que vous êtes ici plus nombreux, et chacun recevrait d'autant moins que votre multitude est plus considérable. Maintenant, au contraire, je vous dis en Tous présentant la nourriture spirituelle : Acceptez, prenez, mangez ; et vous acceptez, vous mangez, sans faire de partage. Chacune de mes paroles est pour vous tous et pour chacun de vous. Voilà dans quel sens on ne aurait expliquer suffisamment la force mystérieuse de la parole humaine, et vous me demandez encore : Qu'est-ce que la Parole de Dieu? C'est la Parole de Dieu qui nourrit tant de milliers d'anges, car leur nourriture est toute spirituelle. Cette Parole ou ce Verbe remplit les anges, elle remplit le monde et elle remplit aussi le sein de la Vierge, mais ans être là trop au large et ici à l'étroit. Qu'est-ce que ce Verbe de Dieu ? Que lui-même nous le dise. Il le dit, mais en peu de mots qui expriment beaucoup : « Mon Père et moi, nous sommes un (1) ». Ne compte
1. Jean, I, 30.
pas ici, pèse. Pourquoi? C'est que bien des paroles ne sauraient expliquer cette unique Parole.
Eh bien ! c'est « ce Verbe » ineffable qui « s'est fait chair et qui a habité parmi nous (1) ». Il a pris l'humanité tout entière, l'âme et le corps. Veux-tu quelque chose de plus exact ? La bête ayant aussi un corps et une âme, en disant que le Verbe s'est uni à une âme humaine et à un corps humain, j'entends désigner ici l'âme tout entière. Ce point de doctrine a donné lieu à une hérésie; il y a eu des esprits pour prétendre que l'âme du Christ n'était douée ni d'entendement, ni d'intelligence, ni de raison, et que le Verbe divin lui tenait lieu de raison, d'intelligence et d'entendement. Loin de toi cette idée ! De nous le Verbe a tout racheté comme il a tout créé, et il a tout pris comme il a délivré tout. En lui donc est l'entendement et l'intelligence; en lui l'âme qui fait la vie du corps, en lui le corps véritable et complet ; le péché seul lui est étranger.
1. Jean, I, 14.
ANALYSE. — Le passage à expliquer aujourd'hui est la condamnation de plusieurs hérésies qui attaquent le Christ et l'Eglise. Les Manichéens et les Priscillianistes prétendent que le Christ n'avait pas une chair véritable : le Christ enseigne ici formellement le contraire. Les Donatistes soutiennent que l'Eglise est circonscrite dans une partie du monde : le Christ dit expressément qu’elle s’étend par tout l’univers.
1. Ce passage sacré de l'Evangile, que nous usons chaque année, nous montre quel est le vrai Christ et quelle est l'Eglise vraie; il veut que nous évitions l'erreur, soit en supposant su saint Epoux une épouse différente de la sienne, soit en attribuant à la sainte épouse un époux autre que le sien. Afin donc de rester dans la vérité, relisons dans l'Evangile ce qui est comme leur acte matrimonial.
2. Il y a eu, il y a encore des hommes qui s'égarent en prétendant que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'avait pas un corps véritable. Eh bien ! qu'ils prêtent l'oreille à ce que nous venons d'entendre. Il est au ciel, mais il se
1. Luc, XXIV, 37-48.
270
fait entendre jusqu'ici ; il est assis à la droite du Père, mais sa voix retentit au milieu de nous. A lui donc de se faire connaître, à lui de se manifester. Pourquoi invoquer sur lui d'autre témoignage que le sien? Ecoutons-le plutôt lui-même.
Il vient d'apparaître à ses disciples, et soudain il s'est trouvé debout au milieu d'eux; la lecture vous l'a redit; et les disciples tout troublés se sont imaginé voir un esprit. Telle est aussi l'opinion de ceux qui ne croient pas la réalité de sa chair, comme font les Manichéens, les Priscillianistes, et d'autres contagions semblables dont je ne dois pas prononcer même le nom. Ces hérétiques ne pensent pas que le Christ n'existe point, ils n'ont pas cette idée; mais ils le regardent comme un esprit qui n'était pas uni à un corps. Et toi, Eglise catholique? et toi, épouse fidèle, quelle est ton idée? Quelle est-elle, sinon celle qu'il t'a enseignée? Et je reconnais que sur lui tu une pouvais interroger de témoin plus digne de foi que lui-même. Quelle est donc ton idée? Ce qu'il t'a appris, savoir que le Christ est tout à la fois le Verbe de Dieu, un esprit et un corps humains. Comment sais-tu qu'il est te Verbe? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; il était en Dieu dès le commencement (1) ». Comment sais-tu qu'il y a en lui un esprit humain? « En inclinant la tête, il rendit l'esprit (2) ». Et un corps humain? Le voici , et sois indulgent pour ceux qui partagent l'erreur où étaient d'abord les disciples. Observe toutefois que ces disciples n'y persévérèrent point.
Les disciples pensaient donc, comme aujourd'hui les Manichéens et les Priscillianistes, que le Christ Notre-Seigneur n'avait pas une chair réelle, et qu'il n'était qu'un esprit. Jésus les laissa-t-il dans cette erreur.? Combien elle est funeste, puisque le Médecin s'empressa d'y porter remède, pour ne laisser point le mal empirer ! Ils le regardaient simplement comme un esprit; et, pour déraciner en eux ces pensées funestes qu'y découvrait son oeil : « Pourquoi êtes-vous troublés, leur dit-il, et pourquoi ces pensées montent-elles dans votre coeur? Voyez mes mains et mes pieds, touchez et voyez, car un esprit n'a ni chair ni os comme ce que vous voyez en
1. Jean, I, 1, 2. — 2. Ib. XIX, 30.
moi ». Ah ! pour combattre toutes les folle imaginations de ces insensés, attache-toi à cet enseignement; autrement c'est ta mort. Le Christ est véritablement le Verbe, le Fils unique de Dieu, l'égal de son Père; il est un esprit humain véritable et une véritable chair exempte de péché. C'est cette chair qui et morte et qui est ressuscitée, qui a été attachée au gibet, puis déposée dans le tombeau pour siéger enfin dans le ciel. Le Seigneur Jésus prétendait convaincre ses disciples que ce qu'ils voyaient était bien de la chair et des ossements; tu prétends, toi, le contraire. Est-ce donc lui qui ment, et toi qui dis vrai? Est-ce toi qui bâtis et lui qui renverse? Pourquoi d'ailleurs a-t-il voulu me convaincre de cette vérité, sinon parce qu'il sait ce qu'il m'est utile de croire et ce qu'il m'est désavantageux de ne croire pas? Croyez donc cela; voilà bien l'Epoux
3. Ecoutons maintenant ce qui contera l'épouse. Je ne sais quels esprits, pour favoriser l'adultère, cherchent à supplanter l’Epouse véritable et à introduire une épouse menteuse. Ecoutons par conséquent ce qui concerne l'épouse. Quand ils lui eurent touché les pieds et les mains, la chair et les os, le Seigneur dit encore à ses disciples: « Avez-vous ici quelque chose à manger? » Il voulait, en mangeant avec eux, donner une nouvelle preuve qu'il était vraiment homme. On lui donna quelque chose, il en mangea et en donna à son tour; puis, comme ils ne se possédaient pas de joie : « N'est-ce pas, leur dit-il, ce que je vous annonçais lorsque j'étais encore au milieu de vous? » N'était-il plus alors au milieu d'eux? Que signifie donc : « Lorsque j'étais encore au milieu de vous? » Lorsque j'étais mortel comme vous l'êtes encore. Que vous annonçais-je alors? « Qu'il fallait que fût accompli tout ce qui est écrit à mon sujet dans la Loi, dans les Psaumes et dans les Prophètes. Alors il leur ouvrit l'esprit pour qu'ils comprissent les Ecritures, et il leur dit : Il fallait que le Christ souffrît ainsi et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour ». Supprimez la réalité de la chair,l aura-t-il souffrance réelle et réelle résurrection ? Voici l'Epoux : « Il fallait que le Christ souffrît et ressuscitât le troisième jour ». Attache-toi à ce chef divin. Ecoute ensuite ce qui concerne son corps. Que devons-nous prouver pour le moment? Nous avons vu l’Epoux, reconnaissons également son épouse.
271
« Et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés ». Où ? de quelles limites jusqu'à quelles autres? « Parmi toutes des nations, à partir de Jérusalem ». Voilà l'épouse.
Que nul donc ne cherche à te vendre des fables. Arrière la rage hérétique qui te parle d'un coin de la terre. C'est dans tout l'univers qu'est répandue l'Église, elle est au milieu de tous les peuples. Que personne ne vous séduise l'Église véritable est l'Église catholique. Nous n'avons pas vu le Christ; elle, nous la voyons, tandis que nous devons croire au Christ. Pour
les Apôtres, ils voyaient le Christ et croyaient à l'Église : ils voyaient une chose et en croyaient une autre, comme nous en voyons une pour croire à l'autre. Eux voyaient le Christ et croyaient à l'Église qu'ils ne voyaient pas nous, au contraire, nous voyons l'Église pour croire au Christ sans le voir; et en nous attachant à ce que nous voyons, nous parviendrons jusqu'à celui que nous ne voyons pas encore. Reconnaissons ainsi, sur l'acte matrimonial, les caractères de l'Époux et de l'épouse ; c'est le moyen d'éviter les divisions dans une union si sainte.
ANALYSE. — Si le Sauveur, après sa résurrection, daigne accepter l'hospitalité que lui offrent deux de ses disciples, c'est pour se donner lui-même à eux. Ainsi en est il toujours de l'aumône et de la bienfaisance chrétienne ; elle attire sur nous les bénédictions divines comme la charité faite à Elie les attira sur la veuve de Sarepta. Notre propre intérêt nous engage donc aux vives de bienfaisance. Ne devons-nous pas y être portés aussi par un sentiment de reconnaissance, puisque Jésus-Christ a tant fait pour nous; et par un sentiment d'amour, puisque c'est lui que nous soulageons lorsque nous soulageons l'infortune?
1. On vient de nous lire aujourd'hui, pour la troisième fois, la résurrection de Notre-Seigneur d'après l'Évangile; car je vous l'ai déjà dit, et il vous en souvient, c'est la coutume de lire ce récit de la résurrection dans tous les Évangélistes. C'est dans saint Marc que nous tenons de l'entendre. Or saint Marc a mérité d'écrire l'Évangile, quoiqu'il ne fût pas, non plus que saint Luc, du nombre des douze Apôtres. Des quatre Evangélistes, savoir, saint Matthieu et saint Jean, saint Marc et saint Luc, les deux premiers appartiennent seuls au collège Apostolique; mais leur prééminence n'a point produit la stérilité; elle n'a point empêché que des émules vinssent à leur suite. Sans doute, ni saint Marc ni saint Luc ne sont les égaux des Apôtres ; la différence toutefois est peu notable; et si le Saint-Esprit a voulu choisir, en dehors des douze, deux disciples
1. Luc, XXIV, 30, 31.
pour écrire l'Évangile, c'était pour empêcher de croire que la grâce de l'annoncer n'était que pour les Apôtres, et qu'une fois arrivée jusqu'à eux, la source de cette grâce s'était tarie. Le Seigneur ne dit-il pas, de son esprit ou de sa parole, que si on le reçoit et que si on le garde avec le respect qu'il mérite, « il deviendra dans l'âme la fontaine d'une eau qui jaillit jusqu'à la vie éternelle (1)? » Mais le caractère d'une fontaine est de couler, et non pas de rester immobile. Voilà pourquoi la grâce s'est répandue des Apôtres sur d'autres qui ont reçu l'ordre de prêcher l'Evangile. Celui qui a appelé les premiers, a également appelé les seconds, et il attire à lui, jusqu'au dernier jour, le corps de son Fils unique, c'est-à-dire l'Église répandue dans tout l'univers.
2. Qu'est-ce donc que vient de nous dire
1. Jean, IV, 14.
272
saint Marc ? Il vient de nous dire, comme saint Luc, dont nous avons lu l'Evangile hier, que le Seigneur se montra à deux de ses disciples qui voyageaient ensemble. « Il se montra, dit-il, sous une autre forme, à deux d'entre eux qui étaient en chemin (1) ». On lit dans saint Luc des expressions différentes, mais la pensée ne diffère pas. Que dit donc saint Luc? « Leurs yeux étaient retenus, pour qu'ils ne le reconnussent point (2) ». Que dit saint Marc ? « Il se montra à eux sous une autre forme ». Mais avoir les yeux retenus pour ne pas reconnaître, n'est-ce pas voir sous une forme différente ? Si la forme a paru différente, c'est que les yeux n'étaient pas ouverts, mais retenus. Or, saint Luc nous ayant dit hier, le souvenir sans doute en est encore frais dans votre mémoire, que leurs yeux s'ouvrirent au moment où le Sauveur rompait le pain qu'il venait de bénir, s'ensuit-il qu'ils voyageaient avec lui les yeux fermés, et conséquemment sans savoir où mettre le pied ? Ce fut donc pour le reconnaître et non pour le voir que leurs yeux s'ouvrirent.
Ainsi donc, avant la fraction du pain, Notre-Seigneur Jésus-Christ s'entretient avec ces hommes sans en être connu, et ils ne le reconnaissent qu'au moment de la fraction du pain c'est qu'on ne jouit de lui qu'en recevant la vie éternelle. Ainsi, il accepte l'hospitalité et il prépare au ciel une demeure. « Il y a, dit-il a au rapport de saint Jean, beaucoup de demeures dans la maison de mon Père; sinon, je vous l'aurais dit, car je vais vous préparer la place. Mais quand j'y serai allé et que je vous a aurai préparé un lieu, je reviendrai et je a vous prendrai avec moi (3) ». Oui, le Seigneur du ciel a voulu recevoir l'hospitalité sur la terre; être étranger dans le monde, lui l'Auteur du monde. Mais s'il a daigné demander l'hospitalité, c'est pour qu'en la lui accordant tu sois comblé de ses bénédictions, et ce n'est pas le besoin qui lui a fait franchir le seuil de ta demeure.
3. Le Seigneur, durant une famine, nourrissait le saint prophète Elie au moyen d'un corbeau : ainsi les oiseaux servaient celui que persécutaient les hommes. Ce corbeau apportait donc au serviteur de Dieu, le matin, du pain, et des chairs le soir; en sorte que, nourri par le ministère des oiseaux de Dieu, Elie n'était pas dans le besoin. Il n'en fut pas moins
Marc, XVI, 12.. — 2. Luc, XXIV, 16. — 3. Jean, XIV, 2, 3.
envoyé vers la veuve de Sarepta : « Va vers elle, lui dit le Seigneur, elle te nourrira ». Pour envoyer le prophète vers cette veuve, Dieu n'avait-il plus rien ? Ah ! plutôt, c'est qu'en continuant à donner toujours, sans aucun intermédiaire humain , des aliments à son serviteur, Dieu n'aurait pas fourni à cette veuve l'occasion de mériter une récompense. Sans être dans le besoin, le prophète vient donc vers cette indigente ; sans souffrir de la faim, il s'adresse à cette femme sans pain et lui dit : « Va et apporte-moi à manger, si peu que ce soit ». Il ne lui restait que fort peu de chose, qu'elle allait prendre avant de mourir. Elle en avertit le prophète, qui ne laissa pas de lui dire encore : « Va et commence par me l'apporter ». Elle l'apporta sans hésiter; mais quelle bénédiction elle mérita en offrant ce peu de nourriture ! Elie en effet bénit sa mesure de farine et son vase d'huile. La farine était ce qui lui restait à manger dans sa demeure, et l'huile était déjà dans la poële pour être complètement épuisée; mais avec la bénédiction du saint prophète, ces vases devinrent des trésors. La fiole d'huile jaillit comme une fontaine et cette poignée de farine nourrit plus longtemps que de riches moissons (1).
4. Si Elie n'était pas dans le besoin, le Christ y était-il ? Aussi, mes frères, d'après l'enseignement des saintes Ecritures, Dieu réduit souvent à l'indigence ses serviteurs quand il pourrait les nourrir, afin précisément d'exciter le zèle des bonnes oeuvres. Que nul donc ne s'enorgueillisse de donner au pauvre: le Christ n'a-t-il pas été pauvre? Que nul ne se vante de donner l'hospitalité : le Christ l'a reçue. Ne l'emportait-il pas en l'acceptant sur celui qui la lui offrait; et, en recevant l'aumône, n'était-il pas plus riche que celui qui la lui faisait ? Il la recevait, mais il possédait tout; tandis que celui qu~i.la lui présentait l'avait reçue de lui d'abord, à qui elle s'adressait. Non, mes frères, que nul ne s'enorgueillisse de donner au pauvre; que nul ne dise en lui-même: C'est moi qui donne et lui qui reçoit; c'est moi qui ouvre ma maison, il est, lui, sans abri. N'est-il pas possible que tu sois plus indigent que lui ? Il se peut que ton hôte soit un saint : si alors il a besoin de pain, tu as besoin, toi, de vérité; s'il a besoin d'un asile,
1. III Rois, XVII.
273
tu as besoin du ciel; s'il a besoin d'argent, tu as besoin de justice.
5. Prête à usure, donne pour recevoir. Ne crains pas que Dieu te traite d'usurier; ne le crains pas, deviens, deviens usurier. Que veux-tu ? te demande le Seigneur. Prêter à usure ? qu'est-ce que prêter à usure ? C'est donner moins pour recouvrer davantage. Eh bien ! donne-moi, dit le Seigneur; c'est moi qui reçois moins pour rendre plus. Que donné-je en plus? Le centuple et l'éternelle vie. Quand tu cherches à placer ton argent pour gagner davantage, le mortel à qui tu t'adresses est heureux en recevant, mais il pleure en rendant; pour recevoir il te supplié, et pour ne rendre pas il te calomnie. Eh bien ! donne aussi à un mortel et ne te détourne pas de qui veut t'emprunter (1). Mais ne reçois que ce que tu as donné. Ne réduis pas aux larmes ton débiteur, ce serait perdre le mérite de ta bonne oeuvre. Il est possible d'ailleurs qu'il n'ait pas sous la main ce que tu lui as donné, ce qu'il a reçu : tu as pris patience quand il te demandait, prends patience encore, maintenant qu'il n'a rien; attends : quand il aura, il te rendra. Ne là fais pas rentrer dans l'anxiété dont tu l'as tiré. C'est toi qui lui as donné, et tu le poursuis? Mais il n'a pas de quoi te rendre ; quand il aura, il le fera. Ne t'emporte point, ne dis pas: Suis-je un usurier ? Je ne réclame que ce que j'ai donné; je ne veux que ce que j'ai prêté. C’est bien ; mais lui n'est pas encore en mesure. Tu des pas un usurier, et tu veux que pour le rembourser ton client s'adresse à un usurier? Si c'est pour ne lui être pas à charge que tu n'exiges point. d'intérêts , comment veux-tu qu'un usurier pèse sur lui de tout son poids? Mais tu l'accables, mais tu l'étouffes; et tout en n'exigeant que, ce qu'il a reçu, en l'étouffant ainsi, en le réduisant à l'extrémité, soin de lui avoir rendu service, tu lui as fait. une position plus pénible. Tu diras peut-être : Il a de quoi me rembourser; il possède une maison, qu'il la vende; il possède une propriété, qu'il s'en défasse. — Mais quand il s'est dressé à toi, c'était pour ne, pas vendre; ne le contrains pas à faire ce que tu lui as aidé à ne faire pas. Voilà comment on doit se conduire envers ses semblables ; Dieu le veut, Dieu l’ordonne.
6. Mais tu es avare? Sois-le, te dit le Seigneur,
1. Matt. V, 42.
sois-le autant que tu pourras; et dans ton avarice, poursuis-moi. Poursuis-moi, te dit le Seigneur : c'est moi qui pour l'amour de toi ai dépouillé mon, Fils de ses richesses. Pour nous en effet le Christ s'est rendu pauvre quand il était riche (1). Tu veux de l'or? C'est lui qui l'a fait. De l'argent? Il l'a fait encore. Des troupeaux? Il les a créés. Des biens? Il a tout fait: Pourquoi ne rechercher que ce qu'il a fait? reçois-le lui-même. Rappelle-toi combien il t'a aimé. « Tout a été fait par lui, et sans lui rien n'a été fait (2) ». Tout a été fait par lui, et il est au milieu de tout. Tout a été fait par lui, et- il s'est fait au milieu de tout. Créateur de l'homme, il s'est fait homme; il s'est fait ce qu'il a fait, pour ne pas laisser périr son oeuvre Il a tout fait, et il s'est fait comme tout le reste. Contemple sa fortuné; qu'y a-t-il de plus riche que l'Auteur même de tout? Et pourtant, tout riche qu'il était, il a pris une chair mortelle dans le sein d'une Vierge. Il est né petit enfant, il a été enveloppé de langes comme un enfant, puis déposé dans une crèche; il a attendu patiemment la succession des âges; avec patience il a subi le cours du temps, lui, l'Auteur du temps. Il a pris le sein, il a poussé des vagissements comme un enfant, i1 s'est montré enfant véritable. Mais de. son berceau il régnait; de sa crèche .il gouvernait, le monde : sa Mère le nourrissait et les Gentils l'adoraient; sa Mère le nourrissait et les anges l'annonçaient; sa Mère le nourrissait et une étoile brillante publiait sa gloire. Voilà ses richesses, voilà sa. pauvreté : avec ses richesses il t'a créé, il te répare avec sa pauvreté: Ah ! si un tel Pauvre a reçu, l'hospitalité comme un pauvre, c'était par condescendance ce n'était pas par besoin.
7. Ne dis-tu pas en toi-même : Heureux ceux qui ont mérité d'accueillir le Christ? Oh ! si l'avais existé alors! Oh ! si j'avais été l'un des deux disciples rencontrés par lui sur la voie 1 Eh bien ! marche dans la voie, et le Christ ne manquera pas de devenir ton hôte. Croirais-tu qu'il ne t'est plus possible de le recevoir?
Mais comment? observes-tu :après s'être manifesté à ses disciples à la suite de sa résurrection, il est monté au ciel, il est assis à la droite du Père, et il n'en viendra qu'à la fin des siècles pour juger les vivants et les morts; or, il viendra alors avec gloire et non avec
1. II Cor. VIII, 9. — 2. Jean, I, 3.
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la faiblesse humaine, pour donner le, ciel et non pour demander l'hospitalité. — As-tu oublié qu'en donnant la couronne il dira : « Ce, que vous avez fait à l'un de ces derniers d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait (1) ? » Ainsi ce riche est pauvre jusqu'à la consommation des siècles. Oui, il est pauvre, non pas dans son chef, mais dans ses membres. Où dit-on qu'il est pauvre? Dans ces membres qui, souffraient quand il criait : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter (2)? » Ah ! écoutons le Christ. Il est avec nous dans les siens, il est avec nous dans nous-mêmes, et ce n'est pas sans motif qu'il a dit : « Me voici avec vous jusqu'à la consommation du siècle (3) ».
1. Matt. XXV, 40. — 2. Act. IX, 4. — 3. Matt. XXVIII, 20.
En agissant ainsi nous reconnaissons le Christ par nos bonnes oeuvres ; nous le voyons, non- pas des yeux du corps, mais des yeux du coeur, non pas des yeux de la chair, mais des yeux de la foi. «C'est pour m'avoir vu que tu as cru » observa-t-il à l'un de ses disciples qui s'était montré incrédule, et qui avait dit: « Je ne croirai pas que je ne l'aie touché. — Viens, touche et ne sois plus, incrédule », avait dit ensuite le Seigneur. Après avoir touché, le disciple s'était écrié : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » et c'est alors que le Seigneur avait répliqué: « C'est pour m'avoir vu que tu as cru (1) » ; toute ta foi consiste à croire ce que tu vois. Honneur, à ceux qui croient sans voir, car ils jouiront envoyant.
1. Jean, XXII, 25-29.
ANALYSE. — Il serait trop long et trop fatiguant, pour la plupart même des auditeurs, de montrer que les Evangélistes ne se contredisent pas en insérant, dans le récit des mêmes faits, des circonstances diverses. Il est bon toutefois de soutenir devait vous, contre les objections profanes, le dogme sacré de la résurrection des corps, enseigné formellement dans les Ecritures. Cette croyance ne renferme évidemment rien de contraire à la toute-puissance de Dieu. De plus, comme les corps des élus doivent ressusciter sans défaut et tout glorieux, la bonté Dieu ne peut-elle pas les rappeler à la vie? Troisièmement enfin, plusieurs philosophes païens n'ont-ils pas révélé quelque chose d'analogue quand ils ont enseigné que l’âme de l'homme, immortelle de sa nature, reprend un corps, soit immédiatement, soit longtemps après la mort? Cette opinion se dissipe à la lumière de nos Ecritures. Mais nous parlerons plus longuement de ces philosophes.
1. Votre charité se le rappelle : on lit solennellement, durant ces quelques jours , les passages de l'Evangile relatifs à la résurrection du Seigneur ; car aucun, des quatre Evangélistes n'a pu passer sous silence ni sa passion ni sa résurrection. Jésus Notre-Seigneur ayant fait beaucoup de choses, tous, il est, vrai, n'ont pas tout écrit ; l'un a dit ceci et l'autre cela; mais tous s'accordent souverainement avec la vérité. L'Evangéliste saint Jean rapporte même un grand nombre d'actes de Jésus Notre-Seigneur, dont ne parle aucun des autres Evangélistes. Jésus a fait tout ce qui devait se faire alors; et on a écrit tout ce qui doit se lire maintenant.
Pour démontrer que dans les faits rapportés par les quatre Evangélistes , sans aucune exception, comme seraient la passion et la. résurrection du Sauveur, il n'y a entre eux aucune contradiction, il faudrait un travail sérieux. N'est-il pas des hommes qui s'imaginent que les auteurs sacrés sont opposés entre eux, parce, qu'eux-mêmes sont opposés aux intérêts de leur âme ? Aussi plusieurs docteurs se sont appliqués, avec la grâce de Dieu, à prouver le contraire. Cependant, je le répète, (275) si j'entreprends cette tâche devant vous, si je veux traiter ce sujet devant le peuple, la multitude des auditeurs s'affaissera sous le poids de l'ennui, avant d'être ranimée par l'éclat de la vérité: Mais je connais votre foi, c'est-à-dire la foi de ceux qui sont ici et de ceux qui n'y sont pas aujourd'hui, quoique fidèles; je sais que vous avez à la vérité de 1'Evangile une foi si ferme que vous n'avez aucun besoin de mes explications. Savoir défendre nos dogmes, c'est être plus instruit et non plus fidèle. On a la foi alors; on a de plus le moyen de la soutenir. Mais il en est aussi qui sans avoir la science et les autres moyens nécessaires pour là venger, n'en ont pas moins la foi. Quant à celui qui sait la défendre, il est utile à ceux qui chancèlent et non à ceux qui croient, car il ferme les plaies du doute et ,de l'incrédulité. C'est donc un bon médecin ; mais comme tu n'as point la maladie des infidèles, que peut-il guérir en toi ? Il sait appliquer un remède; mais, toi, tu ne souffres pas. «Le médecin est nécessaire, non à qui se a porte bien, mais à qui est malade (1) ».
2. Je n'ai pas dessein toutefois de ne rien vous dire de ce qui peut s'expliquer plus facilement dans le moment actuel et s'entendre avec plus d'avantages. Le Seigneur en ressuscitant a voulu nous montrer, dans sa personne ce que nous devons espérer pour nos propres corps à la fin des siècles; mais cette résurrection des morts donne lieu à beaucoup de discussions : les uns en parlent en fidèles et les autres en infidèles. Ceux qui en parlent en fidèles cherchent à mieux savoir ce qu'on peut répondre aux infidèles; et ces derniers argumentent contre les réclamations et les intérêts de leur âme en disputant contre la puissance du Tout-Puissant. Comment se peut-il faire qu'un mort ressuscite, demandent-ils ? Je réponds : C'est Dieu qui le ressuscite, et, tu demandes, comment cela se peut faire ? Montre-moi, je ne dis pas un chrétien ni un juif, mais un païen, un idolâtre, un esclave des démons, qui ne reconnaisse que Dieu est tout-puissant. Il lui est possible de nier la divinité du Christ, impossible de nier la toute-puissance de Dieu. Eh bien ! ce Dieu que tu crois tout-puissant, je m'adresse à un païen , ce Dieu que tu crois tout-puissant, c'est lui qui d'après moi ressuscite les morts. Si tu dis encore qu'il ne
1. Matt. IX, 12.
le peut, tu nies qu'il soit tout-puissant ; et si tu admets qu’il soit tout-puissant, pourquoi repousser ce que j'enseigne ?
3. Si nous disions que le corps ressuscitera pour avoir encore faim et soif, pour être malade, se fatiguer et être exposé à se décomposer encore, tu aurais raison de ne pas nous croire. C'est maintenant que la chair,est soumise à ces besoins et à ces souffrances. Pourquoi ? La cause en est au péché que nous avons contracté.dans la personne de l'un d'entre nous; ce péché fait que nous naissons pour nous décomposer. Le péché est réellement l'auteur. de tous nos maux. Ce n'est pas, sans raison que les hommes ont tant à souffrir. Dieu est juste, Dieu est tout-puissant, et assurément nous ne souffririons point de la sorte si nous ne le méritions. Mais ces peines où nous ont jetés nos péchés, Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu les partager sans avoir aucun péché, et en endurant le châtiment sans la faute, il nous a déchargés de la faute et du châtiment :.de la faute, en nous pardonnant nos péchés; du châtiment, en ressuscitant d'entre les morts; car il nous a promis de ressusciter comme lui, il veut que nous vivions dans cet espoir : persévérons-y et nous parviendrons à la réalité. La chair donc ressuscitera incorruptible, elle ressuscitera sans avoir aucun défaut ni aucune infirmité, sans être assujettie à la mort, sans rien avoir pour la charger ou l'appesantir. Pour toi maintenant elle est un lourd fardeau, elle sera plus tard un ornement. Mais s'il est bon que, le corps soit incorruptible, pourquoi désespérer que Dieu doive le rendre tel ?
4. Parmi les philosophes du siècle, les plus grands, les plus doctes, les meilleurs enfin, ont compris que l'âme de l'homme est immortelle; non-seulement ils l'ont compris, mais pour la soutenir ils ont eu recours à tous les arguments qu'ils ont pu imaginer, et ils ont écrit leurs plaidoyers qui sont parvenus à la postérité. Leurs livres sont là, on les lit. Si j'ai dit que ces philosophes sont meilleurs que les autres, c'est qu'il y en a de mauvais. Il en est effectivement qui prétendent que l'homme une fois mort ne conserve aucune vie; or les premiers doivent évidemment être préférés à ceux-ci. De plus, quoiqu'ils s'égarent souvent loin de la vérité, ils s'en rapprochent sur le point même qui les rend supérieurs aux autres.
270
En effet, comme ils enseignaient, d'après leurs,convictions, que l'âme de l'homme est immortelle, ils durent rechercher les causes de ce qui afflige l'humanité, de tant de chagrins et d'erreurs auxquels sont sujets les mortels; ils s'occupèrent de cette question avec leurs lumières purement humaines, et ils répondirent, comme ils purent, que dans une autre vie l'homme avait commis antérieurement je ne sais quelles fautes, et que ces fautes avaient mérité à l'âme d'être jetée dans le corps comme dans une prison. On leur demanda ensuite ce que deviendra l'homme après la ment. Ici ils se mirent en pièces, ils s'épuisèrent pour répondre de manière à se satisfaire eux-mêmes ou à satisfaire les autres: ils dirent que l'âme des méchants, que l'âme souillée par des moeurs corrompues, une fois sortie du corps, rentre aussitôt dans un autre corps pour y endurer les peines que nous avons sous les yeux ; tandis que l'âme de ceux qui ont vécu dans la justice, monte au haut des cieux, quand elle se sépare du corps, s'y repose, soit au milieu des étoiles et des astres brillants, soit dans quelque retraite inconnue; que là elle oublie tous les maux passés, puis désire de rentrer dans un corps, et qu'elle revient alors souffrir ici de nouveau: D'après eux, par conséquent, toute la différence entre l'âme des pécheurs et l'âme des justes, c'est que l'âme des pécheurs rentré dans un autre corps aussitôt après la mort, au lieu que l'âme du juste jouit d'un long repos, qui pourtant n'est pas éternel; qu'elle tourne ensuite ses affections vers les corps, et.que nonobstant la justice à laquelle-elle s'est élevée elle tombe du haut du ciel dans cet abîme de maux.
5. Voilà ce qu'ont enseigné ces grands philosophes ;voilà ce qu'ont pu découvrir les, philosophes de ce siècle. Aussi l'Ecriture dit-elle en parlant d'eux : «Dieu a convaincu de folie la sagesse de ce siècle ». De quoi donc a-t-il convaincu la folie même? Si la sagesse de ce monde n'est devant Dieu que folie, à quelle distance est de lui la folie véritable? Il est toutefois dans ce monde une espèce de folie qui s'élève jusqu'à Dieu; c'est d'elle que parle ainsi l'Apôtre : « Le monde n'ayant point, avec sa propre sagesse, connu Dieu par les oeuvres de la sagesse divine, il a plu au Seigneur de sauver les croyants par la folie de la prédication ». Il ajoute : « Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse; pour nous, nous prêchons le Christ crucifié. Aux yeux des Juifs, c'est un scandale, une folie aux yeux des Gentils; mais aux yeux de ceux qui sont appelés, soit juifs, soit, gentils, il est la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu (1) ».
Depuis que nous est venu ce Christ, Notre Seigneur, la sagesse. même de Dieu, c'est le ciel qui tonne; silence donc dans les marais. Ce qui est vrai, c'est ce qu'a dit la Vérité; et il est manifeste, comme elle l'a enseigné, que le péché est la source des maux qu'endure le genre humain. Or le Christ est établi médiateur entre Dieu et les hommes; entre Dieu juste et les hommes injustes il fallait un homme juste qui prît d'en bas son humanité et d'en haut sa justice; et se trouvât ainsi placé comme au milieu. Il fallait qu'il prît, là une chose, ici une autre; car il serait su ciel s'il y prenait tout, et abattu avec nous sur la terre si tout lui en venait; il ne serait point alors, médiateur: Celui donc qui croit en ce médiateur et qui mène une vie sainte et, fidèle, celui-là, sans doute, quittera son corps et jouira, du repos; mais plus tard il reprendra ce même, corps, lequel sera pour lui, non pas un instrument de supplices mais un ornement véritable, et il vivra dans la société de Dieu durant toute l'éternité: Pourquoi aimerait-il de revenir ici, puisqu'il a son corps avec lui?
Mes bien-aimés, comme je vous ai parlé aujourd'hui de ce qu'enseignent les philosophes mêmes du monde, dont Dieu a réprouvé et, convaincu de folie la sagesse, nous pourrons demain, avec l'aide du Seigneur, revenir plus longuement sur ce sujet,
1. I
Cor. I, 20-24.
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ANALYSE. — L'étude de la nature et surtout l'étude de l'homme a conduit jusqu'à la connaissance de Dieu les philosophes païens, et leur crime n'est pas de l'avoir ignoré, mais de ne l'avoir pas servi et d'avoir adoré les idoles. Or en examinant ce qu deviendrait l'homme après la mort, ces philosophes se sont imaginé qu'une fois séparée du corps l'âme du juste oublierait botes les souffrances de la vie , jouirait du bonheur au ciel et plus tard se réunirait au corps. Système bizarre et rempli de contradictions. 1° Ce qui prouve que l'âme alors n'oublie pas tout, c'est qu'elle désire se réunir à quelque corps : elle a donc gardé le souvenir des corps. 2° Virgile l'appelle malheureuse : elle l'est effectivement, à cause de son ignorance, si elle ne connaît pas les maux qui l'attendent de nouveau sur cette terre ; à cause de ses connaissances, si elle entrevoit ce qu'elle y doit endurer. Pour combattre notre croyance à la résurrection; ces philosophes font une seconde objection : Ils disent que l’âme doit fuir à jamais la matière. Mais d'après eux-mêmes le monde matériel est animé et éternel ; d'après eux encore ces astres sont le séjour et comme le corps de certains esprits, et de plus ces astres sont immortels : deux preuves péremptoires de la fausseté de leurs principes. Il nous reste pour le prochain discours d'autres objections à examiner.
1. La résurrection des morts est une croyance spéciale des chrétiens. Le Christ notre Chef a montré dans sa personne un modèle de cette résurrection : c'est un exemple vivant pour autoriser notre foi et pour déterminer les membres à espérer ce qu'ils voient réalisé â ans leur Chef.
Nous vous disions hier que ces sages de la Gentilité que l'on appelle philosophes, que surtout les premiers d'entre eux ont cherché il pénétrer les mystères de la nature et qu'à la vue de ses oeuvres ils sont parvenus à en connaître l’Auteur (1). Ils n'ont ni entendu les prophètes, ni reçu la loi de Dieu; mais sans rompre le silence Dieu leur a,parlé en quelque sorte par les merveilles de l'univers, dont la beauté les excitait à en rechercher le Fondateur; et jamais ils n'ont pu se persuader. que le ciel et la terre se maintinssent par eux-mêmes. C'est d'eux que parle en ces termes le bienheureux apôtre Paul : « La colère de Dieu, dit-il, éclate du haut du ciel sur toute d'impiété ». — « Sur toute l'impiété? » Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire que du haut du ciel éclate la, colère divine, non-seulement sur la tête des Juifs qui ont reçu la loi et qui en ont offensé l'Auteur, mais encore sur tous les Gentils livrés à l'impiété. Qu'on ne demande pas pourquoi ces menaces adressées aux Gentils, puisqu'ils n'ont pas reçu la Loi? Car
1. Voir serm.CCXL.
l'Apôtre ajoute : « Et sur toute l'iniquité de ces hommes qui retiennent la vérité avec injustice ». Veux-tu savoir,.de quelle vérité il est ici question, puisque ces Gentils n'ont ni reçu la loi, ni entendu un, seul prophète? Apprends-le : « Car ce qu'on peut connaître de Dieu, poursuit l'Apôtre, leur est connu ». Comptent? Le voici encore : « C'est que Dieu le leur a manifesté ». Mais de quelle manière le leur a-t-il manifesté, puisqu'il ne leur a point donné sa loi? Ecoute : « En effet ses perfections invisibles, rendues compréhensibles depuis la formation du monde par ce qui a été fait, sont devenues visibles ». — « Ses perfections invisibles », celles de Dieu; « depuis la formation du monde », depuis que lui-même a formé le monde; « rendues compréhensibles par ce qui a été fait, sont devenues visibles » quand évidemment on comprend la création ; « aussi bien » ce sont toujours les paroles de l'Apôtre que je cite ; « aussi bien que sa puissance éternelle et sa divinité » sous-entendu, sont rendues compréhensibles et visibles. « De sorte qu'ils sont inexcusables ». Pourquoi inexcusables
« Parce que connaissant Dieu ils ne l'ont ni glorifié comme Dieu ni remercié ». Il ne dit pas : Parce qu'ignorant Dieu, mais parce que « connaissant Dieu ».
2. Comment l'ont-ils connu? Par ses oeuvres. Interroge la beauté de la terre, la beauté de la mer, la beauté de cette vaste et immense (278) atmosphère, la beauté du ciel; interroge l'harmonie qui règne parmi les étoiles, le soleil qui éclaire le jour par ses rayons, la lune qui diminue les ténèbres de; la nuit qui succède. au jour, les animaux qui se meuvent dans les eaux, ceux qui vivent sur la terre et ceux qui volent dans les airs, tant d'âmes qu'on ne voit pas et tant de corps qui frappent les regards, tant d'êtres visibles qu'il faut diriger et tant d'êtres invisibles qui les dirigent; interroge tout cela. Tout ne répond-il pas : Regarde, admire notre beauté? Leur beauté même est une réponse. Or, qui a fait ces beautés muables, sinon l'immuable Beauté?
Afin aussi de s'appuyer sur l'homme lui-même pour s'élever jusqu'à la connaissance du Créateur de l'univers entier, ils ont examiné les deux parties de son être, le corps et l'âme. C'était examiner ce qu'ils portaient, le corps qu'ils voyaient, l'âme qu'ils ne voyaient pas et sans laquelle toutefois il leur était impossible de voir le corps. L'oeil sans doute était pour eu- l'organe de la vue, mais au dedans il y avait quelque chose pour regarder par cette ouverture. Aussi cette maison tombe en ruines quand en est sorti celui qui l'habite, ces membres se dissolvent quand est parti celui qui les dirige, et c'est parce que le corps tombe ainsi en décomposition qu'il prend le nom de cadavre : cadit, cadavre. Mais quoi ? Les yeux ne sont-ils pas encore intacts? Ils sont ouverts, et pourtant ils ne voient pas. Voilà des oreilles, plus personne pour entendre; voilà une langue, plus de musicien pour la mettre en mouvement. Les philosophes ont donc interrogé ces deux parties d'eux-mêmes, le corps visible et l'âme invisible; et ils ont constaté que la partie invisible l'emporte sur la partie visible, que l'âme qui se dérobe aux regards vaut mieux que le corps qui frappe le regard. Ils ont vu, ils ont sondé, ils ont apprécié ces deux substances et de plus ils ont reconnu que toutes deux sont muables considérées dans l'humanité. Que de changements n'impriment pas au corps là succession des âges, la maladie, la nourriture, le rétablissement et l'épuisement, la vie et la mort? Quant à l'âme reconnue par eux bien supérieure et admirée tout invisible qu'elle fût, il ont également surpris en elle des changements incontestables, car elle va du vouloir au non-vouloir, de la science à l'ignorance, du souvenir à l'oubli, de la crainte à l'audace, de la sagesse à la folie. Puisqu'elle aussi est muable, on ne devait pas s'arrêter à elle; aussi ces philosophes ont-ils passé outre pour rechercher ce qui est immuable.
3. C'est ainsi qu'au moyen de ses oeuvres ils sont parvenus à connaître Dieu. « Mais ils ne l'ont ni honoré ni remercié comme Dieu », dit encore l'Apôtre. « Au contraire, ils se sont évanouis dans leurs pensées et leur coeur insensé s'est obscurci ; car en prétendant être sages ils sont devenus fous ». En s'attribuant ce qui leur avait été donné, ils ont perdu ce qu'ils possédaient ; en se disant grands hommes, ils ont perdu la raison, Et jusqu'où sont-ils descendus ? « Et ils ont a échangé la gloire de Dieu incorruptible contre une apparence d'image représentant l'homme corruptible ». Voilà l'idolâtrie. Toutefois, ce n'était pas assez de fabriquer des idoles représentant l'homme, ni d'abaisser l'Ouvrier divin jusqu'à le comparer à son oeuvre ; non, ce n'était pas assez. Qu'a-t-on fait encore ? Représentant aussi « des oiseaux et des quadrupèdes et des serpents (1) ». C'est que de ces animaux muets et sans raison ces grands esprits se sont fait des dieux. Je te reprochais d'adorer la ressemblance d'un homme ; que ne ferai-je pas maintenant que tu adores l'image d'un chien, l'image d'une couleuvre, l'image d'un crocodile? Voilà pour tant où sont descendus ces sages ! Plus ils se sont élevés en cherchant, plus en tombant ils sont descendus bas. C'est que plus l'élévation est considérable, plus la chute est profonde.
4. Donc, comme je vous le rappelais hier, ces sages ont cherché à savoir ce qu'ils deviendraient ensuite; ensuite, c'est-à-dire après cette vie. Mais ils ont fait cette recherche en hommes, comment donc auraient-ils pu aboutir ? Sans les enseignements de Dieu, sans les enseignements des prophètes, ils n'ont pu rien découvrir d'authentique et ils ont été réduits à des conjectures que je vous ai rapportées hier. Les âmes perverses quittent le corps, disent-ils, et, comme elles sont impures, elle, rentrent aussitôt dans des corps différents; tandis que pour avoir pratiqué la vertu, les âmes des sages et des justes prennent leur essor vers le ciel en quittant les organes. — A merveille ! voilà pour elles un séjour convenable, puisque leur essor les conduit jusqu'au
1. Rom. I,
18-23.
279
ciel. Qu'y deviennent-elles ? — Elles y resteront, continuent-ils, et se reposeront dans la société des dieux, ayant pour trônes les étoiles. — Ce n'est point là une habitation indigne d'elles; ah ! laissez-les maintenant, ne les faites pas tomber. Cependant, poursuivent-ils, après une longue période, après avoir perdu tout souvenir de leurs anciennes souffrances, le désir de se réunir aux corps se, réveille en elles ; leur plaisir est donc de redescendre, et de fait elles redescendent pour endurer tant d'afflictions, pour oublier Dieu, pour blasphémer contre lui , pour l'abandonner aux convoitises des sens, pour lutter contre les passions charnelles. Ah ! quels espaces elles ont franchis pour se plonger dans cet abîme de maux ! Pour quel motif ? dis-le moi. — Parce qu'elles avaient tout oublié. — Si elles ont oublié tous ces maux de la terre, que n'ont-elles oublié encore les plaisirs des sens ! Hélas ! c'est l'unique chose dont elles n'ont pas perdu le souvenir ; de 1a leur chute profonde. Pourquoi en effet reviennent-elles? Parce qu'elles aiment à demeurer de nouveau dans des corps. D'où leur vient cette inclination, sinon du souvenir d'y avoir séjourné antérieurement? Efface en elles tout souvenir, tu parviendras peut-être à leur conserver la sagesse; ne laisse en elles rien qui les rappelle ici.
5. L'un d'entre eux pourtant a eu horreur de cette doctrine. On lui montrait, ou plutôt il supposait que, dans les enfers un père montrait à son fils. Vous connaissez cela presque tous, et plaise à Dieu qu'un petit nombre seulement le connaissent parmi vous ! Mais si vous êtes peu pour avoir appris à la lecture, combien n'avez-vous pas appris au théâtre qu'Enée descendit aux enfers et que son père lui montra les âmes des Romains illustres qui devaient reprendre des corps. Enée même en fut épouvanté, et s'écria: « Peut-on croire, ô mon père, qu'il y ait quelques-unes de ces grandes âmes pour remonter jamais sous le ciel et reprendre le lourd fardeau de leur corps? » Peut-on croire qu'une fois parvenues au ciel, elles le quittent ? « Eh ! d'où vient à ces malheureuses un désir si cruel de revoir la lumière (1)? » Le fils comprenait mieux que ne l'instruisait son père. Il blâme l'inclination qu'éprouvent ces âmes de se réunir à des
1. Virg. Enéid. liv. VI, V.719-721.
corps ; il traite cette inclination de cruelle, et ces âmes de malheureuses, et il le fait sans rougir.
Et vous, philosophes, si vous êtes parvenus à purifier ces âmes, à les purifier souverainement et jusqu'à leur faire tout oublier, c'est pour les ramener, par cet oubli de nos misères, à les partager de nouveau. Ah ! dites-le moi, je vous en prie, ors même que votre système serait fondé, ne vaudrait-il pas mieux l'ignorer ? Oui, quand même serait vrai ce système, lequel est sûrement aussi faux que honteux, ne vaudrait-il pas mieux y être étranger ? Tu me diras sans doute : A l'ignorer, tu ne seras pas un sage. Pourquoi ne l'ignorer pas ? Puis-je actuellement être meilleur que je ne serai au ciel ? Mais au ciel, quand je serai meilleur et plus 'parfait , j'oublierai , j'ignorerai complètement; quoique meilleur, tout ce que j'ai appris dans ce monde; permets donc que dès maintenant je l'ignore. Tu prétends qu'au ciel on oublie tout; laisse-moi sur terre ignorer tout.
Dis-moi encore, je te prie : Ces âmes savent-elles ou ne savent-elles pas dans le ciel qu'elles doivent passer encore par les misères de cette vie ? Réponds ce que tu voudras. Si elles savent qu'elles doivent endurer encore tant de maux, comment, avec la pensée des douleurs qui les attendent, peuvent-elles être bienheureuses ? Comment peuvent-elles jouir de la félicité quand elles n'ont point dé sécurité ? Mais je te comprends, tu vas me répondre qu'elles ne le savent pas. Donc tu crois estimable dans le ciel l'ignorance où tu ne veux pas me laisser sur la terre, puisque tu m'enseignes maintenant ce que d'après toi je ne saurai plus alors. Elles n'en savent rien, dis-tu. Si elles n'en savent rien, si elles ne pensent pas qu'elles souffriront encore, il s'ensuit,que leur félicité est fondée sur l'erreur: En effet, elles,croient n'avoir pas à souffrir ce qu'elles souffriront ; mais croire ce qui est faux, n'est-ce pas être dans l'erreur ? Il est donc bien vrai que leur félicité sera fondée sur l'erreur, que leur bonheur viendra, non de l'éternité, mais de la fausseté. Ah ! que la vérité nous affranchisse, afin que nous puissions être vraiment heureux, car ce n'est pas sans motif que notre Rédempteur a dit . « Si la vérité vous délivre, vous serez libres véritablement ». — C'est bien de lui encore que viennent ces paroles : « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes (280) disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera (1) ».
6. Ecoutez encore une autre conséquence, conséquence plus affreuse, conséquence déplorable, ou plutôt ridicule. Toi qui es un sage, toi qui es un philosophe, j'entends,un philosophe de la terre, tel par exemple que Pythagore, Platon, Porphyre et je ne sais quel autre de ce mérite, pourquoi fais-tu de la philosophie ? En vue, répond-il, de la,vie bienheureuse. — Quand jouiras-tu de cette vie bienheureuse ? — Lorsque j'aurai laissé ce corps sur la terre. — Maintenant donc tu mènes une vie malheureuse, mais tu espères la bienheureuse vie ; au lieu que tu jouiras alors de la vie bienheureuse, mais avec l'espoir de la vie malheureuse. Ne s'ensuit-il pas que le bonheur est dans l'attente du malheur, et le malheur, du bonheur ? Repoussons de telles absurdités ; soit en en riant puisqu'elles ne sont que des chimères, soit en les déplorant à cause de l'importance qu'on y attache ; car il faut le dire, mes frères, ce sont là les grandes extravagances des grands savants. Ah ! ne vaut-il pas mieux nous attacher aux grands mystères des grands saints ? On dit que pressés par l'amour des sens, les âcres purifiées, réformées, devenues sages, s'unissent de nouveau à des corps. Voilà donc où se porte l'affection d'une âme ainsi purifiée ! Quelle putréfaction que cet amour !
7. Il faut donc s'éloigner absolument de tous les corps ? Un de leurs grands philosophes, un philosophe qui a vécu depuis l'établissement de la foi chrétienne, dont il s'est montré le violent ennemi, tout en rougissant de leurs extravagances et en s'améliorant sous quelques rapports au contact des chrétiens, Porphyre a dit et écrit dans ces derniers temps Tout corps est à fuir. Tout corps, dit-il ; comme si tous les corps étaient pour l'âme des liens douloureux. Mais si tout corps absolument est à fuir, comment admirer un corps quelconque devant Porphyre ? comment, d'après l'enseignement de Dieu même, notre foi vante-t-elle la beauté des corps ? Il est vrai que le corps que nous portons maintenant est pour nous un instrument d'expiation, et en s'épuisant il est pour l'âme un fardeau (2) ; n'y voit-on pas toutefois une beauté spéciale, l'harmonie entre les membres, des serfs parfaitement
1. Jean, VIII, 30, 31, 32. — 2. Sag. IX, 15.
distincts ? Il se tient debout et présente à l'attention une infinité d'observations qui ravissent. Ce corps néanmoins deviendra de plus complètement incorruptible, complètement immortel ; il sera d'une souplesse et d'une agilité merveilleuse.
Pourquoi me vanter un corps quelconque? reprend Porphyre ; si l'âme veut être heureuse, tout corps pour elle est à fuir. — Voilà ce que répètent ces philosophes; mais c'est de l'égarement, c'est du déliré. Je me hâte de le prouver, je ne veux pas discuter longuement.
En effet, tout attribut doit avoir un sujet; l'attribut et le sujet sont deux choses inséparables. Aussi, Dieu étant au-dessus de tout, a tout pour sujet. Si donc l'âme a quelque valeur devant Dieu, ne doit-elle pas avoir aussi quelque chose pour sujet ?
Mais je ne veux pas insister sur cette preuve. J'ouvre vos écrits; vous y enseignez que ce monde, que le.ciel, la terre, les mers, tous ces corps immenses, tous ces éléments répandus partout; que tout cet univers composé de tous ses éléments est un animal gigantesque; qu'il a son âme, quoiqu'il n'ait pas de sens corporels, puisqu'extérieurement il est insensible; qu'il a son intelligence et que par elle il s'unit à Dieu; vous dites encore que cette âme du monde porte le nom de Jupiter ou celui d'Hécate et qu'elle est comme l'âme universelle qui dirige le monde et qui fait de lui un animal immense. Vous ajoutez que ce même monde est éternel, qu'il existera toujours et ne finira jamais. Or, si ce monde est éternel, s'il doit subsister toujours ; si de plus il est un animal et que son âme doive rester toujours en lui; comment dire encore que tout corps est à fuir ? pourquoi donc répétais-tu qu'il faut fuir tout corps ? Je soutiens , moi, que les âmes bienheureuses auront éternellement des corps incorruptibles. Mais toi qui cries que tout corps est à fuir, tue donc le monde. Tu veux que je fuie ma chair; que ton Jupiter fuie d'abord et le ciel et la terre.
8. Ne savons-nous pas encore que dans un livre écrit par lui sur la formation du monde, Platon, le maître de tous ces philosophes, nous montre Dieu comme l'Auteur des dieux, comme ayant également formé les dieux du ciel, tous les astres, le soleil, la lune ? Il dit donc que Dieu a fait les dieux célestes; que les étoiles mêmes ont des âmes intelligentes qui (281) connaissent Dieu et des corps matériels qui frappent nos regards.
Maintenant, pour arriver à vous faire comprendre ma pensée : N'est-il pas vrai que ce soleil que vous voyez serait invisible s'il n'était un corps? — C'est incontestable. — N'est-il pas vrai qu'on ne verrait ni la lune ni aucune étoile si également elles n'étaient un corps? Parfaitement vrai. Aussi l'Apôtre dit-il lui-même : « Il y a et des corps célestes, et des corps terrestres »; il ajoute : « Autre est l'éclat des célestes, et autre l'éclat des terrestres ». Il dit encore, à propos de cet éclat des corps célestes : « Autre est la clarté du soleil, autre la clarté de la lune, et autre la clarté des étoiles; car une étoile diffère d'une autre, étoile en clarté. Ainsi en est-il de la résurrection des morts (1) ». Ce qui vous montre que l’éclat même est promis aux corps des saints, et un éclat proportionné aux divers mérites de la charité. Que prétendent de leur côté les philosophes? Ces étoiles que vous voyez, disent-ils sont bien des corps, mais elles ont des âmes intelligentes: ce sont des divinités. Il est vrai, ils peuvent assurer que ces étoiles ont des corps. Ont-elles des âmes intelligentes? Pourquoi l'examiner? Occupons-nous à notre question.
Platon lui-même nous représente Dieu adressant la parole à ces dieux qu'il a tirés
1. I Cor.
XV, 40-42.
d'une substance corporelle et d'une substance spirituelle, et leur disant entre autres choses « Puisque vous avez commencé, vous n'êtes ni « immortels ni indissolubles ». A ces mots, ne pouvaient-ils pas trembler ? — Pourquoi ? — Parce qu'ils aspiraient à être immortels et ne voulaient pas consentir à la mort. Afin donc de leur ôter cette crainte, il poursuit : « Vous ne tomberez pas toutefois en décomposition, les arrêts de la mort ne pourront vous atteindre, ils ne l'emporteront pas sur ma volonté, laquelle sera plus puissante pour vous conserver l'immortalité que ces arrêts qui ont empire sur vous ». C'est ainsi que Dieu tranquillise les dieux qu'il a faits ; il leur assure ainsi l'immortalité et s'engage à ne leur laisser pas quitter ces globes lumineux qui forment leurs corps. Et tout corps est à fuir ?
Je le crois et vous le voyez, nous avons répondu aux philosophes; nous leur avons répondu autant que nous le permettaient, et nos propres forces, et le temps destiné à vous entretenir, et votre intelligence. Quelles sont maintenant les raisons les plus pénétrantes, les raisons selon eux irréfutables qu'ils élèvent contre la résurrection des corps? Ce serait trop de vous les exposer aujourd'hui. Néanmoins, comme je vous ai promis l'autre jour de traiter à fond, durant cette semaine, la question de la résurrection de la chair, préparez pour demain, avec la grâce de Dieu, vos oreilles et vos coeurs à entendre ce qui reste à dire encore.
282
ANALYSE. — Aucun fait n'a été mieux, constaté que celui de la résurrection de Jésus-Christ. Cependant les hommes charnels ne laissent pas de le nier, parce qu'ils ne croient que ce qu'ils voient, et ils élèvent contre la résurrection du corps plusieurs objections. Ils demandent si les corps ressuscités mangeront, s'ils auront alors leurs difformités actuelles, si les enfants resteront éternellement enfants. Un mot suffit pour réfuter chacune de ces objections. — Il n'en est pas de même de celle qu'ils tirent des lois de la pesanteur. D'après elles, disent-ils, il est impossible à un corps ressuscité d'habiter le ciel. Le Christ cependant est monté. D'ailleurs ne confessent-ils pas eux-mêmes la toute-puissance de Dieu ? Enfin combien de faits même naturels opposés aux lois de la pesanteur ! Ne voit-on pas se soutenir au-dessus de l'eau le bois et le plomb même ? Les nuées se soutenir à leur tour au-dessus de l'air ? Des corps massifs se montrer beaucoup plus légers dans leurs mouvements que des corps très-légers. — Si l'on dit que les corps ressuscités des saints seront tout spirituels , c'est pour exprimer combien ils seront souples au moindres inspirations de l'âme. Ce qui doit enfin éloigner de notre esprit tout doute au sujet de notre résurrection future, c'est la fidélité de Dieu à accomplir toutes ses autres promesses.
1. Durant ces jours consacrés à la résurrection du Seigneur, traitons, autant que nous le pourrons avec sa grâce, de la résurrection de la chair. Telle est en effet notre croyance ; tel est le bienfait dont nous voyons la promesse et l'idéal dans la chair ressuscitée de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Car il a voulu non-seulement nous annoncer, mais encore nous montrer ce qu'il nous réserve pour la fin du siècle.
En effet ceux qui l'accompagnaient alors le contemplèrent, et comme ils étaient frappés de stupeur et croyaient voir un esprit, ils s'assurèrent au toucher qu'il avait un corps solide. Il parla donc, non-seulement à leurs oreilles en faisant entendre des mots, mais encore à leurs yeux en leur montrant la réalité; non content même de se faire voir, il permit qu'on le touchât, qu'on le palpât. « Pourquoi ce trouble, dit-il, et ces pensées qui montent dans votre coeur ? » C'est qu'ils s'imaginaient voir un esprit. « Pourquoi ce trouble et ces pensées qui montent dans votre coeur ? Voyez mes mains et mes pieds; touchez et reconnaissez, car un esprit n'a ni os ni chair comme vous m'en voyez ». Et c'est contre une telle évidence qu'on élève des doutes ! Que peuvent d'ailleurs des hommes qui goûtent ce qui vient de l'homme, que de s'élever contre Dieu en parlant de Dieu? Car Jésus est Dieu, et eux sont des hommes. « Mais Dieu sait combien sont vaines les pensées de l'homme (1) ». Toute la règle de l'homme char net est de ne croire que ce qu'il a l'habitude de voir. Eux donc croient aussi ce qu'ils voient,, mais non ce qu'ils ne voient pas. En dehors du cours ordinaire Dieu fait-il des miracles comme il le peut, puisqu'il est Dieu? Tant d'hommes qui naissent chaque jour, quand ils n'étaient rien, sont sans doute de plus grands prodiges que quelques hommes ressuscitant lorsque déjà ils existaient. On n'a pu considéré néanmoins ces premiers miracles comme miracles, l'habitude de les voir leu dépréciés. Le Christ est ressuscité; le fait est sûr. Il avait un corps; il avait une chair quia été suspendue à la croix, qui a rendu le der nier soupir et qui a été déposée dans un sépulcre. Lui qui avait vécu en elle l'a montrée ensuite pleine de vie. Pourquoi nous en étonner? Pourquoi ne croire pas? C'est Dieu qui a fait ce prodige; considère qu'il en est l'Auteur, et bannis le doute.
2. On demande si l'épuisement qui se fait sentir dans le corps, sera senti encore à la résurrection des morts ? — Non. — Si c'est non, pourquoi mangera-t-on ? Et si l'on ne doit pas manger, pourquoi le Seigneur a-t-il mangé après sa résurrection ? On vient de lire l’Evangile et nous avons vu que ce fut trop peu pour lui, quand il voulut prouver avec évidence sa
1. Ps. XCIII, 11.
283
résurrection, de se montrer plein de vie aux yeux de ses disciples et de se faire toucher par eux; il ajouta même : « Avez-vous ici quelque chose à manger? Et ils lui offrirent un morceau de poisson rôti et un rayon de miel ; il en mangea puis leur donna le reste (1) ». On nous objecte donc : Si le corps ne perdra plus rien à la résurrection, pourquoi le Christ votre Seigneur a-t-il mangé ? — Vous avez lu qu'il a mangé; avez-vous lu qu'il ait eu faim? S'il a mangé, ce n'est pas par besoin, c'est qu'il le pouvait; au lieu que s'il avait eu faim, c'est qu'il aurait été dans le besoin. D'un autre côté, s'il n'avait pu manger, ne serait-ce pas une preuve de faiblesse? Des anges même n'ont-ils pas mangé en recevant l'hospitalité de nos pères (2), sans cesser néanmoins d'être incorruptibles?
3. Ou dit encore : Ressuscitera-t-on avec les difformités corporelles que l'on avait en mourant? Je réponds : Non. On ajoute : Pourquoi donc le Seigneur est-il ressuscité avec les cicatrices de ses plaies? — Que répondre, sinon encore qu'il l'a pu, sans que cela fût nécessaire? Il a donc voulu ressusciter et se montrer avec ses cicatrices pour dissiper bien des doutes; et ses plaies cicatrisées n'ont-elles pas fermé pour beaucoup la plaie de l'incrédulité?
4. On poursuit la discussion, on nous adresse encore cette demande : Les enfants qui meurent en bas âge ressusciteront-ils petits enfants, ou à la maturité de l'âge ? Nous ne voyons pas que cette question soit résolue dans les Écritures. II est bien promis que les corps ressusciteront incorruptibles et immortels; mais lors même que les enfants ressusciteraient en bas âge et avec leurs petits membres, s'ensuit-il qu'ils auraient la même faiblesse, qu'ils ne pourraient ni se tenir debout ni marcher? Il est plus croyable toutefois, plus probable, plus vraisemblable qu'ils ressusciteront dans la vigueur de l'âge et qu'ils recevront comme une grâce ce que devait leur procurer la prolongation de leur vie. Nous imaginerions-nous aussi que la vieillesse en ressuscitant sera essoufflée et courbée comme elle l'est? Enfin éloigne toute idée d'épuisement et suppose tout ce que tu voudras.
5. Pourtant, reprends-tu, est-il possible à un corps de terre de séjourner au ciel? C'est ici surtout que nous arrêtent ces grands philosophes de la Gentilité dont je vous ai rappelé les
1. Luc, XXIV 37-43. — 2. Gen. XVIII, 1-9; Tob. XII, 19.
opinions insensées, ou tout au moins humaines; attendu. qu'ils ont cherché à s'éclairer, 'non pas avec le secours dé l'Esprit de Dieu, mais d'après les conjectures de leur propre raison. Pour nous embarrasser ils discutent habilement sur les lois de la pesanteur et sur l'harmonie des éléments; ils disent,, ce que du reste constatent nos regards, que le monde est tellement disposé, que la terre en occupe comme le fond ; l'eau vient en second lieu et se répand au-dessus de la terre, l'air vient en troisième lieu, et l'éther en quatrième lieu s'élève au-dessus de tout. Ce dernier élément qu'ils nomment éther, est, disent-ils, un feu limpide et pur qui a servi à former les astres et où ne saurait, d'après les lois mêmes de la pesanteur, subsister rien de terrestre. Répondrons-nous que nos corps après la résurrection n'habiteront pas le ciel mais une terre nouvelle? Ce serait trop de hardiesse, ce serait témérité et parler même contre la foi. Car la foi nous enseigne que nos corps nous permettront alors de nous transporter partout et aussi rapidement que nous voudrons. D'ailleurs en affirmant, pour échapper à la difficulté tirée des lois de la pesanteur, que nous vivrons sur la terre, comment expliquer que Notre-Seigneur est monté au ciel avec sont corps?
6. Vous n'avez pas oublié ce que l'Evangile vient de vous rappeler encore : « Les mains élevées, il les bénit; et il arriva, pendant qu'il les bénissait, qu'il s'éloigna d'eux et monta au ciel (1) ». Qui montait ainsi au ciel? Le Seigneur, le Christ. Quel Christ, quel Seigneur? Le Seigneur Jésus. Voudrais-tu séparer en lui l'humanité de la divinité, faire en lui deux personnes, l'une divine, l'autre humaine, supprimer ainsi la Trinité et introduire une espèce de quaternité? Homme, tu es à ta fois un corps et une âme; ainsi le Verbe Notre-Seigneur est-il aussi un âme et un corps. Mais comme Verbe il n'a point quitté soif Père; il est venu parmi nous sans s'éloigner de son Père, et tout en prenant un corps dans le sein maternel il n'a point abandonné le gouvernement du monde. Qu'est-ce donc qui dans sa personne montait au ciel, sinon ce qu'il avait pris sur la terre, cette chair, ce corps dont il disait à ses disciples : «Touchez et reconnaissez, car un esprit n'a ni os ni chair, comme vous m'en voyez ». Croyons cela, mes frères,
1. Luc, XXIV, 51, 52.
284
et si nous réfutons difficilement les objections des philosophes, ajoutons foi sans difficulté à ce que le Seigneur a montré dans sa personne. Laissons-les à leur babil et croyons.
7. Pourtant, reprennent-ils, un corps terrestre ne saurait habiter le ciel. — Et si Dieu le voulait? Attaque-toi maintenant à Dieu et soutiens qu'il n'a pas ce pouvoir. Mais tout païen que tu sois, ne confesses-tu pas que Dieu est tout-puissant? Ne lit-on pas dans un livre de Platon ce que j'en citais hier, savoir que le Dieu suprême dit aux dieux que lui-même a formés : « Dès que vous avez commencé, vous ne sauriez être ni immortels ni indissolubles. Toutefois vous ne tomberez pas en décomposition et les arrêts de la mort ne pourront vous atteindre; ils ne l'emporteront pas sur ma volonté, laquelle sera plus puissante pour vous conserver l'immortalité, que ces arrêts qui ont empire sur vous (1) ». C'est ainsi que Dieu soumet tout à sa volonté suprême, il peut même ce qui est d'ailleurs impossible. Quel' est en effet le sens de ces paroles : Vous ne sauriez être immortels, mais je ferai que vous le soyez, sinon celui-ci : Je fais, moi, ce qui ne se peut faire?
8. Toutefois je veux bien encore examiner les différentes lois de la pesanteur. Dis-moi, je t'en prie, la terre n'est-elle pas la terre, l'eau n'est-elle pas l'eau, l'air n'est-il pas l'air et l'éther ou le ciel n'est-il pas ce feu limpide dont nous avons parlé? Ce sont là en effet les quatre éléments qui ont construit et élevé le monde, ou plutôt qui ont servi à le former. Eh bien ! qu'y a-t-il en bas? La terre. — Au-dessus? — L'eau. — Au-dessus de l'eau? — L'air. — Au-dessus de l'air? — L'éther, le ciel. — Que sont maintenant les corps solides qu'on peut saisir et manier? Je ne parle pas des liquides qui tombent et qui coulent; je parle des corps solides proprement dits : à quel élément appartiennent-ils? Est-ce à la terre, à l'eau, à l'air ou à l'éther? — A la terre, répondras-tu. — Le bois est donc un corps terrestre? Sans aucun doute. Il se forme dans la terre, il s'y nourrit, il s'y développe; c'est un corps solide et non un corps liquide. — Revenons maintenant aux lois de la pesanteur. En bas est la terre; suis bien la progression. Et au-dessus de la terre? — L'eau. —Pourquoi donc le bois nage-t-il sur l'eau? C'est un corps
1. Voir Cité de Dieu, liv. XXII, ch, 26.
terrestre, et d'après les lois de la pesanteur,on devrait le voir au-dessous et non pas au-dessus de l'eau. Voilà, l'eau qui sépare la terre de ce bois. Au-dessous, la terre, ensuite, l'eau; puis encore la terre au-dessus de l'eau, puisque ce morceau de bois est de la terre. C'en est fait de tes lois, attache-toi donc à la foi.
Ainsi quand le bois nage sur l'eau au lieu de s'y enfoncer, c'est un corps terrestre qui s'élève au-dessus du second élément de l'univers.
9. Observe un autre phénomène plus étonnant encore. Il y a des corps très-lourds qui pourtant viennent de la terre encore; ils s'enfoncent dans l'eau sitôt qu'on les jette dessus, et descendent jusqu'à ses dernières profondeurs : tels sont le fer et le plomb surtout. Qu'y a-t-il en effet de plus lourd que le plomb ? Toutefois entre les mains d'un ouvrier ce plomb prend une forme concave et il nage au-dessus de l'eau. Et Dieu ne ferait pas pour mon corps ce que fait un ouvrier pour du plomb ?
Où enfin placez-vous l'eau? Rappelez-vous dans quel ordre sont superposés les éléments. — L'eau , répondrez-vous , vient immédiatement au-dessus de la terre. — Mais pourquoi donc, avant de couler sur la terre, voit-on des fleuves suspendus aux nuées?
10. Reviens maintenant avec toute ton attention à ce que je vais dire encore, si Dieu m'en fait la grâce. Que voit-on se mouvoir plus facilement et plus rapidement s'élancer, d'un corps plus léger ou d'un corps plus lourd? Qui ne dirait que c'est le corps le plus léger? Il est bien vrai, les corps plus légers se meuvent avec plus de facilité, et s'élancent avec une rapidité plus grande que les corps lourds. Voilà bien la règle, et c'est après avoir considéra tout avec attention que tu as répondu: Les corps légers se meuvent plus facilement, et plus rapidement s'élancent que les corps lourds. Voilà ce que tu dis. Mais dis-moi encore : Pourquoi l'araignée légère se meut-elle si lentement, tandis que le lourd cheval court avec rapidité? Parlons des hommes eux. mêmes : Un grand corps n'est-il pas plus lourd et un petit corps plus léger, puisqu'il pèse moins? Saris doute, si un autre le porte. Mais si chacun porte son corps, l'homme vigoureux peut courir, tandis que l'homme épuisé de langueur peut à peine marcher. Pèse un homme maigre et un homme robuste;
285
l'un languissant et à qui quelques as suffisent pour faire équilibre, et l'autre bien portant et pesant beaucoup plus : essaie de les soulever tous deux, tu trouveras lourd le bien portant et le malade plus léger. Eloigne-toi maintenant, qu'ils essaient de marcher; laisse chacun d'eux conduire son corps; mais l'épuisé fait à peine un pas, tandis que court le vigoureux et le robuste. Ah ! si telle est la puissance de la santé, que ne pourra l'immortalité?
11. Dieu donc donnera à ces corps une souplesse merveilleuse, une merveilleuse agilité, et ce n'est pas sans motif qu'on les nomme spirituels. S'ils portent ce nom, ce n'est pas qu'ils soient des esprits et qu'ils aient cessé de dire des corps. Ne dit-on pas de notre corps actuel qu'il est un corps animal? Pourtant il n'est pas une âme, mais un corps réel. Eh bien! comme on dit aujourd'hui que notre corps est un corps animal sans qu'il soit notre âme; ainsi on dit que seront spirituels les corps ressuscités, quoiqu'ils ne soient point des esprits mais des corps véritables. Pourquoi donc appeler ces corps spirituels, mes très-chers frères, sinon parce qu'ils obéiront au moindre mouvement de l'esprit ? Alors en effet il n'y aura rien en toi pour s'opposer à toi, rien en toi pour se révolter contre toi. On ne pourra plus dire en gémissant avec l'Apôtre : « La chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair (1) » ; ni : «Je vois dans mes membres une autre, loi qui résiste à la loi de mon esprit (2)». Il n'y aura plus de ces luttes; ce sera la paix, la paix parfaite. Tu seras où lu voudras, mais sans t'éloigner de Dieu ; tu seras où tu voudras, mais où que tu ailles, ton Dieu sera avec toi , comme tu seras toujours avec cette source de ta félicité.
12. Que nul donc n'essaie ni de tromper, ni
1. Gal. V,
17. — 2. Rom. VII, 23.
d'argumenter, ni de se livrer à des raisonnements qui l'égarent; et soyons invinciblement sûrs que se réaliseront les divines promesses. Mes frères, quand on voyait le Christ en personne et qu'on le croyait un esprit, non-seulement il se montrait aux yeux, mais de plus il se faisait toucher de la main pour prouver qu'il avait un corps véritable. Non content même, pour convaincre de la vérité de la foi, d'avoir mangé, non par nécessité mais par condescendance; comme ses disciples étaient en quelque sorte tout.tremblants de joie , il leur raffermit le coeur par les saintes Ecritures et il leur dit: « Je vous prévenais donc, quand j'étais encore avec vous, qu'il fallait que s'accomplît tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes. Alors il leur ouvrit l'intelligence, comme s'exprime l'Evangile qu'on a vient de lire, pour qu'ils comprissent les Ecritures, et il leur dit : Ainsi est-il écrit et c'est ainsi qu'il fallait que le Christ souffrît et qu'il ressuscitât d'entre les morts le troisième jour, et qu'on, prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés à toutes les nations, en commençant par Jérusalem (1) ». De ces deux événements nous n'avons pas vu l'un, nous voyons l'autre. Quand le Sauveur f lisait ses promesses, on ne les voyait pas encore réalisées. Les Apôtres voyaient bien le Christ, devant eux, mais ils ne, voyaient pas l'Eglise répandue par tout l'univers ; ils voyaient le Chef et ne faisaient que croire au corps. A notre tour, aujourd'hui; nous aussi nous avons la grâce qui nous convient et le cours des siècles est destiné à appuyer la même foi sur les plus solides arguments. Les Apôtres donc voyaient le Chef et croyaient au corps, pour nous, nous voyons le corps, croyons au Chef.
1. Luc, XXIV, 44-47.
286
ANALYSE. — Après avoir expliqué pourquoi Jésus-Christ ressuscité défendit à Madeleine de le toucher quand il s'était laissé toucher par les autres saintes femmes, saint Augustin aborde la question de savoir ce que deviendront après la résurrection des membres de nos corps dont nous n'aurons plus à faire aucun usage. Il répond que comme aujourd'hui nous avons dans nom corps des parties pour nous servir et d'autres pour nous embellir; ainsi après la résurrection la plupart de nos membres seront, simplement destinés à jeter sur nos corps un vif éclat ; car les membres intérieurs eux-mêmes seront visibles et transparents, et tout en nous sera d'une beauté ravissante. Mais qu'aurons-nous à faire ? N'est-ce donc rien que de contempler, que de louer, que d'aimer Dieu ? Seulement nous ne nous en lasserons pas, comme ici nous nous lassons de ce que nous avons le plus ardemment désiré.
1. On a commencé à lire aujourd'hui le récit de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ d'après l'Évangéliste saint Jean. Vous savez en effet, et je vous en avais prévenu, que durant ces quelques jours on lit la résurrection du Sauveur dans les quatre Evangiles.
Il n'y a , dans ce que nous venons d'entendre, qu'une chose qui préoccupe ordinairement, c'est de savoir pourquoi le Seigneur Jésus a dit à cette femme qui eut le bonheur de le voir plein de vie quand elle cherchait simplement à découvrir son corps : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ». Je vous ai fait remarquer, et vous devez vous en souvenir, que chacun des Evangélistes ne rapporte pas tout, mais que les uns disent ce qu'ont omis les autres. Il ne faut pourtant pas croire qu'ils se contredisent; mais il faut les étudier sans esprit de contention, avec intelligence et piété. Au témoignage donc de saint Matthieu, le Sauveur après sa résurrection se présenta à deux femmes, dont l'une était celle dont nous venons de parler; il leur dit: « Je vous salue. Mais elles s'approchèrent de lui, embrassèrent ses pieds, et l'adorèrent (1) »; il n'était pourtant pas monté encore vers son Père. Comment donc dit-il maintenant à l'une d'elles : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ? » Ces paroles ne semblaient-elles pas indiquer que Marie pourrait le toucher
1. Matt. XXVIII, 9.
lorsqu'il serait monté au ciel ? Et pourtant, si on ne peut le toucher sur la terre, quel mortel peut l'atteindre depuis qu'il trône dans le ciel ?
2. Mais cet attouchement est une figure mystérieuse de la foi. Croire au Christ, c'est le toucher; aussi cette autre femme qui souffrait d'une perte de sang disait-elle en elle-même: « Si je touche le bord de son vêtement, je serai guérie (1) ». Elle le toucha avec foi et recouvra aussitôt la santé qu'elle se promettait. Afin donc de nous faire connaître ce que c'est que de le toucher, le Seigneur dit aussitôt à ses disciples: «Qui m'a touché? » — «La foule vous presse, répondirent-ils, et vous demandez : Qui m'a touché ? Quelqu'un m'a touché, reprit-il (2) ». N'était-ce pas dire: la foule me presse, mais la foi me touche. Par conséquent, lorsque le Sauveur dit à Marie; « Garde-toi de me toucher, puisque je ne suis pas encore monté vers mon Père », Marie semblait personnifier l'Eglise qui ne crut en lui qu'après son ascension . vers son Père, le vous le demande à vous-mêmes , de quelle époque date votre foi ? J'adresse la même question à l'Eglise répandue par tout l'univers et elle me répond de concert : J'ai commencé à croire depuis que Jésus est monté vers son Père. Que signifie : J'ai commencé à croire, sinon : J'ai commencé à le toucher? Beaucoup d'hommes charnels n'ont vu dans le Christ que son humanité, leur regard n'a
1. Matt. IX, 21.
— 2. Luc, VIII, 43-46.
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point découvert la divinité voilée dans sa personne. Ceux-là ne l'ont pas bien touché, parce qu'ils n'ont pas cru comme il faut croire. Veux-tu le bien toucher? Sache qu'il est coéternel à son Père et tu l'as touché comme il convient. Mais si tu ne vois en lui qu'un bomme, il n'est pas encore, pour toi, monté vers son Père.
3. Si donc le Seigneur Jésus voulut faire constater par les sens de l'homme la réalité de son corps, c'était pour prouver davantage la résurrection de la chair: et en montrant, après sa résurrection, son corps plein de vie, il ne prétendait que nous amener à croire la résurrection des morts.
Mais comme tout sera alors réparé, dans nos corps, il est une question difficile, question relative à l'usage de nos membres, que soulèvent à la fois les esprits qui veulent s'instruire et les esprits qui cherchent à disputer. Quel que soit, disent-ils, le nombre des membres de notre corps, on sait bien à quoi chacun d'eux est destiné. Qui ne sait effectivement, qui ne voit que nous avons des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une langue pour parler, des narines pour flaire, des dents polir mâcher, des mains pour travailler, des pieds pour marcher,et à quoi sont appelées les parties nobles? Les organes même intérieurs que Dieu a voilés pour qu'ils ne fissent pas horreur à l'oeil, tout ce qui est en nous et jusqu'à nos intestins,tous ne remplissent-ils pas des fonctions que connaissent beaucoup d'hommes et surtout les médecins ? Voici donc comment on argumente contre nous : Si nous devons avoir, après la résurrection, des oreilles pour entendre, des yeux pour voir et une langue pour parler; à quoi nous serviront, puisque nous ne mangerons pas, les dents, l'oesophage, les poumons, l'estomac, les intestins qui donnent passage aux aliments et où ils se transforment pour entretenir en nous la vie ? A quoi nous serviront enfin les membres que l’on voile, puisqu'il n'y aura ni génération ni déjection ?
4. Que leur répondre ? Dirons-nous que nous n’aurons point en ressuscitant ces organes intérieurs, pas plus que des statues? Les dents s’expliqueront facilement, attendu qu'ils servent, non-seulement à mâcher, mais encore à parler, tirant de notre langue les sons ou les syllabes comme l'archet qui frappe sur les cordes d'une lyre. Quant à nos autres membres, ils seront donc pour la beauté et non pour le besoin, pour l'agrément de la vue et non pour la nécessité. Seront-ils déplacés pour n'avoir pas de fonctions à remplir ? Aujourd'hui, il est vrai, en raison même de notre défaut d'expérience et de notre ignorance des raisons qui expliquent chaque chose, la vue des parties intérieures de notre corps nous ferait plutôt horreur qu'elle ne nous ravirait d'admiration. Qui connaît à fond les rapports de ces membrés entre eux et leurs proportions merveilleuses? Tout y est si beau, qu'on adonné à cet ensemble le nom d'harmonie; expression empruntée à la musique, qui sait tendre avec tant de précision les cordes d'une harpe. Si toutes ces cordes rendaient le même son , que pourrait-on jouer ? C'est en les étendant diversement qu'on obtient des sons divers; et ces sons divers combinés par la raison produisent non pas pour les yeux, mais pour les oreilles une harmonie qui les ravit. En étudiant sous ce rapport les membres du corps humain, on est enchanté, ravi; et les hommes vraiment intelligents préfèrent cette beauté à toute beauté visible. Nous n'en avons pas conscience aujourd'hui, mais nous la verrons alors; non que nos membres intérieurs doivent être mis à nu, mais tout voilés qu'ils resteront, ils ne pourront se dérober à nos regards.
5. On me criera sans doute : Comment, s'ils sont voilés, ne pourront-ils se soustraire à nos regards ? — Nos coeurs seront à découvert, et on ne verrait pas nos entrailles ? Oui, mes frères, nos pensées mêmes, ces pensées que discerne maintenant le regard seul de Dieu , apparaîtront réciproquement aux yeux de tous dans cette société des saints. Nul ne cherche à y dissimuler ce qu'il pense, parce que nul n'y pense mal. Aussi l'Apôtre dit-il : « Gardez-vous de juger avant le temps » ; en d'autres termes : Ne jugez pas témérairement quand vous ne savez dans quelle intention on agit. Pourquoi blâmer ce qui peut être fait avec de bonnes vues ? Ne cherche pas au-delà de ce que petit l'humanité. A Dieu seul il appartient de lire dans l'âme; les hommes ne sauraient juger que de ce qui est extérieur. « Gardez-vous donc de juger avant le temps ». Qu'est-ce à dire, « avant la temps ?» Le voici dans la suite du texte : « Jusqu'à ce que le Seigneur vienne et jette la lumière sur ce qui est caché dans les ténèbres ». Quelles sont ces ténèbres ? L'Apôtre le dit clairement dans ce qui (288) suit: « Jusqu'à ce qu'il jette la lumière sur ce qui est caché dans les ténèbres ». Et puis ? Ecoute : « Alors il manifestera les pensées du coeur (1) ». Ainsi, jeter la lumière sur ce qui est caché dans les ténèbres, c'est manifester les pensées du tueur. Pour chacun de nous ses propres pensées sont aujourd'hui en lumière, puisqu'il les connaît; mais elles sont pour notre prochain dans les ténèbres, puisqu'il ne les voit pas. Alors au contraire les autres sauront ce due tu auras conscience de penser. Que crains-tu ? Si tu veux aujourd'hui cacher tes pensées, si tu redoutes qu'elles soient rendues publiques, n'est-ce point parce que tu en as quelquefois de mauvaises, de honteuses, de vaniteuses ? Là, quand tu y seras, tu n'en auras que de bonnes, que d'honnêtes, que de vraies, que dé pures, que de généreuses ; et tu n'auras pas plus envie de soustraire aux regards ta conscience, que tu n'en as maintenant d'y soustraire ta face.
Effectivement, mes très-chers frères; n'est-il pas vrai que nous nous connaîtrons tous? Vous imaginez-vous que vous me reconnaîtrez alors parce que vous me connaissez aujourd'hui , mais que vous ne connaîtrez ni mon père, que vous n'avez jamais vu, ni aucun des évêques qui ont siégé dans cette église si longtemps avant moi ? Vous connaîtrez tout le monde ; et cette connaissance ne se bornera pas à distinguer chacun par l'extérieur; elle sera réciproquement aussi profonde que possible. Tous verront aussi bien et beaucoup mieux que ne voient maintenant les prophètes, ils verront à la manière de Dieu même, puisqu'ils seront remplis de lui; et il n'y aura rien pour échappera autrui ni pour blesser personne.
6. On aura donc tous ses membres, ceux mêmes que l'on appelle aujourd'hui honteux et qui ne le seront plus alors ; et à l'abri de toute impression voluptueuse, on n'aura point à veiller pour conserver l'honneur de la pureté. Ici même, où la nécessité, qui aura complètement disparu alors, est comme la mère de toutes nos oeuvres, n'y a-t-il pas dans nos corps des parties qui ne servent absolument qu'à l'embellir ?
Je jetais tout à l'heure un coup d'oeil sur nos membres; regardons-les maintenant avec un peu plus d'attention. Nous avons des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des
1. I Cor.
IV, 5.
narines pour flairer, une bouche et une langue pour parler, des dents pour mâcher, un gosier pour avaler, un estomac pour recevoir et digérer, des intestins pour conduire en bas nos aliments, les membres honteux pour servir à la génération ou aux déjections, les mains pour travailler et les pieds pour marcher. Mais à quoi sert la barbé, sinon et uniquement à embellir? Pourquoi Dieu a-t-il donné la barbe à l'homme ? Je vois comme elle le pare, je ne cherche pas à quoi elle lui sert. On voit pour quoi la femme a des seins, c'est pour allaiter ses enfants; mais l'homme, pourquoi en a-t-il ? Cherches-en l'utilité, il n'en est aucune; mais si l'idée de beauté se présente à toi, ne siéent-ils pas à la poitrine de l'homme lui même ? Supprime-les, tu verras bientôt quelle beauté de moins, quelle laideur de plus.
7. Croyez donc, mes très-chers frères, croyez et soyez intimement convaincus que beaucoup de nos membres n'auront pas alors de fonctions à remplir, mais que chacun aura sa beauté propre. Là rien d'indécent, rien de discordant, mais une paix souveraine; rien de difforme, rien de blessant pour la vue, mais Dieu sera béni de tous. Si dès maintenant, malgré l'infirmité de notre chair et la faiblesse de nos membres, la beauté corporelle va jusqu'à provoquer la passion, exciter à l'étude et éveiller la curiosité ; si pour celui à qui se révèle l'harmonie de nos organes, ils n'ont pu être formés que par Celui qui a formé les cieux, et s'il n'y a qu'un Créateur possible de ce qu'il y a de plus petit comme de ce qu'il y a de plus grand : à combien plus forte raison ce spectacle nous ravira-t-il dans ce séjour d'où sont bannis, et la passion, et l'épuisement, et la difformité, et les souffrances qu'engendre le besoin, pour faire place à l'interminable éternité, à la vérité qui enchante, à la félicité suprême !
8. Que ferai-je alors ? me diras-tu, que ferai-je dès que je n'aurai plus à faire usage de mes organes ? Eh ! ne sera-ce pas agir que d'être là, de contempler, d'aimer et de bénir? Ces saints jours de fête qui s'écoulent après la résurrection du Seigneur, sont l'emblème de la vie que nous mènerons après être ressuscités nous-mêmes. Si le temps du Carême signifie avant Pâques l'existence laborieuse que nous font les afflictions et la mort qui nous attend ; ces jours de joie sont l'indice de la vie future durant laquelle nous devons régner avec le Seigneur. Nous traversons maintenant (289) la vie représentée par la quarantaine qui précède la fête de Pâques; quant à la vie que symbolisent les cinquante jours qui suivent la résurrection du Sauveur, nous n'en jouissons pas, nous l'espérons; nous faisons plus, nous l'aimons en même temps que nous l'espérons; cet amour même est la louange de Dieu qui nous a fait ces grandes promesses, et cette louange se traduit par le chant de l’Alleluia. Que signifie Alleluia? Alleluia est une expression hébraïque qui signifie Louez Dieu: Allelu, louez ; ia. Dieu. En chantant donc Alleluia ou Louez Dieu, nous nous excitons réciproquement à louer le Seigneur, et l'harmonie de nos coeurs, mieux encore que l'harmonie de la harpe, chante les louanges de Dieu, répète Alleluia. Mais après avoir chanté, la faiblesse de nos organes demande que nous réparions nos forces. Pourquoi les réparer , sinon parce qu'elles s'épuisent ? De fait, telle est notre infirmité corporelle, telles sont les importunités de la vie, que les choses les plus admirables finissent par engendrer une espèce de dégoût. Comme nous regrettions ces jours de fête quand nous les voyions s'écouler, quoique néanmoins ils dussent revenir chaque année, et avec quel bonheur les voyons-nous revenir à l'époque déterminée ! Eh bien ! si on nous disait : Chantez l’Alleluia sans interruption, nous nous excuserions. Pourquoi ? parce que la lassitude ne nous le permettrait pas ; parce que, si beau qu'il soit, nous y trouverions l'ennui et la fatigue. Mais là, point d'épuisement ni de dégoût. Restez donc debout et chantez, « vous qui demeurez dans la maison du Seigneur, dans les parvis du sanctuaire de notre Dieu (1)». Pourquoi demander ce que tu pourras y faire? « Heureux, est-il écrit, ceux qui habitent dans votre maison, Seigneur ; ils vous loueront dans les siècles des siècles (2) ».
1. Ps. CXXX, 1. — 2. Ps. LXXXIII, 5.
ANALYSE . — La passion et la mort de Jésus-Christ avait fait perdre à ses Apôtres mêmes la foi en sa divinité ; et Marie-Madeleine en le cherchant ne paraît l'avoir cherché que comme homme et comme prophète. Ce qui prouve qu'il ne faut pas entendre à la lettre la défense que lui fit le Sauveur de le toucher, c'est qu'il se laissa toucher non-seulement par les Apôtres, mis encore par les saintes femmes et par elle-même. « Ne me touche pas, car je ne suis pas monté encore vers mon Père », signifie donc : Je veux qu'en m'approchant tu me considères comme le Fils de Dieu et comme devant bientôt retourner au ciel, tan patrie véritable. Les paroles de Jésus sont par conséquent la condamnation des disciples de Photin et d'Arius
1. On a commencé à lire aujourd'hui la résurrection de Notre-Seigneur d'après l'Evangile de saint Jean. On nous y a montré et nous avons vu des veux de la foi le tendre attachement d'une sainte femme pour sa personne sacrée. Elle le cherchait, mais son corps n'était encore pour elle que le corps d'un homme, et elle ne l'aimait que comme un Maître excellent. Elle ne comprenait pas, elle ne croyait
1. Jean, XX, 1-18.
pas qu'il fût ressuscité d'entre les morts; et quand elle vit la pierre ôtée de l'entrée du sépulcre,, elle crut que le corps de Jésus avait été enlevé, et elle en porta aux disciples la triste nouvelle. Deux d'entre eux coururent aussitôt : c'étaient Pierre et Jean, Jean que Jésus aimait plus que les autres; car, comme leur Seigneur, il les aimait tous. Ils coururent donc pourvoir si, comme le disait Madeleine, le corps sacré avait été enlevé du tombeau. Ils arrivent, regardent, ne le trouvent pas, et ils (290) croient. Que croient-ils? Ce qu'ils ne devraient pas croire. Quand vous entendez ces mots « Et ils crurent », vous vous imaginez peut-être qu'ils crurent ce que réellement ils devaient croire, savoir, que le Seigneur était ressuscité d'entre les morts. Ce n'est point cela qu'ils crurent, mais ce que leur avait dit Madeleine; et pour vous en convaincre, l'Evangéliste ajoute immédiatement : « Car ils ne savaient encore, comme le disent les Ecritures, qu'il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts ».
Où est leur foi? Où est la vérité si souvent attestée par eux? Le Seigneur Jésus ne leur avait-il pas déclaré lui-même, et plusieurs fois, avant sa passion, qu'il serait trahi, mis à mort et qu'il ressusciterait? Mais il parlait à des hommes encore sourds. Déjà Pierre lui avait dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Déjà il lui avait été répondu : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, car ce n'est ni la chair ni le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux. A mon tour je te déclare que tu es Pierre et que sur cette Pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes de l'enfer n'en triompheront pas (1) ». Hélas ! une foi si éclairée a comme sombré quand le Seigneur a été attaché à la croix Pierre a cru que Jésus était le Fils de Dieu, mais c'est seulement jusqu'à ce qu'il l'a vu suspendu au gibet, cloué, mort et enseveli; car alors il a perdu tout ce qu'il possédait. Qu'est devenue cette pierre ? Qu'est devenue sa fermeté? Ah ! la Pierre véritable était le Christ lui-même, et Pierre n'était pierre que par participation. Aussi la Pierre a dû ressusciter pour affermir Pierre, et c'en était fait de Pierre, si la Pierre n'avait recouvré la vie.
2. Lorsqu'ensuite le Seigneur dit à Madeleine : « Marie », elle se retourna, le reconnut et l'appela Maître, « Rabboni ». Ainsi eut-elle connaissance de la résurrection du Sauveur. Que signifient donc ces mots : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ? » A plusieurs points de vue cette question étonne. D'abord, pourquoi défendre de le toucher, comme si elle avait pu le toucher avec des intentions coupables ? Pourquoi ensuite cette raison de la défense de le toucher : « Car je ne suis pas monté encore vers mon Père ? » N'était-ce pas dire : C'est
1. Matt. XVI, 16-18.
quand je serai monté vers mon Père que tu pourras me toucher? Quoi ! il lui défendait de le toucher pendant qu'il était sur la terre, et, elle pourrait le faire quand il serait dans le ciel ?
Je me demandais ce que signifie : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ». Je vais plus loin, Après sa résurrection même, il apparut à ses disciples, et nous en avons son propre témoignage et celui de tous les autres Evangélistes, ainsi que nous venons de le voir encore pendant les lectures sacrées. Comme ils voyaient en lui un esprit, il leur dit : « Pourquoi vous troublez-vous, et pourquoi ces pensées montent-elles dans votre coeur? Voyez mes mains et mes pieds. Touchez et voyez (1) ». Etait-il déjà monté au ciel? Non, il n'était pas remonté encore vers son Père, et pourtant il leur disait : « Touchez et voyez ». Est-ce là le « Garde-toi de me toucher? »
Quelqu'un dira peut-être ici : Il a bien voulu être touché par des hommes, mais non par des femmes. S'il avait tant d'horreur pour les femmes, il n'en aurait pas pris une pour Mère. Mais il n'y a pas même à se préoccuper tant soit peu d'entendre dire qu'avant de remonter vers son Père le Seigneur a bien voulu se laisser toucher par des hommes et non par des femmes. En effet l'Evangéliste saint Matthieu rapporte lui-même que des femmes pieuses, du nombre desquelles était Marie-Madeleine, rencontrèrent le Seigneur ressuscité et qu'elles lui embrassèrent les pieds (2). N'est-ce pas rendre de plus en plus difficile la réponse à cette question : Que signifie: «Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père? » Ainsi tout ce que j'ai dit jusqu'alors n'a abouti qu'à rendre plus difficile cette réponse; vous voyez la question sérieuse et pour ainsi dire insoluble. Daigne le Seigneur m'aider à la résoudre. Il lui a plu de la présenter, qu'il lui plaise aussi de la décider. Demandez cette grâce avec moi; ouvrez moi les oreilles et à lui votre coeur; je vous ferai part de ce qu'il daigne me communiquer, Que celui qui comprend mieux veuille bien m'instruire, car je ne suis pas un docteur indocile. Quant à celui qui ne comprend pas mieux, qu'il ne refuse pas d'entendre de ma bouche ce qu'il comprend déjà.
1. Luc, XXIV, 37-39. — 2. Matt. XXVIII, 9.
291
3. Nous l'avons remarqué, et la chose est du reste évidente, les disciples ne voyaient qu'un homme dans le Seigneur Jésus; c'est là que s'arrêtait leur foi, ils ne l'élevaient pas plus haut. Ils marchaient sur la terre avec le Sauveur; ils connaissaient ce qu'il s'était fait pour nous et non pas ce qu'il a fait, car il est à la fois Créateur et créé. Créateur: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu; et le Verbe était Dieu; il était en Dieu dès le commencement. Tout a été fait par lui ». Crée : « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (1) ». A ces traits nous reconnaissons Jésus, mais c'est depuis que nous a été prêchée la foi des Apôtres. Or, à l'époque dont nous parlons, ils ne savaient pas encore ce que nous savons. Mon langage ne les outrage point. le n'oserais les traiter d'ignorants, et toutefois ils publient qu'ils le sont. C'est ensuite seulement qu'ils apprirent ce qu'ils ne savaient pas et ce que nous savons aujourd'hui. Le Christ est à la fois Dieu et homme, producteur des êtres et créé parmi eux, Créateur de l'homme et homme créé : nous le savons, eux ne le savaient pas encore. Comme Dieu il est égal au Père, aussi grand que lui, parfaitement semblable à lui, un autre lui-même sans être lui-même. Un autre lui-même; car il est Dieu comme lui, tout-puissant comme lui et comme lui immuable. Il est un autre lui-même, sans être toutefois lui-même; car il est Fils, tandis que lui est Père. Pour quiconque sait cela, le Christ est monté vers son Père; il n'y est pas monté pour quiconque ne le sait, mais il reste encore petit avec cet homme et sur la terre avec lui, sans être l'égal du Tout-Puissant. Enfin pour celui qui progresse dans la foi, le Christ est en voie de monter, il monte pour ainsi dire avec lui.
Que signifie alors : « Garde-toi de me toucher? » L'attouchement désigne ici la foi, attendu que pour toucher quelqu'un on s'en approche. Voyez cette femme qui souffrait d'une perte de sang. Elle se disait : « Je serai guérie, si je touche la frange de son vêtement (2) ». Elle s'approcha de lui, le toucha, fut guérie. Que signifie : Elle s'approcha de lui et le toucha? Qu'elle s'en approcha et qu'elle crut. Pour vous convaincre avec quelle foi elle le toucha, le Seigneur s'écria : « Quelqu'un m'a touché » . Quelqu'un m'a touché?
1. Jean, I,1, 2, 3, 14. — 2. Matt. II, 21.
Qu'est-ce à dire, sinon : Quelqu'un a cru en moi? Pour vous convaincre encore que m'a touché est synonyme de a cru en moi, « les disciples lui répondirent : La foule vous accable, et vous dites : Qui m'a touché (1) ? » Si vous marchiez seul, si la foule vous faisait place sur le chemin, si près de vous il n'y avait personne, vous pourriez dire : « Quelqu'un m'a touché ». Mais c'est la foule qui vous accable, et vous ne parlez que d'une main pour vous avoir touché. « Quelqu'un m'a touché », répéta encore le Sauveur. Cette foule peut me presser, elle ne sait me toucher. — Il est donc sûr qu'en disant : « Quelqu'un m'a touché; qui m'a touché ? » telle a été la pensée du Christ, et qu'il a voulu nous enseigner que ce toucher est comme le rapprochement que la foi établit avec lui. Que signifie alors la phrase entière : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père? » Tu ne vois en moi que ce qu'y découvrent tes regards. « Je ne suis pas monté encore vers mon Père». Tu vois en moi un homme et tu crois que je le suis. Je le suis, il est vrai, mais que ta foi ne s'arrête pas là. Ne me touche pas avec la pensée que je ne suis qu'un homme. « Car je ne suis pas monté encore vers mon Père ». Voici que je monte vers lui; touche-moi alors; en d'autres termes, avance, comprends que je suis égal à mon Père, touche-moi avec cette pensée et tu seras sauvé. « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ». Tu vois en moi ce qui est descendu, tu ne vois pas ce qui est monté. « Car je ne suis pas monté encore vers mon Père ». Je me suis anéanti moi-même « en prenant une nature de serviteur, en me faisant semblable aux hommes et en paraissant homme extérieurement ». C'est cette nature que l'on voit en moi crucifiée, ensevelie et ressuscitée. Mais tu ne vois pas encore l'autre nature dont il est parlé ici : « Il avait la nature de Dieu et il n'a pas cru usurper en s'égalant à Dieu (2) ». Tu ne vois pas ce qui est élevé en moi. Ah ! prends garde de perdre le ciel en touchant la terre; prends garde de ne pas croire en Dieu en s’arrêtant à l'homme; « prends garde de « me toucher, car je ne suis pas monté encore a vers mon Père ».
4. Vienne ici l'Arien ; que le Photinien pourtant passe avant lui. Nous répondons au
1. Luc, VIII, 45, 46. — 2. Philip. II, 7, 6.
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Photinien : Garde-toi de le toucher. Qu'est-ce à dire ? Ne crois pas ce que tu crois, car le Christ à tes yeux n'est pas monté encore vers son Père. A ton tour, Arien. Je crois, dit-il, que le Christ est Dieu, mais à un degré inférieur. Il n'est donc pas non plus monté vers son Père à tes yeux. Mais, puisqu'il y est monté réellement, hausse-toi, pour le toucher; hausse-toi, pour atteindre à sa divinité. — Moi aussi, répond-il, je confesse qu'il est Dieu. — Sans doute, mais tu veux qu'il soit d'une autre nature et d'une autre substance ; créé et non pas Créateur de toutes choses; formé et non pas ce Verbe qui existe dès le commencement et en dehors de tout temps. Ainsi tu es bien au-dessous de la vérité, et pour toi il n'est pas monté encore vers son Père. Veux-tu qu'il y monte ? Crois qu' « ayant la nature de Dieu, il n'a point estimé usurper en s'égalant à Dieu ». Ce n'est pas une usurpation, puisque c'est sa nature même et il lui suffit de nous la faire connaître. « Ayant la nature de Dieu, il n'a point estimé usurper en s'égalant à Dieu ». C'est dans cette égalité même qu'il est né, né éternellement; qu'il est né, né éternellement, né sans avoir jamais commencé.
Pour toi, Arien, que prétends-tu ? — Qu'il fut un temps où le Fils n'existait pas. — Pour toi donc il n'est pas monté encore vers son Père. Garde-toi de le toucher, d'avoir de pareils sentiments. Entre le Père et le Fils il n'y a pas d'intervalle. Le Père a engendré, le Fils est né; le Père a engendré en dehors du temps, en dehors du temps aussi le Fils est né, puisque c'est lui qui a fait tous les temps. Touche-le avec cette croyance, et pour toi il est monté vers son Père. Il est le Verbe, mais ce Verbe est coéternel à Dieu; il est la Sagesse de Dieu, mais le Père n'a été jamais sans cette Sagesse.
Ta chair voudrait te répondre, elle voudrait s'entretenir avec toi et te dire dans l'obscurité; Comment ce Fils est-il né? Voilà le langage des ténèbres. —Qu'on me l'explique, t'écries-tu; je veux qu'on me l'explique. — Que veux-tu qu'on t'explique ? — Si le Fils est né ou s'il n'est pas né. —Mais s'il n'était pas né, il ne serait pas le Fils. — Il est né ? donc il fut un temps où il n'était pas ? — Fausseté, fausseté; c'est toi, terre, qui parles: ce langage est tout terrestre. — S'il a été toujours, poursuit-il, explique-moi comment il est né. — Non, non, je ne l'explique pas, je ne le puis. Je ne l'explique pas, mais en ma faveur je cite un prophète : « Qui expliquera, dit-il, sa génération (1) ? »
1. Isaïe LIII, 8.
ANALYSE. — Dans ce discours, comme dans le précédent, saint Augustin constate d'abord que les Apôtres ne croyaient plu, après la passion, la divinité de Jésus-Christ. C'est pour la rappeler à Marie-Madeleine que le Sauveur lui dit : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ».
1. Aujourd'hui encore on a lu la Résurrection du Seigneur dans le saint Evangile, et cet Evangile est celui de saint Jean. Nous y avons vu ce que ne disent pas les autres Evangélistes.
Tous sans doute publient la vérité, ils l'ont tous puisée à la même source; mais, comme je l'ai fait remarquer souvent à votre charité, parmi les faits évangéliques il en est qui sont rapportés par tous, d'autres par deux ou trois d'entre eux, d'autres enfin par un
1. Jean, XX, 1-18.
293
seul. Ainsi ce trait que vient de rappeler l'Evangile selon saint Jean, savoir, que Marie Madeleine vit le Seigneur et que le Seigneur lui dit: « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père », ne se lit que dans cet Evangile. Je vais donc en entretenir votre sainteté.
Il y est dit encore qu'en voyant les linges dans le tombeau, on avait cru qu'au lieu d'être ressuscité le Seigneur avait été enlevé. Jean lui-même, car c'est lui qu'il désigne sous le nom du disciple « que Jésus aimait », ayant entendu dire aux saintes femmes: « On a emporté mon Maître du sépulcre », y courut avec Pierre, n'y vit que les linges et le crut. Que crut-il? Non pas que le Seigneur était ressuscité, mais qu'il avait été enlevé du tombeau. C'est ce que prouvent les paroles suivantes. Voici en effet ce qui est écrit, ce que nous venons d'entendre : « Il regarda, il vit cet il crut; car il ne savait pas encore que d'après les Ecritures il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts ». Voilà qui montre ce qu'il crut; il crut ce qu'il ne devait pas croire; il crut ce qui était faux. Le Seigneur lui apparut ensuite, dissipa son erreur et lui fit connaître la vérité.
2. Quant à ces mots qui frappent tout lecteur et tout auditeur qui désire s'instruire au lieu d'être indolent : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père », examinons, avec l'aide du Seigneur qui les a prononcés, quel en est le sens. Comment ne pas se préoccuper de ce que signifie: « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père? » Quand en effet y monta-t-il ? Ce fut, comme le disent les Actes des Apôtres, le quarantième jour après sa Résurrection, jour que nous célébrerons bientôt en son honneur; ce fut alors qu'il monta vers son Père , alors encore qu'après l'avoir touché de leurs mains ses disciples le conduisirent du regard; alors enfin que se firent entendre ces paroles angéliques : « Hommes de Galilée, pourquoi rester là debout, regardant au ciel ? Ce Jésus qui vient d'être enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l'avez vu allant au ciel (1) ». Si donc ce fut alors qu'il monta vers son Père, que répondre, mes frères? Marie ne pouvait le toucher quand il
1. Act. I, 1-11.
était sur la terre, et elle pourrait le toucher une fois monté au ciel ? Si elle ne le pouvait ici-bas , combien moins le pourrait-elle si haut ? Que signifient donc ces mots : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ? » Le Sauveur ne semble-t-il pas dire : Attends pour me toucher que je sois monté, ne me touche pas auparavant? Quoi, Seigneur, je ne puis vous toucher ici, et je vous toucherai quand vous n'y serez plus?
Dira-t-on qu'avant de monter vers son Père il avait en horreur tout attouchement humain? Comment alors permit-il à ses disciples, non-seulement de le voir, mais encore de le toucher, quand il leur dit : « Voyez mes mains et mes pieds ; touchez et reconnaissez, car un esprit n'a ni chair ni os, comme vous m'en voyez (1)? » Il n'y eut pas jusqu'à Thomas, le disciple incrédule, qui ne touchât son côté ouvert et qui ne s'écriât : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Or, quand il le toucha ainsi, Jésus n'était pas monté encore vers son Père.
Un étourdi dira-t-il : Avant son ascension vers son Père, les hommes pouvaient le toucher, mais les femmes ne le peuvent que depuis cette ascension ? Une telle idée serait absurde , ce sentiment serait erroné. Que l'Eglise écoute plutôt ce qu'entendit Madeleine; que tous l'entendent, le comprennent et le pratiquent.
Que signifie donc : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père?» En me voyant, tu me regardes comme un homme, tu ne sais pas encore que je suis égal à mon Père; ne me touche point avec ces sentiments, ne vois pas seulement l'homme en moi, crois que je suis aussi le Verbe égal à Celui qui l'engendre. Que signifie : « Garde-toi de me toucher? » Garde-toi de croire. De croire, quoi? Que je ne suis que ce que tu vois. Je monterai vers mon Père ; touche-moi alors. J'y monterai pour toi, quand tu comprendras que je suis son égal; car maintenant que tu m'estimes inférieur à lui, je n'y monte pas à tes yeux.
3. Toucher, c'est croire. Nous le verrons clairement, j'espère, dans l'histoire de cette femme qui toucha la frange du vêtement du Christ et se trouva guérie. Rappelez-vous ce
1. Luc, XXIV, 38, 39,
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trait de l'Evangile. Notre-Seigneur Jésus-Christ allait visiter cette fille d'un prince de la synagogue dont on lui avait annoncé la maladie d'abord, puis la mort. Comme il poursuivait sa route, voici qu'arrive par derrière une femme qui souffrait depuis douze années d'une perte de sang, et qui avait tout dépensé, sans obtenir de guérison, pour les soins qu'elle recevait des médecins. Elle disait dans son coeur : « Ah ! si je touche la frange de son vêtement, je serai guérie (1) ». Parler ainsi, c'était déjà le toucher. Aussi, écoute la sentence du Maître. Dès qu'elle eut obtenu sa guérison, conformément à ce qu'elle croyait, Notre-Seigneur Jésus-Christ s'écria : « Quelqu'un m'a touché ». — « La foule vous accable, répondirent les disciples, et vous dites : Qui m'a touché? — Quelqu'un m'a touché, reprit-il, car je sais qu'une vertu est sortie de moi (2) ». C'était la grâce qui s'échappait de sa personne pour guérir cette femme sans l'appauvrir lui-même. Remarquez-le : Les disciples lui disent : La foule vous accable et vous n'avez senti que quelqu'un ou quelqu'une? « Quelqu'un m'a touché », réplique-t-il; les autres me pressent, mais celle-là m'a touché. Que signifient : Les autres me pressent, mais celle-là m'a touché? Les Juifs m'affligent, c'est l'Eglise qui croit en moi.
4. Ainsi donc, nous le voyons, toucher, pour cette femme, c'était croire. Tel est aussi le sens de ces paroles adressées à Madeleine : « Garde-toi de me toucher » ; je monterai,
1. Matt. IX, 21.
— 2. Luc, VIII, 41-46.
touche-moi alors. Touche-moi après avoir appris qu' « au commencement était le Verbe, que le Verbe était en Dieu, et que le Verbe était Dieu (1) ». Il est vrai, le Verbe s'est fait chair, et ce Verbe sans souillure et sans tache demeure immuable et parfait. Mais comme tu ne vois en lui que l'humanité et non pas le Verbe, je ne veux pas que tu croies à la réalité de sa chair, en laissant de côté sa nature de Verbe. Considère le Christ tout entier, car il est, comme Verbe, égal à son Père. Ne me touche donc pas avec ces sentiments; tu ne sais encore qui je suis.
Que l'Eglise donc, personnifiée dans Marie, prête l'oreille à ce qui fut dit à Marie. Touchons tous le Christ en croyant en lui. Il est maintenant monté près de son Père et assis à sa droite. Aussi l'Eglise universelle répète aujourd'hui : « Il est monté au ciel, il est assis à la droite du Père ». C'est ce qu'on enseigne à ceux qui reçoivent le baptême, c'est ce qu'ils croient avant de le recevoir. Quand donc ils croient ainsi, c'est Marie qui touche le Christ.
Ce sens est profond, mais vrai; inaccessible aux incrédules, mais il se révèle à ceux qui cherchent avec foi. Il s'ensuit donc que Jésus Christ Notre-Seigneur est en même temps là haut et avec nous, avec son Père et au milieu de nous; sans le quitter et sans nous laisser ; comme Maître il nous enseigne à prier, et comme Fils de Dieu il nous exauce avec son Père.
1. Jean, I, 1.
295
ANALYSE. — En apparaissant à sainte Madeleine après sa résurrection, Jésus veut lui rappeler d'abord qu'il est vraiment le Fils de Dieu et qu'il n'accepte ses hommages qu'à ce titre. C'est pourquoi il lui dit : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ». En ajoutant : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu », au lieu de dire simplement : vers notre Père, vers notre Dieu, il veut faire sentir de plus en plus combien sa nature est élevée au-dessus de la nôtre, et que Dieu n'est pas notre Père au même titre qu'il est le sien.
1. C'est de bien des manières que le Seigneur Jésus a apparu, après sa résurrection, à ses fidèles; et tous les Evangélistes y ont trouvé de quoi écrire en suivant l'inspiration de leurs souvenirs. L'un d'eux a rapporté une chose, l'autre une autre. Ils ont pu omettre quelque tait réel, mais non pas rapporter de fait controuvé. Croyez même que tout a été écrit par un seul, attendu que c'est le même Esprit qui a dicté à tous et qui les a tous animés.
Que vient-on de nous lire aujourd'hui ? Que les disciples ne croyaient point que Jésus fût ressuscité; non, ils ne le croyaient point, quoique lui-même le leur eût annoncé auparavant. Ce fait n'est pas douteux ; et s'il est écrit, c'est pour notas engager à rendre à Dieu d'immenses actions de grâces, de ce que nous avons cru en lui sans l'avoir vu sur la terre, au lieu qu’eux-mêmes y ont cru à peine, nonobstant le témoignage de leurs yeux et de leurs mains.
2. On vous a lu encore qu'un de ses disciples entra dans le tombeau, y « vit les linges placés à terre et qu'il crut; car il ne savait pas encore que d'après les Ecritures il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts ». Voilà bien ce que vous venez d'entendre, ce qu'on vous a lu : « Il vit et il crut ; car il ne savait pas encore que d'après les Ecritures ». Ne devait-on pas écrire : Il vit et il ne crut pas, parce qu'il ne savait pas encore que d'après les Ecritures ? Que signifie: « Il vit les linges et il crut ? » Que crut-il,?- Ce qu'avait dit une femme : « Ils a ont enlevé, le Seigneur et je ne sais où ils a l'ont placé ». A ces mots il courut avec un autre, il entra dans le tombeau, y reconnut
1. Jean, XX, 1-18.
les linges et crut, comme cette femme l'avait dit, que le Christ en avait été enlevé. Qui le porta à croire que le Christ avait été dérobé, emporté du tombeau ? C'est qu' « il ne savait pas encore que d'après les Ecritures il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts ». Sans doute il ne l'avait point vu après être entré ; mais il aurait dû croire qu'il était ressuscité et non pas enlevé.
3. Que conclure de là ? Chaque année nous vous entretenons de ce sujet; mais puisqu'on en fait chaque année la lecture, il convient que chaque année aussi nous vous en parlions, et que nous vous expliquions ce que le Christ Notre-Seigneur dit à cette femme, après en avoir été reconnu. Il lui avait dit d'abord : « Qui cherches-tu? Pourquoi pleures-tu? » Or, elle le prenait pour un jardinier. De fait, si l'on considère que nous sommes des plantes cultivées par lui, le Christ est jardinier. N'est-il pas jardinier pour avoir semé dans son jardin ce, grain de sénevé, la plus petite, mais aussi la plus active des semences, qui a grandi, qui s'est élevé, qui même est devenu un si grand arbre que les oiseaux du ciel se sont reposés sur ses rameaux. « Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé », disait le Sauveur en personne (1). Ce grain paraît fort peu de chose, rien de plus méprisable à la vue , mais au goût rien de plus acre. N'est-ce pas l'emblème de la ferveur brûlante et de la vigueur intime de la foi dans l'Eglise ? Ce n'est donc pas sans motif que Madeleine prit Jésus pour un jardinier. Si elle lui dit : « Seigneur », c'est pour lui donner un terme honorifique et
1. Matt. XVII, 19.
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parce qu'elle lui demandait un service. « Si c'est vous qui l'avez enlevé, montrez-moi où vous l'avez mis et je l'emporterai ». C'était dire : J'en ai besoin, et vous, pas. O femme ! tu crois avoir besoin du Christ mort; reconnais-le, il est vivant. Tu cherches un mort; mais ce mort est le vivant qui te parle. Que nous servirait sa mort, s'il n'était ressuscité d'entre les morts ?
C'est alors que se montra plein de vie Celui qu'elle croyait mort. Comment prouva-t-il qu'il était vivant ? En l'appelant par son nom propre : « Marie. — Rabboni », répondit-elle aussitôt après s'être entendu nommer. Un jardinier pouvait bien dire : « Qui cherches-tu ? Pourquoi pleures-tu ? » Il n'y avait que le Seigneur pour pouvoir dire: « Marie ». Ainsi l'appelait par son nom Celui qui l'appelait au Royaume des cieux. C'était le nom inscrit par lui-même dans son livre. « Marie ! — Rabboni ! » reprit-elle, c'est-à-dire, Maître. Elle avait donc reconnu Celui qui l'éclairait pour se faire reconnaître ; à ses yeux ce n'était plus un jardinier, c'était bien le Christ. Le Seigneur lui dit ensuite : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ».
4. Que signifie : « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ? » Si elle ne pouvait le toucher quand il était debout sur la terre, le pourrait-elle quand il serait au ciel élevé sur son trône ? Il semblait dire: Ne me touche pas maintenant; tu le feras quand je serai monté près de mon Père.
Rappelez à votre charité comment, dans la lecture d'hier, le Seigneur apparut à ses disciples, qui le prirent pour un esprit; et comment, pour dissiper leur erreur, il leur permit de le toucher. Que leur dit-il ? On l'a lu hier, et ç'a été le sujet du sermon. « Pourquoi vous troublez-vous ? leur demanda-t-il ; et pourquoi ces pensées montent-elles dans votre coeur ? Voyez mes mains et mes pieds; toua chez et reconnaissez (1) ». Etait-il donc monté déjà près de son Père quand il disait: « Touchez et reconnaissez ? » Il permet à ses disciples de le toucher, non pas de le toucher, mais de le palper, afin de leur apprendre que c'est vraiment de la chair, un corps véritable, afin que le toucher même s'assure en quelque sorte
1. Luc, XXIV, 37-39.
de la solidité de la vérité. Oui, il permet à ses disciples de le toucher avec leurs mains, et il dit à cette femme: « Garde-toi de me toucher, car je ne suis pas monté encore vers mon Père ! » Pourquoi cela ? Est-ce parce que les hommes ne pouvaient le toucher que sur la terre, tandis qu'il serait donné aux femmes de le toucher dans le ciel ?
Que signifie toucher, sinon croire? C'est par la foi que nous touchons le Christ; mieux vaudrait même ne pas le toucher de la main et s'approcher de lui par la foi, que de le presser de la main sans avoir foi en lui. Il n'eût pas grand bonheur à le toucher uniquement de la main. Les Juifs l'ont touché ainsi quand ils l'ont pris, quand ils l'ont garrotté, quand ils l'ont suspendu ; ils l'ont touché alors, mais parce que leurs dispositions étaient mauvaises , ils ont perdu le trésor qu'ils avaient en main. Pour toi, ô Eglise catholique, tu le touches avec foi, et cette foi te sauve. Ah ! ne le touche qu'avec foi, c'est-à-dire, approche-toi de lui avec foi et que cette foi demeure ferme. Si tu ne vois en lui qu'un homme, tu le touches sur la terre; crois-tu qu'il est Dieu égal à son Père ? tu le touches élevé au ciel. Pour nous donc il est élevé, quand nous avons de lui une idée juste.
Une fois seulement il est monté alors vers son Père; maintenant il y monte chaque jour. Hélas ! pour combien encore n'y est-il pas monté ! pour combien reste-t-il sur la terre ! Combien disent de lui: Ce fut un grand homme ! Combien : Ce fut un prophète ! Combien d'antéchrists sont venus dire avec Photin . C'était un homme, rien de plus, mais un homme élevé par l'excellence de sa sagesse et de sa justice au-dessus de tous les hommes sages el de tous les hommes pieux, car il n'était pas Dieu. O Photin, tu le touches sur la terre, tu t'es trop hâté de le toucher et tu es tombé ; aussi égaré sur la route, tu n'es point arrivé dans la patrie.
5. Aussi méditons de lui ces autres paroles; « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ». Pourquoi ne dit-il pas : Vers notre Père et notre Dieu, mais, en faisant une distinction: « Vers mon Père et votre Père ? » Il dit: « Mon Père », parce qu'il est son Fils unique ; « votre Père », parce que nous sommes ses fils par grâce et non par nature. Il dit : « Mon Père », parce que toujours il a été son Fils ; « votre Père », (297) parce que lui-même nous a choisis. Il ajoute : « Mon e Dieu et votre Dieu ». Comment Dieu est-il le Père du Christ ? Il est son Père, pour l'avoir engendré. Comment est-il son Dieu ? Pour l'avoir créé. Il l'a engendré comme Verbe et Fils unique, il l'a créé en le faisant naître, selon la chair, de la race de David. C'est ainsi qu'il est à la fois le Père et le Dieu du Christ ; son Père, à cause de sa divinité ; son Dieu, à cause de son humanité. Veux-tu te convaincre qu'à ce litre il est son Dieu ? Interrogeons un psaume : « Depuis le sein de ma Mère, y est-il dit, vous êtes mon Dieu (1) ». Auparavant vous étiez mon Père; depuis, vous êtes mon Dieu. Vois-tu maintenant pourquoi cette distinction : « Mon Père et votre Père ? » C'est qu'à des titres divers, Dieu est le Père de son Fils unique et le nôtre ; il est son Père par nature et le nôtre par grâce. — Il s'ensuit que le Sauveur a dû dire « vers mon Père et votre Père » ; mais il devait dire aussi : Vers notre Dieu. En effet le terme de Dieu a rapport à la créature si donc Dieu est le Dieu du Christ, c'est que le Christ en tant qu'homme est une créature. Le nom du Père demandait pour le Christ une distinction, attendu que le Christ est Créateur comme le Père ; mais pourquoi une distinction dans ce terme de Dieu quand il s'agit du Christ, puisqu'en tant qu'homme le Christ est une créature, une créature comme nous ? Le Christ dans son humanité n'est-il pas même serviteur, puisque d'après l'Apôtre, il en a pris la nature (2) ? Pourquoi donc distinguer en disant: « Mon Dieu et votre Dieu ? » — Cette distinction s'explique clairement. Dieu nous a
1. Ps. XXI, 11. — 2. Philipp. II, 7.
tous fait naître d'une race de péché ; il n'en est pas ainsi de l'humanité de son Fils, car il est né d'une Vierge, d'une Vierge qui l'a conçu, non pas avec convoitise mais par la foi ; en sorte qu'il n'a point contracté en Adam la faute d'origine. Notre naissance à tous est l'oeuvre du péché; pour lui il est né sans péché, il a même effacé le péché. Voilà sur quoi est établie cette distinction : « Mon Dieu et votre Dieu ». N'êtes-vous pas tous issus d'un homme et d'une femme, produits par la concupiscence et souillés du péché héréditaire, puisqu'il est dit : dans l'Ecriture : « Qui est pur devant lui? Pas même l'enfant qui ne vit sur la terre que depuis un jour (1) ». Aussi s'empresse-t-on de porter les petits enfants pour faire effacer en eux ce qu'ils ont contracté en naissant et non pas ce qu'ils y ont ajouté par leur conduite. Bien différent est le Christ. Il dit: « Mon Dieu et votre Dieu. — « Mon Dieu », parce que je porte une chair semblable à la chair de péché ; « votre Dieu », parce que vous avez vous-mêmes cette chair de péché.
6. Contentons-nous de ce qui vient d'être dit sur ce passage de l'Evangile écrit par saint Jean, relatif à la résurrection du Seigneur ; parce qu'il faudra lire encore, dans le même Evangile, d'autres traits concernant le même événement. Aucun autre écrivain sacré n'a parlé plus longuement de la résurrection; aussi ne saurait-on lire tout le même jour; on lit un second et un troisième jour, jusqu'à ce qu'on ait épuisé tout ce qu'a dit le saint Apôtre sur ce sujet important.
1.
Job. XIV, 4, sept.
298
ANALYSE. — Plusieurs refusent de croire que Jésus-Christ entra le jour de sa résurrection dans l'appartement où étaient réunis ses Apôtres, quoique les portes en fussent fermées. Ils ne considèrent donc pas 1° que ce miracle est analogue à beaucoup d'autres, 2° que Dieu est tout-puissant, 3° qu'il se fait chaque jour dans la nature des choses plus admirables, 4° enfin qu'il est plus facile à un homme d'entrer par une porte fermée qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, ce qui pourtant n'est pas impossible à Dieu.
1. Il semble que nous ayons fini hier de lire la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le texte véridique des quatre Evangiles. Le premier jour en effet nous l'avons lue dans saint Matthieu, le second dans saint Luc, le troisième dans saint Marc, le quatrième ou hier dans saint Jean. Cependant, comme saint Luc et saint Jean ont écrit sur la résurrection et sur les événements qui la suivirent, beaucoup de choses qui ne peuvent se lire en une seule fois, aujourd'hui, comme hier, nous avons lu dans saint Jean et il nous y restera encore d'autres lectures à faire.
Que vient-on de nous lire? Que le jour même de la résurrection, c'est-à-dire le dimanche, vers le soir, comme les disciples étaient réunis dans un appartement. dont les portes étaient fermées à cause de la crainte qu'inspiraient les Juifs, le Seigneur apparut tout à coup au milieu d'eux. Ce même jour donc, d'après le témoignage de l'Evangéliste saint Jean, il apparut deux fois à ses disciples, le matin et le soir. On a lu l'apparition du matin, et nous venons d'entendre lire l'apparition du soir. Je n'avais pas besoin de vous le rappeler, il vous suffisait d'en faire la remarque; mais en considération de ceux qui sont ou moins instruits ou plus négligents, j'ai dû faire cette observation ; car il convient que vous sachiez, non-seulement ce qu'on vous lit, mais encore de quelle partie des Ecritures on le tire.
2. Qu'avons-nous donc à dire sur la lecture d'aujourd'hui ? Il semble que cette lecture nous invite à expliquer en peu de mots comment,
1. I Jean, XX, 19-31.
avec ce corps solide que les disciples purent voir et toucher, le Seigneur ressuscité put se présenter devant eux, quand les portes étaient fermées. Plusieurs sont frappés de ce fait d'une manière si défavorable, qu'ils sont sur le point de se perdre en invoquant contre les miracles divins les préjugés de leur raison. Voici en effet comme ils argumentent. Si le Christ avait son corps, s'il avait de la chair et des os, s'il est sorti du sépulcre avec ce qui avait été attaché à la croix, comment a-t-il pu rentrer à travers des portes closes? S'il ne l’a pu, ajoutent-ils, le fait n'a pas eu lieu; et s'il l'a pu, comment l'a-t-il pu ? — Mais si tu comprenais comment, il n'y aurait point de miracle ; et si tu n'admets pas ce miracle, tues bien près de nier aussi que ton Sauveur est sorti du tombeau. Remonte jusqu'au commencement, considère les miracles de ton Dieu et rends-moi compte de chacun d'eux. Sans s'être approchée d'aucun homme, une Vierge a enfanté : explique comment une Vierge a pu concevoir de la sorte. Si ta raison est ici impuissante, que ta foi s'y fortifie. Voilà un mi. racle pour la conception du Seigneur, en voici un autre pour sa naissance. Sa Mère l'a enfanté Vierge et elle est restée Vierge. Ainsi dès avant sa résurrection le Seigneur avait passé par des portes fermées.
Tu pousses plus loin tes questions. S'il est entré, dis-tu, par des portes closes, qu'est de. venue la nature de son corps? Je te réponds: S'il a marché sur la mer, qu'est devenu le poids de son corps ? — C'est comme étant le Seigneur que le Seigneur y a marché. — Mais en ressuscitant a-t-il cessé d'être le Seigneur?
299
N’a-t-il pas même fait marcher Pierre sur les flots (1)? Ainsi Pierre a pu par la foi ce que faisait Jésus par sa divinité; avec cette différence toutefois que Jésus avait la puissance en lui-même et que Pierre ne pouvait rien que par la secours de Jésus. Ah ! si tu te mets à discuter la nature des miracles avec ton sens humain, que je crains pour ta foi ! Ignores-tu que rien n'est impossible à Dieu? Quand donc on viendra te dire : S'il est entré par des portes fermées, c'est qu'il n'avait pas de corps, réponds, dans un sens contraire: Ah ! plutôt, si on l'a touché, c'est qu'il avait un corps; s'il a mangé, c'est qu'il avait un corps ; et s'il est entré ainsi, c'était par miracle et non pas en suivant les lois de la nature.
Quelle merveille aussi que ce cours ininterrompu de la nature ! Tout y est plein de miracles; mais leur continuité même les a dépréciés. Réponds-moi, je rie vais t'interroger que sur ce qui se reproduit chaque jour : Comment le figuier, un si grand arbre, vient-il d'une semence si petite qu'on a peine à la voir, taudis que l'humble courge produit un fruit énorme? Sur cette graine si fine, à peine visible, applique non pas ton regard mais ton attention; eh bien ! dans ce corps si petit, si étroit, tu verras réunis et la racine qui se cache, et le tronc qui se fixe; et les feuilles qui s’y attachent; le fruit même que l'on verra suspendu aux rameaux est déjà dans la graine. Inutile de multiplier les exemples : nul ne rend compte de ce qui arrive chaque jour, et tu prétends que j'explique des miracles ! Lis donc l'Évangile et crois accompli tout ce qui s’y étonne. Car Dieu a fait plus que tout ce que
1. Matt. XIV, 25-29.
tu y vois, et tu n'en es pas surpris : en effet, rien n'existait et le monde est aujourd'hui.
3. Cependant, poursuis-tu, il a été impossible au corps, en raison de son volume, de pénétrer à travers des portes qui restaient fermées. — Quel était ce volume, je t'en prie ? Il avait sans doute les dimensions que nous voyons dans les autres corps humains : mais avait-il les dimensions d'un chameau ? Assurément non. Eh bien ! lis, écoute l'Évangile. Le Sauveur prétend montrer combien il est difficile au riche d'entrer dans le royaume des cieux, et il dit : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche de pénétrer dans le royaume des cieux». Persuadé qu'il était de toute impossibilité pour un chameau de passer ainsi par le trou d'une aiguille, les disciples s'attristèrent profondément et ils se disaient : « S'il en est de la sorte, qui pourra se sauver? » Admettons qu'il est plus facile à un chameau d'entrer dans le trou d'une aiguille qu'à un riche de pénétrer dans le royaume des cieux. Or, un chameau ne saurait d'aucune manière entrer dans le trou d'une aiguille ; donc aucun riche ne peut non plus se sauver. Le Seigneur répondit alors : « Ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu (1) ». Dieu donc peut tout à la fois faire passer un chameau par le trou d'une aiguille et faire entrer un riche dans le royaume des cieux. Pourquoi m'accuser maintenant à propos de portes fermées? Dans ces portes fermées il y a au moins quelque fente légère; rapproche cette fente du trou d'une aiguille, la taille de l'homme de la taille d'un chameau, et garde-toi d'attaquer la divinité des miracles.
1. Luc, XVIII, 25-27.
ANALYSE. — Il est sûr que Jésus-Christ a voulu nous instruire en faisant prendre à ses Apôtres ce grand nombre de poissons. Quelle est donc la leçon qu'il nous donne ? Dans la pèche miraculeuse qui précède sa passion, on prend une prodigieuse multitude de poissons; ces poissons ne sont pas comptés et leur poids rompt les filets et menace de submerger la barque. C'est l'image de l'Eglise de la terre, où sont confondus les bons et les méchants, où se produisent les divisions et les schismes, et st l'on est toujours exposé à périr. Quant à la pêche qui suivit la résurrection, elle désigne l'Eglise du ciel; car les poisson viennent tous de la droite, comme les élus ; comme les élus ils sont comptés, et s'ils sont au nombre précis de cent cinquante-trois, c'est que ce nombre encore désigne les élus. Pour être du nombre des élus, il faut avoir accompli la loi de Dieu, ou les dix commandements, avec le secours des sept dons de l'Esprit-Saint. Le nombre dix-sept est ainsi le chiffre des élus. Additionnez tous les nombres inférieurs jusqu'à celui-là, vous obtiendrez cent cinquante-trois.
1. Aujourd'hui encore on a fait la lecture, dans l'Evangile de saint Jean, sur ce qui arriva après la résurrection du Seigneur. Votre charité y a vu, comme nous, que Jésus-Christ se manifesta à ses disciples près de la mer de Tibériade, où il les trouva occupés à pêcher des poissons, eux dont il avait fait déjà des pêcheurs d'hommes. Durant la nuit entière ils n'avaient rien pris; mais le Seigneur s'étant montré, ils jetèrent leurs filets sur son ordre, et ils prirent toute la quantité que vous venez de voir.
Jamais le Seigneur n'aurait donné cet ordre, s'il n'avait eu dessein de nous tracer un enseignement qui nous fût salutaire. Qu'importait à Jésus-Christ qu'on prît des poissons ou qu'on n'en prît pas ? Aussi cette pêche mystérieuse nous désignait. Rappelons-nous que les disciples firent deux pêches sur l'ordre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'une avant sa passion , l'autre après sa résurrection. Ces deux pêches figurent donc l'Eglise; l'Eglise telle qu'elle est aujourd'hui, et l'Eglise telle qu'elle sera à la résurrection des morts. Aujourd'hui, en effet, les bons et les méchants sont innombrables dans son sein, tandis qu'après la résurrection elle ne renfermera que les bons, dont le nombre sera fixé.
2. Revenons sur la première pêche pour y voir l'Eglise telle qu'elle est maintenant. Quand le Seigneur Jésus invita pour la première fois ses disciples à le suivre, il les trouva appliqués
1. Jean, XXI, 1-14.
à pêcher. De toute la nuit ils n'avaient rien pris. Sitôt qu'ils le virent, il leur dit : «Jetez les filets. — Seigneur, reprirent-ils, nous n'avons rien pris durant la nuit entière; mais sur votre parole nous nous empressons de jeter le filet ». Ils le jetèrent, c'était l'ordre du Tout-Puissant. Que pouvait-il arriver, sinon ce qu'il voulait? Mais, comme je l'ai déjà dit, il voulait bien signifier par là un mystère avantageux à connaître. On jeta donc les filets. Le Seigneur n'avait pas souffert encore, il n'était pas encore ressuscité. On jeta les filets, et on prit une telle quantité de poissons que les deux barques en furent remplies, et que les filets mêmes se rompaient (1). Jésus dit alors : « Venez et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes (2) ». Ils reçurent ainsi de lui les filets de la parole de Dieu, ils les jetèrent sur le monde comme sur une profonde mer, et ils prirent cette immense multitude de chrétiens que nous voyons et qui nous étonne. Les deux barques figuraient deux peuples, les Juifs et les Gentils, la synagogue et l'Eglise, la circoncision et l'incirconcision. Ces deux barques sont donc aussi comme les deux murailles qui viennent de directions contraires, et dont le Christ est la pierre angulaire (3). Qu'avons-nous entendu encore ? Que les barques étaient comme accablées sous le poids de ce qu'elles contenaient. Ainsi en est-il aujourd'hui, où la multitude des mauvais chrétiens est une surcharge pour l'Eglise. Non contents d'accabler
1. Luc, 5, 1-11. — 2. Matt. IV, 19. — 3. Ephés. II, 11-22.
301
l'Eglise, ces mauvais chrétiens rompent les filets. Y aurait-il des schismes, s'ils ne les paient rompus?
3. De cette pêche qui nous fatigue, passons donc à cette autre que nous désirons avec ardeur et que nous attendons avec foi. Le Seigneur vient de mourir, mais il est ressuscité,' lise montre à ses disciples près de la mer et leur dit de jeter leurs filets, non pas toutefois fane manière telle quelle. Attention ! au moment de la première pêche il ne leur dit pas
Jetez à droite ou à gauche. S'il disait : A gauche, il n'aurait en vue que les méchants; à droite, Une voudrait figurer que les bons ; et en ne disant; ni à droite, ni à gauche, il indique qu'on allait prendre les bons mêlés avec les méchants. Que sera l'Eglise après la résurrection? Apprenez-le, distinguez bien, réjouissez-vous, espérez, comprenez. « Jetez, dit le Sauveur, les filets du côté droit n. On prend donc les âmes de la droite; ne craignez pas qu'on prenne en même temps des méchants. Vous ne l'ignorez pas, en effet, le Seigneur a annoncé qu'il séparerait les brebis des boucs, placerait les brebis à sa droite, les boucs à sa gauche, dirait ensuite à la gauche : « Allez au Lieu éternel » ; et à la droite : « Recevez le royaume (1) ». Voilà pourquoi il dit aujourd'hui: « Jetez du côté droit » . Les disciples y jetèrent et firent capture; le nombre des poissons est déterminé, il n'en est pas un de plus (2). Aujourd'hui, hélas ! combien il en est de plus pour s'approcher de l'autel; ils semblent appartenir au peuple de Dieu, mais ils ne sont point inscrits au livre de vie. Alors donc le nombre est fixé. Ah ! travaillez à être comptés aussi parmi ces poissons, non-seulement en écoutant et en applaudissant, mais encore en comprenant et en pratiquant. On jette donc les filets et on prend de grands poissons. Eh ! qui sera petit dans ce séjour où tous seront égaux aux anges de Dieu (3) ?
Or, ces grands poissons sont au nombre de cent cinquante-trois. — Est-ce là le nombre des saints, me dira-t-on? Loin de nous le soupçon même que cette Eglise seule en fournisse aussi peu au royaume des cieux ! Oui, le nombre sera déterminé; mais du peuple d'Israël il y en aura des millions. Saint Jean dit dans son Apocalypse que de ce peuple seul il y en aura cent quarante-quatre mille qui ne
1. Matt. XXV, 41, 34. — 2. Ps. XXXIX, 6. — 3. Matt. XXII, 30.
se seront point souillés avec les femmes, et qui seront restés vierges. Pour les autres nations, il assure qu'elles envoient tant de milliers d'hommes avec leurs robes blanches, que nul ne saurait les compter (1).
4. Le nombre de cent cinquante-trois est donc une figure ; et dans la fête où revient chaque année ce sujet, je dois vous rappeler ce que vous entendez chaque année. Les cent cinquante-trois poissons désignent par leur nombre tous les saints et tous les fidèles. Pourquoi le Seigneur a-t-il daigné figurer par ce nombre tant de milliers d'élus qui parviendront au royaume des cieux? Le voici; écoutez : Vous savez que Dieu a donné sa loi à son peuple par le ministère de Moïse, et que la partie principale de cette loi est le Décalogue ou les dix commandements, dont le premier ordonne de n'adorer qu'un seul Dieu; le second de ne prendre pas en vain le nom du Seigneur son Dieu; le troisième de garder le sabbat, observé spirituellement par les chrétiens et charnellement profané par les Juifs. Ces trois préceptes se rapportent directement à Dieu, et les sept autres aux hommes; et tous sont compris dans ces deux : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur et de toute ton âme, et de tout ton esprit; et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Dans ces deux préceptes est contenue toute la loi avec les prophètes (2)». C'est donc à cause de ces deux préceptes que dans le Décalogue trois préceptes sont relatifs à l'amour de Dieu, et sept à l'amour du prochain. Quels sont ces sept derniers? « Honore ton père et ta mère; tu ne commettras point d'adultère ; tu ne tueras point; tu ne déroberas point; tu ne feras point de faux témoignage; tu ne convoiteras point l'épouse de ton prochain; tu ne convoiteras pas son bien (3) ».
Or, il n'est personne qui accomplisse ces dix commandements avec ses seules forces; il a besoin du secours de la grâce de Dieu. Mais si nul n'accomplit la loi avec ses propres forces et sans l'aide de l'Esprit de Dieu, rappelez-vous comment le nombre sept est consacré au Saint-Esprit, comment un saint prophète annonce que l'homme sera rempli de l'Esprit de Dieu, Esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science et de piété, Esprit de crainte de Dieu (4) . Sept opérations divines où
1. Apoc. VII, XCV. — 2. Matt. XXII, 37-40. — 3. Exod. XX 1-17. — 4. Isaïe, XI, 2, 3.
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nous voyons le nombre sept consacré par l'Esprit-Saint, qui part de la sagesse pour s'arrêter à la crainte, lorsqu'il descend jusqu'à nous; tandis qu'en montant vers lui nous commençons à la crainte pour finir à la sagesse. Car « le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur (1) ».
Maintenant, dès qu'on a besoin de l'Esprit-Saint pour pouvoir observer la loi, il faut joindre sept à dix, ce qui fait dix-sept. Or, en additionnant tous les nombres depuis un jus. qu'à dix-sept, tu obtiendras au total cent cinquante-trois. Il n'est pas nécessaire de faite ici l'addition tout entière, vous l'achèverez chez vous. Vous direz donc en calculant: Un, plus deux, plus trois, plus quatre donnent dix. Unis de la même manière, tous les autres nombres jusqu'à dix-sept, et tu obtiens le chiffre mystérieux des fidèles et des saints qui seront avec le Seigneur dans les splendeurs du ciel.
1.
Eccli. I, 16.
ANALYSE. — Après avoir rappelé ce qui est plus développé dans le discours précédent, savoir, que la première pêche miraculeuse est le symbole de l'Eglise de la terre et que la seconde est l'emblème de l'Eglise du ciel, saint Augustin engage vivement ses auditeurs à ne pas rompre le fi!et, mais à se sanctifier au milieu des méchants mêmes, et à s'appuyer sur la grâce du Saint-Esprit pour parvenir à l'observation de la Loi, ce que rappelle mystérieusement le nombre des cent cinquante-trois poissons.
1. Nous venons de voir dans l'Evangile comment le Seigneur Jésus apparut à ses disciples après sa résurrection, pendant qu'ils pêchaient sur la mer de Tibériade. La première fois qu'il les appela à lui, il leur avait dit : « Suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes (2)». Alors aussi après avoir jeté leurs filets sur son ordre, ils prirent une immense quantité de poissons, dont le nombre n'est pas exprimé. De plus, au moment de cette première pêche, le Sauveur ne leur avait pas dit: « Jetez du côté droit » ; mais simplement: « Jetez », sans ajouter si c'était à droite ou à gauche. La capture fut si abondante, qu'on ne pouvait compter, et on en chargea leurs barques. Jusqu'à quel point étaient-elles chargées ? L'Evangile l'exprime : « Jusqu'à couler presque à fond (3) ». Et c'est alors que Jésus leur dit, comme je l'ai déjà rappelé: « Suivez-moi, je ferai de vous des pêcheurs
1. Jean, XXI, 1-14. — 2. Matt. IV, 19. — 3. Luc, V, 1-11.
d'hommes ». C'est nous qui sommes dans ces filets; nous y sommes pris, mais nous n'y demeurons pas captifs ; qu'on ne craigne pas de s'y laisser prendre; si on peut y être pris, on ne saurait y être surpris.
Que signifie maintenant cette dernière pêché dont il vient d'être question dans l'Evangile ! Debout sur le rivage le Seigneur se montra aux pêcheurs et leur demanda s'ils n'avaient rien à manger. Ils répondirent que non, car ils n'avaient rien pris de toute la nuit. a Jetez « du côté droit », reprit-il; ce qu'il n'avait point dit au moment de la première pêche. Ils obéirent et prirent une telle quantité de pois. sons qu'ils ne pouvaient retirer leurs filets. On en compta jusqu'à cent cinquante-trois et comme on avait écrit au sujet de la première pêche que les filets se rompaient à cause du grand nombre de poissons qu'ils contenaient, l'Evangeliste a eu soin de faire pour celle-ci la remarque suivante : « Et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne fut pas rompu ».
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2. Distinguons bien ces deux pêches, dont l’une précéda et dont l'autre suivit la résurrection. Dans la première on jette les filets au hasard; on ne dit pas de les jeter à droite, pour ne pas désigner les bons exclusivement; ni à gauche, pour ne figurer pas exclusivement les méchants ; par conséquent c'est le mélange des méchants et des bons. Les filets rompus rappellent les schismes. C'est, hélas ! ce que nous voyons, ce qui s'accomplit chaque jour. Les deux barques sont pleines, en mémoire des deux peuples, circoncis et incirconcis. Elles sont remplies jusqu'à enfoncer et couler presque à fond. Comment ne pas gémir sur ce que rappelle cette circonstance ? C'est la foule qui met le trouble dans l'Eglise. Combien ne sont pas nombreux ces chrétiens de mauvaise vie qui surchargent le navire où ils ont mal à l'aise ? Si les barques ne sont pas submergées , c'est pour conserver les bons poissons.
Examinons la dernière pêche , celle qui suivit la résurrection. Là, rien de mauvais ; c'est une grande sécurité, pourvu néanmoins que tu sois bon. Soyez bons au milieu des méchants, et vous le serez sans plus être avec eux. Il y a dans la première pêche de quoi nous émouvoir, c'est que vous êtes mêlés aux méchants. O vous qui m'écoutez avec foi, ô vous qui ne perdez rien de ce que je dis, ô Tous qui ne laissez point la divine parole s'échapper par où elle est entrée, mais qui la faites descendre dans votre coeur, ô vous qui craignez plus de vivre mal que de mal mourir, attendu que si tu vis bien tu ne sauras mourir mal; vous donc qui m'écoutez, non-seulement pour éclairer votre foi, mais aussi pour travailler à mener une vie sainte ; conduisez-vous bien, conduisez-vous bien au milieu des méchants et gardez-vous de rompre les mailles du filet. C'est en s'admirant eux-mêmes et en ne voulant pas supporter ceux qu'ils croyaient méchants, que plusieurs les ont rompues et se sont perclus au milieu des flots. Vivez donc bien, que les chrétiens mauvais ne vous portent pas à vivre mal. Ne dis pas en ton coeur : Seul je suis bon. Commences-tu à le devenir? Crois que si tu peux l'être, il yen a d'autres encore. Point d'adultère, point de fornication, point de fraude, point de larcin, point de faux témoignage , point de faux serment , point d'ivresse; ne reniez point un dépôt et n'omettez point de rendre le bien d'autrui trouvé par vous dans quelque rue que ce soit. Observez ces préceptes et les autres, et vous serez en sûreté parmi les mauvais poissons. Sans doute vous nagez dans les mêmes filets; mais vous arriverez au rivage et après la résurrection vous vous trouverez à la droite. Là, point de méchant. Eh ! que vous sert de connaître la loi, de comprendre les commandements de Dieu, de distinguer le bien du mal, si vous ne pratiquez pas? N'est-ce point là une science que châtie la conscience? Apprenez, mais pour accomplir.
3. A cause de l'éminente perfection dont le nombre dix est le symbole (1), les commandements de Dieu sont compris dans le Décalogue. Ces dix préceptes de la loi ont été écrits sur des tables de pierre par le doigt même de Dieu, c'est-à-dire par l'Esprit-Saint. La première comprend les préceptes qui concernent Dieu; la seconde, ceux qui concernent l'homme. Pourquoi ces deux tables ? Parce qu'à l'amour de Dieu et à l'amour du prochain se rattachent toute la loi et les prophètes (2).
Mais que peuvent ces dix commandements? La loi a été donnée; or, dit l'Apôtre, « si cette loi pouvait communiquer la vie, la justice viendrait absolument de la loi (3) ». Tu connais la loi sans l'accomplir : « c'est la lettre qui tue ». Pour pratiquer ce que tu sais, il faut « l'Esprit qui vivifie (4) ». Ajoute donc sept à dix; car de même que la loi est exprimée dans les dix commandements, ainsi l'Esprit-Saint se révèle dans ses sept dons. N'est-ce pas lui que l'on invoque sur ceux qui viennent de recevoir le baptême? Ne demande-t-on pas à Dieu de leur donner, comme dit un prophète, l'Esprit de sagesse et d'intelligence; deux : l'Esprit de conseil et de force; quatre l'Esprit de science et de piété; six : enfin, l'Esprit de la crainte du Seigneur; sept (5)? C'est en ajoutant ces sept qu'on fait les dix.
Qu'ai-je dit? N'est-ce pas une absurdité? Ajouter sept à dix, c'est faire dix? Sais-je encore compter? Ne devais-je pas dire ajouter sept à dix, c'est faire dix-sept? Tout le monde fait cela. Aussi, lorsque je disais ajouter sept à dix, c'est faire dix, ces enfants mêmes ne riaient-ils pas? Je vais toutefois le dire encore, nie répéter sans rougir; et lors
1. voir Traité de la Musique, liv. 1, ch. XI, XII. Ci-dev. tom. III, p. 406-409. — 2. Matt. XXII, 37-40. — 3. Gal. III, 21. — 4. II Cor. III, 6. — 5. Isaie, XI, 2, 3.
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que vous m'aurez compris, loin de blâmer mon calcul, j'ose croire que vous ne dédaignerez pas ce jeu de mots. Les préceptes de la loi sont au nombre de dix. De plus j'ai compté sept coopérations du Saint-Esprit. En ajoutant ces sept à ces dix on fait les dix : avec le secours du Saint-Esprit on fait, on accomplit la loi ; au lieu que sans ces sept on ne fait pas ces dix; on reste avec la lettre; mais la lettre tue, la science seule rend prévaricateur. Qu'on y joigne donc l'Esprit et on accomplit la loi; non pas avec tes seules forces, mais avec l'aide de Dieu. Reconnais-le donc, il ne faut pas trop nous applaudir de connaître ces dix préceptes; « car si la justice venait de la loi, c'est initialement que serait mort le Christ (1) ». A quoi devons-nous aspirer? Est-ce aux sept dons? Ce serait avoir le pouvoir de pratiquer, mais sans savoir que faire. Par conséquent cherchons les dix-sept. La loi commande, l'Esprit fortifie; la loi veut te faire connaître ce que tu as à faire, l'Esprit te le fait pratiquer, Oui donc, cherchons les dix-sept; additionnons jusqu'à dix-sept et nous nous trouverons avec les cent cinquante-trois.
Vous savez comment, je l'ai dit, je l'ai montré bien des fois. Depuis un jusqu'à quatre on obtient dix, mais en additionnant également les nombres intermédiaires. Mets-là un et deux ; à un ajoute deux, tu as trois; au chiffre deux ajoute le chiffre trois, voilà six; au chiffre trois ajoute quatre, voilà dix au total. Pourquoi me fatiguer? Vous savez cela. Additionnez ainsi les autres nombres jusqu'à dix-sept, et vous arriverez à cent cinquante-trois. Pour quoi dire: vous arriverez? C'est qu'en avançant comme pas à pas vous parviendrez à la droite, Obéissez-nous et, dans votre intérêt, faites l'addition.
1. Gal. II, 21.
ANALYSE. — Si Dieu a choisi pour premiers Apôtres des pêcheurs, c'est qu'il y a des analogies remarquables entre leur profession de pêcheurs et leur profession d'Apôtres; surtout entre les deux pécher miraculeuses qu'il leur fit faire, l’une avant et l'autre après sa résurrection, et la situation de l'Eglise soit sur la terre, soit au ciel. Les idées de ce discours sont donc la mêmes que celles des discours précédents. Mais combien de détails nouveaux et intéressants ! Quelle fécondité dans le génie de saint Augustin!
1. Le Seigneur Jésus voulait choisir ce qu'il y a de faible dans le monde pour confondre ce qu'il y a de force; aussi pour recueillir son Eglise de toutes les parties de l'univers, il n'a commencé ni par des empereurs ni par des sénateurs, mais par des pêcheurs. S'il avait appelé d'abord des dignitaires, quels qu'ils fussent, ils auraient osé s'attribuer cette faveur et non pas la rapporter à la grâce de Dieu. Ce dessin mystérieux de notre Dieu, ce projet de notre Sauveur est exposé par l'Apôtre de la
1. Jean, XXI, 1-14; Luc, V, 1-11.
manière suivante : « Considérez, mes frères, votre vocation »; ce sont les termes de l’Apôtre, « vous verrez parmi vous peu de sages selon la chair, peu de puissants, peu d'illustres ; mais Dieu a choisi ce qui est faible selon le monde pour confondre ce qui est fort; il a choisi aussi ce qui est vil et méprisable selon le monde et ce qui n'est point comme ce qui est, pour détruire les choses qui sont, afin que nulle chair ne se glorifie en sa présence (1) » . Un prophète avait dit dans
1. I Cor.
I, 26-29.
305
le même sens : «Toute vallée sera comblée, «toute montagne, toute colline sera abaissée; alors s'établira la surface unie de la plaine (1) ». Aussi ne voyons-nous pas aujourd'hui s'empresser de recevoir la grâce de Dieu les nobles et le vulgaire, le savant et l'ignorant, le pauvre et le riche? Quand il s'agit de recueillir cette grâce, l'orgueil n'a garde de se préférer à l'humilité qui ne sait et qui ne possède rien. Cependant, qu'est-ce que le Sauveur dit à ces pêcheurs? « Suivez-moi , je ferai de vous des pêcheurs d'hommes (2)» . Ah ! si ces pêcheurs n'avaient marché les premiers, qui nous aurait retirés des flots? C'est être aujourd'hui grand orateur que de pouvoir bien commenter ce qu'a écrit un pêcheur.
2. Quand donc Notre-Seigneur Jésus-Christ eut choisi ces pêcheurs de poissons pour en faire des pêcheurs d'hommes, il voulut en les faisant pêcher nous apprendre quelques mystères relatifs à la vocation des peuples. Voici deux pêches qu'il faut distinguer nécessairement: l'une au moment où le Seigneur se fit des disciples de ces pêcheurs ; l'autre après sa résurrection, comme vient de nous le rappeler la lecture du saint Evangile. Ne l'oubliez pas, l'une a devancé, l'autre a suivi la résurrection; mais nous devons remarquer entre ces deux pêches des différences importantes.
La prédication toute nouvelle de l'Evangile est comme le navire où sont nos provisions. Sur ce navire le Seigneur trouve des pêcheurs à qui il dit : « Jetez les filets. — De toute la nuit, répondent-ils, nous n'avons rien pris », nous nous sommes fatigués inutilement; «mais en votre nom nous allons jeter les « filets ». Ils les jetèrent et firent une capture si abondante qu'ils emplirent deux barques de poissons, que ces deux barques étaient surchargées jusqu'à être sur le point de couler à fond, et qu'enfin les filets furent rompus. C'est alors que Jésus dit : «Suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes» ; alors aussi, laissant là leurs barques et leurs filets, ils le suivirent (3).
Mais le Seigneur Jésus vient de nous donner, après sa résurrection, le spectacle d'une autre pêche, bien différente de cette première. Au moment de celle-ci, il dit : « Jetez vos filets », mais sans ajouter si c'était du côté droit ou du côté gauche; il dit simplement; « Jetez vos
1. Isaïe, XL, 4. — 2. Matt. IV, 19. — 3. Luc, V, 1-11.
filets.». S'il avait ajouté : à gauche, il n'aurait eu en vue que les méchants; à droite, que les bons. En ne distinguant ici ni la droite ni la gauche, il laisse ce mélange des méchants et des bons dont il est parlé dans un autre passage de l'Evangile; c'est quand le père de famille, après avoir fait préparer un grand festin, envoya chercher les conviés par ses serviteurs qui amenèrent tous ceux qu'ils purent rencontrer, les méchants comme les bons, et que la salle des noces se trouva remplie de convives (1). Ainsi l'Eglise est aujourd'hui livrée aux bons et aux méchants; c'est dans son sein une multitude immense , multitude qui la surcharge par moments et la pousse à deux pas du naufrage. Ne voit-on pas la masse de ceux qui se conduisent mal tourmenter ceux dont la conduite est chrétienne, au point que les sages se croient des insensés quand ils considèrent la vie coupable que mènent les autres, quand surtout ils remarquent que beaucoup de pécheurs sont comblés des biens du siècle et que beaucoup de justes en sont dénués? Ah ! qu'il est à craindre qu'on ne s'abatte alors et qu'on ne fasse naufrage l Qu'il est à craindre, mes très-chers frères, que l'homme réglé ne vienne à dire: A quoi me sert-il de me conduire sagement? Un tel se conduit si mal, et on l'honore plus que moi? A quoi me sert-il de me bien conduire? — Le voilà qui chancelle, je crains. qu'il ne sombre. Pour le retirer des profondeurs où il descend, je vais m'adresser à lui. Toi qui fais le bien, continue à bien faire; ne te lasse pas, ne regarde pas derrière. La vérité est dans cette promesse de ton Seigneur: « Celui qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé (2) ». — Cet autre, dis-tu, fait le mal et n'en est pas moins heureux. — Tu te trompes, il est malheureux, et d'autant plus malheureux qu'il se croit plus heureux. C'est être insensé que de ne connaître point son triste sort. Si tu voyais rire un homme livré aux ardeurs de la fièvre, tu déplorerais sa folie. Tu ne jouis pas encore' de ce qui t'est promis. Cet homme dont tu envies le sort, se repaît et jouit de ce qui est visible et passager; mais il n'a rien apporté, il n'emportera rien avec lui. Il est entré tout nu dans le monde, il en sortira nu, et de ses fausses joies il tombera dans de réelles douleurs. Pour toi, tu n'as point reçu encore ce
1. Matt. XXII, 8, 10. — 2. Matt. XXIV, 13.
306
qui t'est promis. Continue, pour y arriver; persévère, pour ne pas te frustrer toi-même en lâchant pied, car Dieu ne saurait te tromper. Ces deux mots, pour préserver le navire du naufrage.
Mais voici un danger plus affreux dont on est menacé durant cette pêche, c'est la rupture des filets. Hélas ! ils sont rompus ; des hérésies se sont formées. Les schismes sont-ils autre chose que des ruptures ? Il faut durant cette première pêche souffrir et patienter, sans se laisser aller au dégoût et à l'abattement, quoiqu'il soit écrit : « La défaillance s'est emparée de moi, à la vue des pécheurs qui abandonnent votre loi (1) ». Que de petites barques se plaignent d'être pressées sous le poids de la multitude ! C'est comme le grand vaisseau qui crie: « La défaillance s'est emparée de moi, à la vue des pécheurs qui abandonnent votre loi ». Ah ! si tu te sens trop chargé, prends garde toujours de te laisser engloutir. Il faut pour le moment tolérer les méchants et non point s'en séparer. Je célèbre la miséricorde et la justice du Seigneur (2). Ainsi la miséricorde se prodigue d'abord, puis s'exerce la justice. C'est à l'époque du jugement qu'aura lieu la séparation. Aujourd'hui donc, que le bon m'écoute et devienne meilleur, que le méchant m'écoute aussi pour devenir bon, car nous sommes encore au temps de la pénitence et non au moment où se rend la sentence.
Quittons cette pêche dont les joies sont mêlées de larmes : elle a des joies, car on y recueille les bons ; des larmes, car il est pénible d'avoir à souffrir les méchants.
3. Dirigeons notre coeur du côté de cette autre pêche qui est la dernière ; là respirons, consolons-nous. Si elle a eu lieu après la résurrection du Seigneur, c'est qu'elle figure l'état de l'Eglise après la résurrection générale.
Ici encore on parle aux disciples ; c'est le Seigneur qui leur adresse la parole comme au moment de la première pêche ; mais si pour la première il les a invités seulement à jeter leurs filets, il dit aujourd'hui de quel côté ils les doivent jeter, du côté droit de la barque. Aussi prennent-ils ces élus qui occuperont la droite et pour qui il a été dit : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume (3) ». Ils
1. Ps. CXVIII, 53. — 2. Ps. C, 1. — 3. Matt. XXV, 34.
jettent donc et ils prennent. A la première pêche le nombre n'est pas arrêté ; il est parlé seulement d'une grande multitude, mais, sans que le nombre soit précisé. Combien, hélas ! qui ne sont pas aujourd'hui compris dans le nombre, c'est-à-dire qui viennent, qui entrent, qui s'entassent dans les églises ! Ils remplissent les théâtres et ils remplissent nos temples; ils dépassent le nombre, ils ne sont pas compris dans ce nombre à qui est réservée la vie éternelle, à moins toutefois qu'ils ne changent durant cette vie. Mais tous changent-ils? Tous les bons mêmes ne persévèrent pas. Aussi est-il dit à ceux-ci : « Celui qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé » ; et à ceux qui sont méchants encore : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais son retour et sa vie (1) ». Le motif donc pour lequel à la première pêche le nombre n'est pas fixé, c'est que beaucoup le dépassent ; aussi est-il écrit dans un psaume : « J'ai annoncé, j'ai parlé, et ils ont excédé le nombre (2) ». Aujourd'hui qu'on jette à droite, le nombre n'est pas surpassé; on retire cent cinquante et tous grands pois. sons; de plus, il est dit : « Quoiqu'ils fussent a en si grand nombre, le filet ne se rompu point ». Ah ! c'est qu'alors ce sera une Eglise de saints ; il n'y aura plus ni divisions ni ruptures causées par les hérétiques; ce sera la paix et l'union parfaite. Pas un de moins, pas un de plus, mais le nombre exact.
Ne sera-t-on pas en trop petit nombre, si l'on n'est que cent cinquante-trois? Dieu nous préserve de croire qu'il n'y en ait que si peu parmi vous; à combien plus forte raison dans toute l'Eglise ! Le même Evangéliste, saint Jean, nous dit dans son Apocalypse qu'il vit une telle multitude de saints et de bienheureux dans l'éternité, que personne ne pouvait les compter. C'est ce qui est écrit en propres termes (3). Tous néanmoins sont compris dans ce nombre, dans ce nombre de cent cinquante trois. Je veux même le diminuer encore, avoir moins de cent cinquante-trois. Ces cent cinquante-trois ne sont que dix-sept. Pourquoi dix ? Pourquoi sept ?
Dix, à cause de la loi ; sept, à cause du Saint-Esprit, car ce nombre de sept lui est consacré en raison de la perfection à laquelle nous élèvent ses dons divins. « Sur lui, dit le prophète Isaïe, reposera l'Esprit-Saint ». Et
1. Ezéch. XXXIII, 11. — 2. Ps. XXXIX, 6. — 3. Apoc. VII, 9.
307
après ces mots il énumère les sept vertus suivantes: « L'Esprit de sagesse et d'intelligence, d'Esprit de conseil et de force » ; en voilà quatre ; « l'Esprit de science et de piété, l'Esprit de crainte du Seigneur (1) ». Il commence par la sagesse et finit par la crainte; il descend ainsi de ce qu'il y a de plus haut, la sagesse, ace qu'il y a de moins élevé, la crainte ; car pour monter de ce qu'il y a de moins élevé à ce qu'il y a de plus haut, il faut aller de la crainte à la sagesse, « la crainte du Seigneur étant le commencement de la sagesse (2) ». Tel est le grand don de Dieu ; telles sont les sept opérations que l'Esprit-Saint produit dans les bien-aimés du Seigneur, pour donner en eux quelque force à la loi. Sans l'Esprit-Saint eu effet, que peut la loi ? Faire des prévaricateurs. Aussi est-il écrit : « La lettre tue ». Elle commande et n'agit pas. Elle ne tuait point avant le commandement, et si aux yeux de la Providence on était pécheur, on n'était point prévaricateur. Maintenant on te commande d'agir, et tu n'agis pas; on te le défend, et tu agis ; voilà la lettre qui tue.
Or la loi comprend dix préceptes. Le premier adonne d'adorer Dieu, de n'adorer que lui et de ne faire pas d'idole. Voici le second : « Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu ». Le troisième : « Observe le jour du sabbat » ; mais spirituellement et non pas charnellement comme font les Juifs. Ces trois préceptes ont rapport à l'amour de Dieu. Mais, est-il dit : « C'est à ces deux préceptes », l'amour de Dieu et l'amour du prochain , « que se rattache toute la loi avec les prophètes (3) ». Donc, après avoir entendu ce qui concerne l'amour de Dieu, savoir l'unité, la vérité, le repos, considère ce qui est relatif à l'amour du prochain. « Honore ton père et ta
1. Isaïe, XI, 2, 3. — 2. Ps. CX, 10. — 3. Matt. XXII, 37-40,
mère », voilà le quatrième précepte. « Tu ne commettras point d'adultère » , voilà le cinquième. « Tu ne feras point d'homicide » , voilà le sixième. « Tu ne feras point de faux témoignage » , voilà le huitième. « Tu ne déroberas point » , voilà le septième. « Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain », voilà le neuvième. « Tu ne convoiteras point son épouse », voilà le dixième (1). En disant : « Tu ne convoiteras pas », Dieu frappe au vif, il touche à l'intérieur; car la concupiscence est active en nous. Voilà donc cette loi en dix préceptes. Que sert de la connaître, si tu ne l'observes pas ? Tu deviens prévaricateur. Or, pour l'observer tu as besoin de secours. Secours de qui ? Secours de l'Esprit-Saint. Si donc « la lettre tue, c'est l'Esprit qui vivifie (2) ».
A dix maintenant ajoute sept, voilà dix-sept; et ce nombre comprend toute la multitude des âmes parfaites. J'ai tellement l'habitude de vous redire comment ce nombre de dix-sept s'élève jusqu'à celui de cent cinquante-trois, que plusieurs me devancent. C'est pourtant un discours que je vous dois chaque année. D'ailleurs beaucoup ont oublié mon explication; beaucoup même ne l'ont pas entendue. Vous qui l'avez entendue sans l'avoir oubliée, souffrez patiemment que je la rappelle ou que je l'apprenne aux autres. Quand deux hommes voyagent ensemble, l'un marchant plus vite et l'autre plus lentement, c'est du premier qu'il dépend de ne laisser pas son compagnon en route. On ne perd rien d'entendre ce qu'on savait déjà, et en ne perdant rien on doit même être heureux que d'autres l'apprennent. Eh bien ! additionne depuis un jusqu'à dix-sept, sans omettre aucun des nombres intermédiaires, tu trouveras cent cinquante-trois. Qu'attendez-vous encore ? Faites votre calcul.
1. Exod. XX, 1-17. — 2. II Cor. III, 6.
ANALYSE. — Dans la pêche miraculeuse que fit faire le Sauveur à ses Apôtres avant sa résurrection, on voit les méchants mêlés aux bons, les barques presque coulées à fond et les filets rompus ; autant de caractères de l'Eglise actuelle. Dans la pêche miraculeuse qui suivit la résurrection et qui désigne l'Eglise triomphante, on ne voit aucun de ces caractères. Les bons séparés des méchants, on aborde heureusement au rivage, il n'y a ni schismes ni hérésies pour rompre les filets. S'il est dit de plus que les poissons pris sont tous grands, c'est que tous les élus le sont aussi. S'il est dit encore qu'ils sont au nombre de cent cinquante-trois, c'est que ce nombre est le produit de tous les nombres inférieurs additionnés jusqu'au nombre dix-sept inclusivement, et que le nombre dix-sept rappelle les dix commandements pratiqués par les justes avec l'assistance des sept dons du Saint-Esprit. Afin donc d'être un jour comptés parmi les élus, réconcilions-nous au plus tôt avec notre ennemi, la parole de Dieu.
1. Quand notre Libérateur pêche, c'est pour nous délivrer. Or, nous remarquons dans le saint Evangile qu'il a pêché deux fois, c'est-à-dire que deux fois il a fait jeter les filets : la première fois, quand il choisit ses disciples, et cette seconde fois, lorsqu'il fut ressuscité d'entre les morts. La première pêche était l'emblème de l'état actuel de l'Eglise ; et la seconde, celle qui suivit la résurrection du Seigneur, la représente telle qu'elle sera à la fin des siècles.
Dans la première pêche, en effet, il commanda bien de jeter les filets, mais sans dire de quel côté; il ordonna simplement de les jeter. Les disciples les lancèrent; il n'est pas dit si ce fut à droite, il n'est pas dit non plus si ce fut à gauche. Les poissons désignant ici des hommes: si on avait jeté à droite, c'eût été ne prendre que les bons; et à gauche, on n'eût pris que les mauvais. Mais les bons devaient être dans l'Eglise mêlés aux méchants ; aussi jeta-t-on au hasard les filets pour tirer des poissons qui signifieraient le mélange des méchants et des bons. Il est encore dit de cette pêche qu'on y fit une telle capture qu'on en remplit deux barques qui coulaient à fond, c'est-à-dire qui étaient chargées jusqu'à s'engloutir (2) ; jusqu'à s'engloutir, car elles ne s'engloutirent pas réellement, mais elles y furent exposées. D'où venait ce danger ? De la multitude même des poissons,
1. Jean, XXI, 1-14. — 2. Luc, V, 1-7.
symbole frappant du péril que devait taire courir à la discipline chrétienne le grand nombre que l'Eglise avait à rassembler dans son sein. Il est dit encore que dans cette même pêche les filets se rompirent à cause de la quantité trop considérable dés poissons. Qu'annonçait cette rupture, sinon les schismes qui devaient se former ?
Ainsi donc cette pêche mystérieuse reps. sente trois choses : le mélange des bons et des méchants, l'accablement produit parla foule, l'éloignement des hérétiques. Le mélange des bons et des méchants, car ce ne fut ni à droite ni a gauche qu'on jeta les filets; l’accablement produit par la multitude, car on prit tant de poissons que les barques enfonçaient; enfin les divisions causées par les hérétiques, car les filets se rompirent sous le poids de la capture.
2. Considérez maintenant cette autre pêché dont on vient de nous lire l'histoire. Si elle eut lieu après la résurrection du Seigneur, c'est pour nous faire connaître ce que sera l'Eglise après notre résurrection. « Jetez le filet du côté droit », dit le Sauveur. C'est ainsi que ne seront pas confondus avec les autres ceux qui paraîtront à la droite. Vous n'avez pas oublié que le Fils de Dieu nous i donné l'assurance qu'il viendrait avec anges; que toutes les nations se rassembleront devant lui; qu'il les séparera, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs; qu'il places les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. Aux brebis il dira ensuite : « Venez, recevez (309) le royaume » ; et aux boucs : « Allez au feu éternel (1). —Jetez à droite », signifie donc le voici ressuscité et je veux donner une image de ce que sera l'Eglise à la résurrection des morts. « Jetez à droite ». On jeta, à droite les filets, et on ne pouvait les retirer, tant ils étaient chargés de poissons !
Ici donc encore il y en a un grand nombre, mais ce nombre est déterminé ; il est dit de plus que ces poissons nombreux sont tous de grands poissons ; tandis qu'à la première pêche le nombre est indéterminé. C'est qu'aujourd'hui, avant la résurrection et la séparation des bons et des méchants, s'accomplit cette prédiction d'un prophète : « J'ai annoncé et j'ai parlé ». — « J'ai annoncé et j'ai parlé ? » qu'est-ce à dire ? J'ai jeté les filets. Et puis ? « Ils se sont élevés au-dessus du nombre (2) » . Il y a un nombre fixé, ils l'ont dépassé. Ce nombre est celui des saints qui : doivent régner avec le Christ. Ce qui dépasse ce nombre, ce sont ceux qui peuvent entrer aujourd'hui dans l’Eglise, sans pouvoir entrer dans le royaume des cieux.
Voilà pourquoi je vous adjure de vous arracher à ce siècle pervers ; voilà pourquoi je vous presse, vous qui aspirez à vivre, de n'imiter pas les mauvais chrétiens. Ne dites donc pas: Pourquoi me le défendre ? Un tel n'est-il Ma fidèle; et pourtant il s'enivre ? Pourquoi me le défendre ? Un tel n'est-il pas fidèle, il a pourtant des concubines ? Pourquoi me le défendre? Un tel n'est-il pas fidèle, et pourtant il trompe chaque jour ? Pourquoi me le défendre ? Un tel n'est-il pas fidèle, et pourtant il consulte les astrologues ? Voulez-vous maintenant être de bons grains ? Vous ferez alors partie du monceau de froment. Voulez-vous n'être que de la paille ? Vous serez en tas aussi, mais pour être livrés à un immense incendie.
3. Voyons la suite. « On amena les filets jusqu'au rivage » ; Pierre même les tira sur la rive :vous l'avez remarqué durant la lecture de l'Evangile. Qu'est-ce que le rivage, sinon la limite de la mer? Mais, dans cette limite de la mer, vois la fin du siècle. Or, à la première pèche, les filets ne furent pas traînés jusqu'au rivage: on. versa dans les barques les poissons qu'on venait de prendre. Aujourd'hui, au contraire, on les tire jusqu'à la rive. Espère la fin
1. Matt. XXV, 31-41. — 2. Ps. XXXIX, 6.
du monde. Elle viendra, pour le bonheur de ceux qui sont à droite, pour le malheur de ceux qui sont à gauche.
Quel est le nombre des poissons ? « Ils tirèrent les filets, qui renfermaient cent cinquante-trois poissons ». L'Evangéliste fait ici une remarque importante. « Et quoiqu'il y en eût tant », de si grands, « le filet ne se rompit point ». Là aussi les élus seront grands, et il n'y aura point d'hérésies; ce qui fait même qu'il n'y en aura point, c'est que tous seront grands. Que faut-il pour être grand ? Lis les paroles mêmes du Seigneur dans l'Evangile, et tu le sauras ; car il dit quelque part : « Je ne suis pas venu abréger la loi ni les prophètes, mais les compléter. En vérité, je vous le déclare : Celui qui violera un seul de ces moindres commandements et qui enseignera ainsi », qui violera en se conduisant mal, et qui enseignera en excitant même à faire le bien, « celui-là sera appelé très-petit dans le royaume des cieux (1) ».
Que faut-il entendre ici par le royaume des cieux? L'Eglise que nous voyons, car elle aussi se nomme le royaume des cieux. Si elle ne portait pas ce nom, maintenant qu'elle recueille les bons et les méchants, le Seigneur lui-même ne dirait pas dans une de ses paraboles : « Le royaume des cieux est semblable à un rets qu'on jette dans la mer et qui réunit toutes sortes de poissons » . Ensuite ? « Le royaume des cieux est semblable à un rets qu'on jette dans la mer ». Rets ou filets, c'est tout un. « Et qui réunit toutes sortes de poissons ». Ensuite? On le traîne jusqu'au rivage; le Seigneur le dit expressément dans la parabole ; et après l'avoir traîné jusque-là , les pêcheurs s'asseoient, « choisissent les bons, les mettent dans des vases, et jettent les mauvais dehors». Le Seigneur s'explique ensuite.
« Ainsi en sera-t-il à 1a consommation du siècle, dit-il » ; n'est-ce point là le rivage ? « Les anges viendront, ils sépareront les méchants du milieu des justes et les jetteront dans la fournaise embrasée; là sera le pleur et le grincement de dents (2) ». L'Eglise n'en est pas moins appelée le royaume des cieux. On voit nager ensemble dans la mer de bons et de mauvais poissons ; il en est ainsi dans ce royaume des cieux qu'on appelle l'Eglise actuelle; on y traite de très-petit celui qui enseigne
1. Matt. V, 17-19. — 2. Matt. XIII, 47-50.
310
le bien et qui fait le mal, car lui aussi en fait partie. Il n'en est pas séparé, il est réellement dans ce royaume des cieux qui n'est autre que l'Eglise avec sa situation présente. Il enseigne le bien, il fait le mal; on a besoin de lui; c'est un mercenaire. « En vérité je vous le déclare, dit le Sauveur, ceux-là ont reçu leur récompense (1)». Ils sont utiles en quelque chose, néanmoins, sans quoi le Seigneur en parlant de ces hommes qui enseignent le bien et qui font le mal, ne dirait pas à son peuple : « Les Scribes et les Pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse; faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font ». Pourquoi ? « Parce qu'ils disent et ne font pas (1) ».
4. Que votre charité maintenant redouble d'attention , je veux expliquer ce que désignent ces grands poissons. « Quiconque violera, est-il dit, l'un de ces moindres préceptes, sera appelé très-petit dans le royaume des cieux ». Il y sera donc, mais très-petit. « Au contraire, quiconque les pratiquera et les enseignera, sera appelé grand dans le royaume des cieux ». Voilà ces grands poissons qu'on a pris du côté droit. « Quiconque pratiquera et enseignera » ; pratiquera le bien, enseignera le bien, ne mettra pas sa vie en contradiction avec ses paroles, ne fera pas de son langage fidèle un témoin de sa vie mauvaise ; donc « quiconque agira et instruira de cette manière, sera surnommé grand dans le royaume des cieux. Or, poursuit le Seigneur, si votre justice ne l'emporte sur celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux (2)». Dans quel sens prends-tu ici le royaume des cieux ? dans le sens de ces paroles : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume (4). — Si votre justice ne l'emporte sur celle des Scribes et des Pharisiens ». Qu'est-ce à dire, « sur celle des a Scribes et des Pharisiens ? » Songe à ces Pharisiens et à ces Scribes qui occupent la chaire de Moïse, et à qui s'adressent ces mots : « Faites ce qu'ils disent, et gardez-vous de faire ce qu'ils font; car ils disent et ne font pas ». Ainsi la justice des Pharisiens consiste à dire sans faire. Que votre justice l'emporte donc sur celle des Scribes et des Pharisiens, en disant bien et en faisant bien aussi.
5. Est-il encore besoin de répéter les mêmes choses sur le nombre des cent cinquante-trois
1 Matt. VI, 2. — 2. Ib. XXIII, 2, 3. — 3. Ib. V, 20. — 4. Ib. XXV, 34.
poissons ? Vous connaissez cela. Ce nombre est formé de dix-sept. Commence par un et additionne tous les nombres qui vont depuis un jusqu'à dix-sept ; ainsi compte : Un et deux, trois, et trois, six, et quatre, dix; ainsi jusqu'à dix-sept, et tu obtiens cent cinquante-trois.
Maintenant donc il ne nous reste plus qu'à savoir ce que signifie dix-sept, le nombre qui sert à former celui de cent cinquante-trois. Que signifie dix-sept? Voici d'abord dix dans la loi ; or les dix préceptes de la loi, ou le Décalogue, ont d'abord été écrits sur des tables par le doigt de Dieu. Si la loi te montre dix, l'Esprit-Saint révèle en toi l'idée de sept; car ce nombre est consacré au Saint-Esprit. Aussi la loi ne parle de sanctification qu'au septième jour. Dieu a fait la lumière, il n'est pas dit qu'il l'ait sanctifiée ; il a fait le firmament, il n'est pas dit qu'il l'ait sanctifié; il a séparé la mer de la terre et a commandé à la terre de pousser des plantes, il n'est pas dit qu'il l'ait sanctifiée ; il a fait la lune et les astres, il n'est pas dit qu'il les ait sanctifiés; il a commandé à des animaux de sortir des eaux pour nager et pour voler, il n'est pas dit qu'il les ait sanctifiés; il a fait sortir de terre les quadrupèdes et tous les reptiles, il n'est pas dit qu'il les ait sanctifiés ; enfin il a fait l'homme, il n'est pas dit qu'il l'ait sanctifié. Nous voici au septième jour, où Dieu s'est reposé : c'est ce jour qu'il a sanctifié (1). Ce repos du Seigneur était l'emblème de notre repos, et nous serons pleinement sanctifiés lorsque nous nous reposerons éternellement avec lui. Pourquoi Dieu se reposerait-il? Ses oeuvres ne l'ont point fatigué. Toi-même, si tu n'as qu'une parole à dire, te fatigues-tu? Tu n'as pas même à faire le moindre mouvement, s'il te suffit de commander pour qu'à l'instant s'exécute ta volonté. Et quand, pour tout faire, Dieu n'a dit que peu de mots, il aurait tout à coup perdu ses forces?
6. Ainsi donc que le nombre dix te rappelle la loi, et le nombre sept, le Saint-Esprit. Puis à la loi ajoute l'Esprit-Saint; car en vain tu recevrais la loi; si tu ne reçois point le secours du Saint-Esprit, tu n'accompliras point cette loi que tu lis, tu n'en exécuteras point les ordonnances, tu deviendras même prévaricateur. Que l'Esprit-Saint te vienne en aide, tu la pratiqueras; et sans lui, c'est la lettre qui
1. Gen. II, 3.
te tue. Pourquoi? Parce qu'elle ne fera de toi qu'un prévaricateur, sans que tu puisses t'excuser sous prétexte d'ignorance, puisque tu as reçu la loi. Or , incapable d'être excusé pour cause d'ignorance, puisque tu as reçu la loi, tu es perdu si l'Esprit-Saint ne vient à ton aide. Que dit en effet l'Apôtre saint Paul? « La lettre tue, mais l'Esprit vivifie (1) ». Comment l'Esprit vivifie-t-il? En faisant accomplir la lettre, pour que la lettre ne tue pas. Les saints sont ceux qui accomplissent la loi de Dieu avec le secours de Dieu. La loi peut commander, elle ne saurait aider. Qu'à la loi vienne s'adjoindre l'Esprit-Saint pour aider; on accomplit alors-la volonté de Dieu avec joie, avec plaisir. Beaucoup, il est vrai, accomplissent cette loi par crainte ; mais en l'accomplissant ainsi avec crainte du châtiment, ils aimeraient mieux n'avoir pas à craindre; tandis que ceux qui l'accomplissent par amour pour la justice, trouvent en elle de la joie, puisqu'elle n'est pas leur ennemie.
7. Aussi le Seigneur dit-il : « Accorde-toi au plus tôt avec ton adversaire, pendant que tu voyages avec lui (2) » . Quel est cet adversaire? Le texte de la loi. Et le voyage? Cette
1. II Cor. III, 6. — 2. Matt. V, 25.
vie. Comment ce texte est-il ton adversaire? C'est qu'on y lit : « Tu ne commettras point d'adultère », et tu voudrais en commettre : « Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain », et tu voudrais ravir ce qui appartient à autrui : « Honore ton père et ta mère u, et tu es outrageux envers tes parents : « Ne fais point de faux témoignage (1) », et tu ne cesses de mentir. Or, tu vois bien que ce texte est devenu ton adversaire, puisque tu fais le contraire de ce qu'il dit. Tu as là un adversaire redoutable, ne le laisse pas entrer avec toi dans la demeure mystérieuse; arrange-toi, pendant que tous deux vous êtes encore en chemin. Dieu est prêt à vous mettre d'accord. Comment vous mettra-t-il d'accord ? En te pardonnant tes péchés et en t'inspirant, pour faire le bien, l'amour de la justice.
Or, quand avec l'assistance de l'Esprit-Saint tu auras fait ainsi la paix avec ton adversaire, c'est-à-dire avec les dix préceptes de la loi, tu auras en toi le nombre dix-sept; ce nombre, une fois en toi, se développera jusqu'à celui de cent cinquante-trois. Ainsi tu seras à la droite pour être couronné, et non plus à la gauche pour être condamné.
1. Exod. XX, 1-17.
312
ANALYSE. — Le Seigneur a voulu nous enseigner par ses actions aussi bien que par ses paroles. Aussi des deux pêches miraculeuses qu'il fit faire à ses disciples, l'une avant, l'autre après sa résurrection, la première désigne l'Église militante, où les bons sont mêlés aux méchants, où les Juifs et les Gentils, figurés par les deux barques, ont été secoués si violemment et sur le point de descendre dans l'abîme tant de fois; car il y aura toujours dans l'Église ces méchants que le Seigneur désigne encore par la paille mêlée au bon grain. La seconde pêche, celle qui suivit la résurrection, désigne l'Eglise triomphante, où ne seront admis que les bons. Le nombre même des cent cinquante-trois poissons, qui furent pris alors, rappelle cette vérité. Dans ce nombre en effet le nombre trois paraît destiné à indiquer qu'il faut diviser cent cinquante par trois. On obtiendra ainsi cinquante. Que signifie cinquante ? Ne rappellerait-il pas les cinquante jours d'allégresse que nous passons après la fête de Pâques? Il est manifeste que dans l'Écriture le nombre quarante rappelle la vie présente avec ses fatigues et ses privations. A quarante ajoutez le nombre dix, denarium, celui qui indique la récompense assurée aux justes pour la vie éternelle, parce que ce nombre est composé de sept, la créature formée en sept jours, et de trois, la Trinité divine, et vous obtenez cinquante, le symbole de la multitude. Multipliez maintenant cinquante par trois et ajoutez au total le nombre fondamental et sacré de trois, et vous avez cent cinquante-trois. Mais quoique ces cinquante jours du temps pascal figurent le bonheur éternel, gardez-vous en vous livrant à des plaisirs dangereux, d'y trouver votre perte éternelle.
1. C'est sous un grand nombre de formes différentes que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous présente, dans les saintes Écritures, les grandeurs de sa divinité et les oeuvres compatissantes de son humanité ; et s'il a recours habituellement à des figures et à des actions mystérieuses, c'est pour qu'on obtienne en demandant, qu'on trouve en cherchant et qu'en frappant on se fasse ouvrir. Aussi le trait même qu'on vient de lire dans le saint Evangile demande-t-il à être compris avec soin, excitant, quand il l'est, la joie spirituelle dans le coeur. Que votre sainteté examine donc dans quel dessein le Sauveur s'est manifesté à ses disciples de la manière qu'atteste aujourd'hui l'Écriture.
Les disciples étaient allés pêcher, et de toute la nuit ils n'avaient pris absolument rien. Au matin le Seigneur leur apparut sur le rivage et leur demanda s'ils n'avaient rien à manger. Non, répondirent-ils. « Jetez les filets à droite, reprit le Sauveur, et vous trouverez ». Il était venu comme pour acheter; mais que ne leur donne-t-il pas tout gratuitement ! il puisait dans la mer comme dans l'oeuvre de ses mains. Quel miracle ! Les disciples en effet jetèrent leurs filets et prirent une telle quantité de poissons, qu'ils ne pouvaient les retirer.
1. Luc, V, 1-7 ; Jean, XXI, 1-14.
Toutefois, en considérant l'Auteur de ce mi. racle, on n'est point étonné. N'en avait-il pas fait beaucoup déjà et de plus considérables ? Après avoir ressuscité des morts avant sa résurrection, ne pouvait-il, après, faire prendre des poissons? Interrogeons plutôt ce miracle, écoutons le mystère qu'il nous révèle.
Ce n'est point sans motif qu'au lieu de dire simplement : Jetez les filets, le Seigneur dit: « Jetez-les à droite », ni que l'Évangéliste a fait connaître le nombre exact des poissons; remarquez aussi que « les filets ne se rompirent point malgré une quantité si grande ». Ici, en effet, il fait allusion à une autre pêche semblable ordonnée par le Sauveur avant sa passion, quand il choisissait ses Apôtres. Pierre, Jean et Jacques étaient alors ensemble; sur l'ordre du Seigneur, ils jetèrent leurs filets, prirent une quantité innombrable de poissons, et après en avoir empli une barque, ils appelèrent à leur aide la barque voisine, l'emplirent comme la première ; n'oubliez pas que c'était avant la résurrection ; il y avait enfin tant de poissons que les filets se rompirent (1). Pourquoi le nombre ici n'est-il pas exprimé? Pour quoi les filets sont-ils rompus ici, tandis que là ils ne le sont pas? Pourquoi n'est-il pas dit ici qu'il faut jeter à droite, tandis que là il est
1. Luc, V, 17.
313
dit expressément: « Jetez du côté droit? » Non, ce n'est pas sans motifs; le Seigneur n'agissait pas alors comme à l'aventure et sans dessein. Le Christ est le Verbe de Dieu et il instruit les hommes non-seulement par sa parole, mais aussi par ses actes.
2. Nous nous sommes donc proposé d'examiner avec votre charité ce que signifient des circonstances si diverses. Si les filets prirent la première fois une quantité innombrable de poissons, si on en chargea deux vaisseaux, si ces filets se rompirent et s'il ne fut pas commandé de les jeter d'un côté plutôt que de l'autre, c'était pour désigner un mystère qui s'accomplit aujourd'hui. Quant à cet autre mystère, ce n'est pas sans motif que Jésus l’accomplit après sa résurrection, lorsqu'il ne devait plus mourir, mais vivre éternellement, non-seulement dans sa divinité qui ne meurt jamais, mais encore dans sa chair qu'il a daigné immoler pour nous. Non, ce n'est pas en vain que l'un de ces miracles eut lieu avant sa passion et l'autre après sa résurrection; que sans désigner ni la droite ni la gauche, le Seigneur dit la première fois : « Jetez les filets », et la seconde : « Jetez-les à droite » ; que sans précision d'aucun nombre la première fois, il n'est parlé que d'une multitude si prodigieuse que les deux barques coulaient presque à fond, taudis que la seconde, le nombre est déterminé, et que de plus il est dit que c'étaient de grands poissons; que la première fois enfin les filets se rompirent, au lieu que l'Evangéliste a dû dire la seconde : « Et quoiqu'ils fussent si grands, les filets ne furent pas rompus » .
Ne voyons-nous pas, mes frères, que les filets rappellent la parole de Dieu; la mer, ce siècle; et que tous les croyants sont pris dans ces filets mystérieux? Douterait-on que tel fut le sens? Qu'on écoute le Seigneur en personne expliquant dans une parabole ce qu'il vient de faire par ce miracle. «Le royaume des cieux, dit-il, est semblable à un filet jeté dans la mer, qui prend toutes sortes de poissons; et lorsqu'il est plein, on le tire sur le rivage, puis s'asseyant sur le rivage encore, on choisit les bons pour les mettre dans des vases, et on jette les mauvais dehors. Ainsi en sera-t-il à la fin du siècle : Les anges sortiront, ils sépareront les méchants du milieu des justes, et les jetteront dans la fournaise de feu : là sera le pleur et le grincement de dents (1) ». Ainsi désignent la foi ces filets jetés à la mer. Ce siècle d'ailleurs n'est-il pas une mer où les hommes se dévorent comme se dévorent les poissons? N'y a-t-il pour la troubler que de légères tempêtes et des tentations légères? N'y a-t-il que de faibles dangers pour les navigateurs, c'est-à-dire pour ceux qui sont en quête de la patrie céleste sur le bois de la croix? Ainsi l'analogie est évidente.
3. Mais puisque la résurrection du Seigneur est l'emblème de la vie nouvelle dont nous jouirons quand le siècle aura fini son cours, examinons seulement comment la parole de Dieu a été d'abord jetée sur cette mer ou lancée dans ce monde. Oui, elle a été jetée au milieu de ce siècle dont les flots sont si agités, les tempêtes si dangereuses et les naufrages si cruels; elle y a pris des poissons jusqu'à en remplir deux barques.
Que désignent ces deux barques? Deux peuples. Ces deux peuples sont comme deux murailles qui viennent de directions opposées et qui se réunissent dans une même pierre angulaire, le Seigneur Jésus (2). Le peuple juif, en effet, avait des habitudes bien différentes de celles des Gentils, qui ont dû quitter leurs idoles. Les Juifs avaient la circoncision, les Gentils ne l'avaient pas; moeurs opposées d'où sont partis ces peuples pour s'unir dans la pierre angulaire. Ne faut-il pas, du reste, que deux murs n'aient pas la même direction pour former un angle? C'est ainsi que s'accordent dans la personne du Christ les Juifs qu'il a appelés de près , et les Gentils qu'il a conviés de loin. Les Juifs étaient plus rapprochés, puisqu'ils n'adoraient qu'un seul Dieu; mais que n'ont-ils pas fait, une fois qu'ils se sont attachés au Christ? Ils vendirent d'abord tout ce qu'ils avaient et en déposaient le prix aux pieds des Apôtres, qui faisaient distribuer à chacun selon les besoins de chacun (3). Ainsi se débarrassaient-ils du fardeau des. affaires du monde pour suivre plus facilement le Christ; et prenant sur leurs épaules son joug qui est doux, ils se sont attachés à lui comme à la pierre angulaire et ont trouvé en lui la paix qu'ils n'avaient pas auparavant, tout rapprochés qu'ils fussent. Les Gentils aussi sont venus à lui, mais de plus loin, et pourtant une fois réunis à cet angle sacré, ils y ont goûté la même paix.
1. Matt.
XIII, 47-50. — 2. Ephés. II, 11-22. — 3. Act. IV, 31, 35.
314
Ces deux peuples étaient donc symbolisés par les deux barques. Or ces barques furent remplies d'une telle quantité de poissons qu'elles furent sur le point d'être englouties. C'est que parmi les croyants issus du judaïsme il y eut des hommes charnels qui étaient pour l’Eglise une surcharge, qui empêchaient les Apôtres de prêcher l'Evangile aux Gentils et qui répétaient : Le Christ n'est venu que pour les Juifs, et les Gentils doivent se faire circoncire s'ils veulent avoir part à l'Evangile. Voilà pourquoi l'apôtre saint Paul, dont la mission embrassait la Gentilité d'une manière spéciale, fut en butte aux chrétiens sortis du judaïsme, quoiqu'il ne prêchât que la vérité (1) ; car il voulait que, tout en venant de direction contraire, les Gentils s'attachassent à l'angle pour y trouver une paix solide. Mais ces hommes charnels, qui imposaient la circoncision comme un devoir, n'étaient pas du nombre des chrétiens spirituels ; ils ne voyaient pas que le temps des observances charnelles était passé, et que l'éclat jeté par le Messie venu devait en dissiper toutes les ombres. Aussi, en excitant des troubles dans l'Eglise, ils mettaient, par leur multitude, le vaisseau en danger.
4. Considérons aussi l'autre navire; voyons si, parmi les Gentils, il n'y eut pas pour entrer dans l'Eglise une multitude qu'on puisse comparer à la paille laissant voir à peine quelques grains de froment. Combien, hélas ! de ravisseurs ! combien d'hommes adonnés au vin ! combien de diffamateurs ! combien qui fréquentent les théâtres ! ne voit-on pas les théâtres remplis de ceux qui remplissent nos églises ? Ne cherchent-ils pas souvent dans ces églises ce qu'ils cherchent aux théâtres? Souvent encore, si on y traite de vérités ou de devoirs relatifs à la vie spirituelle, ne résistent-ils pas, ne luttent-ils pas en faveur de la chair contre l'Esprit-Saint, comme Etienne reprochait aux Juifs de le faire aussi (2)? Eh ! dans cette ville même, votre sainteté se le rappelle, mes frères, ne savons-nous pas quel danger nous avons couru lorsque Dieu a banni de cette basilique les scènes d'ivresse (3)? Le tumulte. excité par les hommes charnels ne faisait-il pas sombrer notre vaisseau ? La cause de ce péril n'était-elle pas dans cette innombrable quantité de poissons?
1. Gal. IV, 16. — 2. Act. VII, 51. — 3. Voir lett. 22 et 29.
Il est dit aussi de cette première pêche que les filets s'y rompirent. Cette rupture est l'emblème des schismes et des hérésies qui se sont formés. Tous en effet sont enfermés dans les mailles du filet; mais les poissons impatient qui refusent de se laisser servir sur la table du Seigneur , s'engraissent quand ils le peuvent, puis ils brisent le filet et s'échappent. Ce filet immense couvre tout l'univers, on ne le rompt que dans des lieux particuliers. Cet ainsi que les Donatistes l'ont rompu en Afrique, les Ariens en Egypte, les Photiniens en Pannonie, les Cataphrygiens en Phrygie, les Manichéens en Perse. A combien de places se sont faites les ouvertures? Ce qui n'empêche pas toutefois les poissons qui demeurent à parvenir au rivage. Il y en a donc qui y par. viennent; mais sont-ce ceux qui ont rompu les mailles? Tous ceux qui s'échappent sont mauvais; il n'y a que les mauvais pour s'échapper ; il en reste néanmoins de mauvais avec les bons. Autrement le Seigneur dirait-il dans sa parabole que le filet est tiré sur le rivage avec les poissons bons et mauvais qu'il renferme ?
5. L'aire donne lieu, quand on la foule, à une comparaison semblable. Il y a sur l'aire de la paille, il y a aussi du froment; mais en la regardant il est difficile d'y apercevoir autre chose que la paille, il faut examiner avec soin pour distinguer le froment qui s'y trouve mêlé. Or, sur cette aire les vents soufflent de toutes parts; au moment même où on la foule et avant qu'on la soulève, afin de pouvoir en vanner le grain, n'est-elle pas exposée sur vents? Mais en soufflant, par exemple, de ce côté, le vent enlève des pailles ; il les emporte de cet autre côté en soufflant d'ailleurs; de quelque côté qu'il vienne il enlève donc des pailles et les jette soit dans les haies, soit dans les épines, soit n'importe où ; mais il ne saurait emporter le froment, il n'emporte que des pailles. Quand toutefois les vents en soufflant de toutes parts ont emporté ces pailles, ne laissent-ils que le froment sur l'aire? Ils n'enlèvent que de la paille, mais ils en laissent en. tore au milieu du froment. Quand donc sera enlevée toute cette paille? Quand le Seigneur viendra, le van à la main, qu'il nettoiera son aire, serrant le froment dans son grenier et jetant la paille dans un feu inextinguible (1). Je
1. Matt. III, 12.
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prie votre charité d'écouter mieux encore ce que je vais vous dire. Il arrive que parfois après avoir emporté une paille de dessus l'aire, les vents viennent plus tard du côté de la haie où s'était arrêtée cette paille et qu'ils la rejettent sur l'aire. Ainsi, par exemple, tan catholique éprouve quelque affliction, quelque épreuve. Il remarque que les Donatistes peuvent lui venir en aide dans son embarras matériel; ceux-ci lui disent même : On ne te secourra que si tu communiques avec nous. C'est le vent qui souffle, il jette cet homme au milieu des épines. Mais voici pour le même individu un nouvel embarras temporel, il ne peut en sortir qu'au sein de l'Eglise catholique; sans considérer où il est, mais uniquement où il lui sera plus facile de terminer son affaire, et comme si le vent venait aujourd'hui de l'autre côté de la haie, il rentre sur l'aire sacrée du Seigneur.
6. Sachez donc, mes frères, ce que sont ces hommes qui cherchent dans l'Eglise des biens temporels, sans avoir en vue ceux que Dieu promet. Ici effectivement il y a des tentations, des dangers, des difficultés, et c'est seulement après les travaux de cette vie que le Seigneur nous promet l'éternel repos et la compagnie des saints anges. Ceux donc qui ne se proposent pas comme terme ces biens éternels et qui cherchent dans l'Eglise des avantages charnels, ceux-là sont de la paille aussi bien quand ils sont sur l'aire que séparés de l'aire. Ah! ils ne nous inspirent pas grande joie et nous ne leur prodiguons pas de vaines flatteries. Que ne deviennent-ils du froment ? La différence qui distingue la paille proprement dite de ces hommes charnels, c'est que la paille n'a point le libre arbitre donné par Dieu à l'homme. Si donc un homme le veut, après avoir été hier une paille, il devient froment aujourd'hui, comme aujourd'hui il devient paille, s'il tourne le dos à la parole de Dieu. Et de quoi faut-il se préoccuper, sinon de l'état où doit nous trouver le suprême Vanneur ?
7. Maintenant, rues frères, considérez cette Eglise bienheureuse, invisible et grande que figurent les cent cinquante-trois poissons. Nous avons appris, nous connaissons et nous voyons quel est l'état de l'Eglise présente; mais que sera cette autre Eglise ? Nous ne le savons encore que par les prophéties et non par notre expérience. Nous pouvons toutefois nous réjouir de ce qu'elle sera, tout en ne la voyant pas de nos yeux.
Les filets ne furent jetés, la première fois ni à droite ni à gauche, parce qu'ils devaient prendre des méchants et des bons. S'il avait été commander de les lancer à droite, il n'y aurait pas eu de méchants; ni de bons, si t'eût été à gauche. Comme ils devaient envelopper les méchants avec les bons, ils furent jetés au hasard et ils prirent, comme nous l'avons expliqué, des pécheurs et des justes. Pour cette Eglise qui doit habiter la sainte cité de Jérusalem et où tous les coeurs seront à découvert, il n'est pas à craindre que dans son sein entre aucun méchant ; nul ne cachera alors sous le voile d'un corps mortel la noire perfidie d'un coeur corrompu. C'est pour ce motif en effet que le Seigneur, qui vient d'apparaître sur le rivage, commande après sa résurrection et quand il ne doit plus mourir, de jeter les filets du côté droit. Aussi voit-on l'accomplissement de ces paroles de l'Apôtre : « Jusqu'à l'avènement du Seigneur, qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres et manifestera les secrètes pensées du coeur ; et alors chacun recevra de Dieu sa louange (1) » ; alors, quand seront à découvert les consciences maintenant voilées. Là donc il n'y aura que les bons; les méchants seront bannis. Jetés à droite, les filets ne pourront retirer aucun pécheur.
8. Pourquoi le nombre de cent cinquante-trois? N'y aura-t-il pas plus de saints? Mais à tenir compte des martyrs seulement et non pas de tous les fidèles qui sont morts à la suite d'une vie sainte, le total des martyrs exécutés en un seul jour donne des milliers de saints couronnés dans le ciel. Que signifient donc ces cent cinquante-trois poissons ? C'est une question à examiner, sûrement.
Qu'exprime le nombre cinquante? Ce nombre est sans aucun doute un nombre mystérieux, puisqu'en le multipliant par trois on obtient cent cinquante. Pour le nombre trois, il semble ajouté ici afin d'indiquer seulement le multiplicateur qui a formé cent cinquante-trois; il semble dire: Divise cent cinquante par trois. S'il y avait cent cinquante-deux, ce dernier chiffre nous avertirait de diviser par deux pour obtenir soixante-quinze, puisque deux fois soixante-quinze donnent cent
1. I Cor.
IV, 5.
316
cinquante. Le nombre deux inviterait donc à diviser par deux. D'un autre côté, s'il y avait cent cinquante-six, nous devrions partager cent cinquante en six pour obtenir vingt-cinq au quotient. Maintenant donc que nous avons cent cinquante-trois, nous devons diviser par trois le nombre entier, c'est-à-dire cent cinquante. Or, le tiers de ce nombre total est de cinquante. C'est donc sur ce nombre de cinquante que doit porter toute notre attention.
9. Ne seraient-ce pas les cinquante jours que nous célébrons actuellement ? Ce n'est pas sans motif, mes frères, que fidèle à l'antique tradition, l'Eglise chante Alleluia durant ces cent cinquante jours. Alleluia signifie louange à Dieu, et ce mot nous rappelle, pendant le travail, ce que nous ferons durant notre repos. Lors en effet qu'après les fatigues de la vie présente nous serons parvenus à ce repos heureux, nous n'aurons d'autre affaire que celle de louer Dieu, d'autre occupation que de chanter Alleluia. Que veut dire Alleluia ? Louez Dieu. Mais qui peut louer Dieu sans interruption, sinon les anges? Ils ne sont sujets ni à la faim ni à la soif, ni à la maladie ni à la mort. Nous aussi nous avons chanté l'Alleluia ; on l'a ici chanté ce matin et en paraissant parmi vous nous venions de le chanter encore. C'est comme un parfum qui s'exhale de cette patrie des divines louanges et du repos bienheureux pour arriver jusqu'à nous; mais comme le poids de notre mortalité nous accable bientôt ! Nous nous épuisons en chantant et nous cherchons à réparer nos forces; le fardeau de notre corps nous rendrait onéreuses les louanges divines, si nous les chantions longtemps. C'est seulement après cette vie et ses fatigues que de toutes nos forces et sans interruptions nous redirons l'Alleluia.
Que faire donc, mes frères ? Répétons ce chant autant que nous en sommes capables, afin de pouvoir le répéter toujours; et dans cet heureux séjour l’Alleluia sera tout à la fois notre nourriture et notre breuvage, notre repos actif et toute notre joie. Chanter l'Alleluia, c'est louer Dieu. Or, comment louer sans cesse, si on ne jouit sans aucun dégoût? Quelle ne sera donc pas l'énergie de notre âme, l'immortalité et la force de notre corps, pour que l'âme ne se lasse pas de contempler Dieu, et pour que le corps ne s'épuise pas en continuant à le louer ?
10. Pourquoi cinquante jours consacrés à célébrer ce mystère ? Au rapport des Actes des Apôtres, le Seigneur passa quarante jours avec ses disciples après sa résurrection; ces quarante jours écoulés, il monta au ciel, et le dixième jour qui suivit, il envoya l'Esprit-Saint. Quand furent remplis de lui les Apôtres et tous ceux qui s'étaient unis à eux, ils parlèrent diverses langues; et tout en annonçant la parole de Dieu avec une grande confiance, ils firent ces prodiges que nous lisons et que nous croyons de tout notre coeur (1). Le Sauveur passa donc encore quarante jours sur la terre avec ses disciples. Avant sa passion il avait jeûné quarante jours aussi (2). Il n'y a, pour avoir pratiqué ce jeûne de quarante jours, que le Seigneur, Moïse (3) et Elie (4) ; le Seigneur, comme représentant l'Evangile; Moïse, comme représentant la loi; Elie, comme représentant les prophètes; car l'Evangile est appuyé sur le témoignage de la loi et des prophètes (5), Voilà pourquoi, lorsque le Seigneur voulut montrer sa gloire sur la montagne, il était debout entre Moïse et Elie (6). Au milieu d'eue il recevait tous les honneurs; à ses côtés la loi et les prophètes lui rendaient témoignage.
Le nombre quarante désigne ainsi le temps présent, le temps où nous travaillons en ce monde, car la sagesse ne nous y est distribuée que partiellement. Ah ! on la voit autrement; cette sagesse immortelle, en dehors du temps; et dans le temps elle se communique autre. ment. Les patriarches ont paru ici et ils en ont disparu; leur ministère a été passager. Je ne dis pas que leur vie est passagère, car elle dure toujours et ils en jouissent avec Dieu; il n'en est pas moins vrai qu'ils n'ont publié qu'en passant la divine parole, car ils ne parlent plus au milieu de nous, quoiqu'on ait conservé leurs enseignements par écrit et qu'on les lise dans, le temps. Les prophètes également sont venus au temps marqué, puis ils sont partis,, Le Seigneur encore est venu à son heure. Sans doute, sa majesté n'a jamais cessé d'être pré. sente et comme Dieu, présent partout, jamais il ne nous quitte ; toutefois, ainsi que s'exprime l'Evangile ; « il était dans ce monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a point reconnu; il est venu chez lui, et, les siens ne l'ont point reçu (7) ». Comment était-il ici avant d'y venir, sinon parce qu'il y était dans sa nature divine et qu'il y est venu dans
1. Act. I, 11. — 2. Matt. IV, 2. — 3. Exod. XXXIV, 28. — 4. III Rois, XIX, 8. — 5. Rom. III, 21. — 6. Matt. XVII, 2, 3. — 7. Jean, I ,10,11.
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sa nature humaine? Or, s'il est venu avec une nature humaine, c'était pour nous servir partiellement la sagesse. La loi donc l'a distribuée partiellement, partiellement les prophètes, et les livres de l'Evangile partiellement aussi. Mais une fois les temps écoulés, nous verrons telle qu'elle est cette sagesse qui donne pour récompense le denier, le nombre dix; ce nombre où entrent celui de sept, symbole de la création, puisque Dieu a travaillé sept jours et s'est reposé le septième ; puis celui de trois, qui rappelle le Créateur, Père, Fils et Saint-Esprit. C'est que la sagesse parfaite consiste à soumettre pieusement la créature au Créateur, à distinguer le Fondateur de ce qu'il a fondé, l'Artiste de son oeuvre. Confondre l'artiste avec ses oeuvres, c'est ne connaître ni l'art ni l'artiste; tandis que la sagesse parfaite consiste à les distinguer ; et cette sagesse parfaite est le denier même ou le nombre dix. Mais quand elle se communique dans le temps, le nombre quatre étant l'emblème de ce qui est temporel, en le multipliant par le nombre dix, ou le denier, on n'obtient que quarante. De fait, il y a dans l'année quatre saisons, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver. Le temps en général est marqué surtout par quatre changements successifs. L'Ecriture parlé aussi des quatre vents; car l’Evangile qui se publie dans le temps, est répandu aux quatre points cardinaux; l'Eglise catholique n'occupe-t-elle pas également les quatre parties du globe? C'est ainsi que le denier ou le nombre dix parvient à former quarante.
11. Ces jeûnes de quarante jours étaient donc destinés à nous montrer que durant cette vieil faut nous abstenir de l'amour des choses temporelles; voilà bien la leçon donnée par ces jeûnes ininterrompus durant l'espace de quarante jours. Pour ce motif encore le peuple d'Israël fut conduit à travers le désert durant quarante années et avant d'entrer dans la terre promise où il devait établir son empire. Tel est notre état aussi durant cette vie, où nous rencontrons tant de soucis, de craintes et de dangers dans l'épreuve; nous sommes conduits comme à travers le désert par la Providence qui veille sur nous. Mais lorsque nous aurons bien rempli le nombre quarante ; en d'autres termes, lorsque nous aurons vécu saintement sous la conduite de Dieu durant le temps, en accomplissant ses préceptes, nous recevrons pour récompense le denier promis aux fidèles. N'est-ce pas le denier aussi qu'accorda le Seigneur aux ouvriers loués par lui pour travailler à sa vigne? Tous le reçurent, et ceux qu'il y avait conduits dès le matin, et ceux . qu'il y mena soit à midi, soit le soir (1). C'est ainsi que le recevront tous ceux qui se sont montrés fidèles dès le premier âge; ils le recevront, non comme on le reçoit dans le temps ; il sera pour eux cette sagesse qui discerne, à la lumière de l'éternelle contemplation , le Créateur de la créature, pour jouir du Créateur et le louer de ses oeuvres. Voici toutefois un jeune homme qui n'a pas été fidèle dès le début de sa vie, mais qui croit maintenant; lui aussi recevra ce denier. Voici,un vieillard qui se convertit, il semble conduit à la vigne au coucher du soleil et comme à la onzième heure ; lui encore recevra le denier.
Ainsi donc au nombre quarante bien rempli, ajoute ce denier, ce nombre dix, et tu obtiendras cinquante; ce nombre symbolise l'Eglise du ciel où toujours on louera Dieu. De plus, comme c'est au nom de la sainte Trinité que tous ont été appelés à vivre sagement sous le nombre quarante et à recevoir le denier, multiplie cinquante par trois, et tu obtiens cent cinquante. A cent cinquante ajoute encore le nombre qui rappelle la.Trinité, voilà cent cinquante-trois, le nombre précis des poissons pris à droite : mais ce nombre mystérieux comprend d'innombrables milliers de saints. De cette multitude on ne bannira aucun méchant, car il n'y en aura point; les filets ne se rompront pas non plus, attendu qu'ils seront de doux liens pour maintenir l'unité et la paix.
12. C'est assez d'explications, je crois, sur ce profond mystère. Vous savez, donc que notre devoir est de bien travailler durant la quarantaine pour mériter de louer Dieu pendant la cinquantaine. Aussi passons-nous dans le travail, le jeûne et l'abstinence, les quarante jours qui précèdent la veille sacrée, la nuit qui prépare au jour de Pâques (2) ; car ils sont l'emblème du temps présent. Quant aux jours qui suivent la résurrection du Seigneur, ils figurent l'éternelle félicité ; on n'y est pas encore, ces jours la figurent simplement; cette félicité est symbolisée, mais non réalisée; de même qu'on ne crucifie pas le Seigneur quand on célèbre la fête de Pâques, et qu'on représente seulement,
1. Matt. XX, 1-10. — 2. Voir ci-dessus, serm. CCXIX et suiv.
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par cette solennité de chaque année, des événements accomplis; ainsi figure-t-on d'avance ce qui doit être, sans être encore. Voilà pourquoi nous interrompons nos jeûnes durant cette époque, dont les jours mêmes rappellent par leur nombre le repos à venir.
Mais prenez garde, mes frères, de vous laisser aller à l'excès du vin, de vous répandre en quelque sorte vous-mêmes, de vouloir passer ce temps d'une manière charnelle et par conséquent de ne mériter pas de jouir éternellement avec les anges du bonheur dont il est l'indice. Un ami du vin me dira-t-il, si je le réprimande : Tu nous as montré que cette époque de l'année figure l'éternelle joie; tu nous as fait comprendre que les jours où nous sommes nous prédisent le bonheur du ciel et des anges; et je ne dois pas me récréer? — Ah ! si seulement tu te récréais bien et non pas en faisant le mal ! Oui, cette époque t'annonce la joie, mais à la condition que tu sois le temple de Dieu. Que si tu remplis ce temple des impuretés de ta débauche, écoute la voit tonnante de l'Apôtre : « Si quelqu'un profane le temple de Dieu, dit-il, Dieu le perdra (1) ». Gravez-le profondément dans vos coeurs : peu d'intelligence et une bonne conduite valent mieux que beaucoup d'intelligence avec une vie déréglée. La perfection sans doute et le bonheur parfait seraient la réunion d'une intelligence vive et d'une sage conduite :mais dans l'impossibilité d'avoir l'une et l'autre, mieux vaut la conduite sage que la vivacité de l'intelligence. En effet la bonne conduite mérite un accroissement d'intelligence, au lieu qu’en vivant dans le désordre on perdra même ce qu'on sait; car il est écrit : « A celui qui a, on donnera encore; pour celui qui n'a pas, on lui ôtera même ce qu'il semble avoir (2) ».
1. I Cor. III, 17. — 2. Matt. XXV, 29.
ANALYSE. — Saint Pierre ayant eu le malheur de renier son Maître jusqu'à trois fois, Jésus pour lui faire réparer sa faute lui demande une triple protestation d'amour. De plus il lui ordonne de paître son troupeau. Il l'invite enfin à le suivre jusqu'à la mort, en mourant crucifié comme lui, au lieu que saint Jean mourra d'une mort paisible et sans avoir le corps déchiré.
1. L'évangile de l'apôtre Jean, ou plutôt l'évangile selon saint Jean vient de finir avec l'histoire des apparitions du Seigneur à ses disciples après sa résurrection. Le Sauveur donc s'adresse à l'apôtre Pierre, qui l'a renié à la suite de sa présomption; il s'adresse à lui après avoir triomphé de la mort et recouvré la vie, il lui dit : « Simon, fils de Jean », ainsi se nommait Pierre, «m'aimes-tu ? » Pierre répondait ce qu'il sentait dans son coeur. S'il répondait ce qu'il sentait au coeur, pourquoi le Seigneur le questionnait-il, puisqu'à ses yeux ce coeur était ouvert ? Aussi Pierre s'étonnait-il, et il s'entendait avec quelque peine interroger de la sorte par Celui qu'il savait instruit de tout. Une première fois il lui est dit: « M'aimes-tu? » Lui de répondre : « Je vous aime, Seigneur, vous le savez ». Une seconde fois : « M'aimes-tu ? » Et une seconde fois : « Vous connaissez tout, Seigneur, vous savez que je vous aime ». A cette troisième demande : « M'aimes-tu? » Pierre s'attriste. Pourquoi, Pierre, t'attrister de redire jusqu'à trois fois ton amour? As-tu oublié la triple manifestation de ta crainte? Laisse ton Seigneur te questionner; c'est ton médecin, il t'interroge pour te
1. Jean, XXI, 15-25.
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guérir. Ne te laisse pas aller à la peine; attends, redis assez de fois ton amour pour effacer tous tes reniements.
2. Chaque fois cependant, chaque fois, chacune des trois fois qu'il l'interroge et que Pierre proteste de son amour, le Seigneur Jésus lui recommande ses agneaux; il lui dit : « Pais mes agneaux, pais mes brebis ». N'est-ce pas comme s'il lui demandait : Que me rendras-tu pour cet amour que tu me portes? Eh bien ! déploie cet amour même en faveur de mes brebis ! Que me rendras-tu pour cet amour, puisque c'est moi qui te l'ai donné? Voici comment montrer, voici comment exercer cet amour que tu as pour moi : « Pais mes agneaux ».
Maintenant , comment paître ces chers agneaux du Seigneur? Avec quel amour paître des brebis qu'il a rachetées à si haut prix? La suite le montre. Après que Pierre a répondu par trois fois, comme il le devait, qu'il aimait le Seigneur, et après que Jésus lui a confié ses brebis, il lui parle des souffrances qui l'attendent, et il montre ainsi que tous ceux à qui il conte ses brebis doivent les aimer jusqu'à être disposés à mourir pour elles. C'est d'ailleurs ce que dit encore saint Jean dans une épître où il s'exprime ainsi : « De même que île Christ a donné pour nous sa vie, de même devons-nous donner la nôtre pour nos frères (1) ».
3. Avec une présomption superbe , Pierre avait répondu au Seigneur : « Je donnerai ma vie pour vous ». Il n'avait pas encore la force d'accomplir sa promesse. Afin de l'en rendre capable, le Seigneur le remplit donc de charité; voilà pourquoi il lui demande m'aimes-tu? » et pourquoi Pierre répond : « Je vous aime »; il n'y a en effet que la charité qui puisse être fidèle à une semblable promesse. Qu'avais-tu donc, Pierre, quand tu reniais? Que redoutais-tu? Tout ce que tu redoutais, c'était la mort. Mais Celui que tu as vu mort te parle maintenant plein de vie ; ne crains donc plus la mort ; cette ennemie tant redoutée de toi a été vaincue par lui. Il a été suspendu à la croix, attaché avec des clous, il a rendu l'esprit, reçu un coup de lance, puis on l'a mis au tombeau. Voilà ce que tu craignais pour toi en le reniant; tu tremblais d'endurer ce qu'il a enduré, et c'est en redoutant
1. I Jean, III, 16.
la mort que tu as renié la vie. Ouvre les yeux maintenant : N'es-tu pas mort en craignant de mourir?
Oui, il est mort en reniant son Maître, mais en pleurant il est ressuscité. Que lui dit encore le Sauveur? « Suis-moi ». C'est qu'il connaissait combien il avait mûri. Vous vous rappelez ce trait, sans doute, ou plutôt parce que ceux qui l'ont lu se le rappellent, apprenons-le à ceux qui ne l'ont pas lu et rappelons-le à ceux qui l'ont perdu de vue. Pierre donc avait dit : « Je vous suivrai partout où vous irez » ; et le Seigneur lui avait répondu: «Tu ne saurais me suivre maintenant, mais plus tard tu me suivras (1). —Tu ne le peux maintenant » ; tu le promets bien, mais je connais ta force; je vois les pulsations de ton coeur, et je dis à mon malade ce qu'il en est : « Tu ne « saurais maintenant me suivre ». En lui parlant ainsi le Médecin ne voulait pas le désespérer, car il ajouta aussitôt : « Mais plus tard tu me suivras ». Tu guériras et tu me suivras. Aujourd'hui, au contraire, c'est parce qu'il voit ce qui se passe dans son coeur et quel amour il lui a inspiré qu'il lui dit: « Suis-moi ». Je t'avais dit: « Tu ne le saurais maintenant » ; je te dis aujourd'hui : « Suis-moi ».
4. Il s'éleva alors une question que je ne dois pas passer sous silence. Quand le Seigneur eut dit à Pierre : « Suis-moi » , Pierre jeta les yeux sur le disciple que Jésus aimait, sur Jean, l'auteur même de cet Evangile, et il dit à Jésus : « Celui-ci, Seigneur, que deviendra- t-il? » Je sais que vous l'aimez; ne vous suivra-t-il pas comme moi ? Le Seigneur reprit : « Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne: toi, suis-moi ». Le même Evangéliste, celui qui a écrit ce trait et de qui il a été dit : « Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne », rapporte aussitôt, en son nom, que cette parole fit courir parmi les frères le bruit que ce disciple ne mourrait point; et, pour détruire cette opinion, il ajoute: « Or, Jésus ne dit pas qu'il ne mourrait point, il dit seulement : Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne : toi, suis-moi ». C'est ainsi que pour dissiper le bruit qu'il ne mourrait point, Jean lui-même fait cette réflexion, et pour nous ôter cette idée : Ce n'est pas de telle manière, dit-il, que s'est exprimé le Sauveur, mais de telle autre.
1. Jean, XIII, 37, 36.
320
Pourquoi maintenant le Seigneur a-t-il ainsi parlé ? Jean ne l'explique pas; il nous invite donc à frapper pour nous faire ouvrir, s'il est possible.
5. Voici donc, autant que le Seigneur daigne me faire la grâce de le comprendre, de plus avancés comprennent mieux sans doute; voici comment il me semble qu'on peut résoudre cette difficulté. De deux manières, soit en rapportant au martyre de Pierre les paroles du Seigneur, soit en les appliquant à l'Evangile de saint Jean.
En les rapportant au martyre, « Suis-moi », souffre pour moi, souffre ce que j'ai souffert. Le Christ a été crucifié; Pierre l'a été aussi, et comme lui il a ressenti les clous, il a eu le corps déchiré. Jean, au contraire, n'a point souffert cela ; et « je veux qu'il demeure ainsi » signifierait donc : Je veux qu'il s'endorme sans avoir été meurtri ni déchiré, et qu'il m'attende ainsi : « Toi, suis-moi » ; pour toi j'ai répandu mon sang, répands le tien pour moi. Voilà donc un premier sens qu'on peut donner à ces mots : « Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne; toi, suis-moi » ; je ne veux pas qu'il souffre, mais toi.
En les appliquant à l'Evangile de saint Jean, voici l'interprétation qu'on peut leur donner, me semble-t-il : Pierre a parlé du Seigneur dans ses écrits; les autres ont parlé de lui aussi , mais ils considèrent son humanité principalement. Le Seigneur Jésus est Dieu et homme. Qu'est-ce qu'un homme? Une âme et un corps. Et le Christ? Il est par conséquent Verbe, âme et corps. Quelle âme, puisque les bêtes mêmes ont des âmes? Le Christ est le Verbe, une âme raisonnable et un corps; il est tout cela. Il est bien question de sa divinité dans les écrits de Pierre, mais c'est surtout et éminemment dans l'Evangile de saint Jean; c'est lui qui a dit: « Au commencement était le Verbe ». Il s'élève au-dessus des nues, au-dessus des astres, au-dessus des anges, au-dessus de toute créature, il arrive jusqu'au Verbe qui a tout fait. « Au commencement « était lé Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le « Verbe était Dieu; il était en Dieu dès le commencement. Tout a été fait par lui (1) ». Mais qui voit ce Verbe? Qui s'en fait une idée? Qui comprend bien ? Qui même prononce convenablement ces paroles? On les comprendra quand le Christ sera venu. « Je veux que cela reste ainsi jusqu'à ce que je vienne ». J'ai expliqué comme j'ai pu; il peut, lui, parler plus clairement à vos coeurs.
1. Jean, I, 1-3.
ANALYSE. — Dieu veut dans sa bonté que nous commencions par la tristesse pour aboutir à la joie. Or, de quoi nous attrister et de quoi nous réjouir ? I. La tristesse qui ne s'applique pas à l'objet pour lequel elle est faite, est comme le fumier qui lest point à sa place, une saleté. Pour n'être pas une saleté, un poison même, il faut que la tristesse pleure le péché et non pas lei vaines calamités du siècle; et le temps à donner à la tristesse est figuré par les quarante jours qui précèdent la résurrection. — II. Quant à la joie, figurée par les cinquante jours du temps pascal, elle doit être produite en nous par la foi aux divines promesses, non-seulement parce que Dieu est fidèle, mais encore parce que Dieu nu nous doit absolument rien, puisque n'ayant de nous-mêmes que le mal, nous n'avons pu lui rien donner. qui ne vienne de lui. Ah ! louons Dieu avec transports du bonheur immense qu'il nous réserve.
1. Il ressort, mes frères, il ressort de la misère de notre condition et de la miséricorde de Dieu que le temps de la tristesse précède celui de la joie; qu'on se réjouisse d'abord
pour s'attrister ensuite, qu'on travaillé pour ensuite se reposer, qu'on souffre pour ensuite être heureux. C'est ce qui vient, nous le répétons, de la misère de notre condition et de la (321) miséricorde divine ; car ce temps de tristesse, de travail et de misère, est l'oeuvre de nos péchés; tandis que le moment de la joie, du repos et de la félicité. n'est pas le fruit de nos mérites, mais de la grâce du Sauveur. Nous méritons l'un , nous espérons l'autre ; nous méritons le mal, nous espérons le bien, le bien que nous accordera la miséricorde de Celui qui nous a créés.
2. Mais à l'époque de nos souffrances, ou, comme dit l'Ecriture , durant les jours de notre nativité, nous devons savoir de quoi il faut nous attrister. La tristesse est une espèce de fumier. Or, quand le fumier n'est pas à sa place, c'est une saleté, une saleté qui soulève, dans la maison où il est, tandis que bien placé il féconde les champs. Voyez où le divin Agriculteur veut qu'on place le fumier. « Et qui aurai-je pour me réjouir, dit l'Apôtre, sinon celui qui s'attriste à cause de moi (1) ? » Ailleurs encore : « La tristesse qui est selon Dieu, dit-il, produit la pénitence pour un salut sans repentance». Etre triste comme Dieu le demande, c'est s'affliger de ses péchés par esprit de pénitence. Or, cette tristesse causée par l'iniquité produit la justice propre à l'âme. Rougis de ce que tu es, afin de pouvoir être ce que tu n'es pas.
« La tristesse qui est selon Dieu produit la a pénitence pour un salut sans repentance. — «Produit la pénitence pour un salut ». Pour quel salut? «Pour un salut sans repentance ». Sans repentance? Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire qu'il est absolument impossible de se repentir de ce salut. Nous avons mené, hélas! une vie dont nous avons dû nous repentir, une vie à nous en repentir. Mais nous ne saurions arriver à une vie sans repentance, sans nous repentir de notre vie coupable. Trouvera-t-on, mes frères, j'avais commencé à le dire, du fumier dans un tas de blé bien nettoyé? Toutefois, c'est par le moyen du fumier que le blé parvient à cette pureté, à cette beauté qui réjouit l'oeil : ainsi la laideur conduit à la beauté.
3. C'est donc avec raison que le Seigneur parle ainsi, dans l'Evangile, d'un arbre stérile : « Voilà trois ans déjà que je viens chercher du fruit sur cet arbre, et je n'en trouve point; je vais le couper pour qu'il n'embarrasse point mon champ ». Le vigneron intervient,
1. II Cor. II, 2. — 2. Ib. VII, 10.
il intervient quand la hache est déjà levée sur ce tronc ingrat et que déjà elle le touche; il intervient comme Moïse intervint près de Dieu, et il s'écrie : « Ah ! Seigneur, laissez-le cette année encore, je vais creuser autour de lui et y jeter une mesure de fumier, s'il porte ensuite du fruit, tant mieux ! dans le cas contraire, vous le couperez (1) ». Cet arbre désigne le genre humain. Dieu l'a visité à l'époque des patriarches; c'est comme la première année. Il l'a visité à l'époque de la loi et des prophètes; c'est comme la seconde. Avec l'Evangile parait la troisième. L'arbre devrait être abattu déjà; mais un Miséricordieux intercède près d'un Miséricordieux. Celui qui est venu faire miséricorde ne s'est-il pas fait intercesseur? Qu'on le laisse, dit-il, cette année encore; qu'on creuse une fosse autour de lui, symbole d'humilité; qu'on y mette une corbeille de fumier, peut-être donnera-t-il du fruit. Ou plutôt, comme il en donne d'un côté sans en donner de l'autre, le Maître viendra et le coupera en deux. Le coupera en deux ? Pourquoi ? Parce qu'il y a dans le monde des bons et des méchants, et que, mêlés maintenant, ils font en quelque sorte partie du même corps.
4. J'ai donc eu raison de le dire, mes frères, le fumier bien placé produit du fruit, tandis qu'ailleurs il n'est que saleté. Voici un homme triste, je rencontre un homme plongé dans la tristesse; c'est une espèce de fumier. Où est ce fumier? Dis-moi, mon ami, pourquoi es-tu triste ? — J'ai perdu de l'argent. — Lieu sale, fruit nul. Ecoute l'Apôtre: « La tristesse de ce monde produit la mort (2) ». Donc il n'y a pas seulement absence de fruit, il y a encore d'horribles dégâts. Je pourrais en dire autant de tout ce qui inspire les joies du siècle, mais ce serait trop long.
Je vois un autre homme affligé, gémissant et pleurant; c'est beaucoup de fumier. Quelle place occupe-t-il? Tout en le voyant triste et versant des larmes, je remarque de plus qu'il prie. Je ne sais quelle bonne idée il me suggère en priant; je cherche pourtant à savoir encore à quoi s'applique sa tristesse. Et s'il allait, dans sa prière, au milieu de ses gémissements et de ses sanglots, solliciter la mort de son ennemi? Oui, s'il pleure, s'il supplie, s'il prie de la sorte, lieu sale, fruit nul. Il y a
1. Luc, XIII, 6-9. — 2. II Cor. VII, 10.
322
même plus dans nos Ecritures : en demandant la mort de son ennemi, il tombe sous le coup de cette malédiction qui pèse sur Juda : « Que sa prière devienne un crime (1) ! »
J'en aperçois un autre qui gémit, qui pleure, qui prie aussi; il y a du fumier; où est-il? je prête l'oreille à sa prière, je lui entends dire : « Seigneur, prenez pitié de moi, guérissez mon âme, car j'ai péché contre vous (2)». Cet homme déplore son péché; c'est le fumier placé dans le champ, j'ai droit d'espérer. Grâces à Dieu, ce fumier est bien placé, il n'est pas inutile, il produira. Nous voici réellement au moment de nous livrer à une tristesse salutaire, de déplorer notre assujettissement à la mort, la multitude de nos tentations, nos faiblesses coupables, les résistances de nos passions, les luttes de nos convoitises toujours mutinées contre nos inspirations saintes; affligeons-nous de tout cela.
5. Ce temps destiné pour nous à la misère et aux gémissements est figuré par les quarante jours qui précèdent Pâques; comme le temps destiné à la joie qui suivra, au repos, à la félicité, à l'éternelle vie, à ce règne éternel dont nous ne jouissons pas encore, est symbolisé par ces cinquante jours où nous chantons les louanges de Dieu. Deux époques en effet nous sont montrées : l'une qui précède la résurrection du Seigneur, l'autre qui vient après; l'une où nous sommes, l'autre où nous espérons être. L'époque de tristesse que rappellent les jours du Carême est pour nous figurée et actuelle; quant à l'époque de joie, de repos et de règne représentée par ces jours-ci, nous la figurons par le chant de l'Alleluia, mais nous ne possédons point encore l'objet de nos louanges, nous soupirons seulement après l'Alleluia véritable. Que signifie Alleluia ? Louez Dieu. Mais nous ne te possédons point encore pour le. louer; et si dans l'Eglise on multiplie ses louanges après la résurrection du Seigneur, c'est qu'après notre résurrection nous les chanterons sans nous interrompre. La passion du Sauveur rappelle le temps actuel, ce temps où coulent nos pleurs. Eh ! que rappellent en effet ces verges, ces chaînes, ces outrages, ces crachats , cette couronne d'épines, ce vin mêlé de fiel, ce vinaigre au bout d'une éponge, ces insultes, ces opprobres, cette croix enfin, ces membres sacrés qui y
1. Ps. CVIII, 7. — 2. Ps. XL, 5.
sont suspendus, sinon nos jours présents, nos jours de deuil, nos jours de mort, nos jours d'épreuves? Ainsi le temps est laid ; puisse cette laideur être celle du fumier étendu dans la campagne et non laissé dans la maison! Gémissons de nos péchés et non des déceptions de nos vains désirs. Le temps est laid, mais il sera fertile si nous en faisons bon usage. Est-il rien de plus laid qu'un champ couvert de fumier? Il était plus beau avant de recevoir l'engrais; pour devenir fertile, il a dû s'enlaidir. Cette laideur rappelle le temps pré. sent; puisse-t-elle être pour nous une époque de fécondité !
Tournons nos yeux vers le prophète; que dit-il? « Nous l'avons vu ». En quel état? « Sans éclat ni beauté (1) ». Pourquoi? Demande-le à un autre. prophète : « Ils ont compté tous mes os (2) ». Ils les ont comptés pendant qu'il était suspendu à la croix. Quel affreux spectacle que celui d'un crucifié ! Mais cet opprobre conduit ici à la beauté. A quelle beauté? A la beauté de la résurrection. Aussi « est-il le plus beau des enfants des hommes (3) ».
6. Donc, mes frères, louons le Seigneur; louons-le de ce qu'il nous a fait de fidèles promesses, quoique nous n'en ayons point reçu l'accomplissement encore. Estimez-vous peu ces promesses qui font de Dieu notre débiteur? Si ses promesses l'ont rendu notre débiteur, c'est l'effet de sa bonté et non le résultat d'aucune avance de notre part. Que lui avons-nous donné pour qu'il nous doive? Ne vous rappelez-vous point qu'il est dit dans un psaume: « Que rendrai-je au Seigneur? » Ces mots: « Que rendrai-je au Seigneur », dénotent un débiteur et non un créancier qui exige d'être payé. Des avances ont donc été faites; « Que rendrai-je au Seigneur? — Que rendrai-je au Seigneur » ne signifie-t-il pas : Comment m'acquitter envers lui ? Et pour quoi? « Pour tout ce qu'il m'a donné ». Je n'étais pas, il m'a créé ; je me suis perdu, il m'a cherché; en me cherchant, il m'a trouvé; captif, il m'a racheté ; vendu, il m'a délivré, et d'esclave que j'étais il a fait de moi son frère. « Que rendrai-je au Seigneur?» Tu n'as pas de quoi lui rendre. Que lui rendre, dès que tu attends tout de lui ? Mais, un instant ! Que veut-il dire? Pourquoi demande-t-il: « Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu'il
1. Isaïe, LIII, 2. — 2. Ps. XXI, 18. — 3. Ps. XLIV, 3.
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m'a donné? » Il regarde de tous côtés, et il semble avoir trouvé de quoi rendre. Qu'a-t-il donc trouvé? « Je recevrai le calice du salut ». Tu songeais à rendre et tu veux recevoir encore ! Réfléchis, je t'en prie. En voulant recevoir encore, tu augmentes tes dettes, quand les éteindras-tu? Oui, quand les éteindras-tu, si tu ne cesses d'en contracter? Tu ne le pourras jamais, puisque jamais tu n'auras rien qui Devienne de lui.
7. Ainsi donc, ces mots: « Que rendrai-je? » ne rappellent-ils pas que « tout homme est menteur (1) », comme tu le dis toi-même? Prétendre qu'on rendra à, Dieu quoi que ce soit, c'est être menteur, puisque nous devons tout attendre de Dieu, et que sans lui nous n'avons de nous que le péché peut être ; c'est, de plus, parler de son propre fond. L'homme, hélas! ne possède que trop par lui-même; il y a en lui le mensonge, un trésor de mensonges. Qu'il emploie toutes ses forces à mentir, la source du mensonge ne tarit pas en lui : il peut sans l'épuiser feindre et mentir autant qu'il pourra. Pourquoi? Parce que c'est de lui que vient tout ce qui est pour lui sans mérite, il ne l'a point acheté. Mais pour embrasser la vérité et s'y conformer, il lui faut autre chose que lui-même.
Par lui-même Pierre fut menteur. Comment le fut-il? Le Seigneur promettait de souffrir pour nous. « A Dieu ne plaise ! reprit Pierre; que cela ne vous arrive point ! » C'était un homme menteur. Ecoute le Seigneur même : « Tu ne goûtes pas, lui dit-il, ce qui vient de Dieu, mais ce qui vient de l'homme ». Pierre pourtant dit aussi une vérité. Quand ? Quand il s'écria: «Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant». Comment ce menteur pouvait-il exprimer cette vérité? C'est bien un homme qui dit: « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu
1. Ps. CXV, 11-13.
vivant ». En effet, qui a dit cela? Pierre. Qu'était-ce que Pierre? Un homme qui a dit cette vérité. Assurément « tout homme est menteur ». Voilà, voilà bien ce qu'il est dans son langage, voilà bien ce que fait de lui sa langue. Comment « tout homme est-il menteur ? » Ecoute : « Tout homme est menteur » par son propre fond. Comment donc Pierre put-il dire alors la vérité ? Ecoute la Vérité même: «Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas ». D'où lui vient ce bonheur? Est-ce de lui ? Nullement. « Car ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux (1) ».
8. Ainsi donc, mes bien-aimés, louons le Seigneur, louons notre Dieu, répétons Alleluia. Représentons durant tous ces jours le jour qui sera sans fin; donnons une idée du séjour de l'immortalité, de ce que sera le temps de l'immortalité; hâtons notre marche vers l'éternelle demeure. « Heureux ceux qui habitent en votre maison, Seigneur; ils vous loueront durant les siècles des siècles (2) ». Ainsi parle la loi, ainsi parle l'Ecriture, ainsi s'exprime la Vérité. Nous entrerons dans cette maison de Dieu qui est placée au ciel. Là nous louerons Dieu, non pas cinquante jours, mais, comme il est écrit, « durant les siècles des siècles ». Nous verrons, nous aimerons, nous louerons; et ce que nous verrons ne s'évanouira pas, et ce que nous verrons ne nous échappera pas, et ce que nous verrons ne se taira jamais: tout sera éternel, tout sera sans fin. Louons, louons; mais ne louons pas seulement de la voix, louons aussi par nos oeuvres; que nos lèvres bénissent, que notre vie bénisse aussi, mais qu'elle soit animée de la charité qui ne.s'éteint pas.
Tournons-nous avec un coeur pur, etc.
1.
Matt. XVI, 22, 23, 16, 17. — 2. Ps. LXXXIII, 5.
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ANALYSE. — Si pour nous consoler durant les fatigues du voyage nous chantons maintenant les louanges de Dieu, un jour viendra où, dans le ciel, nous n'aurons d'autre occupation que celle-là. En effet le bonheur du ciel est figuré, non par la vie active de Marthe, mais par la vie contemplative de Marie. Or, qu'est-ce que Dieu nous donnera une fois parvenus à cette vie ? Il se montre si bon envers ses ennemis mêmes et les animaux ; que ne donnera-t-il donc pas à ses amis ? Il les fera participer à son propre bonheur, il leur accordera un plein et éternel rassasiement. Aussi Notre-Seigneur disait-il à Marthe qu'on ne doit tendre qu'à cette félicité. Craindrait-on de ne trouver pas dans cette union avec Dieu la satisfaction de tous les désirs que l'on éprouve ? Comme les désirs d'un malade s'évanouissent quand il recouvre la santé, ainsi s'évanouiront dans la pleine santé du ciel toutes les vaines aspirations de la terre.
1. Le Seigneur ayant voulu que nous voyons votre charité pendant qu'on chante l'Alléluia, c'est de l'Alléluia que nous devons vous entretenir. Que je ne sois pas un importun, si je vous rappelle ce que vous connaissez: n'éprouvons-nous pas chaque jour du plaisir à répéter l'Alléluia ? Vous savez effectivement que dans notre langue Alléluia signifie Louez Dieu ; ainsi, en redisant ce mot avec l'accord sur les lèvres et dans le coeur, nous nous excitons mutuellement à louer le Seigneur. Ah ! il est le seul que nous puissions louer avec sécurité, puisqu'il n'y a rien en lui qui puisse nous déplaire. Sans doute, à cette époque où s'accomplit notre pèlerinage, nous chantons l'Alléluia pour nous consoler des fatigues de la route; c'est pour nous le chant du voyageur; mais en traversant nos laborieux sentiers, nous cherchons le repos de la patrie, et là, toute autre occupation cessant, nous n'aurons plus qu'à redire l'Alléluia.
2. C'est le doux lot qu'avait choisi Marie, lorsque dans son loisir elle s'instruisait et bénissait Dieu, tandis que Marthe, sa soeur, s'appliquait à tant de soins. A la vérité, ce qu'elle faisait était nécessaire, mais ne devait pas durer toujours. c'était bon pour la route et non pour la patrie, bon pour le temps du pèlerinage et non pour le temps du séjour. Elle donnait l'hospitalité au Seigneur et à ceux de sa suite; car le Seigneur avait un corps, et dans sa condescendance il voulait avoir faim et soif, comme il avait voulu s'incarner dans osa bonté; dans sa bonté encore il voulait que sa faim et sa soif fussent apaisées par ceux qu'il avait enrichis, et quand il recevait, ce n'était pas par besoin, c'était par bienveillance. Ainsi donc Marthe s'occupait de préparer ce que réclamaient la faim et la soif; elle pourvoyait, avec un pieux empressement, à ce que devaient manger et boire, dans sa maison, les saints et le Saint des saints lui-même (1). C'était là une belle oeuvre, mais une oeuvre passagère. Aura-t-on faim et soif toujours? Dès que nous serons intimement unis à cette pure et parfaite Bonté, nous n'aurons plus besoin d'aucun service; nous serons heureux, ne manquant de rien ; nous posséderons beaucoup, n'ayant rien à chercher. Et qu'aurons-nous, pour ne chercher rien? Je l'ai dit. Vous verrez alors ce que vous croyez maintenant. Mais comment posséderons-nous beaucoup sans avoir rien à chercher, sans manquer de quoi que ce soit? Qu'est-ce donc que nous aurons? Qu'est-ce que Dieu donnera à ceux qui le servent et qui l'adorent, qui croient en lui, qui espèrent en lui et qui l'aiment?
3. Nous voyons combien il donne durant cette vie à ceux mêmes qui se défient, qui se désespèrent, qui s'éloignent de lui et qui le blasphèment; de quels biens ne les comble-t-il pas? Il leur accorde d'abord la santé, bien si doux que nul ne le prend à dégoût jamais. Que manque-t-il au pauvre quand il en jouit? Que servent au riche tous ses trésors quand il ne l'a pas ? C'est de lui, c'est du Seigneur notre
1. Luc, X, 38-42.
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Dieu, du Dieu que nous adorons, du vrai Dieu à qui s'attachent notre foi, notre espérance et notre amour, c'est de lui que vient ce don précieux de la santé. Considérez avec soin que si précieux que soit ce don, il l'accorde aux Gons et aux méchants, à ceux qui le blasphèment et à ceux qui le louent. Pourquoi néanmoins s'en étonner autant? Les uns et les autres, après tout, ne sont-ils pas des hommes? Or, si méchant que soit un homme, il vaut mieux encore que tous les animaux. Eh bien ! aux animaux encore, aux bêtes de somme et aux dragons, aux mouches mêmes et aux vermisseaux Dieu donne la santé ; il la donne à tout ce qu'il a créé.
Ainsi donc, sans parler d'autres bienfaits, et comme nous n'en trouvons point de supérieurs icelui-là, Dieu donne la santé, non-seulement aux hommes, mais aux troupeaux mêmes, comme il est dit dans ces paroles d'un psaume: « Aux hommes et aux animaux, Seigneur, vous rassurerez la santé, en proportion de l'étendue immense de votre miséricorde, ô mon dieu ». Comme vous êtes Dieu, votre bonté ne saurait rester en haut sans descendre en bas; elle va des anges aux derniers et aux plus petits des animaux. En effet la Sagesse atteint avec force d'une extrémité à l'autre, et elle dispose tout avec douceur (1). Or, c'est en disposant ainsi tout avec douceur, qu'elle donne à tous le doux bienfait de la santé.
4. Si Dieu fait à tous, aux bons et aux méchants, aux hommes et aux animaux, ce don si précieux, que ne réserve-t-il pas, mes frères, à ses serviteurs fidèles? Aussi, après avoir dit: « Aux hommes et aux animaux, Seigneur, vous assurerez la santé , d'après l'étendue immense de votre miséricorde », l'écrivain sacré ajoute : « Mais les enfants des hommes (2)». Que signifient ces expressions? Entre les hommes dont il vient de dire: « Aux hommes et aux animaux vous assurerez la santé », et les enfants des hommes, y aurait-il une différence? Les hommes ne sont-ils pas des enfants des hommes, et les enfants des hommes ne sont-ils pas des hommes? Pourquoi ces termes différents? Ne serait-ce pas pour faire entendre que ces hommes sont du parti de l'homme, et que les enfants des hommes sont du parti du Fils de l'homme; oui, que les hommes sont unis à l’homme, et au Fils de l'homme les
1. Sag. VIII, 1.
— 2. Ps. XXXV, 7, 8.
enfants des hommes ? N'y a-t-il pas un homme qui n'est point fils de l'homme ? Le premier homme, en effet, ne doit sa naissance à aucun homme. Eh bien ! qu'avons-nous reçu de cet homme et qu'avons-nous reçu du Fils de l'homme?
Pour rappeler ce que nous devons à l’homme, je cite les termes de l'Apôtre «Par un homme, dit-il, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort; ainsi la mort a passé à tous les hommes, « par celui en qui tous ont péché (1) ». Voilà le breuvage que nous a présenté le premier homme, voilà ce que nous a fait boire notre père, et ce qu'il nous est si difficile de digérer. Si c'est là ce que nous devons à l'homme, que devons-nous au Fils de l'homme? Dieu « n'a pas épargné son propre Fils », est-il dit. S'il « n'a pas épargné son propre Fils, s'il l'a livré pour nous tous, est-il possible qu'il ne nous donne pas toutes choses avec lui (2) » ? Il est dit encore : « De même que par la désobéissance d'un seul homme beaucoup ont été constitués pécheurs, ainsi beaucoup sont constitués justes par l'obéissance d'un seul (3) ». Donc à Adam nous devons le péché, et la justice au Christ; et c'est ainsi que tous les pécheurs sont unis à l'homme, et au Fils de l'homme tous les justes.
Pourquoi maintenant vous étonner que ces pécheurs, que ces impies, que ces injustes, que ces blasphémateurs de Dieu, que ces hommes qui se détournent de lui, qui aiment le siècle, qui prennent parti pour l'iniquité, qui haïssent la vérité, en d'autres termes que ces hommes qui imitent l'homme; pourquoi vous étonner qu'ils jouissent de la santé , quand vous savez qu'il est dit dans le psaume « Aux hommes et aux animaux vous assurerez « la santé, Seigneur? » Ah ! que ces hommes ne soient pas fiers de cette santé temporelle, puisque les animaux l'ont comme eux ! Eh ! pourquoi feu glorifier, mon ami? N'est-ce pas un bien que tu partages avec ton âne, avec ta poule, avec tout autre animal domestique , avec ces passereaux mêmes? N'est-ce pas avec tous ces animaux que t'est commune cette santé du corps?
5. Cherche donc quelle promesse est faite aux enfants des hommes; écoute ce qui suit « Mais les enfants des hommes espéreront à
1. Rom. V, 12. — 2. Ib. VIII, 32. — 3. Ib. V, 19.
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l'ombre de vos ailes ». Ils espéreront tant qu'ils seront voyageurs. « Les enfants des hommes espéreront à l'ombre de vos ailes. — Car c'est en espérance que nous sommes sauvés (1) ». Ce ne sont ni les hommes ni les animaux qui peuvent espérer de la :orle à l'ombre des ailes de Dieu. Or, cette espérance nous allaite en quelque sorte, elle nous nourrit, nous fortifie et nous soulage durant cette vie laborieuse; c'est elle qui nous fait chanter 1'Alleluia. De quelle joie elle est la source? Que ne sera donc pas la réalité? Tu veux le savoir? Ecoute ce qui suit : « Ils seront enivrés de l'abondance de votre maison (2) ». C'est là notre espoir. Nous avons faim et soif, nous avons besoin d'être rassasiés; mais la faim nous suivra durant tout le voyage, dans la patrie seulement nous serons rassasiés. Comment le serons-nous ? « Je serai rassasié lorsque se manifestera votre gloire (3) ». Aujourd'hui est voilée la gloire de notre Dieu, la gloire de notre Christ, et la nôtre est cachée avec la sienne; mais « lorsqu'apparaîtra le Christ, votre vie, vous aussi vous apparaîtrez avec lui dans la gloire (4) ». Ce sera l'Alleluia dans la réalité, au lieu que nous ne l'avons maintenant qu'en espérance. Cette espérance chante maintenant la réalité, l'amour la chante aussi et la chantera plus tard; mais c'est aujourd'hui un amour affamé, tandis que ce sera alors l'amour rassasié. En effet, mes frères, que signifie le mot Alleluia ? Je l'ai déjà fait observer, il signifie Louange à Dieu. Quand aujourd'hui vous entendez ce mot, vous y trouvez plaisir, et le plaisir fait éclater la louange sur vos lèvres. Ah ! si vous aimez tant une goutte d'eau , comment n'aimerez-vous pas la source même? Comme le bien-être corporel vient de l'appétit satisfait, ainsi jaillit la louange quand le coeur est content. Si nous louons ce que nous croyons, comment ne louerons-nous pas quand nous verrons?
Tel est le sort que Marie avait choisi; mais elle donnait seulement une idée de cette vie céleste, elle ne la possédait pas encore.
6. Il y a deux vies: l'une regarde les jouissances de l’esprit et l'autre s'occupe des besoins du corps. Celle-ci est une vie de travail, l'autre une vie de délices. Mais rentre en toi-même, ne cherche pas le plaisir au dehors;
1. Rom. VIII, 24. — 2. Ps. XXXV, 7, 9. — 3. Ps. XVI, 15. — 4. Colos. III, 4.
prends garde aussi de t'enfler d'orgueil et de ne pouvoir entrer par la porte étroite. Considère comment Marie voyait le Seigneur dans son corps et comment, en l'entendant ainsi, elle le voyait en quelque sorte à travers ut voile, ainsi que le disait l'épître aux Hébreux qu'on vient de lire (1). Mais il n'y aura plus de voile quand nous le contemplerons face à face. Marie donc était assise, c'est-à-dire en repos; de plus elle écoutait et louait le Seigneur, tandis que Marthe s'appliquait à des soins nombreux. Le Seigneur lui dit alors : « Marthe, Marthe, tu t'occupes de bien des choses; mais il n'en est qu'une de nécessaire (2) ». Non, il n'y en aura qu'une; les autres ne le seront pas. Mais avant de parvenir à cette uni. que, de combien d'autres n'avons-nous pas besoin maintenant? Que cette unique toute fois nous entraîne, pour que les autres ne nous en séparent pas en nous attirant à elles. L'Apôtre saint Paul disait de cette unique qu'il n'y était point parvenu encore. « Je ne crois pas l'avoir atteinte, dit-il; mais oubliant pour cette unique ce qui est en arrière et m'étendant vers ce qui est en avant ». Il ne se dissipe pas, il s'étend; aussi bien le but unique attire à lui, il ne divise pas; c'est la pluralité qui divise, c'est l'unité qui attire. Pendant combien de temps ce but unique nous attire-t-il? Durant toute notre vie; car une fois que nous l'aurons atteint, il ne nous attirera plus, il nous tiendra. « Oubliant donc, pour ce but unique, ce qui est en arrière et m'étendant vers ce qui est en avant ». Voilà bien l'Apôtre qui s'élance sans se répandre. « Je tends au terme, à la palme que me présente la vocation céleste de Dieu par le Christ Jésus (3) » . Le texte signifie réellement tendance vers le but unique : unum sequor. Nous finirons donc par arriver et par jouir de l'unique nécessaire; mais cet unique sera tout pour nous.
Que disions-nous, mes frères, en commençant cet entretien ? Nous demandions ce que nous posséderons de si précieux pour n'avoir plus aucun besoin; nous voulions connaître ce bien incomparable. Il s'agissait donc de savoir ce que Dieu nous donnera, ce qu'il ne donnera pas aux autres. « Que l'impie disparaisse, pour qu'il ne voie point la gloire de Dieu (4) ». Dieu donc nous donnera sa gloire
1. Héb. X, 20. — 2. Luc, X, 38, 42. —3. Philip. III, 13,14. — 4. Isaïe, XXVI, 10.
327
pour que nous en jouissions; et c'est pour ne pas la contempler que sera emporté l'impie. Dieu sera ainsi tout ce que nous posséderons. Avare, que voulais-tu de lui ? Que demander à Dieu, quand Dieu ne suffit pas ?
7. Ainsi donc nous posséderons Dieu et nous nous contenterons de lui, nous trouverons en lui seul tant de délices que nous ne chercherons rien au delà. C'est de lui que nous jouirons en lui, de lui encore que nous jouirons en nous réciproquement. Eh ! que sommes-nous sans Dieu ? Devons-nous aimer en nous autre chose que Dieu, soit pour l'y adorer, soit pour l'y attirer ? Mais en apprenant que nous serons dépouillés de tout le reste et que nous ne jouirons que de Dieu, l'âme se resserre en quelque sorte, habituée quelle est à trouver des jouissances dans tant d'objets; âme charnelle, âme attachée à la chair, âme enveloppée dans des désirs charnels, âme dont les ailes sont prises à la glu des passions coupables et qui ne peut s'élever vers Dieu, elle se dit : Eh ! qu'aurai-je encore lorsque je ne mangerai ni ne boirai plus, lorsque je serai éloigné de mon épouse? Quelle joie me restera-t-il ? — Ah ! cette sorte de joie vient de la maladie et non de la santé. Dis-moi, n'es-tu pas maintenant quelquefois malade de corps et quelquefois bien portant? Redoublez d'attention, afin que je puisse vous faire comprendre par un exemple une vérité que je ne puis expliquer autrement.
Les malades ont des désirs particuliers; ils soupirent ou après l'eau de telle fontaine, ou après le fruit de tel arbre et ils s'imaginent dans l'ardeur qui les tourmente, combien ils seraient heureux, s'ils étaient guéris, de contenter l'appétit qu'ils éprouvent. La santé revient, plus de ces désirs; ce qu'on convoitait n'inspire plus que dégoût; c'est que le désir n'était excité que par la fièvre. Quelle est pourtant cette santé qui n'empêche pas l'âme d'être convalescente et malade? Qu'est-ce que cette santé dont jouissent ceux qu'on dit se bien porter? Elle servira toutefois à nous instruire.
Cette santé, avons-nous dit, fait disparaître bien des désirs que nourrissaient les malades; de la même manière l'immortalité les anéantit tous, car l'immortalité même sera alors notre santé. Rappelez-vous l'Apôtre, considérez ce qu'il annonce : « Il faut, dit-il, que corruptible ce corps se revête d'incorruptibilité, et que mortel il se revête d'immortalité (1) ». Nous serons alors égaux aux anges. Mais les anges sont-ils malheureux de ne pas manger? Ne sont-ils pas plus heureux pour n'avoir pas cette sorte de besoin? Quel riche sera jamais comparable aux anges? Les anges sont les vrais riches. Qu'appelle-t-on richesses? Les richesses sont des ressources. Or les anges ont d'immenses ressources puisqu'ils ont des facilités immenses. Quand on fait l'éloge d'un riche, on dit de lui : Qu'il est heureux ! c'est un seigneur, c'est un homme riche, c'est un homme puissant. Qu'il est heureux pour aller où il veut ! Combien de montures, d'équipages, de serviteurs, d'esclaves! Ce riche possède tout cela, et sans fatigue il va où il veut. L'ange aussi ne va-t-il pas où il veut, et sans dire : Attèle, arrête, comme ces opulents du siècle qui s'enorgueillissent de pouvoir répéter ces mots? Malheureux que tu es, ce langage est l'indice de ta faiblesse et non de ta puissance.
Nous donc nous n'aurons besoin de rien, et c'est ce qui sera notre bonheur. Nous serons pleinement satisfaits, mais de notre Dieu, et il nous tiendra lieu de tout ce que nous convoitons ici avec tant d'ardeur. Tu soupires après la nourriture? Dieu sera ta nourriture. Après des embrassements charnels? « Mon bonheur est de m'unir à Dieu (2) » . Après des richesses? Comment ne posséderais-tu pas tout, puisque tu jouiras de Celui qui a fait tout? Pour te rassurer enfin par les paroles mêmes de l'Apôtre, c'est lui qui a dit de cette vie que « Dieu y est tout en tous (3) ».
1. I Cor. XV, 53. — 2. Ps. LXXII, 28. — 3. I Cor. XV, 28.
ANALYSE. — Pour bien chanter l'Alleluia, il faut que tout en nous loue Dieu. Donc ce chant ne convient parfaitement qu'au ciel. Ne laissons pas toutefois de le répéter sur la terre : premièrement, parce que Dieu nous y délivre du mal en nous délivrant de nos penchants funestes; secondement, parce qu'il nous rendra un jour notre corps tout purifié et tout transformé; troisièmement enfin, parce qu'en permettant des épreuves il nous aide à en triompher.
1. C'est au Seigneur notre Dieu que je dois d'être présent de corps parmi vous et de chanter l'Alleluia avec votre charité. Alleluia signifiant Louez Dieu, louons le Seigneur, mes frères, louons-le par notre conduite et par nos paroles, par nos sentiments et par nos discours, par notre langage et par notre vie. Dieu ne veut aucun désaccord dans celui qui répète ce chant. Commençons donc par mettre d'accord en nous la langue avec la vie, la conscience avec les lèvres; oui , mettons d'accord nos moeurs avec nos paroles, dans la crainte que nos bonnes paroles ne rendent témoignage contre nos mauvaises moeurs. Oh ! que l'Alleluia sera heureux dans le ciel, où les anges sont le temple de Dieu. Là, que l’accord parfait en louant Dieu ! quelle allégresse assurée en le chantant ! Là encore, point de loi dans les membres pour résister à la loi de l'esprit; point de lutte dans la convoitise pour menacer la charité d'une défaite. Afin donc de pouvoir chanter alors l'Alleluia avec sécurité , chantons-le maintenant avec quelque sollicitude.
Pourquoi avec sollicitude ? Tu ne veux pas que j'en aie lorsque je lis : « La vie humaine n'est-elle pas sur la terre une épreuve (1)? » Tu ne veux pas que j'en aie lorsqu'on me crie « Veillez et priez pour que vous n'entriez point en tentation (2) ? » Tu ne veux pas que j'en aie quand les tentations sont tellement nombreuses, que la prière même nous prescrit de dire : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ? » Hélas! nous demandons chaque jour, et chaque jour nous contractons des dettes. Tu
1. Job. VII, 1. — 2. Marc, IV, 38.
ne veux pas que j'en aie, lorsque j'implore chaque jour le pardon de mes péchés et du secours dans mes dangers? Car si je dis, en vue de mes péchés passés: « Pardonnez-nous nos offenses comme nous-mêmes pardonnons à ceux qui nous ont offensés », j'ajoute aussitôt, en vue des périls dont je suis menacé: « Ne nous induisez pas en tentation (1) ». Comment de plus le peuple chrétien est-il au sein du bonheur, puis qu'il crie avec moi: « Délivrez-nous du mal ? »
Toutefois, mes frères, au milieu même de ce mal, chantons l'Alleluia, en l'honneur de ce Dieu bon qui nous en délivre. Pourquoi regarder autour de toi en cherchant de quoi il te délivre, puisque réellement il te délivre du mal ? Ne va pas si loin, ne porte pas de tous côtés le regard de ton esprit. Rentre en toi. même, regarde-toi ; c'est en toi qu'est le mal, et Dieu te délivre de toi lorsqu'il te délivre du mal. Ecoute l'Apôtre et comprends de quel mal tu as besoin d'être délivré. « Je me complais, dit-il, dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de mon esprit, et qui m'assujettit à la loi du péché, laquelle est ». Où est-elle? « M'assujettit à la loi du péché, laquelle est dans mes membres ». Il me semble te voir captif de je ne sais quels peuples barbares ; il me semble te voir captif de je ne sais quelles nations étrangères ou de je ne sais quels autres maîtres parmi les hommes. «Laquelle est dans mes membres ». Crie donc avec lui : « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera ? » De quoi? dis-le. L'un demande à être délivré du bourreau ;
1. Matt. VI, 12, 13.
329
un autre , de la prison ; celui-ci, de l'esclavage chez les barbares ; celui-là, de la fièvre et de la maladie. Dites-nous, ô Apôtre, Don pas où nous pouvons être envoyés ou conduits, mais ce que nous portons avec nous, ce que nous sommes; dites donc : « Du corps de cette mort ». Du corps de cette mort ? Oui, « du corps de cette mort ».
2. Ce corps de mort, dit un autre, ne fait point partie de moi ; il est pour moi une prison provisoire, une chaîne qui me retient pur quelque temps; je suis dans ce corps de mort, je ne le suis pas. — Raisonner ainsi est un obstacle à ta délivrance. — Je suis esprit, dit-on, et non pas chair, seulement là chair me sert d'habitation; une fois donc que j'en serai sorti , n'y serai-je pas étranger ? — Voulez-vous, mes frères, que ce soit l’Apôtre ou moi qui réponde à ce raisonnement ? Mais si c'était moi, peut-être que l'indignité du ministre rejaillirait sur la valeur de la réponse. Je me tais donc. Prête avec moi l'oreille au Docteur des gentils; pour en finir,avec ton objection, écoute avec moi ce Vase d'élection. Ecoute, mais répète d'abord ce que tu viens de dire. Tu disais donc ceci: Je ne suis pas chair, mais esprit. Le corps est une prison où je gémis; une fois rompues ces chaînes et ce Cachot tombé en ruines, je suis libre et je m'échappe. La terre reste à la terre et l'esprit rentre au ciel; je m'en vais donc, je laisse ici ce qui n'est pas moi. N'est-ce pas là ce que tu disais ? — C'est bien cela. — Je ne répondrai pas; répondez, ô Apôtre, répondez, je vous en conjure. Vous avez prêché pour qu'on vous attende; vous avez écrit pour qu'on vous lise, tout nous invite à vous croire. Répétez : « Qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». De quoi vous délivre-t-elle ? « Du corps de cette mort » . Mais vous n'êtes pas le corps de cette mort ? Il répond : « Ainsi par l’esprit j'obéis moi-même à la loi de Dieu , et par le corps à la loi du péché (1) ». — « Moi-même? » Comment vous-même feriez-vous des choses si différentes ? — Si j'obéis par l'esprit, c'est que j'aime; par la chair, c'est que je convoite ; il est vrai, je suis vainqueur si je ne consens pas au mal; mais je lutte, car l'ennemi me presse vigoureusement. — Mais une fois délivré de cette chair, ô Apôtre, est-il
1. Rom. VII, 22-25.
vrai que tu ne seras plus qu'un esprit ? — En face de la mort, à laquelle nul n'échappe , l'Apôtre répond : Je ne laisse pas pour toujours mon corps, je le dépose pour quelque temps. — Vous reviendrez donc dans ce corps de mort ? Mais quoi? Ecoutons plutôt ses propres paroles. Comment donc rentrerez-vous dans ce corps de mort d'où vous avez demandé à être tiré , avec un accent si religieux ? — Il est vrai , reprend-il, je rentrerai dans ce corps, mais ce ne sera plus le corps de cette mort. — Ecoute donc, ignorant, écoute,toi qui fermes l'oreille à ce qu'on te lit chaque jour ; écoute comment il rentrera dans ce corps, sans que ce corps soit le corps de cette mort. Sans doute ce ne sera pas un autre corps ; mais « il faut que, corruptible, ce corps se revête d'incorruptibilité, et que mortel, il se revête d'immortalité ». Mes frères, lorsque l'Apôtre prononçait ces mots : Ce corps corruptible, ce corps mortel, ne semblait-il pas toucher sa chair avec sa parole ? Il n'aura donc pas un autre corps. — Non, dit-il, je ne dépose pas ce corps de terre pour reprendre en place un corps aérien ou un corps éthéré. C'est le même corps que je reçois, mais il ne sera plus « de cette mort ». Il faut donc « que corruptible, ce corps » , et non pas un autre, « se revête d'incorruptibilité, et que mortel, ce corps », et non pas un autre, « se revête d'immortalité. Alors s'accomplira cette parole de l'Ecriture: « La mort a été anéantie dans sa victoire ». Chantez l'Alleluia. « Alors s'accomplira cette parole de l'Ecriture », ce cri de triomphe et non ce chant du combat : « La mort a été anéantie dans sa victoire » . Chantez l’Alleluia. « O mort, où est ton aiguillon ? » Chantez Alleluia. « Or l'aiguillon de la mort est le péché (1) ». Tu chercheras sa place, mais sans même la trouver (2).
3. Ici encore, au milieu de tant de dangers et de tentations, nous et les autres, chantons l'Alleluia. « Car Dieu est fidèle, et il ne permettra pas, est-il dit, que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ». Ici donc, pour ce motif, répétons Alleluia. L'homme est encore coupable, mais Dieu est fidèle. Il n'est pas dit de lui qu'il ne permettra pas que vous soyez tentés, mais : « Il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces; il vous fera une issue dans la tentation, afin que
1. Cor. XV,
53-56. — 2. Ps. XXXVI, 10.
330
vous puissiez persévérer (1) ». Tu es entré dans cette tentation ; Dieu te ménage une issue afin que tu ne succombes pas; afin que si la prédication te façonne, la tribulation te durcisse comme le vase du potier. Donc en y entrant, songe à cette issue, car Dieu est fidèle ; « il a veillera sur ton entrée et sur ta sortie (2)».
Or, quand ce corps sera devenu immortel et incorruptible, quand il n'y aura plus aucune tentation, attendu que le corps aura passé parla mort; pourquoi? « A cause du péché»; — « l'esprit sera plein de vie » ; pourquoi? « A cause de la justification ». Laisserons-nous donc ce corps mort? Non, écoute : « Si l'Esprit de Celui qui a ressuscité le Christ d'entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ d'entre les morts vivifiera aussi vos corps mortels (3) ». Notre corps maintenant est un corps animal, il sera alors tout spirituel. Car si « le premier homme a été fait pour être une âme vivante, le dernier l'a été pour être un esprit vivifiant (4)». Voilà pourquoi « il vivifiera aussi vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous ».
1. I Cor. X, 13. — 2. Ps. CXX, 8. — 3. Rom. VIII, 10, 11. — 4. I Cor. XV, 44, 45.
Oh ! que l'on sera heureux, que l'on sera tranquille alors en chantant l’Alleluia ! Là, point d'adversaire; et quand il n'y a point d'ennemi, on ne perd aucun ami. Là nous chanterons les louanges de Dieu. Ici encore nous les chantons; mais ici c'est au milieu de nos sollicitudes; ce sera là sans inquiétude; ici nous devons mourir, là vivre toujours; id nous n'avons que l'espérance, là la réalité;ici nous sommes en voyage, et là dans notre patrie. Maintenant donc, mes frères, chantons, non pour égayer notre repos, mais pour alléger notre travail. Chante, mais comme chanterai les voyageurs ; avance donc en même temps; charme tes fatigues en chantant, garde-toi d'aimer la paresse; chante et marche. Marche ! qu'est-ce-à-dire? Fais des progrès, mais des progrès dans le bien, car il en est, dit l'Apôtre, qui en font dans le mal (1). Tu marcheras dont en faisant des progrès ; mais que ce soit dam le bien, que ce soit dans la bonne foi, que ce soit dans les bonnes moeurs ;chante et avance, Ne t’égare pas, ne retourne pas, ne reste pas en chemin.
Tournons-nous avec un coeur pur, etc.
1. II
Tim. II. 13.
ANALYSE. — D'une part l’Ecriture dit que tout homme est menteur, et d'autre part que Dieu fera périr tous les mention C'est que par nous-mêmes nous ne saurions éviter le mensonge, mais nous le pouvons avec le secours de Dieu. On le voit dans les paroles adressées par Notre-Seigneur à saint Pierre.
1. Le terme hébreu Alleluia signifie Louez le Seigneur. Louons donc le Seigneur notre Dieu, louons-le non-seulement de bouche mais encore de coeur ; car la louange du coeur est la louange de l'homme intérieur. La voix qui
1. Ps. CXV, 11.
frappe l'homme est un bruit, la voix que Dieu entend est l'affection du coeur.
2. Quelqu'un a dit dans un moment d'extase, vous l'avez lu, vous l'avez entendu: « Tout homme est menteur ». Tel fut l'Apôtre qui ne croyait point qu'il n'eût touché le corps du Seigneur. Il regardait comme mensonge la vérité
331
que lui annonçaient ses condisciples; peu content d'entendre la vérité, il voulait la toucher, ce que lui accorda le Seigneur, comme on le voit dans la suite de notre Evangile, et comme on le lira plus tard (1).
A ces paroles: «Tout homme est menteur», on doit éviter de s'affermir dans le mensonge sans le vouloir quitter, de faire en soi-même cette espèce de raisonnement aussi vain que menteur, et de dire : Quand ne serai-je plus homme? Si je dois être menteur tant que je serai homme, mieux vaut rester menteur que de faire mentir cet oracle de l'Ecriture : « Tout homme est menteur ». Point de milieu, si je ne suis pas menteur, l'Ecriture l'est. Mais l'Ecriture ne saurait l'être, je le serai donc.
On se croit, avec ce vain babil, en sûreté dans le mensonge comme dans un port tranquille; mais c'est pour faire naufrage. Tu voulais être en repos, tu voulais être au port, regarde l'écueil contre lequel tu vas te briser : « Vous perdrez, Seigneur, tous ceux qui profèrent le mensonge (1) ». C'est de Dieu aussi que vient cet oracle : « Vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge ». Tout homme étant menteur, s'ensuit-il que Dieu va perdre tous les hommes? Voyons plutôt le sens de ce qui nous est dit, l'avertissement qui nous est donné: c'est que le mensonge vient de notre fond et que pour n'être plus menteurs, linons faut recourir à Dieu. Menteurs par nous-mêmes, avec Dieu nous serons véridiques.
3. En voici la preuve dans un exemple aussi
1. Jean, XX, 25-27. — 2. Ps. V, 7.
grand qu'il est court. Il est court, parce qu'il s'énonce en peu de mots; il est grand à cause des leçons de sagesse qu'il renferme. L'Apôtre Pierre suffit pour démontrer tout ce que je veux prouver. Quand il dit à Notre-Seigneur le Christ: « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; que lui répondit le Sauveur? « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, car ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux ». Tu as dit la vérité, mais ce n'est point par toi-même. Par qui ? « C'est mon Père qui est dans les cieux qui te l'a révélée ». Ainsi es-tu heureux avec l'aide de Dieu, au lieu que par toi tu n'es que malheureux. — Cependant, après lui avoir dit : « Tu es bienheureux parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux » , le Seigneur Jésus commença à prédire sa passion et sa mort. Pierre aussitôt de s'écrier — « Gardez-vous en bien, Seigneur ». Ah! « tout homme est menteur ». Pierre vient de dire la vérité, et le voilà qui tombe dans le mensonge. Comment a-t-il dit la vérité? « Ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux ». Comment a-t-il dit le mensonge? «Arrière, Satan, car tu ne goûtes point ce qui vient de Dieu, mais ce qui vient des hommes (1). Tout homme est menteur ».
Si donc il nous est dit que « tout homme est menteur », c'est pour nous engager à nous éviter nous-mêmes et à recourir à Dieu, qui seul est véridique.
1.
Matt. XVI, 16, 17, 22, 23.
332
ANALYSE. — Ce n'est pas évidemment d'un jour ordinaire qu'il est dit dans l'Écriture: «Voici le jour qu'a fait le Seigneur » Jésus-Christ est représenté dans le même psaume, comme étant une tête d'angle. Pourquoi? Parce qu'en lui viennent s'unir les juifs et les Gentils devenus chrétiens, comme deux murs viennent se réunir à l'angle. Eh bien ! voilà le jour qu'a fait le Seigneur; ce jour est l'Eglise, y compris le chef et les membres. Quand on vient recevoir le baptême, n'est-on pas éclairé d'une divine lumière? Et qui fait briller cette lumière, sinon Celui qui la fit briller dans lame de Thomas, d'abord incrédule? .
1. Nous venons de chanter à la gloire de Dieu: « Voici le jour qu'a fait le Seigneur » ; disons sur ce texte ce que Dieu même nous accordera.
C'est ici une prophétie et nous devons y voir, non pas un jour vulgaire, non pas ce jour qui frappe les yeux, qui se lève et qui se couche, mais un jour qui a pu se lever et qui ne se couchera point.
Considérons ce qui vient d'être dit dans le même psaume: « La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la tête de l'angle. C'est le Seigneur qui l'a faite, et c'est pour nous une oeuvre merveilleuse». Viennent ensuite ces paroles: « Voici le jour qu'a fait le Seigneur ». Voyons dans la pierre angulaire le lever de ce jour.
Quelle est cette pierre angulaire rejetée par les docteurs des Juifs ? Ne sait-on pas que ces habiles docteurs l'ont rejetée lorsqu'ils criaient : « Cet homme ne vient pas de Dieu, puisqu'il viole le sabbat (2). » Il ne vient pas de Dieu, dites-vous, parce qu'il viole le sabbat? « La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la première pierre de l'angle ». Comment est-elle la première pierre de l'angle ? Comment dire que le Christ est une pierre angulaire ? Parce que tout angle unit en soi deux murailles venant de directions différentes. Or c'est du milieu du peuple Juif, c'est de la circoncision que sont venus les Apôtres du Christ; de là sont venues aussi ces multitudes qui précédaient et suivaient sa monture en
1. Ps. CXVII, 24. — 2. Jean, IX, 16.
chantant ces paroles du même psaume: « Béni Celui qui vient au nom du Seigneur (1) »; de là sont venues encore toutes ces Églises que rappelle l'apôtre saint Paul quand il dit: « J'étais inconnu de visage aux Églises de Judée qui sont unies en Jésus-Christ; seulement elles entendaient répéter que Celui qui les persécutait naguère, prêche maintenant la foi qu'il voulait détruire alors; et à mon sujet elles glorifiaient Dieu (2)». C'étaient des Juifs, mais attachés au Christ, comme les Apôtres, venant d'où ils venaient, croyant au Christ comme eux et ne formant avec lui qu'une muraille. Il en fallait une autre, c'était l'Église formée par les Gentils : ces deux murailles se sont rencontrées pour jouir de la paix et de l'union dans le Christ, lequel des deux n'en a fait qu'une (3).
Tel est le jour qu'a fait le Seigneur. Vois ici le jour tout entier, la tête et le corps; la tête, ou le Christ; le corps, ou l'Église. Tel est le jour qu'a fait le Seigneur.
2. Rappelez-vous la première formation du monde. « Les ténèbres étaient au-dessus de l'abîme, et l'Esprit de Dieu était porté au-dessus des eaux. Or, Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut. Et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres; et il donna à la lumière le nom de jour et le nom de nuit aux ténèbres (4) ». Rappelez-vous aussi les ténèbres où étaient plongés ces enfants avant de venir recevoir la rémission de leurs péchés. C'étaient bien, avant cette rémission, les
1. Matt.
XXI, 9 ; Ps. CXVII, 26. — 2. Gal. I, 22-24. — 3. Ephés. II, 11-22. — 4. Gen. I,
2-5.
333
membres au-dessus de l'abîme. Mais l'Esprit de Dieu était aussi porté sur les eaux; ces enfants sont descendus dans ces eaux, et comme l'Esprit de Dieu était au dessus, les ténèbres du péché se sont évanouies. Tel est le jour qu'a fait le Seigneur. C'est à ce jour que l'Apôtre dit: « Vous tétiez ténèbres autrefois, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (1) ». Dit-il: Vous étiez ténèbres dans le Seigneur? Non, vous étiez ténèbres en vous-mêmes; « vous êtes lumière dans le Seigneur ». Or « Dieu a donné à la lumière le nom de jour » , attendu que ce changement est l'oeuvre de sa grâce. Ces enfants pouvaient, hélas ! être ténèbres par eux-mêmes; ils n'ont pu devenir lumière que par l'action de Dieu. Aussi sont-ils le jour qu'a fait le Seigneur, et non le jour qui s'est fait lui-même.
3. Saint Thomas, l'un des disciples, n'était-il pas un homme, un homme du vulgaire en quelque sorte ? En vain ses condisciples lui disaient-ils: « Nous avons vu le Seigneur. — Si je ne le touche, si je ne mets mon doigt dans son côté, répondait-il, je ne croirai point». Quoi ! ce sont les prédicateurs de l'Évangile qui te l'annoncent, et tu ne crois pas? L'univers a cru sur leur témoignage, et tu n'y ajoutes pas foi? C'est d'eux qu'il est dit: « Leur voix a retenti par toute la terre et leurs paroles jusqu'aux extrémités du globe (2) » ; ainsi leurs paroles vont loin puisqu'elles ne s'arrêtent que là où finit le monde, et le monde entier embrasse la foi: et quand tous réunis s'adressent à un seul homme, cet homme ne croit pas? C'est qu'il n'était pas encore le jour fait par le Seigneur ; il y avait encore des ténèbres
1. Eph. V,
8. — 2. Ps. XVIII, 5.
sur cet abîme, des ténèbres au-dessus des profondeurs de ce coeur d'homme. Vienne donc, vienne le principe de ce jour sacré; qu'il dise avec patience, avec douceur et sans colère, car il est le médecin des âmes : Approche, approche, touche et crois. Tu disais: « Si je ne touche, si je ne mets mon doigt, je ne croirai point » ; viens, touche, « mets ton doigt et ne sois plus incrédule, mais fidèle ». Viens, mets ici ton doigt. Je savais combien tu es blessé, et pour toi j'ai conservé cette large cicatrice.
Mais aussi quand il y mit son doigt, sa foi fut complète. En quoi consiste la plénitude de la foi? A croire que le Christ n'est pas seulement homme et n'est pas Dieu seulement, mais Dieu et homme tout à la fois. La plénitude de la foi, c'est que « le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous (1) ». Lors donc que le Sauveur lui eut offert de toucher ses cicatrices et ses membre sacrés, et que ce disciple les eut touchés réellement, il s'écria: « Mon Seigneur et mon Dieu (2) ! » Il touchait un homme, et dans cet homme il reconnaissait Dieu; il touchait une chair humaine, mais il y voyait le Verbe, car « le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ». Ce Verbe a permis que sa chair fût suspendue au gibet, qu'elle y fût fixée avec des clous, qu'elle fût percée par une lance, et qu'elle fût déposée dans un sépulcre; mais aussi il l'a ressuscitée et présentée à ses disciples pour qu'ils la vissent de leurs yeux et pour qu'ils la touchassent de leurs mains. Ils la touchent donc et ils s'écrient: « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Ah ! ils sont le jour qu'a fait le Seigneur.
1. Jean. I, 14. — 2. Jean. XX, 25-28.
334
ANALYSE. — Deux idées principales sur les oeuvres de miséricorde: pourquoi les faire? comment les faire? — I. Il faut exercer la miséricorde d'abord en vue de Dieu et pour mériter le bonheur qu'il promet à ses fidèles serviteurs, soit sur la terre soit au ciel ; ensuite pour effacer nos fautes de chaque jour ; enfin pour obéir à ce sentiment de compassion que nous éprouvons engin ceux dont nous avons partagé on dont nous pouvons partager l'infortune. — II. Comment faire miséricorde? L'Evangile recommande de pardonner en même temps que de donner. Il faut donc exercer la miséricorde avec charité d'abord. Je vous engage aussi à la faire par vous-mêmes, en vous rapprochant du pauvre, en mettant votre main dans la sienne, ce qui est très-agréable à Dieu. Donnez enfin avec joie. En vous engageant à ne pas exiger avec sévérité ce qui vous est dû, je demande que vous v forciez à m'acquitter de la promesse que je vous ai faite.
1. Ce huitième jour est pour nous un symbole profond et sacré de l'éternel bonheur. Car la vie qu'il nous rappelle ne passera point comme il passera lui-même. Aussi, mes frères, au nom de Notre Seigneur, au note de Jésus-Christ qui a effacé nos péchés, qui a voulu donner son sang pour notre rançon, qui a daigné faire de nous -ses frères, quand nous ne méritions même pas d'être ses serviteurs, nous vous exhortons et nous vous conjurons, puisque vous êtes chrétiens, puisque vous portez le nom du Christ et sur votre front et dans votre coeur, de diriger tous vos désirs exclusivement sur cette vie bienheureuse que nous devons partager avec les Anges , et où règnent un repos perpétuel, une éternelle joie, une interminable félicité, sans aucun trouble, sans aucune tristesse, sans mort aucune. Or, on ne peut la connaître qu'en y étant admis, et on n'y sera admis que si l'on a la foi. En vain nous demanderiez-vous de vous montrer ce que Dieu nous a promis ; nous ne le pouvons. Vous avez entendu ce qui vient d'être dit en finissant la lecture de l'Evangile selon saint Jean: « Heureux ceux qui croient sans voir (1) !». Vous voudriez voir, je le voudrais aussi. Eh bien ! croyons également et nous verrons ensemble. Ne résistons pas à la parole de Dieu. Convient-il, mes frères, que le Christ descende maintenant du ciel et nous montre ses cicatrices sacrées ? S'il les a montrées au disciple incrédule, c'était pour réprimander
1. Jean, XX, 29.
le doute et pour former les futurs croyants.
2. Je le répète, ce huitième jour figure la vie nouvelle qui suivra la fin des siècles, comme le septième désigne le repos dont jouiront les saints sur cette terre ; car le Seigneur y règnera avec ses saints, comme le disent les Ecritures, et dans son Eglise n'entrera alors aucun méchant; elle sera purifiée et éloignée de toute souillure et de toute iniquité, et c'est ce que désignent ces cent cinquante, trois poissons dont, il m'en souvient, nous avons déjà parlé plusieurs fois (1).
C'est sur cette terre effectivement que l'Eglise apparaîtra d'abord environnée d'une gloire immense, revêtue de dignité et de justice. Point de déceptions alors, point de mensonge, point de loup caché sous une peau de brebis. « Le Seigneur viendra, est-il écrit, il éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, il manifestera les secrètes pensées des coeurs, et chacun alors recevra de Dieu sa louange (2) ». Dans ce moment donc il n'y aura plus de méchants, ils seront séparés d'avec les bons; et, semblable à un monceau de froment qu'on voit sur l'aire encore, mais parfaitement nettoyé, la multitude des saints sera placée en. suite dans les célestes greniers de l'immortalité. Ne vanne-t-on pas le froment dans le lieu même où on l'a battu ? et l'aire où on l'a foulé pour le séparer de la paille ne s'embellit-elle point de la beauté de ce froment que
1. Jean, XXI, 11 ; Voir ci-dev. serm. CCXLVIII , etc. — 2. I Cor. IV, 5.
335
rien ne dépare? Si nous y voyons encore, quand on a vanné, la paille amoncelée d'un côté, nous y voyons d'autre part le blé entassé; mais nous savons à quoi est destinée cette paille et avec quelle allégresse le laboureur contemple ce froment. De même donc qu'on voit sur l'aire d'abord et avec une joie immense à la suite de tant de travaux, dés monceaux de froment séparés de la paille où ils étaient cachés, où on ne les voyait pas même pendant que l'on battait, et qu'ensuite ils seront mis au grenier pour y être conservés et dérobés aux regards ; ainsi dans ce monde mime où vous voyez avec quelle ardeur on foule cette aire, comment la paille est mêlée tu bon grain, comment il est difficile de l'en distinguer parce qu'on ne l'a pas vannée encore, on contemplera, après la séparation faite au grand jour du jugement, la multitude des saints tout éclatante de beauté, comblée de grâces et de mérites, et toute rayonnante de la miséricorde de son Libérateur (1) !
On sera alors au septième jour du monde, coron peut compter comme premier jour le temps qui s'est écoulé depuis Adam jusqu'à Noé; comme second, depuis Noé jusqu'à Abraham ; adoptant ensuite les divisions établies dans l'Evangile selon saint Matthieu, le troisième jour ira d'Abraham à David ; le quatrième, de David à la captivité de Babylone ; le cinquième, de la captivité de Babylone à l'avènement de Jésus-Christ Notre-Seigneur (2). Il s'ensuit que le sixième jour s'écoule, que nous sommes au sixième jour depuis cet avènement du Sauveur; et de même que d'après la Genèse, c'est le sixième jour que l'homme a été formé à l'image de Dieu (3), ainsi c'est maintenant et comme au sixième jour du monde, que nous recevons dans le Baptême une vie nouvelle pour graver en nous de nouveau l'image de notre Créateur. Et quand ce sixième jour sera écoulé, quand aura été faite la grande séparation, viendra le repos et le sabbat mystérieux des saints et des justes de Dieu. A la suite de ce septième jour, quand on aura contemplé sur l'aire même cette belle récolte, à gloire et les mérites des saints, nous entrerons dans cette vie et dans cette paix dont il est dit que l'oeil n'a point vu, que l'oreille n'a point entendu, que dans le coeur de
1. Cette opinion empruntée aux Millénaires a été plus tard
abandonnée par saint Augustin (Cité de
Dieu, liv. XX, ch. 7 ; XXI,
ch. 30. — 2. Matt. I, 17. — 3. Gen. I, 26, 27.
l'homme n'est point monté ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment (1) ».
Ne sera-ce pas alors revenir en quelque sorte au commencement ? Quand aujourd'hui sont passés les sept jours de la semaine, le huitième jour redevient le premier d'une semaine nouvelle ; ainsi, quand seront écoulés et terminés les sept âges de ce siècle où tout passe, nous rentrerons dans cette immortalité bienheureuse d'où l'homme s'est laissé tomber. Aussi est-ce le huitième jour que finit la fête des nouveaux-baptisés. Aussi est-ce en multipliant sept par sept que l'on obtient quarante-neuf pour arriver à cinquante en y ajoutant cette unité qui recommence tout. On sait que ce n'est pas sans des raisons mystérieuses que jusqu'à la Pentecôte on solennise ce nombre de cinquante, qui se reproduit également lorsque, pour un autre motif, à quarante on ajoute dix, le denier de la récompense. Ces deux calculs nous conduisent donc au nombre cinquante. Or, en le multipliant par trois, en l'honneur de l'auguste Trinité, on parvient à cent cinquante, et en ajoutant trois à ce dernier nombre, pour avertir qu'il a été multiplié par trois, l'image des divines personnes, on retrouve l'Eglise dans nos cent cinquante-trois poissons.
3. Mais en attendant et jusqu'à ce que nous parvenions à ce repos heureux ; maintenant que nous nous fatiguons en quelque sorte durant la nuit, puisque nous ne voyons rien de ce que nous espérons ; maintenant que nous marchons dans le désert pour arriver à la Jérusalem du ciel, à cette terre promise où coulent le lait et le miel ; maintenant que les tentations ne cessent pas de nous assaillir, appliquons-nous à faire le bien. Ayons toujours près de nous un remède, pour guérir nos blessures de chaque jour. Ce remède n'est-il pas dans les bonnes oeuvres de miséricorde? Veux-tu, en effet, obtenir de Dieu miséricorde? Exerce la miséricorde. Si tu refuses , tout homme que tu es, d'être humain envers ton semblable, Dieu refusera à son tour de te rendre divin, c'est-à-dire de t'accorder cette incorruptible immortalité qui fait de nous des dieux.
En effet, Dieu n'a aucunement besoin de toi; c'est toi qui as besoin de Dieu. Pour être heureux il ne te demande rien ; et s'il ne te donne,
1. I Cor.
II, 9.
336
tu ne saurais l'être. Or, que te donne-t-il ? Oserais-tu te plaindre, si lui qui a tout créé t'offrait ce qu'il a créé de plus parfait ? Et pourtant ce n'est rien de ce qu'il fait, c'est lui même qu'il te donne pour que tu jouisses de lui, de lui le Créateur de toutes choses. Eh ! peut-il y avoir dans toutes ses couvres rien de meilleur et de plus beau que lui ? De plus, pourquoi se donnera-t-il ainsi ? Est-ce pour couronner tes mérites? Mais si tu cherches ce que tu mérites, considère tes péchés ; écoute cet arrêt divin porté contre l'homme coupable « Tu es terre et tu iras en terre (1) ». C'est d'ailleurs la menace qui avait été faite au moment où Dieu avait imposé la défense : « Le jour où vous y toucherez, avait-il dit, vous mourrez de mort (2) ». Que mérite le péché, dis-moi, sinon le châtiment ? Ah ! oublie donc ce que tu mérites, pour n'avoir pas le cœur glacé de frayeur ; ou plutôt ne l'oublie pas, de peur de repousser la miséricorde par ton orgueil. Ce sont, mes frères, les couvres de miséricorde qui nous recommandent à Dieu. «Bénissez le Seigneur, parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle (3) ». Confesse que Dieu est miséricordieux et qu'il est disposé à pardonner les fautes à qui s'en accuse. Mais aussi offre-lui un sacrifice; homme que tu es, prends pitié de l'homme, et Dieu prendra pitié de toi.
Toi et ton frère, vous êtes deux hommes, deux malheureux. Quant à notre Dieu, il n'est pas malheureux, mais miséricordieux. Or, si un malheureux n'a point compassion d'un malheureux, comment peut-il implorer la miséricorde de Celui que ne saurait atteindre l'infortune? Comprenez ma pensée, mes frères. Un homme se montre-t-il dur envers un naufrage, par exemple ? Attendez qu'il ait fait naufrage. S'il a éprouvé ce malheur, la vue d'un naufragé lui rappelle ce qu'il a souffert, il ressent en quelque sorte son malheur d'autrefois; et la communauté d'infortune le touche de compassion, quand n'a pu le faire la communauté de nature. Comme on plaint vite un esclave , quand on a été esclave ! Comme on est porté à plaindre le mercenaire privé de son salaire, lorsqu'on a été mercenaire soi-même ! Quelle consolation pour un père pleurant amèrement son fils, quand on a eu à déplorer une perte semblable ! C'est ainsi que la communauté
1. Gen. III, 19. — 2. Ib. II, 17. — 3. Ps. CXVII, 29.
d'infortune attendrit le cœur humain le plus insensible. Or, tu as été malheureux ou tu crains de l'être, attendu que durant tout le cours de ta vie, tu dois à la fois redouter ce que tu n'as point enduré, te rappeler ce que tu as souffert , et te représenter ce que tu éprouves. Si donc avec ce souvenir de tes afflictions anciennes, avec cette crainte des maux qui peuvent te frapper, et sous le poids de les douleurs actuelles, tu ne prends point pitié d'un homme tombé dans l'infortune et quia besoin de toi, tu compteras sur la compassion de Celui qui ne saurait atteindre la moindre souffrance ? Tu ne donnes rien de ce que Dieu t'a donné, et tu prétends recevoir de Dieu ce que Dieu n'a point reçu de toi ?
4. Vous irez, mes frères, bientôt dans va domaines, et à partir de ce moment nous nous verrons à peine, si ce n'est pour célébrer quel que solennité; de grâce, faites des oeuvres de miséricorde, parce que les péchés se multiplient. Il n'y a point pour nous d'autre moyen d'être en repos, d'autre chemin pour nous conduire à Dieu, pour nous réintégrer dans ses bonnes grâces, pour nous réconcilier avec lui; et pourtant, quel effroyable danger nous courons en l'offensant ! Nous devons paraître devant lui; ah ! que nos bonnes oeuvres y défendent notre cause, qu'elles y parlent plus haut que nos péchés. La sentence sera déterminée parce qui l'emportera: sentence vengeresse, si ce sont nos crimes; sentence heureuse, si ce sont nos bonnes oeuvres.
Il y a dans l'Eglise deux sortes de miséricorde; l'une se fait sans dépense et sans fatigue, l'autre exige du travail ou de l'argent, Celle qui ne demande ni dépense ni fatigue se fait dans le coeur et consiste à pardonner à qui t'a offensé. Oui, dans ton coeur est placé le trésor nécessaire pour faire cette oeuvre de miséricorde; c'est là que tu te mets à nu sous 1'œil de Dieu. On ne te dit point: Apporte ta bourse, ouvre ton trésor, lève les scellés de ton grenier. On ne te dit pas non plus: Viens, marche, cours, hâte-toi, intercède, parle, visite, travaille. Sans quitter ta place tu rejettes de ton cœur quelque ressentiment contre ton frère; c'est un acte de miséricorde accompli sans frais et sans peine; il ne t'a fallu que de la bonté et une pensée de miséricorde. Nous paraîtrions durs si nous vous disions: Distribuez vos biens aux pauvres. Mais ne sommes nous pas doux et faciles en vous disant: Accordez (337) sans vous priver de rien, pardonnez pour qu'on vous pardonne?
Nous devons néanmoins dire encore: Donnez et on vous donnera; car le Seigneur a compris ces deux devoirs dans le même précepte ce sont deux actes de miséricorde qu'il prescrit également. « Pardonnez, et on vous pardonnera » , c'est la miséricorde exercée par l'oubli des injures; « donnez et on vous donnera (1) », c'est la miséricorde pratiquée par la distribution des aumônes. Mais Dieu ne fait-il pas pour nous davantage? Que pardonnes-tu à ton frère? Une offense d'homme à homme. Qu'est-ce que Dieu te pardonne, à toi ? L'offense faite par un homme à Dieu même. N'y a-t-il aucune différence entre offenser un homme et offenser Dieu? Dieu donc fait pour toi davantage; au lieu que tu pardonnes simplement l'outrage fait à un homme, il pardonne, lui, l'injure faite à la majesté divine. Il en est ainsi quand il s'agit de la miséricorde qui consiste à donner. Toi, tu donnes du pain, et lui, donne le salut; tu donnes à un homme altéré, une boisson quelconque, il te donne, lui, le breuvage de sa sagesse. Y a-t-il même une comparaison à établir entre ce que tu donnes et ce que tu reçois? Voilà comment il faut prêter à usure. Veut-on être usurier? Je ne m'y opposerai nullement, mais à la condition qu'on prêtera à Celui qui ne saurait s'appauvrir en rendant beaucoup plus, et à qui appartient encore le peu que tu lui donnes pour recevoir infiniment mieux.
5. Je veux prévenir aussi votre sainteté qu'on fait doublement miséricorde lorsqu'on remet soi-même l'aumône aux pauvres. On ne doit pas seulement se montrer bon en leur donnant, on doit aussi se montrer humble en les servant. N'est-il pas vrai, mes frères, qu'en mettant sa main dans la main de l'indigent à qui il donné, le coeur du riche semble ressentir davantage les infirmités communes à l'humanité? A la vérité l'un donne et l'autre reçoit, mais ils se montrent unis parce que l'un sert l'autre; car ce n'est pas le malheur précisément, c'est l'humilité qui nous rapproche.
Vos richesses, s'il plaît à Dieu, vous resteront, à vous et à vos enfants. Mais faut-il.même parler de ces richesses terrestres que vous voyez exposées à tant d'accidents? Le trésor
1. Luc, VI, 37, 38.
est en paix dans la maison, mais il ne laisse pas en paix celui qui le possède. On craint le larron, on craint les brigands, on craint le serviteur infidèle, on craint un voisin mauvais et puissant; plus on a, plus on craint. Ah ! si tu donnais à Dieu en donnant aux pauvres, tu ne perdrais rien et tu serais tranquille; car Dieu même te conserverait ton trésor dans le ciel, tout en te donnant sur la terre ce qui t'est nécessaire. Aurais-tu peur que le Christ ne vînt à perdre ce que tu lui confierais? Mais chacun ne cherche-t-il point, parmi ses serviteurs, un dépensier fidèle pour lui confier son argent? Si ce dépensier peut ne rien dérober, il ne dépend pas également de lui de ne rien perdre. Qu'y a-t-il de comparable à la fidélité du Christ? Qu'y a-t-il de plus divin que sa toute-puissance? Il ne saurait ni te rien dérober, puisque c'est lui qui t'a tout donné dans l'espoir que tu lui donnerais à ton tour; ni rien perdre, parce qu'il garde tout avec sa toute-puissance.
Ce qui console le coeur, quand vous donnez des repas de charité, c'est qu'alors on nous voit donner nous-mêmes. Oui, nous donnons alors notre bien et nous le donnons par nous-mêmes, quoique nous ne donnions que ce que nous avons reçu de Dieu. Ah ! mes frères, qu'il est bon, qu'il est agréable à Dieu que vous donniez de vos propres mains ! C'est lui qui reçoit, lui encore qui te rendra, bien qu'avant de te devoir il t'ait donné pour que tu pusses donner. Au devoir de donner alliez donc le devoir de servir. Pourquoi perdre l'une des deux récompenses, quand tu peux les avoir toutes deux? Ne peut-on donner à tous les pauvres? Qu'on leur donne selon ses moyens, mais avec joie : « car Dieu aime qui donne avec joie (1) ». On nous propose d'acheter le royaume des cieux à quelque prix que ce soit; et celui qui n'a que deux deniers ne saurait dire qu'il ne peut en faire l'acquisition. N'est-ce pas le prix que l'a acheté la veuve de l'Evangile (2) ?
6. Voilà finis nos jours de fête; ils vont être suivis des jours de traités, de réclamations et de procès : examinez, mes frères, comment vous devez vous conduire alors. Le repos des jours que nous venons de célébrer a dû vous inspirer de la douceur et non des desseins de procès. Il est, hélas ! des hommes qui n'ont
1. II Cor. IX, 7. — 2. Luc, XXI, 2.
338
gardé ces jours de fête que pour réfléchir au mal qu'ils pourront faire ensuite. Pour vous, vivez comme ayant à rendre compte à Dieu de votre vie entière et non pas seulement de ces quinze derniers jours (1).
Je me reconnais votre débiteur à propos des questions tirées de l'Ecriture que j'ai abordées hier et que le défaut de temps m'a empêché de résoudre. Mais comme le droit civil et public permet de réclamer, même de l'argent, pendant les jours qui succèdent à ceux-ci; contraignez-moi plutôt encore, au nom du droit chrétien, à vous payer ma dette. Les solennités suffisent pour amener ici maintenant tout le monde; que l'attachement à la
1. La semaine qui précédait et la semaine qui suivait Pâques, durant lesquelles une loi de l'empereur Théodose avait ordonné la fermeture des tribunaux.
loi vous y ramène bientôt pour réclamer ce que je vous ai promis. Car c'est par moi que vous donne Celui qui nous donne à tous; et je connais ces paroles de l'Apôtre : «Rendez à tous ce qui leur est dû : le tribut à qui vous devez le tribut; l'impôt à qui l'impôt; l'honneur, à qui l'honneur; la crainte à qui la crainte; ne devez rien à personne, sinon de vous aimer réciproquement (1) ». L’affection est la seule dette qu'on ait toujours à acquitter, et dont nul n'est exempt. Or, ce que je vous dois , mes frères, je vous le paierai avec la grâce du Seigneur; mais, je vous l'avoue , ce sera seulement lorsque vous vous montrerez ardents pour l'exiger.
1.
Rom. XIII, 7, 8.
ANALYSE. — Saint Augustin leur rappelle : premièrement, qu'ayant reçu par le baptême la circoncision du coeur, ils ne doivent pas s'abandonner à tous leurs penchants; en conséquence et secondement, qu'ils ne doivent pas imiter les mauvais chrétiens qu'ils vont rencontrer dans le monde, mais se montrer chastes, chacun dans sa condition, probes, sérieux et charitables envers le prochain.
Nous avons beaucoup à faire, et pour ne pas retarder ces enfants qui viennent d'être régénérés dans les eaux du baptême et qui vont se mêler au peuple, je leur donnerai en peu de mots des avertissements importants.
Vous qui venez d'être baptisés et qui terminez aujourd'hui la fête de vos deux octaves, écoutez et comprenez rapidement que la circoncision de la chair, qui n'était qu'une figure, est devenue la circoncision du coeur. Si, d'après l'ancienne loi, cette circoncision de la chair avait lieu le huitième jour (1), c'était en vue de Jésus Notre-Seigneur, lequel est ressuscité après le septième jour du grand repos, le
1. Gen. XVII, 12.
huitième jour, le dimanche. Si la circoncision devait se faire aussi avec des couteaux de pierre (1), c'est que le Christ était la pierre (2).
On vous appelle enfants, parce que vous venez d'être régénérés, parce que vous entrez dans une nouvelle vie, parce que vous venez de renaître pour la vie éternelle, si toutefois vous n'étouffez point, en vous conduisant mal, le germe de salut qui vient d'être déposé en vous.
Vous allez rentrer dans la foule, vous réunir au peuple fidèle; ah ! prenez garde d'imiter les mauvais fidèles, ou plutôt les faux fidèles, ceux qui . semblent fidèles à cause de la foi
1. Josué, V, 2. — 2. I Cor. X, 4.
339
qu'ils professent, et qui sont infidèles par la vie qu'ils mènent. Voyez, c'est devant Dieu et devant ses anges que je vous parle : gardez la chasteté, la chasteté conjugale ou la continence absolue. Que chacun soit fidèle à ses voeux.Vous qui êtes sans épouse, vous pouvez en prendre une, mais parmi celles dont les maris ne vivent pas. Les femmes sans époux peuvent prendre aussi un époux, mais pourvu que celui-ci n'ait pas d'épouse vivante. Vous qui êtes unis par le mariage, ne péchez pas en dehors du mariage. Rendez ce que vous exigez d'autrui. On vous doit la fidélité et vous la devez. Le mari la doit à son épouse, l'épouse la doit à son époux; et tous deux la doivent à Dieu.
Pour vous qui avez fait voeu de continence, soyez fidèles à ce voeu. Si vous n'aviez pas fait ce voeu, vous n'y seriez pas astreints; ce qui pouvait vous être permis ne l'est plus; non que les noces soient condamnables, mais parce qu'on se damne en regardant derrière soi.
Evitez toute fraude dans vos affaires; évitez les mensonges et les parjures; évitez la loquacité et la débauche. Ne faites ni aux hommes ni à Dieu ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse. Pourquoi vous surcharger? «Agissez ainsi, et le Dieu de paix sera avec vous (1) ».
1. Philip. IV, 9.
ANALYSE. — Nous devons monter en esprit au ciel avec le Sauveur, premièrement parce qu'il est Dieu et secondement parce qu'il est homme. — 1° Il est Dieu; Dieu éternel, égal à son Père. Il faut donc pour le connaître nous purifier le coeur en renonçant aux passions désordonnées. — 2° Il est homme, la nature humaine ne fait en lui qu'une seule et même personne avec la nature divine ; ainsi nous ne pouvons l'aimer sans aimer à la fois notre Dieu et notre prochain. Témoignons-lui notre amour par nos oeuvres de miséricorde ; répondons de cette manière à la charité qu'il nous fait aujourd'hui.
1. La résurrection du Seigneur est notre espérance; son ascension, notre gloire. Nous célébrons aujourd'hui la solennité de l'Ascension; si donc nous célébrons cette fête du Seigneur avec droiture , avec fidélité , avec dévotion, avec sainteté et avec piété, montons avec lui et tenons en haut notre coeur. Or, en montant, gardons-nous de nous élever et de présumer de nos mérites comme s'ils nous étaient propres. Notre coeur doit être en haut, mais attaché au Seigneur, sans quoi il y serait livré à l'orgueil, au lieu qu'en demeurant sous l'aile de Dieu il est dans un sûr asile; car en le voyant monter nous disons au Seigneur : « Vous êtes pour nous un asile (1) ».
Il n'y a pour ressusciter que ce qui meurt; le Seigneur est donc ressuscité pour nous inspirer confiance, pour nous empêcher de désespérer à la mort et de nous croire alors au terme de toute notre vie. Nous étions inquiets sur le sort même de l'âme, et le Sauveur, en ressuscitant, nous a rassurés sur le sort de la chair elle-même. Ainsi il est monté. Qui est monté? Celui qui est descendu. Il est descendu pour te guérir; il est monté pour t'élever. Tu tombes si tu t'élèves toi-même; tu restes élevé si c'est lui qui t'élève : d'où il suit qu'élevé près du Seigneur, le coeur est dans un asile, et qu'élevé autrement, il est en proie à l'orgueil. Disons donc au Seigneur quand il ressuscite : « Vous êtes, Seigneur, mon espérance » ; et quand il monte au
1. Ps. LXXXIX, 1.
340
ciel : « Vous avez établi bien haut notre refuge (1) ». Et comment serions-nous orgueilleux en tenant notre coeur élevé jusqu'à lui, puisqu'il s'est fait humble en notre faveur pour nous empêcher de demeurer orgueilleux
2. Le Christ est Dieu , il le sera toujours ; jamais il ne cessera de l'être, parce que jamais il n'a commencé. Si sa grâce peut donner un être éternel à ce qui a commencé, comment ne serait-il pas éternel; lui qui n'a commencé jamais? Qu'est-ce donc qui commence sans devoir finir ? Notre immortalité; elle aura un commencement, elle n'aura point de fin. Nous ne la possédons pas encore; mais une fois que nous la tiendrons, nous ne la perdrons pas. Donc, à plus, forte raison, le Christ sera toujours Dieu. Mais quel Dieu? quel Dieu? Dieu égal à son Père. Ne cherche pas à savoir quel Dieu quand il s'agit de l'Eternel; occupe-toi plutôt de sa félicité. Quel Dieu est le Christ? Comprends-le, si tu en es capable. Je vais te le dire néanmoins, je ne tromperai pas ton attente.
Tu demandes quel Dieu est le Christ ? Ecoute-moi, ou plutôt écoute avec moi; écoutons l'un et l'autre; apprenons tous deux. Si je parle et si vous écoutez, en concluez-vous que je n'écoute pas avec vous? En m'entendant dire que le Christ est Dieu, tu veux donc savoir quel Dieu il est? Apprends-le avec moi , je ne te dis pas de m'écouter, mais d'écouter avec moi. A cette école, nous sommes tous condisciples ; le ciel est la chaire de notre Maître. Apprends enfin quel Dieu est le Christ. « Au commencement était le Verbe ». Où était-il? « Et le Verbe était en Dieu ». Mais chaque jour n'entendons-nous pas des verbes? Ne t'arrête pas à des idées pareilles, à ces idées communes, car « le Verbe était Dieu (2) ». Je cherche à savoir quel il était. Je crois bien maintenant qu'il est Dieu ; mais quel Dieu est-il? C'est ce que je cherche: « Cherchez constamment sa face (3) »;. Qu on ne perde pas, qu'on gagne en le cherchant. On y gagne quand on le cherche avec pinté. Qu'est-ce que le chercher avec piété ? Qu'est-ce que le chercher par vanité ? La piété le cherche en croyant, la vanité en disputant. Si tu voulais contester avec moi et me dire : Quel est, quel est le Dieu que tu adores? Montre-moi le Dieu
1. Ps. XC, 9. — 2. Jean, I, 1. — 3. Ps. CIV, 4.
que tu sers, je te répondrais: Je pourrais le montrer, mais à qui ?
3. Je n'oserais me vanter moi-même d'avoir compris ce que tu cherches. Je voudrais seulement, dans la mesure de lues forces, marcher sur les traces de ce grand athlète du Christ, de cet apôtre Paul qui disait : « Je n'estime pas, mes frères, avoir atteint le but moi-même ». Moi-même? Qu'y a-t-il dans ce moi-même? Moi-même qui « ai travaillé plus qu'eux tous ». Je le sais, ô Apôtre ; tu parles ainsi pour exprimer la vérité, ce n'est point par orgueil. Veux-tu te convaincre, mon frère, de l'esprit qui l'anime? Après ces mots : « J'ai travaillé plus qu'eux tous», il semble supposer que nous lui demandons : Mais qui es-tu ? Et il répond: « Or ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi (1) ». Eh bien ! cet Apôtre en qui la grâce de Dieu affluait si abondamment, qu'appelé le dernier il a travaillé plus que tous ceux qui l'avaient été avant lui, n'hésite pas à dire : « Je n'estime pas, mes frères, avoir atteint le but moi-même ». Voilà ce qu'il y a dans ce moi-même, il n'atteint pas, il ne comprend pas ; car la faiblesse humaine ne saurait comprendre. Lorsqu'ensuite élevé jusqu'au troisième ciel il y entendit des paroles qu'un homme ne saurait répéter, il ne dit pas moi-même; que dit-il? « Je sais un homme qui, il y a quatorze ans (2) ». Je sais un homme; il était lui-même cet homme ; et en semblant parler ainsi d'un autre, il ne perd rien.
Donc aussi, garde-toi de contester, de disputer en me demandant quel Dieu j'adore. Mon Dieu n'est pas une idole, pour que je puisse te dire en étendant le doigt: Voilà le Dieu que je sers; il n'est non plus ni un astre, ni une étoile, ni le soleil, ni la lune, et je ne puis te le montrer du doigt ni te dire : Voilà le Dieu que j'adore. Il ne s'agit pas ici d'étendre le doigt, mais de tendre l'esprit. Considère cet Apôtre qui ne le comprend pas, mais qui pourtant le cherche, le poursuit, soupire après lui, le désire et le convoite; considère-le, vois ce qu'il tourne du côté de son Dieu; si c'est son doigt ou son âme. Que dit-il? « Je n'estime pas l'avoir atteint. Mais oubliant ce qui est en arrière et m'étendant vers ce qui est en avant, je tends à ce terme unique, à cette palme que m'offre la céleste vocation « de Dieu par le Christ (3) ». Je tends, je marche,
1. I Cor. XV, 10. — 2. II Cor. XII, 2-4. — 3. Philip. III, 13, 14.
341
je suis en route. Suis-le, si tu le peux; allons ensemble dans cette patrie où tu n'auras rien à me demander, ni moi à toi. Maintenant donc cherchons l'un et l'autre en croyant, afin de jouir plus tard l'un et l'autre en voyant.
4. Qui néanmoins t'a montré quel Dieu est le Christ? — Eh bien ! ce qu'il a daigné nous révéler par un de ses serviteurs; que par ce serviteur aussi il le révèle à mes confrères, à ses serviteurs comme moi. Il t'a été dit: « Au commencement était le Verbe ». Tu as demandé où il était, et on t'a répondu : « Le Verbe était en Dieu ». Pour t'empêcher de prendre ici le mot verbe dans le sens vulgaire que lui donne le langage humain, on a ajouté : « Le Verbe était Dieu ». Ce n'est pas assez pour toi, et tu demandes : Quel Dieu? « Tout a été fait par lui ». Aime-le ; tout ce que tu aimes vient de lui. N'aimons pas la créature en laissant de côté le Créateur; mais considérons la créature pour bénir le Créateur. Je ne saurais te montrer mon Dieu, mais je te montre, je te rappelle ce qu'il a fait : « Tout a été fait par lui ». Sans être nouveau, il a fait des choses nouvelles; éternel, des choses temporelles ; immuable, des choses muables. Regarde ces oeuvres, loues-en l'Auteur, et crois pour être purifié.
Tu voudrais le voir? C'est un bon, c'est un grand désir; je t'engage à l'avoir toujours. Tu voudrais le voir? « Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu (1) ». Ainsi, songe d'abord à purifier ton coeur; prends à coeur cette affaire, applique-toi à cette oeuvre, insiste pour l’accomplir. Celui que tu veux voir est la pureté même, et pour le voir tu as 1'œil impur. Tu te représentes Dieu comme une lumière immense et infinie, mais de la nature de cette lumière sensible; tu la supposes étendue à ton gré, sans rencontrer de limites que celles qu'il te plaît de lui fixer. Ah ! ce sont dans ton coeur de vains, d'impurs fantômes; bannis-les et les rejette. S'il te tombait de la poussière dans les yeux et que tu me demandasses à voir la lumière, ne faudrait-il pas auparavant te purifier la vue ? Il n'y a pas moins d'impureté dans ton cœur ; et l'avarice n'y est-elle pas quelque chose de bien impur? A quoi bon amasser ce que tu n'emporteras pas? Ignores-tu qu'amasser ainsi, c'est traîner
1. Matt. V, 8.
de la boue dans ton coeur ? Comment alors voir Celui que tu cherches ?
5. Tu me dis : Montre-moi ton Dieu. Je te dis à mon tour : Regarde un peu dans ton coeur. Montre-moi ton Dieu, reprends-tu. Regarde un peu dans ton coeur, répliqué je, et fais-en disparaître tout ce que tu y vois pour déplaire à Dieu. Ce Dieu voudrait venir en toi; écoute le Seigneur lui-même, écoute le Christ : « Moi et mon Père, dit-il, nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure (1) ». Voilà ce que Dieu te promet. Si je te promettais d'aller dans ta maison, tu l'approprierais; et lorsque Dieu veut venir dans ton coeur, tu es si indolent pour le lui purifier?
Il n'aime pas à habiter avec l'avarice, avec cette femme impure et insatiable dont tu suivais les ordres tout en cherchant à voir Dieu. Qu'as-tu fait de ce que Dieu t'a commandé? Que n'as-tu pas fait de ce que t'a commandé l'avarice? Qu'as-tu fait de ce que Dieu t'a commandé? Je vais te montrer ce qu'il y a dans ton coeur, dans ce coeur qui voudrait contempler Dieu. Je l'avais déjà insinué en disant: Je pourrais le montrer, mais à qui? Qu'as-tu fait,dis-je, de ce que Dieu t'a ordonné? Qu'as-tu différé de ce que t'a prescrit l'avarice ? Dieu t'a commandé de donner des vêtements à qui n'en a pas; tu as frémis : l'avarice t'a ordonné de les enlever à qui en avait; tu t'y es porté avec une sorte de frénésie. Te dirai-je qu'en obéissant à Dieu tu aurais obtenu ceci et cela ? C'est Dieu même que tu posséderais; oui, c'est Dieu que tu aurais si tu avais suivi ses ordres. Maintenant que tu as exécuté les ordres de l'avarice, qu'as-tu ? Je sais que tu vas me répondre : J'ai tout ce que j'ai enlevé. Tu possèdes ainsi pour avoir dérobé. Mais que peux-tu posséder chez toi quand tu t'es perdu toi-même? — Pourtant je possède. — Où? où? je t'en prie. Dans une chambre, sans douté, dans une bourse ou dans un coffre ; je n'en veux pas dire davantage. Où que ce soit enfin, tu ne l'as pas maintenant sur toi. Tu crois l'avoir dans ton coffre ; peut-être n'y est-il plus, et tu l'ignores; peut-être qu'en rentrant chez toi tu n'y trouveras plus ce que tu y as laissé. C'est ton coeur que j'ai en vue; qu'y possèdes-tu? Dis-le-moi. Quoi ! tu as rempli ton coffre-fort, et tu as mis ta conscience en lambeaux. Voici un homme rempli de biens; apprends à t’enrichir
1. Jean, XIV, 23.
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comme lui : « Le Seigneur a donné, dit-il, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait : que le nom du a Seigneur soit béni (1) ». S'il avait tout perdu, où puisait-il ces perles précieuses qu'il offrait à son Dieu ?
6. Ainsi donc, purifie ton coeur autant que tu en es capable ; travaille, applique-toi à cette oeuvre. Afin d'obtenir que Dieu même le purifie pour y demeurer, prie, conjure, humilie-toi. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; il était en Dieu dès le commencement. Tout a été fait par lui, et sans lui rien ne l'a été. Ce qui a été fait était vie en lui; et la vie était la lumière des hommes; et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise ». Tu ne comprends pas cela. Voici pourquoi tu ne le comprends pas; c'est que « la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise ». Que sont ces ténèbres, sinon les mauvaises actions? Que sont ces ténèbres, sinon les passions désordonnées, l'orgueil, l'avarice, l'ambition, l'envie? Ténèbres que tout cela; c'est pourquoi tu ne comprends pas. Quand la lumière luit dans les ténèbres, qui peut la voir?
7. Examine donc si tu ne pourrais pas saisir de quelque manière ces paroles: « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (2) ». C'est par l'humanité du Christ que tu -t'approcheras de sa divinité. Dieu est si élevé au-dessus de toi ; mais Dieu s'est fait homme; ainsi l'homme a rapproché ce qui était placé à une si grande distance. C'est dans la divinité que tu dois demeurer; et par l'humanité que tu dois y aller. Le Christ est ainsi et le terme et la route. Voilà pourquoi « le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous ». Il s'est uni à ce qu'il n'était pas, sans perdre ce qu'il était. En, lui l'humanité était visible, la divinité cachée. L'humanité a été mise à mort, et la majesté divine outragée; mais l'humanité est ressuscitée et la divinité s'est révélée. Songe à tout ce que le Christ à fait comme Dieu, à tout ce qu'il a souffert en tant qu'homme. S'il a été mis à mort, ce n'est pas comme Dieu, et pourtant c'est le Christ lui-même. La divinité et L'humanité ne font pas en lui deux personnes; autrement nous n'aurions plus la Trinité, nous
1. Job, I,
21. — 2. Jean, I, 1-14.
ferions une quaternité. L'homme est homme, et Dieu est Dieu ; mais le Christ est à la fois Dieu et homme; l'humanité et la. divinité ne forment en lui qu'une personne. N'es-tu pas un corps et une âme ? C'est ainsi que le Christ est homme et Dieu en même temps; ou bien encore il est tout à la fois corps, âme, et Dieu.
Lui-même d'ailleurs parle tantôt comme étant Dieu, tantôt comme ayant une âme, tan. tôt comme ayant un corps; et toujours comme étant une même personne. Comme Dieu, que dit-il? «De même que mon Père possède la vie en lui-même, ainsi a-t-il donné à son Fils d'avoir en lui-même la vie. Tout ce que fait le Père, le Fils le fait semblablement (1). — Moi et ton Père nous sommes un (2)». Que dit-il comme ayant une âme ? « Mon âme est triste jusqu'à la mort (3) ». Que dit-il comme ayant un corps ? « Renversez ce temple, et je le relèverai en trois jours (4). Touchez et voyez, car un esprit n'a ni chair ni os, comme vous m'en voyez (5)» . Il y a là des trésors de sagesse et de science.
8. La loi tout entière se résume sûrement dans ces deux préceptes : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit ; de plus, tu aimeras ton prochain comme toi-même. A ces deux commandements se rapportent toute la loi et les prophètes (6) ». Eh bien ! dans le Christ tu trouves tout cela. Veux-tu aimer, ton Dieu? Tu le peux dans le Christ: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Veux-tu aimer ton prochain? Avec le Christ tu le peux encore: « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ».
9. Ah ! qu'il nous purifie par sa grâce; qu'il nous purifie par ses secours et ses consolations. Par lui et en lui je vous conjure, mes frères, de multiplier les bonnes oeuvres, la miséricorde, les actes de libéralité, de bonté. Pardonnez promptement à qui vous offense. Que nul ne garde de colère contre autrui, pour ne pas s'interdire la prière devant Dieu. Nous avons besoin de tous ces avertissements, parce que nous sommes dans le mondé, parce que tout en avançant dans la vertu et en vivant dans la justice, nous ne sommes point ici sans péché. Par péchés nous n'entendons pas seulement les désordres qu'on appelle des crimes,
1. Jean, V, 26, 19. — 2. Ib. X, 30. — 3. Matt. XXVI, 38. — 4. Jean, II, 19. — 5. Luc, XXIV, 39. — 6. Matt. XXII, 37-40.
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tels que les adultères, les actes de fornication, les sacrilèges, le vol, le larcin, les faux témoignages; il est d'autres péchés que ceux-là. Ainsi il y a péché à regarder ce que tu ne devais pas voir; péché à écouter avec plaisir ce que tu ne devais pas entendre ; péché à arrêter ta pensée sur ce qui ne devait pas l'occuper.
10. Aussi Notre-Seigneur nous a-t-il donné, après le bain régénérateur, d'autres remèdes à prendre chaque jour. L'oraison dominicale est destinée à nous purifier chaque jour. Disons donc, mais disons avec sincérité, car c'est aussi un acte de charité : « Remettez-nous ce que nous vous devons, comme nous remettons, nous aussi, à ceux qui nous doivent (1).
Faites des aumônes, et pour, vous tout est pur (2) ». Rappelez-vous, mes frères, ce que le Seigneur dira à ceux qui seront à sa droite. Il ne les louera pas d'avoir fait telles et telles actions d'éclat: « J'ai eu faim, dira-t-il, et vous m'ayez donné à manger ». A ceux de la gauche il ne dira pas non plus: Vous avez fait tels et tels maux; mais ; « J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger (3) ». Ainsi donc les uns pour leurs aumônes obtiendront la vie éternelle; et les autres, les éternelles flammes pour n'avoir pas fait l'aumône. Choisissez aujourd'hui ou la droite ou la gauche.
1. Matt. VI, 12. — 2. Luc, XI, 41. — 3. Matt. XXV, 35, 42.
Quel espoir de salut peut nourrir celui qui tombe si fréquemment malade sans vouloir user de remède ?
Mais ce sont des maladies légères? — Elles n'en accablent pas moins par leur ruasse. — Je n'ai que des péchés légers. — Ne sont-ils pas en grand nombre? Combien de choses légères écrasent et font périr ? Qu'y a-t-il de plus léger que les gouttes de pluie ? Elles remplissent le lit des fleuves. Qu'y a-t-il de plus petit que les grains de blé ? Ils surchargent les greniers. Tu considères bien que tes péchés sont légers; tu ne remarques pas combien ils sont nombreux. Tu sais peser chacun d'eux; pourrais-tu les compter ? Dieu cependant nous a donné un remède de chaque jour.
11. Quelle miséricorde nous fait « Celui qui est monté au ciel et qui a rendu captive la captivité même (4) » Comment a-t-il rendu la captivité captive? En tuant la mort. La captivité est devenue captive ; la mort est morte. Mais n'a-t-il fait pour nous que monter au ciel et que rendre captive la captivité même? Nous a-t-il ensuite laissés à nous-mêmes?
Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation du siècle (1) ». Considère donc « les dons qu'il a faits aux hommes (2) ». Répands tes largesses et reçois le bonheur.
1.
Matt. XXVIII, 28. — 2. Ps. LXVII, 19.
ANALYSE. — C'est bien aujourd'hui, la tradition en fait foi, que le Sauveur est monté au ciel. D'ailleurs ces paroles d'un psaume : « Elevez-vous, ô Dieu, au-dessus des cieux », ne sauraient s'appliquer qu'à lui, puisque il est la seule personne divine qui soit descendue et qui conséquemment puisse s'élever. Donc aussi les mots suivants : « Et que votre gloire couvre toute la terre », ne peuvent s'entendre que de son Eglise. Vraie Eglise de Jésus-Christ, elle est catholique par conséquent, ce qui suffit pour faire condamner les sociétés rivales qui ne le sont pas.
1. Fils unique du Père et coéternel à Celui qui l'engendre, invisible comme lui, comme lui immuable, tout-puissant comme lui et comme lui Dieu, vous le savez, on vous l'a appris, et vous le croyez fermement, le Seigneur Jésus s'est fait homme pour l'amour de nous; il a pris la nature humaine sans quitter sa divine nature, cachant sa puissance et montrant
1. Ps. LVI, 12.
344
sa faiblesse. Vous le savez encore, s'il est né, c'était pour nous faire renaître, s'il est mort, c'était pour nous empêcher de mourir éternellement. Aussitôt après, c'est-à-dire le troisième jour, il est ressuscité; promettant de ressusciter nos corps à la fin des siècles. Il s'est montré à ses disciples, pour qu'ils le vissent de leurs yeux et le touchassent de leurs mains; il voulait ainsi les convaincre de ce qu'il s'était fait dans le temps sans rien perdre, de ce qu'il est dans l'éternité. Il vécut alors quarante jours avec eux, comme on vous l'a enseigné, allant et venant, mangeant et buvant, non plus par besoin, mais uniquement par puissance, et les convainquant de la réalité de sa chair qu'ils avaient vue faible sur la croix et qu'ils voyaient immortelle, depuis qu'elle était sortie du sépulcre.
2. C'est donc aujourd'hui que nous célébrons la solennité de son Ascension. Aujourd'hui encore il y a pour cette Eglise une solennité particulière, l'anniversaire de l'inhumation de saint Léonce, qui en est le fondateur. Mais que cette étoile veuille bien se laisser obscurcir par le soleil; parlons plutôt du Seigneur, comme nous avons commencé; un bon serviteur n'est-il pas heureux d'entendre louer son Maître?
3. Aujourd'hui donc, c'est-à-dire le quarantième jour qui suit la résurrection, le Seigneur est monté au ciel. Nous ne l'avons pas vu, croyons-le. Ceux qui l'ont vu l'ont publié, ils ont répandu ce fait dans tout l'univers. Vous connaissez ces témoins qui nous ont instruits, c'est d'eux qu'il avait été prédit . « Il n'est ni langue ni idiôme où on n'entende leur voix. Son éclat a retenti par toute la terre et leurs paroles se sont répandues jusqu'aux extrémités du monde (1) ». C'est ainsi qu'elles sont arrivées jusqu'à nous et nous ont fait sortir de notre sommeil. Aussi ce jour est-il une fête dans l'univers entier.
4. Rappelez-vous le psaume chanté. A qui y est-il dit : «. Elevez-vous, ô Dieu , au-dessus des cieux?» A qui s'adressent ces mots? Est-ce à Dieu le Père qu'il serait dit : « Elevez-vous », puisque jamais il n'a été dans l'abaissement? Ah ! c'est à vous de vous élever, vous qui avez été enfermé dans le sein de votre Mère, vous qui avez été formé dans les entrailles de Celle que vous avez formée; vous
1. Ps. XVIII, 4, 5.
qui avez été couché dans une crèche; vous qui avez, comme les petits enfants, puisé un lait véritable dans le sein maternel; vous qui portez le monde et vous laissiez porter par votre Mère; vous dont le vieillard Siméon reconnut les abaissements et loua les grandeurs; vous que la veuve Anne vit boire à la mamelle tout en vous proclamant le ToutPuissant; vous qui pour nous avez eu faim et soif et qui vous êtes fatigué pour nous, (pourtant est-il permis au Pain de souffrir de la faim, à la Fontaine d'endurer la soif et à la Voie de se fatiguer?) vous qui avez supporté tout cela pour l'amour de nous ;vous qui avez dormi sans toutefois sommeiller jamais, en veillant sur Israël; vous enfin que Judas a vendu et que les Juifs ont acheté, mais sans vous posséder; vous qui avez été saisi, garrotté, flagellé, couronné d'épines, suspendu au gibet, percé d'un coup de lance, mort et enseveli, « ô Dieu, élevez-vous au-dessus des cieux ».
Oui, élevez-vous, élevez-vous au-dessus des cieux, puisque vous êtes Dieu. Siégez dans le ciel, vous qui avez été attaché à la croix. Nous vous attendons pour nous juger, vous qu'on a attendu quand vous avez été jugé. Mais qui croirait cela, sans l'action de Celui qui tire l'indigent de la poussière et qui élève le pauvre au-dessus de la boue? Aussi est-ce lui qui élève aujourd'hui son corps jadis si pauvre et qui le place au milieu des princes de son peuple (1), avec lesquels il doit venir juger les vivants et les morts. Avec eux donc il place ce corps jadis indigent et il leur dit: « Vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël (2)».
5. « Elevez-vous , ô Dieu , au-dessus des cieux ». C'est un fait accompli. Nous ajoutons : Nous n'avons pas vu et nous croyons cependant l'événement prédit autrefois par ces paroles : « Elevez-vous, ô Dieu, au-dessus des cieux »; mais n'avons-nous pas sous les yeux ce qui suit : « Et que votre gloire couvre toute la terre (3) ? » Qu'on ne croie pas le premier événement , si l'on n'est pas témoin du second. Que signifie cette « gloire qui couvre toute la terre », sinon que sur toute la terre s'étend votre Eglise , que sur toute la terre s'est répandue votre épouse avec sa majesté, votre bien-aimée , votre colombe, votre compagne ? Elle est: votre gloire. « L'homme, dit
1. Ps. CXII,
7, 8. — 2. Matt. XIX, 28. — 3. Ps. LVI, 12.
345
l'Apôtre, ne doit point se voiler la tête, puisqu'il est l'image et la gloire de Dieu ; tandis que la femme est la gloire de l'homme (1)». Si la femme est la gloire de l'homme, l'Eglise assurément est la gloire du Christ.
Cette Eglise est la sainte Eglise catholique ; test elle qui est répandue par tout l'univers ; elle est la moisson qui grandit au milieu de l’ivraie. Ah ! regardez-la du haut du ciel, vous qui, pour l'amour d'elle, avez été raillé sur le gibet. Les Juifs alors se moquaient de vous, et vous priiez pour eux. Si en vous persécutant ils ont mérité cette faveur , que n'ont pas mérité ceux qui croient en vous ? Aussi avez-vous daigné leur faire cette promesse : « Et vous recevrez la vertu du Saint-Esprit survenant en vous, et vous me servirez de témoins ». Où? « A Jérusalem », où j'ai été mis à mort. A Jérusalem ? C'est trop peu; Tous n'avez pas donné une rançon si précieuse pour cette seule cité. Ajoutez donc à
1. Cor. XI, 7.
Jérusalem, cette ville est trop étroite pour contenir votre gloire. « A Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». Nous voilà aux limites de la terre, pourquoi ne pas finir tes disputes?
Qu'on ne me dise plus: L'Eglise est ici. Tais-toi, parole humaine; écoute la divine parole « A Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». C'est à ces traits que le Seigneur nous signale son Eglise, à nous qui sommes les derniers de ses serviteurs. C'est pourtant une mère qu'il recommande à ses enfants. Il prévoyait de futures querelles parmi ces fils ingrats; il voyait d'avance les hommes qui se partageraient le bien d'autrui. Pourquoi ne pas s'abstenir de partager ce qu'ils n'ont pas acheté ?
L'Eglise du Christ est donc, je le répète, mes très-chers frères, cette sainte Eglise catholique qui est répandue partout, cette Eglise qui conserve sa virginité et qui chaque jour donne la vie à des enfants.
ANALYSE. — Il est certain que par sa mort et par sa résurrection le Sauveur nous a délivrés en faisant perdre au démon les droits qu'il avait acquis sur nous. Mais s'il monte au ciel avec son corps de chair qui n'en est pas descendu, c'est pour nous faire entendre que nous y monterons à sa suite, puisque nous sommes ses membres; c'est pour nous exciter à prendre courage. En vue donc du bonheur, figuré par les quarante jours qu'il a passés sur la terre après sa résurrection, supportons généreusement les fatigues et les travaux que rappellent les quarante jours de jeûne qui ont précédé sa passion.
1. C'est en ressuscitant et en montant au ciel que Notre-Seigneur Jésus-Christ a fait briller sa gloire dans tout son éclat. Nous avons célébré sa résurrection le dimanche même de Pâques; nous célébrons son ascension aujourd'hui.
Ces deux jours sont pour nous des jours de tête; car si lé Sauveur est ressuscité, c'était pour nous apprendre à ressusciter comme lui; et s'il est monté, c'était pour nous protéger du haut du. ciel. Jésus-Christ est donc également notre Seigneur.et notre Sauveur, soit quand il est attaché à la croix, soit quand il règne au ciel comme aujourd'hui. Sur la croix, il versait notre rançon; au ciel, il rassemble ce qu'il a acheté; et lorsqu'il aura réuni tous ceux qu'il doit attirer à lui dans le cours des siècles, il viendra à la fin des temps, et, comme il est écrit, « il viendra en Dieu, avec éclat (1) ». Il ne viendra pas en se cachant, comme la
1. Ps. XLIX, 3.
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première fois, mais « avec éclat », comme dit le prophète.
Il devait, pour être jugé, se voiler d'abord; mais pour juger, il viendra avec gloire. Qui aurait osé le juger s'il était venu la première fois dans toute sa majesté ? Aussi l'apôtre Paul dit-il : « S'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de la gloire (1) ». Mais s'il n'avait été mis à mort, la mort ne serait pas morte. C'est donc en triomphant que le diable a été vaincu. Il tressaillait, lorsqu'il réussit par ses séductions à faire condamner à mort le premier homme. Il lui donna la mort en le séduisant; mais en mettant à mort le second Adam, il délivra le premier , de ses chaînes. Voilà pourquoi cette victoire de Jésus-Christ Notre-Seigneur, ressuscitant et montant au ciel; c'est ainsi que s'est accompli l'oracle que vous venez d'entendre lire dans l'Apocalypse : « Le Lion de la tribu de Juda a vaincu (1) ». Il porte le nom de Lion, et il a été immolé comme un agneau ; Lion à cause de sa force, Agneau à cause de son innocence; Lion, parce qu'il est invincible, Agneau; parce qu'il en a la douceur. Or cet Agneau, quand on l'a mis à mort, a vaincu par sa mort même le lion qui rôde cherchant quelqu'un à dévorer. Car le diable aussi a été appelé lion, non pas à cause de sa force, mais pour sa férocité. Voici comment s'exprime saint Pierre : « Il faut vous tenir en éveil contre les tentations , car le démon, votre ennemi , rôde en cherchant quelqu'un à dévorer ». Et comment rôde-t-il? « Il rôde comme un. lion rugissant, cherchant quelqu'un à dévorer (3) ». Eh ! qui ne tomberait sous les dents de ce lion, si un autre lion, le Lion de la tribu de Juda, ne l'avait vaincu? Voilà donc le Lion contre le lion, l'Agneau contre le loup. A la mort du Christ, le diable tressaillit de joie, et c'est cette mort qui l'a vaincu. Elle a été pour lui comme une amorce, il était heureux de cette mort, en sa qualité de roi de la mort; mais cette mort qui le remplissait de joie a été pour lui un piège; il s'est laissé prendre à la croix du Seigneur; la mort du Sauveur a été pour lui l'hameçon fatal. Voilà en effet que ressuscite Jésus-Christ Notre-Seigneur. Où est la mort qu'on a vue suspendue à la croix? Où sont les dérisions des Juifs? Que sont devenus l'arrogance et l'orgueil qui
1. I Cor. II, 8. — 2. Apoc. V, 5. — 3. I Pier. V, 8.
secouaient la tête devant la croix et qui disaient : « S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de la croix (1) ? » N'a-t-il pas fait plus que ne demandaient ces railleries sacrilèges? N'a-t-il pas fait plus en sortant du tombeau qu'il n'eût fais en descendant de la croix?
2. Et maintenant, quelle gloire pour lui de monter au ciel et de siéger à la droite de son Père ! Si nous ne le voyons pas de nos yeux, nous ne l'avons pas vu non plus suspendu à la croix. C'est la foi qui nous rend certains de tout cela, c'est avec les yeux du coeur que nous le contemplons.
En effet, mes frères, vous l'avez appris, Notre-Seigneur Jésus-Christ est monté au ciel en ce jour : que notre coeur y monte avec lui, Ecoutons l'Apôtre : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, dit-il, cherchez les choses d'en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu; goûtez les choses d'en haut et non les choses de la, terre (2) ». De même qu'il est monté au ciel sans nous quitter, ainsi l'y accompagnons-nous avant même que se réalisent les promesses faites à notre corps. Il est, lui, élevé au-dessus des cieux; et s'il a dit: « Nul ne monte au ciel que Celui qui en est descendu, le Fils de l'homme qui est au ciel (3) »; ce n'est pas pour nous une raison de n'espérer point habiter, avec les anges, leur magnifique et céleste demeure. Ces paroles sont destinées à rappeler l'unité qui fait de lui notre Chef et de nous son corps. S'il monte au ciel, ce n'est pas pour se séparer de nous; car il en est descendu et il n'a garde de nous l'envier. Au contraire, il semble nous crier: Soyez mes membres, si vous voulez monter ici. Pour y arriver, déployons donc toute notre vigueur, aspirons-y de tous nos voeux. Songeons sur la terre qu'on compte sur nous dans le ciel. C'est alors que nous dépouillerons cette chair mortelle, dépouillons le vieil homme dès aujourd'hui. Le corps s'élèvera facilement au plus haut des cieux, pourvu que l'esprit ne soit pas accablé sous le fardeau de ses iniquités.
3. Je sais bien que, frappés des objections faites par les hérétiques, plusieurs se demandent comment le Seigneur, descendu du ciel sans corps, y est remonté avec son corps, ce qui semble contraire à ces paroles sorties de sa propre bouche: « Nul ne monte au ciel que
1. Matt. XXVII, 40. — 2. Coloss. III, 1, 2. — 3. Jean, III, 13.
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« Celui qui en est descendu». Or, prétendent-ils, son corps n'est point descendu du ciel, comment donc a-t-il pu y monter (1) ? Mais Jésus n'a point dit : Rien ne monte au ciel que ce qui en est descendu; il a dit.: «Nul ne monte au ciel que Celui qui en est descendu» ; ce qui a rapport à la personne même et non à son vêtement. Le Seigneur est descendu du ciel sans le vêtement de son corps, il y est remonté avec ce vêtement. N'est-ce pas toujours la même personne qui est descendue et qui est remontée? Si, en nous unissant à lui comme ses membres, il n'a pas cessé pour ce motif d'être le même; à combien plus forte raison le corps qu'il a pris dans le sein de la Vierge ne saurait-il avoir en lui une personnalité différente. Quand un homme gravit une montagne, un mur ou tout autre lieu élevé, ne dit-on pas que celui qui y monte ainsi est le même que celui qui en est descendu, lors même qu'il serait descendu sans vêtements et qu'il remonterait couvert de ses habits; lorsqu'il serait descendu sans armes et qu'il remonterait tout armé? Or, de même qu’on peut dire de lui alors : Nul ne monte que celui qui est descendu, quoiqu'il remonte avec ce qu'il n'avait pas en, descendant; ainsi nul ne monte au ciel que le Christ, parce que nul autre que lui n'en est descendu, quoiqu'il ensuit descendu sans son corps et qu'il y remonte avec son corps, quoique nous devions y monter nous-mêmes; non pas en vertu de notre propre force, mais en vertu de l'unité contractée entre lui et nous. N'est-on pas deux, dans l’unité d'une seule chair? grand sacrement considéré dans le Christ et dans l'Eglise (2). Aussi le Christ dit-il lui-même : « Ainsi donc ils ne sont plus deux, mais une seule chair (3) ».
4. Pourquoi a-t-il jeûné au moment de la tentation, avant sa mort, et quand il avait besoin encore de nourriture; tandis qu'il a mangé et qu'il a bu après sa résurrection, aux jours de sa gloire, et quand il n'avait plus besoin d'aliments? C'est qu'il voulait en jeûnant nous montrer ce que nous devons souffrir, et en ne jeûnant pas nous donner une idée des
1. Voir Comb. chrét. chap. XXV. — 2. Eph. V, 31, 32. — 3. Matt. XI, 6.
délices qu'il goûte. Ces deux périodes de sa vie ont duré l'une et l'autre quarante jours. Ce fut en effet pendant quarante jours qu'il jeûna, lorsqu'avant sa mort il fut tenté dans le désert, ainsi qu'il est écrit dans l'Evangile (1); et pendant quarante jours aussi il vécut avec ses disciples après sa résurrection , allant et venant, mangeant et buvant, comme s'exprime saint Pierre dans les Actes des Apôtres (2). Ce nombre de quarante jours semble désigner ce qu'ont à parcourir de ce siècle ceux qui sont appelés à la grâce par Celui qui n'est pas venu abolir, mais compléter la loi. Cette loi contient effectivement dix préceptes. De plus la grâce de Jésus-Christ est répandue dans tout l'univers, et l'univers est divisé en quatre parties. Or dix multiplié par quatre donne quarante. Aussi « ceux que le Seigneur a rachetés ont-ils été rassemblés par lui de tous les pays, de l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Midi (3) ». Ainsi donc lorsqu'avant sa mort il jeûna l'espace de quarante jours, il semblait crier : Abstenez-vous des désirs de ce siècle; et lorsque durant quarante jours encore il mangeait et buvait après sa résurrection, il semblait dire hautement : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation du monde (4)». Le jeûne s'unit en effet aux fatigues de la lutte, attendu que celui qui combat sur l'arène s'abstient de tout (5) ; et la nourriture se prend avec l'espoir de parvenir à cette paix qui ne sera parfaite qu'au moment où se sera revêtu d'immortalité ce corps dont nous attendons la rédemption. Nous ne nous glorifions pas encore de l'avoir obtenue, mais nous vivons dans cette espérance. Pour montrer en nous ce double mouvement, l'Apôtre a dit : « Que l'espoir vous porte à la joie, que l'affliction vous trouve patients (6) » ; joie désignée par la nourriture, affliction rappelée par le jeûne. Sitôt en, effet que nous sommes entrés dans la voie du Seigneur, jeûnons aux vanités du siècle présent; et nourrissons-nous des promesses du siècle à venir, n'attachant point ici notre coeur et puisant là haut ce qui doit l'alimenter.
1.
Matt. IV, 1, 2. — 2. Act. I, 3, 4, 21. — 3. Ps. CVI, 2, 3. — 4. Matt. XXVIII,
20. — 5. I Cor. IX, 25. — 6. Rom. XII, 12.
ANALYSE. — Jésus-Christ en montant an ciel semble s'être proposé deux motifs. I. Ses Apôtres avaient pour lui une affection un peu trop humaine; ils voyaient plutôt en lui l'humanité que la divinité. Afin d'élever plus haut leur esprit et leur en, Jésus voulut disparaître du milieu d’eux et les habituer à considérer en lui le Seigneur plutôt que le frère. Car il est véritablement égal à Dieu; tant de passages de l'Ecriture le prouvent d'une manière péremptoire. II. Pour les confirmer dans la foi de sa résurrection il n'était pas nécessaire qu'il vécût avec eux quarante jours précisément. S'il n'est monté au ciel qu'après ce laps de temps, c'est que ces quarante jours. désignent toute la vie et que durant notre vie tout entière nous devons être fidèle à la foi de l'incarnation pour monter au ciel avec Jésus-Christ, pour y avoir comme lui, à la fin des siècles, notre corps glorifié. Gardons-nous donc de croire que Jésus-Christ soit réellement inférieur à son Père ; croyons pour être sauvés le mystère de la Trinité sainte.
1. Les divines Ecritures renferment de nombreux mystères; il en est que nous-mêmes devons étudier encore; il en est aussi que le Seigneur a daigné découvrir à notre humilité; mais nous n'avons point assez de temps pour les exposer aux regards de votre sainteté. Je sais que durant ces jours de fête principalement l'église est remplie d'hommes qui voudraient sortir avant d'être entrés, qui nous trouvent fatigants si nous prêchons un peu plus de temps qu'à l'ordinaire; et qui pourtant, quand il s'agit de leurs festins, se hâtent d'arriver, ne se plaignent pas d'y rester jusqu'au soir, n'en refusent aucun et n'en sortent jamais avec la moindre confusion. Nous ne voulons pas toutefois priver ceux qui viennent ici tout affamés, et tout en nous expliquant brièvement, nous dirons pour quel motif mystérieux Notre-Seigneur Jésus-Christ est monté au ciel avec le corps qu'il a fait sortir avec lui du tombeau.
2. Parmi les disciples mêmes du Sauveur, le démon ne manquait pas d'en porter quelques-uns à l'infidélité; il y en eut même un qui pour croire le Seigneur ressuscité avec le corps qu'il lui avait vu, ajouta plutôt foi à ses cicatrices encore toutes fraîches qu'à ses membres vivants (1). Par compassion pour leur faiblesse et pour les affermir, Jésus daigna, après sa résurrection, vivre avec eux durant quarante jours entiers, depuis le jour de sa passion jusqu'au jour actuel, allant et venant,
1. Jean,XX, 25.
mangeant et buvant, comme le dit l'Ecriture (1); et leur prouvant que ce qu'ils voyaient da leurs yeux après la résurrection était bien ce qui avait expiré sur la croix. Cependant il ne voulut pas les laisser dans la chair ni les retenir plus longtemps par les liens d'une affection charnelle. Les mêmes sentiments qui avaient porté Pierre à redouter pour lui les souffrances, portaient les Apôtres à désirer qu'il demeurât toujours corporellement au milieu d'eux. Ils voyaient avec eux un Maître qui les encourageait, un Consolateur et un Protecteur humain, de même nature qu'eut. Quand ils ne le voyaient pas de cette manière sensible, ils le croyaient absent, quoique néanmoins il remplisse tout de sa majesté, Sans aucun doute il les couvrait de sa protection, comme la poule abrite ses poussins sous ses ailes, ainsi qu'il a daigné s'exprimer lui même (2); car il s'est rendu semblable à la poule qui partage les faiblesses de ses poussins. Rappelez vus souvenirs : combien ne voyons-nous pas d'oiseaux se reproduire? Nul autre que la poule cependant ne s'affaiblit avec ses poussins, et c'est pour ce motif que le Sauveur s'est comparé à elle, lui qui en s'incarnant a daigné prendre sur-lui nos infirmités. Il fallait toutefois élever un peu plus haut l'esprit des disciples, les habituer à se faire de lui des idées plus spirituelles, à le considérer comme le Verbe du Père, Dieu en Dieu, et le Créateur de toutes choses. Le corps qu'ils voyaient
1. Act. I, 3, 4, 21. — 2. Matt. XXIII, 37.
était pour eux un voile. Sans doute ils avaient besoin d'être affermis dans la foi en vivant avec lui durant quarante jours; mais pour eux il était préférable encore qu'il se dérobât à leurs yeux, que du haut du ciel il leur vînt en aide comme leur Seigneur, après avoir vécu avec eux sur la terre comme leur frère, et qu'il les accoutumât à le voir comme étant Dieu même. C'est d'ailleurs ce que fait entendre l'Evangéliste saint Jean à quiconque l'écoute avec attention et intelligence : « Que votre coeur ne se trouble pas, fait-il dire au Seigneur. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, parce que mon Père est plus grand que moi (1). — Mon. Père et moi, dit-il ailleurs , nous sommes un (2) ». Il s'attribue même, non pas en l'usurpant, mais parce qu'elle lui est naturelle, une telle égalité avec Dieu, qu'un disciple lui ayant dit « Seigneur, montrez-nous votre Père, et il nous suffit », il répondit : « Philippe, il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne connaissez pas mon Père? Qui me voit, voit aussi mon Père (3) ». Qui me voit? Mais ceux qui l'ont crucifié ne l'ont-ils pas vu de leurs propres yeux? Qui me voit ne signifie-t-il donc pas : Qui me connaît, qui me contemple de l'oeil du coeur ? S'il y a en nous une ouïe intérieure qu'éveillait le Seigneur quand il disait «Entende, qui a des oreilles pour entendre (4) », car il n'y avait alors aucun sourd devant lui; il. y a aussi dans notre coeur un oeil secret qui a vu le Père quand il a vu le Sauveur, car le Sauveur est égal à son Père.
3. Ecoute l'Apôtre : il veut mettre en relief celte immense miséricorde qui l'a porté à se rendre infirme pour l'amour de nous et pour réunir ses petits sous ses ailes ; enseignant à tous ses disciples de compatir aux faiblesses des faibles, quand ils se sont élevés tant soit peu au-dessus des communes faiblesses, attendu que lui-même est descendu du haut du ciel pour se charger de nos infirmités. « Ayez en vous, dit donc l'Apôtre, les sentiments qu'avait en lui le Christ Jésus ». Daignez imiter le Fils de Dieu par votre compassion pour les petits. « Il avait la nature de Dieu » ; c'était dire qu'il était égal à Dieu, la nature n'étant pas au-dessous de celui qui la possède, autrement elle ne serait pas sa nature. Afin toutefois d'écarter toute espèce de doute, saint Paul
1. Jean, XV, 1, 28. — 2. Ib. X, 30. — 3. Ib. XIV, 8, 9. — 4. Matt. XI, 15.
continue et emploie le mot qui doit empêcher de s'ouvrir les bouches sacrilèges. « Il avait la nature de Dieu, dit-il, et il n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu ». — « Il n'a pas cru usurper? » Que signifient ces mots, mes très-chers frères? Que par nature il est l'égal de Dieu. Qui donc a usurpé l'égalité divine? Le premier homme, celui à qui il fut dit: « Goûtez et vous serez comme des dieux (1) ». Il voulut par usurpation s'élever jusqu'à la divine égalité, et par un juste châtiment il perdit son immortalité. Celui donc pour qui cette égalité était naturelle « ne crut pas usurper en se faisant égal à Dieu » ; et dès qu'il ne l'usurpa point, dès qu'elle était en lui naturelle, il était avec son Père dans l'union la plus intime, il l'égalait au degré suprême.
Cependant qu'a-t-il fait ? « Il s'est anéanti lui-même, continue l'Apôtre, en prenant une nature d'esclave; et devenu semblable aux hommes, reconnu pour homme dans son extérieur, il s'est abaissé en se faisant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix (2) ». Ce n'était pas assez de dire jusqu'à la mort, saint Paul indique encore le genre de mort. Pourquoi l'indiquer? Le voici. Beaucoup sont prêts à la mort; beaucoup disent : Je ne crains pas de mourir ; je voudrais seulement expirer dans mon lit, entouré de mes fils, de mes petits-fils et des larmes de mon épouse. Ce langage semble ne pas repousser la mort; mais s'ils choisissent un genre de mort spécial, c'est qu'ils éprouvent une peur qui les tourmente. Le Sauveur aussi a choisi sa mort, mais la plus horrible de toutes. Au lieu que les hommes cherchent la mort la plus douce, il a cherché, lui, la mort la plus cruelle, celle que tous les Juifs avaient en exécration. , Il n'a pas craint d'être conduit à la mort par de fausses dépositions et par sentence judiciaire, lui qui viendra juger les vivants et les morts: il n'a pas craint de mourir au milieu des ignominies de la croix, afin de délivrer tous les croyants de toute ignominie. Voilà pourquoi « il s'est fait obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix ». Par nature néanmoins il est l'égal de Dieu : fort de la puissance de la suprême majesté, il est devenu faible par compassion pour l'humanité ; fort pour tout créer, il est devenu faible pour tout,restaurer.
1. Gen. III, 5. — 2. Philip. II, 5-8
350
4. Revenons à ce qui est dit dans saint Jean « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père ; car mon, Père est plus grand que moi ». Où est donc l'égalité dont parle l'Apôtre , dont parle le Seigneur même, soit en disant : « Mon Père et moi nous sommes un » ; soit en disant encore et ailleurs : « Qui me voit, voit aussi mon Père? » Comment expliquer ces mots: «Car mon Père est plus grand que moi ? » — Autant que le Seigneur daigne me le montrer, mes frères, ces paroles sont tout à la fois un reproche et une consolation. Les disciples étaient comme fixés dans l'humanité du Sauveur, et ils ne pouvaient penser à sa divinité. Pour qu'ils vissent Dieu en lui; il fallait éloigner l'humanité d'eux et de leurs regards, afin que rompant la familiarité qu'ils avaient avec l'humanité visible, ils apprissent, au moins en son absence, à s'occuper dé la divinité. Voilà pourquoi il leur dit: « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père». — Pourquoi nous en réjouir? — Parce qu'en me voyant aller à lui, vous pourrez me considérer comme étant son égal (1). C'est pourquoi je vous rappelle qu' « il est plus grand que moi ». Oui, tant que vous me voyez dans mon corps, mon Père est sous ce rapport plus grand que moi. —Avez-vous compris ? N'oubliez pas que les Apôtres ne savaient guère penser qu'à l'humanité du Sauveur.
En considération de ceux de nos frères dont l'esprit est moins vif, je vais m'expliquer plus clairement. Que ceux qui ont compris supportent leur lenteur et imitent « ce Seigneur qui s'est humilié, quand il avait la nature de Dieu, et qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort ».
« Si vous m'aimiez » ; que veulent dire ces mots? « Si vous m'aimiez; vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père. — Si vous m'aimiez» , ne signifie-t-il donc pas: Vous ne m'aimez point? Mais alors qu'aimez-vous? La chair que vous voyez et que, pour ce motif, vous, ne voulez pas perdre de vue. Mais « si vous m'aimiez », moi, moi-même qui suis le Verbe existant dès le principe, existant en Dieu et Dieu même (2), comme le dit encore saint Jean; « si donc vous m'aimiez » en tant que je suis le Créateur de toutes choses, «vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon
1. Voir De la Trinité, liv. I, ch. 7. — 2. Jean, I, 1.
Père ». Pourquoi ? « Parce que mon Père est plus grand que moi ». Tant que vous me voyez sur la terre, mon Père est à vos yeux plus grand que moi. Je veux donc me dérober à vos regards, soustraire à votre vue cette chair mortelle que j'ai prise pour partager votre mortalité, vous empêcher de voir ce vêtement dont je me suis couvert par humilité, mais en l'élevant au ciel pour vous montrer ce que vous devez espérer. Le Sauveur effectivement n'a point laissé ici la tunique dont il a voulu s'y revêtir. Eh ! s'il l'y avait laissée, qui espérerait la résurrection de la chair? Aujourd'hui même qu'elle est montée au ciel avec lui, il y a des hommes qui doutent encore de cette résurrection. Comment ! si Dieu est ressuscité; il ne ressusciterait pas l'homme? Qu'on, ne l'oublie pas, c'est par compassion que Dieu a pris un corps, tandis que le corps fait partie de la nature humaine. Nonobstant, Dieu a repris ce corps, il a confirmé ses disciples dans cette croyance, puis il l'a porté au ciel. Une fois donc ce corps sacré soustrait à leurs regarde, ils n'ont plus vu l'homme dans le Seigneur. Ce qui pouvait rester dans leurs coeurs d'affection charnelle s'est senti attristé. Mais ils se sont réunis et se sont mis à prier.
Jésus, dix jours après, devait leur envoyer le Saint-Esprit, afin que le Saint-Esprit les embrasât d'un amour tout spirituel en les délivrant de leurs regrets trop charnels. Ainsi leur apprenait-il alors à considérer le Christ comme étant le Verbe de Dieu, Dieu en Dieu et le Créateur de toutes choses ; ce qu'ils n'au. raient pu saisir tant que l'objet de leur amour trop sensible n'aurait point disparu de leurs yeux. Pour ce motif donc le Sauveur disait: « Si vous m'aimiez; vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, car mon Père à plus grand que moi ». Il est au-dessus de moi, considéré comme homme; comme Dieu, il est mon égal ; égal par nature et supérieur si on a égard seulement à l'humanité à laquelle s'est uni le Fils par miséricorde. Dieu, à la vérité, l'a abaissé, non-seulement au-dessous de lui, mais encore au-dessous des Anges, comme le dit l'Ecriture (1). Il n'est pas toutefois inférieur à son Père vainement croiriez-vous qu'en s'incarnant il a perdu quelque chose de son égalité avec lui, il n'en arien perdu, et en prenant une chair, en s'unissant à
1. Ps. VIII, 6.
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l’humanité, il n'a éprouvé aucun changement en lui-même. Quand on se revêt d'un habit, on ne devient point cet habit, on reste intérieurement tout ce que l'on était. Supposé qu'un sénateur prenne un vêtement d'esclave, parce qu'il ne lui serait point permis d'entrer dans an cachot avec son costume de sénateur pour y consoler un prisonnier; le voilà couvert du vêtement de la prison ; c'est par humanité qu'il se montre sous ces vils lambeaux ; mais son caractère de sénateur ne brille-t-il pas en lui avec d'autant plus d'éclat que par un sentiment de compassion plus vive il s'est plus abaissé? Ainsi en est-il de Notre-Seigneur: il et toujours Dieu, toujours le Verbe, la Sagesse et la Vertu de Dieu ; toujours occupé à gouverner le ciel, à diriger la terre et à remplir les Anges de bonheur ; tout entier partout, tout entier dans le monde, tout entier dans les prophètes, tout entier dans les patriarches, tout entier dans tous les saints, tout entier dans le sein d'une Vierge pour s'y revêtir de chair, pour s'unir à cette chair comme à une épouse, afin d'en sortir comme un époux du lit nuptial et de se fiancer l'Eglise comme ce vierge immaculée. C'est ainsi qu'en tant qu'homme il est inférieur à son Père, tout en restant son égal en tant que Dieu.
Ah ! défaites-vous donc de vos désirs trop humains. Il semble que le Seigneur ait dit à ses Apôtres : Vous ne voulez pas me quitter ; tous êtes comme celui qui ne veut pas se séparer de son ami et qui lui dit en quelque verte: Restez avec nous encore un peu de temps, car notre âme se ravive en vous voyant; mais il vous sera plus avantageux de ne plus voir ce corps et de songer davantage à ma divinité. Je m'éloigne de vous extérieurement ; mais intérieurement je vais vous remplir. Est-ce comme ayant un corps et avec son corps que le Christ entre dans le coeur ? C'est par sa divinité qu'il occupe le coeur ; c'est par son corps qu'il parle aux yeux et aux oreilles pour aller au coeur. Il est au dedans de nous pour nous convertir sincèrement à lui, pour nous donner sa vie et nous modeler sur lui, car il est le modèle incréé et universel.
5. Si donc il a vécu avec ses: disciples quarante jours après sa résurrection, ce n'est pas mus motif. Vingt, trente jours lui auraient suffi peut-être; mais quarante jours figurent le cours entier de ce monde, nous l'avons montré quelquefois, parce qu'ils sont le pro duit de dix multiplié par quatre. Je ne ferai que vous le rappeler, puisque vous m'avez entendu.
Le nombre dix, denarius, symbolise la sagesse dans sa plénitude. Mais cette sagesse est prêchée aux quatre parties du monde, partout l'univers. De plus le temps est divisé en quatre parties ; car il y a quatre saisons dans l'année, comme il y a dans le monde les quatre points cardinaux. Multipliez maintenant dix par quatre, voilà quarante. Aussi bien est-ce durant quarante jours que le Seigneur a jeûné, pour nous montrer que les fidèles doivent éviter toute espèce de corruption, pendant tout le temps qu'ils passent en cette vie (1). Pendant. quarante jours encore a duré le jeûne d'Elie (2), le représentant des prophètes, pour montrer aussi qu'ils enseignent le même devoir. Quarante jours aussi a jeûné Moïse (3), en qui se personnifiait la loi, pour rappeler également que la loi trace la même obligation. La marche du peuple d'Israël dans le déserta duré quarante ans. L'arche ou l'Eglise a flotté quarante jours sur les flots du déluge. Elle était formée de bois incorruptible ; ce sont les âmes des saints et des justes. Elle renfermait des animaux purs et impurs; c'est que durant toute cette vie et pendant que l'Eglise se purifie dans les eaux du baptême comme dans les.eaux du déluge, il est impossible qu'il n'y ait en elle des bons et des méchants. C'est donc pour cela que l'arche contenait des animaux purs et des animaux impurs ; mais une fois sorti de l'arche, Moïse n'offrit en sacrifice à Dieu que des animaux purs (4); ce qui doit nous faire entendre que si dans l'arche mystérieuse il y a maintenant des méchants mêlés aux bons, Dieu n'acceptera, après le déluge, que ceux qui se seront purifiés.
Considérez donc, mes frères, tout le temps actuel comme une période de quarante jours. Durant tout le temps que nous passons ici-bas, l'arche est battue par les flots du déluge ; elle semble voguer sur les eaux où elle a vogué quarante jours, pendant tout le temps. qu'il y a des chrétiens pour recevoir le baptême et se purifier. Or, en demeurant avec ses disciples l'espace de quarante jours, le Seigneur a daigné nous faire entendre que durant toute cette vie la foi à son incarnation est nécessaire à tous, à tous à cause de leur faiblesse. Si l'oeil
1. Matt. IV, 2. — 2. III Rois, XIX, 8. — 3. Exod. XXXIV, 28. — 4. Gen. VI-VIII.
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avait pu voir ici le Verbe qui était au commencement (1) », le voir, le saisir, l'embrasser, jouir de lui, il n'eût pas été besoin que ce Verbe se fit chair et habitât parmi nous ; mais la poussière de l'iniquité s'étant répandue dans l'oeil du coeur pour le fermer, l'empêcher de saisir le Verbe, de jouir de lui et conséquemment de le connaître ; il a daigné se faire homme afin de purifier cet oeil qui ne saurait le contempler aujourd'hui: L'incarnation du Christ est ainsi nécessaire aux fidèles durant cette vie, afin de les élever jusqu'à Dieu ; et il n'en sera pas ainsi lorsque nous contemplerons, ce Verbe dans sa gloire. Si donc il a vécu dans son corps quarante jours après sa résurrection, c'est qu'il fallait nous apprendre que la foi à son incarnation est nécessaire durant tout le temps que l'arche sacrée flotte en cette vie comme sur les eaux du déluge.
Voici toute ma pensée, mes frères : Croyez-en Jésus-Christ, le Fils de la Vierge Marie; croyez qu'après avoir été crucifié il s'est rendu la vie. Quel besoin de le questionner après la vie présente? La foi nous a tout appris, elle nous rend sûrs de tout; son enseignement est indispensable à notre faiblesse. Représentez-vous donc l'affection de cette poule mystérieuse qui abrite nos défaillances, comme la monture sur laquelle a été placé, par le compatissant voyageur, le malade meurtri (2). Où ce voyageur a-t-il placé le malade? Sur sa monture. La monture du Seigneur est sa propre chair. Une fois ce siècle écoulé, que te sera-t-il dit? Puisque tu as cru comme il fallait l'incarnation du Christ, jouis maintenant de la majesté et de la divinité du Christ. Quand tu étais faible je devais pour toi être faible; maintenant que tu es fort tu auras besoin de nie voir dans ma force.
6. Aussi bien dois-tu à ton tour quitter ta faiblesse, ainsi que te l'a dit l'Apôtre en ces termes : « Il faut que corruptible ce corps se revête d'incorruptibilité, et que mortel il se revête d'immortalité. Car ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu (3)». Pourquoi ne le posséderont-ils point? Est-ce que la chair ne ressuscitera pas? Loin d'ici cette idée; elle ressuscitera, mais qu'arrive-t-il ? Elle est changée, elle devient un corps tout céleste, tout angélique. Les anges ont-ils donc un corps de chair? Mais distinguons. La
1. Jean, I, 1. — 2. Matt. XXIII , 37; Luc, X, 30-34. —
3. I Cor. XV,
53, 50.
chair qui ressuscitera sera cette chair qu'oc ensevelit, qui meurt; cette chair que l'on voit, que l'on touche, qui a besoin, pour s'entretenir, de manger et de boire; qui est malade, en proie à bien des souffrances; oui, c'est elle qui doit ressusciter pour l'éternel supplice des méchants et pour se transformer dans les bons. Et une fois transformée? Ce sera un corps céleste, et non plus une chair mortelle; car « il faut que corruptible ce corps revête l'incorruptibilité et que mortel il revête l'immortalité». On s'étonne que Dieu fasse; de cette chair un corps céleste, quand il a fait. tout de rien? Quand il vivait ici-bas, le Seigneur a changé l'eau en vin, et on s'étonnait qu'il pût changer la chair en corps céleste? Ne doutez donc pas que Dieu en soit capable. Avant d'avoir reçu l'existence, les Anges n'étaient rien; c'est à la Majesté suprême qu'ils doivent d'être ce qu'ils sont. Quoi ! Celui qui a pu te former quand tu n'étais pas, ne pourrait te rendre ce que tu étais, ni glorifier ta foi par égard pour son incarnation même?
Aussi, lorsque ce monde aura passé pour nous, se réalisera cette parole de saint Jean : « Mes bien-aimés, nous sommes les enfants de Dieu, et ce que nous serons ne paraît pas encore; nous savons seulement que quand le Seigneur apparaîtra, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est (1) ». Préparez-vous à jouir de cette vue; et en attendant, croyez au Christ incarné et croyez-y sans redouter d'être dupes de la moindre erreur. La vérité ne ment jamais; eh ! si elle mentait, près de qui irions-nous prendre conseil? Que ferions-nous? A qui aurions-nous fui? C est donc la Vérité même, le Verbe véritable, la véritable Sagesse, la véritable Vertu de Dieu; c'est « le Verbe qui s'est fait chair (2) » , chair véritable. « Touchez et ? voyez, dit-il lui-même, car un esprit n'a ni os ni nerfs comme vous m'en voyez (3)». Tout en lui était vrai, les os, les nerfs, les cicatrices, tout ce qu'on touchait et tout ce que révélait l'intelligence. — Si on touchait en lui l'humanité on y découvrait la divinité; si on touchait la: chair, on sentait la sagesse ; si on touchait la faiblesse, on adorait la puissance; tout était vrai: Ensuite pourtant sa chair est montée au ciel; mais il est notre Chef et ses membres le suivront. Pourquoi? C'est que ces membres
1. I Jean, III, 2. — 2. Ib. I, 14. — 3. Luc, XXIV, 39.
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ont besoin de s'endormir pour quelque temps, afin de ressusciter tous ensemble au moment fixé. Si le Seigneur aussi n'avait voulu ressusciter qu'à cette époque, en qui croirions-nous? Quand donc il a voulu offrir à Dieu dans sa personne les prémices de ceux qui dorment, c'était pour que la vue de ce qu'il a reçu te fît compter sur ce qui t'est promis. Le peuple entier dé Dieu sera par conséquent alors égal et associé aux anges. Ah ! mes frères, que nul ne s'avise de vous dire: Ces insensés de chrétiens croient la résurrection de la chair; mais qui ressuscite? qui est ressuscité? qui est revenu des enfers pour vous dire ce qui s'y passe? C'est le Christ qui en est revenu. O malheureux, ô pervers, ô inexplicable coeur humain ! Si un aïeul ressuscitait, on le croirait; le Seigneur du monde est ressuscité, et on refuse de le croire !
7. Ainsi donc, mes frères, attachez-vous à la foi véritable, pure, catholique. Le Fils est égal au Père; au Père est égal aussi le Don de Dieu, l'Esprit-Saint; voilà pourquoi le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas trois dieux, mais un seul Dieu; ils ne sont pas élevés graduellement au-dessus l'un de l'autre, ils sont unis par une même majesté et ne sont qu'un seul Dieu. Pour nous cependant, le Fils, « le Verbe, s'est fait chair et il a habité parmi nous ». Mais, « il n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu; au contraire il s'est; humilié en prenant une nature d'esclave, et par son extérieur il a été reconnu pour homme (1)».
Voulez-vous vous convaincre encore, mes frères, qu'il y a dans la sainte Trinité égalité véritable, et que c'est uniquement en vue de son incarnation que le Seigneur a dit : « Mon Père est plus grand que moi (2)? » Pourquoi n'est-il dit nulle part de l'Esprit-Saint qu'il est inférieur au Père, sinon parce qu'il ne s'est point incarné? Réfléchissez à cela , sondez toutes les Ecritures , déroulez-en toutes les pages, lisez-en tous les versets, jamais vous n'y découvrirez que le Saint-Esprit soit au-dessous de Dieu. Si donc il y est dit que le Fils est au-dessous du Père, c'est que pour l'amour de nous il s'est amoindri, amoindri pour nous grandir.
1. Philip. II, 6, 7. — 2. Jean, XIV, 28.
ANALYSE. — Lorsque le Seigneur ressuscité fut sur le point de, monter au ciel, ses Apôtres lui demandèrent à quelle époque il reviendrait dans sa gloire. Le Sauveur leur répondit que c'était le secret de son Père. Il ne voulut pas le leur apprendre, parce qu'il valait mieux pour eux l'ignorer ; mais il leur enseigna une vérité bien nécessaire à connaître, savoir, qu'ils établissaient l'Eglise et que l'Eglise serait, par eux répandue dans tout l'univers. Par respect pour ce testament du Christ, ne devrait-on pas reconnaître cette Eglise universelle ? — De plus il a donné deux fois le Saint-Esprit à ses Apôtres, la première fois après la résurrection et la seconde fois après son ascension. Sans préjudice pour une interprétation meilleure et qui me satisferait moi-même davantage, je crois que c'était pour rappeler le double précepte de la charité, dont l'Esprit-Saint est la source. Mais on n'a point la charité quand on rompt l'unité. Qui ne serait frappé de toutes ces recommandations que fait le Sauveur en leur de l’Eglise avant de quitter la terre ?
1. Nous allons, en ce jour solennel, réveiller des souvenirs et instruire la négligence. Aujourd'hui en effet nous célébrons avec pompe l'ascension du Seigneur au ciel. Car après avoir déposé et repris son corps, après être ressuscité d'entre les morts, Notre-Seigneur et Sauveur se montra plein de vie à ses disciples, qui avaient, à sa mort, désespéré de lui. Il se montra à eux, pour qu'ils le vissent de leurs yeux, le touchassent de leurs mains, et pour édifier leur foi en leur faisant voir la réalité. Mais ce n'eût pas été assez pour la (354) fragilité humaine et pour les hésitations des faibles, de ne montrer qu'un seul jour ce vivant prodige et de le faire, disparaître ensuite. Aussi, comme nous l'avons vu pendant la lecture des Actes des Apôtres, vécut-il encore sur la terre avec ses disciples pendant quarante jours, allant et venant, mangeant et buvant, non par besoin; triais pour les convaincre davantage de la réalité. Ce fut, le quarantième jour, celui dont nous faisons aujourd'hui mémoire, que sous leurs yeux, et pendant.qu'ils l'accompagnaient du regard, il monta au ciel.
2. Eux le voyaient monter avec admiration et en même temps avec joie, car la glorification du Chef est l'espoir des membres; et quand ils l'eurent perdu de vue, ils entendirent des anges leur dire : « Hommes de Galilée, pourquoi vous tenez-vous là, regardant au ciel ? Ce Jésus viendra de la même manière que vous l'avez vu aller au ciel (1) ». Que signifie : « Il viendra de la même manière ? » Qu'il viendra avec la même nature, afin que s'accomplisse cette prophétie de l'Ecriture : « Ils porteront leurs regards sur Celui qu'ils ont transpercé (2). Il viendra de la même manière ». Homme, il viendra vers les hommes; mais il viendra aussi comme Homme-Dieu. Il viendra tout à la fois comme homme et comme Dieu véritable, afin de rendre les hommes des dieux. C'est le Juge du ciel qui vient d'y monter, il a été annoncé par la voix de ses hérauts célestes. Donc, rendons bonne notre cause, et ne redoutons pas ses futurs arrêts. Il est monté réellement; ce sont les témoins oculaires qui nous l'ont appris. Parmi ceux qui n'ont pas été témoins de cet événement, il en est qui y ont ajouté foi; d'autres n'y ont pas cru et l'ont même tourné en dérision. « Car tous n'ont pas la foi (3) » ; et comme « tous n'ont pas la foi, le Seigneur connaît ceux qui sont à lui (4) ». Mais pourquoi contester que Dieu soit monté au ciel? Etonnons-nous plutôt qu'il soit descendu aux enfers. Etonnons-nous de la mort du Sauveur, et célébrons sa résurrection au lieu de nous en étonner. Nos péchés ont fait notre perte; le sang du Christ a été versé pour notre rançon; sa résurrection est notre espoir et son avènement sera pour nous la réalité. Ainsi donc attendons-le jusqu'à ce qu'il vienne de
1. Act. I,
2-11, 21. — 3. Zach. XII, 10 ; Jean, XIX, 37. — 3. II Thess. III, 2. — 4. II Tim. II, 19.
la droite de son Père où il est assis. Que notre âme altérée lui, dise : Ah! quand viendra. t-il? « Mon âme a soif du Dieu vivant (1) ». Quand viendra-t-il? Il viendra; mais quand? Tu soupires après sa venue; puisse-t-il te trouver préparé !
3. Gardons-nous toutefois , de croire que nous soyons seuls à désirer l'avènement de notre Dieu et à dire : Quand viendra-t-il? Ses disciples éprouvaient aussi le même désir. Si, maintenant que vous soupirez, que vous attendez, que vous êtes en suspens, que vous aspirez à l'époque où viendra le Seigneur notre Dieu, je pouvais vous le dire, quelle , idée n'auriez-vous pas de moi? Mais vous ne comptez pas, sur moi pour vous l'apprendre, ce serait vous tromper étonnamment. Ah ! si vous aviez là devant les yeux et sous la main Notre-Seigneur Jésus-Christ en personne, vivant et parlant dans,son corps, je n'en doute pas, vous lui exposeriez votre désir et vous lui, ; diriez : Quand viendrez-vous, Seigneur? Ainsi ses disciples l'interrogèrent-ils quand il était encore présent au milieu d'eux. Vous ne pouvez l'interroger comme ils l'ont interrogé; apprenez ce qui leur fut répondu. Ils étaient là et nous n'y étions pas; mais si nous nous en rapportons à eux, c'est pour nous comme pour eux qu'ils ont fait la demande et entendu la réponse. Sur le point d'accompagner du regard le Christ montant au ciel, ils lui dirent donc : « Seigneur, est-ce à cette époque que « vous vous rendrez présent:? » A qui parlaient-ils? Qui était sous leurs yeux? « Est-ce à cette époque que vous, vous rendrez présent? » Que signifie ce langage ? Jésus n'était-il pas présent quand ils le voyaient, quand ils l'entendaient, quand ils le touchaient même ? Que veut donc dire : « Est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent? » C'est que les Apôtres savaient qu'au jugement dernier Jésus-Christ sera présent et visible pour les étrangers aussi bien que pour ses amis, au lieu qu'après sa résurrection il ne s'est montré qu'à ses disciples. Ils savaient donc, ils étaient persuadés par la foi qu'un temps viendrait où leur Maître jugerait, lui qu'on a osé juger; où il élirait et réprouverait, lui qu'on a mis au nombre des réprouvés; où il paraîtrait avec éclat devant les deux fractions de l'humanité, pour placer les uns à
Ps. XLI, 3.
355
droite et les autres à gauche, pour prononcer des sentences que tous entendront, pour offrir des récompenses qui ne seront pas pour tous et menacer de châtiments que tous n'auront pas à craindre. Ils savaient que tout cela arrivera; mais ils demandaient à quel moment. « Est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent? » Présent, non pas à nous, puisque nous vous voyons, mais à ceux mêmes qui n'ont pas cru en vous. « Est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent, dites-le nous, et à quel moment rétablirez-vous le royaume d'Israël ? » Ils demandaient donc «.Est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent, et à quel moment viendra le règne d'Israël? » Quel est ce règne? Celui dont nous disons : « Que votre règne arrive (1) ». Quel est ce règne ? Celui dont il sera parlé en ces termes aux élus placés à droite : «Venez, a bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde » ; au moment où il sera dit à la gauche: « Allez au feu éternel, préparé pour le diable et ses anges (2) ». Arrêt terrible ! arrêt épouvantable ! mais « la mémoire du juste sera éternelle, il n'aura rien à redouter de l'horrible sentence (3) ». Aux uns donc le bonheur, le malheur aux autres ; mais dans l'un et l autre arrêt le Seigneur dit également la vérité, parce qu'il parle également selon la justice.
4. Écoutons enfin la réponse faite aux disciples, si toutefois il a été répondu à leur question; et s'il n'y a pas été répondu, retenons ce qui leur a été dit, sans craindre ce qui doit arriver. « Seigneur, est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent? » Quand arrivera le règne de vos amis, le règne des humbles, et jusques à quand durera l'arrogance des superbes? Voilà bien ce que vous demandiez vous-mêmes , ce que vous désiriez savoir. Examinons la réponse ; ne dédaignons pas, faibles agneaux, ce qui a été dit aux béliers du troupeau. Écoutons ce qu'a déclaré le Seigneur en personne. A qui ? A Pierre, à Jean, à André, à Jacques et aux autres Apôtres, tous si grands et si dignes, parce que la grâce les a rendus tels après les avoir trouvés indignes. Donc, à cette question : « Est-ce à cette époque «que vous vous rendrez présent , et quand a arrivera, le règne d'Israël », qu'a répondu le Seigneur? « Ce n'est pas à vous de connaître
1. Matt. VI, 10. — 2. Matt. XXV, 34, 41. — 3. Ps. CXI, 7.
les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Quoi ! C'est à Pierre qu'il est dit « Ce n'est pas à vous », et toi, tu répètes: C'est à moi? « Ce n'est pas à vous de connaître les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Vous croyez, et vous avez raison de croire qu'un jour arrivera ce règne. Quand arrivera-t-il? Que t'importe? Tiens-toi prêt pour le moment. « Ce n'est pas à vous de connaître les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Ici, point de curiosité, il ne faut que de la piété. Que t'importe le moment? Vis comme si ce devait être aujourd'hui, et l'heure venue tu n'auras rien à craindre.
5. Admirez quel ordre et quelle sagesse dans ce Maître bon, incomparable, unique. Il ne dit pas ce qu'on lui demande, il dit ce qu'on ne lui demande pas. Il savait qu'ils ne gagneraient rien à connaître ce qu'ils désiraient, et il leur apprend, sans que même ils le demandent, ce qu'il était bon qu'ils sussent. « Ce n'est pas à vous de connaître les temps ». Que t'importe? La grande affaire est de se soustraire aux temps et tu les recherches? « Ce n'est pas à vous de connaître les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Puis le Sauveur suppose qu'ils lui demandent: Qu'est-ce donc qui nous regarde? Écoutons, écoutons ici ce qui nous regarde nous-mêmes principalement. Ils ont interrogé le Seigneur sur ce qui ne doit pas se divulguer, et il leur apprend ce qu'ils doivent savoir. « Il ne vous appartient pas de savoir les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Que vous appartient-il donc de savoir?
6. « Mais vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint survenant en vous, et vous me servirez de témoins ». Où? « A Jérusalem ». C'est ce que nous avions besoin de connaître; car il est ici question de l'Église; c'est elle que recommande le Fils de Dieu en prêchant l'unité et en condamnant la division. Il dit donc aux Apôtres; « Vous me servirez de témoins ». C'est à des coeurs fidèles, c'est aux instruments de Dieu, aux instruments de sa miséricorde qu'il dit : « Vous me servirez de témoins ». Où? « à Jérusalem », où j'ai été mis à mort; « dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». Entendez, retenez bien cela. Soyez l'épouse et attendez l'Époux sans inquiétude. L'Église est cette épouse. Où doit-elle s'étendre, à la voix de ces témoins? Où doit-elle s'étendre? Plusieurs (356) diront : La voici. Je les écouterais, si d'autres ne disaient également : La voici. Toi, que dis-tu ? Elle est ici. J'y cours, mais un autre m'arrête et me dit également : Elle est ici. Tu dis, d'une part: Elle est ici. Elle est ici, me dit-on d'autre part. Interrogeons le Seigneur, adressons-nous à lui. Que les parties se taisent; saisissons la réponse tout entière. L'un me crie d'un côté : Elle est ici. Non, répond-on d'un autre côté, c'est ici qu'elle est. A vous, Seigneur, de parler ; faites connaître cette Eglise que vous avez rachetée, montrez-nous votre bien-aimée. Nous sommes invités à vos noces, montrez-nous votre fiancée, afin que nos contestations ne viennent pas troubler votre bonheur. Le Seigneur s'explique, il s'explique clairement; s'il aime qu'on l'interroge , il n'aime pas qu'on dispute. C'est à ses disciples qu'il parle et qu'il parle sans être interrogé, tant il est opposé aux querelles. Si d'ailleurs les Apôtres ne le questionnaient pas encore sur ce point, c'est peut-être parce que les voleurs n'avaient point porté encore la division dans son troupeau. Pour nous qui avons à la pleurer tant de ruptures, cherchons avec ardeur le lien de l'unité.
Donc, pendant que les Apôtres demandent quand aura lieu le jugement, le Seigneur leur apprend où est l'Eglise. Il ne répondait point à leur demande; mais il prévoyait nos douleurs. « Vous me servirez de témoins, dit-il, à Jérusalem ». Ce n'est pas assez. Vous n'avez pas donné une rançon si précieuse pour cette seule cité : « A Jérusalem ». Continuez. « Et jusqu'aux extrémités de la terre ». Te voici arrivé aux limites du monde, pourquoi n'y pas finir tes disputes? Qu'on ne me dise donc plus : C'est ici qu'elle est; non, mais c'est ici. Tais-toi, présomption humaine ; écoute la divine parole et attache-toi aux promesses réelles. « C'est à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». A ces mots, « une nuée le déroba (1) », il ne fallait plus rien ajouter, pour n'occuper pas l'esprit d'autre chose.
7. Mes frères, on écoute ordinairement avec le plus vif intérêt les dernières paroles d'un père qui descend au tombeau; et on dédaigne les recommandations dernières du Seigneur montant au ciel ? Figurons-nous que notre Sauveur ait écrit son testament et qu'il y ait
1. Act. I, 8-9.
gravé ses dernières volontés. Il prévoyait que des fils ingrats contesteraient et qu'ils essaieraient de se partager l'héritage d'autrui. Et pourquoi ne trancheraient-ils pas dans ce qu'ils n'ont pas acheté ? Pourquoi ne briseraient-ils pas ce qui ne leur coûte rien? Pour lui, jamais il n'a consenti à ce qu'on divisât cette tunique sans couture, d'un seul tissu, depuis le haut jusqu'en bas (1). Elle est le symbole de l'unité , le symbole de la charité, et voilà pourquoi elle est tissue de haut en bas. La cupidité est un fruit de la terre, la charité vient du ciel. Eh bien ! mes frères, le Seigneur a écrit son testament; il a gravé ses dernières volontés. N'en serez-vous pas touchés, je vous en prie ? N'en serez-vous pas touchés comme nous lé sommes nous-mêmes? N'est-il donc pas possible que vous en soyez touchés?
8. Le Christ a été glorifié deux fois dans son humanité: la première, quand il est ressuscité d'entre les morts, le troisième jour; la seconde, quand il est monté au ciel sous les yeux de ses disciples. Ce sont là les deux circonstances principales où il a été glorifié. Il le doit être encore une fois à la vue de tous les hommes; c'est lorsqu'il apparaîtra sur son tribunal, L'Evangéliste, saint Jean avait dit de l'Esprit-Saint : « Or l'Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'était pas encore glorifié (2). — L'Esprit-Saint n'avait pas encore été ci donné». Pourquoi n'avait-il pas été donné encore? « Parce que Jésus n'était pas encore « glorifié ». — On attendait donc, pour donner l'Esprit-Saint, que Jésus fût glorifié. Aussi, glorifié deux fois, à sa résurrection et à son ascension, il a deux fois donné le Saint-Esprit. Il n'a donné qu'un même Esprit, il l'a donné seul et l'a donné à l'unité ; mais il l'a donné deux fois : la première, lorsqu'après sa résurrection il dit à ses disciples : « Recevez le Saint-Esprit- » , et qu'il souffla sur leur visage (3); voilà la première fois. Plus tard il leur promet encore. de leur envoyer l'Esprit-Saint, et il leur dit : « Vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint survenant en vous (4) » ; et ailleurs : « Restez dans la ville, car je vais accomplir la promesse de mon Père, celle que vous avez ouïe de ma propre bouche (5)». Et dix jours après son ascension,-il leur envoya le Saint-Esprit. Ce sera pour nous la fête solennelle de la Pentecôte:
1. Jean, XIX, 23, 24. — 2. Jean, VII, 39. — 3. Jean, XX, 22. — 4. Act. I, 8. — 5. Luc, XXIV, 49.
357
9. Attention, mes frères. On va sans doute me demander: Pourquoi a-t-il donné deux fois le Saint-Esprit ? — On a fait n cela. beaucoup de réponses, réponses humaines comme, l'étaient les. recherches. On a fait des réponses qui n'avaient rien de contraire à la foi,: bien différentes l’une de. l'autre, elles ne se sont point cependant écartées de la règle de la vérité. Assurerai-je que je connais pourquoi le Sauveur a donné deux fois l'Esprit-Saint ? Ce serait mentir. Je l'ignore sûrement. Il y a témérité à affirmer ce qu'on ne sait pas ; ingratitude à nier ce qu'on sait. J'en fais donc l'aveu, je suis encore à chercher pour quel motif le Seigneur a deux fois donné l'Esprit-Saint, et je désire arriver à plus de certitude que je n'en ai. Daigne cependant le Seigneur exaucer vos prières et m'aider à vous dire ce qu'il,veut bien m'accorder de penser: de ne sais donc pour quel motif. Mais j'ai une idée qui n'est pas la science, dont je suis bien loin d'être sûr. comme je le suis de, l'envoi de l'Esprit-Saint aux Apôtres; cette idée, je ne la tairai pas. Si elle est juste, que le Seigneur l'affermisse; s'il en est une autre qui paraisse plus, vraie, que le Seigneur nous la fasse connaître.
Je pense donc, main c'est seulement, une opinion, que si le Saint-Esprit a été donné deux fois, c'était par allusion aux deux préceptes de la charité. La charité est une, mais elle s'épanouit en deux préceptes: « Tu aimeras le Seigneur ton bleu de tout ton coeur et de toute ton âme » ; de plus: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. A ces deux commandements se rattachent toute la Loi et les Prophètes (1) ». La charité est une en deux préceptes ; l'Esprit-Saint est un aussi, et donné à deux reprises. La seconde fois n'a pas donné un Esprit autre que la première, comme la charité qui nous attache au prochain n'est pas différente de celle qui nous attache à Dieu; non, elle n'est pas différente, et celle que nous avons pour le prochain, est la même que nous avons pour Dieu. Dieu toutefois est bien au-dessus du prochain, et de ce que notre charité pour eux soit la même, il ne s'ensuit pas qu'ils se confondent. Il faut donc avant tout recommander le grand amour de Dieu pet après seulement l'amour du prochain; mais on, commence parce dernier pour aller au premier. « Si tu n'aimes pas ton frère que tu vois,
1. Matt. XXII, 37-40.
comment pourras-tu aimer Dieu que tu ne vois pas (1) ? » N'est-ce donc point pour nous former à l'amour du prochain qu'étant encore visible sur la terre et tout rapproché de ses disciples, le Sauveur leur donna le Saint-Esprit en leur soufflant sur la face; comme c'était surtout pour nous embraser de la charité dont on brûle dans le ciel, qu'il l'a envoyé du haut du ciel? Reçois, l'Esprit-Saint sur la terre; et tu aimes ton frère; reçois-le du haut du ciel, et tu aimes Dieu. Ce que tu as reçu sur la .terre vient pourtant du ciel aussi.; le Christ l'a donné parmi nous, mais cela vient du ciel, puisque nous le tenons de Ce-lui qui en est descendu. Il a rencontré ici à qui donner; mais il apportait d'ailleurs ce qu'il a donné.
10. Qu'ai-Je- encore à dire, mes frères ? Ai-je besoin de rappeler comment la charité relève du Saint-Esprit? Ecoutez Paul : «Ce n'est pas assez,. dit-il, nous nous glorifions encore des tribulations, sachant que la tribulation produit la patience, la patience la pureté, et la pureté l'espérance; or l'espérance ne confond point, parce que la charité de Dieu est répandue dans nos coeurs ». D'où vient cette charité, de Dieu répandue dans nos,coeurs? D'où vient-elle? Qui te l'a donnée ? Présumerais-tu qu'elle vient de ton fonds ? Eh ! « qu'as-tu que tu n'aies pas reçu (2) ? » D'où te vient donc la charité, sinon « du Saint-Esprit qui nous a été donné (3)? »
11. On ne,conserve cette charité que dans l'unité de l'Eglise. Les schismatiques ne l'ont point, comme l'enseigne l'Apôtre Jude : « Ce sont des gens qui se séparent eux-mêmes, dit-il, hommes de vie animale, n'ayant pas l'Esprit (4). — Qui, se séparent eux-mêmes ». Pourquoi se séparent-ils ? Parce qu' « ils mènent une vie animale et n'ont pas l'Esprit». Leurs dissolutions proviennent de ce qu'il n'y a pas en eux le lien de la charité. Ah ! elle est pleine de charité cette poule mystérieuse qui s'est affaiblie pour ses poussins, qui pour eux adoucit sa voix et étend ses ailes: « Combien de fois, dit-elle, j'ai voulu réunir tes enfants (5)». Les réunir, et non pas les diviser. Aussi bien dit-elle encore: « J'ai d'autres brebis qui, ne sont pas de ce bercail; il faut que je les amène aussi, afin qu'il n'y ait qu'un seul troupeau sous un seul pasteur (8)». Pour
1. I Jean, IV, 20. — 2. I Cor. IV, 7. — 3. Rom. V, 3-5. — 4. Jud. 19. — 5. Matt. XXIII, 37. — 6. Jean, X, 16.
358
ce motif il n'écouta point ce frère qui l'invoquait contre son frère et qui lui disait: « Seigneur, dites à mon frère de diviser avec moi l'héritage. — Dites à mon frère, Seigneur». Quoi ? « De diviser avec moi l'héritage. — Dis donc, ô homme », reprit le Seigneur. Pourquoi en effet veux-tu diviser, sinon parce que tu es homme ? « L'un disant: Je suis à Paul ; l'autre : Et moi à Apollo, n'êtes-vous pas des hommes (1) ? — Dis donc, ô homme, qui m'a chargé de diviser l'héritage entre vous? » Je suis venu réunir et non pas diviser. « Aussi, je vous le recommande, gardez-vous de toute cupidité (2) ». C'est que la cupidité cherche à diviser, comme la charité à réunir; et cette recommandation: « Gardez-vous de toute cupidité », ne revient-elle pas à celle-ci: Remplissez-vous de charité ? Eh bien ! avec toute la charité que nous pouvons avoir, à notre tour nous invoquons le Seigneur contre notre frère; mais ce n'est pas pour dire, ni pour demander la même chose. « Seigneur, lui disait-on, dites à mon frère de diviser avec moi l'héritage ». Et nous, au contraire: Seigneur, dites à mon frère de conserver avec moi l'héritage.
12. Considérez donc, mes frères, ce que vous devez aimer surtout; ce que vous devez retenir avec force. Au moment où le Seigneur est glorifié par sa résurrection, il recommande l'Eglise ; il la recommande, quand l'Ascension va le glorifier encore; et quand il envoie l'Esprit-Saint du haut du ciel, il la recommande
1. I Cor. III, 4. — 2. Luc, XII, 13-15.
également. Que dit-il à ses disciples au moment de sa résurrection? « Je vous annonçais bien, quand j'étais encore avec vous, qu'il fallait que s'accomplit tout ce qu'il y a d'écrit sur moi dans la Loi, dans les Prophètes et dans les Psaumes. Alors il leur ouvrit l'esprit pour qu'ils comprissent les Ecritures, et il leur dit: Il est ainsi écrit, et c'est ainsi qu'il fallait que le Christ souffrit et qu'il ressuscitât d'entre les morts, le troisième jour ». Où est-il ici parlé de l'Eglise ? « Et qu'on prêchât en mon nom la pénitence et la rémission des péchés ». Où ? « Parmi toutes les nations, en commençant à Jérusalem (1) ». Voilà ce qu'il a dit après la gloire de sa résurrection. Et avant celle de son Ascension ? Vous l'avez entendu : « Et vous me servirez de témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre (2) ». Enfin, le jour même de la descente du Saint-Esprit ? Une fois l'Esprit-Saint descendu, ceux qu'il remplissait de lui-même parlaient les langues de tous les peuples. Or chacun d'eux parlant. ainsi toutes les langues ne figurait-il pas l'unité qui devait s'établir entre toutes ?
Retenons cela, affermissons-nous, appuyons-nous là-dessus fortement et avec une charité inébranlable; puis louons le Seigneur dont nous sommes les serviteurs et répétons Alleluia. Mais sera-ce dans une partie de l'univers seulement ? Où commencera et où finira cette partie ? « Du levant au couchant bénissez le Seigneur (3) ».
1. Luc, XXIV, 44-47. — 2. Act. I, 8. — 3. Ps. CXII, 3.
ANALYSE. — Les Donatistes prétendaient qu'il fallait être saint et pur pour administrer les sacrements, et ils s'appuyaient, en y donnant un sens faux, sur ces paroles de l'Ecriture : « Le juste me reprendra avec compassion et il me corrigera ; mais l'huile du pécheur ne m'engraissera pas la tête (1) ». Par l'huile du pécheur ils entendaient les sacrements administrés par les pécheurs et qu'on devait refuser. Afin de les réfuter saint Augustin établit d'abord que la grâce des sacrements ne dépend pas du ministre, n'est pas la sienne. C'est indépendamment d'aucun ministre que le Saint-Esprit s'est donné aux Apôtres. Si les Apôtres ont été appelés ensuite à conférer le Saint-Esprit, Dieu a voulu, pour prouver que la grâce du Saint-Esprit ne dépendait pas d'eux, qu'il descendit sans eux et sur l'eunuque d'Ethiopie, et sur le centurion Corneille ainsi que sur tous ceux qui l'accompagnaient quand saint Pierre arriva près de lui. Il est donc bien vrai que par l'huile du pécheur on ne peut entendre ici la grâce des sacrements, car elle vient de Dieu seul. Une interprétation plus sensée de ces paroles consisté à dire que le prophète préfère les reproches salutaires des justes aux dangereuses flatteries des pécheurs.
1. De tous les divins oracles que nous avons entendus pendant le chant de ce psaume, j'ai cru devoir choisir, pour la discuter et l'approfondir avec l'aide du Seigneur, la pensée suivante: « Le juste me reprendra avec bonté et il me corrigera ; mais l'huile du pécheur ne m'engraissera point la tête ». Plusieurs se sont imaginé que cette huile du pécheur désigne ici ce qui vient de l'homme, attendu que « tout homme est menteur (2) ». Cependant le Christ étant absolument sans péché, lors même qu'il permettrait qu'un pécheur distribuât son huile mystérieuse, cette huile ne serait pas l'huile du pécheur; car il faut ici considérer trois choses : Celui de qui vient cette huile, celui à qui il la donne, et celui par qui il la donne. Ne craignons donc, pas l'huile du pécheur ; le ministre interposé entre Dieu et nous ne détourne point la grâce du céleste Bienfaiteur.
2. Nous célébrons en ce moment la solennité de la descente du Saint-Esprit. Le jour même de la Pentecôte, et ce jour est déjà commencé, cent vingt âmes étaient réunies dans un même local; à savoir les Apôtres, la Mère du Seigneur et des fidèles de l'un et l'autre sexe, occupés tous à prier et à attendre l'accomplissement de la promesse faite par le Christ, c'est-à-dire l'arrivée de l'Esprit-Saint. Cet espoir et cette attente n'étaient pas vains,
1. Ps. CXI, 5. — 2. Ps. CXV, 11.
car la promesse n'était pas fausse. Aussi l'Esprit attendu descendit et il trouva pour le recevoir des coeurs tout purs. « Ils virent alors comme diverses langues de feu, et ce feu se reposa sur chacun d'eux, et ils commencèrent à parler diverses langues, selon que l'Esprit-Saint leur donnait de parler ». Si chacun d'eux parlait ainsi toutes les langues, c'était l'indice que l'Eglise se répandrait au milieu de toute les nations. Chacun d'eux, étant une unité, signifiait que dans l'unité entreraient tous les peuples, comme toutes les langues étaient en lui. Tous ceux qui avaient reçu l'Esprit-Saint parlaient donc ces langues; quant à ceux qui ne l'avaient pas reçu, non-seulement ils s'étonnaient, mais ce qui est bien répréhensible, ils joignirent la calomnie à l'étonnement. « Ces hommes sont ivres et pleins de vin doux », disaient-ils. Accusation aussi dépourvue de sens qu'elle était injurieuse !Loin d'apprendre une langue étrangère, l'homme ivre n'oublie-t-il pas la sienne ? Reconnaissons toutefois qu'à travers tant d'ignorance et tant d'outrages la vérité se faisait entendre. Oui, ils étaient remplis d'un vin nouveau mystérieux, parce qu'ils étaient devenus des outres neuves (1). Quant à ces outres vieillies, elles s'étonnaient et elles calomniaient, mais sans se rajeunir et sans se remplir. Toutefois ces accusations tombèrent,
1. Matt. IX, 17.
360
aussitôt qu'on eût prêté l'oreille aux discours des Apôtres rendant compte du phénomène et prêchant avec la grâce du Christ; car beaucoup en les entendant furent touchés de componction, la componction les changea; une fois changés ils crurent, et, en croyant, ils méritèrent de recevoir ce qu'ils admiraient dans autrui (1).
3. A dater de ce moment l'Esprit-Saint commença à se donner parle ministère des Apôtres. Ils imposaient les mains et il descendait. Etait-il pour cela sous la dépendance des hommes? Qu'aucun ministre ne s'attribue au-delà de ce qui lui convient. L'un donne et l'autre distribue seulement. C'est d'ailleurs ce qu'a enseigné le Saint-Esprit, pour ôter aux hommes la pensée de revendiquer ce qui n'est qu'à Dieu. Dans le dessein d'en imposer par ce moyen et convaincu que c'était à eux qu'on devait rapporter cette faveur, Simon offrit aux Apôtres de l'argent afin d'obtenir de faire descendre lui-même le Saint-Esprit par l'imposition de ses mains. Il ignorait la nature de la grâce, car s'il l'avait connue, il aurait su qu'elle se donne gratuitement; et pour avoir voulu acheter l'Esprit-Saint, il ne mérita point d'être délivré par lui. Pourquoi, malheureux, chercher à t'enfler? Il te suffit d'être rempli sans vouloir te gonfler encore. Etre rempli, c'est être riche ; être gonflé, c'est n'avoir rien.
Cependant, poursuit-on, l'Esprit-Saint était donné par la maire des hommes. S'ensuit-il qu'il fût à eux? — Il n'y avait que des saints pour pouvoir le donner. — Eux-mêmes l'avaient-ils reçu par le ministère des saints? Il est vrai, les Apôtres imposaient les mains et l'Esprit descendait. Qui avait imposé les mains quand ils le reçurent les premiers?
4. Voici des faits divins, retenez-les ; ils sont puisés dans la parole de Dieu, dans l'Ecriture infaillible; ils viennent d'un , ouvrage qui mérite toute confiance, de l'histoire la plus véridique, où nous devons croire tout ce que nous y lisons.
Les Apôtres ont donné souvent le Saint-Esprit en imposant les mains. Cependant, eux qui le donnaient l'avaient reçu. Quand ? Au moment où il y avait cent vingt personnes réunies dans le cénacle. Chacun y priait, et nul n'imposait les mains. Or, pendant que tous.priaient, l'Esprit-Saint descendit, il les
1. Act. II.
remplit de lui-même. Après les avoir remplis il fit d'eux ses ministres, et par eux ensuite il se communiquait.
Autre trait . L'Évangéliste Philippe, celui qui prêcha l'Evangile à Samarie, était l'un des sept diacres; vous savez que pour subvenir aux besoins du ministère on avait associé sept. diacres aux douze Apôtres. Philippe, comme je l'ai dit, était l'un d'eux, et ce fut son zèle pour la prédication qui lui fit donner spécialement le titre d'Evangéliste. Quoique tous les autres prêchassent aussi, ce fut lui, je l'ai dit, qui. annonça l'Evangile à Samarie, dont beaucoup d'habitants crurent et reçurent le baptême. Dès que les Apôtres en furent instruits, ils leur envoyèrent Pierre et Jean pour imposer les mains à ces baptisés et pour appeler sur eux l'Esprit-Saint tout en priant et en imposant les mains. Etonné d'une telle puissance dans les Apôtres, Simon voulut leur donner de l'argent; comme si les Apôtres mettaient en vente l'Esprit qu'ils invoquaient. Ceux-ci repoussèrent donc Simon, qui s'était montré indigne d'une telle faveur; tandis que les autres reçurent le Saint-Esprit sous la main des Apôtres.
De plus, puisque Simon avait regardé comme dépendant des hommes ce don de Dieu, il était à craindre que les faibles ne conservassent cette idée. Un eunuque de la reine Candace revenant donc de Jérusalem, où il était allé prier, lisait sur son char le prophète Isaïe. L'Esprit-Saint dit alors à Philippe de s'approcher du char. Il s'agit ici de ce même Philippe qui avait baptisé dans la ville de Samarie, mais sans imposer les mains à qui que ce fût, et qui avait envoyé prier les Apôtres de venir et de conférer, par l'imposition de leurs mains, le Saint-Esprit aux fidèles que lui-même avait baptisés. Il s'approcha donc du char et demanda à l'eunuque s'il comprenait ce qu'il lisait. Celui-ci répond qu'il pourrait le comprendre s'il avait quelqu'un pour le lui expliquer; il prie Philippe de monter près de lui. Philippe monte, s'asseoit, et trouve l’eunuque à cette prophétie qui concerne le Christ: « Comme une brebis il a été conduit à l'immolation », et le reste. Il lui demande si c'était de lui ou d'un autre que le prophète disait cela ainsi que tout ce qui précède et ce qui suit dans ce même passage; et profitant de cette ouverture, il lui annonça le Christ qui nous ouvre la porte du salut. Pendant (361) qu'on s'occupe ainsi en poursuivant la route, on rencontre de l'eau. « Voilà de l'eau, dit l'eunuque à Philippe, qui empêche de me baptiser? — Si tu crois, reprit Philippe, cela se peut. —Je crois, répondit l'eunuque que Jésus est le Fils de Dieu ». Tous deux descendirent dans l'eau, et Philippe le baptisa. Or, comme ils remontaient, l'Esprit-Saint descendit sur l'eunuque (1). Ce Philippe filait bien celui qui avait donné le baptême aux habitants de Samarie et qui avait ensuite appelé les Apôtres, preuve qu'en baptisant il s'avait point imposé les mains. Mais pour montrer que Simon avait eu tort de s'imaginer que l'Esprit de Dieu était un don fait par les hommes, l'Esprit-Saint descendit spontanément sur l'eunuque et l'affranchit. Dieu véritable, il descendit sur lui et le remplit; comme Notre-Seigneur est descendu parmi nous et nous a rachetés.
5. Un esprit contentieux dira peut-être que '1Philippe n'était pas le diacre qui baptisa à Samarie, mais l'apôtre Philippe, attendu que parmi les Apôtres il en est un qui porte le nom de Philippe, tandis que celui qui est spécialement surnommé l'Evangéliste est un des sept premiers diacres. A eux de soupçonner ce qui leur plait, voici la question résolue en deux mots. Admettons qu'il soit incertain puisque le texte me le dit pas, si ce Philippe est l'Apôtre ou le diacre. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à peine sorti de l'eau, l'eunuque reçut le Saint-Esprit (2) sans que personne lui imposât les mains. — Cette réponse peut-être ne suffit pas encore et quelqu'un me dira: Il y a eu imposition des mains, seulement l'Ecriture n'en a point parlé.
6. Que prétends-tu ? — Sans doute, quand le Saint-Esprit descendit sur les cent vingt disciples, comme c'était la première fois qu'il descendait, il n'y eut pas imposition dès mains; mais à dater de ce jour il n'est venu sur personne sans que des mains fussent imposées, -As-tu donc oublié le centurion Corneille? Lis avec exactitude et comprends avec sagesse. Le même livre des Actes des Apôtres nous parle de ce centurion Corneille et de l'Esprit-Saint qu'il reçut. Un ange lui fut envoyé, lui donna l'assurance que ses aumônes étaient agréées et ses prières exaucées; qu'en
1. Act. VIII. — 2. Tel n'est pas aujourd'hui le texte de la Vulgate. Mais plusieurs exemplaires le portaient anciennement. Voir S. Jérôme, Dial. contre les Lucif. ch. lV.
conséquence il lui fallait envoyer: chercher Pierre, qui habitait à Joppé, chez Simon le corroyeur. A cette époque s'agitait une question importante entre les juifs et les gentils, c'est-à-dire entre les chrétiens convertis du judaïsme et les chrétiens convertis de la gentilité : il s'agissait de savoir s'il fallait admettre à l'Evangile sans qu'on fût circoncis. Il y avait sur ce sujet dé grandes hésitations lorsque Corneille députa vers Pierre. Pierre alors reçut un avertissement: c'étaient les affaires du royaume des cieux qui se faisaient ici et là par Celui qui est partout. En même temps en effet que Corneille s'occupait de ce que nous venons de dire, Pierre eut faim à Joppé même, il monta sur le toit, pendant qu'on lui préparait à manger pour prier, et durant sa prière il eut une extase, une extase qui l'élevait de la terre au ciel, qui ne devait point l'égarer, mais lui montrer la voie à suivre.
Devant lui se présenta comme une immense assiette qui s'abaissait du haut du ciel et qui semblait lui offrir des mets célestes pour apaiser sa faim. Cette espèce d'assiette était suspendue par quatre cordons de lin et contenait toute espèce d'animaux, purs et impurs; puis une voix d'en haut se fit entendre à l'Apôtre affamé et lui cria :« Lève-toi, Pierre, tue et mange ». Pierre regarda, il aperçut dans ce vase des animaux impurs auxquels il n'avait pas l'habitude de toucher, et il répondit à la voix : « A vous ne plaise, Seigneur, car je n'ai mangé jamais rien d'impur ni de souillé »: Et la voix reprenant : « Ce que Dieu a purifié, ne l'appelle pas impur », dit-elle. Ce n'était pas une nourriture matérielle que le ciel offrait à Pierre; il lui annonçait que Corneille était purifié. Cela se fit jusqu'à trois fois, puis le vase fut retiré dans le ciel.
C'était évidemment un emblème mystérieux. Cette immense assiette représente l'univers; les quatre cordons de lin, les quatre points cardinaux que rappelle l'Ecriture dans ces mots : « De l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Midi (1) »; les animaux désignent tous les peuples; si l'assiette s'abaisse trois fois, c'est pour honorer la sainte Trinité; Pierre est ici l’Eglise et il a faim comme l'Eglise a faim de la conversion des Gentils ; la voix du ciel est le saint Evangile. « Tue et mange »
1. Luc, XIII, 29.
362
signifie : Détruis ce qu'ils sont et rends-les ce due tu es. Pierre cependant réfléchissait à cet ordre, quand tout à coup on lui annonça que des soldats députés par Corneille demandaient à le voir. « Va avec eux, lui dit aussitôt l'Esprit-Saint, c'est moi qui les ai envoyés ». Sans plus douter alors, mais sûr du sens de sa vision, Pierre les suit; puis, comme le disent les Actes, on l'annonce à Corneille qui vient humblement à sa rencontre, humblement se prosterne devant lui , et est relevé. avec plus d'humilité encore. On arrive dans sa demeure, et on y trouve un grand nombre de personnes assemblées. On raconte à Pierre pour quel motif on a envoyé vers lui, et on rend grâces de son arrivée. S'adressant alors à ces gentils incirconcis à propos desquels se débattait cette fameuse question, Pierre se mit à leur prêcher hautement la grâce de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Il y avait avec Pierre des fidèles convertis du judaïsme qui pouvaient se scandaliser si on admettait au baptême des incirconcis. L'Apôtre, donc dit alors en propres termes : « Vous savez, mes frères, quelle abomination c'est pour un juif de fréquenter ou d'approcher un gentil ; mais Dieu m'a montré à ne traiter aucun homme d'impur ni de souillé». Cet Apôtre affamé avait en vue l'assiette mystérieuse.
7. Et maintenant, car voici pourquoi j'ai rapporté au long cette histoire , où sont ceux qui disaient que c'est une puissance d'homme qui confère l'Esprit-Saint? Pendant que Pierre annonçait l'Evangile, Corneille et tous les gentils qui l'écoutaient avec lui se convertirent à la foi; et tout à coup, avant même de recevoir le baptême, ils furent remplis du Saint-Esprit (1). Que répondra ici la présomption humaine ? Ce n'est pas seulement avant l'imposition des mains, c'est même avant le baptême que l'Esprit-Saint est descendu. Ainsi prouve-t-il sa puissance et non sa dépendance. Pour trancher la question relative à la circoncision , il vient avant la purification du baptême. Des esprits chagrins ou ignorants auraient pu dire à l'Apôtre : Tu as mal fait ici de donner le Saint-Esprit. Mais voilà que s'est accomplie, que s'est réalisée clairement cette parole du Seigneur : « L'Esprit souffle où il veut (2) ». Voilà qu'il est démontré manifestement et par l'effet même combien le Seigneur
1. Act. X. — 2. Jean, III, 8.
a eu raison de dire : « L'Esprit souffle où il veut ».
Et pourtant l'hérétique superbe ne renonce pas encore à son esprit d'arrogance, il continue à dire : C'est à moi la grâce, ne la reçois pas de celui-ci, mais de moi. Vainement lui réponds-tu: C'est la grâce de Dieu que je cherche. N'as-tu pas lu, reprend-il : « L'huile du pécheur ne m'engraissera pas la tête? » — Ainsi cette huile est à toi ? Si c'est à toi, je n'en veux pas; si elle est à toi, elle ne vaut rien. Si c'était celle de Dieu, même donnée par, toi elle serait bonne. La boue ne souille point les rayons du soleil, et tu souillerais, toi, cette grâce divine ? Si tu la possèdes pour ton malheur, c'est que tu es mauvais; c'est qu'en mauvais état tu as reçu cet insigne bienfait de Dieu ; c'est qu'étant séparé tu n'as pas recueilli mais dispersé. Ceux qui mangent indignement, mangent.et boivent leur condamnation (1) ; est-ce qu'ils ne mangent pas en mangeant indignement ? Judas était bien indigne, et le Christ lui donna une part (2), que le malheureux prit,pour sa ruine. Est-ce d'une main coupable qu'il recevait? Est-ce une part mauvaise qu'il recevait? Son crime fut d'avoir reçu en mauvais état ce don sacré d'une main sainte. Ainsi l'huile consacrée pour notre salut n'est pas l'huile du pécheur. Qu'on la reçoive bien, elle est bonne; qu'on la reçoive mal, elle est bonne encore. Malheur à qui reçoit mal ce qui est bon !
8. Considère néanmoins si en interprétant mieux ce texte de l'Ecriture on n'y trouverait pas une leçon pratique : « Le juste « me corrigera avec compassion »; me frappât-il, il m'aime, il me chérit en me reprenant, au lieu que le flatteur me trompe; ainsi l'un a pitié de moi et l'autre me séduit, bien que soit douloureuse la verge qui me frappe, et que pénètre agréablement l'huile qui me flatte; car en répandant l'huile sur ma tête, les adulateurs ne me guérissent pas de mes maux intérieurs. Aime donc qui te reprend, et fuis qui te flatte. Or, en aimant celui qui t'adresse, des réprimandes méritées et en évitant celui qui te,comble de fausses louanges, tu peux répéter ce que nous avons chanté, savoir : « Le juste me reprendra avec miséricorde et me corrigera; mais l'huile du pécheur », ses flatteries, « ne coulera point sur
1. I Cor. XI, 29. — 2. Jean, III, 26,
363
tête ». Une tête ainsi engraissée est une tête qui s'enfle, et la tête enflée est une tête remplie d'orgueil. Mieux vaut la santé dans le coeur que l'orgueil dans la tête. Or la santé du coeur provient souvent de la verge qui frappe, au lieu que l'orgueil est produit par l’huile du pécheur, par les flatteries de l'adulateur. Tu t'es rempli la tête d'orgueil? Crains-en la pesanteur et prends garde de rouler dans l'abîme.
Vu le peu de temps qui nous est donné, nous avons suffisamment, je pense, expliqué ce verset du psaume, avec l'aide du Seigneur et pendant qu'intérieurement sa grâce travaillait dans vos coeurs.
ANALYSE. — Quand l'Esprit-Saint descendit sur les cent vingt premiers disciples, il leur conféra le don des langues, afin de rendre dès lors son Eglise en quelque sorte universelle. Aujourd'hui que cette universalité est un fait accompli, le don des langues n’est pas nécessaire à qui reçoit le Saint-Esprit ; il vient en nous pour être la vie de notre âme, comme l'âme est la vie de notre corps ; et de même que l'âme, en faisant vivre tous les membres qui ne sont point séparés du corps, laisse à chacun ses spéciales, ainsi l’Esprit-Saint laisse dans sa vocation particulière chacun des membres du corps mystique animé par lui.
1. La solennité de ce jour nous rappelle la grandeur du Seigneur notre Dieu et la grandeur de la grâce qu'il a répandue sur nous; car si on célèbre une solennité, c'est pour empêcher l'oubli d'un événement accompli. Aussi le mot solennité, solemnitas, vient-il de
solet in anno, et signifie par conséquent ce qui se répète chaque année. Quand le lit d'un fleuve ne se dessèche point en été et que ce fleuve coule toute l'année, per annum, on dit que son cours est ininterrompu , en latin perenne; ainsi appelle-t-on solennel, solemne, ce qui se célèbre chaque année, quod solet in celebrari.
Aujourd'hui donc nous célébrons l'avènement du Saint-Esprit: car après avoir promis, sur la terre, le Saint-Esprit, le Seigneur l'a envoyé du haut du ciel. En promettant de l’envoyer du haut du ciel il avait dit : « Si je ne m'en vais, il ne peut venir; mais je vous l'enverrai quand je serai parti » . Voilà pourquoi il souffrit, mourut, ressuscita et monta au ciel, où il devait accomplir sa promesse. Accomplissement, attendu des disciples, c’est-à-dire, comme il est écrit, de cent vingt âmes (1), ou du nombre décuplé des Apôtres, car ils avaient été choisis au nombre de douze, et l'Esprit-Saint descendit sur cent vingt. Donc en l'attendant ils étaient réunis dans une mémé demeure et ils y priaient; car c'était la foi qui dès lors inspirait leur désir, leur prière était animée, d'une ferveur toute spirituelle; c'étaient des outres neuves qui attendaient du ciel un vin nouveau et ce vin y descendit, car le raisin mystérieux avait été foulé et la gloire en rayonnait. Aussi bien lisons-nous dans l'Evangile : « L'Esprit n'avait pas été donné encore, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié (2) »
2. A leurs supplications, que fut-il répondu? Vous venez de l'entendre; quel prodige ! Tous ceux qui étaient la ne savaient qu'une langue; et le Saint-Esprit étant descendu en eux, les ayant remplis,ils parlèrent plusieurs langues, les langues de tous les peuples, sans les avoir sues auparavant , sans les avoir apprises ; c'est qu'ils avaient pour Maître celui qu'ils venaient de recevoir; en entrant en eux il
1. Act. I,
46. — 2. Jean, VII, 39.
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les remplit et ils débordèrent; et le signe qu'on avait reçu le Saint-Esprit, c'est qu'aussitôt qu'on en était rempli on parlait toutes les langues (1). Ce phénomène ne, se réalisa pas seulement dans les cent vingt disciples. Le même livre sacré nous apprend qu'une fois devenus' croyants, les hommes ensuite recevaient le baptême, puis l'Esprit-Saint, et qu'alors ils parlaient les langues de tous les peuples. Les témoins de ce fait furent frappés de stupeur, et parmi eux les uns se laissèrent aller à l'admiration, les autres à la dérision, jusqu'à dire : « Ces gens sont ivres, ils ont bu du vin nouveau (2) ». Dans ce qu'ils disaient en riant il y avait quelque chose de vrai, et les fidèles étaient bien des outres remplies d'un vin nouveau. Ne venez-vous pas d'entendre lire dans l'Évangile : « Nul ne met du vin nouveau dans de vieilles outres (3)? » Un homme charnel ne donne pas entrée en lui aux choses spirituelles. L'homme charnel est le vieil homme, mais la grâce fait l'homme nouveau; et plus un homme est renouvelé, amélioré , plus il reçoit abondamment la vérité qu'il goûte. Le vin nouveau bouillonnait en eux, et de ce bouillonnement jaillissaient des discours dans toutes les langues.
3. Est-ce qu'aujourd'hui, mes frères, on ne reçoit plus le Saint-Esprit ? Le croire serait se montrer indigne de le recevoir. Oui , il se donne encore. Pourquoi donc ne parie-t-on pas toutes les langues comme on les parlait alors en recevant l'Esprit-Saint? Pourquoi? Parce que nous voyons réalisé ce que figurait ce don des langues. Que figurait-il ? Recueillez vos souvenirs; lorsque nous célébrions le quarantième jour après Pâques, nous vous avons rappelé que Jésus-Christ Notre-Seigneur avait recommandé son Eglise à notre piété immédiatement avant de monter au ciel (4). Les disciples lui ayant demandé quand arriverait la fin des siècles, il leur répondit: « Ce n'est pas à vous de connaître les temps ni les moments que le Père a réservés en son pouvoir» ; puis leur promettant ce qui s'accomplit aujourd'hui. « Vous recevrez, leur dit-il, la vertu de l'Esprit-Saint survenant en vous; et vous rue servirez de témoins a Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre (5) ». Réunie. à cette époque dans une seule habitation, l'Église
1. Act. X,
46. — 2. Act. II, 1-13. — 3. Matt. IX, 17. — 4. Voir ci-dev. serm. CCIXV. — 5. Act. I, 7, 8.
reçut le Saint-Esprit; elle ne comptait que peu de membres, et elle était répandue au milieu de toutes les langues de l'univers entier. Or ne voyons-nous pas aujourd'hui ce qu'annonçait ce prodige ? Pourquoi cette petite Église parlait-elle dès lors les langues de toutes les nations? N'est-ce point parce que du levant au couchant notre grande Eglise se fait entendre aujourd'hui à tous les peuples? Mais voilà tout accompli ce que promettait ce fait. Nous l'avons appris, et nous le voyons de nos leur. « Écoute, ma fille, et vois (1) », a-t-il été dit à cette Reine : « écoute , ma fille, et vois »; écoute ma promesse, vois-en l'accomplissement. Ton Dieu ne t'a pas trompée; tu nus pas été déçue par ton Époux, tu n'es point dupe de Celui qui t'a donné son sang pour dot, ni abusée par Celui qui de laide t'a rendue si belle et qui a fait de toi une vierge, de prostituée que tu étais. C'est toi qu'il te promettait alors, qu'il te promettait quand tu étais peu nombreuse ; et dans quelle multitude immense ne te vois-tu pas répandue conformément à sa promesse ?
4. Qu'on ne dise donc plus. Puisque j'ai reçu le Saint-Esprit, pourquoi ne parlé-je pas toutes les langues ? Si vous voulez recevoir l'Esprit-Saint, écoutez-moi, mes frères. On appelle âme l'esprit qui fait vivre tous les hommes; on appelle âme l'esprit dont vit chacun d'eux. Or, vous voyez ce que fait l'âme dans le corps : c'est elle qui donne la vie à tous les membres; elle voit dans les yeux, entend par les oreilles, flaire par le nez, parle avec la langue, travaille avec les mains et marche dans les pieds; elle est dans toutes membres pour leur communiquer la vie, et en communiquant la vie à tous, elle donne à chacun d'accomplir sa fonction particulière. Aussi n'est-ce pas l'oeil qui entend, ni l'oreille ou la langue qui voit, ni l'oreille encore ou l’oeil qui parle ; tous ces organes vivent néanmoins ; l'oreille vit comme la langue; les fonctions sont différentes, la vie est commune. Ainsi en est-il dans l'Église de Dieu. Il est des saints en qui elle fait des miracles, il en est d'autres par qui elle annonce la vérité; dans ceux-ci elle garde la virginité, dans ceux-là la pudeur conjugale; chacun d'eux a son don, sa fonction spéciale, mais tous ont la même vie. Ce que l'âme est pour le corps humain, l'Esprit-Saint
1. Ps. XLIV, 11.
365
l'est pour le corps du Christ ou l’Eglise; l'Esprit-Saint fait dans toute l'Eglise ce que fait l'âme dans tous les membres d'un même corps.
Soyez donc ce que vous avez à redouter, ce que vous avez à faire, ce que vous aurez à éviter. Quand on retranche dans le corps humain ou plutôt du corps humain un.membre quelconque, la main, le doigt, le pied , l’âme reste-t-elle dans ce membre coupé ? Pendant qu'il restait uni au corps, il avait là vie; une, fois retranché, il ne l'a plus. Ainsi vit le chrétien catholique, tant qu'il puise la vie dans le corps de l'Eglise ; une fois qu'il en est séparé , c'est un hérétique, un membre amputé et sans vie. Si donc vous voulez la vie du Saint-Esprit, conservez la charité, aimez la vérité, et tenez à l'unité pour parvenir à l'éternité. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — En accordant aux premiers disciples le don de parler toutes les langues, le Saint-Esprit annonçait que 1'Eglise, sans rien perdre de son unité, allait se répandre dans tout l'univers. Aussi l'Esprit-Saint, qui en est la vie, maintient-il en elle cette unité, comme notre âme maintient l'union entre tous les membres de notre corps. Cette même unité n'était-elle pas figurée dans le moment de la création, quand, au lieu de former d'abord un couple humain comme il avait formé deux à deux les autres êtres animés, Dieu forma d'abord Adam seul pour former de lui la femme ? Il n'est donc pas étonnant que Jésus-Christ ait insisté comme il l'a fait sur l'unité de l’Eglise, surtout après sa résurrection, au moment de son ascension et en envoyant le Saint-Esprit.
1. La descente de l'Esprit-Saint a fait pour nous de ce jour un jour solennel; c'est le cinquantième jour depuis la résurrection. Si cependant vous multipliez par sept les sept semaines qui se sont écoulées depuis, vous ne trouverez que quarante-neuf jours; on en ajoute un pour montrer le rôle que doit jouer l’unité.
Mais en descendant, qu'a produit le Saint-Esprit lui-même? Comment a-t-il prouvé, manifesté sa présence? Il a donné aux disciples de parler tous toutes les langues. Or, ils étaient dans un même local au nombre de cent vingt : nombre sacré et mystérieux, mais décuplé, des Apôtres du Christ. Est-ce que dire que chacun de ceux qui reçurent l’Esprit-Saint, parlait une langue étrangère différente et que tous réunis parlèrent ainsi les langues de tous les peuples? Non; mais chacun d'eux, chacun d'eux en particulier parlait toutes les langues. Le même homme le faisait comprendre de tous les peuples; et cette unité vivante s'adressant à tous représentait l'unité de l'Eglise au milieu de toutes les nations. Ici donc voilà encore une recommandation en faveur de l'unité de 1'Eglise catholique répandue par tout l'univers.
2. Ainsi avoir le Saint-Esprit, c'est faire partie de cette Eglise qui s'exprime dans toutes les langues; et n'en pas faire partie, c'est n'avoir pas le Saint.Esprit. Si effectivement l'Esprit-Saint a daigné se révéler par, ce, don des langues, c'est pour nous apprendre qu'on est son temple quand on vit en union avec cette Eglise qui les parle toutes. « Soyez un seul corps », dit l'apôtre saint Paul, « un seul corps et un seul esprit (1) ».
Considérez nos propres membres ; il y en a plusieurs dans notre corps, et tous reçoivent la vie d'un même esprit. Regardez, avec cet esprit humain qui fait que je suis un homme, je les mets tous au repos ; je leur commande
1. Eph. IV, 4.
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ensuite de se mouvoir, je dis à mes yeux de voir, à mes oreilles d'entendre, à ma langue de parler, à mes mains de travailler, à mes pieds de marcher. Les fonctions sont propres à chaque organe; mais un même esprit les maintient tous ; et si nombreux que soient les ordres donnés et les actes accomplis, il n'y a qu'un maître pour tout commander. Or, ce qu'est à nos membres notre esprit ou notre âme . l'Esprit-Saint l'est aux membres du Christ, à son corps où à son Eglise. Aussi l'Apôtre a-t-il eu soin en nommant ce corps, de nous faire entendre que ce n'est pas un corps mort. « Soyez un seul corps », dit-il. Mais, dites-nous, ô Apôtre, si ce corps est vivant? — Il l'est. — Pourquoi? — Parce qu'il y a en lui un esprit : « Et un seul esprit ».
Par conséquent, mes frères, en jetant les yeux sur notre corps, plaignez les membres retranchés de l'Eglise. Nos membres, tant que nous avons la vie et la santé, accomplissent toutes leurs fonctions. Un d'entre eux souffre-t-il quelque part? Tous les autres souffrent avec lui. Mais s'il souffre, il ne saurait, expirer tant qu'il reste uni au : corps. Et qu'est-ce qu'expirer, sinon rendre l'esprit D'un autre côté si on retranché ce membre du corps, entraîne-t-il avec lui l'esprit qui l'anime? On reconnaît sans doute encore la nature de ces organes; on voit si c'est un doigt, une main, un bras, une oreille; séparé du corps, il conserve sa forme, mais non sa vie. Ainsi en est-il de l'homme séparé de l'Eglise. Tu cherches en lui les sacrements, ils sont; le baptême, l'y voilà; le Symbole, il y est encore, C'est la forme; mais si l'Esprit ne t'anime intérieurement; c'est en vain qu'extérieurement tu te glorifies de ta forme.
3. Mes très-chers frères, Dieu insiste singulièrement sur l'unité. Voici un trait qui doit vous frapper. Quand, à l'origine du monde, Dieu forma toutes choses, quand il créa les astres dans le ciel, et sur la terre les plantes et les arbres, il dit: « Que là terre produise» ; et à l'instant furent produits les arbres et tout ce qui verdit; il dit aussi : « Que la terre produise toute âme vivante de tous les troupeaux et de tous les bestiaux» ; ce qui s'accomplit. Dieu a-t-il fait sortir d'un même oiseau tous les autres oiseaux; d'un poisson tous les poissons, d'un cheval tous les chevaux, et d'une bête toutes les bêtes? La terre n'a-t-elle pas produit à la fois plusieurs animaux de même espèce, et ne s'est-elle pas couverte au loin d'une infinité de mêmes plantés? Mais quand il s'est agi de former le genre humain, Dieu n'a créé qu'un homme pour en être la tige; il n'a pas même voulu créer séparément l'homme et la femme, il n'a créé que l'homme pour en tirer la femme (1). Pourquoi cela? Pourquoi le genre humait commence-t-il avec un seul homme, sinon pour inspirer au genre humain l'amour de l'unité? Aussi le Christ Notre-Seigneur est-il né d'une femme seulement; la Vierge est le symbole de l'unité, et, en conservant comme sa virginité, l'unité demeure incorruptible.
4. D'ailleurs il prêche lui-même à ses Apôtres l'unité dé l'Eglise. Il se présente à eux, et eux croient voir un fantôme, ils ont peur, ils se raffermissent et lui leur dit: «Pourquoi vous troublez-vous et pourquoi ces pensées montent-elles dans votre coeur? Voyez mes mains, palpez et reconnaissez, car un esprit n'a ni os ni chair comme vous m'en voyez ». Comme ils étaient troublés encore, mais de joie, il prend de la nourriture, non qu'il en ait besoin, mais parce qu'il en a le pouvoir, il en prend sous leurs yeux; et, en défendant ainsi contre les impies la réalité de son corps, il soutient l'unité de son Eglise. Que dit-il en effet? « N'avais-je pas raison de vous déclarer, quand j'étais encore avec vous, qu'il fallait que s'accomplît tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes ? Alors il leur ouvrit l'intelligence», c'est l'Evangéliste qui parle, « pour qu'ils comprissent les Ecritures, puis il leur dit : Ainsi est-il écrit et ainsi fallait-il que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour ».
Voilà bien notre Chef ; voilà le Chef, où sont les membres ? Voilà l'Epoux, où est l'épouse ? Lis l'acte matrimonial. Ecoute l'Epoux. Tu veux connaître l'épouse ? Ecoute-le ; personne ne la lui enlève, personne ne la lui remplace par une étrangère. Ou cherches-tu à connaître le Christ ? Est-ce dans les fables écrites par les hommes du dans la vérité des Evangiles ! L'Epoux a souffert, il est ressuscité le troisième jour, il s'est montré à ses disciples. Le voilà, Mais elle? Interrogeons-le. « Ainsi fallait-il que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les
1. Gen. I, 11.
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morts le troisième jour». C'est chose faite, on le voit. Parlez encore, Seigneur; parlez, afin que nous ne nous égarions pas. — «Et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés au milieu de tous les peuples, à commencer par Jérusalem (1) ». Or la prédication a commencé à Jérusalem et elle est arrivée jusqu'à nous ; la vérité est là et ici en même temps ; pour arriver jusqu'à os contrées elle n'a pas dû quitter celles-là ; elle s'est étendue sans émigrer. Voilà comment le Sauveur prêchait l'unité, aussitôt après sa résurrection.
Mais il vécut ensuite quarante jours avec ses disciples ; puis avant de monter au ciel, il leur recommanda de nouveau son Eglise. C'est nu Epoux qui avant de partir recommande à ses amis son épouse ; non pour qu'elle s'attache à aucun d'eux, non pour qu'elle en aime aucun comme son Epoux, mais pour qu'elle l’aime, lui, à titre d'Époux, et eux à titre d'amis de l'Époux. C'est d'ailleurs ce que veulent avec ardeur des amis véritables, ils ne souffrent pacque l'épouse se souille d'impurs amours ; ils en ont horreur, quand eux-mêmes en sont l’objet. Contemplez ici un ami zélé de l'Époux divin. Il voyait l'épouse se prostituer en quelque sorte à des amis de l'Époux: « J'apprends, dit-il, qu'il y a des scissions parmi vous, et je le crois en partie (2). — J'ai été averti, mes frères, par ceux qui sont de la maison de Chloé, qu'il y a des contestations entre
1. Luc, XXIV, 36-47. — 2. I Cor. XI, 18.
vous, et que chacun de vous dit : Moi je suis à Paul, et moi à Apollo, et moi à Céphas, et moi au Christ. Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous? ou bien est-ce au nom de Paul que vous avez reçu le baptême (1)? » Oh ! le vrai ami ! Il repousse loin de lui l'amour de l'épouse d'autrui. Afin de pouvoir régner avec l'Epoux, il ne veut pas être aimé à sa place. Le Christ ainsi leur a recommandé, son Eglise, et, quand il est monté au ciel, voici ce qu'il leur a dit. Eux cherchaient à connaître .la fin du monde : « Apprenez-nous, demandaient-ils, quand arriveront ces choses, et quelle sera l'époque de votre avènement (2). — Il ne vous appartient pas, répondit-il, de savoir les temps que le Père a réservés pour sa puissance». Ecoute, ô disciple, ce que veut te faire connaître le Maître. « Mais vous recevrez, poursuit-il, la vertu de l'Esprit-Saint, qui descendra en vous ».
C'est ce qui est arrivé. Le quarantième jour il est monté au ciel, et l'Esprit-Saint, descendant aujourd'hui même; remplit tous ceux qu'il trouve réunis et leur fait parler toutes les langues, pour prêcher à tous l'amour de l'unité.
Cette unité nous est donc tout à la fois recommandée par le Seigneur ressuscité et par le Christ montant au ciel, puis recommandée de nouveau par l'Esprit-Saint descendant aujourd'hui.
1. I Cor. I, 11-13. — 2. Matt. XXIV, 1
368
ANALYSE. — En accordant aux premiers disciples sur lesquels il descendit le don de parler toutes les langues, le Saint-Esprit voulait apprendre au monde que pour le trouver il faudrait s'unir à la société religieuse qui parlerait toutes les langues, conséquemment à l'Église catholique. Ceux qui sont séparés de cette Eglise, les hérétiques et les schismatiques, peuvent, il est vrai, avoir conservé le baptême du Christ; mais ils n'ont pas son Esprit. Car premièrement Dieu a montré dès le début du christianisme que l'Esprit-Saint se donnait indépendamment du baptême, avant ou après comme pendant le baptême, auquel par conséquent il n'est pas attaché. Secondement l'Esprit-Saint étant l'Esprit de charité n'habite pas évidemment en ceux qui n'ont pas la charité or aucun de ceux en qui vit l’esprit de discorde n’a la charité ; les Donatistes particulièrement en sont privés puisqu’ils ne cessent de faire contre nous des accusations calomnieuses que défend la charité. Qu'ils ne s'autorisent pas de leur langage religieux ; il faut que la vie, réponde aux paroles ; il faut en particulier conserver dans l'unité la pratique de la charité.
1. Nous célébrons, aujourd'hui, comme chaque année, l'avènement de l'Esprit-Saint, et il faut, pour solenniser cette fête, une réunion solennelle, une solennelle lecture et un discours également solennel. Les deux premières conditions sont remplies, puisque vous êtes venus ici en très-grand nombre et puisque vous avez entendu la lecture sacrée. Accomplissons la troisième, et ne refusons pas l'hommage de notre parole à Celui qui a fait à des ignorants le don de parler toutes les langues, qui a attaché à son service, parmi tous les peuples, le langage des savants, et par qui toutes les langues de l'univers sont entrées dans l'unité de la foi.
En effet, « il se fit soudain un bruit du ciel, comme s'il eût soufflé un vent impétueux ; alors leur apparurent diverses langues qui étaient comme du feu, et ce feu se reposa sur chacun d'eux, et ils commencèrent à parler des langues comme l'Esprit-Saint leur donnait de parler (1) ». Ce souffle en effet ne flétrissait point, il ranimait; ce feu ne brûlait point, il fortifiait. Ainsi, s'accomplissait cette antique prophétie : « Il n'y a ni langue ni idiome où ne se fassent entendre leurs paroles » ; et c'était afin, qu'en se répandant de tous côtés pour prêcher l'Évangile, ils réalisassent ce qui suit : « Leur voix s'est répandue par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités de l'univers (2)». Que figurait effectivement le Saint-Esprit, en accordant.de parler les langues
1. Act. II,
2-4. — 2. Ps. XVIII, 4, 5.
de tous les peuples, à ces hommes qui n'avaient appris que leur langue maternelle, et en marquant par là sa présence au milieu d'eux? N'était-ce pas que tous les peuples devaient croire à l'Évangile et que l'Église universelle parlerait toutes les langues comme les parlait chacun des premiers fidèles?
Que répondent à cela ces hommes qui re- fusent de s'incorporer et de s'unir à cette grande société chrétienne qui fructifie et se développe au milieu de tous les peuples? Peuvent-ils nier qu'aujourd'hui encore le Saint-Esprit descende dans l'âme des chrétiens? Pourquoi donc ne voit-on ni parmi nous ni parmi eux ce qui était alors le témoignage de son avènement ? Pourquoi personne ne parler t-il toutes les langues, sinon parce que nous voyons accompli ce que signifiait ce don des langues? Comme alors chaque fidèle parlait toutes les langues, ainsi l'unité formée par tous les fidèles les parle toutes aujourd'hui. D'où il suit que membres du corps immense où on les parle toutes, nous les avons toutes encore maintenant.
2. De là on peut conclure encore que tout en gardant le baptême du Christ comme nous reconnaissons qu'ils le gardent, ni les hérétiques ni les schismatiques ne possèdent le Saint-Esprit, à moins qu'ils ne s'attachent à l'unité compacte de l'Église en partageant sa charité. Eux aussi auront alors le don des langues, parce qu'ils appartiendront au corps qui les parle, à ce corps du Christ qui s'étend partout et dans lequel ils conserveront l'unité (369) de l'esprit par le lien de la paix (1). N'être pas retenu par ce lien, c'est être esclave. « Car nous n'avons pas reçu encore une fois l'esprit de servitude pour nous conduire par la crainte; mais nous avons reçu l'esprit d'adoption des enfants qui nous porte à crier : Abba, Père (2) ». Voilà pourquoi nous avons raison de croire que si l'Esprit-Saint a manifesté alors sa présence par le don des langues, c'était pour faire entendre que, maintenant qu'il ne se révèle pas de la même manière, en ne le possède pas, après même avoir été purifié par le sacrement de baptême, quand on est séparé de cette communion qui embrasse tous les peuples.
Afin d'ailleurs d'empêcher de croire qu'en recevant le baptême au nom de la sainte Trinité,on reçoit aussi et conséquemment l'Esprit-Saint, il s'est produit au sein même de l'unité des différences remarquables. Les uns en effet n'ont mérité de recevoir le Saint-Esprit qu'après avoir été baptisés, et il a fallu que pour le leur donner les Apôtres vinssent à Samarie, où ils avaient été régénérés en leur absence (3). D'autres, mais c'est l'unique exemple qu'on puisse citer, l'ont reçu avant même le baptême: c'est Corneille et ceux qui l'accompagnaient; car pendant que Pierre leur adressait la parole, le Ciel leur accorda ce que ne pouvait plus contester aucune puissance humaine (4). Sur d'autres, et c'est ce qui arriva surtout fréquemment, il descendit pendant que les Apôtres imposaient les maires. Il en est encore sur lesquels il est descendu sans qu'il n'eût aucune imposition de mains et pendant que tous étaient en prière ; comme il est arrivé le jour dont aujourd'hui nous célébrons solennellement la mémoire, pendant qu'au nombre de cent vina âmes les Apôtres et les disciples étaient réunis dans le cénacle. Il en est même, répétons-le, qui l'ont reçu sans que personne imposât les mains, sans que personne priât et pendant que tous écoutaient la divine parole : nous venons de le voir dans la personne de Corneille et de ceux de sa maison. Pourquoi des manières si différentes de se donner, sinon pour qu'on n'attribue rien à l'orgueil humain, mais tout à la grâce et à la puissance de Dieu? Aussi cette distinction si marquée entre la réception du baptême et la réception de l'Esprit-Saint, nous dit hautement de ne pas
1. Ephés. IV, 3. — 2. Rom. VIII, 15. — 2. Act. VIII, 14-17. — 4. Ib. X, 44-48.
regarder si tôt comme ayant le Saint-Esprit ceux que nous ne nions pas être en possession du baptême. Combien donc l'ont moins encore ceux qui ne peuvent donner aucune preuve de leur amour pour l'unité chrétienne ! « Car la charité de Dieu est répandue dans nos coeurs », non par nous, mais, comme ajoute le texte sacré, « par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (1) ». De même donc qu'autrefois le don des langues parlées par tous les peuples révélait sa présence dans un homme ; ainsi la manifeste-t-il aujourd'hui par la charité qui nous unit à toutes tes nations.
3. « Mais l'homme animal, dit l'Apôtre, ne perçoit pas ce qui vient de l'Esprit de Dieu (2)». Et que reproche-t-il à ces hommes de vie animale ? « Chacun de vous répète: Moi je suis à Paul, et moi à Apollo, et moi à Céphas, et moi au Christ. Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Ou bien est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés (3)? » De même eu effet que les hommes spirituels aiment l'unité ; ainsi les hommes de vie animale recherchent les divisions. C'est de ces derniers que l'apôtre saint Jude écrit en termes formels : « Ce sont des gens qui se séparent ; hommes de vie animale, ils n'ont pas l'Esprit (4) ». Est-il rien de plus clair ? rien de plus exprès ?
Insensés ! qu'ils cessent donc de se flatter et de nous dire : Eh ! que pouvons-nous recevoir encore en nous réunissant à vous, puisque vous reconnaissez que nous avons le baptême du Christ? — Vous avez le baptême du Christ, leur répondons-nous; venez pour avoir aussi son Esprit. Redoutez cette parole de l'Ecriture : « Quiconque ne possède point l'Esprit du Christ, celui-là n'est point à lui (5) ». Vous vous êtes revêtus du Christ en recevant son sacrement; revêtez-vous de lui encore en imitant ses exemples; « parce que le Christ a souffert pour nous, en nous laissant son exemple pour nous amener à marcher sur ses traces (6) ». Prenez garde « d'avoir seulement la forme de la piété et d'en rejeter la vertu (7) ». Or, quelle est la vertu principale de la piété, sinon l'amour de l'unité? «J'ai vu le terme de la perfection, est-il dit dans un psaume; c'est votre commandement immensément large (8) ». Quel est ce commandement, sinon
1. Rom. V, 5. — 2. I Cor. II, 14. — 3. Ib. I, 12, 13. — 4. Jud. 19. — 5. Rom. VIII, 9. — 6. I Pierre, II, 21. — 7. II Tim. III, 5. — 8. Ps. CXVIII, 96.
370
celui dont il est écrit : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est de vous aimer réciproquement (1)? » Pourquoi l'appeler large, sinon parce que c'est « la charité de Dieu répandue en nos coeurs (2)? » Pourquoi est-il le terme de toute perfection, sinon parce « la charité est la plénitude de la loi, et que la loi tout entière se résume dans ces mots : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (3)? » Or, vous ne voulez pas que sans l'avoir vu et sans en avoir la preuve, on croie du mal de vous. Est-ce donc aimer votre prochain comme vous-mêmes que de croire, sans l'avoir vu non plus et sans preuve, du mal de l'univers entier?
4. Vous vous imaginez invoquer le Seigneur Jésus; peut-être même que sans en avoir l'intelligence vous vous appuyez sur ce témoignage de l'Apôtre : « Nul ne peut dire Seigneur Jésus , que par le Saint-Esprit (4) ». Mais c'est à dessein et en lui donnant une acception spéciale que l'Apôtre emploie ici ce mot, dire. Non, « nul ne dit Seigneur Jésus, que par le Saint-Esprit », pourvu qu'il s'agisse du langage des oeuvres et non-seulement du langage des lèvres. Ne peuvent-ils répéter « Seigneur Jésus », ceux dont Jésus lui-même nous dit : « Faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font (5)? » Toutes les hérésies, celles mêmes que vous condamnez , ne disent-elles pas « Seigneur Jésus? » Jésus assurément n'exclura point
1. Jean, XIII, 34. — 2. Rom. V, 5. — 3. Rom. XIII, 10, 9; Gal. V, 14. — 4. I Cor. XII, 3. — 5. Matt. XXIII, 3.
du royaume des cieux ceux qu'il trouvera unis à l'Esprit-Saint; il le déclare toutefois: «Ce ne sont pas tous ceux qui me crieront: Seigneur , Seigneur , qui entreront dans le royaume des cieux (1)». Cependant il est bien vrai que « nul ne dit Seigneur Jésus que par le Saint-Esprit », pourvu, je le répète, qu'on le dise par ses oeuvres. Aussi le Seigneur ajoute-t-il : « Mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux (2)». Dans le même sens l'Apôtre dit de quelques-uns: « Ils se vantent de connaître Dieu, et ils le nient par leurs actions (3) ». Si les actions nient, elles affirment aussi; et tel est le sens qu'il faut donner à ces mots : « Nul ne dit Seigneur Jésus, que par l'Esprit-Saint ».
Donc, si vous ne vous rattachez à l'unité, si vous continuez à vous en séparer, vous mènerez une vie animale, vous n'aurez pas l'Esprit-Saint. Vous y joindrez-vous avec hypocrisie? « plais l'Esprit-Saint qui enseigne la sagesse fuira votre dissimulation (4) ». Ah ! comprenez donc que vous ne posséderez cet Esprit divin qu'en vous attachant de coeur et par une charité sincère à cette unité sainte.
Répondons-leur de la sorte quand ils nous demandent : Qu'avons-nous à gagner? De plus, soyons pour eux, mes frères, des modèles de bonnes oeuvres, sans nous enorgueillir, si nous sommes debout, et sans désespérer d'eux, s'ils sont tombés.
1.
Matt. VII, 21. — 2. Ib. VII, 21. — 3. Tit. I, 16. — 4. Sag. I, 5.
ANALYSE . — On se demande quelquefois pourquoi est-ce le cinquantième jour après sa résurrection que le Sauveur a envoyé l’Esprit-Saint. Voici une réponse fort instructive. — Constatons d'abord que les Apôtres étaient attachés à Notre-Seigneur d'une manière trop humaine. Pour détruire en eux cette affection, il fallait qu'il les quittât ; il fallait aussi que le Saint-Esprit descendit afin de former dans leurs coeurs une affection toute surnaturelle et toute divine. Mais pourquoi est-ce le cinquantième jour qu'il choisit après la résurrection ? Que veut-il nous apprendre par là ? Les quarante jours qui vont de Pâques à l'Ascension représentent la vie actuelle, la vie du temps; de là le jeûne de Jésus-Christ prolongé durant quarante jours aussi bien que le jeûne de Moise et celui d'Elie. Les dix jours qui suivent rappellent le Décalogue En rapprochant ces dix jours des quarante premiers et en dégage cette vérité, que nous devons observer la loi de Dieu ou le Décalogue durant tout le cours de notre vie. Voilà l’obligation rappelée, mais comment la pratiquer? Avec l'aide de l'Esprit-Saint qui descend alors, avec le secours indispensable de la charité qu'il allume dans les coeurs. Ainsi donc s'il descend le cinquantième jour, c'est qu'il fallait auparavant rappeler le devoir qu'il vient nous accorder la grâce de remplir. Voulez-vous voir un autre rapprochement mystérieux et numérique de l’Esprit-Saint et des dix préceptes qu'il nous donne d'accomplir? De même que le nombre dix est pour ainsi dire le chiffre de à loi, ainsi le nombre sept est souvent dans l'Ecriture le chiffre du Saint-Esprit. En réunissant ces deux nombres vous obtenez celui de dix-sept. Or, en partant de l'unité comme il convient, et en additionnant tous les nombres suivants jusqu'à dix-sept, vous arrivez ara nombre des cent cinquante-trois grands poissons que prirent les Apôtres, par la grâce de Jésus-Christ, lorsqu'ils firent après la résurrection, cette pêche miraculeuse destinée à figurer l'Eglise triomphante, comme la première pêche miraculeuse avait figuré l'Eglise militante. Aussi n'y aura-t-il au nombre des élus que ceux qui porteront ce nombre de dix-sept avec tout ce qu il comprend, c'est-à-dire que ceux qui auront accompli la loi avec le secours du Saint-Esprit.
1. Nous célébrons aujourd'hui même la solennité sainte du saint jour où est descendu parmi nous l'Esprit-Saint. Ah! une fête si heureuse, si gracieuse, ne nous invite-t-elle pas à dire quelque chose de ce don de Dieu, de sa grâce, de l'abondance de sa miséricorde envers nous, en d'autres termes, de l'Esprit-Saint lui-même? Mais c'est à des condisciples que nous parlons dans cette école du Seigneur; car nous n'avons tous qu'un Maître, en qui nous ne faisons qu'un; c'est Celui qui a craint que nous n'osions nous enorgueillir de l'honneur d'enseigner et qui nous adonné cet avis : « Ne cherchez pas à être appelés maîtres par les hommes; car le Christ seul est votre Maître (1) ». Sous l'autorité d'un tel Maître, dont le ciel même est la chaire, puisque. c'est dans les lettres qu'il nous envoie que nous devons nous instruire , faites attention aux quelques idées que je vais vous présenter avec sa grâce et par son ordre.
Il est une question que s'adresse souvent un esprit saintement curieux. Mais la fragilité et la faiblesse humaines peuvent-elles être admises à sonder de telles profondeurs?
1. Matt. XXIII, 8.
Assurément oui; car s'il est dans les saintes Ecritures des vérités voilées, elles ne sont pas voilées pour qu'on ne puisse les découvrir, c'est plutôt pour que nos efforts parviennent à les mettre au jour, le Seigneur ayant dit en personne : « Demandez , et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez; frappez, et on vous ouvrira (1) ». Or cette question que s'adressent souvent des esprits studieux est de savoir pourquoi ce fut le cinquantième jour après sa passion et sa résurrection que le Seigneur envoya le Saint-Esprit qu'il avait promis.
2. J'invite d'abord votre charité à ne pas hésiter d'examiner un peu pourquoi le Seigneur a dit lui-même : « Si je ne m'en vais, il ne saurait venir ». Ne dirait-on pas, pour parler selon le sens humain, que le Christ Notre-Seigneur avait à garder dans le ciel quelque chose ; que venant ensuite parmi nous, il confia ce dépôt à la garde de l'Esprit-Saint, et que conséquemment l'Esprit-Saint ne pouvait descendre vers nous avant que le Sauveur fût de retour et qu'il pût le lui remettre ? Ou bien ne dirait-on pas que nous
1. Matt. VII, 7.
372
étions incapables de les avoir tous deux parmi nous, que nous n'aurions pu soutenir la présence de l'un et de l'autre tout à la fois? Mais se séparent-ils jamais? et quand ils viennent en nous, s'y trouvent-ils à l'étroit? ne nous dilatent-ils pas au contraire? Que signifie donc
« Si je ne m'en vais, il ne saurait venir? Il vous est avantageux, dit-il, que je m'en aille; car si je ne m'en vais, le Paraclet ne viendra pas en vous (1) ». Que veulent dire ces paroles ? Nous allons traduire brièvement ce que nous pensons, ce que nous comprenons, ce que Dieu lui-même nous fait la grâce de saisir ou de croire : que votre charité veuille bien nous entendre.
Il me semble que les disciples étaient fort attachés à la nature humaine du Christ Notre-Seigneur, et que tout hommes qu'ils étaient encore, ils avaient pour son humanité une affection tout humaine. Lui voulait en eux une affection divine qui les rendît spirituels de charnels qu'ils étaient; mais ce changement ne peut se faire que par la grâce du Saint-Esprit. Je vais donc, leur dit-il, vous faire un don qui vous rendra spirituels : ce don est le don de l'Esprit-Saint lui-même. Or, vous ne pourrez devenir spirituels qu'après avoir cessé d'être charnels , et vous ne cesserez d'être charnels que quand mon corps disparaîtra de devant vous pour faire place dans vos coeurs à ma divinité. Eh ! n'était-ce pas à cette nature humaine, à -cette nature d'esclave que prit le Seigneur en s'anéantissant (2); n'était-ce pas à elle que tenait de tout son coeur l'apôtre Pierre lui-même, quand il redoutait la mort de ce cher Objet de son amour? Il aimait son Seigneur Jésus-Christ, mais comme un homme peut aimer un homme, comme un homme de chair aime un homme de chair, et non point comme. un homme spirituel aime la divine Majesté. Comment le prouver? Le voici :
Le Seigneur ayant demandé lui-même à ses disciples qui les hommes prétendaient qu'il était, ils répondirent que d'après les uns il était Jean-Baptiste, Elie d'après d'autres, et d'après d'autres encore Jérémie ou quelqu'un des prophètes. « Et vous, reprit-il alors, qui dites-vous que je suis ? — Vous êtes », répondit Pierre au nom des autres , Pierre seul au nom de tous, « vous êtes le Christ, le
1. Jean, XVI, 7. — 2. Philip. II, 7.
Fils du Dieu vivant». A merveille ! Rien de plus exact, et Pierre mérita bien que lui fus. sent adressées les paroles suivantes: « Tu es heureux, Simon fils de Jona, car ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis » ; en échange de ce que tu m'as dit, écoute; eu échange de ta confession, reçois cette bénédiction ; « Et moi je te dis : Tu es Pierre » ; je suis la Pierre, en conséquence « Tu es Pierre » ; car la Pierre ne vient pas de Pierre, mais Pierre de la Pierre, attendu que Christ ne vient pas dé chrétien, mais chrétien de Christ. « Et sur cette Pierre je bâtirai mon Eglise » ; je la bâtirai, non sur ce Pierre qui est toi-même, mais sur la Pierre que tu as confessée. « Je bâtirai mon Eglise » ; je te bâtirai donc puisqu'en me répondant ainsi tu représentes mon Eglise. Rappelez-vous non-seulement ces paroles mais encore les autres qui suivirent, comme pour féliciter Pierre d'avoir dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant », vérité, il vous en souvient, que le Seigneur assura ne lui avoir pas été révélé par la chair et par le sang, c'est-à-dire par l'esprit humain, parla faiblesse ou l'ignorance humaine, mais par son Père qui est aux cieux.
Le Seigneur Jésus se mit ensuite à prédire sa passion et à montrer combien il aurait à souffrir de la part des impies. Pierre alors fut consterné, il craignait que la mort ne fît périr son Christ, le Fils de son Dieu vivant; au lieu que ce même Christ, ce Fils du Dieu vivant, cette Bonté issue de la Bonté, cette Vie engendrée par la Vie, cette source de Vie et la Vie véritable, ce Dieu de Dieu, était venu détruire la mort et non pas succomber sous elle. Mais Pierre s'effraya comme un homme, parce qu'il avait pour l'humanité sensible du Christ une affection tout humaine. « Epargnez-vous, Seigneur, dit-il ; à Dieu ne plaise ; que cela ne vous arrive point ». Ces paroles vont être repoussées dignement et convenablement parle Sauveur. Jésus a donné à la profession de foi les éloges qu'elle méritait ; il va infliger à la frayeur le blâme qui lui est dû. « Arrière, Satan », s'écrie-t-il. Que nous sommes loin de ces mots : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jona !» Mais en distinguant la réprimande de l'encouragement, distingue aussi la cause qui a inspiré la confession et la cause qui a occasionné la frayeur. Pourquoi Pierre a-t-il confessé ? « Parce que ce n'est ni la (373) chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux » . Pourquoi a-t-il tremblé ? « C'est que tu ne goûtes point « ce qui vient de Dieu, mais ce qui vient des hommes (1)».
Et nous ne voudrions point qu'à des disciples.ainsi disposés il fût dit : « Il vous est avantageux que je m'en aille ; car si je ne m'en vais, le Paraclet ne viendra pas en vous ? » Si cette nature humaine ne se soustrait à vos regards, vous ne pourrez jamais saisir, ressentir, concevoir rien de divin. Assez donc; et voilà pourquoi il était nécessaire qu'après la résurrection et l'ascension de Jésus-Christ Notre-Seigneur, s'accomplît la promesse qu'il avait faite de l'Esprit-Saint. Aussi quand, en parlant du Saint-Esprit, Jésus s'était écrié : «Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, et des fleuves d'eau vive couleront de son sein » ; l'Évangéliste saint Jean avait-il ajouté aussitôt, mais en parlant en son propre nom : Jésus « parlait ainsi de l'Esprit-Saint que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; car cet Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'avait pas«encore été glorifié (2) ». Or c'est par sa résurrection et par son ascension que fut glorifié Notre-Seigneur Jésus-Christ; aussi envoya-t-il ensuite l'Esprit-Saint.
3. Cependant; comme nous l'ont appris les saints livres, il resta après sa résurrection, quarante jours entiers avec ses disciples, leur manifestant la réalité de son corps ressuscité, pour détourner d'eux toute idée d'illusion, allant et venant, mangeant et buvant avec eux. Mais le quarantième jour, celui que nous célébrions il y a dix jours, il monta sous leurs yeux au ciel, pendant qu'il faisait assurer qu'il reviendrait comme il s'en allait (3), c'est-à-dire que pour juger l'univers il se montrerait avec cette nature humaine sous laquelle il a été jugé. Il ne voulut pas envoyer l'Esprit-Saint le jour même de son ascension, il voulut attendre non pas deux jours ni trois, mais dix ; pourquoi ?
Cette question nous oblige à sonder et à interroger quelques-uns des secrets mystérieux des nombres. Dans quarante jours il y a quatre fois dix. Or, me semble-t-il, c'est un nombre mystérieux ; car nous ne sommes qu'un homme parlant à des hommes, et
1. Matt. XVI, 13-23. — 2. Jean, VII, 37-39. — 3. Act. I, 3-11.
comme on a raison de le dire, expliquant les Écritures sans affirmer des opinions personnelles. Ce nombre de quarante, où dix est contenu quatre fois, désigne donc, me semble-t-il, le siècle que nous traversons et où nous sommes entraînés, emportés par le cours du temps, par le mouvement des créatures qui disparaissent et se remplacent, par l'inconstance qui nous dépouille, par un torrent qui enlève tout. Ce nombre désigne ce siècle, soit à cause des quatre saisons qui se partagent l'année, soit à cause des quatre points cardinaux que tout le monde connaît et qui reparaissent souvent dans l'Écriture sainte sous les noms d'orient et d'occident, de nord et de midi (1). Durant ces quatre saisons et à ces quatre points cardinaux se publie la loi de Dieu représentée parle nombre dix, et connue dès le principe sous le nom de Décalogue. Si cette loi est contenue dans dix préceptes, c'est que le nombre dix est un nombre parfait, attendu que jusqu'à lui on avance en comptant, pour revenir ensuite à l'unité et remonter jusqu'à dix, et ainsi de suite. Ainsi on obtient des centaines, des mille, et en multipliant toujours par dix, des nombres à l'infini. Mais cette loi parfaite avec ce nombre dix étant publiée aux quatre points cardinaux, on arrive à quarante, puisque quatre fois dix donnent quarante. Or, durant la vie que nous passons en ce monde, nous devons nous abstenir des convoitises du siècle; et c'est ce que nous rappelle ce jeûne de quarante jours connu partout sous le nom de Carême. N'est-ce pas ce que prescrivent et la loi, et les prophètes, et l'Évangile? La loi : aussi Moïse a-t-il jeûné quarante jours ; les prophètes : aussi Elie a-t-il jeûné quarante jours encore ; l'Évangile, et c'est pour cela que le Christ Notre-Seigneur a prolongé son jeûne quarante jours également.
Dix autres jours après les quarante jours qui suivirent la résurrection (voici encore le nombre dix, mais le nombre dix dans sa simplicité et non pas multiplié par quatre ) le Saint-Esprit est descendu pour nous amener à accomplir la loi par la grâce : car la loi sans la grâce est une lettre qui tue. «En effet, si Dieu avait donné une loi qui pût communiquer la vie, la justification viendrait vraiment de la loi. Mais l'Écriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse fut
1. Luc, XIII, 29.
374
accomplie en faveur des croyants par la foi en Jésus-Christ (1) ». Voilà pourquoi « la lettre tue, au lieu que l'Esprit vivifie (1) ». Ce n'est pas que tu aies à accomplir autre chose que ce qui t'est prescrit par la lettre; mais la lettre toute seule ne contribue qu'à te rendre coupable, tandis que la grâce te délivre du péché et t'accorde en même temps d'accomplir la loi à la lettre. De là il suit qu'on doit à la grâce et la rémission de tous ses péchés, et la foi qui agit parla charité. Gardez-vous donc de considérer ces paroles : « La lettre tue », comme étant la condamnation de la loi. Elles signifient simplement que la lettre fait des coupables: La lettre exprime un précepte ; et comme tu n'es pas aidé de la grâce, tu te trouves à l'instant, non-seulement coupable de n'avoir pas observé la loi, mais encore prévaricateur. « Quand en effet il n'y a point de loi, il n'y a pas de prévarication non plus (3) ». Non, encore une fois, ces mots : « La lettre tue, mais l'Esprit vivifie », ne sont ni un blâme ni une condamnation infligée à la loi, en même temps qu'elles sont un éloge de l'Esprit-Saint. « La lettre tue», s'entend de la lettre sans la grâce. Exemple: Il est dit d'une manière analogue : « La science enfle ». Qu'est-ce-à-dire? Est-ce ici une condamnation de la science ? Mieux vaut alors que nous restions dans l'ignorance? Mais en ajoutant ici : « Tandis que la charité», comme il a ajouté là : « Tandis que l'Esprit vivifie » , l'auteur sacré nous fait entendre que si la lettre tue sans l'Esprit, au lieu qu'avec l'Esprit elle vivifie et fait accomplir la Loi, ainsi la science enfle sans la charité, tandis qu'avec la charité elle édifie.
Ainsi donc l'Esprit-Saint a été envoyé pour faire accomplir la loi et pour réaliser cette parole du Seigneur: « Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'exécuter (4)». C'est le bienfait qu'il accorde aux croyants, aux fidèles, à ceux à qui il donne l'Esprit-Saint ; et plus on le reçoit abondamment, plus on a de facilité pour accomplir la loi.
4. Je le déclare effectivement à votre charité, vous pourrez le constater d'ailleurs et le reconnaître aisément. c'est l'amour qui accomplit la loi. La crainte des peines porte bien l'homme à agir, mais servilement. Supposons en effet que tu fasses le bien parce que tu crains le mal, et que par la crainte du mal encore
1. Gal. III, 21, 22. — 2. II Cor. III, 6. — 3. Rom. IV, 15. — 4. Matt. V, 17.
tu évites le mal. N'est-il pas vrai que si tu étais sûr de l'impunité, tu te livrerais aussitôt à l'iniquité? que si on te disait : Sois tranquille, tu n'auras rien à souffrir, marche ; tu marcherais ? C'est que tu n'étais retenu que par crainte de la peine, et non par amour de la justice ; la charité n'agissait pas encore en toi. Ah ! considère quels effets produit la charité. Aimons en craignant, de manière à craindre en aimant chastement. Une chaste épouse ne craint-elle pas son mari ? Mais entre crainte et crainte sache distinguer. Une épouse chaste craint que son mari ne s'absente; une épouse adultère craint qu'il ne vienne la sur. prendre. Si donc nous disons que la charité accomplit la loi parce que « la charité parfaite bannit la crainte (1) », c'est que nous parlons de la crainte servile, produite par le péché. Quant à « la chaste crainte du Seigneur, elle subsiste pour les siècles des siècles (2) ».
Cependant, d'où vient cette charité qui accomplit la loi? Evoquez vos souvenirs, regardez et reconnaissez que cette charité est un don de l'Esprit-Saint. « Car l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (3) ». N'est-ce donc pas avec raison qu'à la suite de ces dix jours qui rappellent encore la perfection de la loi, Jésus-Christ Notre-Seigneur a envoyé le Saint-Esprit, puisque c'est sa grâce qui nous accorde d'accomplir la loi que le Sauveur n'est point venu abolir, mais accomplir ?
5. Mais ce n'est pas le nombre dix, c'est le nombre sept qui dans l'Ecriture est consacré au Saint-Esprit ; à la loi le nombre dix, à l'Esprit-Saint le nombre sept. Vous savez assez que dix est le chiffre de la loi. Un mot pour rappeler que sept est celui du Saint-Esprit.
D'abord, dans le livre même, au commencement du livre de la Genèse, sont relatées les couvres de Dieu. Il fait la lumière; il fait le ciel qu'on nomme firmament et qui sépare les eaux d'avec les eaux ; il élève la terre au-dessus de l'eau, il la sépare de la mer et jette dans son sein les germes féconds de toutes les plantes ; il fait les flambeaux du ciel, le grand et le petit, le soleil et la lune ainsi que les étoiles; des eaux sort ce qu'elles produisent et de la terre ce que produit la terre ; puis voici l'homme fait à l'image de Dieu, et Dieu achève ses couvres le sixième jour, sans que dans
1. I Jean, IV, 18. — 2. Ps. XVIII, 10. — 3. Rom. V, 5.
375
toutes celles dont il a été parlé jusqu'alors on ait vu paraître le mot de sanctification. Dieu dit bien: « Que la lumière soit faite, et la lumière fut faite, puis il vit que la lumière était bonne » ; mais il n'est pas dit que Dieu sanctifia la lumière. « Soit fait le firmament ; et il fut fait ; et Dieu vit que c'était bien » ; il n'est pas dit non plus qu'il l'ait sanctifié. Ainsi de suite, pour ne pas nous arrêter à ce qui est trop clair. Dans tout ce qu'énumère l'Écriture jusqu'aux oeuvres du sixième jour, jusqu'à la création de l'homme à l'image de Dieu, il n'est point parlé de sanctification. Nous voici au septième jour ; Dieu ne crée rien, il se repose, et il sanctifie ce septième jour. Ainsi c'est avec le nombre sept que parait pour la première fois la sanctification ; qu'on la cherche à toutes les pages de l'Ecriture, c'est là qu'on la rencontre en premier lieu. Mais en parlant du repos de Dieu, c'est notre repos qu'a en vue le saint livre. Dieu a-t-il travaillé jusqu'à avoir besoin de repos? et s'il a sanctifié le septième jour, était-ce pour avoir un jour de fête où il pût se livrer au repos et à la joie ? Idée charnelle ! Il est ici question du repos qui suivra toutes nos bonnes oeuvres, comme le repos divin se présente à la suite de tout ce que Dieu a créé de bon. « Dieu a tout fait, et voilà que tout est très-bon. Et Dieu s'est reposé le septième jour de toutes les oeuvres faites par lui (1) » . Veux-tu, toi, te reposer aussi ? Commence par accomplir des couvres parfaitement bonnes. Ainsi donc il en était de l'observation matérielle du sabbat pour les Juifs, comme de leurs autres observances; elle était mystérieuse. Un certain repos leur était commandé ; mais c'est à toi de faire ce que signifie ce repos. Il est en effet un repos spirituel qui n'est autre chose que la tranquillité du coeur. Or la tranquillité du cœur provient de la sérénité d'une bonne conscience. Observer véritablement le sabbat, c'est donc ne pas pécher. Aussi est-il dit à ceux qui doivent observer le sabbat : « Vous ne ferez alors aucune oeuvre servile (2). — Or quiconque commet le péché est esclave du péché (3) ». Il est donc vrai que le nombre sept est consacré au Saint-Esprit, comme le nombre dix à la loi.
C'est aussi ce que fait entendre Isaïe dans le passage où il dit : « Il sera rempli de l'Esprit
1. Gen. I, 11, 3. — 2. Lévit. XXIII, 7. — 3. Jean, VIII, 34.
de sagesse et d'intelligence », comptez, « de conseil et de force, de science et de piété, ainsi que de l'Esprit de crainte de Dieu (1) ». C'est ici comme une gradation descendante de la grâce du Saint-Esprit, qui commence à la sagesse et se termine à la crainte; tandis qu'avançant de bas en haut, nous devons, nous, débuter par la crainte et terminer par la sagesse ; attendu que « la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (2) ». Il serait trop long et au-dessus de nos forces, quand même vous ne devriez point vous lasser, de citer tous les passages de l'Écriture où figure le nombre sept dans ses rapports avec le Saint-Esprit. Contentons-nous donc de ce qui vient d'être dit.
6. Puisqu'avec la grâce du Saint-Esprit on accomplit la loi, considérez maintenant de quelle manière le Seigneur â, dû appeler l'attention sur le nombre dix, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, et sur le nombre sept, pour mieux faire sentir la nécessité de cette grâce de l'Esprit-Saint. C'est en envoyant le Saint-Esprit dix jours après son Ascension, que le Christ mettait en relief, par ce nombre dix , la loi dont il ordonnait l'accomplissement. Où maintenant trouver, en vue surtout du Saint-Esprit, la consécration du nombre sept? Ouvre le livre de Tobie ; tu y verras que la fête même de la Pentecôte y est appelée la fête des semaines (3). Qu'est-ce à dire? Multiplie sept par lui-même, sept par sept, comme on apprend à le faire dans les écoles ; sept fois sept font quarante-neuf. A ce total de sept multiplié par sept, il faut pourtant ajouter l'unité.
Effectivement c'est le Saint-Esprit qui nous appelle, qui nous réunit; aussi voulut-il donner pour première preuve de son avènement le pouvoir de parler toutes les langues accordé à chacun de ceux en qui il était descendu. N'est-il pas vrai que dans.l'unité morale du corps de Jésus-Christ entrent toutes les langues que parlent les peuples de l'univers entier? Cette unité merveilleuse était alors symbolisée par chacun des fidèles, puisque chacun d'eux s'exprimait dans tous ces idiomes. « Supportez-vous mutuellement avec affection » , dit l'Apôtre, c'est-à-dire avec charité; « appliquez-vous à maintenir l'unité d'esprit par le lien de la paix (4)». Ainsi c'est l'Esprit-Saint qui
1. Isaïe, XI, 2. — 2. Ps. CX, 10. — 3. Tob. II, 1, sel. Septante. — 4. Eph. IV, 2, 3.
376
établit l'unité entre nous, si nombreux que nous soyons; mais on ne peut le recevoir qu'autant que l'on est humble, l’orgueil le repousse : c'est une eau mystérieuse qui cherche pour y séjourner, les coeurs humbles, comme des lieux plus profonds, et qui s'éloigne des hauteurs de l'orgueil, comme l'eau quitte l'élévation d'une colline pour se répandre ailleurs. Aussi est-il dit : « Dieu résiste aux superbes, mais il donne sa grâce aux humbles (1)». Il donne sa grâce aux humbles? Qu'est-ce à dire? Qu'il leur donne le Saint-Esprit. Il en remplit les humbles, parce qu'en eux il trouve place pour lui. Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, à quarante-sept, produit de sept multiplié par sept,.ajoutez un en faveur de l'unité formée par le Saint-Esprit, et vous arrivez à la Pentecôte, le chiffre de cinquante.
7. Puisque la ferveur de votre charité soutient ainsi notre faiblesse auprès du Seigneur notre Dieu, voici un fait qui vous paraîtra, je crois, d'autant plus agréable, une fois expliqué, qu'il est plus incompréhensible avant de l'être.
Lorsque, bien avant sa résurrection, le Seigneur choisit ses disciples, il leur commanda de jeter leurs filets à la mer. Ils le firent et prirent une telle quantité de poissons, que les filets se rompaient et que les barques trop chargées coulaient presque à fond. Il ne leur dit pas de quel côté ils devaient lancer les filets, il leur dit simplement : «Jetez vos filets (2)». S'il leur avait dit de les jeter à droite, t'eût été pour leur faire entendre qu'ils ne prendraient que de bons poissons; à gauche, ils n'en auraient pris que de mauvais. En ne les jetant ni à droite, ni à gauche , mais au hasard, ils devaient prendre un mélange de mauvais et de bons. Telle est l'image de l’Eglise du temps présent, de l'Eglise dans ce monde. N'est-il pas vrai que ces serviteurs du Christ sont allés chercher les invités, qu'ils ont amené tous ceux qu'ils out rencontrés, bons et mauvais, et que la salle des noces a été remplie de convives (3)? N'est-il pas vrai qu'aujourd'hui encore les mauvais y sont mêlés avec les bons? Pourquoi aussi des schismes, si on ne rompt pas les filets? Pourquoi si souvent l'Eglise est-elle accablée par les scandales de ces multitudes charnelles qui s'agitent en désordre, si les barques ne sont
à
1. Jacq. IV, 6. — 2. Luc, V, 1-7. — 3. Matt. XXII, 10.
surchargées? Voilà la pêche miraculeuse qui a précédé la résurrection.
Après sa résurrection le Seigneur rencontra également ses disciples occupés à pêcher; il ordonna aussi de jeter les filets, mais non pas d'une manière quelconque ni au hasard, parce que c'était après la résurrection. C'est que dans son corps ou son Eglise, après la résurrection, il n'y aura plus de méchants. « Jetez, dit-il, les filets sur la droite ». Ils les jetèrent à droite, comme il l'ordonnait, et ils prirent un nombre déterminé de poissons. Le nombre n'avait pas été déterminé à la première pêche; qui figurait l'Eglise telle qu'elle est actuelle ment, et en retirant leurs filets, les Apôtres semblaient dire : « J'ai prêché, j'ai parlé, et la multitude s'est élevée au-dessus du nombre (1) ». Ce qui donne à entendre qu'il y a dans l'Eglise comme des surnuméraires, des membres superflus, qu'on ne laisse pourtant pas d'y admettre. Mais en jetant aujourd'hui les filets à droite, on y prend des poissons qui sont comptés et que l'Ecriture appelle grands. Ils sont grands, « car celui qui agira et qui enseignera ainsi , dit le Sauveur, sera nommé grand dans le royaume des cieux (2) ». Ces grands poissons étaient au nombre de cent cinquante-trois. Qui ne sent que ce nombre n'est pas fixé sans motif? Est-ce eu effet pour ne rien nous apprendre que le Seigneur a dit: « Jetez vos filets», et qu'il a tenu que ce fût du côté droit ? Ce nombre de cent cinquante-trois désigne aussi quelque chose,
Il semble que l'Evangéliste ait voulu faire allusion ici à la première pêche, où les filets rompus prédisaient des schismes ; et comme dans l'Eglise de la vie éternelle il n'y aura ni schismes ni divisions, comme tous les élus y seront grands parce que tous y seront remplis de charité, il a voulu dire en parlant de la seconde pêche, par allusion à la première qui présageait de funestes ruptures : « Et quoiqu'ils fussent si grands, les filets ne se rompirent point (3) ». Ainsi le côté droit désigne que tous seront bons ; la grandeur des poissons rappelle « qu'en agissant et en enseignant ainsi on sera nommé grand dans le royaume des cieux » ; enfin si les filets ne se rompirent point, c'est qu'alors il n'y aura aucune dissension. Que signifie maintenant ce nombre de cent cinquante-trois?
1. Ps. XXXIX, 6. — 2. Matt. V, 19. — 3. Jean, XXI, 1-11.
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Ce nombre n'est pas assurément celui des élus; il n'y en aura pas cent cinquante-trois seulement, puisque le seul nombre de ceux d'entre eux qui ne se sont point souillés avec les femmes s'élève à douze fois douze mille (1). le nombre des élus cependant est comme un arbre qui semble venir d'un noyau spécial. Or ce noyau du grand nombre des élus est un nombre plus petit, le nombre dix-sept , car avec dix-sept : on forme cent cinquante-trois. Il suffit d'additionner ensemble tous les nombres a partir d'un jusqu'à dix-sept. En se contentant de rappeler tous les nombres depuis un jusqu'à dix-sept, on n'obtiendra que dix ; mais en additionnant, en disant : Un, deux et trois font six ; six, quatre et cinq font quinze ; en poursuivant cette addition jusqu'à dix-sept, on trouve sur ses doigts le total de cent cinquante-trois.
Rappelle-toi maintenant ce que j'ai dit, ce sur quoi j'ai insisté dans ce discours, et comprends ce que désigne et quels sont ceux que figure notre chiffre de dix-sept. Dix, c'est la loi ; sept, l'Esprit-Saint. N'est-ce pas nous enseigner que dans cette Eglise de la résurrection éternelle, où il n'y aura point de scissions et où la mort ne sera plus à craindre puisqu'on sera ressuscité, on ne comptera , pour vivre éternellement avec le Seigneur, que ceux qui auront accompli sa loi par la grâce du Saint-Esprit et par l'assistance de ce Don divin dont nous célébrons aujourd'hui la fête ?
1. Apoc. XIV, 1-4.
ANALYSE. — En accordant aux premiers disciples le don des langues, le Saint-Esprit a voulu rétablir dans l'humanité chrétienne l'unité rompue à la tour de Babel. Combien donc sont à plaindre ceux qui se séparent de l'Église de Jésus-Christ ! et combien sont heureux ceux qui lui demeurent inviolablement attachés !
Voici, mes frères, un beau jour ; c'est le jour où la lumière de la sainte Eglise brille aux yeux des fidèles, où la charité embrase leurs murs; c'est le jour solennel où après sa résurrection et après la gloire de son ascension, Jésus-Christ Notre-Seigneur a envoyé l'Esprit. Saint. « Si quelqu'un a soif, disait-il au rapport de l’Evangile, qu'il vienne à moi et qu'il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive couleront dans son sein». Or l'Evangéliste explique ainsi les paroles du Sauveur :« Il disait cela, observe-t-il, de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croîtraient en lui ; car l'Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'avait pas encore a été glorifié (1) ». Une fois donc que Jésus fut
1. Jean, 37-39.
glorifié par sa résurrection d'entre les morts et son ascension aux cieux, il devait donner le Saint-Esprit, l’envoyer après l'avoir promis.
C'est ce qui eut lieu. Après avoir effectivement passé avec ses disciples les quarante jours qui suivirent sa résurrection, le Seigneur monta au ciel, et le cinquantième jour, le jour dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire, il envoya. l'Esprit-Saint, comme l'atteste l’Ecriture. « Soudain, dit-elle, il se fit un bruit du ciel, comme celui d'un vent impétueux qui s'élève ; et il leur apparut comme plusieurs langues de feu, et ce feu se reposa sur chacun d'eux, et ils se mirent à parler toutes les langues, comme l'Esprit-Saint leur donnait de parler (1) ».
1. Act. II, 1-4.
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Ce souffle emportait la paille sous laquelle étaient ensevelis leurs coeurs ; ce feu consumait en eux l'antique concupiscence, et ces langues que parlaient tous ceux que remplissait l'Esprit-Saint, annonçaient que l'Eglise se répandrait partout où les Gentils parlent leurs langues diverses. De même donc qu'après le déluge l'impiété superbe voulut bâtir malgré le Seigneur une tour fort élevée et que le genre humain mérita alors que lui fût infligé le supplice de la division des langues, chaque nation parlant un idiome que ne comprenaient pas les- autres nations (1) ; ainsi l'humble piété des fidèles assujettit cette diversité de langage à l'unité de l'Eglise, la charité réunissant ce qu'avait séparé la discorde, et le genre humain s'attachant au Christ comme à la tête s'attachent les membres d'un même corps, pour être comme fondus dans cette unité sainte par le feu de la charité.
A ce don de l'Esprit-Saint demeurent donc étrangers ceux qui ont en horreur la grâce de
1. Gen. XI, 1-9.
la paix, ceux qui ne restent pas en communion avec l'unité. S'ils sont aujourd'hui solennellement rassemblés, s'ils entendent ces leçons sacrées où il est question de la promesse et de l'envoi du Saint-Esprit; ils les entendent pour leur condamnation et non pour leur sanctification. Qu'importe de prêter l'oreille quand le coeur repousse, et de fêter le jour de Celui dont on rejette la lumière ?
Pour vous, mes frères, pour vous, membres du corps du Christ, enfants de l'unité et fils .de la paix, célébrez ce jour avec joie, célébrez le sans inquiétude; car en vous s'accomplit ce que promettait l'Esprit-Saint quand il des. tendit alors. 'De même en effet que chacun de ceux qui recevaient en ce moment le Saint Esprit parlait toutes les langues : ainsi s'exprime aujourd'hui dans tous les idiomes l'unité de l'Eglise répandue parmi toutes les nations; et c'est dans son sein que vous possédez le Saint-Esprit, vous, qui n'êtes séparés par aucun schisme de cette Eglise du Christ qui parle toutes les langues.
ANALYSE. — C'est aux nouveaux baptisés que s'adresse ce discours. Après leur avoir dit que ce qu'ils ont déjà vu sur l'autel est le corps même et le sang de Jésus-Christ, saint Augustin indique la signification symbolique de ce sacrement auguste. Il nous rappelle que pour devenir nous-mêmes le corps de Jésus-Christ, nous devons faire en nous le travail qui se produit sur le blé et sur le raisin pour en faire le corps et le sang du Sauveur.
Ce que vous voyez maintenant sur l'autel, vous l'avez déjà vu la nuit dernière. Mais qu'est-ce ? Qu'est-ce que cela signifie ? Quel grand et mystérieux enseignement y est contenu? On ne vous l'a pas dit encore.
Que voyez-vous donc? Du pain et un calice; vos yeux mêmes en sont garants; mais, puisque votre foi demande à s'instruire, ce pain est le corps du Christ, ce calice est son sang.
1. C'est ce que portent tous les manuscrits.
Voilà la vérité en deux mots, et c'est peut. être assez pour la foi. La foi cependant désire comprendre, car un prophète a dit : « Vous ne comprendrez point, si vous ne croyez (1) ».
Vous pourriez me dire en effet: Tu nous as ordonné de croire , fais-nous comprendre maintenant. Chacun de vous ne sent-il pas s'élever dans son esprit une réflexion et ne se dit-il pas : Nous savons où Jésus-Christ Notre-Seigneur
1. Isaïe, VII, 9, sel. LXX.
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a pris un corps; c'est dans le sein de la Vierge Marie. Enfant, il a pris le sein maternel, on l'a nourri, il a grandi, il est parvenu jusqu'à la jeunesse, puis il a été persécuté par lès Juifs, attaché au gibet, mis à mort sur un gibet, descendu de ce gibet; il est ressuscité ensuite le troisième jour et le jour qu'il a voulu il est monté au ciel ; c'est là qu'il a porté son corps ; c'est de là qu'il viendra juger les vivants et les morts; c'est là qu'il est maintenant assis à la droite du Père : comment donc ce pain est-il son corps ? comment ce calice , ou plutôt ce que contient ce calice, est-il son sang?
Si l'on dit, mes frères, que ce sont ici des sacrements, c'est qu'ils expriment autre chose que ce que l'on voit en eux. Que voit l’oeil? Une apparence corporelle. Que saisit l'esprit? Une grâce spirituelle.
Veux-tu savoir ce qu'est le corps du Christ? écoute l'Apôtre, voici ce qu'il écrit aux fidèles : « Or vous êtes le corps du Christ et ses membres (1) ». Mais si vous êtes le corps et les membres du Christ, n'est-ce pas votre emblème qui est placé sur la table sacrée, votre emblème que vous recevez, à votre emblème que vous répondez Amen, réponse qui témoigne de votre adhésion? On te dit : Voici le corps du Christ. Amen, réponds-tu. Pour rendre vraie ta réponse, sois membre de ce corps.
Pourquoi sous l'apparence du pain? Ne disons rien de nous-mêmes; écoutons encore l'Apôtre, voici comment il s'exprimait en parlant de ce sacrement : « Quoiqu'en grand, nombre, nous sommes un seul pain, un seul corps (2) ». Comprenez et soyez heureux. O unité ! ô vérité ! ô piété ! ô charité ! « Un seul pain ». Quel est ce pain? « Un seul corps ». Rappelez-vous qu'un même pain ne se forme
1. I Cor. XII, 27. — 2. Ib. X, 17.
pas d'un seul grain, mais de plusieurs. Au moment des exorcismes, vous étiez en quelque sorte sous la meule; au moment du baptême, vous deveniez comme une pâte ; et on vous a fait cuire en quelque sorte quand vous avez reçu le feu de l'Esprit-Saint. Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes. Voilà ce qu'enseigne l'Apôtre sur ce pain sacré.
Mais, sans même en parler, c'est dire suffisamment ce que nous apprend ce calice. Pour former cette apparence sensible de pain, on unit avec l'eau, la farine de plusieurs grains, symbole de ce que dit l'Écriture des premiers fidèles,, lesquels « n'avaient qu'une âme et qu'un coeur envers Dieu (1)» ; ainsi en est-il du vin. Rappelez-vous, mes frères, comment il se fait. Voilà bien des graines suspendues à la grappe ; bientôt elles ne formeront qu'une même liqueur.
Tel est donc le modèle que nous a donné le Christ Notre-Seigneur ; c'est ainsi qu'il a voulu nous unir à sa personne et que sur sa table il a consacré le mystère de la paix et de l'unité que nous devons former. Recevoir ce mystère d'unité sans tenir au lien de la paix, ce n'est pas recevoir un mystère qui profite, c'est recevoir un sacrement qui condamne.
Tournons-nous vers le Seigneur notre Dieu, le Père tout-puissant; rendons-lui avec un cœur pur et dans la mesure de notre faiblesse, d'immenses et sincères actions de grâces; supplions de toute notre âme son incomparable bonté de vouloir bien agréer et exaucer nos prières; qu'il daigne aussi, dans sa force, éloigner de nos actions et de nos pensées l'influence ennemie, multiplier en nous la foi, diriger notre esprit, nous accorder des pensées spirituelles et nous conduire à sa propre félicité; au nom de Jésus-Christ, son Fils. Ainsi soit-il.
1. Act. IV, 32.