SAINT AUGUSTIN

SERMONS

DEUXIÈME SÉRIE. SERMONS SUR LE NOUVEAU TESTAMENT.


Sermons sur l’Évangile de Saint Matthieu

SERMON LI. LA DOUBLE GÉNÉALOGIE DE JÉSUS-CHRIST[1].

ANALYSE.— Après avoir félicité ses auditeurs de ce qu'ils ont préféré au spectacle profane le spectacle de la vérité évangélique, et après avoir plaint ceux que l'attachement aux divertissements publics retient éloignés de l'Église, saint Augustin aborde le sujet qu'il a promis de traiter le jour de Noël. Il s'agit d'expliquer pourquoi Jésus-Christ est né miraculeusement de Marie et pourquoi néanmoins sa double généalogie est la généalogie de Joseph. — I. Pour relever le courage et l'honneur du sexe qui nous a perdus, il convenait que Jésus-Christ naquit d'une femme. Comment savoir qu'il est né d'une femme? Par le témoignage de l'Église universelle et par le témoignage de l'Évangile ; car si l'on rencontre des difficultés dans l'Évangile, elles s'évanouissent bientôt quand on croit avec une hum soumission. Or l’Évangile rapporte expressément, non-seulement que le Fils de Dieu a pris chair dans la race de David et d'Abraham mais encore qu'il est né miraculeusement de la vierge Marie. En vain objecte-t-on que l'Évangile est dans l'erreur lorsqu'il rapporte le nombre des générations. Son calcul n'est pas erroné, et ce qu'il a d'étonnant figure d'une manière admirable comment le Sauveur convertissant les hommes devait être la pierre angulaire qui réunirait entre eux les Juifs et les païens devenus chrétiens. — II. Pourquoi la généalogie du Sauveur est-elle celle de Joseph et non celle de Marie? — C'est que Joseph est le père de Jésus-Christ. Ainsi l'enseigne l'Évangile à plusieurs reprises; ainsi le veut son titre véritable d'époux de Marie; ainsi l'exige la filiation adoptive. Si maintenant les Évangélistes attribuent deux pères à Joseph, c'est qu'il arrivait souvent chez les Juifs qu'un fils portait même temps le nom de son père légal et le nom de son père réel. Si d'un autre coté saint Matthieu compte les générations descendant, tandis que saisit Luc les énumère en remontant, si l'un en compte quarante et l'autre soixante dix-sept, c'est dans un but mystérieux, c'est pour faire connaître que le Fils de Dieu est descendu parmi nous pour se charger de nos péchés et qu’il est remonté vers son Père après les avoir effacés.

1. Dieu a excité l'attente de votre charité, qu'il daigne la remplir. Nous comptons, il est vrai que ce que nous allons vous adresser ne vient pas de nous mais de Lui ; nous disons cependant avec beaucoup plus de raison que l'Apôtre dans son humilité, que « nous portons ce trésor dans vases d'argile, afin que la grandeur appartienne à la puissance de Dieu et ne vienne pas nous (1). » Je le vois, vous vous souvenez de notre engagement ; c'est en Dieu que nous l'avons contracté,

1. II Cor. IV, 7.

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et c'est par lui que nous l'accomplissons. Nous le prions en vous promettant, et c'est lui qui nous donne de nous acquitter aujourd'hui. Votre charité n'a pas oublié que le matin dé la Nativité du Seigneur, nous avons ajourné la solution de la question qui avait été proposée. C'est qu'en effet beaucoup de ceux qu'importune la parole de Dieu célébraient avec nous la solennité exigée par ce grand jour. Mais aujourd'hui il n'y a, je crois, que ceux qui désirent l'entendre, et nous ne parlons ni à des coeurs sourds ni à des âmes dégoûtées. Le désir que je vois en vous est de plus une prière en ma faveur.

Un autre motif m'encourage: le jour des jeux publics a emporté d'ici un grand nombre de malheureux, pour le salut desquels nous vous recommandons une sollicitude aussi empressée que la nôtre : priez Dieu avec ferveur pour eux, car appliqués comme ils sont- aux spectacles de la chair, ils ne connaissent point encore les doux spectacles de la vérité. Je sais et je sais avec certitude qu'à votre société appartiennent plusieurs de ceux qui nous délaissent aujourd'hui. Ils déchirent ainsi ce qu'ils ont cousu; car, les hommes changent et en bien et en mal: nous éprouvons chaque jour la joie et la tristesse de ces vicissitudes : joie, quand ils se corrigent ; tristesse, quand ils se perdent. Aussi le Seigneur n'assure pas le salut à celui qui commence : « celui qui persévèrera jusqu'à la fin, dit-il, celui-là sera sauvé (1). »

2. Mais était-il possible que Notre-Seigneur Jésus-Christ, que le Fils de Dieu, qui a daigné se faire en même temps fils de l'homme, nous accordât rien de plus admirable, rien de plus magnifique, que de faire entrer dans son bercail, non-seulement les spectateurs de ces jeux frivoles, mais encore ceux qui s'y donnent en spectacle ? Car il poursuit pour les sauver ét les amis des gladiateurs et les gladiateurs eux-mêmes. Lui-même d'ailleurs n'a-t-il pas été donné en spectacle ? Apprends de quelle manière. Il a dit, il a prédit longtemps auparavant, il a annoncé, comme si la chose était déjà accomplie, il a dit expressément dans un psaume : « Ils ont creusé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os. » Voilà comment il a été donné en spectacle, ses os mêmes ont été comptés. Il exprime plus clairement encore cette idée de spectacle : « Ils m'ont regardé, dit-il, ils m'ont considéré attentivement (2). » Spectacle de

1. Matt. X, 22. — 2. Ps. XXI, 17, 18.

dérision, car on n'avait pour lui, même en ce moment, aucune bienveillance, on ne montrait que de la fureur. Ainsi voulut-il que dès l'origine ses martyrs fussent également livrés en spectacle. « Nous sommes en spectacle, dit l'Apôtre, au monde, aux anges et aux hommes (1). »

Or il y a pour cette dernière sorte de spectacles deux espèces de spectateurs; les spectateurs charnels et les spectateurs spirituels. Les spectateurs charnels regardent comme des misérables ces martyrs qui sont exposés aux bêtes, qui périssent ta tête tranchée ou consumés par la flamme ; ils les détestent, et les ont en horreur. Les autres spectateurs, comme les saints anges eux-mêmes, considèrent moins leurs chairs en lambeaux qu'ils n'admirent l'intègre vigueur de leur foi. Quel spectacle en effet pour les yeux du cœur qu'une âme montre ce que vous préférez invincible dans un corps en ruine! Ce sont ces spectacles que vous contemplez volontiers lorsqu'on en lit les actes dans l'Eglise ; car vous n'y entendriez rien si vous n'y voyiez rien; et aujourd'hui par conséquent vous ne renoncez point, aux spectacles vous montrez ceux que vous préférez.

Que Dieu donc voies accorde la grâce de rendre compte avec bonté de vos spectacles pieux, à ces amis que vous plaignez aujourd'hui d'avoir couru à l'amphithéâtre et d'avoir refusé de venir à l'église ; qu'ils commencent à mépriser ces jeux profanes dont l'amour les rend méprisables eux-mêmes, et qu'avec vous ils aiment ce Dieu dont ne peut rougir aucun de ceux qui l'aiment, car l'aimer c'est aimer l'invincible. Qu'avec vous ils aiment le Christ, le Christ qui a voulu paraître vaincu pour vaincre l'univers. Ne voyons-nous pas aujourd'hui, mes frères, qu'il l'a vaincu en effet ? Il a soumis toutes les puissances ; sans soldat superbe et avec sa croix chargée d'outrages, il a courbé les rois sous son joug ; il n'a point fait sang avec le glaive, il est resté attaché à la croix et en souffrant dans son corps il a triomphé des âmes. Ses membres s'élevaient sur le gibet et sous ce gibet il abaissait les coeurs. Et quel diamant brille avec plus d'éclat sur le diadème, que la croix du Christ sur le front des monarques? Non, en vous attachant à lui, vous n'avez jamais à rougir.

Combien reviennent de l'amphithéâtre, vaincus parce que sont vaincus ceux pour qui ils se sont pris d'une folle passion ? Ne seraient-ils pas plus vaincus encore si leurs partisans triomphaient ? Ils seraient alors livrés à une vaine joie, ils

1. I Cor. IV, 8.

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s'abandonneraient au plaisir inspiré par leur passion insensée. Aussi sont-ils défaits au moment même oit ils courent au théâtre. Combien n'y en a-t-il pas, mes frères, qui aujourd'hui ont hésité de savoir s'ils iraient là ou s'ils viendraient ici? Ceux d'entre eux qui dans ce moment de doute ont regardé le Christ et sont accourus à l'Eglise, ont triomphé,nonpas d'un homme quelconque mais du diable même, le plus méchant ennemi du genre humain. Ceux au contraire qui ont alors préféré courir au théâtre, ont été vaincus au lieu d'être vainqueurs avec les premiers. Or si ceux-ci ont vaincu, c'est en Celui quia dit: «Réjouissez« vous, car j'ai vaincu le monde (1). » Il est en effet comme le général qui s'est laissé attaquer pour former le soldat au combat.

3. Or c'est pour nous donner cette leçon que Jésus-Christ Notre-Seigneur s'est fait homme en naissant d'une femme. — L'eût-il moins donnée, s'il ne fût né de la vierge Marie, dira-t-on ? Il voulait être homme, il pouvait l'être sans avoir une mère ; le premier homme formé par lui n'en avait pas. — Voici ma réponse. Pourquoi, demandes-tu, a-t-il voulu naître d'une femme ? Et pourquoi, répliquerai-je, aurait-il refusé d'avoir une femme pour mère? Supposé que je ne puisse expliquer les motifs de son choix ; dis-moi d'abord ce qui lui défendait de naître d'une femme. N'a-t-on pas observé déjà qu'en fuyant un sein maternel il aurait comme reconnu qu'il pouvait en être souillé ? Plus il était par sa nature au dessus de toute souillure possible, moins il devait craindre de se souiller dans le sein de sa mère; de plus il a voulu en naissant d'elle, nous révéler quelques traits d'un mystère important.

Il est vrai, mes frères, et nous l'avouons, si le Seigneur avait voulu se faire homme sans naître d'une femme c'était chose facile à sa Majesté suprême. S'il a pu naître d'une femme sans le concours d'aucun homme, ne pouvait-il naître aussi sans l'intermédiaire d'aucune femme? Mais il nous a appris qu'aucun sexe, car il y en a deux dans le genre humain, ne doit désespérer. Si étant du sexe masculin, comme il devait en être, il ne s'était pas choisi une mère, les femmes tomberaient dans le désespoir au souvenir de leur premier péché, car c'est la femme qui a séduit le premier homme; elles croiraient qu'elles n'ont absolument aucun motif d'espérer au Christ. Le Christ a donc préféré pour lui le premier sexe, mais en naissant d'une femme il console les femmes et il semble

1. Jean, XVI, 33.

leur dire : Pour vous apprendre qu'aucune créature de Dieu n'est mauvaise par nature et qu'elle n'a été pervertie que par un plaisir coupable, lorsque j'ai créé l'homme au commencement du monde je l'ai créé mâle et femelle. Je ne condamne point ce due j'ai fait. Je suis homme, mais né d'une femme. Non, je ne condamne point la créature que j'ai faite, je condamne le péché que je n'ai pas fait. Que chaque sexe reconnaisse comment je l'honore ; mais aussi que chacun d'eux confesse son iniquité et espère le salut. La femme pour tromper l'homme lui a présenté une coupe empoisonnée; elle lui offrira pour le relever la coupe du salut, et la femme en devenant  mère du Christ réparera la faute qu'elle a faite en séduisant l'homme. Aussi ce sont des femmes qui les premières apprirent aux Apôtres la résurrection du Seigneur. Une femme avait annonce la mort à son époux dans le paradis ; des femmes aussi ont annoncé le salut aux hommes dans l'Eglise. Les Apôtres devaient annoncer aux nations la résurrection du Christ ; ce sont des femmes qui l'ont annoncée aux Apôtres. Personne ne doit donc reprocher au Sauveur d'être né d'une femme : une telle nuisance ne pouvait le souiller, et il convenait que le Créateur honorât ce sexe.

4. Comment nous amener à croire, poursuivent-ils, que le Christ est né d'une femme? Je répondrai : Par l'Évangile, cet Évangile quia été prêché et qui l'est encore à tout l'univers. Mais ces aveugles essaient de révoquer en doute ce qui est admis par toute la terre; ils veulent communiquer leur aveuglement, et en cherchant à ébranler la certitude de ce qu'il faut croire, ils ne voient point ce qu'il faut voir.-Ne nous impose pas, s'écrient-ils, l'autorité de l'univers ; ouvrons les Écritures. Ne fais pas le populaire ; c'est la multitude séduite qui est pour toi. — La multitude séduite est avec moi? Mais cette multitude n'était-elle pas d'abord le petit nombre? Comment s'est formée cette multitude dont les accroissements ont été annoncés si longtemps d'avance? On n'a pas vu ces accroissements et on les a prédits. Eh quoi? Abraham n'était pas un petit nombre, il était seul. Remarquez-le, mes frères, Abraham était seul alors, seul dans tout le monde, seul dans tout l'univers, seul parmi tous les peuples ; néanmoins il lui fut dit: «Dans un rejeton de ta race toutes les nations seront bénies (1). » Et ce que seul alors il croyait de son unique

1. Gen. XXII, 18.

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héritier, un grand nombre le voient aujourd'hui réalisé dans la multitude de ses descendants. Il ne voyait pas et il croyait; on voit aujourd'hui et l'on conteste : ce que Dieu disait alors à un seul homme, ce que celui-ci croyait, est maintenant contesté par un petit nombre, tout réalisé qu'il est dans la multitude. Car Celui qui a fait de ses disciples des pêcheurs d'hommes, a pris dans ses réseaux tous les genres d'autorité. Faut-il ajouter foi au grand nombre ? Qu'y a-t-il de plus nombreux que l'Eglise, répandue dans tout l'univers ? Aux riches ? Combien de riches sont entrés dans son sein ! Aux pauvres? Combien de milliers d'entre eux l'on y compte ! Aux nobles ? La noblesse y est presque tout entière. Aux rois ? On les voit tous soumis au Christ. A l'éloquence, à la science, à la sagesse ? Combien d'orateurs, combien de savants, combien de philosophes du siècle entraînés dans les mailles de ces pêcheurs, retirés de l'abîme et placés sur les rivages du salut ! Tous ont les yeux fixés sur Celui qui est descendu pour guérir l'âme humaine de la grande maladie qui la dévore, de l'orgueil, et qui a choisi ce qui est faible pour confondre ce qui est fort ; ce qui est insensé pour confondre les sages, ou plutôt ceux qui le paraissent sans l'être ; ce qui est bas selon ce monde et ce qui n'est rien pour détruire ce qui est (1).

5. Dis tout ce qu'il te plaira, reprennent-ils, nous avons remarqué qu'à l'endroit même où ils vous rapportent la naissance du Christ, les Evangiles sont en contradiction ; or deux assertions contradictoires ne sauraient être également vraies. Donc après avoir montré cette contradiction, je dois rejeter ta foi ; on bien pour justifier ta foi, montre-moi l'accord des Evangiles. — Quelle contradiction me signaleras-tu? — Une contradiction manifeste et que personne ne saurait contester. — Je vous la ferai connaître sans crainte parce que vous êtes fidèles.

Remarquez, mes bien-aimés, combien est salutaire cet avertissement de l'Apôtre : « Marchez donc en Jésus-Christ notre Seigneur selon que vous l'avez reçu, enracinés en lui, édifiés sur lui et affermis dans la foi. » Nous devons en effet nous attacher fortement à lui, avec une foi simple et inébranlable; à cause de cette fidélité il nous découvrira ce qui est caché en lui, car, dit le même Apôtre, « en lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science (2). » Or s'il les cache, ce n'est pas pour les refuser,

1. I Cor. 1, 27, 28. — 2. Coloss. II, 6, 7, 3.

c'est pour exciter le désir de les posséder. Telle est l'utile conséquence de ce qu'on garde sous le secret. Respectes-y ce que tu ne comprends pas encore, et respecte-le d'autant plus que plus de voiles le dérobent à tes yeux. Plus un personnage est honorable; plus sont nombreux les voiles appendus dans sa demeure. Ces voiles inspirent le respect pour ce, que l'on ne voit pas. Ils se lèvent pour ceux qui les honorent, tandis qu'on en éloigne ceux qui jettent sur eux le mépris. Aussi pour nous n'y a-t-il plus de voile depuis que nous avons passé au Christ (1).

6. Plusieurs donc nous accusent. Matthieu est-il sûrement un évangéliste, demandent-ils ? La piété sur les lèvres aussi bien que la religion dans le coeur, nous répondons avec une entière certitude : Matthieu est un Evangéliste. — As-tu foi en lui, reprennent-ils ? — Qui ne répondrait comme le fait entendre votre pieux murmure : J'ai foi en lui ? Eh bien, mes frères, si vous avez cette ferme foi, il n'est rien qui puisse vous faire rougir. Celui qui vous parle a été déçu pendant quelque temps. Tout jeune encore je voulais discuter les Ecritures avec subtilité plutôt que de les interroger avec piété, mes moeurs dépravées avaient fermé pour moi la porte de mon Maître et au lieu de frapper pour qu'elle s'ouvrit, je continuais à la fermer, car je cherchais avec orgueil ce qu'on ne peut découvrir qu'avec humilité. Ah! que vous êtes bien plus heureux aujourd'hui ! Vous apprenez avec tant de tranquillité et de sécurité, vous qui êtes encore comme des enfants dans le nid de la foi et qui recevez simplement la nourriture spirituelle ! Je me croyais capable de prendre mon essor, j'eus te malheur de quitter le nid et je tombai avant de m'élever. Pour m'épargner d'être foulé par les passants et m'arracher à la mort, la miséricorde du Seigneur m'a ramassé et replacé dans ce nid. Voici donc ce qui me tourmentait. Je vous en parle maintenant et je vous l'explique sans crainte au nom du Seigneur.

7. J'avais commencé de le dire, on nous accuse de la manière suivante. Matthieu est-il un évangéliste demande-t-on, et avez-vous foi en lui? — Nous confessons que Matthieu est un évangéliste et conséquemment nous avons confiance en lui. — Remarquez les générations du Christ, d'après Matthieu. « Livre de la généralogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham. » Comment est-il fils de David, comment fils d'Abraham ?

1. II Cor. III, I6.

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On ne saurait le montrer qu'en traçant la suite des générations; car ni Abraham ni David n'étaient plus sûrement de ce monde, quand le Seigneur naquit de la vierge Marie. — Et tu le prétends fils de David, et en même temps fils d'Abraham ? Ainsi demandons à Matthieu de prouver ce qu'il dit; j'attends de lui la généalogie du Christ.

« Abraham, poursuit-il, engendra Isaac;Isaac engendra Jacob ; Jacob engendra Juda et ses frères ; Juda engendra de Thamar Pharés et Zara ; Pharés engendra Esron; Esron engendra  Aram; Aram engendra Aminadab; Aminadab engendra Naasson ; Naasson engendra Salmon ; Salmon engendra Booz, de Rahab ; Booz engendra Obed, de Ruth ; Obed engendra Jessé ; Jessé engendra David, roi. »

Observez maintenant comment on va de David au Christ, qui vient d'être appelé fils d'Abraham et fils de, David : « David engendra Salomon, de celle qui fut femme d'Unie ; Salomon engendra Roboam ; Roboam engendra Abias ; Abias engendra Asa;Asa engendra Josaphat; Josaphat engendra Joram ; Joram engendra Osias; Osias engendra Joatham ; Joatham engendra Achaz ; Achaz engendra Ezéchias ; Ezéchias engendra Manassés; Manassés engendra Amon; Amon engendra Josias; Josias engendra Jéchonias et ses frères vers la transmigration de Babylone. Et après la transmigration de Babylone, Jéchonias engendra Salathiel ; Salathiel engendra Zorobabel; Zorobabel engendra Abiud ; Abiud engendra Eliachim ; Eliachim engendra Azor ; Azor engendra Sadoc; Sadoc  engendra Achim ; Achim engendra Eliud ; Eliud engendra Eléazar ; Eléazar engendra Mathan ; Mathan engendra Jacob ; Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus qui est appelé le Christ. » Il suffît donc de suivre l'ordre et la série des générations pour comprendre que le Christ est en même temps fils de David et fils d'Abraham.

8. Ceci fidèlement établi, on appuie une première accusation sur les paroles suivantes de saint Matthieu. « Il y a donc en tout, d'Abraham jusqu'à David, quatorze générations; de David jusqu'à la transmigration de Babylone, quatorze générations; et de la transmigration de Babylone jusqu'au Christ, quatorze générations. » L'Évangéliste continue ensuite son récit, et. pour rapporter comment le Christ naquit de la Vierge Marie, il ajoute: « Telle était donc la généalogie du Christ. » Il a suffi en effet de parcourir la, férie de ses ancêtres pour comprendre qu'il est vraiment fils de David et fils d'Abraham.

Il faut relater maintenant comment il est né et comment il s'est révélé aux hommes; c'est sur ce récit que s'appuie notre foi quand elle nous montre que Jésus-Christ Notre-Seigneur est né du Père éternel, qu'il est coéternel lui-même à Celui qui l'a engendré avant tous les siècles, avant toute création, que tout a été fait par lui; quand de plus nous confessons également qu'il est né de la Vierge Marie par l'opération du Saint-Esprit. Rappelez-vous en effet, car vous le connaissez, puisque je parle à des Catholiques, à mes frères, que telle est effectivement notre foi, celle que nous professons et publions hautement. Pour elle sont morts dans tout l'univers des milliers de martyrs.

9. Voici donc ce qu'ils veulent tourner en dérision pour ôter toute confiance aux livres évangéliques; ils prétendent que nous croyons trop légèrement ce qui suit : « Marie sa mère étant fiancée à Joseph, il se trouva qu'avant leur union elle avait conçu de l'Esprit-Saint. Mais Joseph son époux était un homme juste et ne voulait point la manifester; c'est pour« quoi il chercha à la laisser secrètement. » Etranger à cette conception, il en concluait quelle était adultère. « Il était juste, dit l'Ecriture, et ne voulait pas la manifester, » c'est-à-dire la diffamer, ainsi que portent plusieurs exemplaires. « Aussi voulut-il la laisser secrètement. » Il est époux et il se trouble; mais il est juste et il ne frappe pas. Telle est en effet la justice attribuée à cet homme, qu'il ne veut point conserver une adultère et qu'il n'ose la châtier en la diffamant. « II voulut la laisser secrètement, » est-il dit; car loin de la punir il ne voulait pas même la faire connaître.

Voyez combien sa justice était véritable! S'il voulait l'épargner, ce n'était point, un effet de la passion. En pardonnant à des épouses adultères beaucoup obéissent à l'amour charnel; ils veulent les conserver malgré leur crime pour assouvir leur honteuse convoitise. Mais le juste : Joseph ne veut point conserver sa femme; son affection n'est donc pas charnelle. Il ne veut pas non plus la punir; il a donc pour elle une vraie compassion. Que ce juste est admirable! Sans conserver l'adutère il ne lui pardonne point par affection charnelle; et toutefois il ne la châtie ni ne la fait connaître. N'a-t-il pas été bien (235) choisi pour rendre témoignage à la virginité de son épouse? Est-il étonnant que si la faiblesse humaine l'a fait chanceler, il ait été raffermi par une autorité divine?

10. Voici en effet ce .qui suit dans le récit évangélique: « Comme il s'occupait de ces pensées, un ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie ton épouse; car ce qui a été engendré en elle est du Saint-Esprit. Elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus. » Pourquoi ce nom de Jésus? « Parce que, poursuit l'ange, c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés (1). » Il faut ainsi entendre que le nom hébreu de Jésus signifie Sauveur, c'est l'explication même du céleste messager. En effet, comme si on lui avait demandé: Pourquoi s'appellera-t-il Jésus? Il ajoute en expliquant le sens de ce mot : « Parce que c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Notre foi pieuse, notre inébranlable conviction est donc que le Christ est né de la Vierge Marie par l'opération du Saint-Esprit.

11. Et qu'objectent nos adversaires? — Si je découvre une erreur dans ce récit, tu ne saurais l'admettre avec certitude dans son intégrité. — Montre-m'en une, voyons. — Je compte les générations. — C'est à cela en effet que nous invitent, que nous entraînent nos adversaires par leurs accusations. Mais si -nous vivons dans la piété, si nous croyons au Christ, si nous ne cherchons point à sortir prématurément du nid, leurs efforts aboutissent à nous faire mieux connaître les mystères.

Que votre sainteté remarque ici de quelle utilité sont pour nous les hérétiques; j'entends de quelle utilité selon Dieu, qui tire le bien du mal même. Pour eux ils recevront ce que mérite leur volonté perverse, ils ne seront pas récompensés du bien que Dieu sait tirer de leurs actes. Citons Judas, quels heureux résultats Dieu a su faire découler de sa conduite ! les nations doivent leur salut à la passion du Sauveur; mais le Sauveur ne doit-il pas sa passion à la trahison de Judas? Dieu a donc sauvé les peuples par la passion de son Fils et il punit Judas de son crime. C'est ainsi qu'en se contentant de la simplicité de la foi, nul ne pénétrerait les mystères de l'Ecriture; et comme nul ne s'occuperait de les pénétrer s'il n'y était poussé par les accusateurs, on ne les éclaircirait point. Devant les calomnies

1. Matt. I, 1-21.

des hérétiques, les faibles se troublent ; en se troublant ils cherchent, et en cherchant ils font comme ces petits enfants qui frappent de la tête le sein de leur mère pour en faire couler autant de lait qu'il leur en faut. Les faibles une fois troublés cherchent donc; et ceux qui connaissent, ceux gui ont approfondi parce qu'ils ont médité et que Dieu a ouvert à leur persévérance, leur exposent à leur tour la vérité découverte par eux. Il est donc incontestable qu'en cherchant par leurs accusations à entraîner dans l'erreur, ces hérétiques servent à faire briller la vérité. On la chercherait avec plus de négligence, si elle ne rencontrait des ennemis menteurs. « Il faut, est-il écrit, qu'il y ait des hérésies. » Et comme si nous en demandions la raison : « Afin que l'on connaisse ceux qui sont éprouvés parmi vous, » continue aussitôt l'écrivain sacré (1).

12. Qu'objectent enfin nos adversaires ? — Matthieu résume le nombre des générations ; d'Abraham à David il en compte quatorze; quatorze depuis David jusqu'à la transmigration de Babylone; et depuis la transmigration de Babylone, jusqu'au Christ, quatorze encore. Multiplie quatorze par trois, tu obtiens quarante-deux. Pour eux, en additionnant ces générations, ils n'en trouvent que quarante-et-une, ce qui provoque leurs accusations, leurs dérisions et leurs insultes.

Mais pourquoi l'Evangile affirme-t-il qu'il y a trois fois quatorze générations, tandis qu'en les prenant toutes l'une après l'autre on en obtient, non pas quarante-deux, mais quarante-et-une? C'est assurément un profond mystère. Et nous sommes heureux, nous remercions le Seigneur de nous faire découvrir, à l'occasion des outrages lancés contre nous, une vérité d'autant plus agréable à saisir qu'elle était plus profondément ensevelie dans l'ombre. Nous le disions en commençant, nous donnons ici un spectacle tout spirituel.

D'Abraham à David, il y a donc quatorze générations. On reprend ensuite à Salomon, fils de David, et de Salomon on va jusqu'à Jéchonias, sous qui eut lieu la transmigration de Babylone. Or en comprenant Salomon, le chef de cette série et Jéchonias qui en est le terme, on compte encore quatorze générations. Pour la troisième série, elle commence à ce même Jéchonias.

13. Que votre sainteté goûte ici un mystère

1. I Cor. XL. 19.

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plein de douceur. Je vous avoue que mon coeur y trouve d'ineffables délices, et j'aime à croire que vous direz comme moi lorsque je vous aurai exposé et fait goûter ma pensée. Ecoutez donc.

De Jéchonias qui ouvre la troisième série, jusqu'à Jésus-Christ Notre-Seigneur, il y a quatorze générations; ainsi Jéchonias est compté deux fois, une fois pour fermer la deuxième série et une autre fois pour ouvrir la troisième. Pourquoi, demandera-t-on, Jéchonias est-il compté deux fois ? Rien n'arrivait chez le peuple d'Israël qui ne fût un mystère de l'avenir. La raison ne défend pas de compter deux fois Jéchonias. Voici la limite qui sépare deux propriétés, une pierre ou une cloison quelconque : chaque propriétaire ne part-il pas de cette borne quand il s'agit de mesurer?

Pourquoi néanmoins ne comptons-nous pas de la même manière les deux précédentes séries; la première, qui comprend quatorze générations depuis Abraham jusqu'à David, et la deuxième qui en comprend quatorze aussi, non pas depuis David inclusivement, mais depuis Salomon? Il en faut donner le motif : c'est ici le profond mystère. Que votre sainteté nous prête toute son attention.

La transmigration de Babylone eut lieu, lorsque le roi Jéchonias succéda à son père qui venait de mourir. La couronne fut enlevée à ce prince et un autre prit sa place; ce fut néanmoins de son vivant que le peuple de Dieu émigra parmi les gentils. On ne cite de Jéchonias aucune faute qui ait pu le faire détrôner, on parle plutôt des crimes de ses successeurs. Arrive donc la captivité, on va à Babylone. Les impies seuls n'en prennent pas la route, des saints mêmes vont avec eux en captivité et l'on y voit le prophète Ezéchiel, l'on y voit Daniel et ces trois enfants qu'illustrèrent les flammes de la fournaise. Tous suivaient les conseils du prophète Jérémie.

14. N'oubliez pas que Jéchonias fut réprouvé innocemment, qu'if cessa de régner et passa parmi les gentils à l'époque où eut lieu la transmigration de Babylone : voyez ici une image anticipée de ce qui devait arriver à Jésus-Christ Notre-Seigneur. Les Juifs ne voulurent plus que Notre-Seigneur Jésus-Christ régnât sur eux, et pourtant ils n'avaient trouvé en lui aucune faute. Il fut rejeté dans sa personne, rejeté dans la personne de ses serviteurs, qui passèrent alors à Babylone, c'est-à-dire parmi les gentils. Le prophète Jérémie commandait de la part de Dieu d'aller à Babylone, et les prophètes qui s'y opposaient étaient par lui traités de faux-prophètes. Vous qui lisez les Ecritures, vous savez que nous n'inventons pas ; ceux qui ne les lisent pas doivent nous croire. Jérémie donc faisait au nom du Seigneur des menaces à qui refusait d'aller à Babylone, et il promettait à ceux qui y allaient, le repos et l'espèce de bonheur que procurent la plantation des vignes, la culture des arbres et l'abondance des récoltes (1). Et comment en réalité et non plus en figure, le peuple d'Israël passât-il à Babylone? Mais d'où étaient les Apôtres? N'étaient-ils pas des Juifs? D'où était Paul lui-même ? « Je suis Israëlite, dit-il, de la race « d'Abraham, de la tribu de Benjamin (2). » Beaucoup de Juifs crurent donc en Jésus-Christ. Parmi eux furent choisis les Apôtres ; de leur nombre se trouvaient ces cinq cents frères et plus, qui méritèrent de voir le Seigneur après sa résurrection (3) ; parmi eux comptaient encore ces cent vingt disciples que le Saint-Esprit trouva assemblés dans une même demeure lorsqu'il descendit du ciel (4). Et lorsque les Juifs repoussèrent ensuite la prédication de la vérité, que leur dit l'Apôtre dans les Actes des Apôtres? « Nous étions envoyés vers vous; mais puisque vous rejetez la parole de Dieu, nous nous tournons à l'instant vers les gentils (5). » Ainsi se fit spirituellement, à l'époque de l'incarnation du Seigneur, la transmigration de Babylone figurée au temps de Jérémie.

Mais que disait des Babylonients Jérémie aux émigrants ? « Leur paix fera votre paix (6). » Et lorsque sous la conduite du Christ et des Apôtres Israël allait aussi à Babylone, en d'autres termes, lorsque l'Evangile passait aux gentils, que dit l'Apôtre comme pour interpréter Jérémie ? « Je demande avant tout qu'on fasse des prières, des demandes, des supplications, des actions de grâces, pour tous les hommes, pour les rois et tous ceux qui sont en dignité, afin que nous menions une vie paisible et tranquille, avec toute piété et chasteté (7). » Les princes n'étaient pas encore chrétiens et. il priait pour eux. Les prières d'Israël furent exaucées à Babylone. Les prières de l'Eglise ont été également exaucées; et les princes sont devenus chrétiens, et vous voyez l'accomplissement de cette prophétie figurative : « Leur paix fera votre paix. » Ils ont

1. Jérém. XXVII. — 2. Rom. XI, 1. — 3. I Cor. X, 6. — 4. Act. I, 15; II , 14. — 5. Act. XIII, 46. — 6. Jérém. XXIX, 7. —  7. I Tim, II, 1, 2.

237

reçu effectivement la paix du Christ et ils ont cessé de persécuter les chrétiens. Aussi a-t-on

bâti des Églises à la faveur de cette paix, établi et cultivé de nouveaux peuples dans le champ de Dieu, et toutes les nations s'enrichissent par la foi, par l'espérance et par la charité qu'inspire le Christ.

15. La transmigration de Babylone eut lieu sous Jéchonias, à qui on ne permit plus de régner sur les Juifs : c'était un emblème du Christ dont les Juifs ne voulurent plus pour leur roi. Israël passa parmi les gentils, les prédicateurs de l'Evangile se tournèrent aussi vers les peuples païens. Est-il alors étonnant que l'on compte deux fois le nom de Jéchonias? Jéchonias figurait le Christ passant des Juifs aux gentils. Mais ainsi placé entre les. Juifs et les gentils, qu'est-ce que le Christ? N'est-il pas cette célèbre pierre angulaire ? Considère l'angle d'une maison : cet angle ne termine-t-il pas un mur pour en commencer un autre? On comprend également la pierre angulaire dans la mesure de l'un et de l'autre mur ; il unit les deux murs et on le compte deux fois. En figurant le Seigneur, Jéchonias le figurait donc comme pierre angulaire. Et de ni même qu'on ne laissa point ce prince régner sur les Juifs, et qu'il alla à Babylone ; ainsi « après avoir été rejeté parles architectes » le Christ « est devenu la pierre angulaire (1), » l'Evangile a été annoncé aux gentils.

Ne crains donc pas de compter deux fois cette première pierre angulaire; tu obtiendras le total de l'écrivain sacré, tu compteras jusqu'à trois fois les quatorze générations, sans néanmoins parvenir à la somme de quarante-deux, mais à la somme de quarante-et-une. Quand on compte des pierres placées en ligne droite, on ne copte chacune d'elles qu'une seule fois; mais si la ligne se brise pour former un angle, il faut compter deux fois la pierre qui forme cet angle; cette pierre appartient réellement et au mur qui se termine à elle et à celui qui par elle commence. Ainsi en est-il des générations évangéliques. Tant qu'on reste chez le peuple juif, on compte en ligne droite les quatorze; mais lorsqu'on.brise la ligne pour tourner du côté de Babylone, Jéchonias devient comme une pierre angulaire, et comme figure d'une autre pierre angulaire infiniment vénérable, il faut le compter deux fois.

16. Voici une autre de leurs accusations : c'est

1. Ps. CVII, 22.

qu'on compte , disent-ils, les générations du Christ par Joseph, et non par Marie. Je prie votre sainteté de se rendre encore un peu attentive. On ne devait pas, disent-ils donc, compter ainsi par Joseph. — Et pourquoi ne devait-on pas compter par Joseph? Joseph n'était-il pas l'époux de Marie ? — Non, répondent-ils. — Qui ose dire non, quand, appuyée sur l'autorité d'un ange, l'Ecriture enseigne le contraire ? « Ne crains pas, dit-elle, de prendre Marie pour « ton épouse ; car ce qui a été engendré en elle « vient du Saint-Esprit. » A Joseph encore elle commande de donner le nom à l'enfant, quoiqu'il ne soit pas né de lui. « Elle l'enfantera un fils et « tu lui donneras le nom de Jésus. » Ainsi tout en s'attachant à montrer que le saint Enfant n'est pas né de Joseph, tout en répondant, aux inquiétudes de Joseph, qu'il « vient du Saint« Esprit, » la même Ecriture ne lui ôte pas l'autorité paternelle, puisqu'elle lui commande de donner le nom à l'Enfant. Bien sûre enfin qu'elle ne lui doit pas la conception du Christ, la Vierge Marie le nomme père de son fils.

17. Observez dans quelles circonstances. Notre-Seigneur était âgé de douze ans, de douze ans comme homme; car en tant que Dieu il est au dessus et en dehors de tous les temps; et il resta séparé d'eux dans le temple, discutant avec les docteurs qui admiraient sa doctrine. Au sortir de Jérusalem ses parents le cherchèrent dans leur compagnie, c'est-à-dire parmi ceux qui marchaient avec eux ; et ne le trouvant point, ils rentrèrent tout alarmés dans Jérusalem, et le trouvèrent discutant dans le temple avec les anciens, quoiqu'il ne fût, comme j'ai dit, âgé que de douze ans. Qui pourrait néanmoins s'en étonner? Le Verbe de Dieu ne garde jamais le silence, quoiqu'on ne l'entende pas toujours. On le découvre donc dans le temple et sa mère lui dit : « Pourquoi avez-vous agi de la sorte envers nous? Votre père et moi nous vous «cherchions dans l'affliction. — Ignoriez-vous, reprit-il, que je dois être occupé des intérêts de mon Père (1) ? » Il répondit ainsi comme étant le Fils de Dieu et dans le temple de Dieu. Ce temple en effet n'était par le temple de Joseph, mais le temple de Dieu.

Donc, objectera quelqu'un, il ne dit point qu'il était le fils de Joseph. — Ecoutez avec un peu plus de patience; mes frères, car nous avons peu de temps et il faut achever ce discours. Marie

1. Luc, II, 42, 49.

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ayant dit : « Votre père et moi nous vous cherchions dans l'affliction, » il répliqua : « Ignoriez-vous que je dois être occupé des affaires de mon Père ? » Il ne voulait pas laisser croire que tout en étant leur fils il n'était pas en même temps le Fils de Dieu; car il est et il est toujours le Fils de Dieu, créateur de ses parents mêmes. Mais fils de l'homme dans le temps et né miraculeusement d'une vierge, il avait néanmoins un père et une mère. Comment le prouver ? Marie l'a déjà dit: « Votre père et moi nous vous cherchions dans l'affliction. »

18. En vue surtout de l'instruction des femmes, de nos sueurs, ne passons point sous silence, mes frères, cette sainte modestie de la Vierge Marie. Elle avait donné le jour au Christ, un ange était venu vers elle et lui avait dit : « Tu vas concevoir dans ton sein et tu enfanteras un fils. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut (1). » Elle avait mérité de donner le jour au Fils du Très-Haut, et elle était si humble! Même en se nommant elle ne se préférait pas à son mari, elle ne disait pas : moi et votre père, mais : « votre père et moi. » Elle ne considère point sa dignité de mère, mais l'ordre du mariage. Ah! Jésus-Christ est trop humble pour avoir enseigné l'orgueil à sa mère. « Votre père et moi nous vous cherchions dans les larmes. — Votre père, et moi » ensuite; car l'homme est le chef de la femme (2). Combien moins doivent s'enorgueillir les autres femmes! Si ce nom a été donné à Marie, ce n'est point qu'elle ait perdu sa virginité, c'est pour suivre l'usage de sa nation. L'Apôtre a dit de Jésus-Christ Notre-Seigneur qu' « il est né d'une femme (3); » mais sans se mettre en contradiction avec notre foi, qui professe hautement qu'il est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie, car elle conçut Vierge, Vierge elle enfanta et elle demeura Vierge. La langue hébraïque, en effet, donne le nom de femme à toutes les personnes du sexe. En voici une preuve manifeste; c'est que la première femme, tirée par Dieu du côté d'Adam, portait ce nom avant de s'unir avec l'homme, ce qui n'arriva qu'après leur expulsion du paradis. L'Ecriture dit expressément : « Dieu en forma la femme (4). »

19. Ainsi donc, lorsqu'en répondant : « Je devais m'occuper des affaires de mon Père, » Jésus-Christ Notre-Seigneur indique que Dieu est son Père, il ne nie pas que Joseph le soit aussi.

1. Luc, I, 31, 32. — 2. Ephée. V, 23. — 3. Galat. IV, 4. — 4. Gen. II, 22.

Où en est la preuve ? Dans l'Écriture quand elle dit : « Et il leur répondit : Ignoriez-vous que je dois m'occuper des affaires de mon Père ? Ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait; puis étant descendu avec eux il vint à Nazareth et il leur était soumis (1). » Il n'est pas écrit : Il était soumis à sa mère, ni : il lui était soumis ; mais « Il leur était soumis. » A qui ? N'est-ce pas à ses parents ? C'est à ses deux parents qu'il se soumettait avec la même condescendance qui le rendait fils de l'homme.

Nous venons de transmettre des règles de vie aux femmes; c'est maintenant au tour des.enfants d'en recevoir. Qu'ils apprennent donc à obéir à leurs parents, à leur être soumis. L'univers est soumis au Christ, et le Christ est soumis à ses parents !

20. Vous voyez donc, mes frères, qu'en disant « Il faut que je m'occupe des intérêts de mon Père; » il ne prétend pas dire: Vous n'êtes pas mes parents. Ils étaient ses parents dans le temps, son Père est son Père dans l'éternité. Eux sont les parents du Fils de l'homme ; le Père est le Père de son Verbe, de sa Sagesse et de cette Vertu suprême par laquelle il a tout formé. Si par elle il a tout formé, car elle atteint d'une extrémité à l'autre avec force et dispose tout avec douceur (2); » par le Fils de l'homme ont été formés aussi ces parents auxquels il devait plus tard se soumettre comme Fils de Dieu.

L'Apôtre le nomme fils de David : « Il lui est né, dit-il, de la race de David, selon la chair (3). » Le Sauveur néanmoins propose aux Juifs une question que l'Apôtre résout dans ces mêmes paroles. Si après ces mots : « Il lui est né de la race de David, » il ajoute : « selon la chair, » c'est pour faire entendre que selon sa divinité fi n'est pas fils de David, mais Fils de Dieu et Seigneur de David. Aussi en faisant ailleurs l'éloge de la race juive : « De leurs pères, dit le même Apôtre, est né selon la chair le Christ qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni dans tous les siècles (4). — Selon la chair; » par là il est fils de David; « au dessus de toutes choses, Dieu béni dans tous les siècles, » il est par là le Seigneur de David.

Le Seigneur demanda donc aux Juifs : «De qui dites-vous que le Christ est fils ? — De David, répondirent-ils. » Ils le savaient pour l'avoir saisi facilement dans les écrits des Prophètes. Et Jésus était réellement le fils de David,

1. Luc, II, 49-51. — 2. Sag. VIII, 1. — 3. Rom. I, 3. — 4. Ib. IX, 6.

239

mais selon la chair qu'il devait à la Vierge Marie, l'épouse de Joseph. Après les avoir entendus répondre que le Christ est fils de David, le Sauveur ajouta : « Comment donc David l'appelle-t-il, en esprit, son Seigneur lorsqu'il dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je mette vos ennemis sous vos pieds ? Et si David l'appelle, en esprit, son Seigneur, comment est-il son fils ? » Mais les Juifs ne purent répondre (1).

Voilà ce que nous lisons dans l'Évangile. En se disant fils de David, il ne voulut pas leur laisser ignorer qu’il était en même temps le Seigneur de ce prince. Ils reconnaissaient au Christ une origine temporelle, ils ne connaissaient pas son éternité. Ainsi pour leur enseigner sa divinité, il soulève une question relative à son humanité. C'est comme s'il eût dit : Vous savez que le Christ est fils de David ; expliquez-moi comment il est aussi son Seigneur. Et pour les empêcher de répondre : Il n'est pas le Seigneur de David, il en appela au témoignage de David même. Et que dit David ? Il dit la vérité, car voici ce qu'on lit dans un de ses psaumes : « Je placerai sur ton trône, lui dit l'Éternel, un fils qui naîtra de toi (2). » Voilà bien le Christ fils de David. Et comment est-il aussi son Seigneur ? « Le Seigneur, déclare David, a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite (3). »

Pourquoi vous étonner que David ait son fils pour Seigneur quand vous voyez Marie devenue mère de son Dieu ? Il est le Seigneur de David, parce qu'il est Dieu ; son Seigneur, car il est le Seigneur de tous ; et son fils, car il est fils de l'homme. Il est à la fois son Seigneur et son fils; son Seigneur, car « ayant la nature de Dieu, il n'a pas cru usurper en s'égalant à Dieu; » et son fils, car « il s'est anéanti lui-même en prenant la nature de serviteur (4). »

21. Ainsi donc, pour ne s'être pas uni à la mère du Seigneur, Joseph n'en demeure pas moins son père. Est-ce la passion, n'est-ce pas plutôt l'amour conjugal qui constitue l'épouse ? Je prie votre Sainteté de s'appliquer.

Un Apôtre du Christ devait dire bientôt dans l'Église : « Il faut que ceux mêmes qui ont des femmes soient comme n'en ayant point (5). » Et nous savons qu'un grand nombre, de nos frères, pour porter des fruits de, grâce, s'abstiennent au nom du Christ et d'un mutuel consentement, de tout contact charnel, sans renoncer

1. Matt. XXII, 42-46. — 2. Ps. CXXXI, 11. — 3. Ps. CIX, 1.— 4. Philip. II, 6, 7. — 5. I Cor. VII, 29.

toutefois a la charité conjugale. Plus ils répriment la concupiscence et plus s'accroît leur amitié. Cessent-ils d'être époux en vivant ainsi, en ne demandant rien à la chair, en n'exigeant pas ce que pourrait réclamer la concupiscence ? La femme alors n'en est pas moins soumise à son mari, car ainsi le veut l'ordre même ; elle lui est même d'autant plus soumise qu'elle est plus chaste ; le mari de son côté a pour son épouse un amour véritable, un amour plein de respect de pureté, comme il est écrit (1) ; et il voit en elle une cohéritière de la grâce, et il l'aime « comme le Christ a aimé l'Église (2). » Si donc il y a union matrimoniale, si cette union n'est pas détruite parce qu'on s'abstient de ce qui peut se faire, quoique illicitement, en dehors du mariage; et plaise à Dieu que tous soient capables de ce genre de vie, mais il est au dessus des forces d'un grand nombre; pourquoi séparer ceux qui peuvent vivre ainsi ? Pourquoi nier qu'il n'y a ni mari ni femme, quand il n'y a point mélange charnel, mais étroite union des coeurs ?

22. Comprenez par là ce que pense l'Écriture de nos pieux ancêtres qui ne cherchaient dans le mariage que la génération d'une postérité. Conformément aux usages de l'époque où ils vivaient et de la nation dont ils faisaient partie, ils possédaient même plusieurs épouses: mais ils étaient si chastes que jamais ils ne s'en approchaient qu'en vue des enfants ; ils avaient pour elles un respect véritable. D'ailleurs, demander à une femme au delà de ce qu'exige ce besoin de la génération, c'est violer le contrat même du mariage. On lit ce contrat, on le lit en présence de tous les témoins, on y lit cette clause : pour engendrer des enfants ; voilà ce qui fait l'essence de ce qu'on appelle l'acte matrimonial. Eh ! si ce n'était dans ce but qu'on donne et qu'on accepte une épouse, quel père oserait livrer sa fille à la passion d'autrui ? Afin donc d'ôter toute honte aux parents, afin de leur rappeler qu'ils deviennent beaux-pères et non chefs de prostitution, on lit le contrat au moment où ils donnent leur fille. Et qu'y lit-on ? Pour la génération des enfants. Le front du père à ces mots s'éclaircit et devient serein. Et le front de celui qui reçoit cette femme ? Ah ! qu'il rougisse de la prendre pour un autre motif, puisque le père rougit de la lui remettre dans un autre dessein !

Si cependant, nous avons déjà dit cela quelque part, ils ne peuvent se restreindre à cette juste limite,

1. Thess. IV, 4. — 2. Ephès. V, 25.

240

qu'ils exigent ce qui leur est dû; mais uniquement de ceux qui leur doivent ; que l'homme et la femme se soulagent ensemble dans leur faiblesse sans s'adresser à autrui, ce qui serait un adultère, comme l'indique l'étymologie même de ce mot. Adulterium, quasi ad alterum. S'ils passent les bornes du contract matrimonial, qu'ils ne franchissent par les limites du lit nuptial. N'y a-t-il pas péché à exiger au delà de ce qu'exige la procréation des enfants ? C'est un péché, mais véniel. C'est l'expression même l'Apôtre : « Je parle ainsi par condescendance, secundum veniam ; » dit-il sur ce sujet. « Ne vous refusez point l'un à l'autre ce devoir, si ce n'est, de  concert pour un temps, afin de vaquer à la prière, et revenez ensuite comme vous étiez, de peur que Satan ne vous tente par votre incontinence. » Que signifie ce langage de S. Paul ? Il veut dire : Ne vous chargez pas au dessus de vos forces ; vous pourriez, en vous abstenant l'un de l'autre, tomber dans l'adultère; Satan pourrait « vous tenter à cause de votre incontinence. » Néanmoins, comme autre chose est de donner un ordre à la vertu ou fine permission à la faiblesse, l'Apôtre ne veut point paraître commander ce qu'il permet seulement; c'est pourquoi il ajoute aussitôt: « Je parle ainsi par condescendance, secundum veniam, et non par commandement; car je voudrais que tous les hommes fussent comme moi (1): » en d'autres termes: je ne vous commande pas de le faire, je vous pardonne si vous le faites.

23. Maintenant, mes frères, soyez attentifs à cette conséquence. Il est de grands hommes qui ne prennent d'épouse que dans l'intention d'en avoir des enfants; tels furent les patriarches, nous pouvons en donner des preuves nombreuses et les livres sacrés l'attestent hautement, sans laisser le moindre doute. Si donc ces hommes qui ne prennent d'épouse que dans l'intention d'en avoir des enfants, pouvaient atteindre ce but sans recourir à l'union des sexes, avec quelle ineffable joie ils accueilleraient cette faveur ! avec quel immense plaisir ils la recevraient !

Deux sortes d'oeuvres charnelles maintiennent l'existence du genre humain; les hommes saints et prudents s'y prêtent par devoir; les imprudents s'y laissent entraîner par passion : ces deux motifs en effet sont bien différents l'un de l'autre. Quelles sont ces deux sortes d'oeuvres ? La première nous concerne directement, elle consiste

1. I Cor. VII, 5-7.

à prendre des aliments, ce qui ne peut se faire sans quelque délectation charnelle ; à manger et à boire, sans quoi il faut mourir. Le manger et le boire sont ainsi le premier soutien de la nature humaine, mais de la nature humaine considérée dans les hommes actuellement existants; car ce moyen ne pourvoit pas à la perpétuité de l'espèce, il y faut l'union conjugale. Pour entretenir l'existence du genre humain, il est d'abord nécessaire que les hommes vivent. Mais quelques soins que l'on donné au corps, il ne saurait exister toujours, il est donc indispensable que les naissances fassent contrepoids aux décès. Le genre humain, comme on l'a écrit, ressemble aux feuilles d'un arbre, mais d'un arbre toujours vert, tels que l'olivier, le laurier, d'autres encore. Ces arbres ne sont jamais dépouillés, mais ils n'ont pas constamment les mêmes feuilles, ils en perdent et en produisent (1) ; celles qui naissent remplacent celles qui tombent, et quoiqu'il en tombe toute l'année, l'arbre toute l'année en est couvert. Ainsi dans le genre humain les décès sont compensés par les naissances, et l'humanité se maintient ainsi tout entière. Comme toujours on voit des feuilles sur certains arbres, ainsi-la terre parait toujours peuplée : et s'il n’y avait que des trépas sans naissances, elle ressemblerait aux arbres qui perdent toutes leurs feuilles.

24. Ces deux moyens, dont nous venons de parler assez longuement, étant indispensables à la conservation du genre humain, l'homme sage, prudent et fidèle se prête par devoir à l'un et à l'autre, il ne s'y laisse point aller par passion. Combien hélas ! se jettent avec voracité à manger et à boire, faisant en cela consister toute la vie, comme s'ils ne vivaient que pour cela ! Parce qu'il faut manger pour vivre, ils s'imaginent vivre pour manger. Ils sont condamnables aux yeux de tout homme sage, aux yeux surtout des divines Écritures. Hommes de chair et de vin, gloutons « qui font leur Dieu de leur ventre (2), » ils vont à table pour satisfaire leur convoitise et, non pour réparer leurs forces. Aussi tombent-ils sur les aliments et sur les boissons. Ceux au contraire qui se prêtent alors à l'accomplissement d'un devoir, ne vivent pas pour manger, mais ils mangent pour vivre. Ce sont des hommes prudents, et tempérants, et si on leur offrait de vivre sans boire et sans manger, avec quelle joie ils accueilleraient le bonheur de n'être plus obligés de se prêter à des actes où ils n'ont pas

1. Eccli. XIV, 18-19. — 2. Philip.III, 19.

241

l'habitude de se jeter ! Toujours élevés jusqu'à Dieu, ils ne seraient point obligés de descendre

pour réparer les forces épuisées de leur corps. Dans quels sentiments pensez-vous que le saint prophète Élie reçut le verre d'eau et le petit pain qui devaient suffire à le nourrir durant l'espace de quarante jours (1)? Avec une grande ; joie, sans aucun doute, car il mangeait et buvait par devoir et non par passion. Essaie, si tu le peux, d'accorder la même faveur à cet homme qui semblable au troupeau de l'étable, place toute sa béatitude et sa félicité dans le plaisir de la bouche. Il repousse cette faveur, il la déteste et la regarde comme un châtiment.

Ainsi en est-il du devoir conjugal : les voluptueux ne contractent mariage que pour assouvir 1curspassions ; combien de fois même leur en conte-t-il de se contenter de leurs épouses! Ah! s'ils ne peuvent ou ne veulent se dominer, puissent-ils ne point franchir les bornes, celles même jusqu'où peut aller la faiblesse ! Dis à un homme semblable : Pourquoi t'unir à une femme ? Peut-être répondra-t-il en rougissant que c'est pour en obtenir des enfants. Mais si un homme qu'il croit absolument sur parole, ajoutait: Dieu peut t'accorder et il t'accordera certainement des enfants sans que tu accomplisses l'acte conjugal, on verrait aussitôt, il avouerait même qu'il n'avait pas en vue des enfants en cherchant une épouse. Qu'il convienne donc de sa faiblesse et qu'il reçoive par condescendance ce qu'il prétendait accepter comme devoir.

25. Ainsi les saints des premiers temps, ces, hommes de Dieu, cherchaient des enfants et voulaient en obtenir. Ils ne contractaient mariage que dans ce dessein ; ils ne s'unissaient aux femmes que pour engendrer des enfants ; aussi leur fut-il permis d'avoir plusieurs épouses. Si Dieu avait vu avec plaisir l'intempérance, il aurait aussi bien permis à une femme d'avoir plusieurs maris, qu'il promettait alors a un mari d'avoir plusieurs femmes. Mais si toute femme chaste n'avait qu'un mari, tandis qu'un mari avait plusieurs femmes, n'était-ce point parce que la pluralité des femmes contribue à multiplier la postérité et que la pluralité des hommes pour une même femme n'y saurait contribuer en rien ? Si donc, mes frères, le but de nos pères en s'unissant à des femmes, n'était, que d'engendrer des descendants, quel bonheur c'eût été pour eux d'en obtenir' sans accomplir cet acte

1. III Rois, XIX, 6-8.

charnel, auquel ils se prêtaient par devoir et en vue de leur postérité, loin de s'y précipiter avec fougue ?

Et pour avoir reçu un fils sans rien donner à la convoitise, Joseph n'était pas son père? Comment la pureté chrétienne concevrait-elle une opinion semblable, réprouvée même par la chasteté juive ? Aimez vos épouses; mais aimez-les chastement. Ne désirez l'oeuvre charnelle que pour engendrer des enfants ; puisque vous ne pouvez en obtenir que par ce moyen, prêtez-vous y avec douleur. C'est un châtiment d'Adam, notre premier père. Irons-nous nous glorifier d'un châtiment ? C'est le châtiment de celui qui dut engendrer des mortels pour avoir mérité la mort par son péché. Dieu ne nous a point affranchis de cette peine ; car il veut que l'homme se rappelle d'où il est retiré et où il est élevé, qu'il aspire enfin à cet embrassement divin où ne saurait se glisser aucune impureté.

26. Le peuple Juif devait se propager beaucoup jusqu'à l'avènement du. Christ, il devait être assez nombreux pour figurer tous les enseignements figuratifs de l'Église. Aussi le mariage y était-il un devoir ; il fallait que la multiplication de ce peuple représentât l'accroissement de l’Église.

Mais depuis la naissance du Roi de toutes les nations, la virginité a commencé à être en honneur; elle a commencé par la Mère de Dieu, qui a mérité d'avoir un fils sans aucune altération de sa pureté. De même donc que son union avec Joseph était un vrai mariage, quoique sans convoitise ; pourquoi de la même manière la chasteté de l'époux n'aurait-elle pas reçu ce qu'avait produit la chasteté de l'épouse ? Car si elle était, une chaste épouse, il- était, lui, un époux chaste ; et si elle unissait la maternité à la chasteté, pourquoi tout en demeurant chaste n'aurait-il pu être père ? Dire donc : Joseph ne doit pas porter le nom de père, puisqu'il n'a pas engendré de fils, c'est chercher dans la génération la concupiscence et non la tendresse de la charité. Ah ! son coeur accomplissait plus parfaitement ce devoir que d'autres aspirent à accomplir charnellement.

Lorsqu'on adopte des enfants que refuse la nature, le coeur ne les engendre-t-il pas aveu plus de pureté ? Considérez, mes frères, considérez les droits que donne l'adoption, voyez comment un homme devient le fils de celui qui ne lui a pas donné le jour, et comment la volonté de celui qui l'adopte acquiert sur lui plus (242) de droit que n'en a celui qui l'a mis au monde. Vous comprendrez par là qu'à Joseph et à Joseph surtout était dû le titre de père. Lorsqu'en dehors du mariage des hommes engendrent des enfants, on nomme ceux-ci fils naturels et on leur préfère les enfants légitimes. Au point de vue de l'oeuvre charnelle les uns et les autres sont égaux ; pourquoi préfère-t-on les enfants légitimes aux enfants naturels, sinon parce qu'il y a plus de chasteté dans l'amour conjugal qui les donne ? On ne considère point alors l'union des sexes, égale dans l'un et l'autre cas. En quoi donc l'emporte l'épouse ? N'est-ce point par ses sentiments de fidélité conjugale, par un amour et plus pur et plus chaste ; et s'il était possible à une épouse de donner à son mari des enfants sans qu'il y eût union charnelle, celui-ci ne devrait-il pas les recevoir avec une joie d'autant plus vive, que cette épouse est plus chaste et qu'il la chérit plus tendrement ?

27. De là concluez aussi qu'il est possible au même homme d'avoir non-seulement deux fils, mais encore deux pères: Il suffit d'avoir prononcé le terme d'adoption pour que vous saisissiez cette possibilité. On dit : Un homme peut bien avoir deux fils, il ne saurait avoir deux pères. En vérité e suffit-il pas, pour, avoir deux pères, qu'on soit engendré par l'un et adopté par l'autre? Et si tout homme peut avoir deux pères, Joseph ne l'a-t-il pu? N'a-t-il pu être engendré par l'un, être adopté par l'autre ? Mais s'il l'a pu, pourquoi chercher un grief contre nous dans les généalogies différentes de saint Matthieu et de saint Luc ? Il est bien vrai qu'elles sont différentes, puisque selon saint Matthieu, Joseph était fils de Jacob, et d'Héli selon saint Luc. On pourrait croire sans doute que le père de Joseph portait à la fois ces deux noms. Mais les aïeuls, les bisaïeuls et les autres ascendants étant différents et plus ou moins nombreux dans chacune des deux généalogies, c'est une preuve manifeste que Joseph avait deux pères. Cette accusation mise de côté, la raison montrant avec évidence que Joseph a pu avoir deux pères, un père selon la nature et un père adoptif, est-il étonnant que les aïeuls, bisaïeuls et les autres ascendants diffèrent ensuite de part et d'autre ?

28. Ne croyez pas que ce droit d'adoption soit inconnu aux Écritures; ne vous imaginez point qu'on en ait pris l'idée dans les lois humaines et qu'il soit absolument étranger à l'autorité des divins oracles. Un fait antique dont il est souvent question dans les livres sacrés, c'est que la bienveillance donne des fils aussi bien que la nature. On y voit des femmes qui n'avaient pas eu d'enfants adopter comme tels ceux que leurs maris avaient obtenus de leurs servantes; elles commandaient même à leurs époux d'en obtenir par ce moyen : telles furent Sara (1), Rachel et Lia (2). Ces époux ne commettaient point alors d'adultère, car ils obéissaient à leurs femmes en ce qui concerne le devoir conjugal, et l'Apôtre a dit « La femme n'a pas puissance sur son corps, « c'est le mari; de même le mari n'a pas puissance sur son corps, c'est la femme (3) . » Fils d'une mère Israélite et exposé par elle, Moïse aussi fut adopté par la fille de Pharaon  (4). On n'observait point les mêmes formes légales qu'aujourd'hui; la volonté servait de loi. « Les gentils qui n'ont pas la foi font naturellement ce qui est selon la loi, » dit ailleurs l'Apôtre (5).

Or si les femmes pouvaient avoir des enfants sans qu'elles leur eussent donné le jour, pourquoi les hommes ne pourraient-ils pas obtenir aussi des enfants sans les avoir engendrés mais en les adoptant ? Ne lisons-nous pas que le patriarche Jacob, quoique père d'une si grande famille, voulut avoir pour fils les fils de son fils Joseph, et qu'il lui dit : « Ces deux enfants seront mes fils et ils partager ont la terre avec leurs frères; garde pour toi les autres que tu pourras engendrer (6). »,

Dira-t-on que le terme même d'adoption ne se rencontre point dans les saintes Écritures ? Mais ,qu'importe le nom, si la chose y est, si l'on voit des femmes avoir des enfants qu'elles n'ont pas mis au jour, et des hommes compter comme leurs fils ceux qu'ils n'ont pas engendrés ? Je ne m'oppose point à ce qu'on ne donne pas à Joseph le titre de fils adoptif, pourvu qu'on reconnaisse en sa faveur la possibilité d'avoir eu pour père un homme qui ne lui avait pas donné le jour, L'Apôtre Paul néanmoins emploie souvent et en lui donnant un sens non moins profond que sacré, ce terme d'adoption. L'Écriture atteste que Jésus-Christ Notre-Seigneur est le Fils unique de Dieu; cet Apôtre dit cependant que c'est par l'adoption de la grâce divine qu'il a daigné faire de nous ses -frères et ses cohéritiers. « Lorsqu'est venue la plénitude du temps, Dieu, dit-il, a envoyé son Fils, formé d'une femme, soumis à la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi,

1. Gen. XVI, 1-5. — 2 Ib. XXX, 1-9. — 3. I Cor. VII, 4. — 4. Ex. II. — 5. Rom, II, 14. — 6. Gen. XLVIII, 5 ; 6.

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pour nous accorder l'adoption des enfants (1). — « Nous gémissons en nous-mêmes, dit-il ailleurs, attendant l'adoption, la rédemption de notre corps (2). » — Il disait aussi des Juifs : « Je désirais d'être moi-même anathème à l'égard du Christ, pour mes frères, mes proches selon la chair, c'est-à-dire les Israélites, auxquels appartiennent l'adoption, » remarquez ce mot, « la gloire, l'alliance et la législation, qui ont  pour pères les patriarches et de qui est sorti selon la chair le Christ même, Dieu au dessus de toutes choses et béni dans tous les siècles (3). » N'est-ce pas indiquer que le mot ou l'acte même d'adoption étaient chez les Juifs aussi anciens que l'alliance et la législation qu'il rappelle en même temps?

29. Ajoutez qu'il y avait parmi les Juifs une manière spéciale de donner des fils à qui n'en avait pas obtenu de la nature. Quand quelqu'un était mort sans enfants, son plus proche parent épousait sa femme pour susciter des enfants à son parent défunt (4). L'enfant qui naissait alors était en même temps fils de celui qui lui donnait naissance, et fils de celui dont il devenait l'héritier. Pourquoi ai-je rappelé tout ceci ? C'est qu'en regardant comme impossible qu'un homme puisse avoir deux pères, on pourrait faussement et sacrilègement accuser de mensonge les Évangélistes qui rapportent ta double généalogie du Seigneur. Mais les expressions mêmes qu'ils emploient nous donnent à réfléchir. Matthieu semble faire connaître le père naturel de Joseph, et il compte les générations en disant : Un tel a engendré un tel, afin de pouvoir terminer par ces mots : « Jacob engendra Joseph. » Le terme d'engendré ne convient proprement ni au fils adoptif, ni au fils suscité à un mort pour devenir son successeur. Aussi saint Luc ne dit pas: Héli, engendra Joseph, ni : Joseph, qu'engendra Héli, mais : « Joseph qui fut le fils d'Héli (5), » soit par l'adoption, soit qu'il ait été engendré par le proche parent du défunt dont il devenait l'héritier.

30. Nous ne devons plus maintenant nous étonner que Joseph et non Marie figure dans la généalogie; nous avons traité assez longuement ce sujet. Si Marie est devenue mère sans aucun acte de convoitise, Joseph est devenu père sans union charnelle. Il peut donc servir de terme ou de point de, départ aux générations soit ascendantes soit descendantes; son inviolable pureté ne doit point le faire retrancher du nombre des

1. Galat. IV, 4, 5. — 2. Rom. VIII, 23. — 3. Ib. IX, 3-5. — 4. Deut. XXV, 5, 6 ;. Matt. XXII, 24. — 5. Luc, III, 23 : Matt.I, 16.

ancêtres du Sauveur; elle doit au contraire affermir en nous l'idée de sa paternité. Sainte Marie elle-même nous condamnerait s'il n'en était ainsi. Elle n'a point voulu se nommer avant son époux, elle a dit : « Votre père et moi nous vous cherchions dans l'affliction (1). » Méchants murmurateurs, ne faites point ce que n'a pas fait cette chaste épouse. Laissons Joseph dans les généalogies ; s'il est chaste mari, il est aussi père chaste. Suivant le droit naturel et le droit divin, faisons passer l'homme avant la femme. Si nous venions à l'éloigner pour donner, sa place à Marie, il nous dirait et nous dirait avec raison : Pourquoi m'écarter ainsi ? Pourquoi ne pas me laisser en tête des deux généalogies ? Lui répondrons-nous C'est que tu n'as pas engendré charnellement ? Et mon épouse, répliquerait-il, a-t-elle enfanté d'une manière charnelle? Ce que l'Esprit-Saint a opéré, il l'a opéré pour chacun de nous. — «C'était un homme juste, » est-il écrit. Il était juste époux, Marie de son côté était une épouse juste, et l'Esprit-Saint.prenant ses délices dans la justice de l'un et de l'autre leur donna à tous deux un fils. Mais en donnant à l'épouse d'enfanter, il voulut qu'elle enfantât pour son époux. Aussi l'ange invite-t-il l'un comme l'autre à donner le nom à l'enfant, ce qui était leur reconnaître à tous deux l'autorité dont jouissent les parents.

Zacharie était encore muet lorsque naquit son fils, et son épouse indiquait le nom que devait porter celui-ci. Ceux qui étaient là demandaient au père comment il voulait le nommer, et prenant des tablettes il écrivit le nom qu'avait déjà donné sa mère (2). Il est dit à Marie: « Vous allez concevoir un fils et vous lui donnerez le nom de Jésus (3) ; » il est dit de même à Joseph : « Joseph, fils de David ne craignez point de prendre avec vous Marie votre épouse; car ce qui a été engendré en elle est du Saint-Esprit. Or elle enfantera un fils et vous lui donnerez le nom de Jésus; c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés (4). » Il est dit encore : «Et elle lui enfanta un fils (5); » ce qui prouve de nouveau que la charité et non la chair l'avait rendu véritablement père; c'est donc ainsi qu'il est père, et il l'est réellement. Ainsi les Évangéliste ont éminemment raison de compter par lui, soit les générations descendantes, comme saint Matthieu qui va d'Abraham au Christ, soit les générations ascendantes, comme saint Luc qui s'élève; par Abraham, du Christ jusqu'à Dieu.

1. Luc, II, 48. — 2 Ib. I, 60-63. — 3. Ibi. I, 31. — 4. Matt. I, 20, 21. — 5. Luc. II, 7.

244

L'un compte en descendant, l'autre en montant et -tous deux comptent par -Joseph. Pourquoi ? Parce qu'il est père. Pourquoi père? Il l'est d'autant plus sûrement qu'il l'est avec plus de chasteté.

C'est dans un autre sens qu'on lé croyait père de Notre-Seigneur Jésus-Christ; on estimait qu'il était père comme les pères ordinaires, qui engendrent selon la chair et à qui la seule affection spirituelle ne suffit pas pour donner des enfants. Saint Luc a dit : « On le croyait père de Jésus. (1) » Qu'est-ce à dire : ou le croyait ? L'opinion humaine était portée à le confondre avec les pères ordinaires. Mais lé Seigneur n'est point issu de Joseph, quoiqu'on ait eu cette idée, et cependant la piété et la charité de Joseph a reçu de la Vierge Marie un fils qui est en même temps le Fils de Dieu.

31. Mais enfin, pourquoi l'un des Évangélistes compte-t-il en montant et l'autre en descendant ? Ecoutez ceci attentivement, je vous en prie, autant que le Seigneur vous en accordera la grâce, avec un esprit tranquille et débarrassé des importunes préoccupations que produisaient en vous ces accusations captieuses. Saint Matthieu suppute les générations en descendant, pour exprimer que Notre-Seigneur Jésus-Christ est descendu afin de se charger de nos péchés et afin que toutes les nations fussent bénies dans la postérité d'Abraham. Pour le nième motif il ire commence ni par Adam, le père de tout le genre humain; ni par Noë, dont la famille a peuplé toute la terre après le déluge. Pour montrer l'accomplissement de la prophétie, il était inutile de rappeler que le Christ fait homme descendait d'Adam et de Noë, les deux pères de l'humanité; mais il fallait le faire remonter jusqu'à Abraham, puisque c'est à Abraham que fut donnée l'assurance que toutes les nations seraient bénies dans un rejeton de sa race, lorsque déjà la terre entière était peuplée. Saint Luc au contraire compte en montant, et ce n'est pas à la naissance du Sauveur qu'il suppute les générations, mais au moment où il rapporte son baptême par saint Jean. De même en effet que le Sauveur en s'incarnant se charge des péchés du genre humain pour en porter le poids, ainsi en recevant le baptême il entreprend de les effacer. Puisque le premier de ces Évangélistes nous mettait sous lés yeux le Sauveur descendant du ciel pour se charger de nos fautes, il était convenable qu'il énumérât les générations en descendant; et puisque le second

1. Luc, III, 23.

nous présentait le Fils de Dieu remontant des eaux où il avait laissé, non pas ses péchés, mais les nôtres, il devait compter en montant. L'un descend par Salomon, dont la mère pécha avec David; et l'autre monte par Nathan, cet autre fils de David (1) qui purifia son père du crime commis par lui. Nous lisons en effet que Nathan fut envoyé vers ce prince pour lui reprocher son iniquité et le guérir par la pénitence. (2) Ces deux historiens se rencontrent dans David, celui-ci en descendant et celui-là en montant, et de David à Abraham ou d'Abraham à David- on ne voit dans leur récit aucune génération différente. Ainsi le Christ, fils à la fois de David et d'Abraham; s'élève à Dieu, où il faut que nous retournions avec lui après avoir effacé nos péchés et nous être renouvelés dans le baptême.

32. Ce qui frappe dans la généalogie de saint Matthieu, c'est le nombre quarante; car l'Écriture ne tient pas compte ordinairement de ce qui passe certains nombres déterminés. Ainsi elle fixe à quatre cents ans lé temps qui devait s'écouler jusqu'à la sortie d'Egypte (3); et il y en a quatre cent trente. Ici donc quoiqu'il y ait une génération au dessus de quarante, nous ne devons pas laisser de voir dominer ce nombre de quarante. Or ce nombre exprime la vie laborieuse de cette terre où nous voyageons loin du Seigneur, et où nous avons provisoirement besoin qu'on nous prêche la vérité. Si en effet nous multiplions par quatre, en considération des quatre parties du inonde, ou des quatre saisons de l'année, le nombre dix qui signifie la béatitude parfaite, nous obtenons le chiffre de quarante. Aussi Moïse (4), Elie (5), et notre Médiateur lui-même, Jésus-Christ Notre-Seigneur (6), ont continué pendant quarante jours le jeûne destiné à nous rappeler qu'il est nécessaire de réprimer les convoitises sensuelles. Le peuple juif voyagea aussi quarante jours dans le désert (7) et le déluge dura quarante jours (8). Pendant quarante jours encore le Seigneur vécut avec ses disciples après la résurrection, pour les convaincre de la réalité de ce fait (9) ; il insinuait ainsi que durant cette vie où nous voyageons loin du Seigneur, et que rappelle la signification mystique du nombre quarante, Ainsi que nous venons de le dire, nous avons besoin, jusqu'à son avènement suprême, de célébrer, comme nous le faisons dans l'Église, la mémoire de son corps sacré (10),

1. Voir Rétr. liv. II, chap. 16 — 2. II Rois, XII. — 3. Gen. XV, 13; Act, VII, 6. — 4. Deut. IX, 9. — 5. III Rois, XIX, 8. — 6. Matt. IV, 2. — 7. Nomb. XXXII, 13. — 8. Gen. VII, 4. — 9. Act. I, 3 . — 10. I Cor. XI, 26.

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Jésus-Christ donc étant descendu dans cette vie, le Verbe s'étant fait chair afin de s'immoler pour nos péchés et de ressusciter pour notre justification (1), saint Matthieu s'est attaché au nombre quarante. La génération qui excède ce nombre ne le détruit pas plus, que les trente années dont noirs avons parlé ne détruisent le nombre de quatre cents. Peut-être aussi l'Évangéliste a-t-il voulu t'aire entendre que tout en descendant en cette vie pour y porter le fardeau de nos crimes, le Seigneur Jésus, dont le nom forme l'unité qui s'ajoute à quarante, Dieu et homme tout ensemble, y occupe un rang si élevé et si incomparable, qu'il ne semble pas en faire partie. De lui en effet l'on pont dire ce que jamais on n'a pu, ce Brion ne pourra dire jamais d'aucun homme, si saint, si sage, si juste et si parfait qu'il soit : « Le Verbe s'est fait chair (2). »

33. Saint Luc, après avoir rapporté le baptême du Seigneur, suppute les générations en montant, et atteint le nombre complet de soixante-dix-sept, à partir de Notre-Seigneur Jésus-Christ jusqu'à Dieu, et en comprenant Joseph et Adam. C'est que ce nombre désigne tons les péchés effacés dans le baptême. Le Sauveur sans doute n'avait rien à effacer, mais son humilité, en recevant le baptême, a voulu nous recommander cet utile remède. Ce n'était encore que le baptême de Jean; la Trinité s'y révéla toutefois d'une manière sensible; l'on y vit le Père, le Fils et l'Esprit-Saint consacrer ainsi le baptême institué par le Christ en faveur des chrétiens : le Père dans la voix qui se fit entendre du haut du ciel; le Fils dans l'humanité même du divin Médiateur; et l'Esprit-Saint dans la colombe (3).

34. Le nombre de soixante-dix-sept, avons nous dit, désigne tous les péchés effacés dans le baptême. En voici. la raison qui parait convaincante. Dix exprime la justice et la félicité parfaite; car elles consistent dans l'union de la créature, signifiée parle nombre sept, avec la Trinité aussi le Décalogue comprend-il-en dix préceptes toute la loi divine. En outrepassant, en transgressant dix, on arrive à onze; or le péché est une transgression, puisqu'il vient de ce que l'homme franchit tes règles de la justice en désirant plus qu'il rie doit, ce qui a fait dire à l'Apôtre que la cupidité est la racine de tous les maux (4); et ce qui permet d'adresser au nom du Seigneur les paroles suivantes à l'âme que la volupté entraîne loin de lui: Tu espérais davantage en te séparant de moi.

1. Rom. IV, 25. — 2. Jean,  I, 14. — 3. Matt, III, 16,17. — 4. I Tim, VI, 10.

Le pécheur en cherchant son bien propre, rapporte donc à lui-même son péché ou sa transgression. C'est pourquoi l'Écriture, condamne ceux qui poursuivent leurs propres intérêts, non ceux de Jésus-Christ (1), et loue au contraire la charité qui ne s'occupe pas d'elle-même (2). De là vient que ce nombre onze, qui signifie la transgression, n'est pas ici multiplié par dix, mais par sept, et produit soixante-dix-sept. Ce n'est pas, effectivement à la Trinité qui l'a créé, c'est à lui-même, c'est à la créature que l'homme rapporte ses transgressions, et le nombre sept rappelle ta créature, car il y a dans ce nombre, trois pour désigner son âme, qui a été formée il l'image d e la Trinité créatrice et où reluit cette image; et quatre pour désigner le corps, dont on courrait partout les quatre éléments constitutifs. Si toutefois quelqu'un de vous les ignorait, je l’invite à se rappeler que ce monde où se meut localement notre corps, a comme quatre parties principales dont il est fait souvent mention dans l'Écriture et qui sont l'orient et l'occident; le nord et le midi.

Et parce que les péchés se commettent ou dans l'âme, comme les péchés qui ne sortent pas de la volonté, ou dans le corps, comme les fautes extérieures, le prophète Amos exprime fréquemment en ces termes les menaces dé Dieu : « Après trois et quatre crimes je ne me détournerai point (3), » c'est-à-dire je ne dissimulerai .pas. Les trois crimes sont ceux de l'âme; les quatre, ceux du corps, et l'homme est composé d'un corps et d'une âme.

35. Ainsi donc onze fois sept, ou, comme nous venons de l'expliquer, la,, transgression de la justice faite en vue du pécheur, donnent soixante dix-sept, et ce chiffre comprend toutes les fautes qu'efface le baptême. C'est pour ce motif que saint Luc s'élève jusqu'à Dieu en passant par les soixante dix-sept générations; il nous apprend ainsi que l'homme se réconcilie avec Dieu par l'expiation de ses péchés. C'est pour ce, motif aussi que Pierre demandant au Seigneur combien de fois il devait pardonner à son frère, le Seigneur lui répondit : « Non pas sept fois, mais jusqu'à soixante-dix-sept fois (4). »

Des esprits plus appliqués et plus, dignes sauront peut-être puiser autre chose dans ces profonds trésors des mystères divins. Pour nous, voilà ce qu'avec l'aide et le secours du Seigneur nous ont permis de dire notre faible intelligence et la brièveté du temps. Ceux de vous qui demandent

1. I Philip. II, 21. — 2. I Cor. XIII, 5. — 3. Amos, I, 11. — 4. Matt. XVIII, 22.

246

davantage peuvent insister auprès de Celui qui nous donne à nous-même ce que nous pouvons saisir et expliquer. Retenez par-dessus tout qu'il ne faut ni se troubler quand on n'entend pas encore l'Écriture, ni s'enfler d'orgueil quand on l'entend; il faut au contraire ajourner avec respect ce que l'on ne comprend pas, et ce que l'on comprend le garder avec amour.

SERMON LII. LA SAINTE TRINITÉ (1).

ANALYSE. — On venait de lire dans l'Évangile l'histoire du Baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Saint Augustin saisit cette occasion, qu'il regarde comme toute providentielle, pour démontrer comment les trois personnes divines sont inséparables. Au Baptême du Sauveur on les croirait séparées; niais en réalité elles sont inséparables dans toutes leurs opérations, comme l'Écriture le prouve et comme on peut s'en faire une idée en interrogeant les opérations de l'âme humaine. —1° L'Écriture nous montre en effet que la création et le gouvernement de l'univers sont dus au Père, au Fils et par conséquent au Saint-Esprit. Si le Fils seul est né, si seul il a souffert, s'il est seul ressuscité et monté aux cieux; sa naissance et sa passion, sa résurrection et son ascension sont l'oeuvre de son Père comme la sienne. Ainsi en est-il de ses miracles et de tout ce qu'il a fait. — 2° on peut se former une idée de ce mystère en considérant, non pas la nature matérielle, mais l'âme spirituelle de l'homme. N'y a-t-il pas dans cette âme trois facultés distinctes : la mémoire, l'entendement et la volonté? Ces facultés sont toutefois si inséparables dans leurs actes, qu'on ne peut nommer une seule d'entre, elles sans le concours des trois ensemble. Saint Augustin proteste qu'il ne veut pas établir ici de comparaison entre ces trois facultés et les trois divines Personnes. Mais si la créature nous présente une telle simultanéité d'action, pourquoi nous étonner de rencontrer ce phénomène dans la Trinité créatrice?

1. La lecture de l'Évangile vient de nous faire connaître, en quelque sorte par l'ordre du Seigneur, ou plutôt et véritablement par son ordre, de quel sujet nous devons entretenir votre Charité. Mon coeur attendait de lui le mot d'ordre; je sentais qu'il me commandait de parler de ce qu'il voudrait qu'on récitât. Que votre zèle et votre piété se montrent donc attentifs ; aidez auprès du Seigneur notre Dieu le travail de mon esprit.

Voici sous nos yeux comme un divin spectacle; sur les rives du Jourdain notre Dieu se révèle à nous dans sa Trinité sainte.

Jésus vient et il est baptisé par saint Jean ; le Seigneur reçoit le baptême du serviteur afin de nous donner un exemple d'humilité, car l'humilité est la plénitude de la justice ; lui-même l'a enseigné, quand à ces paroles de Jean: « C'est moi qui dois être baptisé par vous, et c'est vous qui venez à moi! » il répondit: « Laisse maintenant, afin d'accomplir toute justice. » Lors donc que Jésus fut baptisé, les cieux s'ouvrirent, et l'Esprit-Saint descendit sur lui en forme de colombe. On entendit ensuite cette voix d'en haut: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes affections. » Ne voyons-nous pas ici la Trinité distinctement? Dans la voix nous entendons le Père, nous adorons le Fils dans l'homme qui reçoit le baptême, et l’Esprit-Saint dans la colombe. Il suffit de le rappeler ; rien

1. Marc. III, 13.

n'est plus facile à saisir. Quoi de plus évident? Quoi de plus indubitable? C'est bien ici la Trinité. En effet, celui qui vient vers Jean sous la forme de serviteur, Jésus-Christ Notre-Seigneur est sûrement le Fils de Dieu; on ne peut dire qu'il soit ni le Père ni l'Esprit-Saint. « Jésus vint, u dit le texte sacré; c'est sans aucun doute le Fils de Dieu. D'un autre côté, qui peut hésiter à propos de la colombe? Qui peut demander ce qu'elle est, quand l'Évangile dit expressément: « L'Esprit-Saint descendit sur lui en forme de colombe? » On ne saurait douter non plus que la voix ne fût celle du Père, puisqu'elle dit: « Vous êtes mon Fils (1). » La Trinité est donc ici distincte.

2. J'ose même dire, en considérant espace, j'ose dire, quoique je le fasse en tremblant, que cette auguste Trinité est en quelque sorte séparable. Jésus en venant vers le fleuve se transportait d'un lieu dans un autre; la colombe en descendant du ciel sur la terre allait aussi d'un lieu à l'autre; et la voix du Père ne se faisait entendre ni de dessus la terre, ni du sein des eaux, mais du haut du ciel. Il y a donc ici comme une triple séparation de lieux, de fonctions et d'oeuvres.

Mais, me dira-t-on, montre plutôt que la Trinité est inséparable. Souviens-toi que tu es catholique et que tu parles à des catholiques. Tel est en effet l'enseignement de notre foi, c'est-à

1. Marc. I, 11.

247

dire de la foi véritable, de la foi droite, de la foi catholique, de la foi qui ne repose pas sur les présomptions de l'esprit mais sur les témoignages de l'autorité, de la foi qui ne flotte pas incertaine au souffle téméraire des hérétiques, mais qui demeure fortement établie sur la vérité apostolique. Voilà donc ce qu'elle nous fait connaître, ce qu'elle nous donne à croire. Tant que la foi nous purifie encore, nous ne voyons cette vérité ni des yeux du corps ni des yeux du coeur. Cette même foi cependant nous assure avec une exactitude et une force incomparables que le Père, le Fils et le Saint-Esprit forment une inséparable 'trinité, un seul Dieu et non pas trois Dieux: un seul Dieu, sans que, toutefois, le Fils soit le Père et sans que le Père soit le Fils, sans que le Saint-Esprit soit le Père ou le Fils, car il est l'Esprit et du Père et du Fils. Cette ineffable Divinité, cette Trinité ineffable, qui demeure en elle-même et qui néanmoins renouvelle toutes choses ; qui crée et répare, qui envoie et rappelle, qui juge et absout, nous la savons non moins inséparable qu'elle est ineffable.

3. Mais quoi? Le Fils vient séparément avec son humanité; séparément l'Esprit-Saint descend du ciel sous forme de colombe, et séparément encore la voix du Père crie du haut du ciel: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. » Comment donc la Trinité est-elle inséparable

Dieu vient par moi de vous rendre attentifs. Priez pour nous, conjurez-le, en ouvrant votre coeur, de nous donner de quoi le remplir. Appliquons-nous ensemble. Vous voyez quelle est notre entreprise; vous connaissez et ce que nous projetons, et ce que nous sommes, de quoi nous voulons vous parler et où nous sommes placé ; placé hélas ! dans ce corps qui se corrompt et appesantit l'âme, dans cette maison de boue qui abat l'esprit, malgré tous ses efforts pour s'élever (1). Je rappelle cet esprit répandu sur tant d'objets, je veux l'appliquer au Dieu unique, à l'inséparable Trinité, pour chercher à vous en parler, pour essayer de vous entretenir convenablement d'un si grand sujet; mais pensez-vous que sous le lourd fardeau de ce corps je pourrai m'écrier: « C'est vers vous, Seigneur, que j'ai élevé mon âme (2)?» Ah! qu'il me vienne en aide et l'élève avec moi. Je suis trop faible et c'est un poids trop lourd pour moi.

4. Les frères les plus studieux proposent souvent la question suivante, les amis de la parole

1. Sag. IX, 15. — 2. Ps. LXXXV, 4.

de Dieu se demandent souvent et souvent on frappe au coeur de Dieu en disant: Le Père fait-il quelque chose sans le Fils et le Fils agit-il quelquefois sans le Père ? Restreignons-nous pour le moment au Père et au Fils, et lorsque nous serons tirés de cette difficulté par Celui à qui nous disons: « Soyez mon aide, ne me délaissez pas; » nous comprendrons que l'Esprit-Saint agit toujours aussi avec le Fils et le Père. Appliquez donc, mes frères, votre attention au Père et au Fils.

Le Père fait-il quelque chose sans le Fils? Nous répondons que non. En doutez-vous ? Mais que fait-il sans Celui par qui tout a été fait ? « Tout, dit l'Écriture, a été fait par lui. » Et pour ne rien laisser à désirer aux esprits lourds, aux intelligences lentes et difficiles, elle ajoute : « Et sans lui rien n'a été fait (2)».

5. Mais quoi, mes frères, tout en voyant dans ces paroles: « Tout a été fait par lui, » la preuve que le Père a fait par son Verbe, que Dieu a fait par sa Vertu et par sa Sagesse toutes les créatures qui ont été faites par le Fils; dirons-nous que tout a été fait par lui au moment de la création, mais que le Père aujourd'hui ne fait plus tout par lui? Non : que cette pensée s'éloigne du coeur des fidèles, qu'elle n'entre point dans l'esprit des hommes religieux, dans l'entendement des âmes pieuses. On ne saurait admettre que Dieu ait créé et ne gouverne point par son Fils. Comment ce qui a l'être serait-il dirigé sans lui, puisque c'est lui qui a donné cet être? Mais recourons au témoignage de l'Écriture. Elle enseigne, non-seulement que tout a été fait et créé par lui, comme nous l'avons rappelé en citant ces paroles de l'Évangile. « Tout a été fait par lui et sans lui rien n'a été fait; » mais encore que tout ce qu'il a fait est régi et gouverné par lui. Le Christ, vous venez de le reconnaître, est la Vertu de.Dieu, la Sagesse, de Dieu. Mais n'est-ce pas de la Sagesse qu'il est dit: « Elle atteint avec force d'une extrémité à l'autre et dispose tout avec douceur (3)? » Ainsi donc, gardons-nous d'en douter : Celui par qui tout a été fait, gouverne également tout, et conséquemment le Père ne fait rien sans le Fils ni le Fils sans le Père.

6. Ici se présente une question et nous entreprenons de la résoudre au nom du Seigneur et par sa volonté. — Si le Père ne fait rien sans le Fils, ni le Fils rien sans le Père, n'en devons-

1. Ps. XXVI, 9. — 2. Jean, I, 3. — 3. Sag. VIII, 1.

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nous pas conclure que c'est le Père aussi qui est né de la Vierge Marie, le Père qui a souffert sous Ponce-Pilate, le Père qui est ressuscité et monté au ciel? —  Non. Nous ne tenons pas ce langage, parée qu'il n'est pas conforme à notre foi. « J'ai cru, est-il dit; c'est pourquoi j'ai parlé; nous aussi nous croyons et c'est pourquoi nous parlons (1). » Que nous dit la foi ? Que le Fils, et non le Père, est né de la Vierge. Que dit-elle encore? Que le Fils, et non le Père, a souffert et est mort sous Ponce-Pilate.

J'oubliais de remarquer qu'il est des hommes, peu intelligents, connus sous le nom de Patripassiens. Ils affirment que c'est le Père qui est né d'une femme et qui a souffert, que le Fils n'est autre chose que le Père ; deux noms, mais une seule personne. Or pour les empêcher de séduire qui que ce soit, pour qu'ils ne pussent contester que hors de son sein, l'Eglise catholique les a retranchés de la communion des fidèles.

7. Rappelons maintenant à votre souvenir la difficulté de la question. Vous avez avancé, peut-on me dire, que le Père ne fait rien saris le Fils, ni le Fils sans le Père; vous avez cité l'Ecriture; le Père ne fait rien sans le Fils, avez-vous dit, car c'est par le Fils que tout a été fait; et rien n'est gouverné sans le Fils, car il est la Sagesse du Père, atteignant avec force d'une extrémité à l'autre et disposant tout avec douceur. Mais n'êtes-vous pas maintenant en contradiction avec vous-même? Le Fils, dites-vous, est né d'une vierge, et non le Père; le Fils a souffert, le Fils est ressuscité, mais non le Père. Ainsi le Fils fait quelque chose que ne fait pas le Père. De deux choses l'une: avouez que le Fils agit quelquefois sans le Père, ou bien avouez que le Père est né aussi, qu'il a souffert, qu'il est mort et qu'il est ressuscité. Il n'y a point de milieu, il faut l'un ou l'autre: — Eh bien! je neveux ni l'un ni l'autre. Je n'avouerai pas que le Fils fait quelque chose sans le Père, car ce serait mentir; je n'avouerai par non plus que le Père est né, qu'il a souffert, qu'il est mort et qu'il est ressuscité: ce serait mentir également. Comment, dira-t-on, vous tirer de cet embarras?

8. Vous aimez cette question telle qu'elle est proposée; que Dieu m'accorde la grâce que vous l'aimiez aussi telle qu'elle sera résolue. C'est-à-dire, qu'il nous tire de peine, vous et moi; car sous l'étendard du Christ nous avons la même foi, nous vivons sous le même Seigneur dans la

1. II Cor, IV, 13.

même maison; membres du même corps nous dépendons du même Chef et nous sommes animes du même souffle. Afin donc que le Seigneur délivre des embarras de cette difficile question, soit vous qui m'entendez, soit moi qui vous parle; voici ce que je dis : Le Fils, et non le Père, est né de la Vierge Marie ; mais cette naissance est l'œuvre du Père et du Fils. Le Père n'a point enduré la passion, c'est le Fils; mais cette passion est l'œuvre du Père et du Fils. Le Père n'est pas ressuscité, c'est le Fils; relais la résurrection aussi est l'œuvre du Père et du Fils. Il semble donc que la question soit résolue. Cependant l'est-elle dans l'Ecriture autant que dans mes paroles? Je dois donc démontrer, par le témoignage des livres saints, que la naissance du Fils, que sa passion et sa résurrection sont l'œuvre du Père et du Fils; que si le Fils seul a été le sujet de ces trois évènements, la cause en est, non pas uniquement dans le Père, ou dans le Fils uniquement, mais dans le Père et le Fils tout ensemble. Prouvons chacune de ces assertions, vous êtes juges, la cause dont il s'agit est expliquée, faisons paraître les témoins. Que votre tribunal me dise maintenant comme on dit aux plaideurs: Prouve ce que tu avances. Avec l'aide du Seigneur je le prouve clairement, je vais produire des passages du coite céleste; et si vous vous êtes montrés attentifs à la proposition, soyez plus attentifs encore à ce qui en fait voir la vérité.

9. Je dois m'arrêter d'abord à la naissance du Fils et démontrer qu'elle est l'œuvre du Père et du Fils, quoique le Fils seul en soit le sujet. Je produis ici l'autorité de Paul, cet habile docteur en droit divin. Il est aujourd'hui des avocats qui citent ce grand homme pour envenimer les disputes et non pour mettre fin aux contestations; je le cite, moi, pour établir la paix et non pour exciter la guerre. Montrez-nous, saint Apôtre, comment la naissance du Fils est l'œuvre du Père. « Lorsqu'est venue la plénitude du temps, dit-il, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, soumis à la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi (1). » Vous avez entendu et vous avez compris, rien de plus clair, de plus évident. C'est le Père qui a fait naître son Fils d'une vierge. La plénitude du temps étant venue, « Dieu a envoyé son Fils, » le Père a envoyé le Christ. Comment l'a-t-il envoyé ? Il l'a envoyé « formé d'une femme, soumis à la Loi. » C'est

1. Galat, IV, 4, 5.

249

donc le Père qui l'a formé d'une femme et soumis à la loi.

10. Etes-vous surpris que j'aie dit : d'une vierge, et que Paul dise : d'une femme ? Ne vous en étonnez point, ne nous arrêtons pas à cela; je ne parle pas à des ignorants. L'Écriture emploie les deux expressions; elle dit: d'une vierge, et: d'une femme. D'une vierge: « Voici qu'une, Vierge concevra et enfantera un Fils (1). » D'une femme ; vous venez de l'entendre. Mais il n'y a aucune contradiction, car la langue hébraïque appelle femmes, non pas celles qui ont perdu .leur virginité, mais toutes les personnes du sexe. La Genèse en présente un exemple frappant, au moment même de la création d'Eve : de cette côte, dit-elle, « Dieu forma la femme (2). » Ailleurs encore l'Écriture rappelle que Dieu ordonna de séparer les femmes qui n'avaient point connu d'homme (3). Assez d'explication sur ce point; ne nous y arrêtons pas davantage, cherchons plutôt à expliquer avec la grâce de Dieu ce qui présente plus de difficultés.

11. Nous avons prouvé que la naissance du Fils est l'oeuvre du Père; démontrons aussi qu'elle est l'oeuvre du Fils. Le Fils est né de la Vierge Marie, qu'est-ce à dire? C'est-à-dire que dans le sein de cette vierge il a pris la nature de serviteur : la naissance dit Fils est-elle autre chose que cela? Mais le Fils en est l'auteur comme le Père; écoutez: « Il avait la nature de Dieu, dit l'Apôtre, et il ne croyait par usurper en s'égarant à Dieu; mais il s'est anéanti lui-même en prenant la nature de serviteur (4). » — « Lorsqu'est venue la plénitude du temps, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme; son fils qui lui est né selon la chair, de la race de  David (5). » Voilà la naissance du Fils produite par le Père ; mais comme le Fils « s'est  anéanti lui-même en prenant la nature de serviteur, » sa naissance est aussi son oeuvre. La preuve est faite, passons, appliquez-vous à ce qui suit.

12. Démontrons que la passion du Fils est également l'ouvrage et du Père et du Fils. L'ouvrage du Père: « Il n'a point épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous (6). » L'oeuvre du Fils : « Il m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi (7). » Le Père a livré son Fils, le Fils s'est livré lui-même; cette passion n'a pesé que sur l'un des deux, mais elle est l'oeuvre de l'un et de l'autre; et, comme la naissance,          elle n'a

1. Isaïe, VII, 14. — 2. Gen. II, 22. — 3. Nomb. XXXI, 17, 18. ; Juges, XXI, 11. — 4. Philip. II, 6, 7. — 5. Rom. I, 3. — 6. Ib. VIII, 32. — 7. Gal. II, 20.

pas été produite par le Père sans le Fils, ni par le Fils sans le Père. Le Père a livré son Fils, le Fils s'est livré lui-même. Qu'a fait ici Judas sinon le péché? Passons et arrivons à la résurrection.

13. C'est le Fils, et non le Père, qui ressuscite; mais la résurrection du Fils est l'oeuvre du Père et du Fils. L'oeuvre du Père: « C'est pourquoi il l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom (1). » En exaltant son Fils et en le tirant d'entre les morts, le Père l'a donc ressuscité. Le Fils aussi ne s'est-il pas ressuscité? Sans aucun doute, car il a dit de son corps, en style figuré: « Renversez ce temple, et je le relèverai en trois jours (2). » Autre preuve: Si la passion consiste à donner son âme, la résurrection consiste à la reprendre. Voyons donc si le Fils a bien pu donner son âme et s'il a fallu que le Père la lui rendit. Il est certain que le Père la lui a rendue, car il est dit dans un psaume: « Ressuscitez-moi et je les châtierai (3) » Mais pourquoi attendez-vous que nous vous montrions le Fils la reprenant de son coté? N'a-t-il pas dit lui-même : « J'ai le pouvoir de donner mon âme ? » — Mais ce n'est pas encore ce que je vous ai promis; j'ai dit seulement : « Le pouvoir de la donner; » et vous applaudissez, parce que vous devancez mes paroles. Formés à l'école du Maître du ciel, vous écoutez attentivement ses leçons, vous les reproduisez avec piété; aussi vous n'ignorez pas ce qui suit: « J'ai le pouvoir, dit-il, de donner mon âme, et j'ai le pouvoir de la reprendre. Personne ne me la ravit; mais je la donne et la reprends de moi-même (4). »

14. Nous avons rempli nos promesses; nous avons, je crois, prouvé nos propositions par les plus sûrs témoignages. Retenez ce que vous venez d'entendre. Je répète en peu de mots et je vous recommande de conserver dans vos esprits une vérité que je crois fort importante. Le Père n'est pas né de la Vierge, c'est le Fils; mais cette naissance est l'oeuvre du Père et du Fils. Le Père n'a point souffert sur la croix; mais la passion du Fils est l'oeuvre du Père et du Fils. Le Père n'est point ressuscité d'entre les morts; mais la résurrection du Fils est l'oeuvre du Père et du Fils. Voilà la distinction des personnes et l'unité des opérations. Gardons-nous donc de dire que le Père fait quelque chose sans le Fils ou le Fils quelque chose sans le Père. Demanderez-vous si parmi ses miracles Jésus n'en a pas fait quelques-uns sans le Père? Eh! que

1. Philip. II, 19. — 2. Jean, II, 19 — 3. Ps. XL. 11. — 4. Jean, X, 18.

250

deviendraient alors ces mots: « Mon Père, qui demeure en moi, fait lui-même mes oeuvres (1)?»

Ce que nous venons de dire était clair, il n'y avait qu'à l'énoncer; aucun effort n'était nécessaire pour le comprendre, il suffisait de le rappeler.

15. Je veux vous dire encore quelque chose; et ici je vous demande véritablement l'attention la plus active et l'union de vos coeurs avec Dieu. L'espace ne contient que des corps, au delà de l'espace est la divinité, il ne faut donc pas la chercher comme si elle était un corps. Elle est partout invisible et inséparable, sans avoir ici ou là plus ou moins d'étendue; car elle est partout tout entière, indivisible partout. Qui voit ce mystère? Qui le comprend? Modérons-nous; rappelons-nous qui nous sommes et de quoi nous parlons. Quelles que soient les perfections divines, croyons-les avec piété, méditons-les avec respect, et comprenons autant que nous en sommes capables, autant qu'il nous est donné, ce qui est ineffable. Ici point de paroles, point de discours; c'est le cœur qu'il faut exciter et élever vers Dieu. Ce n'est pas à Dieu de monter dans le cœur de l'homme, mais au coeur de l'homme de monter en Dieu.

Étudions la créature : « Les invisibles perfections de Dieu, rendues compréhensibles par les choses qui ont été faites, sont devenues visibles (2). » Dans ces oeuvres de Dieu au milieu desquelles nous vivons, ne pourrait-on découvrir quelque ressemblance, quelque objet qui nous montre trois choses bien distinctes, mais dont les opérations sont inséparables?

16. Allons, mes frères, appliquez-vous de tout votre coeur. Rappelez-vous d'abord quel est mon dessein; comme le Créateur est infiniment élevé au dessus de nous, je veux savoir si dans la créature je ne trouverai pas quelque similitude.

Au moment où la vérité brille comme un éclair dans son esprit, quelqu'un d'entre nous pourrait peut-être s'approprier ces paroles : « J'ai dit dans le transport de mon âme, » Et qu'as-tu dit dans ce transport de ton âme? « J'ai été rejeté de devant vos yeux (3). » Il me semble en effet que celui qui parlait ainsi avait élevé son âme vers Dieu, qu'en s'entendant demander chaque jour « Où est ton Dieu (4)? » il avait répandu son âme au dessus d'elle-même, que d'une manière toute spirituelle il avait atteint à la Lumière immuable, sans que sa faiblesse en pût supporter la vue ; il

1. Jean, XIV,10 — 2. Rom. I, 20. — 3. Ps. XXX, 23. — 4. Ps. XLI, 4,11.

retombe alors de tout son poids sur son infirmité, et se mesurant avec cette vive splendeur de la sagesse divine, il sent que le regard de son esprit ne peut la supporter encore. C'est dans le transport de l'âme qu'il a vu tout cela, quand élevé au dessus de la vie des sens il était ravi en Dieu. Mais quand il quitte Dieu en quelque sorte pour rentrer en lui-même, il s'écrie : « J'ai dit dans le transport de mon âme; » j'ai vu alors je ne sais quoi ; il m'a été impossible de le supporter longtemps; et revenu à ce corps mortel qui appesantit l'âme et aux mille soucis des choses périssables qui naissent de lui, j'ai dit. Quoi ? « Je suis rejeté de devant vos yeux; » vous êtes trop haut et je suis trop bas.

Que pouvons-nous donc dire de Dieu, mes frères? Si l'on comprend ce que l'on veut dire de lui, ce n'est pas lui; ce n'est pas lui que l'on peut comprendre, c'est autre chose en place de lui; et si l'on croit l'avoir saisi lui-même, on est le jouet de son imagination. Il n'est pas ce que l'on comprend; il est ce que l'on ne comprend pas; et comment vouloir parler de ce que l'on ne saurait comprendre?

17. Cherchons par conséquent si nous ne découvrirons pas dans la créature trois choses qui s'énoncent séparément et qui agissent d'une manière inséparable. Mais où aller? Au ciel pour y considérer le soleil, la lune et les autres astres? Sur terre pour y étudier les -végétaux, les plantes et les animaux qui la remplissent ? Faut-il envisager le ciel même et la terre qui comprennent tout ce que nous y voyons ? Mais pourquoi, ô homme, chercher ainsi dans la créature ? Rentre en toi-même, considère-toi, étudie-toi, examine-toi en personne. Tu veux trouver dans la créature trois choses qui s'énoncent séparément, tout eu agissant d'une manière inséparable; s'il en est ainsi, contemple-toi d'abord. N'es-tu pas une créature? Tu veux une comparaison, la chercheras-tu parmi les bestiaux? C'est de Dieu qu'il est question, lorsque tu cherches cette similitude; c'est de l'ineffable Trinité de la Majesté suprême; et parce que tu es trop au dessous de ce qui est divin, parce que tu as dû avouer humblement ton impuissance, tu t'es rabattu sur ce qui est humain; c'est donc sur ceci que tu dois arrêter ta pensée.

Pourquoi chercher parmi les troupeaux, dans le soleil ou les étoiles ? Lequel de ces êtres est formé à l'image et à la ressemblance de Dieu? Il y a en toi quelque chose de bien préférable (251) de plus rapproché de ton Créateur. Dieu en effet n'a-t-il point formé l'homme à son image et à ski ressemblance ? Inspecte ton âme; vois si l'image de la Trinité ne t'offrira point quelque vestige de la Trinité ? Mais quelle image es-tu ? C'est une image bien distante du modèle ; c'est une ressemblance et une image bien imparfaite, et qui n'est pas égale à Dieu comme le Fils est égal au Père, dont il est l'image. Quelle différence entre l'image reproduite dans un fils, et l'image représentée par le miroir? Tu te vois toi-même en voyant ton image dans ton fils, car ton fils a la même nature que toi; et s'il est autre par sa personne, par sa nature il est le même. Ainsi clone l'homme n'est pas l'image de Dieu comme l'est le Fils unique du Père ; il est plutôt formé à son image et à une certaine ressemblance avec lui. Examine donc si tu ne pourras découvrir en toi trois choses qui s'énoncent séparément et qui agissent toujours ensemble. Examinons ensemble, chacun de nous en soi-même; examinons en commun et en commun étudions notre commune nature, notre commune substance.

18. Ouvre les yeux, ô homme, reconnais si je dis vrai. As-tu un corps, as-tu un corps de chair? — Oui, réponds-tu. Comment, sans cela, pourrais-je occuper une place ici, me transporter d'un lieu dans un autre? Ne me faut-il pas, pour entendre ce qu'on me dit, des oreilles de chair, et des yeux de chair pour voir qui me parle?- C'est une chose sûre, tuas un corps; il ne faut pas chercher longtemps ce qui est sous nos yeux. Autre chose : Qu'est-ce qui agit par le corps ? L'oreille entend, mais elle ne te fait pas entendre; il y a au dedans quelqu'un qui entend par elle. Tu vois par l'oeil; mais regarde l’oeil lui-même. Te contenteras-tu de considérer la maison sans t'occuper de celui qui l'habite? L'oeil voit-il par lui-même ? N'y a-t-il pas en lui quelqu'un qui voit par lui? Je ne dis pas L'oeil d'un mort ne voit point, quand il est sûr que l'âme a quitté le corps; je dis que l'oeil d'un homme occupé d'autre chose ne voit pas ce qui est devant lui. C'est donc l'homme intérieur qu'il faut considérer en toi. C'est là surtout qu'il faut chercher l'idée de trois choses qui s'énoncent séparément et qui agissent ensemble.

Qu'y a-t-il dans ton âme? Il est possible qu'en scrutant j'y découvre beaucoup de choses; mais tout d'abord il s'en présente une qui est facile à saisir. Qu'y a-t-il dans ton âme? Rappelle tes idées, réveille tes souvenirs. Je ne demande pas que tu me croies sur parole; n'accepte ce que je vais dire qu'autant que tu le reconnaîtras en toi. Regarde donc.      

Mais, ce qui nous a échappé, voyons d'abord si l'homme est l'image du Fils seulement, ou du Père, ou bien s'il l'est à la fois du Père, et du Fils, et conséquemment du Saint-Esprit. Il est dit dans la Genèse : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance (1). » Ainsi le Père ne l'a point fait sans le Fils ni le Fils sans le Père. « Faisons l'homme à notre ressemblance. — Faisons ; » et non pas : je ferai, fais, qu'il fasse, mais « faisons à l'image, » non pas à ton image ou à la mienne, mais « à la nôtre. »

19. Je questionne donc et j'interroge ce qui est bien dissemblable. Ne dites pas : Comment! c'est ce qu'il compare à Dieu! Je l'ai dit et redit, je vous ai prévenus et j'ai pris mes, précautions les termes de comparaison sont à une distance infinie ; il y a entre eux la distance du ciel à la terre, de l'immuable au muable, du Créateur à la créature, du divin à l'humain. Retenez avant tout cette observation, et que personne ne m'accuse s'il y a tant d'éloignement entre les deux termes; que nul ne-me montre les dents au lieu de m'ouvrir l'oreille; tout ce que j'ai promis de faire voir c'est trois choses qui s'énoncent séparément et. qui agissent inséparablement. Quant à leur dissemblance plus ou moins considérable avec la Trinité toute puissante, il n'en est pas question pour le moment; ce que j'entreprends, c'est de montrer que dans cette créature infirme et muable il y a trois facultés qui se peuvent considérer séparément et qui agissent indivisiblement: O pensée charnelle! ô conscience opiniâtre et infidèle! pourquoi douter que cette ineffable Majesté possède ce que tu peux discerner en toi-même?

Voyons, ô homme, réponds-moi : As-tu de la mémoire ? Mais si tu n'en as point, comment as-tu retenu ce que j'ai dit? Peut-être as-tu oublié ce que tu viens d'entendre; mais cette parole : J'ai dit; mais ces deux syllabes, tu ne les retiens que par la mémoire. Comment saurais-tu qu'il y a en deux, si tu avais oublié la première quand je prononce la seconde ? Pourquoi d'ailleurs m'arrêter plus longtemps ? Pourquoi me presser, me forcer de prouver cela ? Il est clair que tu as de la mémoire.

1. Gen. I, 36.

252

Autre question : As-tu de l'entendement? Oui, réponds-tu. — De fait, si tu ne pouvais, sans la mémoire, retenir ce que j'ai dit; tu ne saurais le comprendre sans l'entendement. Tu as donc de l'entendement; cet entendement, tu l'appliques à ce que garde ta mémoire, tu comprends alors, et comprendre c'est savoir.

Troisième question : Tu as de la mémoire pour retenir ce qu'on te dit ; tu as de l'entendement pour comprendre ce que tu retiens; mais dis-moi : Est-ce volontairement que tu retiens et que tu comprends? Sans aucun doute, reprends-tu. — Donc aussi de la volonté.

Voilà les trois choses que j'avais promis de faire entendre à vos oreilles et à votre esprit. Elles sont toutes trois en toi, tu peux les compter sans pouvoir les séparer. Les voilà toutes trois mémoire, intelligence et volonté, remarque bien ; on les énonce séparément et elles agissent inséparablement.

20. Le Seigneur nous viendra en aide et déjà il y est venu : je le vois à la manière dont vous saisissez; car ces acclamations me font sentir que vous comprenez, et j'espère qu'avec sa grâce vous comprendrez également tout le reste. J'ai promis de montrer trois choses qui s'énoncent séparément et qui agissent inséparablement. J'ignorais ce qu'il y a dans ton âme; tu me l'as fait connaître en disant : la mémoire. Cette parole, ce son, ce trot a jailli de ton coeur à mes oreilles. Car avant de parler tu réfléchissais silencieusement à ce qu'on nomme- la mémoire. Tu le savais et tu ne me l'avais pas dit encore. Or afin de me le faire entendre, tu as prononcé ce mot, la mémoire. J'ai entendu, j'ai distingué les trois syllabes dont est composé ce terme, la mémoire. C'est en effet un mot de trois syllabes; ce mot a été prononcé, il a frappé mes oreilles et a révélé quelque chose à mon esprit. Le son s'est évanoui; la cause et l'effet du son demeurent.

Dis-moi cependant: lorsque tu prononces ce mot : mémoire? remarques-tu qu'il n'y est question effectivement que de la mémoire? Les deux autres facultés ont leurs noms propres; l'une s'appelle l'intelligence, l'autre la volonté et aucune j'a mémoire. Et pourtant afin de prononcer ce dernier mot, afin de produire ces trois syllabes, quel moyen as-tu employé ? Ce mot qui ne désigne que la mémoire a été formé en toi par la mémoire, qui te faisait retenir ce que tu disais; par l'intelligence, qui te faisait comprendre ce que tu retenais; enfin par la volonté, qui te portait à proférer ce que tu comprenais. Grâces au Seigneur notre Dieu! Il a donné son secours à vous et à nous. Je le dis franchement à votre charité, je tremblais en commençant à discuter et à vous expliquer ce sujet. Je craignais qu'en faisant plaisir aux esprits plus avances, je ne vinsse à ennuyer fortement les intelligences plus lentes. Mais à votre attention et à l'activité de votre intelligence; je vois que votas avez compris et que même avant moi vous preniez votre essor pour vous écrier : Grâces au Seigneur.

21. Voyez encore : je reviens sans inquiétude sur ce que vous avez compris; je ne dis rien ale nouveau, je répète seulement, pour mieux Ici graver en vous, ce que vous avez parfaitement saisi.

De ces trois facultés nous en avons nommé une, nous avons prononcé seulement le nom de la Mémoire, et ce nom qui n'appartient qu'à la mémoire, a été formé par les trois facultés réunies, On n'a pu nommer la mémoire qu'avec le concours (le la volonté, de l'intelligence et de la mémoire. On ne saurait non plus nommer l'intelligence qu'avec le concours de la mémoire, de la volonté et de l'intelligence; ni nommer la volonté qu'avec le concours de la mémoire, de l'intelligence et de la volonté.

Je crois donc avoir expliqué ce que j'ai promis d'expliquer ; j'ai vu réuni dans ma pensée ce que j'ai énoncé séparément. Il a fallu les trois facultés pour former le nom de l'une d'entre elles, et ce nom formé par les trois n'appartient qu'à une seule. Les trois ont formé le nom de la mémoire; et ce nom n'appartient qu'à la mémoire. Les trois ont formé le nom de l'intelligence; et ce nom ne désigne que l'intelligence. Les trois ont formé le nom dé la volonté; et ce nom n'appartient qu'à la volonté. Ainsi la Trinité a formé la chair du Christ; et cette chair n'est qu'au Christ. Ainsi la Trinité a formé la colombe descendue du ciel; et cette colombe ne désigne que l'Esprit-Saint. Ainsi la Trinité a fait entendre la voit d'en haut; et cette voix n'appartient qu'au Père.

22. Que nul maintenant ne me dise, que nul n'essaie de tourmenter tua faiblesse en s'écriant: De ces trois facultés que tu as montrées dans notre esprit ou plutôt clans notre âme, laquelle désigne le Père, c'est-à-dire la ressemblance du Père, laquelle désigne le Fils et laquelle le (253) Saint-Esprit? Je ne saurais le dire, je ne saurais l'expliquer. Laissons quelque chose à la méditation, laissons aussi quelque chose au silence. Rentre en toi, et te soustrais au bruit. Lis en toi-même, si toutefois tu as su te faire dans ta conscience connue un doux sanctuaire; ou tu ne produises ni bruit ni querelle, où tu tic cherches ni à disputer ni à contredire avec opiniâtreté. «Sois docile à écouter la parole, afin de la comprendre (1). » Peut-être diras-tu bientôt : « Vous ferez entendre à mon oreille la joie et l'allégresse, et mes os tressailleront dans l'humilité, (2) » et non dans l'orgueil.

23. C'est donc assez d'avoir montré ces trois facultés qui s'énoncent séparément et qui agissent inséparablement. Si tu as pu reconnaître ce phénomène dans ta personne, dans un homme, dans un homme qui marche sur la terre et qui porte un corps fragile dont le poids appesantit l'ante; crois donc que le Père, le Fils et le Saint-Esprit peuvent se montrer séparément sous des symboles visibles, sous des formes empruntées à la créature, et néanmoins agir inséparablement. C'est assez.

Je ne dis pas que la mémoire représente le Père, l'intelligence le Fils et la volonté l'Esprit

1. Eccli. V, 13. — 2. Ps. L, 10.

Saint; je ne dis pas cela, quelque sens que l'on y donne, je ne l'ose. Réservons ces mystères pour de plus grands esprits, et faibles expliquons aux faibles ce que nous pouvons. Je ne dis donc pas qu'entre ces trois facultés et la Trinité il y ait analogie, c'est-à-dire des rapports qui permettent une comparaison véritable; je ne dis pas cela non plus. Que dis-je, alors? Je dis qu'en toi j'ai découvert trois facultés qui s'énoncent séparément et qui agissent inséparablement car le nom de chacune est formé par les trois, sans toutefois convenir aux trois mais à une seule d'entre elles. Et si tu as entendu, si tu as saisi, si tu as retenu cela, crois en Dieu ce que tu ne saurais voir en lui. Tu peux connaître en toi ce que tu es; mais dans Celui qui t'a fait, comment, quoi qu'il soit, connaître ce qu'il est? Si tu le peux un jour, tu n'en es pas capable aujourd'hui; et lors-même que tu le pourras, te sera-t-il possible de connaître Dieu comme Dieu se connaît?

Que votre charité se contente de ce peu. Nous avons dit ce que nous avons pu; nous avons, à votre demande, acquitté nos promesses; ce qu'il faudrait ajouter encore pour élever plus haut votre entendement, demandez-le au Seigneur.

SERMON LIII. LES BÉATITUDES (1).

ANALYSE. — Ce discours comprend deux parties. Dans la première, saint Augustin explique d'abord brièvement en quoi consiste chacune des six premières béatitudes : il indique ensuite comment dans chacune la récompense est admirablement proportionnée au mérite; il rappelle enfin que tous les bienheureux verront Dieu, quoique la vision divine ne soit promise expressément qu'à ceux dont le coeur est pur. La seconde partie est consacrée à enseigner le moyen de parvenir à la vision de Dieu, c'est-à-dire à la pureté du coeur qui mérite de voir Dieu. Or 1° le grand moyen c'est la foi, non pas la foi sans les oeuvres, comme celle des démons, mais la foi qui agit par l'amour, et conséquemment la foi accompagnée d'espérance et de charité. 2° Cette foi doit avoir soin de ne pas se faire de Dieu des idées indignes et matérielles. 3° En s'attachant à comprendre qu'elles sont la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur représentées par la croix du Sauveur, c'est-à-dire en pratiquant le bien avec persévérance, avec des intentions toutes célestes et avec la grâce de Dieu, la foi sera, sûrement admise au bonheur de contempler Dieu.

1. La solennité de nette vierge sainte qui a rendu témoignage au Christ et qui a mérité que le Christ lui rendit témoignage, qui a été immolée en public et couronnée en secret, est pour nous un avertissement. Elle nous dit d'entretenir votre charité de ce discours évangélique où le Sauveur vient de nous faire connaître les voies diverses qui conduisent à la vie bienheureuse. Il n'est personne qui n'aspire à cette vie; on ne peut trouver personne quine veuille être heureux, Ah! si seulement on désirait mériter la récompense avec autant d'ardeur qu'on .soupire après la récompense elle-même ! Qui ne prend son essor quand on lui dit : Tu seras bienheureux ? Il devrait donc entendre avec plaisir aussi à quelle condition il le sera. Doit-on refuser la combat lorsqu'on cherche la victoire? La vue de

1. Matt. V, 3-8

254

la récompense ne devrait-elle pas enflammer le coeur pour le travail qui l'obtient? A plus tard ce que nous demandons; mais c'est maintenant qu'il nous est commandé de mériter ce que nous obtiendrons plus tard.

Commence à rappeler les divines paroles, les commandements et les récompenses évangéliques. — « Bienheureux les pauvres de gré, par« ce qu'à eux appartient le royaume des cieux. — Tu posséderas plus tard ce royaume des cieux; sois maintenant pauvre de gré. Veux-tu réellement posséder plus tard ce magnifique royaume? Vois quel esprit t'anime et sois pauvre de gré. Mais qu'est-ce qu'être pauvre de gré? Demandes-tu peut-être. Aucun orgueilleux n'est pauvre de gré; le pauvre de gré est donc l'homme humble. Le royaume des cieux est haut placé; mais « qui conque s'humilie s'élèvera » jusques là (1).

2. Considère ce qui suit : « Bienheureux ceux qui sont doux, car ils auront la terre pour héritage. » Tu veux posséder la terre? Prends garde d'être possédé par elle. Tu la posséderas si tu es doux; tu en seras possédé si tu ne l'es pas. Mais en entendant qu'on t'offre comme récompense la possession de la terre, n'ouvre pas des mains avares pour t'en emparer dès aujourd'hui, aux dépens même de ton voisin ; ne sois pas le jouet de l'erreur. Posséder la terre, c'est s'attacher intimement à Celui qui a fait le ciel et la terre. La douceur en effet consiste à ne pas résister à son Dieu, à l'aimer et non pas soi dans le bien que l'on fait; et dans le mal que l'on souffre justement, à ne pas lui en vouloir mais à s'en vouloir à soi-même. Il n'y a pas un léger mérite de lui plaire en se déplaisant et de se déplaire en lui plaisant.

3. Troisième béatitude : « Bienheureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés. » Les pleurs désignent le travail, et la consolation, la récompense. Quelles sont, hélas ! les consolations de ceux qui pleurent d'une manière charnelle ? Aussi importunes que redoutables ; car en essuyant leurs larmes, ils craignent toujours d'en verser de nouvelles. Un père, par exemple, se désole d'avoir perdu son fils, la naissance d'un autre le réjouit; celui-ci remplace celui qui n'est plus, mais il est pour lui un sujet de crainte comme le premier a été un sujet de tristesse, et il ne trouve dans aucun d'eux consolation véritable. La vraie consolation sera de recevoir ce qu'on ne pourra perdre, et on mérite d'en jouir plus tard, lorsque maintenant on gémit d'être en exil.

1. Luc, XIV, II.

4. Quatrième devoir et quatrième récompense: « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. » Tu veux être rassasié? Comment le seras-tu? Si tu aspires au rassasiement du corps, une fois les aliments digérés, tu ressentiras de nouveau le tourment de la faim; car il est dit : « Quiconque boira de cette eau, aura soif encore (1). » Quand un topique étendu sur une plaie parvient à la guérir, toute douleur disparaît, mais la nourriture ne chasse la faim et ne restaure que pour un moment; car la faim succède au rassasiement; et en vain applique-t-on chaque jour le remède de la nourriture, il ne cicatrise point la faiblesse. Ayons donc faim et soif de la justice; c'est le moyen d'en être un jour rassasiés, car notre rassasiement viendra de ce qui maintenant provoque en nous et la faim et la soif. Que notre âme en ait faim et soif; pour elle aussi il y a une nourriture et il y a un breuvage. « Je suis, dit le Seigneur, le pain descendu du ciel (2). » Voilà le pain destiné à apaiser ta faim. Désire aussi le breuvage qui étanchera ta soif : « En vous, » Seigneur, « est, là source de vie (3). »

5. Autre maxime : « Bienheureux les miséricordieux, car Dieu leur fera miséricorde. » Fais-la et on la fera; fais-la envers un autre et on la fera envers toi. Tu es à la fois riche et pauvre, riche des biens temporels, pauvre des biens éternels. Tu entends un homme mendier.

tu mendies toi-même auprès de Dieu. On te demande, et tu demandes. Ce que tu feras envers ton solliciteur, Dieu le fera envers le sien. Plein d'un côté et vide de l'autre, remplis de ta plénitude le vide des pauvres, et le tien sera rempli de la plénitude de Dieu.

6. Nous lisons encore : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu. » Telle est la fin de notre amour; mais c'est une fin qui nous perfectionne et non une fin qui nous détruit. On finit un repas et on finit un vêtement; un repas, quand on a consumé la nourriture; un vêtement, quand on achève de le coudre. Ici et là on achève; ici de consumer, et là de perfectionner. Quels que soient maintenant nos actes et nos vertus, nos efforts et les louables et innocentes aspirations de notre coeur, une fois que nous verrons Dieu nous serons entièrement ; satisfaits. Que pourrait chercher encore celui qui possède Dieu, et de quoi se contenterait celui à qui Dieu ne suffit pas ? Ce, que nous voulons,

1. Jean, IV, 13. — 2 Ib. VI, 41. — 3. Ps. XXXV, 10.

ce que nous cherchons ce que nous ambitionnons, c'est de voir Dieu. Et qui n'aurait ce désir?

Mais considère ces paroles : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. » Donc, afin de le voir, prépare ton coeur. Pour me servir d'une comparaison toute matérielle, à quoi bon désirer voir le soleil à son lever, si les yeux sont fermés par la maladie? Qu'on les guérisse et ils seront heureux de voir la lumière; s'ils restent malades, elle fera leur tourment. De même tu ne pourras voir sans la pureté du coeur, ce que ne sauraient contempler que les coeurs purs. Tu seras repoussé, éloigné, tu ne pourras jouir. « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu. »

Combien de fois déjà la Sauveur a-t-il répété ce mot Bienheureux? Quelles causes a-t-il assignées à la béatitude ? Quelles oeuvres et quels salaires, quels mérites et quelles récompenses a-t-il énumérés? Jamais jusqu'alors il n'avait dit : « Ils verront Dieu. — Bienheureux les pauvres de gré, car le royaume des cieux est à eux. Bienheureux ceux qui sont doux, car ils auront la terre en héritage. Bienheureux ceux qui pleurent; ils seront consolés. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice; « ils seront rassasiés. Bienheureux les miséricordieux; ils obtiendront miséricorde. » Il n'a pas encore été dit : « Ils verront Dieu. » Nous arrivons aux coeurs purs; c'est à eux qu'est promise la vue de Dieu, et ce n'est pas sans motif, car ils ont des yeux pour voir Dieu. C'est de ces yeux que parle l'Apôtre quand il dit: « Les yeux « éclairés de votre cœur.» Maintenant donc ces yeux, parce qu'ils sont faibles, sont éclairés par la foi; devenus plus tard vigoureux, ils seront éclairés par la réalité même. « Tant que nous sommes dans ce corps, nous voyageons loin du Seigneur; car nous marchons dans la foi et non dans la claire vue (2). » Et tant que nous marchons ainsi dans la foi, que dit de nous l'Ecriture? Que « maintenant nous voyons à travers un miroir, en énigme, et qu'alors ce sera face à face (3). »

7. Loin d'ici la pensée de toute face corporelle. Si dans le désir enflammé de voir Dieu tu prépares ton visage à jouir de cette vue; tu désireras voir aussi la face divine. Si au contraire vous avez de Lui des idées au moins spirituelles, si vous croyez que Dieu n'est pas un corps, ainsi que

1. Eph. I,18, — 2. II Cor, V, 6, 7. — 3. I Cor. XIII, 12.

nous l'avons enseigné longuement hier, si toutefois nous l'avons enseigné; si dans vos coeurs,

comme dans les temples de Dieu, nous avons brisé tout simulacre de forme humaine, si vous vous souvenez exactement, si vous êtes bien pénétrés de ce passage où l'Apôtre réprouve ceux qui « se disant sages sont devenus insensés, et ont changé la gloire du Dieu incorruptible

contre un image représentant un homme corruptible (1) ; » si vous détestez cet égarement, si vous l'évitez, si vous purifiez le temple de votre Créateur, si vous voulez qu'il vienne en vous et y établisse sa demeure : « Ayez du Seigneur des sentiments dignes de lui et cherchez-le dans la simplicité du coeur (2); » voyez à qui vous vous adressez, si toutefois vous parlez sincèrement, quand vous vous écriez : « Mon cœur vous a dit: Je chercherai votre face. » Que ton cœur dise donc aussi : « Je chercherai votre visage, Seigneur, » car le chercher avec le coeur, c'est le chercher comme il convient.

On dit le visage de Dieu, le bras de Dieu, la main de Dieu, ses pieds, son trône et l'escabeau de ses pieds; lisais ne te figure, pas des membres humains; brise ces idoles de mensonge, si tu veux être le temple de la vérité. La main de Dieu désigne sa puissance; sa face, sa connaissance ; ses pieds, sa présence; et si tu le veux, tu peux devenir son trône. Nieras-tu que le Christ soit Dieu? Non, réponds-tu. Tu admets aussi que le Christ est la vertu et la sagesse de Dieu? — Je l'admets aussi. — Ecoute : « L'âme du juste est le trône de la sagesse (3). » Or où Dieu a-t-il son trône, sinon où il habite ; et où habite-t-il, si ce n'est dans son temple ? Mais « le temple de Dieu est saint, et vous êtes ce temple (4). » Songe donc de quelle manière tu dois considérer le Seigneur. « Dieu est esprit et il faut l'adorer en esprit et en vérité (5). » Qu'aujourd'hui donc, si tu le promets, l'arche d'alliance entre dans ton coeur, et que Dagon tombe à la renverse (6). Ainsi prête l'oreille, apprends à désirer Dieu, apprends à désirer ce qui te rend capable de le voir. « Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu. » Pourquoi penser aux yeux du corps? S'ils servaient à voir Dieu, Dieu occuperait quelque espace. Mais quel espace occupe Celui qui est tout entier partout ? Purifie ce qui doit le voir.

8. Ecoute encore et comprends, si toutefois je puis avec son secours expliquer ma pensée;

1. Rom. I, 22-23. — 2. Sag. I, 1. — 3. Ibid. I, 2. —  4. I Cor. III, 17. — 5. Jean, IV, 24. — 6. Rois, V, 3.

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qu'il nous aide à entendre ces devoirs et ces récompenses, à saisir comment les uns répondent aux autres. Quelle est en effet la récompense qui ne convienne, qui ne soit proportionnée au mérite? Les humbles semblent exclus du royaume, et il est dit : « Bienheureux les pauvres de gré, le royaume des cieux est à eux. » On exproprie facilement ceux qui sont doux; et il est dit : « Bienheureux ceux qui sont doux, car ils auront la terre en héritage. » Le reste est clair, évident, il se révèle de lui-même et il faut, non pas l'expliquer, mais le rappeler. «Bienheureux

ceux qui pleurent. » Qui ne désire la consolation quand il pleure? « Ils seront consolés. — Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice. » Qui ne désire être rassasié quand il a faim et soif ? Aussi « seront-ils rassasiés. — « Bienheureux les miséricordieux. » Qui fait miséricorde, sinon celui qui même en l'exerçant demande que Dieu le paie de retour et fasse pour lui ce que lui-même fait pour le pauvre? «Bienheureux» donc « les miséricordieux, car Dieu leur fera miséricorde. » Voyez continent tout se correspond, comment la nature de la récompense est appropriée à la nature du précepte. Il est prescrit d'être pauvre de gré; la récompense est de posséder le royaume des cieux. Il est prescrit d'être doux; la récompense est de posséder la terre. Il est prescrit de pleurer; la récompense est d'être consolé. Il est:prescrit d'avoir faim et soif de la justice ; la récompense est d'en être rassasié. Il est prescrit d'être miséricordieux ; la récompense est d'obtenir miséricorde. De même il est prescrit d'avoir le coeur pur; et la récompense est de voir Dieu.

9. Garde-toi donc de raisonner sur ces préceptes et sur ces récompenses de la manière suivante. Quand on le dit : « Bienheureux les coeurs purs, car ils verront Dieu, » ne t'imagine point que la vue de Dieu ne sera octroyée ni aux pauvres de gré, ni à ceux qui sont doux, ni à ceux qui pleurent, ni à ceux qui ont faim et soif de la justice, ni à ceux qui sont miséricordieux. Ne te figure point qu'il n'y aura pour  le voir que les coeurs purs et que les autres en seront privés. En effet, ceux qui ont le coeur pur ont aussi tous les autres mérites; mais s'ils voient Dieu, ce n'est ni pour être pauvres de gré, ni pour être doux, ni pour pleurer, ni pour avoir faim et soif de la justice, ni pour être miséricordieux; c'est pour avoir le coeur pur. C’est comme, si l'on rapprochait des membres du corps les actions auxquelles ils sont propres, comme si l'on disait, par exemple : Heureux ceux qui ont des pieds, car ils marcheront; heureux ceux qui ont des mains, car ils travailleront; heureux ceux qui ont de la voix, car ils crieront; Heureux ceux qui ont une bouche et une langue, car ils parleront; heureux ceux qui ont des yeux, car ils verront. En nous donnant en quelque sorte des membres spirituels, le Sauveur a indiqué à quoi chacun est propre. L'humilité est propre a posséder le royaume des cieux; la douceur, à posséder la terre; les larmes, à recevoir la consolation; la faim et la soif de la justice, à être rassasiés; la miséricorde, à obtenir miséricorde; le coeur pur enfin, à voir Dieu.

10. Si donc nous aspirons à voir Dieu, comment purifier cet oeil intérieur ? Qui ne s'appliquerait, qui ne chercherait à purifier son cœur pour voir Celui qu'il aime de toute son âme? Une autorité divine nous dit par quel moyen : « C'est par la foi, déclare-t-elle, qu'il purifie leurs coeurs (1). » La foi en Dieu purifie donc le coeur, et le coeur purifié voit Dieu.

Il est vrai, des malheureux qui se trompent eux-mêmes se font de la foi une étrange idée: ils se figurent qu'il suffit de croire; car il en est qui tout en vivant mal se promettent, parce qu'ils croient, d'arriver à la vision de Dieu et au royaume des cieux. Mais l'Apôtre saint Jacques s'enflamme contre eux dans son Epître, et rempli d'une charité toute céleste : « Tu crois qu'il y a un Dieu, » leur dit-il avec une sainte indignation. Tu t'applaudis de ta foi; tu considères qu'un grand nombre d'impies croient à la pluralité des dieux et tu es heureux de croire qu'il n'y en a qu'un. « C'est bien. Mais les démons croient aussi, et ils tremblent (2). » Ces démons verront-ils Dieu ? Les coeurs purs le verront. Mais qui oserait appeler des coeurs purs ces esprits immondes? « Ils croient » néanmoins, « et ils tremblent.»

11. Il faut mettre de la différence entre notre foi et la foi des démons. La nôtre purifie le cœur, la leur les rend coupables, car ils font le mal et c'est pourquoi ils disent au Seigneur : « Qu'y a-t-il entre vous et nous? » Tu crois peut-être, en les entendant parler ainsi, qu'ils ne le connaissaient pas? » Nous savons, disent-ils, qui « vous êtes; vous êtes le Fils de Dieu (3). » Pierre est comblé d'éloges, quand il lui donne ce titre; le démon le donne aussi, et il est condamné. D'où

1. Act. XV, 9. — 2. Jacq. II, 19. — 3. Luc, IV, 34.

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vient cette différence ? Ne vient-elle pas de ce que les paroles étant les mêmes les dispositions du cœur Font loin de se ressembler ? Que notre foi diffère donc de la leur, ne nous contentons pas de croire. Leur foi ne saurait purifier le coeur ; et « c'est par la foi, est-il dit, que Dieu a purifié leurs cœurs. »

Or quelle est cette foi, sinon celle que définit l'Apôtre Paul quand il dit : « La foi qui agit par l’amour (1) ? » Cette foi distingue des démons, elle distingue des hommes perclus de crimes et de mœurs. « La foi. » Quelle foi? « La foi qui agit par l'amour. » Elle espère donc ce que, Dieu promet. Rien de plus exact, rien de mieux que celle définition. Aussi y voit-on trois choses essentielles. En effet, quand on a « la foi qui agit par l’amour, » on espère nécessairement aux promesses divines et la foi est accompagnée par l’espérance. Comment nous passer de l’espérance. Comment nous passer de  l’espérance tant que nous croyons ce que nous ne voyons point encore? Sans voir et sans espérer, ne viendrions-nous pas à défaillir? Nous nous affligeons de ne pas voir, mais nous nous consolons dans l'espérance de voir un jour. Ainsi nous avons l'espérance et cette espérance accompagne la foi. Nous avons aussi la charité; c'est elle gui nous porte à désirer, à faire effort pour atteindre à quoi nous aspirons, à avoir faim et soif. Ainsi ajoutons cette vertu aux deux autres et nous avons la foi, l'espérance et la charité. Comment d'ailleurs n'aurions-nous pas la charité avec la foi telle que la définit l'Apôtre, puisqu'elle n'est autre chose que l'amour dont il parle quand il dit : « La foi qui agit par l'amour ? » Supprime la foi, tu ne crois plus rien; supprime la charité, tu n'agis plus. Car à la foi il appartient de croire, et à la charité, d'agir. Crois sans aimer, tu ne te portes à  aucune bonne oeuvre, et si tu t'y portes, c'est en esclave et non en fils, c'est par crainte de la peine et non par amour de la justice. La foi qui purifie le cœur est donc bien celle qui agit par la charité.

12. Alois cette foi, que fait-elle? Que fait-elle avec de si imposants témoignages de l'Ecriture, avec de si nombreux enseignements, des exhortations si variées et si puissantes? Elle nous met en état de voir, maintenant à travers un miroir, en énigme, et plus tard face à face. Cette fois encore ne songe pas à ta face extérieure, mais à la face de ton coeur. Force ton cœur à s'appliquer aux choses divines, contrains-le, presse-le. Rejette

1. Galat. V, 6.

toute image corporelle. Tu ne saurais dire en la voyant : Dieu est cela , dis au moins : Il n'est pas cela. Quand pourras-tu dire de Dieu : C'est cela? Pas même quand tu le verras, car Celui que tu verras est ineffable. L'Apôtre publie qu'il a été ravi au troisième ciel et qu'il y a entendu des paroles ineffables. Si des paroles sont ineffables, que penser de Celui de qui elles viennent?

Tu penses donc à Dieu, et à ton esprit se présente sous forme humaine, une merveilleuse et immense étende. La voilà devant ta pensée ; c'est quelque chose de grand, de vaste, une immense étendue enfin. Mais, ou bien elle est limitée, et limitée elle n'est point Dieu; ou bien elle n'est pas limitée, et alors où en est la face? Tu te représentes cette stature immense, mais pour lui donner des membres il faut lui assigner des bornes; comment sans cela distinguer ces membres? Que fais-tu donc, pensée folle et charnelle ? Tu construis une masse énorme, tu lui donnes d'autant plus d'étendue que tu crois par là honorer Dieu davantage. Mais tout autre ne peut-il y ajouter une coudée et la rendre plus grande encore?

13. J'ai lu néanmoins, dis-tu. — Qu'as-tu lu? Tu n'y as rien compris. Dis cependant, qu'as-tu lu? Ne repoussons pas cet enfant qui joue avec les imaginations de son coeur. Qu'as-tu donc lu? — « Le ciel est mon trône et la terre l'escabeau de mes pieds (1). » C'est vrai; moi aussi j'ai lu cela. T'estimes-tu plus que moi parce qu'en lisant tu as cru ? Mais je crois aussi ce que tu viens de rappeler. Croyons donc ensemble. Et puis? Cherchons ensemble. Retiens bien ce que tu as lu et ce que tu crois. « Le ciel est mon trône, c'est-à-dire mon siège, car tel est le sens de ce mot dérivé du grec; « et la terre, l'escabeau de mes pieds. » Or n'as-tu pas lu aussi : « Qui a mesuré le ciel avec la paume de sa main (2)? » Tu l'as lu sans doute et tu confesses également que tu le crois. Ainsi nous avons lu tous deux et tous deux nous croyons ces passages. Réfléchis maintenant et enseigne-moi ; sois mon maître, je me fais ton élève. Enseigne-moi, je t'en prie. Est-il un homme qui siège sur la paume de sa main?

14. Tu viens de donner à Dieu des traits et dm, membres copiés sur le corps humain, et, peut-être l'imaginais-tu que c'est notre corps qui est fait à l'image de Dieu. Provisoirement j'accepte ton idée; mais pour l'examiner, pour la discuter,

1. Isaïe, LXVI, 6. — 2. Ibid. XL, 12.

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pour la sonder, et pour la réfuter en l'étudiant. Consens à m'entendre, puisque j'ai prêté l'oreille à ce qu'il t'a plu de me dire.

Dieu siège au ciel et en même temps il mesure le ciel avec la paume de sa main. Ainsi le ciel est à la fois large et étroit ; large puisque Dieu y est assis, étroit puisqu'il le mesure comme-il vient d'être dit ? Ou bien ne faut-il à Dieu pour s'asseoir que l’espace occupé par la paume de sa main ? S'il en est ainsi, il ne nous a point faits à son image, car nous avons la paume de la main bien plus étroite que l'espace occupé quand nous sommes assis ; et si en Dieu la paume de la main est aussi étendue que la place occupée par lui sur son siège, il nous a donné des membres bien différents des siens ; il n'y a point là de ressemblance. Qu'un cœur chrétien rougisse de se faire une telle idole.

Prends donc ici le ciel pour tous les saints ; car la terre s'entend aussi de tous ceux qui l'habitent : « Que toute la terre vous adore (1). » Or si en pensant aux habitants de la terre nous pouvons dire : « Que toute la terre vous adore ; » pourquoi ne pourrions-nous dire également, en pensant aux habitants du ciel: Que tout le ciel vous porte? Tout en habitant sur la terre, tout en foulant la terre aux pieds, les saints eux-mêmes ont le cœur fixé au ciel. Ce n'est pas en vain qu'on les invite à y tenir leur cœur élevé, ni en vain qu'ils affirment être fidèles à ce conseil; ce n'est pas en vain non plus que le chef de l'homme est élevé ; aussi est-il dit dans ce sens mystérieux

« Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d'en haut, où le Christ siège à la droite de Dieu; goûtez les choses d'en haut et non les choses de la terre (2). » Considérés comme vivant au ciel, les saints portent Dieu, ils sont même le ciel puisqu'ils sont les trônes de Dieu; et considérés comme annonçant sa parole, ces « cieux racontent la gloire de Dieu (3). »

15. Reviens donc avec moi aux yeux du coeur et sache les préparer. C'est à l'homme intérieur que Dieu parle ; car il y a en nous un homme intérieur dont les oreilles, les yeux et les autres organes visibles ne sont que la demeure ou l'instrument. C'est aussi dans cet homme intérieur que le Christ habite provisoirement par la foie et qu'il fera sentir la présence de sa divinité, lorsque nous connaîtrons en quoi consistent la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur; lorsque nous connaîtrons aussi la charité du

1. Ps. LXV, 4. — 2. Coloss. III, 1, 2. — 3. Ps. XVIII, 2.

Christ, bien supérieure à toute science, pour être remplis de toute la plénitude de Dieu (1). Ainsi donc si tu aimes à comprendre dans ce sens, applique-toi à saisir ce que l'on entend par largeur et longueur, hauteur et profondeur. Mais ne laisse point courir ton imagination à travers les espaces de l'univers, à travers l'étendue finie de ce monde immense. Saisis dans toi-même ce que je vais dire.

La largeur consiste dans les bonnes oeuvres ; la longueur, dans la constance et la persévérance à les faire ; la hauteur est l'attente des récompenses célestes, c'est dans ce sens qu'on t'invite à élever ton coeur. Fais donc le bien et persévère à le faire dans l'espoir des dons de Dieu. Regarde comme rien les biens de la terre ; autrement, lorsqu'elle sera ébranlée sous les coups de l'éternelle Sagesse, tu serais exposé à dire qu'en vain tu as servi Dieu, fait le bien et persévère dans la pratique des bonnes oeuvres. Il y a donc en toi largeur, quand tu les pratiques, longueur, si tu y persévères ; mais tu manques de hauteur en convoitant les récompenses terrestres. Et la profondeur ? C'est la grâce de Dieu considérée dans le secret de sa volonté sainte. « Qui a connu la pensée du Seigneur ? qui lui a servi de conseiller (2) ? — Vos jugements sont comme un profond abîme (3). »

16. La vraie vie consiste donc à faire le bien et à y persévérer, à attendre les biens du ciel, à recevoir la grâce que Dieu donne secrètement, non pas à l'aventure mais avec sagesse, et à ne pas critiquer la manière différente dont il traite les hommes; car en lui il n'y a point d'injustice (4). Veux-tu rapprocher ce genre de vie de la croix de ton Seigneur ? Il dépendait de lui de mourir, ou de ne pas mourir, et ce n'est pas sans raison qu'il a choisi ce genre de mort. S'il pouvait mourir ou se préserver de la mort, ne pouvait-il pas aussi mourir d'une manière ou de l'autre? Non, ce n'est pas sans motif qu'il a préféré expirer sur la croix pour t'y crucifier à ce monde.

Sur la croix en effet la largeur est le bois transversal où sont attachées les mains; ce qui représente les bonnes oeuvres. La longueur est la partie qui part du bois transversal et s'étend jusques à terre. Là est appliqué et se tient comme debout le corps du crucifié; attitude qui désigne la persévérance. La hauteur est la partie qui s'élève au dessus des bras de la croix, et qui figure l'attente des biens célestes. Et la profondeur? N'est-

1. Ephés. III, 17-19. — 2. Rom. XI, 34. — 3. Ps. XXXV, 7. — 4. II Paralip. XIX, 7 ; Rom. IX, 14.

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ce, point le bas, fixé dans la terre? Ainsi est cachée et comme dérobée à la vue, la grâce divine. On ne la voit pas, mais c'est d'elle que part tout ce que l'on voit.

Maintenant donc, si tu fais entrer tout ceci non-seulement dans ton intelligence mais encore dans ta conduite, « et l'intelligence en est donnée à ceux qui s'y conforment (1); » travaille alors, si tu en es capable, à connaître cette charité du Christ, qui surpasse toute science; et lorsque tu la connaîtras, tu seras rempli de toute la plénitude de Dieu; et ce sera face à face. Oui tu seras rempli de toute la plénitude de Dieu, car Dieu

1. Ps. CX, 10.

même te remplira sans que tu le remplisses. Cherche donc maintenant, s'il est possible, quelque face corporelle? Loin d'ici les vains fantômes. Enfant, jette ces jouets et occupe-toi de choses sérieuses. Nous aussi nous sommes souvent des enfants, et lorsque nous l'étions davantage encore, nos aînés ont su nous supporter. « Recherchez avec tous la paix et la sainteté, sans laquelle personne ne verra Dieu (1). » Elle aussi purifie le coeur, parce qu'elle implique la foi qui agit par la charité. Ainsi donc « Bienheureux les coeurs purs, car ils verront Dieu. »

2. Hébr. XII, 14.

SERMON LIV. PURETÉ D'INTENTION (1).

ANALYSE. — Ce petit discours est simplement la conciliation de ces deux passages de l'Évangile : « Que votre lumière brille devant les hommes, » et : « Gardez-vous de faire votre justice devant les hommes, (2). » Ce que Jésus-Christ commande, c'est d'édifier le prochain parles bonnes couvres; ce qu'il défend, c'est de chercher la gloire en faisant le bien. Saint Augustin montre par l'examen du texte même que tel est le sens de ces deux passages.

1. Plusieurs s'étonnent, mes amis, qu'après avoir dit dans le grand discours de l'Evangile « Que votre lumière brille devant les hommes, de « façon qu'ils voient vos bonnes oeuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux ; » Jésus-Christ Notre-Seigneur ait dit en ensuite: « Gardez-vous de faire votre justice devant les hommes pour en être considérés. » Ici se trouble un esprit peu ouvert et désireux d'obéir aux préceptes divins ; il flotte en sens divers et opposés. N'est-il pas aussi impossible d'obéir à un seul maître, donnant des ordres contraires, que de servir deux maîtres, comme le déclare le Sauveur dans ce même discours (3)? Que fera ici l'âme incertaine, partagée entre ce qu'elle croit l'impossibilité d'obéir et la crainte de n'obéir pas ? Si elle fait ses oeuvres au grand jour, si elle les fait voir aux hommes pour accomplir ce commandement : « Que votre lumière brille devant les hommes, de façon qu'ils voient vos bonnes oeuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux ; » elle se croit coupable d'avoir violé le précepte suivant: « Gardez-vous de faire votre justice devant les hommes pour en être

1. Matt. V, 16; VI, 1. — 2. Ibid. — 3. Ibid. VI, 24.

 considérés.» Si d'autre part, pour échapper à cette faute elle cache ses vertus, elle croit ne pas obéir à cet ordre: « Que votre lumière brille devant les hommes, de façon qu'ils voient vos bonnes oeuvres. »

2. Celui.néanmoins qui comprend le sens de ces deux préceptes, les accomplit tous deux ; il sert ainsi le Seigneur de l'univers, lequel ne condamnerait point le serviteur paresseux, s'il commandait l'impossible. Ecoutez Paul, écoutez ce serviteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat et séparé pour l'Evangile de Dieu, il accomplit et enseigne l'un et l'autre commandement.

Voyez d'abord comment sa lumière brille devant les hommes, comment il montre à ceux-ci ses bonnes oeuvres. « Nous nous recommandons nous-mêmes, dit-il, à toute conscience d'homme, devant Dieu (1). » Il dit encore. « Nous tâchons de faire le bien, non-seulement devant Dieu mais aussi devant les hommes (2). » Et ailleurs : « Plaisez à tous en toutes choses, comme en toutes choses je plais à tous (3). » Voyez d'un autre côté comment il se garde de pratiquer sa justice devant les hommes, pour en

1. II Cor. IV, 2. — 2. Ibid. VIII, 21. — 3. I Cor. X, 33.

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être considéré. « Que chacun, dit-il, éprouve ses oeuvres ; et alors il trouvera sa gloire en lui-même et non dans autrui (1). » Il dit encore: « Car voici en quoi consiste notre gloire, dans le témoignage de notre conscience (2). » Il ajoute ailleurs ces paroles on ne saurait plus claires : « Si je plaisais ainsi aux hommes, je ne serais pas le serviteur du Christ (3). »

Ceux néanmoins qui trouvent contradictoires les paroles du Seigneur même, ne vont-ils pas s'étonner encore plus du langage de l'Apôtre et lui demander: Comment dites-vous : « Plaisez à tous en toutes choses, comme en toutes choses « je plais à tous ; » et d'autre part : « Si je plaisais ainsi aux hommes, je ne serais point le serviteur du Christ ? » Daigne nous assister le Seigneur lui-même. C'est lui qui parlait dans son serviteur, dans son Apôtre : qu'il nous fasse connaître sa volonté et nous accorde la grâce de lui obéir.

3. Les paroles mêmes de l'Evangile portent en soi leur explication ; si nous avons faim, elles ne nous ferment pas la bouche, car en cherchant nous y trouverons la nourriture de notre âme. Il faut donc examiner où se porte l'intention, ce qu'a en vue le coeur de l'homme. Si celui qui veut faire éclater ses bonnes oeuvres aux yeux des autres, fait dépendre d'eux sa gloire et ses avantages, s'il les cherche dans leur estime, il n'accomplit aucun des préceptes du Seigneur sur cette matière; car il veut pratique sa justice devant les hommes afin d'en être considéré, et il ne fait pas briller devant eux sa lumière dans le dessein qu'en remarquant ses bonnes oeuvres ils glorifient leur Père céleste. C'est soi-même que l'on veut glorifier alors.et non pas Dieu; on cherche ses intérêts propres, ce n'est pas à la volonté du Seigneur que l'on s'attache: Tels étaient ceux dont l'Apôtre dit : « Ils cherchent, tous, leurs propres avantages et non ceux de Jésus-Christ (4). »

Aussi le Sauveur ne terminé pas sa phrase à ces mots : « Que votre lumière brille devant les hommes, de façon qu'il voient vos bonnes oeuvres; » il ajoute immédiatement pour quel motif on doit agir ainsi: « Et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. » Ainsi en faisant le bien devant les hommes, on doit garder pour sa conscience l'intention de bien faire et rapporter à la gloire de Dieu, à l'utilité du prochain, l'intention d'être connu. Il est bon en

1. Galat. VI, 4. — 2. II Cor. I, 12. — 3. Galat. I, 10. — 4. Philip. II, 21.

effet que le prochain aime Dieu comme l'auteur de nos vertus, et qu'ainsi il ne désespère pas de les obtenir de lui s'il les désire. Pour la même raison le précepte suivant : « Gardez-vous de faire votre justice devant les hommes, » ne se termine qu'à ces mots : « pour en être considérés. » Le Sauveur n'ajoute pas ici: « pour qu'ils glorifient votre Père qui est dans les  cieux ; » il dit au contraire: « Autrement vous serez sans récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux. » Il montre ainsi que le défaut interdit par lui à ses fidèles, consiste à chercher sa récompense dans l'approbation des hommes, à mettre là son bonheur, à y nourrir sa vanité, à y trouver en même temps la ruine et l'orgueil, l'enflure et la consomption. Pourquoi ne s'est-il point contenté de dire: «Gardez-vous de faire votre justice devant les hommes? » Pourquoi a-t-il ajouté : « Afin d'en être considérés ? » N'est-ce point parce qu'il est des âmes qui en accomplissant leur justice devant les hommes ne cherchent pas à s'en faire voir, mais à faire voir leurs bonnes oeuvres et à faire bénir le Père céleste, qui daigne accorder ses grâces à des impies justifiés ?

4. Ces âmes ne s'attribuent pas la justice qu'elles pratiquent, elles la rapportent à Celui dont la foi est leur principe de vie. Aussi l'Apôtre dit-il : « Afin de gagner le Christ et d'être trouvé en lui, possédant non pas ma propre justice qui vient de la loi, mais celle qui vient par la foi, dans le Christ, celle qui vient de Dieu, la justice par la foi (1). » Et ailleurs : « Afin qu'en lui nous devenions la justice de Dieu (2). » C'est ce qui le porte à reprocher aux Juifs « d'ignorer la justice de Dieu, de vouloir établir la leur, et « de n'être pas soumis à la divine justice (3). » Chercher donc à faire voir aux hommes ses bonnes oeuvres, afin de les porter à bénir Celui à qui on les doit, afin de les excitera imiter avec une foi pieuse les vertus dont ils sont témoins, c'est réellement faire briller sa lumière devant eux ; car c'est faire rayonner le feu de la charité, et non pas faire monter la fumée de l'orgueil, C'est aussi éviter de faire sa justice devant les hommes pour en être considéré ; car on ne s'attribue point cette ,justice, et on ne l'accomplit point pour être remarqué, mais pour élever l'esprit vers Celui que fait bénir l'homme justifié, pour porter Dieu à produire dans celui qui le loue

1. Philip. III. 8, 9. — 2. II Cor. V, 21, — 3. Rom, X, 3.

261

ce qui fait le sujet de ses louanges, c'est-à-dire se rendre lui-même digne d'éloges. Remarquez aussi qu'après ces mots : « Plaisez à tous en toutes choses, comme en toutes choses je plais à tous, » l'Apôtre ne s'arrête pas. C'eût été indiquer en quelque sorte qu'il n'avait d'autre intention que de plaire aux hommes, et Il lui eût été impossible dédire sans mensonge « Si je plaisais ainsi aux hommes, je ne serais point le serviteur du Christ. » Il fait donc connaître aussitôt pourquoi il plaît aux hommes. « Ne cherchant pas, dit-il, ce qui m'est avantageux, mais ce qui l'est au grand nombre pour leur salut (1). » Ainsi donc il ne plaisait pas aux homme, pour son propre avantage, t'eût été n'être pas serviteur du Christ; et il leur plaisait pour leur salut, afin d'être ainsi pour le Christ un dispensateur fidèle. Sa conscience lui suffisait devant Dieu; et devant les hommes éclatait en lui ce que les hommes devaient imiter.

1. I Cor. X, 33.

SERMON LV. SE DOMPTER SOI-MÊME (1).

ANALYSE. — Pour échapper à la damnation; il est nécessaire de dompter sa langue. Nul de nous cependant ne saurait la dompter. Donc il faut recourir à bleu, qui le peint sans aucun doute. Mais il faut nous abandonner à lui avec confiance, car il né veut nous dompter que pour nous rendre heureux.

1. Le passage que nous venons d'entendre lire dans le saint Evangile, a dû nous glacer de frayeur si nous avons la foi ; il faudrait ne pas l'avoir pour ne pas trembler. Ceux qui ne tremblent pas veulent jouir d'une fausse sécurité; ils ne savent point, hélas ! distinguer entre le temps où l'on doit craindre et le temps où l'on doit ne craindre pas. Maintenant donc que l'on mène une vie qui doit finir, il faut s'effrayer pour jouir dans l'autre vie d'une assurance qui ne finira point. Aussi nous avons tremblé.

Qui d'ailleurs ne redouterait la vérité même quand elle s'écrie: « Quiconque dira à son frère « Fou, sera condamné à la géhenne du feu (2) ? » Aucun homme en effet ne peut dompter sa langue. L'homme dompte un animal farouche, et il ne dompte point sa langue ; il dompte un lion et il ne dompte point sa parole ; il dompte, mais ne se dompte pas ; il dompte ce qu'il craint; et quand il s'agit de se dompter, il ne redoute point ce qu'il faudrait craindre par dessus tout. Ainsi qu'arrive-t-il? Cette sentence éminemment vraie est sortie de l'oracle de la vérité même : « Nul homme ne saurait dompter sa langue (3).

2. Que ferons-nous donc, mes frères ? Je vois ici une multitude; triais comme nous sommes tous un en Jésus-Christ, délibérons en quelque sorte secrètement. Aucun étranger ne nous entendra; nous sommes un, car nous sommes unis. Que

1. Matt. V, 22. — 2. Ibid. — 3. Jacq. III, 7, 8.

faire ? « Quiconque dira à son frère : Fou, sera condamné à la géhenne du feu. — Nul homme ne saurait dompter sa langue. » Tous iront donc à la damnation ? A Dieu ne plaise! «Seigneur, vous êtes devenu notre asile, de génération en génération (1). » Votre colère est juste, et vous ne perdez personne injustement. « De devant votre « esprit et de devant vous, où fuir, où aller,

si ce n'est vers vous (2) ?

Ainsi comprenons mes amis, que si nul homme ne peut dompter sa langue, il faut pour la dompter recourir à Dieu. En vain d'ailleurs essayerais-tu de la dompter, tu ne le pourras, car tu n'es qu'un homme. « Nul homme ne saurait dompter sa langue. » Soyez attentifs à cette comparaison tirée des bêtes farouches que nous domptons. Un cheval ne se dompte pas ; un chameau ne se dompte pas; un éléphant ne se dompte pas; un aspic ne se dompte pas; un lion ne se dompte pas : c'est ainsi que l'homme ne saurait non plus se dompter. Pour dompter un cheval; un boeuf, un chameau, un éléphant; un lion, an aspic, on recourt à l'homme. Pour dompter l'homme, qu'on recoure donc à Dieu.

3. Aussi, « Seigneur, vous êtes notre recours. » Nous recourons à vous et là nous serons bien. Nous faisons en nous-mêmes notre malheur. Pour nous punir de vous avoir laissé, vous nous laissez à nous. Ah ! retrouvons-nous en vous, car en

1. Ps. LXXXIX, 1. — 2. Ibid. CXXXVIII, 7.

262

nous nous sommes perdus. « Vous vous êtes fait, Seigneur, notre recours. » Et pourquoi craindrions-nous, mes frères, que rien ne puisse nous assouplir, si nous nous livrons entre ses mains pour être domptés? Tu as su dompter le lion que tu n'as pas créé; et Celui qui t'a créé ne te dompterait pas ? Comment d'ailleurs es-tu parvenu à dompter ces animaux terribles? As-tu autant de force corporelle ? Comment donc es-tu parvenu à les dompter ? Ce que nous appelons des bêtes de somme ne sont pas moins des animaux farouches; et on ne pourrait s'en servir si elles n'étaient apprivoisées. Mais parce qu'on ne les voit ordinairement que sous la main de l'homme, sous l'action du frein et de la puissance de l'homme, tu les crois douces de leur nature. Considère, donc les plus redoutables animaux féroces. Le lion rugit, qui ne tremblerait? Tu te crois cependant capable de le dompter. Par quel, moyen ? Ce n'est point par la force des organes, mais par la raison intérieure. Pour être formé à l'image de Dieu, tu es plus fort que le lion. C'est l'image de Dieu qui dompte cet animal terrible ; et Dieu ne dompterait point son image

4. En lui est notre espoir, soumettons-nous à lui et implorons sa miséricorde. Mettons en lui notre confiance, et jusqu'à ce que nous soyons domptés, entièrement domptés ou parfaits, supportons sa main. Souvent pour nous assujettir il emploie même le fouet. Si tu l'emploies à ton tour, si tu fais usage de la verge pour assouplir tes bêtes de charge; Dieu ne (emploiera-t-il pas pour nous dompter, nous qu'il veut élever de la vie animale à la dignité de ses enfants ? Tu entreprends de dompter ton cheval; et que lui donneras-tu quand il sera dressé, quand tu commenceras à le monter paisiblement, quand il obéira à ta voix, quand enfin il sera devenu ta bête de charge, le soutien de ta faiblesse : jumentum, adjumentum infirmitatis tuae ? Que recevra-t-il en retour ? Tu ne l'enterreras pas même après sa mort, mais tu l'abandonneras en pâture; aux animaux de proie. A toi au contraire, quand tu seras dompté, Dieu réserve un héritage qui n'est autre que lui-même; et après une mort de quelque temps il te ressuscitera. Il te rendra ton corps avec tous ses cheveux, et pour l'éternité il te placera avec les Anges. Là tu n'auras plus besoin d'être dompté, tu n'auras plus besoin que d'être la possession de ce Père infiniment doux. Dieu en effet sera tout en tous; (1) il n'y aura plus

1. I Cor. XV, 28.

d'infortune pour nous exercer, la seule félicité sera notre bonheur. Point d'autre pasteur que notre Dieu; point d'autre breuvage que lui ; il sera notre gloire; il sera nos richesses. Nous trouverons réuni en lui seul tout ce qu'ici nous cherchons de tout côtés.

5. C'est pour cet avenir qu'il dompte l'homme, et l'homme trouve sa main intolérable ! C'est pour cet avenir qu'il dompte l'homme, et si pour lui assurer ces immenses avantages il recourt quelquefois à la verge, l'homme murmure coutre lui ! Ne connaissez-vous pas ce conseil de l'Apôtre : « Si vous cherchez à vous soustraire au châtiment, vous êtes donc des bâtards, » le fruit de l'adultère, « et non des enfants légitimes. Quel est en effet le fils que son père ne châtie point? Quand nous recevions la correction des pères de notre chair, nous les révérions; ne nous soumettrons-nous pas beaucoup plus au Père des esprits, pour trouver la vie? (1) » Qu'a pu te donner ton père en te corrigeant, en te frappant, en te fouettant, en te meurtrissant ? Il n'a pu te communiquer une vie éternelle. Eh ! comment t'aurait-il donné ce qu'il ne pouvait se donner à lui-même ? S'il te châtiait à coups de fouets, c'était en vue des épargnes, si modiques qu'elles fussent, demandées par lui à l'usure et au travail; c'était pour t'empêcher de dissiper par ton inconduite les sueurs qu'il te laissait. S'il a meurtri son fils, c'était pour ne pas laisser perdre ses travaux; car il ne t'a laissé que ce qu'il ne pouvait ni garder ici, ni en emporter; il ne t'a rien laissé de ce qu'il pouvait conserver; il ne t'a cédé que pour avoir un successeur.

Mais lorsque ton Dieu, lorsque ton Rédempteur, lorsque ton Père véritable te châtie, te dompte, te forme, dans quel dessein agit-il! Afin de t'appeler à un héritage où tu ne dois pas perdre ton père, à un héritage qui sera ton Père lui-même. C'est dans ce dessein qu'il te corrige, et tu marin ares! Tu vas peut-être jusqu'au blasphème lorsque tu es éprouvé! Eh! où fuiras-tu, de devant son esprit? S'il te laisse sans te fouetter, s'il t'abandonne à tes blasphèmes, crois-tu échapper aux rigueurs de son jugement? Ne vaut-il pas mieux pour toi être châtié et accueilli, que d'être épargné et abandonné par lui?

6. Ainsi donc, disons au Seigneur notre Dieu; « Vous êtes, Seigneur, notre recours, de génération en génération. » Vous l'êtes dans la première et dans la secondé. Vous l'êtes, puisque

1. Héb. XII, 7-9.

263

vous nous avez fait naître quand nous n'étions pas; vous l'êtes, pour nous avoir fait renaître quand nous étions pécheurs. Vous l'êtes, pour nous avoir nourris quand nous vous abandonnions; et vous l'êtes, pour nous relever et nous conduire depuis que nous sommes vos enfants vous êtes vraiment notre recours. Ah! nous ne vous laisserons plus, quand vous nous aurez guéris de tous nos maux et enrichis de vos biens. Ici même vous nous faites du bien, vous nous caressez, pour nous empêcher de ressentir la fatigue de la route; et si vous nous corrigez, si vous nous châtiez, si vous nous frappez, si vous nous redressez, c'est pour nous empêcher de nous égarer. Ainsi donc, soit que vous nous caressiez pour nous épargner la fatigue, soit que vous nous frappiez pour nous préserver de l'égarement : « vous êtes, Seigneur, notre recours. »

SERMON LVI. DE L'ORAISON DOMINICALE (1).

ANALYSE. — Avant d'admettre les Catéchumènes au Baptême, on leur apprenait et on leur expliquait le symbole; puis, huit jours seulement avant de leur conférer le sacrement de la régénération, l'oraison dominicale. Après avoir exposé pourquoi on enseignait le symbole avant l'oraison dominicale, saint Augustin rappelle qu'il y a deux écueils à éviter dans la prière : il est des êtres qu'il ne faut pas prier et il est des choses qu'il ne.faut pas demander dans la prière. C'est surtout pour régler nos désirs que le Sauveur nous a enseigné l'oraison dominicale. Saint Augustin explique ensuite chacun des articles qui la composent, il insiste particulièrement sur l'amour des ennemis.

1. En montrant que l'époque actuelle, l'époque où toutes les nations devaient croire en Dieu, avait été prédite par les prophètes, le bienheureux Apôtre cite le témoignage suivant : « Et il sera ainsi : Quiconque invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé. (2) » Autrefois en effet les seuls Israélites invoquaient le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre; et les autres peuples imploraient soit des idoles muettes et sourdes qui ne les entendaient point, soit des démons qui les écoutaient pour faire leur malheur. Mais depuis qu'est venue la plénitude des temps, on voit s'accomplir cette prophétie: « Et il sera ainsi : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé. »

Mais les Juifs étaient jaloux devoir l'Évangile annoncé aux gentils; ceux-mêmes d'entre eux qui croyaient au Christ prétendaient qu'on ne devait pas porter la parole du Christ à quiconque n'était pas circoncis. C'est contre ces envieux que l'Apôtre Paul cite ce témoignage: « Et il sera ainsi : quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé; » afin même de démasquer davantage l'aveuglement de leur haine jalouse, il ajoute aussitôt : « Mais comment l'invoqueront-ils, s'ils ne croient pas en lui ? Et comment y croiront-ils, s'ils n'en ont pas entendu parler? Et comment en entendront-ils

1. Matt, VI, 7-13. — 2. Joël, II, 32.

parler, si personne ne les prêche? Et comment les prêchera-t-on, si l'on n'est pas envoyé? (1) » Ainsi donc, à cause de ces paroles : « Comment l'invoqueront-ils, s'ils ne croient pas en lui ? » vous avez reçu d'abord, non pas l'oraison dominicale, puis le symbole; mais le symbole pour vous apprendre à croire, puis l'oraison pour vous apprendre à prier. Le symbole est l'expression de la foi, et l'oraison de la prière; car c'est celui qui croit qui est exaucé quand il prie.

2. Beaucoup néanmoins demandent ce qu'ils ne devraient pas demander, parce qu'ils ignorent ce qui leur est utile. D'où il suit qu'on doit dans la prière éviter deux écueils: et de solliciter ce qu'il ne faut pas, et d'implorer qui on ne doit pas. Il ne faut rien demander ni au diable, ni aux idoles, ni aux démons; mais à Jésus-Christ Notre-Seigneur et notre Dieu, lequel est en même temps le Dieu et le père des prophètes, des apôtres et des martyrs; mais au Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à Dieu qui a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent, il faut demander tout ce qu'on doit demander.

Qu'on se garde donc bien de solliciter de lui ce qu'on ne doit pas requérir. On doit demander la vie, mais que sert de la demander à des idoles sourdes et muettes ? Que te servirait aussi de demander à notre divin Père qui est dans les cieux,

1. Rom. X, 13-15.

264

la mort de tes ennemis ? N'as-tu pas entendu, n'as-tu pas lu, dans le psaume prophétique où il est question de l'affreux traître Judas, cette prédiction qui le concerne : « Que sa prière même devienne un crime (1) ? » Crois-le donc, si tu souhaites le malheur de tes ennemis, ta prière aussi deviendra une iniquité.

3. Peut-être avez-vous pensé, en lisant les psaumes, que l'auteur sacré y fait souvent des imprécations contre ses adversaires. Sans aucun doute, dit-on, celui qui parle dans ces cantiques est un homme juste : mais pourquoi appelle-t-il de si grands maux sur la tête de ses ennemis? Il n'appelle pas le mal, il le prévoit; il fa.t des prédictions et non des imprécations. Ces auteurs inspirés connaissaient d'avance le bien et le mal qui devaient arriver à celui-ci, à celui-là; et ils le prédisaient simplement sous une forme optative.

Mais toi, sais-tu si celui à qui tu désires du mal, ne sera pas bientôt meilleur que toi ? —  Je sais qu'il est pécheur, reprends-tu. — Ne sais-tu pas que tu l'es aussi ? Tout en osant attribuer à autrui des dispositions que tu ignores, tu sais sûrement que tu es pécheur. N'entends-tu pas l'Apôtre dire de lui-même : « J'étais auparavant persécuteur, blasphémateur et outrageux; mais j'ai obtenu miséricorde, parce que j'ai agi par ignorance, dans l'incrédulité (2) ? » Quand donc cet Apôtre persécutait les chrétiens, les enchaînait partout où il les trouvait et les conduisait devant les tribunaux pour les faire châtier, l'Église alors, mes frères, priait-elle pour lui ou contre lui ? Instruite par son Seigneur, qui disait du haut de la croix où il était suspendu « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (3), » l'Église demandait pour Paul, ou plutôt pour Saul, le changement qui s'est produit. « J'étais dit-il lui-même, inconnu de visage aux Églises de Judée qui croient au Christ. Seulement elles avaient oui dire: Celui qui naguère nous persécutait annonce main« tenant la foi qu'il s'efforçait de détruire; et elles glorifiaient Dieu à mon sujet (4). » Pourquoi auraient-elles glorifié Dieu si auparavant elles n'avaient imploré la conversion de leur persécuteur?

4. Notre-Seigneur commence par supprimer les longs discours; il ne veut pas qu'on multiplie devant Dieu les paroles, comme si par ce moyen on cherchait à l'instruire. Ce qu'il faut dans la prière, c'est là piété et non la loquacité. « Car votre père sait vos besoins avant que vous

1. Ps. CVIII, 7. — 2. I Tim. I, 13. — 3. Luc, XXIII, 34. — 4. Galat. I, 22-24.

l'imploriez. » Puisqu'il sait vos besoins, ne parlez donc pas beaucoup.

Mais s'il tonnait nos besoins, dira ici quelqu'un, pourquoi parler peu ou beaucoup ? pourquoi prier ? Il sait ce qui nous est nécessaire, qu'il nous le donne. — Non, mais il veut que tu pries pour accorder à tes désirs, et pour éloigner le mépris de ses dons. C'est lui d'ailleurs qui inspire ces désirs, et l'oraison dominicale enseignée par lui en est la forme. Il n'est permis de demander que ce qui y est exprimé.

5. « Dites donc, ce sont ses paroles: Notre Père qui êtes aux cieux. » Ainsi, vous en êtes témoins, vous commencez à avoir Dieu pour Père. Mais après votre régénération il sera réellement votre Père, et maintenant même, avant votre naissance spirituelle, vous êtes conçus par sa vertu dans le sein de l'Église, qui doit vous enfanter sur les fonts sacrés. « Notre Père, qui êtes aux cieux. » Souvenez-vous donc que vous avez un Père dans les cieux, souvenez-vous qu'issus d'Adam pour mourir, vous devez être régénérés par Dieu pour vivre. Et ce que vous dites, dites-le du rond du coeur. Priez avec affection, et vous serez réellement exaucés.

« Que votre nom soit sanctifié. » Pourquoi de mander que le nom du Seigneur soit sanctifié! N'est-il pas saint ? Pourquoi prier pour ce qui est déjà saint ? De plus, en demandant que ce nom soit sanctifié, ne sembles-tu pas implorer Dieu pour lui-même et non pour toi ? — Mais comprends bien et tu verras que c'est aussi prier ; pour toi. Que demandes-tu en effet ? Que ce qui en soi est toujours saint, soit sanctifié en toi-même. Qu'est-ce à dire : soit sanctifié ? Soit traité comme étant saint et ne soit pas méprisé. Tu vois ainsi que cette prière te regarde. Car le mépris que tu ferais du nom divin serait un malheur pour toi et non pour Dieu.

6. « Que votre règne arrive. » A qui parlons-nous ? Et si nous ne faisions pas cette demande, est-ce que le règne de Dieu n'arriverait pas! Mais il est ici question du règne qui suivra latin des siècles. Dieu en effet règne toujours, et obéi par toutes les créatures, il n'est jamais sans empire. Le règne donc que tu désires, c'est celui dont il est écrit dans l'Évangile. « Venez, bénis de mon Père, recevez l'empire qui vous a été préparé dès le commencement des siècles. » Voilà le règne dont tu dis : « Que votre règne arrive. » Nous demandons à la fois, et que ce règne s'établisse en nous et qu'en lui nous ayons (265) place. Il arrivera sûrement; mais à quoi bon pour toi, si tu es à la gauche ? Ici donc encore c'est ton bien que tu demandes, c'est pour toi que tu pries. Ce que tu désires, ce que tu sollicites dans ta prière, c'est de vivre de façon à être du nombre des saints à qui doit être donné le royaume de Dieu; et c'est pour demander la grâce de vivre de la sorte, que tu répètes: « Que votre règne arrive; » faites que nous soyons de votre royaume ; que votre règne arrive pour nous, comme il doit arriver pour vos saints et vos justes.

7. « Que votre volonté soit faite. » Dieu ne fera-t-il pas sa volonté, si tu ne lui adresses cette prière? Rappelle-toi ce que tuas récité dans le symbole « Je crois en Dieu le Père tout-puissant. » S'il est tout-puissant, pourquoi demander que sa volonté s'accomplisse? Que veut donc dire: « Votre « volonté se fasse? » — Qu'elle s'accomplisse en moi, et que je ne lui résiste point. Ici donc aussi tu pries pour toi et non pour Dieu. Lors même que tu ne l'accomplirais pas, la volonté de Dieu s'accomplira en toi. Elle s'exécutera en effet, soit dans ceux à qui il dira : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde; » car justes et saints ils entreront dans ce royaume; soit dans ceux à qui il dira aussi : « Allez au feu éternel préparé au diable et à ses anges (1); » car ils seront jetés dans ces flammes inextinguibles, comme le mérite leur méchanceté.

Autre chose est donc que la volonté divine se fasse par toi, et ce n'est pas sans motif que sollicitant son accomplissement en toi, tu demandes que ce soit pour ton bonheur. Car pour ton bonheur ou pour ton malheur elle s'exécutera en toi. Seulement, qu'elle s'exécute aussi par toi; — Pourquoi dire alors : « Que votre volonté soit faite au ciel et sur la terre? » Ne devrait-on pas dire: Que votre volonté soit faite par le ciel et par la terre ? C'est que Dieu t'ait en toi ce que tu fais et jamais tu ne fais rien qu'il ne le fasse en toi; tandis qu'il fait quelquefois en toi-même ce que tu ne fais pas, jamais tu ne fais rien sans lui.

8. Que signifie: « Au ciel et sur la terre; » ou bien: « sur la terre comme au ciel? » — Les Anges exécutent votre volonté; exécutons-la comme eux. « Que votre volonté soit faite sur la terré « comme au ciel. » Le ciel, c'est l'esprit; la terre, c'est le corps. Ainsi donc, lorsque tu dis, mais le dis-tu ? avec l'Apôtre : « J'obéis par l'esprit à

1. Matt. XXV, 34, 41.

la loi de Dieu; par la chair à la loi du péché (1); » la volonté divine s'accomplit dans le ciel, mais pas encore sur la terre. Et lorsque la chair sera soumise à l'esprit, lorsque la mort sera abîmée dans sa victoire ? et que l'esprit n'aura plus à combattre aucun désir charnel; lorsqu'il n'y aura plus ni discorde sur la terre, ni guerre dans le coeur et qu'on ne pourra plus dire : « La chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair; ils sont en effet opposés l'un à l'autre et vous ne faites pas ce que vous voulez (3) ; » lors donc que cette lutte aura cesses et que toute concupiscence sera devenue charité, l'esprit ne trouvera plus dans le corps rien à arrêter, rien à dompter, rien à comprimer, rien à écraser; tout marchera avec accord dans les voies de la justice , la volonté divine s'accomplira au ciel et sur la terre.

« Que votre volonté se fasse au ciel et sur la terre. » C'est un souhait de perfection. « Que votre volonté se fasse sur la terre comme au ciel » Dans l'Église les hommes spirituels sont le ciel, les hommes charnels sont la terre. « Que votre volonté se fasse, » donc « sur la terre comme au ciel. » Que les hommes charnels se convertissent et vous servent comme le font les hommes spirituels. « Que votre volonté se fasse sur la terre comme au ciel. » Voici un autre sens fort pieux. Il nous est recommandé de prier pour nos ennemis. L'Église est le ciel, les ennemis de l'Église sont la terre. Que veut dire alors : « Que votre volonté se fasse sur la terre comme au ciel ? » Que nos ennemis croient en vous, comme nous y croyons; qu'ils deviennent nos amis et en finissent avec leurs haines. Ils sont la terre, c'est pourquoi ils nous sont opposés; qu'ils deviennent le ciel, et ils seront d'avec nous.

9. « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien » Il est clair ici que nous prions pour nous. Quand tu disais : « Que votre nom soit sanctifié; » nous avons dit t'expliquer que c'est pour toi que tu priais et non pour Dieu. Quand tu disais encore : « Que votre volonté se fasse » ; il a fallu te montrer encore que ce veau est à ton avantage et non à l'avantage de Dieu. Quand tu disais également : « Que votre règne arrive; » il a été nécessaire aussi de te faire observer que ce n'est pas dans l'intérêt de Dieu que tu demandais l'avènement de son règne. Mais à partir de ces paroles et jusqu'à la fin de l'oraison, il est évident que c'est pour nous que nous supplions.

1. Rom. VII, 26. — 2. I Cor. XV, 64. — 3. Galat. V, 17.

266

« Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien : » c'est avouer que tu es le pauvre (le Dieu. N'en rougis point : quelque riche que soit un homme sur la terre, il n'en est pas moins le pauvre de Dieu. Le mendiant frappe à la porte du riche; et ce riche frappe à son tour à la porte d'un plus riche. On lui demande et il demande. S'il n'avait besoin, il ne s'adresserait point à Dieu dans la prière. Mais de quoi le riche a-t-il besoin ? Je l'ose dire, il a besoin de son pain de chaque jour. Pourquoi possède-t-il de tout en abondance? Pourquoi, sinon parce qu'il a reçu de Dieu ? Et qu'aurait-il si Dieu retirait sa main ? Combien se sont endormis riches et se sont éveillés pauvres? Si donc il ne lui manque rien, il en est redevable à la miséricorde de Dieu, et non à sa propre puissance.

10. Toutefois, mes bons amis, ce pain que nous mangeons et qui chaque jour restaure notre corps, vous voyez que Dieu le donne, non-seulement à ceux qui le bénissent, mais encore à ceux qui le blasphèment; il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les pécheurs. On le loue, il nourrit; on le blasphème, il nourrit encore. Il attend que tu fasses pénitence, mais si tu ne te convertis, il te condamne.

De ce que Dieu donne ce pain vulgaire aux bons et aux méchants, s'ensuit-il qu'il n'y a pas un pain spécial que les enfants savent demander et duquel le Seigneur disait dans l'Évangile : « Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens (2)? » Ce pain existe sans aucun doute. Mais quel est-il et pourquoi l'appeler quotidien? C'est que ce pain aussi est nécessaire; sans lui nous ne pouvons vivre; nous ne le pouvons sans ce pain: Il y aurait impudeur à demander à Dieu des richesses ; il n'y en a pas à lui demander le pain de chaque jour. Autre chose est de solliciter de quoi s'enorgueillir, autre chose est de demander de quoi vivre. Néanmoins, comme ce pain visible et sensible se donne aux bons et aux méchants, il est un autre pain quotidien que demandent tes enfants. Ce pain est la divine parole qui nous est distribuée chaque jour. Voilà, le pain quotidien dont vivent nos âmes et non pas nos corps. Ouvriers employés à la vigne, nous en avons besoin maintenant, c'est notre nourriture et non pas notre salaire. L'ouvrier a droit de recevoir deux choses de la part de Celui qui le fait

1. Matt. V, 46. — 2. Ibid. XV, 26.

travailler à sa vigne — la nourriture pour ne pas succomber et la récompense pour en jouir. Or notre nourriture de chaque jour sur cette terre est la divine parole constamment distribuée aux  Églises; et la récompense de nos travaux se nomme la vie éternelle. Si de plus l'on entend; par ce pain quotidien ce que reçoivent les fidèles, ce qui vous sera donné après le baptême, nous avons encore raison de nous écrier : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien; » c’est demander la grâce de nous conduire de manière à n'être pas éloignés de cet autel.

11. « Et pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Il n'est point nécessaire d'expliquer que cette demande est en notre faveur. Nous demandons en effet qu'on nous remette nos dettes; car nous avons des dettes, non pas d'argent, mais de péchés. Et vous? demande peut-être ici quelqu'un. — Et nous aussi, répondons-nous. — Quoi! saints évêques, vous aussi vous avez des dettes? — Nous aussi nous avons des dettes. — Vous aussi? Mon Monseigneur, ne vous faites pas injure. — Je ne me fais pas injure, je dis la vérité; nous ayons des dettes. « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous (1). » Et nous sommes baptisés, et nous avons des dettes. Ce n'est pas que le Baptême ait laissé en nous aucune faute à effacer, c'est que dans le cours de la vie nous commettons des fautes pour lesquelles il nous faut le pardon chaque jour. En sortant de ce monde après le baptême on n'a plus de dette, on va sans aucune dette. Mais lorsqu'ensuite ou demeure dans cette vie mortelle, la fragilité même porte à des fautes qu'on a besoin de rejeter, si toutefois elles ne causent pas le naufrage; et si on n'a pas soin de s'en débarrasser, elles se multiplient bientôt jusqu'à faire sombrer le navire. En demander le pardon, c'est donc préserver du naufrage. Il ne suffit même pas de prier, il faut aussi faire l'aumône. Pour décharger le vaisseau et échapper à la ruine, n'emploie-t-on pas en même temps et les mains et la voix! Ainsi nous employons la parole quand nous disons : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Et nous employons nos mains lorsque nous accomplissons ce précepte : « Partage ton pain avec celui qui a faim, et reçois dans ta demeure l'indigent sans asile (2). — Enferme ton aumône

1. Jean, I, 8. — 2. Isaïe, LVIII, 7.

267

dans le coeur du pauvre, et elle priera pour toi le Seigneur (1). »

12. Quelles ne seraient pas nos angoisses, si après avoir obtenu la rémission de nos péchés dans le sacrement de la régénération, nous n'avions pas reçu la grâce de nous purifier chaque jour par une sainte prière? L'aumône et l'oraison nous purifient de nos fautes, si toutefois nous n'en commettons point qui nous condamnent à être privés du pain quotidien, si nous évitons les crimes auxquels sont sûrement réservés les derniers supplices. Ne vous prétendez pas justes; ne croyez pas être, dispensés de dire : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Tout en s'abstenant de l'idolâtrie, des pratiques de l'astrologie et des remèdes des enchanteurs; des séductions de l'hérésie et des divisions du schisme; de l'homicide, de l'adultère et de la fornication; du vol et de la rapine; du faux témoignage et des autres crimes que je ne nomme pas et dont les funestes effets vont jusqu'à faire éloigner de l'autel et lier à la fois sur la terre et dans le ciel, ce qui est fort dangereux, ce qui perd irrémédiablement, à moins qu'on ne soit absous en même temps sur la terre et dans le ciel; en évitant donc tous ces péchés, on ne laisse pas d'être exposé, à pécher encore.

On pèche en regardant avec plaisir ce qu'il faut ne pas voir. Mais qui peut maîtriser l'agilité du regard? Ne dit-on pas que c'est de là que l'oeil a pris son nom : oculus a velocitate ? Qui peut donc maîtriser l'ouïe ou la vue ? Il suffit de vouloir fermer les yeux, et ils se ferment; mais pour fermer les oreilles il faut des efforts et élever les mains jusqu'à elles. T'empêche-t-on d'y porter la main ? elles demeurent ouvertes et tu rie saurais les fermer aux paroles médisantes, impures, adulatoires et trompeuses. Or entendre, même sans le faire, ce qu'il ne faut pas, n'est-ce pas pécher, quand on écoute le mal avec plaisir? Que de fautes ne commet pas une mauvaise langue? Elles suffisent quelquefois pour éloigner de l'autel. C'est la langue qui est cause des blasphèmes; c'est elle qui dit une multitude de paroles vaines qui ne vont pas au but de la vie. Que la main s'abstienne du mal et que les pieds n'y courent pas ; que l'oeil ne se porte à aucune impureté; que l'oreille ne s'ouvre volontairement il aucune turpitude; que la langue ne profère rien d'indécent, mais qui peut comprimer ses

1. Eccli. XXIX, 15.

pensées? Très souvent, mes frères, nous pensons à autre chose dans la prière; on dirait que nous oublions devant qui nous sommes debout ou prosternés.

En amassant sur toi toutes ces fautes, si légères qu'elles soient, n'en seras-tu pas écrasé? Qu'importe d'être chargé de plomb ou de sable? Le plomb ne fait qu'une masse, le sable consiste dans des grains séparés, mais leur multitude accable. Tels sont les péchés légers. Ne vois-tu pas aussi que de petites gouttes d'eau suffisent pour gonfler les fleuves et entraîner les terres ? La légèreté est compensée par le nombre.

13. Disons donc chaque jour, disons du fond du coeur et en conformant nos oeuvres à nos paroles : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » C'est une espèce d'engagement, c'est un pacte, un contrat que nous faisons avec Dieu. Pardonne et je pardonne, te dit le Seigneur ton Dieu. Tu ne pardonnes pas? C'est toi alors et non pas moi qui plaides contre toi-même.

Ah! mes très-chers enfants, je sais ce qui vous convient dans cette divine prière et principalement cet article : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés : » écoutez-moi donc. Vous allez recevoir le baptême; pardonnez tout : que chacun pardonne de tout son coeur ce qu'il y ressent contre qui que ce soit. Entrez avec ces dispositions dans l'eau sainte et soyez sûrs que vous y serez purifiés de tous les péchés que vous avez contractés, soit en naissant de vos parents selon la chair avec le péché originel, péché qui nous fait recourir avec les petits enfants à la grâce du Sauveur; soit en ajoutant à ce. premier péché des péchés de paroles, d'actions et de pensées; oui, tout vous sera remis; et vous sortirez.du bain sacré déchargés de toutes vos dettes, comme si le Seigneur en personne vous les avait remises.

14. Quant à ces péchés quotidiens, dont je vous ai déjà parlé et des quels il est nécessaire de vous purifier en disant chaque jour : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; » que ferez-vous? Vous avez des ennemis; qui peut en effet vivre ici bas sans avoir d'ennemi? Appliquez-vous à les aimer. Non, aucun ennemi ne peut te nuire en te haïssant, autant que tu te nuis à toi-même en ne l'aimant pas. Il peut nuire à ta campagne, à tes troupeaux, à.ta maison, à ton serviteur, à ta servante, à ton fils, à ton épouse, et tout au (268) plus, s'il est puissant, à ta vie. Peut-il comme toi nuire à ton âme ? Atteignez à cette vertu; mes chère amis, je vous y engage.

Mais puis-je vous en faire la grâce? Celui-là seul vous l'a faite à qui vous dites : « Que votre volonté s'accomplisse sur la terre comme au ciel. » Ne croyez pas cependant la chose impossible; je sais et je sais par moi-même qu'il est des chrétiens qui aiment leurs ennemis. Si néanmoins vous estimiez ce devoir au dessus de vos forces; vous ne l'accompliriez pas. Mais persuadez-vous d'abord qu'il est possible de l'accomplir; priez ensuite pour que la volonté divine s'exécute en vous. Que te sert d'ailleurs le mal de ton ennemi? Il ne serait pas ton ennemi s'il n'y avait point de mal en lui. Désire-lui du bien, qu'il n'y ait plus de mal en lui, et il cessera de t'être opposé.

Ce n'est pas en effet la nature humaine; c'est la faute qui dans sa personne est ton ennemie. Est-il ton ennemi pour avoir une âme et un corps? Il est ce que tu es tu as une âme, il en a une; un corps, ii en a un; il est de même nature que toi, formé de la même argile, animé du même souffle divin: Il est ce que tu es; regarde en lui ton frère. N'avons-nous pas les deux mêmes premiers parents, le même père et la même mère, Adam et Eve? Donc nous sommes frères. Mais laissons là cette première origine. Nous avons également Dieu pour père et l'Église pour mère; donc à ce titre encore nous sommes frères. — Mais mon ennemi est un païen, un Juif, un hérétique, un de ceux pour qui j'ai dit : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » — O Église, Église, ton ennemi est un païen, un Juif, un hérétique ; il est donc terre. Et toi, si tu es ciel, implore ton Père qui est dans les cieux, et prie pour tes ennemis. Saul était aussi un ennemi de l'Église, on pria pour lui de cette manière et il devint un ami: Non-seulement il cessa de la persécuter, il travailla encore à la soutenir. Enfin, si tu veux savoir la vérité, on pria contre lui; mais contre sa méchanceté, non pas contre sa nature. Prie aussi contre la méchanceté de ton ennemi: qu'elle meure et qu'il vive. Si lui-même venait à mourir tu serais son ennemi, mais tu n'aurais pas en lui d'ami; au lieu que si c'est sa méchanceté qui meurt, en perdant en lui un ennemi tu retrouves un ami.

16. Qui est capable de ce devoir, dites-vous encore, qui l'a accompli ? Ah ! que Dieu mette en vos coeurs ces dispositions. Je le sais, peu d'hommes y sont fidèles; il n'y a pour l'être que les caractères vraiment grands et spirituels. Doit-on regarder comme tels tous ceux qui dans l'Église s'approchent de l'autel, y reçoivent le corps et le sang du Christ? Si tous n'ont pas ces sentiments, tous disent néammoins « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Si Dieu leur répondait alors: Pourquoi me demandez-vous d'accomplir ce que j'ai promis, puisque vous n'accomplissez pas ce que j'ai prescrite Qu'ai-je promis? De pardonner vos péchés. Qu'ai-je prescrit ? Que vous pardonniez aussi à ceux qui vous ont offensés. Et comment pouvez-vous leur pardonner, si vous n'aimez vos ennemis! Qu'allons-nous devenir, mes frères? Le troupeau du Christ va-t-il être réduit à cet extrême petit nombre?

Si pour pouvoir dire : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » il n'y a que ceux qui aiment leurs ennemis, que vais-je faire ? que vais-je dire? Vous dirai-je : Puisque vous n'aimez pas vos ennemis, ne priez pas? Dieu m'en garde, — je dirai plutôt: Priez afin d'obtenir de les aimer, Vous dirai-je au moins : Puisque vous n'aimez pas vos ennemis, omettez ces paroles de l'oraison dominicale: « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés? » Qui supposera que je parle ainsi ? En ne prononçant pas ces mots, vous n'êtes point pardonnés; et en les prononçant sans faire ce qu'ils disent, vous ne l'êtes pas non plus. Pour obtenir le pardon, il faut donc prononcer et faire.

16. Voici un motif de consolation que je puis offrir, non pas au petit nombre, mais à la multitude des chrétiens, et je sais combien vous désirez l'entendre. « Pardonnez afin qu'on vous pardonne, » a dit le Christ (1). Et vous, que dites-vous dans la prière que nous expliquons! « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Pardonnez-nous, Seigneur, comme nous pardonnons. C'est-à-dire: ô Père qui êtes aux cieux; pardonnez-nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Voici en effet ce que vous devez faire, sous peine de vous perdre: pardonnez aussitôt que votre ennemi vous demande pardon. Est-ce encore trop pour vous ? C'était beaucoup pour toi

1. Luc, VI, 37.

268

d'aimer ton ennemi quand il te maltraitait: est-ce trop encore d'aimer un homme qui te supplie? Que réponds-tu ? Il me faisait du mal. Tu le haïssais alors. J'aimerais mieux que tu ne l'eusses pas fait; j'aimerais mieux qu'au moment où tu étais en proie à ses fureurs, tu te fusses rappelé cette prière du Seigneur : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1). » Je désirerais donc bien vivement qu'à l'époque même où tu ressentais les coups de ton ennemi, tu eusses arrêté les yeux sur le Seigneur ton Dieu prononçant ces paroles.

Il a fait cela, diras-tu peut-être; mais c'est comme Dieu, comme Christ, comme Fils de Dieu, comme son Fils unique, comme Verbe fait chair. Moi au contraire, méchant et faible, de quoi suis-je capable? —  Il y a trop de disproportion entre ton Seigneur et toi ? Pense donc à cet homme qui fut, comme toi, son serviteur. On lapidait saint Etienne, et sous cette grêle de pierres il s'était agenouillé et priait pour ses ennemis. « Seigneur, disait-il, ne leur imputez point ce péché (2). » Ils lançaient des pierres, bien éloignés de demander pardon, et lui le sollicitait pour eux. Ressemble, efforce-toi de ressembler à cet homme. Pourquoi traîner toujours ton coeur sur la terre ? Elève, élève-le comme on te le dit; fais effort, aime tes ennemis. Si tu ne peux les aimer quand ils te frappent, aime-les au moins quand ils t'implorent. Aime l'infortuné qui te dit : J'ai mal fait, mou frère, pardonne-moi. En ne pardonnant pas alors, non-seulement tu effaces de ton coeur l'oraison dominicale, mais tu seras effacé du livre de Dieu.

17. Mais si tu pardonnes alors, si tu éloignes la haine, de ton coeur, tout en t'invitant à l'éloigner toujours, je ne demande pas que tu renonces à la justice. — Que faire, si je dois châtier cet homme qui implore ma clémence ? — Fais ce que tu voudras. N'aimes-tu pas ton fils, lors même que lit le punis? Parce que tu en veux faire ton héritier, tu t’inquiètes peu de ses larmes quand tu le frappes. Dépose donc tout ressentiment lorsque ton ennemi recourt à ton indulgence.

Il n'est pas sincère, il dissimule, dis-tu peut-être.  O juge du coeur d'autrui! Apprends-moi aussi les pensées de ton père; peux-tu me dire celles mêmes que tu avais hier ? Cet ennemi te conjure, il le demande pardon. Pardonne, oui, pardonne. En refusant, tu ne lui fais pas de mal,

1. Luc, XXIII, 34. — 2. Act. VII, 59.

mais à toi. Il sait en effet ce qu il a à faire. Serviteur toi-même, tu ne veux pas pardonner à celui qui est serviteur comme toi ; il ira vers votre commun Seigneur, et lui dira : Seigneur, j'ai prié mon compagnon de me pardonner, et il a refusé : pour vous, pardonnez-moi. Le Seigneur ne peut il remettre les offenses à son serviteur? Celui-ci reçoit donc le pardon et revient absous, tandis que tu demeures lié. Comment lié ? Bientôt il te faudra prier, il te faudra dire « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; » et le Seigneur te répondra : « Méchant serviteur, quand tu m'étais si redevable, tu m'as prié et je t'ai remis ta dette; ne fallait-il donc pas que tu prisses pitié de ton compagnon comme j’ai eu pitié de toi (1) » ? Ces paroles viennent de l'Evangile et non de moi.

Si au contraire tu accordes le pardon à qui te le demande, tu peux réciter la divine prière, et sans pouvoir aimer encore celui qui  te blesse tu peux dire néanmoins : « Pardonnes-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Achevons

18. « Et ne nous induisez pas en tentation. Pardonnez-nous, nos offenses comme nous, pardonnons à cour qui nous ont offensés; » voilà ce que nous disons en vue des péchés commis, quand il ne dépend plus de nous qu’ils ne le soient pas. Tu peux travailler à ne réitérer pas ce que tu as fait. Mais ne fais-tu pas aussi quelque chose pour effacer le mal commis ? Pour effacer ce mal voici un moyen ; « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » Et pour éviter de retomber, quel moyen ? « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal, c'est-à-dire de la tentation même.

19. Ainsi ces trois demandes : « Que votre nom soit sanctifié; que votre règne arrive ;  que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » concernent toute la vie de l'homme. Toujours en effet le nom du Seigneur doit être sanctifié en nous, nous devons être sous son empire et toujours nous devoirs faire sa volonté; ces devoirs sont éternels, Nous avons maintenant besoin du pain de chaque jour, et le reste de la prière, à partir de cet article, se rapporte aux nécessités de là vie présente. Nous avons dans cette vie besoin du pain de chaque jour ; besoin aussi qu'on nous pardonne nos péchés.

1. Matt. VIII, 3 , 33.

270

Il ne sera plus dans l'autre, question d'offenses; ici on est tenté, ici on est exposé au naufrage, ici la faiblesse laisse pénétrer dans le navire ce qu'il en faut rejeter. Mais lorsque nous serons devenus égaux aux Anges de Dieu, à Dieu ne plaise que nous lui demandions pardon de nos fautes, puisqu'il n'y en aura plus! Ici donc le pain quotidien; ici le pardon de nos péchés; ici la victoire sur la tentation qui ne pénètre pas dans cet autre inonde; ici encore la délivrance du mal, puisque là ne sera aucun mal, mais le bonheur éternel.

SERMON LVII. DE L'ORAISON DOMINICALE (1).

ANALYSE. — En expliquant la même prière, ce discours suit le même ordre que le précédent. Mais il en diffère par la rédaction et d'intéressants détails.

1. L'ordre à suivre dans votre éducation spirituelle est de vous enseigner d'abord ce que vous devez croire, ensuite ce que vous devez demander. Voici en effet ce que dit l'Apôtre : « Et il arrivera ainsi : quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » Ce texte est emprunté par lui à un prophète, car un prophète a prédit cette époque où tous devaient invoquer Dieu : « quiconque implorera le nom du Seigneur sera sauvé. » L'Apôtre a même ajouté : « Mais comment l'imploreront-ils, s'ils ne croient pas en lui ? Comment y croiront-ils, s'ils n'en ont pas entendu parler? Et comment en entendront-ils parler, si personne ne les prêche ? Et comment les prêchera-t-on, si l'on n'est pas envoyé (2) ? » On a donc envoyé des prédicateurs, ils ont annoncé le Christ, et les peuples les ont entendus parler de lui: en entendant ils ont cru et en croyant ils l'ont invoqué. Il était donc juste et souverainement exact de dire : « Comment l'imploreront-ils, s'ils ne croient pas en lui? Aussi vous a-t-on enseigné d'abord à croire, et vous apprend-on aujourd'hui même à invoquer Celui en qui vous croyez.

2. C'est le Fils de Dieu, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui nous a appris à prier. Il est le Seigneur même, comme vous l'avez appris et récité dans le Symbole, le Fils unique de Dieu, mais il ne veut pas rester seul. Il est unique, mais il ne veut pas- être seul, et il a daigné avoir des frères. A qui recommande-t-il de dire: « Notre Père qui êtes dans les cieux ? » A qui veut-il que nous donnions ce nom de Père, sinon à son propre Père ? Y a-t-il là jalousie à notre égard ?

1. Matt. VI, 9-13. — 2. Joël, II, 32; Rom. X, 13-16.

Après avoir mis au monde un, deux, trois enfants les parents quelquefois craignent d'en avoir encore, ils ont peur de réduire les premiers à la mendicité. Mais l'héritage que nous promet le Sauveur peut être partagé entre beaucoup, sain que personne y soit à l'étroit ; aussi invite-t-il les peuples gentils à devenir ses frères, et qui pourrait nombrer ceux qui ont le droit de dire avec ce Fils unique : « Notre Père qui êtes aux cieux ? » Combien l'ont dit avant nous ? Combien le diront après ? Combien donc ce Fils unique s'est donné de frères par sa grâce ? A combien fait-il part de son héritage? Pour combien a-t-il enduré la mort ? Nous avions sur la terre un père et une mère ; ils nous ont fait naître pour les fatigues et pour la mort : nous avons trouvé un autre Père et une autre mère, Dieu et l'Église ; ils nous donnent la vie éternelle. Songeons, mes chers amis, de qui nous commençons à être les fils et vivons comme il  convient de vivre quand on a un tel Père. Considérez que notre Créateur même a daigné devenir notre Père.

3. Nous venons d'apprendre quel est Celui que nous devons prier et quel immortel héritage nous devons espérer de Celui que nous commençons à regarder comme notre Père: apprenons ce que nous lui devons demander. Que demander à un tel Père ? N'est-ce pas à lui qu'aujourd'hui, hier et avant-hier nous avons demandé la pluie? C'est peu de chose pour lui; et  vous voyez néanmoins avec quels gémissements, avec quelle ardeur nous demandons la pluie, lorsque nous redoutons la mort, lorsque no craignons ce trépas auquel personne ne saurait (272) se soustraire. Car un peu plus tôt ou un peu plus lard chacun doit mourir ; mais pour retarder tant soit peu ce moment, nous gémissons, nous prions, nous soupirons, nous crions vers Dieu. Eh ! ne devons-nous pas crier bien plus encore pour obtenir d'arriver où jamais nous ne mourrons ?

4. Aussi poursuivons-nous : « Que votre nom soit sanctifié. » Nous lui demandons en effet que son nom soit sanctifié en nous ; car en lui il est toujours saint. Et comment, si ce n'est en nous rendant saints, sera-t-il sanctifié en nous? Nous n'avons pas été toujours saints, c'est son nom qui nous faits tels ; mais lui est toujours saint, son nom l'est toujours également, C'est donc pour nous et non pour Dieu que nous prions ici. Quel bien pouvons-nous lui souhaiter, puisqu'il n'est susceptible d'aucun mal ? C'est. à nous que nous voulons du bien, en demandant que son nom soit sanctifié, que ce nom, qui est toujours saint, soit sanctifié en nous.

5. «Que votre règne arrive, » Demandons, ne demandons pas, ce règne arrivera sûrement. Mais le règne de Dieu est éternel. Quand en effet le Seigneur n'a-t-il- pas régné ? Quand a-t-il commencé de régner ? Son règne n'a pas eu de commencement, il n'aura pas de fin. Sachez encore que c'est pour nous et non pas pour Dieu que nous prions ici. Nous ne disons pas: « Que votre règne arrive, » comme si nous lui souhaitions un royaume ; c'est nous qui serons son royaume, si nous faisons dans son amour des progrès par la foi ; et tous les fidèles rachetés par le sang de son Fils unique composeront son empire.

Or ce règne de Dieu arrivera après la résurrection des morts, car alors il viendra lui-même en personne. Et après cette résurrection des morts, il les séparera, comme il l'a annoncé, et placera les uns à sa droite, les autres à sa gauche. A ceux de droite il dira : « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume (1). » C'est là le royaume que nous, demandons, que nous sollicitons par ces paroles : « Que votre règne are rive, » qu'il nous soit donné. Si nous étions du nombre des réprouvés, ce royaume serait pour d'autres et non pour nous ; il sera pour nous au contraire si nous comptons parmi les membres de son Fils unique. Il ne tardera même pas : reste-t-il autant de siècles qu'il s'en est écoulé ? « Petits enfants, dit l'Apôtre bien-aimé, voici la

1. Matt. XXV, 34.

dernière heure (1); » mais comparée môme au grand jour, cette heure est longue, et toute dernière qu'elle soit, de combien d'ans n'est-elle pas composée ? Soyez néanmoins comme un homme qui veille, qui s'endort, et qui s'éveille pour régner. Veillons maintenant, nous nous endormirons à la mort, à la fin nous ressusciterons pour régner sans fin.

6. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » C'est la troisième demande « Que votre volonté soit fait sur la terré comme au ciel. » Elle est tout entière à notre avantage. Il est nécessaire en effet que la volonté de Dieu s'accomplisse, et cette volonté exige que les bons règnent et que les méchants soient damnés. Peut-elle ne pas s'exécuter ? Mais enfin quel avantage nous souhaitons-nous en disant : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ? » Écoutez. On peut comprendre cet article de bien des manières, et il y faut voir beaucoup de choses. Dire à Dieu : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » c'est lui dire : Les Anges ne vous offensent pas; faites que nous ne vous offensions pas non plus. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » qu'est-ce dire encore? C'est dire : Tous les saints patriarches, tous les prophètes, tous les Apôtres, tous les hommes spirituels sont pour Dieu comme le ciel, et comparés à eux nous ne sommes que la terre. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel : » en nous comme en eux. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ; » c'est dire encore : L'Église de Dieu est le ciel, ses ennemis sont la terre. Nous souhaitons à nos ennemis de croire aussi et de devenir chrétiens, afin que de cette manière la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel. « Que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel ; » c'est dire encore : Notre esprit est le ciel et notre corps la terre; de même donc que notre esprit se renouvelle en croyant, qu'ainsi notre corps se rajeunisse en ressuscitant, et que la volonté de Dieu s'accomplisse dans la terre comme au ciel. C'est dire aussi: Quand notre âme voit la vérité et s'y complaît, elle est le ciel; le ciel, c'est « de me complaire dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur. » Et la terre, c'est « de voir dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de mon âme (2). » Quand donc cette lutte aura cessé, quand il y aura pleine concorde entre la chair et l'esprit, la volonté de

1. I Jean, II, 18. — 2. Rom. VII, 22, 23.

272

Dieu s'accomplira dans la terre comme au ciel. Pensons à tout cela et sollicitons tout cela de notre Père, lorsque nous lui adressons cette demande.

Tout ce que je viens d'expliquer, mes chers amis, ces trois demandes ont rapport à l'éternelle vie. Car c'est pour l'éternité que le nom de notre Dieu doit être sanctifié en nous; pour l'éternité qu'arrivera son royaume où nous vivrons toujours; pour l'éternité enfin que sa volonté s'accomplira au ciel et sur la terre pie toutes les façons que j'ai expliquées.

7. Restent donc les demandes relatives au temps de ce pèlerinage. Voici la première : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Donnez-nous les biens éternels, donnez-nous aussi les choses temporelles. Vous nous avez promis un royaume, ne nous refusez pas de quoi subsister. Vous, nous donnerez près de vous une gloire éternelle, donnez-nous sur la terre la nourriture corporelle. De là ces mots: quotidien, aujourd'hui, c'est-à-dire pendant tout le temps actuel. Demanderons-nous encore après cette vie notre pain quotidien? Alors on ne dira plus chaque jour, mais aujourd'hui. Maintenant on dit chaque jour parce que les jours passent et se succèdent. Dira-t-on chaque jour, lorsqu'il n'y aura plus qu'un seul jour, le jour éternel ?

Il faut entendre de deux manières cette demande relative au pain quotidien; il faut y voir ce qui est nécessaire à la vie charnelle, et ce qui est nécessaire à la vie spirituelle. Ce qui nous est indispensable pour la vie de chaque jour regarde d'abord la nourriture corporelle, puis le vêtement. Mais on prend la partie pour le tout, et en demandant le pain nous entendons tout le reste. Les fidèles savent aussi qu'il y a un aliment spirituel qu'on vous fera connaître lorsque vous devrez le recevoir à l'autel de Dieu. Cet aliment sera aussi votre pain quotidien, car il est nécessaire dans cette vie. Recevrons-nous l’Eucharistie lorsque nous serons réunis au Christ et que nous commencerons à régner avec lui pour l'éternité ? Elle est donc notre pain quotidien; mais en prenant ce pain, ne nous contentons pas de nourrir notre corps, nourrissons principalement notre âme. La vertu propre à ce divin aliment est une force d'union; elle nous unit au corps du Sauveur et fait de nous ses membres, afin que nous devenions ce que nous recevons. Ce sera alors véritablement notre pain quotidien. 

Ce que je vous explique maintenant est aussi notre pain quotidien; ce pain quotidien est encore dans les lectures que vous entendez chaque jour à l'Église, dans les hymnes que l'on chante et que vous chantez. Tout cela est nécessaire à notre pèlerinage. Lorsque nous serons parvenus au terme, lirons-nous encore des livres? Ne verrons-nous pas le Verbe, ne l'entendrons-nous pas, ne le mangerons-nous pas, ne le boirons-nous pas, comme font maintenant les Anges? Et les Anges ont-ils besoin de livres, de commentateurs ou de lecteurs? Nullement; car leur lecture consiste à regarder, et ils voient la vérité même; ils s'abreuvent à cette source profonde dont nous recevons quelques gouttes. C'est assez sur le pain quotidien ; cette demande est nécessaire durant la vie présente.

8. « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Cette demande est-elle nécessaire ailleurs qu'ici? Là en effet nous n'aurons plus de dettes ; et les dettes sont-elles autre chose que les péchés ? Vous allez être baptisés, et tous vos péchés seront effaces alors, sans qu'il vous en reste absolument aucun. Tout le mal que vous pouvez avoir fait par actions, par paroles, par désirs et par pensées, sera complètement anéanti. Mais si dans la vie que vous mènerez ensuite il n'y avait rien à craindre, on ne nous apprendrait pas à répéter: « Pardonnez-nous nos offenses. » Ayons soin toutefois d'accomplir ce qui suit : « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Vous donc, vous surtout qui allez entrer dans le bain sacré pour y recevoir le pardon entier de tous vos péchés, prenez garde de conserver dans vos coeurs du ressentiment contre autrui; travaillez à sortir du baptême avec paix, libres et déchargés de toute dette ; ne cherchez pas à vous venger des ennemis qui auparavant vous ont fait quelques torts. Pardonnez comme on vous par- u donne. Dieu n'a fait tort à personne; et sans rien devoir il pardonne. Comment ne doit pas pardonner celui à qui on pardonne, quand Celui qui n'a pas besoin de pardon, pardonne tout sans réserve ?

9. « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal. » Cette demande aussi sera-t-elle nécessaire dans cette autre vie? Pour dire : « Ne nous induisez pas en tentation, » il faut pouvoir être exposé à quelque tentation. Nous lisons au saint livre de Job : « La vie humaine n'est-elle pas une tentation sur la (273) terre (1)? » Que demandons-nous alors? Que demandons-nous ?

Écoutez. « Que nul, lorsqu'il est tenté, dit l'Apôtre saint Jacques, ne dise que c'est Dieu qui le tente (2). » La tentation est ici prise dans un mauvais sens, pour les déceptions et les chutes que cause le démon. Il est en effet une autre espèce de tentation qui porte le nom d'épreuve ; c'est d'elle qu'il est écrit : «Le Seigneur notre Dieu vous tente pour savoir si vous l'aimez (3). » Qu'est-ce à dire, pour savoir ? Pour vous faire savoir, car lui le sait. Dieu donc n'envoie à personne la tentation qui consiste à: tromper et à séduire; mais dans ses jugements aussi profonds que mystérieux, il est des hommes qu'il abandonne ; et quand il les abandonne le tentateur sait ce qu'il a à faire. Dans ce malheureux que Dieu abandonne, il ne trouve pas un ennemi qui lui résiste, mais un bien dont il s'empare. Afin donc de n'être pas abandonnés nous crions: « Ne nous induisez pas en tentation. »

« Chacun, dit l'Apôtre saint Jacques, est tenté par la concupiscence qui l'entraîne et le séduit; puis la concupiscence ayant conçu enfante le péché, et le péché consommé engendre la mort (4). » A quoi se réduit cet enseignement? À nous exciter, à combattre nos passions. Vous allez laisser vos péchés dans le saint baptême, mais vous conserverez vos passions pour les combattre après avoir été régénérés ; la guerre restera en vous. — Ne crains aucun ennemi extérieur; sache te vaincre et le monde est vaincu. Que peut sur toi le tentateur étranger, le démon ou son ministre, peu importe ? Un homme pour te séduire, fait briller à tes yeux l'appât du gain ; s'il ne trouve pas en toi d'avarice, que peut-il ? Mais s'il en trouve, cette passion s'enflamme à la vue du gain et tu te laisses prendre à ce perfide appât, au lieu que vainement il te serait présenté si tu n'avais pas d'avarice. Le tentateur te propose une femme remplie de beauté ; sois chaste intérieurement et tu triomphes de l'iniquité. Pour n'être pas séduit par les charmes d'une femme étrangère, lutte contre la convoitise. Tu ne sens pas ton ennemi, mais tu ressens l'impression mauvaise. Tu ne vois pas le diable, mais tu vois ce qui t'impressionne. Dompte cette impression secrète ; combats, combats. Celui qui t'a régénéré te jugera ; s'il veut la lutte, c'est pour te donner une couronne. Mais s'il ne te soutient, s'il t’abandonne, tu seras vaincu sans aucun doute

1. I Job, VII, 1. — 2. Jacq. I ,13. — 3. Deut. XIII, 3. — 4. Jacq. I, 14,15.

voilà pourquoi tu lui dis dans ta prière : « Ne nous induisez pas en tentation. » Il est des hommes que dans la colère de son jugement il a abandonnés à leurs passions ; c'est ce que dit l'Apôtre : « Dieu les a livrés aux convoitises de leur coeur (1). » Comment les a-t-il livrés? Non pas en leur faisant violence, mais en les laissant.

10. « Délivrez-nous du mal. » Cette demande peut faire partie de la précédente; et pour faire entendre qu'elle n'en fait qu'une avec elle, elle est ainsi exprimée : « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal. » La conjonction mais indique qu'il n'y a ici qu'une demande : « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal. » Comment ? Voyons chaque membre de la phrase : « Ne nous induisez pas en tentation; mais délivrez-nous du mal. » En nous délivrant du mal, il ne nous induit pas en tentation ; et en ne nous induisant pas en tentation, il nous délivre du mal.

11. Mais la grande tentation, mes chers amis, la grande tentation de cette vie, c'est quand on attaque en nous ce qui nous fait mériter le pardon des fautes où nous avons pu tomber. La tentation horrible, c'est quand on nous ôte le remède aux blessures produites par les autres tentations. Vous ne comprenez pas encore je le vois; appliquez-vous et vous comprendrez.

Par exemple, un homme est tenté par l'avarice et il finit par succomber sous quelque coup, car te bon combattant, le valeureux guerrier est blessé quelquefois. Un homme donc, après même avoir lutté avec courage, est vaincu par l'avarice, il a fait je ne sais quoi sous l'inspiration de l'avarice. Un mouvement d'impureté s'est fait sentir, il n'a conduit ni au viol ni à l'adultère. Le premier de ces crimes fût-il commis, il faudrait s'abstenir du second. Mais on a vu une femme avec convoitise, on a pensé à quelque chose avec trop de plaisir, on a accepté le combat, et si bon lutteur qu'on soit on est blessé. Cependant on n'a pas consenti, on a réprouvé le mouvement désordonné, on, lui a opposé une douleur amère et on l'a vaincu. Mais pour avoir molli d'abord on peut dire: « Pardonnez-nous nos offenses. » Ainsi en est-il des autres tentations, et toujours il est difficile que nous n'ayons pas besoin de nous écrier : « Pardonnez-nous nos offenses. »

Quelle est donc cette horrible tentation dont j'ai parlé, cette tentation funeste, redoutable, et qu’il faut éviter de toutes ses forces, avec tout

1. Rom, I, 24.

274

son courage? Quelle est-elle? C'est quand on nous pousse à nous venger. On s'enflamme de colère, on menace de sa vengeance : voilà la tentation horrible. C'est perdre, hélas! le moyen d'obtenir le pardon de ses autres iniquités. Tu t'étais laissé aller à d'autres impressions illicites, à d'autres passions coupables, et tu devais être guéri de ces blessures en disant : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » En te poussant à la vengeance, on te fait perdre le mérite de cette parole: « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; » et en perdant ce mérite, tu conserves tous tes péchés, tu n'es déchargé d'absolument aucun.

12. Notre Maître et Sauveur savait que cette tentation est la plus à craindre en cette vie. Aussi en nous enseignant les' six ou sept demandes de l'oraison dominicale, il n'a cherché à nous en expliquer aucune, à nous en recommander aucune avec autant d'instance que celle-ci. N'avons-nous pas dit : « Notre Père qui êtes dans les cieux? » Pourquoi donc, après cette prière, ne nous a-t-il rien expliqué de ce qu'il a mis au commencement, à la fin ou au milieu ? Pourquoi ne dit-il rien de ce qui vous arriverait si le nom du Seigneur n'était pas sanctifié en vous, si vous n'étiez pas admis dans son royaume, si sa volonté n'était pas faite en vous comme elle l'est au ciel, ou s'il ne veillait pas sur vous pour vous empêcher de succomber à la tentation? Que dit-il donc? « En vérité je vous le déclare, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes; » ce qui se rapporte à ces mots : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui « nous ont offensés. » Sans donc s'arrêter aux autres demandes qu'il nous a enseignées, il insiste avec force sur celle-ci. De fait, il n'était pas si nécessaire d'appuyer sur les articles à la violation desquels le pécheur connaît le remède; mais il fallait insister- spécialement sur celui dont la transgression rend incurables tous les autres péchés. Tu dois dire : «Pardonnez-nous nos péchés. » Lesquels? Hélas! nous n'en avons que trop, car nous sommes des hommes. J'ai parlé un peu plus que je n'aurais dû, j'ai dit ce que je devais taire, j'ai ri plus qu'il ne fallait, j'ai mangé, j'ai bu au delà du nécessaire; j'ai écouté avec plaisir ce que je n'aurais pas dû; j'ai regardé volontiers ce que je ne devais pas et volontiers j'ai pensé à ce qui m'était interdit : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui « nous ont offensés. » Tu es perdu, si tu ne peux dire cela.

13. Réfléchissez, mes frères; réfléchissez, mes enfants; réfléchissez, enfants de Dieu; réfléchissez à ce que je vous dis. Luttez de toutes vos forces contre votre coeur ; et si vous, voyez votre colère se dresser contre vous, implorez contre elle le secours de Dieu. Que Dieu te rende vainqueur ; oui, que Dieu te rende vainqueur, non pas à l'extérieur, de ton ennemi, mais à l'intérieur, de ton âme. Prie, et il le viendra efficacement en aide. Il aime mieux nous voir lui demander cela que la pluie. Vous voyez en effet, mes chers amis, combien de demandes nous a enseignées le Christ notre Seigneur, et il en est une à peine qui concerne le pain quotidien. Il veut donc que nous rapportions tous nos desseins à l'éternelle vie. De quoi craignons-nous de manquer, puisqu'il s'est engagé envers nous par promesse, puisqu'il a dit : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît; car votre Père sait que vous en avez besoin avant que vous les lui demandiez (1) ? » — « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. » Beaucoup en effet ont été éprouvés même par la faim, ils s'y sont montrés comme un or pur et n'ont pas été abandonnés de Dieu; au lieu qu'ils y auraient péri, si leur coeur n'avait pas été soutenu par le pain spirituel de chaque jour. Soyons surtout affamés de ce pain. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés (2). » Dieu peut jeter sur notre faiblesse un regard de miséricorde et répondre à cette prière: « Souvenez-vous que nous sommes poussière (3). » Celui donc qui a fait l'homme d'un peu de poussière, et qui a animé cette poussière, a livré pour elle son Fils unique à la mort. Ah! combien ne nous aime-t-il pas ? Qui pourrait l'exprimer? Qui pourrait même le concevoir dignement?

 1. Matt. VI, 33, 32,8. — 2. Ib. V, 6. — 3. Ps. CII, 14.

SERMON LVIII. DE L'ORAISON DOMINICALE (1).

275

ANALYSE. — Ce discours ne se distingue du précédent que par des détails et des développements accidentels. On, ne peut néanmoins que gagner beaucoup à l'étudier encore.

1. Vous avez récité le Symbole, l'abrégé de notre foi. Déjà il y a quelque temps je vous ai rapporté ces paroles de l'Apôtre saint Paul « Comment l'invoquera-t-on, si l'on ne croit en lui (2)? » Puis donc qu'on, vous a appris, puisque vous avez retenu et répété la manière de croire en Dieu; écoutez aujourd'hui la manière de l'invoquer.

C'est le Fils de Dieu lui-même, vous l'avez entendu pendant la lecture de l'Évangile, qui a enseigné cette prière à ses disciples et à ses fidèles. Quel espoir n'avons-nous pas d'obtenir notre grâce, puisqu'un tel avoué nous a dicté la supplique! Assis à la droite du Père, comme vous l'avez publié, il est par conséquent l'assesseur du Père, et notre avocat doit être notre juge, car il viendra. juger les vivants et les morts.

Retenez donc bien cette prière, que vous devez répéter dans huit jours. Ceux d'entre vous qui ne savaient pas parfaitement le Symbole, ont ce temps encore pour l'apprendre, car samedi, ce grand jour de samedi prochain où vous devez recevoir le baptême, il vous faudra le réciter en présence de tous- ceux qui seront là; et dans huit jours, à partir d'aujourd'hui, vous répéterez l'oraison qu'on vous apprend aujourd'hui.

2. En voici le commencement : « Notre Père « qui êtes dans les cieux. » Dès que nous avons un Père au ciel, considérons comment il convient que nous vivions sur la terre. Car avec un tel Père on doit vivre de façon à se rendre digne d'être admis à son héritage. Nous disons tous : « Notre Père. » Quelle bonté! Ces paroles sont prononcées par l'Empereur et le mendiant, par le serviteur et son maître. Tous disent : « Notre Père qui êtes aux cieux. » Ils savent donc qu'ils sont frères, dès qu'ils ont le même Père. Et pourquoi un maître dédaignerait-il d'avoir pour frère son serviteur, puisque le Christ Notre-Seigneur veut bien aussi l'appeler son frère.

3. « Que votre nom soit sanctifié, » disons

1. Matt. VI, 9-13. — 2. Rom. X, 14.

nous encore; « que votre règne arrive. » Sanctifier le nom de Dieu c'est devenir saint, car ce nom est toujours saint en lui-même. Nous souhaitons aussi l'avènement de son règne. Il viendra, fût-ce malgré nous; mais désirer et demander que son règne arrive, c'est simplement désirer qu'ils nous rende dignes de son royaume, car, ce qu'à Dieu ne plaise, il pourrait se faire que son règne arrivât et non pas pour nous. Il viendra; mais pour un grand nombre il ne viendra pas. Il viendra pour ceux à qui il sera dit : « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. » Et il ne viendra pas pour ceux à qui s'adresseront ces mots : « Allez loin de moi, maudits, au feu éternel (1). » Ainsi quand nous disons : « Que votre règne arrive, » nous demandons qu'il vienne pour nous. Qu'est-ce à dire, qu'il vienne pour nous? Que Dieu nous trouve bons pour lui. Nous le prions par conséquent de nous rendre bons, car alors il nous admettra dans son royaume.

4. Nous ajoutons: « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Les Anges vous servent dans le ciel, faites que nous vous servions sur la terre. Les Anges ne nous offensent pas dans le ciel, faites que nous ne vous offensions pas sur la terre. Accomplissons votre volonté comme ils l'accomplissent. Ici encore que demandons-nous, sinon de devenir bons? Dieu sans aucun doute fait toujours sa volonté, mais elle se fait en nous lorsque nous l'accomplissons.

Nous pouvons encore entendre ces mêmes paroles : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » de la manière suivante. Nous recevons un ordre de Dieu, et il nous plait, il plait à notre esprit; car nous nous complaisons dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur (2). La volonté de Dieu s'accomplit alors dans le ciel; notre esprit se comparant au ciel et notre corps à la terre. Que veut donc dire : « Votre volonté

1. Matt. XXV, 34. 41. — 2. Rom. VII, 22.

276

soit faite sur la terre comme au ciel? » Votre commandement est agréable à mon esprit ; que ma chair aussi s'y conforme et que disparaisse enfin cette lutte que décrit l'Apôtre en ces termes: «La chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair (1). » Quand l'esprit convoite contre la chair, c'est la volonté divine qui s'accomplit au ciel ; et quand la chair ne convoite plus contre l'esprit, déjà cette même volonté s'accomplit sur la terre. Or la paix sera parfaite quand Dieu le voudra; si maintenant il veut le combat, c'est afin de pouvoir donner la victoire.

On peut aussi faire une autre application de la même demande : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Figurons-nous l'Eglise comme le ciel, car elle porte Dieu; et voyons dans la terre les infidèles a qui il a été dit : «Tu es terre et tu retourneras en terre (2). » Par conséquent, lorsque nous prions pour nos ennemis, pour les ennemis de l'Église, pour les ennemis du nom chrétien, nous demandons à Dieu « que sa volonté soit faite sur la  terre comme au ciel, » par ceux qui le blasphèment comme par ceux qui le servent, et que tous deviennent ciel.

5. « Donnez-nous aujourd'hui nôtre pain quotidien. » On peut entendre que par ces paroles noirs demandons simplement ce qui est nécessaire à la vie de chaque jour, pour l'avoir en abondance, ou au moins pour n'en pas manquer. Nous disons de chaque  jour, pendant ce qui est appelé aujourd'hui (3). Chaque jour en effet nous vivons, nous nous éveillons chaque jour, nous mangeons et nous avons faim chaque jour. Que Dieu nous donne donc notre pain de chaque jour.

Pourquoi n'avoir point parlé du vêtement? Car nous avons besoin, pour vivre; du boire et du manger, et pour nous abriter, du vêtement et d'un asile. Ne désirons rien de plus. « Nous n'avons rien apporté dans ce monde, dit l'Apôtre, et nous n'en saurions emporter rien ; dès que nous avons le vivre et le vêtement, contentons-nous (4). » Qu'il n'y ait plus d'avarice et l'a nature est assez riche. Si dans ces mots : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » nous pouvons entendre avec raison ce qui concerne la vie de chaque jour, pourquoi nous  étonner que le pain comprenne aussi tous les autres aliments nécessaires? Que dit Joseph en invitant ses frères? « Ces hommes aujourd'hui

1. Galat. V, 17. — 2. Gen. III, 19. — 3. Héb. III, 13. — 4. I Tim. VI, 78.

mangeront le pain avec moi (1).» Ne devaient-ils manger que du pain ? Le pain comprenait tout le reste. Ainsi en demandant notre pain de chaque jour, nous demandons tout ce qui sur la terre est nécessaire à notre corps. Mais que dit le Seigneur Jésus? « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît (2). »

Cette même demande : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, » s'applique aussi parfaitement à votre Eucharistie, Seigneur, à cette nourriture de chaque jour. Les fidèles savent ce qu'ils reçoivent alors, et il leur est salutaire de prendre cet aliment quotidien, nécessaire à la vie présente. Ils prient donc pour eux-mêmes; ils demandent à devenir bons, persévérer dans l'innocence, dans la foi et les bonnes oeuvres. Voilà ce qu'ils ambitionnent, voilà ce qu'ils implorent, car s'ils ne persévéraient pas dans la pratique du bien, ils seraient privés de ce pain, mystérieux. Que signifie donc : Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ? » Accordez-nous de vivre de façon à n'être pas éloignés de votre autel.

Quant à la parole de Dieu, que l'on vous explique chaque jour et que l’on vous rompt en quelque sorte, elle est aussi un pain quotidien. Le corps demande le pain vulgaire, l'esprit a besoin de ce pain spirituel. Aussi nous le demandons également, et le pain quotidien comprend tout ce qui nous est nécessaire dans cette vie, soit pour notre âme, soit pour notre corps.

6. Nous- disons encore : «Pardonnez-nous nos offenses ; » ne cessons.de le dire, car nous disons vrai. Eh.! quel homne vit dans ce corps sans avoir de péchés ? Quel homme vit de manière à n'avoir pas besoin de faire cette demande? On peut s'enfler, maison ne saurait se justifier; et il est bon d'imiter le publicain, sans s'enorgueillir comme le pharisien. Celui-ci monte au temple, il y vante ses mérites sans découvrir les plaies de son âme. L'autre en disant: « Seigneur ayez pitié de moi, pauvre pécheur (3), » savait mieux pourquoi il était venu, Considérez donc, mes frères, que c'est notre Seigneur Jésus, notre Seigneur Jésus lui-même qui a enseigné cette demande à ses disciples, à ses grands, à ses premiers Apôtres, les chefs du troupeau dont nous faisons partie. Mais si ces béliers implorent le pardon de leurs fautes, que doivent faire les

1. Gen. XLIII, 16. —  2. Matt. VI, 33. — 3. Luc, XVIII, 10-13.

277

agneaux dont :il est dit: « Offrez au Seigneur les petits des béliers (1). » Vous savez qu'il est question de cette vérité dans le. Symbole que vous avez récité, puisqu'entre autres choses vous y avez nominé la rémission des péchés. Or, il y a une rémission des péchés qui ne s'accorde qu'une fois, et il en est une autre qui se fait chaque jour. La rémission des péchés qui ne s'accorde qu'une fois, est celle qui se fait dans.le baptême; l'autre s'octroie durant toute cette vie, pendant qu'on récite l'oraison dominicale. C'est en vue de cette dernière que nous disons: « Pardonnez-nous nos offenses. »

7. Le Seigneur a de plus conclu avec mous un accord, un pacte, un solide contrat, en nous faisant dire : « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Pour dire avec fruit : « Pardonnez-nous nos offenses, » il faut dire avec vérité : « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » En ne prononçant pas ces dernières paroles ou en les prononçant à faux, on prononce inutilement les premières. C'est à vous principalement, à vous qui approchez du saint baptême, que nous disons: Pardonnez tout du fond du coeur. Et vous, fidèles qui profitez de cette occasion pour -entendre cette prière et l'explication que nous en faisons, pardonnez de bon coeur tout ce que vous avez contre autrui; mais pardonnez là même ors pénètre l'oeil de Dieu. Il arrive quelquefois que l'on pardonne de bouche et non de coeur. On pardonne de bouche, à cause des hommes; on ne pardonne pas de coeur, parce que l'on ne craint pas les regards de Dieu. Vous, pardonnez entièrement ; quelque ressentiment que vous ayez gardé jusqu'aujourd'hui, au moins aujourd'hui pardonnez tout. Le soleil ne devait pas se coucher sur votre colère, et combien de soleils s'y sont couchés! Que cette colère s'éteigne enfin.

Voici la fête du grand soleil, de ce soleil dont il est dit dans l'Ecriture : « Pour vous se lèvera le soleil de justice, et vous trouverez le salut sous ses ailes (2). » Sous ses ailes, c'est-à-dire sous sa protection. Aussi lisons-nous dans un psaume: « Protégez-moi à l'ombre de vos ailes (3). » Il est des malheureux qui feront, au jour du jugement suprême, une pénitence tardive, et qui se livreront à une douleur infructueuse. Le livre de la Sagesse nous les montre d'avance. Et que diront-ils au milieu de leurs regrets, parmi les gémissements qui s'exhaleront de leur âme

1. Ps. XXVIII, 1. — 2. Malach, IV, 9. —3. Ps. XVI, 2.

oppressée? « Que nous a servi l’orgueil? Que nous a procuré l'ostentation des richesses? — Ainsi, diront-ils encore, nous avons erré hors des voies de la vérité, la lumière de la justice n'a pas lui à nos yeux, et le Soleil ne s'est pas levé sur nous (1). » Ce Soleil se lève sur les justes; quant au soleil visible, Dieu lé fait lever chaque jour sur les bons et sur les méchants (2). Il appartient aux, justes de voir ce premier Soleil; ils le portent maintenant par la foi dans leurs cœurs. Si donc tu te fâchés, que le soleil visible ne se couche pas sur ta colère. « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère, dit l'Apôtre (3) ; » autrement le Soleil de justice se coucherait aussi pour toi et tu resterais dans les ténèbres.

8. Gardez-vous de croire que la colère ne soit rien. « La colère m'a troublé l'oeil, » dit le prophète. L'oeil troublé ne saurait regarder le soleil; en vain il fait effort, il ne trouve que souffrance sans plaisir. Qu'est-ce que la colère? Le désir de la vengeance. Quoi! Un homme veut se venger, et le Christ n'est pas vengé encore, les martyrs ne le sont pas ! La patience divine attend encore que se convertissent les ennemis du Christ, que les ennemis des martyrs se convertissent, et nous, qui sommes-nous donc pour chercher à nous venger? Eh ! que deviendrions-nous si Dieu cherchait à se venger lui-même? Jamais il ne nous a manqué, cependant il ne veut pas se venger de nous, et nous qui l'offensons presque chaque jour, nous voulons nous venger? Pardonnez donc, et pardonnez de bon coeur. Tu es irrité, ne pèche pas. « Fâchez-vous, est-il écrit, mais gardez-vous de pécher (4). » Fâchez-vous comme hommes, si vous êtes vaincus; mais gardez-vous de pécher en nourrissant dans le coeur votre colère, ce qui serait la nourrir contre vous et vous exposer à être rejetés loin de la lumière. Oui, pardonnez.

Qu'est-ce que la colère? Un.désir de vengeance. Qu'est-ce que la haine? Une colère invétérée; car lorsque la colère est invétérée elle porte le nom de haine. C'est ce que semble exprimer le prophète déjà cité. Après avoir dit : « La colère m'a « troublé l'oeil ; » il ajoute: « J'ai vieilli au milieu de tous mes ennemis (5). » Ce qui d'abord n'était que de la colère est devenu de la haine, parce que cette colère a vieilli. La colère est un brin d'herbe, la haine un gros arbre. Parfois nous reprenons un homme qui s'irrite, et dans notre

1. Sag. V, 3. 8, 6. — 2. Matt. V, 45. — 3. Ephés. IV, 26. — 4. Ps. IV, 5. — 5. Ps. VI, 8.

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coeur nous entretenons de la haine. C'est alors que le Christ nous crie : « Tu vois le brin d'herbe dans l'oeil de ton frère, et dans le tien tu ne vois pas la poutre (1). » Comment ce brin d'herbe a-t-il grossi jusqu'à devenir une poutre? Parce qu'on ne l'a pas arraché immédiatement. Tant de fois tu as laissé le soleil se lever et se coucher sur ta colère; ainsi tu l'as invétérée. Tu as cherché les mauvais soupçons, tu en as arrosé le brin d'herbe; en l'arrosant tu l'as nourri, et en le nourrissant tu en as fait une poutre. Tremble au moins devant ces mots : « C'est être homicide que de haïr son frère (2). » Tu n'as point tiré l’épée contre lui, tu ne l'as pas blessé, tu ne lui as fait aucune plaie dans le corps; tu en as seulement la pensée dans le coeur, et tu es regardé comme homicide, aux yeux de Dieu tu es vraiment coupable. Ton ennemi est vivant, et tu l'as tué; autant qu'il dépend de toi, tu tues celui que tu hais. Amende-toi donc, corrige-toi.

Si dans vos demeures il y avait des scorpions ou des aspics, comme vous travailleriez à les en délivrer afin d'y pouvoir habiter tranquillement!

Vous vous fâchez, et les colères s'invétérant dans vos coeurs deviennent autant de haines, autant de poutres, de scorpions et de serpents; et vous n'en voulez point purifier vos coeurs, c'est-à-dire la maison de Dieu! Accomplissez ce que vous dites : « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; » et vous direz avec confiance : « Pardonnez-nous nos offenses; » car vous ne pouvez sur cette terre vivre sans péchés. Autres néanmoins sont les grands crimes qui vous seront heureusement remis dans le baptême et auxquels vous devrez être toujours étrangers; et autres les péchés de chaque jour dont on ne saurait s'exempter ici bas, pour lesquels il faut réciter chaque jour l'oraison dominicale, avec le pacte, le contrat qu'elle renferme, y prononçant avec joie : «Pardonnez-nous nos offenses; » et avec sincérité : « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. »

Voilà pour les péchés passés, mais pour l'avenir?

9. « Ne nous induisez pas en tentation : pardonnez les péchés commis et accordez-nous de n'en plus commettre : on en commet lorsqu'on se laisse vaincre par la tentation. L'Apôtre saint Jacques a dit en effet : « Que nul, lorsqu'il est tenté, ne prétende que c'est Dieu qui le tente; car Dieu ne tente point pour le mal et il ne

1. Matt. VII, 3. — 2. I Jean,  III, 16.

tente lui-même personne; mais chacun est tenté par sa concupiscence, qui l'entraîne et le séduit; puis la concupiscence ayant conçu enfante le péché, et le péché consommé engendre la mort (1). » Ne te laisse donc pas entraîner par ta concupiscence; garde-toi d'y consentir. Elle ne peut concevoir que de toi. Y, consentir, c'est comme t'unir à elle intérieurement. Sitôt qu'elle se montre, refuse, ne la suis pas. Elle est coupable, elle est lascive; elle est humiliante, elle te sépare de Dieu. Pour n'avoir pas à pleurer sur son fruit, ne lui donne pas le baiser du consentement; car encore une fois elle conçoit si tu consens, si tu l'accueilles. Et « la concupiscence ayant conçu enfante le péché. » Tu ne trembles pas encore? « Le péché engendre la mort. » Crains au moins la mort. Si tu ne redoutes pas le péché, redoutes-en les suites. Si le péché est doux, la mort est amère.

Que les hommes sont misérables! Ils laissent ici, en mourant, ce qu'ils ont recherché par leurs péchés, et ils emportent leurs péchés avec eux. Tu pèches pour de l'argent, il faudra le laisser ici; pour une campagne, il faudra la laisser encore; pour une femme, tu la laisseras égale ment : ainsi en est-il de tout ce que tu convoites en péchant, tu le laisses ici quand la mort te ferme les yeux et tu emportes avec toi ce péché que tu commets.

10. Il faut donc effacer les péchés, les péchés passés, et cesser d’en commettre. Mais tu ne saurais dans cette vie en être entièrement exempt ne fussent-ils que faibles, petits ou légers. Ne méprise néanmoins ni les petits ni les légers, Les petites gouttes d'eau remplissent les fleuves, Ne dédaigne pas les péchés légers. L'eau pénètre à travers les plus légères fentes du navire, elle en remplit la cale, et si l'on n'y prend garde, le vaisseau s'engloutit. Aussi les matelots ne cessent-ils de travailler, leurs mains sont en mouvement, en mouvement pour enlever l'eau chaque jour. Ainsi tes mains doivent agir pour vider chaque jour ton esquif. Qu'est-ce à dire, doivent agir! Elle doivent donner, tu dois faire le bien, qu'elles agissent de la sorte : « Partage ton pain avec celui qui a faim; mène dans ta maison l'indigent sans asile; si tu vois un homme nu, donne-lui des vêtements (2). » Fais tous ce que tu peux et avec tous les moyens dont tu peux disposer; l'ai le bien avec joie et adresse la prière avec confiance. Elle s'élèvera sur deux ailes, deux sortes

1. Jacq. I.13-15. — 2. Isaïe, LVIII, 7.

279

d'aumônes. Quelles sont ces aumônes? « Pardonnez, et on vous pardonnera; donnez, et on vous donnera (1). » Une aumône se fait dans le cœur, lorsqu'on pardonne à son frère ses offenses; une autre se fait avec le bien, quand on donne du pain au pauvre. Fais les deux,  pour qu'une aile ne manque pas à ta prière.

11. Aussi après avoir dit : « Ne nous induisez pas en tentation, » on ajoute: « Mais délivrez-nous du mal. » En demandant à être délivré du mal, on témoigne qu'on y est livré. C'est pourquoi l’Apôtre dit : « Rachetez le temps, car les jours sont mauvais (2). » Mais « qui veut la vie? qui soupire après les jours de, bonheur? » Eh! qui ne les désirerait, puisque dans cette vie il n'y a que des jours mauvais? Fais donc, ce qui suit : « Préserve la langue du mal, et tes lèvres des discours artificieux; évite le mal et pratique le bien, cherche la paix et la poursuis (3) ; » ainsi tu n'as plus de jours mauvais, et tu obtiens ce que tu as demandé : « Délivrez-nous du mal. »

12. Ainsi donc les trois premières demandes « Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, que votre nom soit sanctifié, » concernent l'éternité; et à cette vie se rapportent les quatre suivantes : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » demanderons-nous ce pain lorsque près de Dieu nous serons rassasiés? « Pardonnez-nous nos offenses : » dirons-nous cela dans ce royaume où nous n'aurons plus de péchés? « Ne nous livrez pas à la tentation : » quand- il n'y aura plus de tentation, quel sens auraient ces paroles? Et quand pour nous il n'y aura plus de mal, dirons-nous : « Délivrez-nous du mal? » Ces quatre demandes sont donc nécessaires pour noire vie de chaque jour, et les trois autres pour la vie éternelle. Mais faisons-les toutes pour parvenir à cette vie; prions ici pour n'en être pas exclus. Vous devrez, après votre baptême, réciter chaque jour cette oraison dominicale. On la dit chaque jour à l'autel du Seigneur où les

1. Luc, VI, 37, 38. — 2. Ephés. V, 16. — 3. Ps. XXXIII, 11, 13, 14.

fidèles l'entendent. Aussi ne craignons-nous pas que vous ne la sachiez peu exactement; ceux d'entre vous qui ne pourraient la savoir encore parfaitement, l'apprendront en l'entendant chaque jour.

13. Samedi prochain, pendant les veilles que nous.célèbrerons par la miséricorde de Dieu, vous réciterez, non pas l'Oraison, mais le Symbole. Il faut que maintenant vous sachiez ce Symbole, car vous ne l'entendez pas chaque jour à l'église, dans l'assemblée sainte. Et afin ne pas l'oublier une fois que vous le savez, récitez-le chaque jour. En vous éveillant, en allant prendre votre sommeil, récitez votre symbole, récitez-le devant Dieu, rappelez vos souvenirs, ne vous lassez point de le répéter. Cette répétition est utile, elle est propre à empêcher l'oubli. Ne dites point : Je l'ai récité hier, je l'ai récité aujourd'hui, chaque jour je le récite et je le possède parfaitement. Remets-toi devant les yeux l'abrégé de ta foi, regarde-toi dans ce miroir, car ton Symbole doit être pour toi comme un miroir. Examine si tu crois sincèrement ce que tu fais profession de croire, et jouis chaque jour du bonheur d'avoir la foi. Que ce soient là tes richesses et comme les vêtements spirituels de ton âme. N'as-tu pas soin de t'habiller en te levant? Couvre aussi ton âme en te rappelant le Symbole; crains que l'oubli ne la mette à nu, que tu ne demeures sans vêtement, et, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'il ne t'arrive ce que dit l'apôtre, d'être dépouillé plutôt que nu (1). Notre foi en effet nous servira de vêtement; pour nous elle sera à la fois et une tunique et une cuirasse; une tunique pour nous préserver de la confusion, et une cuirasse pour nous tenir en garde contre l'adversité. Mais quand nous serons arrivés au lieu où nous devons régner, nous n'aurons plus besoin de réciter le Symbole : nous verrons Dieu, Dieu même sera en face de nous, et cette vue de Dieu sera la récompense de notre foi.

1. II Cor. V, 3.

SERMON LIX.DE L'ORAISON DOMINICALE (1).

280

ANALYSE. — Cette nouvelle explication de l'oraison dominicale; adressée légalement aux Cathécumènes, est le résumé des précédentes.

1. Vous venez de réciter ce que vous croyez ; apprenez ce que vous devez demander. Vous ne sauriez prier Dieu.sans croire en lui, car l'Apôtre dit : « Comment l'invoqueront-ils s'ils ne croient pas en lui (2)? »Aussi vous a-t-on enseigné d'abord le Symbole qui contient la règle de votre foi; règle singulière, aussi courte qu'elle est grande, car elle est courte en paroles et grande en pensées. Quant à la prière qu'on vous a donnée à apprendre aujourd'hui et à répéter clans huit jours, vous l'avez vu pendant la lecture de l'Evangile, elle a été enseignée par le Seigneur lui-même à ses Apôtres et des Apôtres elle est parvenue jusqu'à nous, car leur voix a retenti par toute la terre (3).

2. Gardez-vous donc de vous attacher aux choses de la terre, puisque vous avez un Père dans les cieux...Vous allez dire : « Notre Père qui êtes aux cieux. » A quelle grande famille vous commencez à appartenir! Sous l'autorité de ce Père, le maître et le serviteur sont frères également ; sous lui sont frères, encore l'Empereur et le soldat; le riche et le pauvre sont aussi ses enfants. Tous les chrétiens fidèles ont sur la terre des pères différents, les uns nobles et les autres roturiers; mais tous invoquent un Père unique qui est dans les cieux. Or, si notre Père est là; c'est là qu'il nous préparé un héritage; car il veut que nous possédions avec lui ce qu'il nous donne. Il nous donne un héritage, mais ce n'est pas un héritage qu'il nous abandonne ne mourant. Il ne nous quitte pas, il reste où il est et nous appelle à lui.

Nous savons qui nous devons prier; sachons aussi ce que nous devons demander, pour ne pas offenser un tel Père par des suppliques inconsidérées.

3. Qu'est-ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous enseigne à demander à ce Père qui est dans les cieux? « Que votre nom soit sanctifié.» Quel avantage y a-t-il pour nous de demander à Dieu que son nom soit sanctifié? Le nom du Seigneur est toujours saint, et demander qu'il soit sanctifié

1. Matt. VI, 9-13. — 2. Rom. X, 14. — 3. Ps. XVIII, 5.

n'est-ce pas demander que nous le soyons par lui? Nous demandons que ce qui est toujours saint soit sanctifié en nous; que ce nom soit sanctifié en vous quand vous recevrez le baptême. Vous le demanderez encore après avoir été baptisés : n'est-ce donc pas pour obtenir de conserver ce que vous recevrez alors?

4. Voici une autre demande : « Que votre règne arrive. » Que nous le demandions ou que nous ne le demandions pas, le règne de Dieu viendra. Pourquoi le demander, si ce n'est pour obtenir qu'il vienne pour nous comme pour tous les saints, et que Dieu nous mette au nombre de ses saints, pour qui viendra son règne?

5. Nous disons à la troisième demande « Votre volonté soit faite sur la terre comme au  ciel. » Qu'est-ce à dire! Faites que nous vous servions sur la terre comme vous servent les Anges dans le ciel. Ses Anges saints lui obéissent, ils ne l'offensent pas et exécutent ses ordres avec amour. Nous demandons aussi la grâce d'accomplir avec charité les divins commandements. On peut encore entendre autrement ces paroles « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » En nous le ciel est l'âme, la terre est le corps. Comment expliquer alors : « Votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel? » Que notre chair nous obéisse, comme nous obéissons à vos préceptes; car si la chair et l'esprit luttaient contre eux, nous serions moins capables d'accomplir les divins commandements.

6. Nous lisons encore la même prière : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Que, nous entendions ici les choses dont le corps a besoin, comprenant dans le pain tout ce qui lui est nécessaire; ou que nous ayons en vue ce pain quotidien que vous irez recevoir à l'autel; nous avons raison de le demander à Dieu. Qu'implorons-nous en effet, sinon la grâce de ne faire aucun mal qui doive nous priver de ce pain?

La parole de Dieu que l'on vous prêche chaque jour est aussi du pain. Si elle n'est pas le pain du corps, il ne s'ensuit point qu'elle ne soit (281) pas le pain de l'esprit. Mais après cette vie, nous ne chercherons plus le pain que réclament les besoins du corps; nous n'aurons pas non plus à recevoir le sacrement de l'autel, puisque nous serons avec le Christ dont maintenant nous recevons la chair sacrée; il ne faudra plus enfin nous adresser des paroles comme nous vous en disons, ni lire aucun livre, puisque nous verrons le Verbe même de Dieu, par qui tout a été fait, ce Verbe qui nourrit les Anges, qui éclaire les. Anges, qui donne la sagesse aux Anges,, sans rechercher les termes d'une phrase embarrassée; car ils boivent en quelque sorte à ce Verbe unique, et remplis d'une sainte ardeur ils chantent ses louanges sans se lasser jamais. « Bienheureux, dit un psaume, ceux qui habitent dans votre maison; ils vous loueront aux siècles des siècles (1). »

7. Aussi nous demandons encore maintenant ce qui suit : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » En recevant le baptême, tous nos péchés absolument sont effacés Mais on ne saurait ici vivre sans péché. Ces péchés peuvent n'être pas de ces grands crimes qui excluent de la table sacrée; cependant personne ne saurait sur cette terre être exempt de fautes, et d'un autre côté nous ne pouvons recevoir qu'une seule fois le baptême. Aussi nous avons dans la prière le moyen de nous purifier chaque jour, d'obtenir chaque jour la rémission de nos péchés, mais à. la condition d'accomplir ce qui suit: « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Vous donc, mes frères, qui êtes mes enfants dans la grâce de Dieu et mes frères sous

1. Ps. LXXXIII, 5.

son autorité paternelle, je vous donne. cet avis Lorsque quelqu'un vous a offensés, vous a manqué, s'il vient à vous et avoue sa faute, s'il vous demande pardon, pardonnez-lui aussitôt et pardonnez-lui du fond du coeur, afin de ne pas éloigner de vous le pardon que Dieu même vous envoie. Car si vous ne pardonnez pas, il ne vous pardonnera pas non plus; et si nous faisons cette demande en cette vie, c'est qu'ici l'on peut pardonner, puisqu'ici peuvent se commettre des péchés; tandis que dans l'autre monde on ne pardonne pas, 'puisque les péchés ne s'y commettent pas.

8. Nous ajoutons en effet : « Ne nous livrez pas à la tentation, mais délivrez-nous du mal. » Dans cette vie en effet il faut demander de n'être pas livrés à la tentation, car il y a ici des tentations; et d'être délivrés du mal, parce qu’il y a du mal ici.

Ainsi, de ces sept demandes, trois se rapportent à la vie éternelle et quatre à la vie présente. A la vie éternelle : « Que votre nom soit sanctifié, » car il le sera toujours; « Que votre règne arrive, » car ce règne sera éternel; « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » car elle le sera éternellement. A la vie présente : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien; » car nous n'en aurons pas besoin toujours; « Pardonnez-nous nos offenses; » ce qu'il ne faudra pas faire éternellement; « Ne nous livrez pas à ta tentation; » ce quine sera pas toujours à craindre : « Mais délivrez-nous du mal, » auquel nous ne serons pas toujours exposés. Ici seulement où se rencontre la tentation, où se rencontre le mal, on doit demander ces grâces.

SERMON LX. DE L'AUMÔNE (1).

ANALYSE. — En se reportant aux secousses douloureuses qui agitaient le monde Romain lorsque prêchait Saint Augustin, on comprendra mieux l'effet saisissant que dut produire ce discours. Dans les graves embarras de la vie, dit le saint Docteur, on aime prendre conseil. Or 1°  tout aujourd'hui va mal dans le monde; tout est bouleversé. L'homme cependant cherche encore à acquérir des richesses, certain de n'en pouvoir jouir lui-même, puisqu'il ne les emportera pas en mourant; incertain même si sa postérité pourra en, profiler et si elles ne seront pas enlevées par la ruse ou la violence. Que faire dans an tel état de choses? Consulter Jésus-Christ, la sagesse même. — 2° Jésus-Christ veut que nous mettions, au ciel, nos richesses en sûreté en les distribuant aux pauvres Pour absoudre ou pour condamner au jugement dernier il ne fera mention que de l'aumône faite ou négligée; car l'aumône est le moyen de racheter nos péchés et de répondre à l'amour de Dieu pour nous. — Donc ayons soin, en donnant l'aumône, de faire de dignes fruits de pénitence.

1. Quiconque est dans la peine et embarrassé sur ce qu'il a à faire, s'adresse à un homme prudent, polir lui demander conseil et obtenir de lui mie règle de conduite. Considérons le monde entier comme un seul homme. Il cherche à se garantir du mal, il lui en coûte de faire le bien; ses tribulations augmentent alors et il ne sait que faire. Lui est-il possible, pour prendre conseil, de rencontrer quelqu'un qui soit plus prudent que le Christ ? Qui, s'il en trouve un meilleur, qu'il suive ses avis. Mais si la chose est impossible, qu'il vienne donc à lui, et qu'en quelque lieu qu'il le rencontre, il le consulte, accepte son sentiment et obéisse à ses salutaires préceptes pour échapper à de grands maux. Car les maux présents, ces maux temporels que les hommes redoutent si vivement, et sous le poids desquels ils murmurent, offensant ainsi Celui qui par ce moyen veut les corriger et l'empêchant d'être leur Sauveur; ces maux présents ne sont sans aucun doute que des maux passagers; car ils passent avant nous, ou nous passons avant eux; ils passent lorsque nous sommes encore en vie, ou nous y échappons en mourant. Mais quel mal peut-on appeler grand quand il doit durer si peu ? Toi qui te préoccupes du jour de demain, tu as donc oublié le jour d'hier ? Ce demain ne sera-t-il pas devenu hier, quand nous serons à après-demain ? Ah! si pour se soustraire à des souffrances temporelles qui passent ou plutôt qui s'envolent, les hommes se consument de tant de soucis ; que ne doit-on pas imaginer pour se dérober à des calamités qui persévèrent et durent éternellement ?

2. Cette vie mortelle est une grosse affaire. Qu'est-ce que naître, sinon entrer dans une carrière laborieuse, et les pleurs de l'enfant ne

1. Matt. VI, 19-21

témoignent-ils pas des peines qui nous y attendent! Personne n'est exempt de ce fâcheux breuvage; il faut boire la coupe présentée par Adam. Nous sommes l’oeuvre des mains de Dieu ; mais le péché nous a jetés sur un théâtre de vanité. Nous sommes faits à l'image de Dieu (1) ; mais la prévarication a défiguré en nous cette image. Aussi lisons-nous dans un psaume et ce que nous étions et ce que nous sommes devenus.

« Quoique l'homme, y est-il dit, marche à l'image de Dieu. » Voilà ce qu'il était. Mais qu'est-il devenu ? Écouté ce qui suit : « Il ne se troublera pas moins vainement. » Il marche avec l'image de la vérité, et il se trouble sous l'inspiration de la vanité. Et en quoi consiste son trouble ? Reconnais-le, et dans cette espèce de miroir regarde-toi avec confusion. « Quoique l'homme marche à l'image de Dieu ; » quoique l'homme soit ainsi une grande chose; « il ne s'en troublera pas moins vainement. » Et comme si nous disions : Mais de quoi, je te prie, se troublera-t-il vainement? « Il amasse des trésors, poursuit l'auteur sacré, et il ignore pour « qui 2. » Voilà l'homme, voilà, comme ii n seul homme, le genre humain tout entier qui faiblit dans son devoir, il perd l'esprit et s'égare loin du bon sens : « Il amasse des trésors sans savoir pour qui. » Est-il rien de plus déraisonnable, rien de plus malheureux ? Est-ce pour lui que l'homme amasse ? Non. Pourquoi non ? Parce qu'il doit mourir, parce que la vie est courte, parce que le trésor reste tandis que celui qui l'amasse disparaît rapidement. Aussi, pénétré de compassion pour ce malheureux qui marche à l'image de.Dieu, qui publie la vérité tout en s'attachant à la vanité ; « il se troublera vainement, dit le prophète. » Je le plains; « il amasse des

1. Gen. I, 27. — 2. Ps. XXXVIII, 7.

283

trésors sans savoir pour qui. » Est-ce pour lui? Non, car il meurt et laisse son trésor. Pour qui donc ?

Tu sais quel parti prendre ? Enseigne-le moi. Si tu ne peux me l'enseigner, c'est que tu ne le sais pas toi-même, et puisque nous ne le savons ni l'un ni l'autre, cherchons, apprenons et étudions tous deux. On se trouble donc, on amasse des trésors, on s'inquiète, on travaille, on se livre à des soucis qui éloignent le sommeil ; on se consume de fatigues pendant le jour et on se livre la nuit à toutes sortes de craintes; pour grossir son trésor on condamne son âme à la fièvre des soucis.

3. Je le vois donc et j'en gémis; tri te troubles, et comme s'exprime l'infaillible Vérité, tu te troubles en vain. En effet tu veux thésauriser, et pour réussir dans tout ce que tu entreprends, sans compter les pertes que tu fais, les dangers effroyables que tu cours et la mort que tu subis, non dans le corps mais dans l'âme, à chaque. gain réalisé par toi, pour acquérir de l'or tu perds la foi, pour un vêtement extérieur tu sacrifies les ornements de l'âme. Mais ne parlons pas de tout cela ni de plusieurs autres, choses; oublions les accidents et ne songeons qu'aux succès. Voilà donc que tu amasses des trésors, tu gagnes de tout côtés, l'on roule chez toi comme l'eau des fontaines, rien ne te manque et l'abondance est partout. N'as-tu.pas entendu cette parole : « Si vos richesses se multiplient, n'y attachez pas votre coeur (1) ? » Tu amasses donc et tu ne parais pas t'agiter inutilement; cependant tu te troubles en vain. — Et pourquoi, demanderas-tu ? Je remplis mes coffres, mes appartements ont peine à contenir ce que j'amasse; comment dire que je me trouble vainement ? C'est que tu amasses sans savoir pour qui. Et si tu le sais, dis-le moi, je t'en conjure ; je t’écouterai avec plaisir. Pour qui donc ? Oui, si ton agitation n'est pas vaine, dis-moi pour qui tu travailles. — Pour moi, réponds-tu. — Tu oses l'affirmer et tu dois mourir ? — C'est pour mes enfants, reprends-tu. — Tu oses l'affirmer et ils doivent mourir ? Quand un père amasse pour ses enfants, il fait preuve d'une grande bonté, ou plutôt d'une grande vanité : mortel il entasse pour des mortels.

Et qu'amasses-tu en amassant pour toi, puisque tu laisseras tout à la mort ? On en peut dire autant si c'est pour tes fils ; car ils doivent se

1. Ps. LXI, 11.

succéder et non posséder toujours. Je pourrais te demander encore : Sais-tu quels seront tes fils ? Sais-tu si la débauche ne dissipera point les épargnes de l'avarice? Si quelqu'un d'eux ne sacrifiera point dans la mollesse, ce que tu as acquis par torr travail ? Mais je n'en dis rien. Je suppose que tes fils seront bons et étrangers à la débauche; ils conserveront ce que tu leur as laissé, ils ajouteront à ce que tu leur as gardé, ils ne perdront point ce que tu leur as acquis. S'ils agissent ainsi, si en cela ils imitent leur père, ils sont aussi vains que toi et je leur dis ce que je te disais. A ce fils donc pour qui tu épargnes, je dirai : Tu amasses sans savoir pour qui. Père, tu l'ignorais, il ne le sait pas non plus; et s'il est vain comme toi, la Vérité ne le stigmatise-t-elle pas également ?

4. Je pourrais dire encore : Sais-tu si même durant ta vie un voleur n'enlèvera point ce que tu amasses ? Une nuit donc il vient et il rencontre sous sa main ce qui t'a demandé tant de jours et tant de nuits. N'est-ce pas pour un larron, n'est-ce pas pour un bandit que tu t'épuises ? C'est assez, je ne veux ni rappeler ni renouveler de cuisantes douleurs. Combien de choses réunies par une sotte 'vanité, sont tombées sous la main d'une brutale cruauté ! Loin de moi de pareils désirs ! Mais tous doivent craindre. Que Dieu éloigne de nous ces fléaux ; nous sommes assez frappés. Demandons-lui tous de les écarter. Ah! qu'il nous pardonne, nous l'en conjurons.

Si néanmoins il nous demande pour qui nous travaillons, que répondrons-nous ? Toi donc, mon ami, et ici j'entends tous lés hommes, toi qui thésaurises en vain, quel conseil me donnes-tu, quand j'examine, quand je cherche avec toi ce que je dois faire dans cette difficulté qui nous est commune ? Tu répliquais tout-à-l'heure : J'amasse pour moi, pour mes enfants, pour ma postérité. N'ai-je pas indiqué déjà ce que l'on peut avoir à craindre pour les enfants mêmes? Je ne ferai.pas observer ici qu'ils peuvent vivre pour le tourment de leur père et réaliser ainsi les voeux de son ennemi. Je suppose qu'ils se conduisent au gré de ce père. Mais combien de riches ont été dépouillés ! J'ai rappelé leurs malheurs ; tu en as frémi, et sans en profiter. Qu'as-tu enfin à répondre ? Que peut-être tu n'éprouveras point leur sort ; tu ne saurais répondre autre chose. Moi aussi j'ai dit : Peut-être ; peut-être pour un voleur, pour un larron, pour un bandit. Je n'ai pas dit: Sûrement; j'ai dit : Peut-être. Peut-être (284) oui; peut-être non : tu ne sais donc ce qui arrivera ; et n'est-ce pas s'agiter en vain ? Ainsi tu comprends combien est vrai le langage de la Vérité et combien s'agite vainement la vanité. Tu le comprends, tu le saisis ; car en disant: C'est peut-être pour mes fils, et en n'osant dire: C'est assurément pour eux, tu ignores pour qui. Ainsi donc encore, comme je l'exprimais, lit ne sais comment te conduire, tu ne vois pas comment me répondre. Mais à mon tour je ne sais quelle réponse te faire.

5. Par conséquent cherchons tous deux, tous deux demandons conseil. Nous avons pris de nous, non pas un sage mais la Sagesse même. Écoutons le Christ : « Scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils, il est pour ceux qui sont appelés, soit Juifs soit Gentils, le Christ de Dieu, la Vertu et la Sagesse de Dieu (1). » Pourquoi chercher des remparts afin de garder tes richesses? Écoute la Vertu de Dieu : rien n'est plus fort. Pourquoi chercher des arguments afin de les conserver ? Écoute la Sagesse de Dieu; rien n'est plus prudent.

Si je te parlais de moi-même, peut-être te scandaliserais-tu, peut-être ferais-tu le Juif, car pour le Juif le Christ est scandale. Peut-être encore, si je te parlais de moi même, mon langage te paraîtrait-il folie et ferais-tu le Gentil, puisque le Christ est folie pour les Gentils. Mais tu es Chrétien, tu es appelé; et.pour ceux qui sont appelés, Juifs ou Gentils, le Christ est la Vertu et la Sagesse de Dieu. Ne prenez pas en mal ce que je dirai, ne vous en scandalisez pas, n'insultez point avec dérision à ce que vous appelleriez mon extravagance. Prêtons l'oreille. C'est le Christ qui a dit ce que je vais répéter. Tu méprises le héraut, crains le juge.

Que vais-je donc dire ? Mais le lecteur de l'Évangile vient de m'ôter cet embarras. Je ne lis pas, je rappelle ce quia été lu. Dans la difficulté où tu te trouves, tu demandais conseil. Vois ce que t'apprend la source même du bon conseil, la source qui te jette ses flots sans que tu aies à craindre d'y puiser le poison.

6. « Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la rouillé et les vers rongent, et où les voleurs fouillent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où n'entre pas le voleur, où les vers ne rongent pas. En effet, là où est ton trésor, là aussi est ton coeur (2). » Qu'attends-tu davantage? La chose est

1. I Cor. I, 23, 24. — 2. Matt. VI, 19-21.

claire. Le conseil est manifeste ; mais l'avarice se cache, ou plutôt, ce qui est plus déplorable, loin de se cacher elle se découvre. Elle ne cesse ni d'étendre ses rapines, ni de multiplier ses fraudes, ni de se parjurer avec fine infernale malice. Et pourquoi tout cela? Pour faire des trésors. Et où les placer ? Dans la terre. Il convient en effet que ce qui vient de la terre retourne à la terre. Quand eut péché cet homme à qui nous devons, comme je l'ai dit, la coupe d'amertume, Dieu lui dit : « Tu es terre et tu retourneras en terre (1). » Il est donc juste qu'ayant le coeur dans la terre tu y mettes ton trésor. Pourquoi dire alors que nous tenons ce coeur élevé vers Dieu!

Vous qui avez compris, gémissez; et si vous gémissez, corrigez-vous. Pourquoi toujours louer et ne rien faire? J'ai dit vrai, rien n'est plus vrai que ce que j'ai dit. Agissez donc, en conséquence, nous adorons le vrai Dieu et nous ne changeons pas! Ici encore ne voulons-nous pas nous agiter en vain ?

7. Ainsi , « ne vous amassez point de trésors sur la terre; » soit que vous ayez éprouvé déjà comment on perd ce que l'on y cache, soit que ne l'ayant pas éprouvé vous craigniez au moins de le ressentir. Si vous ne profitez, pas des avis, profitez de l'expérience. On ne sort pas, on ne fait pas un pas qu'on n'entende dire de tous cotés; Malheur à nous ! le monde s'écroule ! S'il s’écroule, pourquoi n'en sors-tu pas ? Si un architecte t'annonçait que ta maison va tomber, n'en sortirais-tu pas avant de te livrer aux murmures! L'architecte du monde te dit que ce monde ta finir, et tu ne le crois pas

Prête l'oreille à ses prédictions, prête l'oreille à ses conseils. Voici sa prédiction : « Le ciel et la, terre passeront ? » Voici son conseil : «  Ne vous amassez point de trésors sur la terre. » Si donc tu crois à ces prédictions, si tu ne dédaignes pas ces conseils, fais ce que dit le Seigneur même. Il ne te trompe pas en te donnant a conseil. Tu ne perdras point ce que tu lui offre tu iras toi même où tu envoies tes trésors. Je t'en préviens donc : « Donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. » Tu n'en seras point privé ; mais ce que tu gardes avec inquiétude sur la terre, tu le posséderas avec pleine sécurité dans le ciel. Sors, suis mon conseil ; ainsi tu garderas tout sans rien perdre. « Tu auras, dit-il, un trésor dans le ciel ; viens ensuite et suis-moi (3). » car je te conduis vers loi

1. Gen III, 19. — 2 Matt. XXIV, 35. — 3. Ibid. XIX, 21.

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trésor. Ce n'est point perdre, c'est gagner. O hommes, éveillez-vous, maintenant au moins que vous avez expérimenté ce que vous avez à craindre, écoutez et faites ce qui doit vous laisser sans aucune crainte, montez au ciel. Tu mets du blé sur la terre ; voici venir ton ami ; il sait quelle est la nature du blé et quelle est la nature de la terre, il te montre que tu as fait une faute, il le dit : Qu'as-tu l'ait ? Tu as placé ton blé sur la terre, dans un lieu bas ; cet endroit est humide, ton blé pourrit; tu vas perdre le fruit de tes travaux. — Que faire ? reprends-tu. — Change-le de place, réplique-t-il, mets-le au grenier. Tu suis ce conseil que te donne ton ami quand il s'agit de ton blé, et tu ne tiens pas compte de l'avis que Dieu même te donne quand il est question de ton cœur ! Tu crains de mettre ton blé sur la serre et tu y mets ton coeur pour le perdre ! C'est le Seigneur ton Dieu qui te dit en effet : « Là où est ton trésor, là aussi est ton coeur. » Élève, dit-il, ton coeur au ciel, et ne le laisse pas pourrir sur la terre. Ah ! c'est un conseil pour le conserver et non pour le perdre.

8. Cela étant ainsi, combien se repentent amèrement ceux qui n'ont pas suivi ce conseil !  Que se disent-ils aujourd'hui? Nous conserverions au ciel ce que nous avons perdu sur, la terre. L'ennemi a forcé l'entrée de nos maisons; forcerait-il l'entrée du ciel ? Il a tué le serviteur qui gardait nos richesses, tuerait-il également le Seigneur qui nous les conserverait ? « Près de lui le voleur n'a pas accès ni les vers ne corrompent. » Combien s'écrient : Là nous posséderions, là nous garderions nos trésors, pour les suivre bientôt avec sine entière sécurité! Pour quoi n'avons-nous méprisé les avis de notre Père, si près d'être envahis par un cruel ennemi ?

Ah ! mes frères, si c'est là un conseil et; un bon conseil, ne tardons pas à le suivre; et si nos biens doivent passer en d'autres mains, transportons-les dans ce sanctuaire où nous ne les  perdrons pas. Que sont les pauvres à qui nous faisons l'aumône ? Ne sont-ils pas les portefaix que nous employons à porter nos richesses de la terre au ciel ? Faire l'aumône, c'est donner à ton portefaix, et il monte au ciel ce que tu lui remets — Mais comment, dis-tu, le porte-t-il au ciel ? Ne le vois-je pas manger et consumer ce qu'il reçoit ? Il est vrai, et ce n'est pas en le conservant, c'est en le mangeant qu'il le transporte. As-tu oublié : « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume ; car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ? » As-tu oublié encore : « Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de mes petits, c'est à moi que vous l'avez fait ? » Si tu n'as point repoussé le mendiant, considère à qui a été remis ce que tu as donné. «Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de mes petits, dit le Seigneur, c'est à moi que vous l'avez fait. » Ce que tu as donné a donc été reçu par le Christ, par Celui qui t'a donné de quoi donner; par Celui qui finalement se donnera lui-même à toi (1). »

9. Déjà, mes fières, j'ai fait cette considération à votre charité; je l'avoue, c'est une des vérités de l'Ecriture dont je suis le plus ému, et je dois vous la rappeler souvent. Réfléchissez donc je vous prie, à ce que dira Notre-Seigneur Jésus-Christ, lorsqu'il viendra pour nous juger à la fin des siècles. Il rassemblera sous ses yeux tous les peuples, il séparera tous les hommes en deux parties, plaçant les uns à sa droite et les autres à sa gauche: Aux premiers il dira : « Venez, bénis de, mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé  dès l’origine du monde. » Et aux seconds: « Allez au feu éternel, qui fut allumé pour Satan et pour ses anges. » Pourquoi une telle récompense: « Recevez le royaume}; » et pourquoi un tel supplice : « Allez au feu éternel? » Pourquoi les uns recevront-ils ce royaume? « C'est que j'ai eu faim, et vous m'avez donnée à manger. » Pourquoi les autres iront-ils au feu éternel? « C'est que j'ai eu faim, et  vous ne m'avez pas donné à manger (2). » Méditons cela; je vous prie.

Ceux qui doivent recevoir le royaume, je le remarque, ont donné comme de bons et fidèles chrétiens; ils n'ont pas dédaigné les enseignement du Seigneur et il ont donné en espérant avec une ferme confiance l'accomplissement de ses promesses; s'ils n'avaient pas agi de la Sorte, leur stérilité n'eût pas été en rapport avec la régularité de leur vie. Sans doute ils étaient chastes, ne trompaient personne, ne s'adonnaient pas au vin et s'abstenaient de toute action mauvaise. En n'ajoutant pas à cela les bonnes oeuvres, ils n'en fussent pas moins demeurés stériles; Il auraient observé le précepte: «Abstiens-toi du mal; » mais non cet autre. « Et fais le bien (3) ». Le Christ toutefois ne leur dit pas: Venez, recevez le royaume, car vous avez été chastes, vous n'avez trompé personne, vous n'avez opprimé personne, vous n'avez pas envahi les droits d'autrui et nul n'a

1. Voir ci-dessus Serm. XVIII, n. 4 ; Serm. XXXVIII, n. 9. — 2. Matt. XXI, 31-42. — 3. Ps. XXXIII, 15.

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été victime de vos serments. Il ne dit pas cela, il dit: « Recevez le royaume; parce que j'ai eu faim et que vous m'avez donné à manger. » Combien cette oeuvre.est excellente, puisque sans rien dire de toutes les autres, le Seigneur ne fait mention que de celle-là!

Il dit de même aux autres: « Allez au feu éternel qui fut préparé pour Satan et pour ses anges. » Que n'aurait-il pu reprocher à ces impies, s'ils lui avaient demandé: Pourquoi nous condamnez-vous au feu éternel? Que demandes-tu, adultère, assassin, fripon, sacrilège, blasphémateur, incrédule ? Rien de tout cela; mais « Parce que j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger. »

10. Je vous vois saisis comme je le suis moi-même. Et de fait il y a ici quelque chose d'étonnant. Or je cherche à pénétrer, autant que j'en suis capable, la raison de ce mystère, et je ne vous la cacherai pas.

Il est écrit: « Comme l'eau éteint le feu, ainsi l'aumône éteint le péché (1). » Il est écrit encore: « Renferme l'aumône dans le coeur du pauvre et elle priera le Seigneur pour toi (2). ». Il est également écrit: « Ecoute mon conseil, ô Roi, et rachète tes péchés par des aumônes (3). » Il y a dans les livres divins beaucoup de passages qui servent à prouver combien l'aumône a d'efficacité pour éteindre les pêches et les anéantir. Aussi quand il s'agit de condamner et plus encore lorsqu'il s'agit de couronner, le Seigneur ne prend en considération que les aumônes. C'est comme s'il disait: En vous examinant, en vous pesant, en sondant vos oeuvres avec une parfaite exactitude, il m'est difficile de ne pas vous trouver condamnables; mais « allez dans mon royaume, car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger. » Vous n'y allez donc pas pour n'avoir pas péché; mais pour avoir racheté vos péchés par des aumônes.

En s'adressant aux réprouvés: « Allez, leur dit-il, au feu éternel qui fut préparé pour Satan et pour ses anges. » Convaincus et coupables depuis longtemps, ils tremblent trop tard et trop tard font attention à leurs iniquités. Comment oseraient-ils avancer qu'ils sont condamnés injustement et qu'injustement cette sentence est lancée contre eux par le Juge qui est la justice même? En écoutant le cri de leurs consciences, en considérant toutes les blessures faites par eux à leur âme, comment oseraient-ils s'écrier: Nous

1. Eccli. III, 33. — 2. Ib. XXIX, 15. — 3 Dan. IV, 24.

sommes injustement condamnés? Longtemps auparavant il a été dit d'eux au livré de la Sagesse: « Leurs iniquités se soulèveront contre eux pour  les accuser (1). » Sûrement donc ils reconnaîtront qu'il sont justement condamnés pour leurs péchés et leurs crimes. Mais il semble que le Seigneur leur dise: Non, ce n'est pas pour cela, ne le croyez pas; mais « c'est parce que j'ai eu faim et que vous ne m'avez pas donné à manger. » Si renonçant à ces actes coupables et vous unissant à moi, vous eussiez racheté par, des aumônes vos crimes et vos péchés, ces aumônes vous délivreraient aujourd'hui et vous déchargeraient du fardeau de tant d'iniquités. « Heureux en effet les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde (2). » Maintenant donc « allez au feu éternel. — Le jugement est sans miséricorde pour celui qui n'a pas exercé la miséricorde (3). »

11. Ce que je vaudrais vous recommander, mes frères, c'est de donner le pain de la terre el de solliciter le pain du ciel. Le Seigneur est ce pain. « Je suis, dit-il, le pain de vie (4). » Mais comment te donnera-t-il, si tu ne donnes pas à l'indigent? Un autre a besoin de toi et tu as besoin d'un autre; donc celui qui a besoin de toi a besoin d'un indigent, tandis que Celui dont lu as besoin n'a besoin de rien lui-même. Fais donc ce que tu veux que l'on fasse pour toi, Il arrive parfois à des amis de se reprocher en quelque sorte leurs bienfaits réciproques. Je t'ai rendu ce service, dit celui-ci; et moi cet autre, reprend celui-là. Mais Dieu ne veut pas que nous lui donnions pour le dédommager de ce qu'il nous 'a donné. Il n'a besoin de rien, ce qui le rend véritablement Seigneur. « J'ai dit au Seigneur: Vous êtes mon Dieu, parce que voies n'avez aucun « besoin de mes biens (5). » Il est donc Seigneur, véritablement Seigneur et n'a aucun besoin de nos biens. Afin toutefois que nous puissions faire pour lui quelque chose, il daigne souffrir de la faim dans la personne de ses pauvres. « J'ai eu faim, dit-il, et vous m'avez donné à manger, — Seigneur, quand vous avons-nous vu souffrir la faim? — Quand vous avez donné à l'un de mes petits, vous m'avez donné à moi-même. » Que l'on apprenne donc par ce peu de mots et que l'on considère avec l'attention convenable combien il y a de mérite à nourrir le Christ dans sa faim et combien on est coupable de ne pas le faire.

1. Sag. IV, 20. — 2. Matt, V, 7. — 3. Jacq. II, 13. — 4. Jean, VI, 36. — 5. Ps. XV, 2.

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l2. On s'améliore, il est vrai, parle repentir de ses péchés ; mais la pénitence même semble inutile lorsqu'elle ne produit pas dés oeuvres de miséricorde. C'est ce qu'atteste la Vérité même par la bouche de Jean. A ceux qui s'adressaient à lui, le Précurseur disait effectivement. « Race de vipères, qui vous a montré à fuir la colère qui vous menace? Faites donc de dignes fruits de pénitence; et ne dites pas: nous avons pour père Abraham. Car je vous déclare que de ces pierres mêmes Dieu peut susciter des enfants à Abraham. Déjà la cognée a été mise à la racine des arbres. Ainsi tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » Il a déjà parlé de ces fruits : « Faites de dignes fruits de pénitence. »

Si donc on ne porte pas de ces fruits, c'est à tort que l'on espère obtenir par une stérile pénitence la rémission de ses péchés. Mais quels sont ces fruits? Saint Jean le fait connaître ensuite. Comme les foules l'interrogeaient après son discours et lui demandaient: « Que ferons-nous donc? » c'est-à-dire : quels sont ces fruits que tu nous engages à produire, avec menaces? il leur répondait : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n'en a pas; et que celui qui a de quoi manger fasse de même (1). » . Est-il rien, mes frères, de plus clair, de plus certain, de plus formel? Et ces paroles. « Tout arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu, » ne rappellent-elles point ce qui sera dit aux réprouvés: « Allez au feu éternel; car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger? » C'est donc trop peu de renoncer au péché, il faut encore réparer le passé. Il est écrit: « Mon fils as4qpéché? Ne pèche plus désormais. » Et pour ne laisser pas croire que cela suffit, l'écrivain sacré ajouté: « Prie encore pour tes fautes anciennes, afin qu'elles te soient pardonnées. (2). » Or que te servira-t-il de prier si tu ne te rends digne d'être exaucé en faisant de dignes fruits de pénitence? Arbre stérile, tu seras coupé et jeté au feu. Si donc vous voulez être entendus lorsque voies priez pour vos péchés « Pardonnez et on vous pardonnera; donnez et on vous donnera. (3). »

1. Luc, III, 7-11. — 2. Eccli. XXI, 1. — 3. Luc, VI, 37, 38.

SERMON LXI. DE L'AUMÔNE (1).

ANALYSE. — Ce discours envisage l'aumône à un autre point de vue que le précédent. Dans le discours précédent l'aumône était considérée comme un moyen de conserver ses richesses en obtenant le pardon de ses péchés. Elle est ici présentée comme le moyen d'obtenir de Dieu les grâces qui nous rendent bons, et voici les idées principales que développe Saint Augustin. — Dieu exige que nous lui demandions sa grâce; elle est effectivement nécessaire pour nous rendre bons. Or si nous donnons en aumônes ce que nous pouvons, il est sur que nous serons exaucés. Dieu ne diffère quelque fois que pour nous exciter à désirer davantage, à proportionner l'ardeur de nos voeux à la grandeur du bienfait sollicité. — Nous devrions considérer aussi que ceux qui implorent notre compassion sont nos frères, et qu'en cherchant à nous enrichir nous nous perdrons par l'orgueil. — Que faut-il donc donner? Nous devrions donner tout ce qui n'est pas nécessaire à nous nourrir et à nous vêtir comme les pauvres. Néanmoins si nous nous sommes faits des besoins différents, n'hésitons pas à répandre sur eux notre superflu. — Saint Augustin termine en disant qu'il a fait ce discours à la sollicitation des pauvres mêmes.

1. Dans la lecture du saint Evangile le Seigneur nous a exhortés à prier. « Demandez, dit-il, et il vous sera donné; cherchez, et vous trouverez; frappez, et il vous sera ouvert : car quiconque demande, reçoit ; et qui cherche, trouve; et à qui frappe, on ouvrira. Quel est parmi vous l'homme qui présentera une pierre à son fils, si celui-ci lui demande du pain? Et lui donnera-t-il un serpent, s'il demande un poisson? Si donc vous qui êtes mauvais,

1. Matt. VII, 7-11.

poursuit-il, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants; combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il ce qui est bon à ceux qui le lui demandent (1) ? » —  Remarquez ces mots: « Vous êtes mauvais et vous savez donner de bonnes choses à vos enfants. » La chose est étonnante en effet, mes frères. Nous sommes mauvais et nous avons un bon Père. Qu'y a-t-il de moins contestable ? Nous avons entendu prononcer notre nom : « Vous êtes mauvais ; — et

1. Ibid.

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néanmoins vous savez donner de bonnes choses à vos enfants. » Or voyez quel Père donne le Sauveur à ceux qui sont mauvais ! «Combien plus votre Père, » dit-il. Le Père de qui? Sans aucun doute de ceux qui sont mauvais. Et quel est ce Père? « Nul n'est bon que Dieu seul (1). »

2. Aussi, mes frères, si nous avons un bon Père, tout mauvais que nous sommes, c'est pour ne pas rester mauvais toujours. On ne fait pas le bien quand on est mauvais. Mais si l'homme mauvais ne peut faire le bien, comment peut-il se rendre bon? Nul ne rend bon, de mauvais qu'on était, que Celui qui est toujours bon. « Guérissez moi, Seigneur, et je serai guéri; sauvez-moi, et je serai sauvé (2). » Pourquoi ces hommes vains me, disent-ils vainement : Tu te sauveras si tu veux ? «Guérissez-moi, Seigneur, et je serai guéri. » Le Bien suprême nous a créés bons car Dieu a fait l'homme droit (3) — c'est notre liberté qui nous, a rendus mauvais. De bons nous avons pu devenir mauvais; de mauvais nous pourrons aussi devenir bons. Mais c'est celui qui est constamment bon qui rend bon de mauvais que l'on est, car l'homme ne saurait se guérir par sa propre volonté. Tu ne cherches pas de médecin pour te blesser, mais quand tu es blessé, tu en cherches un pour te guérir.

Ainsi donc, tout mauvais que nous sommes, nous savons donner à nos enfants ce qui est bien dans la vie présente, les biens temporels les biens matériels, les biens charnels; car ces choses sont aussi des biens : qui en doute? Un poisson, un neuf, un pain, un fruit, du blé, cette lumière qui nous éclaire, cet air que nous respirons, sont autant de biens. Les richesses elles-mêmes, ces richesses dont s'enorgueillissent les hommes, au point de ne pas reconnaître leurs semblables dans les autres hommes; ces richesses dont ils se pavanent jusqu'à préférer le splendide vêtement qui les distingue au corps qui leur est commun avec autrui, ces richesses donc sont aussi des biens. Mais tous ces biens dont je viens de parler peuvent être possédés par les bons et les méchants, et tout biens qu'ils sont, ils ne sont pas capables de rendre bons.

3. Il y a donc un bien qui rend bon, et un bien qui sert à faire le bien. Dieu est le bien qui rend bon ; nul en effet ne peut rendre l'homme bon que Celui qui est toujours bon. Pour devenir bon prie donc Dieu. Il est un autre bien qui sert à faire le bien, c'est tout ce que tu possèdes

1. Luc, XVIII, 19. — 2. Jérém. XVII, 14. — 3. Ecclé. VII, 30

c'est l'or c'est l'argent. Ce bien ne te rend pas bon, mais il te sert à faire du bien.

Tu as de l'or, tu as de l'argent, et tu désires de l'or et de l'argent. Tu en as et tu en désires; tu en es rempli, et tu en as soif. Ah ! c'est une maladie, ce n'est pas l'opulence véritable. Il est des malades qui sont remplis d'humeurs et qui ont toujours soif. Ils ont soif de ce qu'ils ont en trop grande abondance : comment donc aspirer à l'opulence quand tes désirs sont en quelque sorte ceux d'un hydropique ? Tu as de l'or, c'est bien ; tu as, non ce qui te rend bon, mais ce qui te sert à faire le bien.

Or quel bien, dis-tu, ferai-je de mon or? Ne connais-tu pas ce Psaume : « Il a distribué, il a donné aux pauvres ; sa justice demeure éternellement (1). » La justice, voilà le bien véritable, le bien qui te rend bon. Si donc tu possèdes ce bien qui te rend bon avec le bien qui ne te rend pas bon fais du bien. Tu, as de l'argent, donne-le, tu auras la justice en donnant ton argent. Car il est dit : « Il a distribué, il a donné aux pauvres ; sa justice demeure éternellement. »

Vois ce qui diminue et, vois ce qui s'accroît. L'argent diminue et la justice s'accroît. Ce qui diminue, c'est ce que tu devais quitter, c'est ce que tu devais laisser d'ailleurs ; et ce qui augmente, c'est ce que tu dois posséder éternellement.

4. Je vous enseigne donc à gagner, apprenez à faire le commerce. Tu loues un marchand qui échange du plomb pour de l'or ; et tu ne loues pas celui qui échange de l'argent pour la justice ?

Moi, dis-tu, je ne donné pas mon argent, parce que je n'ai pas la justice en partagé. Répand son argent qui possède la justice. N'ayant pas de justice je veux avoir au moins de l'argent, — Ainsi tu ne veux point distribuer ton argent parce que tu manque de justice ? Ah ! plutôt, afin d'acquérir la justice, donne ton argent.De qui en effet peux-tu obtenir la justice, sinon de Dieu, la source de toute justice ? Si donc tu veux l'avoir, mendie près de ce Dieu qui vient de t'inviter, dans l'Évangile, à demander, à chercher, à frapper. Il connaissait ton indigence et ce Père de famille, ce grand Riche, ce riche qui possède les richesses spirituelles et éternelles, t'invite et te presse de demander, de chercher, de frapper: « Qui demande, reçoit ; qui cherche, trouve; à qui frappe, il sera ouvert.» Il t'excite à demander; et il le refuserait ce que tu demandes !

1. Ps. CX, 9.

5. Considère, pour t'exciter à la prière, la similitude ou la comparaison suivante; elle est, comme celle du mauvais riche, empruntée aux contraires. «Il y avait, disait le Seigneur, dans une certaine ville, un juge qui ne craignait point Dieu et ne se souciait point des hommes. Une veuve le pressait chaque jour et lui disait : Fais-moi justice. Pendant un temps il refusa. » La veuve pourtant ne cessait de le presser, et il fit par ennui ce qu'il ne voulait point faire par complaisance (1). C'est ainsi que par la vue du contraire le Sauveur nous invite à prier.

6. Un hôte lui étant arrivé, dit-il encore, « l'ami alla trouver son ami. Il se mit à frapper à sa porte et à lui dire : Un étranger vient de m'arriver ; prête-moi trois pains. Je repose, reprit l'autre, et mes serviteurs reposent comme moi. » Le premier cependant ne cesse de frapper, il ne s'en va pas, il insiste ; c'est en quelque sorte un ami qui mendie près de son ami. Et l'a conséquence ? « Je vous le déclare, il se lève et sinon par amitié, du moins à cause de son importunité, il lui donne tous les pains qu'il demande (2). » — « Sinon par amitié, » quoiqu'il soit vraiment son ami; « du moins à cause de son importunité ? » Qu'est-ce à dire, « à cause de son importunité, » Parce qu'il n'a point cessé de frapper, parce que après le refus il ne s'en est point allé.         L'un a fini par donner ce qu'il né voulait pas, parce que l'autre n'a point fini de le demander. Combien plus nous donnera ce bon Père qui nous exhorte à demander et à qui nous déplaisons en ne demandant pas ! S'il tarde quelquefois, c'est pour donner plus de valeur à ses grâces, et non pour les refuser. On reçoit avec plus de plaisir ce qu'on désire depuis longtemps, et l'on dédaigne bientôt ce qu'on a obtenu si vite. Demande, cherche, insiste. En demandant et en cherchant tu grandis, tu deviens capable de saisir. Dieu ne veut point t'accorder encore ce qu'il se réserve de te donner plus tard, afin de t'inspirer de grands désirs pour les grandes choses. Aussi « faut-il prier toujours et ne se lasser jamais (3). »

7. Ainsi donc, mes frères, puisque Dieu fait        de nous ses mendiants, en nous avertissant, en nous pressant, en nous ordonnant de demander, de chercher et de frapper, considérons de notre côté quels sont ceux qui nous demandent. A qui demandons-nous ? Qui sommes-nous? Que sollicitons-nous ? Nous demandons

1. Luc, XVIII, 1-8. — 2. Ibid. XI, 5-15. — 3. Ibib. XVIII, 1.

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au Dieu bon; nous sommes mauvais, et pour devenir bons nous demandons la justice . Ainsi nous demandons ce que nous pouvons posséder éternellement, ce qui nous préserve à jamais de tout besoin, une fois que nous en sommes rassasiés. Mais pour en être rassasiés, il nous faut d'abord en avoir faim et soif; il faut que pressés par cette faim et par cette soif, nous demandions, nous cherchions-, nous frappions. « Heureux » en effet « ceux qui ont faim et soif de la justice. » Comment, heureux ? Ils ont faim et soif et ils sont heureux ? Le besoin fut-il jamais heureux ? Ils ne sont pas heureux pour avoir faim et soif, mais parce qu'ils « seront rassasiés (1). » Cette béatitude se trouvera donc dans le rassasiement et non dans la faim. Cependant comme le dégoût ne se porterait pas vers les aliments, il faut que le rassasiement soit précédé par la faim.

8. Nous savons à qui demander, qui nous sommes et ce que nous demandons. Mais à nous on demande aussi. Nous sommes les mendiants de Dieu; afin d'être reconnus par lui, reconnaissons ceux qui mendient près de nous. Ici encore, et lorsqu'on nous demande, examinons quels sont ceux qui demandent, à qui ils demandent, ce qu'ils demandent. Quels sont ceux qui demandent ? Des hommes. A qui demandent-ils ? A des hommes. Quels sont ceux qui demandent? Des mortels. A qui demandent-ils? A des mortels. Quels sont ceux qui demandent ? Des êtres fragiles. A qui demandent-ils ? A des êtres fragiles. Quels sont ceux qui demandent ? Des malheureux. A qui demandent-ils ? A des malheureux. Si l'on ne tient pas compte de la richesse, ceux qui demandent sont semblables à ceux qu'ils prient. Et de quel front adresseras-tu tes voeux à ton Seigneur, si tu ne reconnais pas tes semblables ? — Je ne leur ressemble pas, diras-tu; loin de moi de leur ressembler! — Ainsi parle cet enflé, vêtu de soie, d'un homme en haillons. Mais voyons, dépouillez-vous tous deux et je vous interroge. Je ne veux pas considérer comment vous étiez en naissant. L'un et l'autre vous étiez nus, infirmes l'un et l'autre, commençant une vie de misères et pour cela répandant des, larmes tous deux.

9. Rappelle-toi, riche, les commencements de ta vie, vois si tu as apporté quelque chose dans ce monde. Tu as trouvé beaucoup à ton arrivée ; mais dis-moi, je t'en prie, as-tu apporté quoique ce soit? Tu crains de parler ? Ecoute donc l'Apôtre :

1. Matt. V, 6.

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« Non, dit-il, nous n'avons rien apporté dans ce monde. » Tu n'y as rien apporté et tu y as trouvé beaucoup; mais n'emporteras-tu pas quelque chose ? Peut-être encore que l'amour de tes richesses te fait craindre de confesser ici la vérité? Ecoute donc encore une fois l'Apôtre, qui la publie sans chercher à te flatter. « Nous n'avons rien apporté dans ce monde, » au moment de notre naissance; « mais nous n'en pouvons rien emporter non plus, » au moment de notre mort. Tu n'as rien apporté, tu n'emporteras rien : pourquoi, t'élever dédaigneusement au dessus du pauvre ? Voici des enfants qui naissent; à l'écart et parents et serviteurs et clients; à l'écart la foule obséquieuse. Distinguera-t-on à leurs larmes les enfants des riches ? Que deux femmes, l'une riche et l'autre pauvre, accouchent en même temps; qu'elles ne considèrent point leurs enfants et s'éloignent tant soit peu; pourront-elles en s'en rapprochant les discerner ? Ainsi, riche, tu n'as rien apporté dans ce monde, et tu n'en peux rien emporter.

Ce que je dis des enfants nouveau-nés, je puis le dire de tous les morts. Quand par hasard s'ouvrent de vieux tombeaux, y discerne-t-on les ossements d'un riche ? Entends donc, riche, entends encore l'Apôtre : « Nous n'avons rien apporté dans ce monde. » Reconnais que c'est la vérité. « Mais nous ne saurions en rien emporter non plus. » Confesse que c'est également la vérité.

10. Et quelle conséquence ? « Ayant donc la nourriture et le vêtement, contentons-nous. Car ceux qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation et dans beaucoup de désirs inutiles et nuisibles, qui plongent l'homme dans la ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux est la cupidité, et plusieurs s'y laissant aller ont dévié de la foi. » Considère bien ce qu'ils ont perdu. Tu en gémis. Vois de plus où ils se sont jetés. Attention ! « Ils ont  dévié de la foi et se sont jetés dans beaucoup de chagrins. » Mais qui ? « Ceux qui veulent devenir riches. »

Autre chose en effet est d'être riche, et autre chose de le vouloir devenir. On est riche quand la richesse vie et des parents; on n'a pas cherché à l'acquérir, mais on a recueilli un grand nombre de successions. Je considère ici la fortune, je n'examine point les plaisirs qu'elle peut donner. J'accuse l'avarice; je n'accuse ni l'or, ni l'argent, ni les richesses, mais la seule avarice. Pour ceux en effet qui ne cherchent pas à devenir riches, ou qui n'y travaillent pas, ou qui ne sont pas dévorés de cupidité ni enflammés de la passion d'acquérir, mais qui sont riches, ils n'ont qu'à écouter l'Apôtre. On a lu aujourd'hui : « Commande aux riches de ce siècle. » Commande, quoi ? « Commande-leur » avant tout « de ne pas s'élever d'orgueil. » Il n'est rien en effet que les richesses engendrent comme l'orgueil, Chaque fruit, chaque graine, chaque espèce de blé a son ver rongeur particulier. Autre est le ver du pommier et autre celui du poirier; autre encore est celui de la fève et autre celui du froment. L'orgueil est le ver des richesses.

11. « Commande donc aux riches de ce siècle de ne pas s'élever d'orgueil. » Voilà le vice condamné. Comment doivent-ils se conduire? « Commande-leur de ne pas s'élever d'orgueil. » Comment s'en préserveront-ils? Le voici : « Et de ne point se confier à des richesses incertaines. » Ceux qui ne se confient pas à richesses incertaines ne s'élèvent pas d'orgueil. Mais s'ils ne s'élèvent pas, qu'ils craignent, et s’ils craignent ils ne s'élèvent pas. Combien de riches d'hier sont pauvres aujourd'hui! Combien s'endorment riches et, dépouillés secrètement par les larrons; s'éveillent pauvres ! Qu'on ne se confie donc pas « à des richesses incertaine mais au Dieu vivant qui nous donne abondamment toutes choses pour en jouir : » soit les choses temporelles, soit les choses éternelles. Les éternelles pour en jouir, et à parler exactement, les temporelles pour en user; temporelles comme à des voyageurs, les éternelles comme à des hommes en repos; les temporelles pour faire le bien, les éternelles pour nous rendre bons.

Que les riches agissent donc de la sorte ne s'élèvent pas d'orgueil et ne se confient des richesses incertaines, mais « au Dieu vivant qui nous donne abondamment toutes choses pour en jouir : » telle est leur règle de conduite. Et que doit-il en résulter dans la pratique ? Ecoute : « Qu'ils soient riches en bonnes oeuvres et donnent aisément. » Car ils le peuvent. Pourquoi ne le font-ils pas ? Les pauvres en sont empêchés. Mais eux, «qu'ils donnent aisément ; » ils ont de quoi le faire. « Qu'ils partagent, » reconnaissant ainsi que les autres mortels leurs semblables. « Qu'ils partagent et se f        assent un trésor qui soit un bon fondement pour l’avenir. » En leur disant de donner aisément, (291) de partager, je ne veux donc pas les dépouiller, les mettre à nu, les priver de tout; je leur apprends au contraire à faire des profits, puisque je leur montre à s'amasser un trésor. Non, je ne veux pas les appauvrir. « Qu'ils amassent un trésor. » Je ne leur conseille pas de perdre ce qu'ils ont, je leur montre où ils doivent le transporter. «Qu'ils s'amassent un trésor qui soit un bon fondement pour l'avenir et qu'ils gagnent ainsi la véritable vie (1). » Celle-ci est donc fausse : « qu'ils gagnent la véritable vie. En effet vanité des vaniteux et tout est vanité. Quel profit si grand recueille l'homme de tout le travail auquel il se livre sous le soleil (2)? » C'est la vie éternelle qu'il faut acquérir, c'est au séjour de cette véritable vie qu'il faut faire transporter ce que nous possédons, afin de retrouver là ce que nous donnons ici. Là Dieu change nos biens comme il nous change nous-mêmes.

12. Donnez donc aux pauvres, mes frères. « Ayant la nourriture et le vêtement, contentons-nous. » Le riche ne trouve dans ses richesses que ce que lui demande le pauvre, la nourriture et le vêtement. Tires-tu réellement davantage de tout ce qui est à. toi ? Tu as pris dans tes trésors la nourriture et le vêtement nécessaire; je dis le nécessaire et non ce qui est vain et superflu. Que peux-tu y prendre davantage ? Dis-le moi. Tout le reste est donc superflu. Mais ce superflu n'est-il pas nécessaire aux pauvres?

Moi, dis-tu, je prends une nourriture exquise, de haut prix. — Et le pauvre ? — Des aliments communs. Le pauvre vit à peu de frais et moi à grands frais. — Et maintenant, quand vous êtes rassasiés l'un et l'autre ? Tu prends cette nourriture de grand prix; et quand tu l'as prise ? Ah si notre corps était transparent, ne rougirais-tu pas de voir ce que deviennent ces aliments précieux ? Le pauvre a faim, le riche a faim, et tous deux demandent à satisfaire à ce besoin. Le pauvre y satisfait par des aliments de peu de valeur, et le riche par des aliments de grand prix. L'effet produit n'est-il pas le même ? Chacun n'est-il pas arrivé à son but? Mais le pauvre y est arrivé par un chemin plus court, et le riche par des longs circuits.

Sans doute, répliques-tu; mais ces aliments recherchés ont plus de saveur pour moi. — Eh! toujours dégoûté, te rassasies-tu jamais ? Sais-tu quelle saveur on trouve dans les mets qu'assaisonne la faim ? Je n'entends pas forcer les riches

1. I Tim. VI, 7-10; 17-19. — 2 Ecclé. I, 2, 3.

à faire usage de la nourriture des pauvres. L'habitude les a affaiblis, qu'ils conservent donc leur habitude, mais en gémissant de ne pouvoir faire autrement, ce qui serait préférable. Or, si le mendiant ne se vante pas de sa pauvreté, pourquoi t'enorgueillir de ton infirmité ? Prends une nourriture choisie, une nourriture de prix, puisque tu en as l'habitude, puisque tu ne saurais faire autrement, puisque changer serait te rendre malade; j'y consens, fais usage du superflu, mais donne aux pauvres le nécessaire; fais usage de ce qui a du prix, mais donne aux pauvres ce qui est de peu de valeur. Le pauvre a les yeux sur toi, et tu as les yeux sur Dieu; le pauvre a les yeux sur la main qui a été faite comme la sienne, et tu as les yeux sur la main qui t'a fait. Et n'a-t-elle fait que; toi ? N'a-t-elle pas fait le pauvre comme toi ? Dieu vous a mis l'un et l'autre dans cette vie comme dans un même chemin; vous vous y rencontrez, vous suivez la même route. Le pauvre n'a rien à porter, toi tu es trop chargé; il ne porte aucune provision, tu en as plus que le nécessaire: Tu es donc trop chargé, donne-lui de ce que tu as, et en le nourrissant tu allèges ton fardeau.

13. Ainsi donnez aux pauvres; c'est la prière, c'est l'avis, c'est l'ordre et le commandement que je vous adresse. Donnez-leur tout ce que vous voudrez.

Je ne dissimulerai point devant votre charité pour quel motif j'ai cru devoir vous faire ce discours. Depuis que nous sommes ici, lorsque nous allons à l'Église ou que nous en revenons, les pauvres nous interpellent et nous prient de vous engager à leur donner quelque chose. Ils nous ont donc invités à vous parler, et comme ils ne reçoivent rien encore, ils se figurent que nous travaillons en vain au milieu de vous. Ils attendent aussi quelque chose de nous. Nous leur donnons tout ce que nous pouvons; mais sommes nous capables de suffire à tous leurs besoins? Dans notre impuissance, nous venons intercéder pour eux, même auprès de vous.

Vous nous comprenez, vous applaudissez : Dieu soit béni. J'ai jeté en vous la semence, et vous me rendez des paroles. Mais savez-vous que pour nous ces louanges sont plutôt une charge et un danger ? Nous tremblons sous ce poids. Pour vous, mes frères, ces louanges que vous nous donnez sont comme les feuilles que poussent les arbres : maintenant nous demandons des fruits.

SERMON LXII. FESTINS IDOLATRIQUES (1).

292

ANALYSE. — Ce discours parait avoir été prêché à Carthage (2). Saint Augustin entreprend de détourner les chrétiens de l'usage où ils étaient de prendre part aux festins célébrés par les païens en l'honneur des idoles; et il dirige dans ce sens l'explication qu'il donne de l'Evangile du Centurion; lu ce jour là dans l'assemblée des fidèles. — 1° Il est certain que le bonheur du Centurion ne vient pas de la présence corporelle de Jésus-Christ, mais de l'humilité de sa foi, et l'action du Sauveur en faveur de ce soldat et de son serviteur malade, figurait déjà les Gentils préférés aux Juifs. Or dans la foule des Chrétiens il en est qui touchent le Fils de Dieu par leur foi, et il en est qui le pressent, le fatiguent. Ceux-là entre autres le fatiguent qui prennent part aux festins célébré par les païens eu l'honneur de leurs idoles; car ces festins sont interdits par l'Apôtre comme étant scandaleux pour les faibles et injurieux à Jésus-Christ. — 2° Pour s'autoriser ou prétexte d'abord les égards que l'on doit aux supérieurs qui se formaliseraient si l'on n'y prenait part. Mais ne faut-il pas avant tout avoir des égards pour le Seigneur Jésus lui-même, dont on va quelquefois, par suite de ces festins, jusqu'à nier la divinité? On dit en second lieu qu'on ne se méprend pas sur la nature des idoles. Mais n'est-il pas i craindre qu'en voyant notre conduite les païens ne s'y méprennent, et' le meilleur moyen de les convertir ne serait-il pas de les laisser isolés et heureusement confus de voir leur petit nombre? On prétexte en troisième lieu les mauvais traitements dont menacent quelques chefs attardés de l'idolâtrie. Mais ces mauvais traitements ne feront qu'épurer la vertu; il est contre là raison même dé se préférer pas une autorité supérieure à une autorité subalterne, l'autorité de Dieu à l'autorité humaine; nous sommes sûrs d'ailleurs que cette autorité humaine ne peut nous ôter que le superflu, ni rien faire sans la permission de la Providence qui veille sur Bout Veut-on enfin acquérir le ciel sans qu'il en coûte? — Gardons-nous toutefois de briser les idoles quand nous n'en avons pas le pouvoir et méprisons les vaines clameurs de nos ennemis lorsqu'ils se plaignent que nous brisons celles dont nous devenons le maîtres.

1. Nous avons entendu, pendant la lecture de l'Évangile, louer notre foi lorsqu'elle est pénétrée: d'humilité. Jésus en effet promettant d'aller dans la demeure du Centurion pour y guérir son serviteur, le Centurion. Répondit : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison; mais dites seulement une parole, et il sera guéri. » En se disant indigne, il se rendit digne de recevoir le Christ, non dans sa demeure, mais dans son coeur; il n’eût même point parlé avec tant d'humilité et de foi, s'il n'eût .porté dans son âme Celui qu'il redoutait devoir entrer dans son habitation. Son bonheur n'eût pas été grand si le Seigneur Jésus fût allé chez lui sans être dans son coeur. Ce Maître suprême, qui nous a enseigné l'humilité par sa parole et par son exemple, n'a-t-il pas mangé chez un pharisien orgueilleux, nommé Simon (3)? Et tout assis qu'il était dans sa maison, le Fils de l'homme ne trouvait point dans son âme où reposer sa tête.

2. Pour ce motif en effet, autant du moins qu'on peut en juger par les expressions mêmes du Sauveur, il rejeta du nombre de ses disciples un autre orgueilleux qui spontanément demandait à le suivre. « Seigneur, lui avait-il dit, je vous suivrai où que vous alliez. » Et témoin de ce qui était caché dans son âme : « Les renards; répondit le Sauveur, ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l'homme n'a point où reposer la tête. » En

1. Matt. VIII, 8-12, — 2. Voyez ci-dessous, n. 10. — 3. Luc, VII, 36.

d'autres termes : Il y a en toi des ruses comme des ruses de renards, et l'orgueil t'emporte comme les oiseaux du ciel; mais le Fils de l'homme oppose la simplicité à la ruse, l'humilité à ton orgueil et il n'a point où reposer sa tête. Ce repos de la tête que l'on prend en l'abaissant, est une leçon d'humilité.

Pendant qu'il éloigne cet homme qui voudrait le suivre, il en attire un autre qui refuse. Alors en effet il dit à quelqu'un : « Suis-moi; » et celui-ci répondit : « Je vous suivrai; mais permettez-moi d'abord d'aller ensevelir mon père. » Cette excuse venait de la piété filiale; aussi mérita-t-elle d'être repoussée et d'affermir la vocation divine. Le futur disciple voulait faire une bonne oeuvre ; mais le Maître lui montra ce qu'il y devait préférer; car il prétendait faire de lui un prédicateur de la parole de vie pour ressuscita les morts; et il ne manquait pas d'hommes pour accomplir cet autre devoir. « Laisse » donc, lui dit-il, « les morts ensevelir leurs morts (1). » Quand des infidèles ensevelissent un cadavre, ce soul des morts qui ensevelissent un mort. Ce cadavre a perdu son âme et l'âme des autres a perdu son Dieu. Or, comme l'âme est la vie du corps, Dieu est la vie de l'âme; et comme le corps expire quand l'âme s'en va, ainsi expire l'âme lorsque Dieu la quitte. La perte de Dieu cause la mort à l'âme, de même que la perte de l'âme fait la mort du corps. Mais si la mort du corps est nécessaire, la mort de l'âme est volontaire.

1. Luc, IX, 57-60.

293

3. Le Seigneur était donc à table dans la maison d'un pharisien orgueilleux. Je dis dans sa maison, car il n'était pas dans son coeur ; tandis que sans entrer dans la maison du Centurion, il habitait son âme, et que Zachée le reçut en même temps dans son palais et dans son coeur (1). Or c'est l'humilité que Jésus loue dans la foi de ce Centurion. Il avait dit : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma demeure ; » et le Seigneur répondit : « En vérité je vous le déclare, je n'ai point rencontré une foi si grande dans Israël : » dans Israël selon la chair, ce soldat étant déjà Israélite selon l'esprit. Le Seigneur en effet était venu d'abord vers Israël selon la chair, c'est-à-dire vers les Juifs, pour y chercher les brebis perdues ; c'est au sein et du sang de ce peuple qui avait pris chair ; il dit néanmoins : « Là je n'ai point rencontré une foi si grande. » C'est comme homme seulement que nous pouvons mesurer la foi des hommes ; mais Celui dont le regard pénètre l'intérieur, Celui que personne ne saurait tromper, rendit témoignage aux dispositions de cet homme, et en entendant ses paroles d'humilité il prononça en sa faveur une sentence de guérison.

4. D'où lui en vint l'espoir? « Pour moi, dit-il, qui suis un homme soumis à la puissance d'un autre et qui ai sous moi des soldats, je dis à l'un : Va, et il va ; et à un autre : Viens et il vient ; et à mon serviteur : Fais cela et il le fait. » Autorité pour mes subalternes, je suis soumis à une autorité supérieure. Si donc tout homme et tout subordonné que je suis, j'ai le pouvoir de commander, de quoi n'êtes-vous pas capable; vous à qui obéissent toutes les puissances? — Cet homme était gentil. En effet il était centurion et déjà il y avait en Judée des soldats de l’empire Romain. C'est donc en Judée qu'il exerçait sur quelques troupes le commandement dévolu à sa charge ; qu'il était soumis et qu'il commandait ; qu'il obéissait avec soumission et qu'il commandait ses subordonnés.

Or le Seigneur, c'est ce que doit remarquer principalement votre charité, faisait entendre dès lors sans sortir du milieu des Juifs, que son Eglise se répandrait dans tout l'univers, où il enverrait ses Apôtres la fonder. Ainsi les, gentils ne le verraient pas et croiraient en lui, tandis que les Juifs en le voyant le mettraient à mort. Il n'entra point visiblement dans la demeure du Centurion, et quoique absent de corps il porta

1. Luc, XIX, 6.

Par la présence de sa majesté, la grâce dans son âme croyante et la santé dans sa famille. N'est-ce pas ainsi qu'il ne fut visible qu'au sein du peuple juif, et que sans être ailleurs né d'une vierge, sans avoir parmi les autres nations ni souffert ni marché, sans y avoir supporté l'infirmité humaine et déployé la puissance divine, sans y avoir en un mot rien fait de semblable, il a vu en lui-même l'accomplissement de cet oracle : « Le peuple que je ne connaissais pas, m'est soumis ? » Comment soumis, s'il ne le connaissait pas ? C'est qu’ « il m'a obéi en entendant ma voix (1). » La nation juive l'a donc vu et l'a crucifié ; l'univers a entendu sa parole et a cru en lui.

5. Cette absence corporelle et cette présence spirituelle du Sauveur parmi les gentils, dut été figurées aussi dans la personne de cette femme qui toucha la frange de son vêtement. «Qui m'a touché? » demande-t-il. Cette question ne semble-t-elle pas indiquer qu'il était absent? Mais, comme présent, il opère la guérison: « La foule vous presse, répondent les Apôtres, et vous dites: Qui m'a touché (2) ? » Car en disant: « Qui m'a touché? » il parlait comme si en marchant il ne devait être touché par aucun corps. « La foule vous presse, » crient les Apôtres. Mais c'est comme: si le Seigneur avait dit : Je cherche qui me touche et non qui me presse.

Ainsi en est-il aujourd'hui de l'Eglise, qui est son corps. Elle est comme touchée par la foi du petit nombre et pressée parla multitude. Enfants de l'Église, vous savez qu'elle est le corps du Christ, et si vous le voulez, vous .êtes ce corps vous-mêmes. L'Apôtre ne dit-il pas à différentes reprises: «Pour son corps, qui est l'Église (3) ; — « Vous êtes le corps du Christ et ses membres (4) ? » Si donc nous sommes son corps, son Eglise souffre aujourd'hui ce que souffrait alors son corps pressé par la foule. Elle est pressée par le grand nombre, et touchée par le petit ; pressée par la chair, et touchée par la foi. Levez donc les yeux, je vous en prie, vous qui pouvez voir. Voici un grand spectacle. Levez les yeux de la foi, touchez ainsi le bout des franges de son vêtement; ce sera assez pour votre salut.

6. Reconnaissez l'accomplissement de ce que vous avez vu prédit dans l'Evangile. « Je vous le déclare donc, » dit le Sauveur, « pour ce motif, » c'est-à-dire en considération de cette foi du Centurion, de cet homme étranger par la chair, mais

1. Ps. XVII, 45. — 2. Luc, VIII, 43-48. — 3. Coloss. I, 24. — 4. I Cor. XI, 27.

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rapproché par le coeur et qui a mérité mes éloges, « beaucoup viendront d'Orient et d'Occident. — Beaucoup » et non pas tous, viendront d'Orient et d'Occident; » ou de tout l'univers c'est ici le tout désigné par deux parties. « Beaucoup viendront d'Orient et d'Occident et auront place dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob; tandis que les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures. — Les enfants du royaume,» c'est-à-dire les Juifs. D'où leur vient cette dénomination? De ce qu'ils ont reçu la loi, de ce que .les Prophètes leur ont été envoyés, de ce qu'ils possédaient le temple et le sacerdoce, de ce qu'ils célébraient figurativement tous les mystères futurs. Mais lorsque s'est présentée la réalité de ces mystères, ils ne l'ont point reconnue. Aussi ces « enfants du royaume seront-ils jetés dans les ténèbres extérieures, où il y aura pleur et grincement de dents. » Ne voyons-nous pas maintenant les Juifs réprouvés, les Chrétiens appelés, de l'Orient et de l'Occident, à un banquet céleste, pour avoir place avec Abraham, Isaac et Jacob, pour se nourrir de la justice et s'abreuver de la sagesse ?

7. Considérez bien, mes frères; voilà votre histoire : c'est vous qui faites partie de ce peuple annoncé alors et formé aujourd'hui. Vous êtes du nombre des ces hommes qui ont été appelés d'Orient et d'Occident à prendre place dans le royaume des cieux et non dans un temple d'idoles. Soyez.donc le corps du Christ et non la foule qui le presse. Pour vous guérir du flux de sang, en d'autres termes, de l'épanchement honteux des plaisirs charnels, vous pouvez toucher la frange de sa robe, oui, vous pouvez la toucher. Représentez-vous les Apôtres comme étant la robe même du Christ ; ils la forment, en s'attachant à lui comme un tissu merveilleusement uni; et parmi eux celui qui s'appelle «le plus petit des Apôtres (1), » forme en quelque sorte la frange, car la, frange est la plus faible partie et l'extrémité du vêtement. On regarde donc avec dédain cette frange mystérieuse, mais à son contact on trouve le salut. « Jusqu'à cette heure nous souffrons et la faim et la soif, nous sommes nus et déchirés à coups de poing (2). » Est-il rien de plus extrême, de plus méprisable ? Touche néanmoins, si tu es travaillé du flux de sang : de Celui à qui appartient cette robe il sortira une vertu qui te guérira.

Or on nous montrait cette frange à toucher lorsqu'on lisait de cet Apôtre: « Car si quelqu'un

1. I Cor. XV, 9. — 2. Ibid. IV, 11.

voit celui qui a la science assis dans un temple d'idoles, sa conscience, qui est faible, ne le portera-t-elle pas à manger des viandes sacrifiées ? Ainsi, avec ta science, périra ton frère encore faible, pour qui le Christ est mort (1) ? » Comment se fait-il que l'on soit encore dupe des idoles et qu'on les croie honorées par des Chrétiens? — Dieu connaît mon coeur, dit ce Chrétien. — Mais ton frère ne le connaît pas. Si tu es faible, crains de le devenir davantage; si tu ne l'es pas, prends soin de la faiblesse de ton frère. En te voyant on est porté à faire plus ; on désire bientôt, non seulement manger, mais sacrifier dans ce temple d'idoles. Et avec ta science péril ton frère encore faible. Ecoute, frère, tu ne faisais aucune attention à cet homme faible ; mais ton frère, le dédaigneras-tu également? Réveille-toi. Et si-tu allais jusqu'à offenser le Christ lui-même ? Tu ne saurais cependant le mépriser à aucun titre, fais-y attention. « Or, péchant de la sorte contre vos frères, poursuit l'Apôtre, et blessant leur conscience faible, vous péchez contre le Christ (2). » Allez maintenant, vous qui ne tenez aucun compte de cette défense, attablez-vous près des idoles. Ne serez-vous pas du nombre de ceux qui pressent le Christ au lieu de le toucher avec foi? De plus, après avoir mangé près de ces faux dieux, venez et remplissez l'église ; vous y ferez foule mais vous n'y recevrez pas le salut.

8. Je crains, diras-tu, d'indisposer un supérieur. — Oui, crains d'offenser un supérieur, el tu n'offenseras pas Dieu. Car en redoutant de manquer à un supérieur, examine si au dessus de celui-ci n'est pas un supérieur plus élevé, et prends garde de blesser ce dernier. Voilà la règle à suivre. N'est-il pas évident, en effet, que le plus grand doit être le moins outragé? Considère maintenant quels sont tes supérieurs.

Les premiers sont ton père et ta mère. S’ils t'élèvent bien, s'ils te donnent une éducation chrétienne, il faut les écouter en tout, obéir à tous leurs ordres. Qu'ils ne commandent rien contre un supérieur plus élevé, et qu'on leur soit soumis. — Et qui est au-dessus de celui qui m’a donné le jour ? — Celui qui t'a créé. L'homme engendre, et Dieu crée. L'homme ne sait ni comment il engendre ni ce qu'il engendre. Celui donc qui t'a connu pour te former et avant de te former, est plus grand que ton père.

La patrie elle-même doit être préférée à tes parents, et on ne doit pas leur obéir dans ce qu'ils

1. I Cor. VIII, 10, 11. — 2. Ibid. 12.

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pourraient commander contre elle; de même qu'on ne doit pas accomplir ce que la patrie pourrait commander contre Dieu. Veux-tu donc être guérie ? Veux-tu, après avoir éprouvé cette perte de sang, après avoir enduré cette maladie durant douze années, après avoir dépensé tout ton bien en remèdes sans avoir recouvré la santé, veux-tu être guérie, ô femme? et je m'adresse à toi comme figure de l'Eglise. Ton père te conseille une chose et ton peuple un autre. Mais le Seigneur te dit: «Oublie ton peuple et la maison de ton père. » Pourquoi ? En vue de quel profit ? de quelle récompense ? « Car le Roi s'est épris de ta beauté (1). » Il s'est épris de son oeuvre, et pour la rendre belle il l'a aimée dans sa laideur. Tu étais encore infidèle et souillée ; pour toi néanmoins il a répandu son sang, il t'a rendue belle et fidèle, et il a aimé en toi ses dons. Qu'as-tu en effet apporté à ton Epoux ? Quelle dot as-tu reçue de ton premier père et de ton premier peuple ? Les hontes et les ignominies du péché. Il t'a ôté ces haillons, il t'a dépouillée de ces lambeaux; il a eu pitié de toi afin de te parer, et il t'a parée afin de t'aimer.

9. Que faut-il, frères, ajouter encore? Chrétiens vous venez d'entendre qu' « en offensant vos frères et en blessant leur conscience encore faible, vous offensez le Christ lui-même. » Ne méprisez pas ce langage, si vous ne voulez être effacés du livre de vie. Pourquoi chercher des termes choisis et agréables pour vous dire ce que la douleur nous force à exprimer d'une manière quelconque et ne nous permet point de taire? Vouloir ne tenir aucun compte de cette vérité, c'est manquer au Christ; n'est-ce pas encore faire autre chose?

Nous voulons convertir ce qui reste de païens, et vous faites obstacle sur la route ; ils se heurtent et retournent quand ils ont dessein devenir à nous. Car ils disent en eux-mêmes : Pourquoi abandonner nos dieux, puisque les Chrétiens les adorent avec nous ? — Loin de moi, dis-tu, la pensée d'adorer les dieux des gentils. — Je le sais, je le comprends, je le crois. Mais pourquoi n'avoir point d'égard pour la conscience du faible, car tu la blesses ? Pourquoi, en méprisant ce qui est acheté, n'en estimer pas davantage le prix? Et vois quel est ce prix! « Par ta science, dit l'Apôtre, périra le faible; » il périra par cette science que tu prétends avoir, qui te montre que l'idole n'est rien, qui te fait penser à Dieu et

1. Ps. XLIV, 11, 12.

asseoir paisiblement aux banquets idolâtriques. Oui par cette science périra le faible. Or ne méprise pas ce faible, car l'Apôtre ajoute que « pour lui le Christ est mort (1). » Es-tu donc porté à n'en faire aucun cas? Apprécie ce qu'il coûte, et compare l'univers entier au sang de Jésus-Christ.

Dans la crainte toutefois que tu ne considères ton iniquité comme blessant le faible seulement, et que tu ne la regardes comme légère et peu digne d'attention, le texte sacré ajoute : « C'est contre le Christ que vous péchez. » On dit souvent : Offenser un homme est-ce donc offenser Dieu? — Nie que le Christ soit Dieu. L'oseras-tu ? Et néanmoins apprends-tu autre chose à ces festins où tu participes? Quelle différence entre la doctrine qu'on y entend et la doctrine du Christ? Où as-tu appris que le Christ n'est point Dieu ? Ce sont les païens qui le soutiennent. Voilà donc ce que produisent ces banquets détestables; voilà comment les pervers entretiens corrompent les bonnes moeurs (2) ! Tu ne saurais, là, parler de l'Evangile, et tu y entends discourir des idoles! Tu oublies que le Christ est Dieu, et ce que tu as bu alors tu le répands ensuite dans l'Eglise ! N'oses-tu pas dire, n'oses-tu pas murmurer ici au milieu de la foule : Le Christ n'était-il pas un homme? N'a-t-il pas été crucifié? C'est ce que les païens t'ont enseigné; voilà la perte de ton salut, la preuve que tu n'as point touché la frange sacrée. Touche ici cette frange divine et recouvre le salut. Nous t'avons montré comment tu dois la toucher pour comprendre ces paroles : « Quiconque voit son frère au festin des idoles; » touche-la aussi pour apprendre d'elle la divinité du Christ. Ne disait-elle pas effectivement, à propos des Juifs : « Leurs pères sont ceux de qui est sorti, selon la chair, le Christ qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni dans tous les siècles (3)? » Voilà le vrai Dieu que tu offenses en prenant part aux festins des faux dieux.

10. Il ne s'agit pas d'un Dieu, dit-on, mais du génie de Carthage. — Eh! il s'agirait donc d'un Dieu, s'il y était question de Mars ou de Mercure ? Il faut ici considérer, non la chose en elle-même, mais l'idée que s'en font lés païens. Je sais comme toi que cette statue n'est qu'une pierre; car si par génie on entend une gloire, que les citoyens de Carthage vivent honorablement et ils seront eux-mêmes le génie de la ville. Et si par génie on veut entendre le démon, tu sais ce qui

1. I Cor. VIII, 11. — 2. Ibid. XV, 33. — 3. Rom. IX, 5.

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est écrit au même endroit : « Ce qu'immolent les gentils, ils l'immolent aux démons et non

à Dieu ; or je veux que vous n'ayez aucune société avec les démons (1). » Nous savons donc que cette statue n'est pas un Dieu. Puissent-ils le savoir aussi! Mais à cause des faibles qui l'ignorent, il faut éviter de blesser leur conscience. Tel est l'avertissement de l'Apôtre. L'autel que ces malheureux ont dressé ne témoigne-t-il pas qu'ils veulent y honorer quelque divinité et qu'à leurs yeux cette statue est une divinité réelle? Pourquoi un autel si l'on n'y voit pas de divinité? Que personne ne me dise : Il n'y a ni Dieu ni divinité. Je me suis écrié déjà : Puissent-ils le savoir aussi bien que nous tous! Mais, encore une fois, cet autel nous montre ce qu'ils voient là, quelle idée ils ont de la statue et ce qu'ils font. En condamnant ainsi tous ceux qui l'adorent, ah! que cet autel ne condamné point tous les convives.

11. Si les païens fatiguent! le corps du Christ, que les Chrétiens ne le fatiguent pas. Ne disions-nous pas effectivement que ce corps sacré était quelquefois pressé et non pas touché? Le Sauveur supportait ceux qui le pressaient et il cherchait à être touché. Ah ! plaise à Dieu, mes frères, que les païens seuls pressent ce corps, ainsi qu'ils en ont l'habitude, et que les Chrétiens ne le pressent pas! C'est à vous, mes frères, que nous devons parler; notre devoir est de nous adresser aux Chrétiens. « M'appartient-il, dit l'Apôtre lui-même, de juger ceux qui sont dehors (2)? » Nous avons pour eux un autre langage, nous les traitons comme infirmes. Pour les amener à la vérité, nous leur parlons avec douceur ; il s'agit en vous de percer un abcès. Voulez-vous apprendre ce qui convainc les païens, ce qui les éclaire, ce qui les amène au salut ? Cessez d'assister à leurs solennités, rompez avec leurs niaiseries, et s'ils n'admettent pas encore nos vérités, déjà ils rougiront de se voir en petit nombre.

12. Si ton chef est bon, il t'édifie; il te tente s'il est mauvais. Reçois avec bonheur l'édification et que ta tentation serve à t'épurer, sois de l'or. Figure-toi que ce monde est la vaste fournaise d'un orfèvre : partout, en si petit espace que ce soit, on peut distinguer trois choses de l'or, de la paille et du feu. Le feu prend à la paille et à l'or; la paille brûle et l'or s'épure. Un homme vient de fléchir devant les menaces, il s'est laissé conduire au banquet de l'idole: hélas!

1. I Cor. X, 20. — 2. Ibid. V, 12.

cet homme n'était qu'une paille, j'envois la cendre. Cet autre n'a molli ni devant les menaces, ni devant la terreur des supplices; on l'a conduit en présence du juge, il s'est montré ferme dans la foi, il n'a point fléchi devant l'idole. Que fait en lui la flamme? Ne l'épure-t-elle pas comme l'or?

Mes frères, soyez fermes dans le Seigneur; il vous a appelés et il est le plus fort. Ne redoutez pas les menaces des impies. Vous rencontrez des ennemis, c'est pour vous un sujet de prières et non un sujet de frayeur. Là est polir vous le salut, puisez, puisez à cette table sacrée ; buvez ici la sagesse et là ne buvez point la folie; demeurez fermes dans le Seigneur et si vous êtes de l'argent, vous deviendrez de l'or. Cette comparaison ne vient pas de nous, mais des divines Ecritures. Vous avez le en effet, ou entendu lire : «Il les a éprouvés comme l'or dans la fournaise et les a reçus comme un holocauste (1). » Voilà ce que vous deviendrez dans ; les trésors divins. Soyez riches de Dieu. Vous ne l'enrichirez pas, vous serez enrichis par lui. Ah! qu'il vous comble de lui-même; que votre coeur ne s'attache qu'à lui.

13. Est-ce vous inspirer de l'orgueil? Est-ce vous dire de mépriser les autorités établies? Non, assurément; et vous dont les idées ne sont pas saines à ce sujet, touchez encore la frange du vêtement sacré. « Que toute âme, dit l'Apôtre lui-même, soit soumise aux puissances supérieures; car il n’y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et celles qui sont, ont été établies de Dieu. Aussi résister à la puissance c'est résister à l'ordre de Dieu (2). » Mais si la puissance commande ce qui est interdit? Alors, sans hésiter, méprise la puissance par respect pour la puissance. Contemplez dans l'autorité humaine différents degrés hiérarchiques. Quand le préteur commande, ne faut-il pas obéir? Si néanmoins ses ordres étaient opposés à ceux du proconsul, on ne mépriserait pas l'autorité en ne les observant pas, on se soumettrait à l'autorité plus haute; et l'autorité moindre n'a pas lieu de se blesser, quand on lui préfère une puissance supérieure. Si de même le proconsul venait à donner un ordre et que l'Empereur en donnât un autre, faudrait-il hésiter de laisser le premier pour le second? Que faire maintenant, si les ordres de l'Empereur sont contraires aux ordres de Dieu? — Paie le tribut, obéis-moi, dit l'Empereur. — Oui, mais non pas en servant les

1. Sag. III, 6. — 2. Rom. XIII, 1, 2.

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idoles. Ici je suis empêché. — Par qui? — Par une puissance supérieure. Pardonne, ô prince; tu me menaces de la prison, et elle, de l'enfer. — Ici donc, arme-toi de ta foi comme d'un bouclier, afin de pouvoir amortir tous les traits enflammés de l'ennemi (1).

14. Mais c'est un homme puissant qui conspire contre toi, qui essaie de te perdre : il aiguise un rasoir pour t'abattre la chevelure et non la tête. Ne venez-nous par de l'entendre dans ces paroles du psaume : « Comme un rasoir tranchant, tu prépares la fraude (2)? » Pourquoi comparer à un rasoir les projets insidieux du méchant? On ne fait usage du rasoir que pour abattre ce qui est en nous comme superflu. De même donc que sur notre corps les cheveux semblent une superfluité et s'enlèvent sans nuire à la chair : ainsi considère comme étant également superflu tout ce que peut contre toi la colère d'un homme puissant. Il te dépouille de ta pauvreté; te dépouille-t-il également de tes richesses? Pour toi la pauvreté et les richesses sont dans le coeur. On peut t'ôter le superflu, te faire essuyer des pertes, nuire même à ton corps. Mais avec la pensée d'une autre vie, la vie présente ne doit-elle pas être considérée elle-même comme quelque chose de superflu? Les martyrs ne l'ont-ils pas méprisée? Et pourtant ils n'ont pas perdu la vie, ils l'ont gagnée.

15. Soyez sûrs, mes frères, que Dieu ne laisse d'ennemis aux fidèles qu'autant qu'ils ont besoin d'être tentés et éprouvés. Soyez en sûrs, mes frères, et que personne n'affirme le contraire. Jetez tous vos soucis dans le Seigneur, jetez-vous en lui tout entiers; il ne s'écartera pas pour vous laisser tomber. Il nous a créés et il veut qu'au sujet même de nos cheveux nous nous reposions sur lui. « En vérité je vous le déclare, dit-il, les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés (3). » Dieu a compté nos cheveux; s'il compte ainsi nos cheveux, quel compte ne tient-il pas de nos oeuvres? Il ne dédaigne donc pas ce qu'il y a de moindre en nous; le créerait-il s'il le dédaignait? C'est bien lui qui a créé nos cheveux, et lui qui en tient compte.

Je les ai aujourd'hui, dis-tu, mais ne tomberont-ils pas? — Ecoute ce qu'il dit à ce sujet : « En vérité je vous le déclare, pas un cheveu ne tombera de votre tête (4). » Comment craindre encore l'homme, quand tu es, ô homme, placé sur le sein de Dieu ? Ne consens pas à te détacher

1. Ephés. VI, 16. — 2. Ps. LI, 4. — 3. Matt. X, 30. — 4. Luc, XXI,18.

de ce sein paternel; là tout ce que tu pourrais souffrir sera pour ton salut et non pour ta perte. Les martyrs ont souffert que leurs membres fussent déchirés, et à une époque chrétienne des chrétiens redoutent quelques injures! Mais aujourd'hui on ne t'injurie qu'en tremblant; on ne te dit pas nettement : Viens adorer l'idole; on ne te dit pas nettement : Viens devant mes autels, prends-y part au banquet. Lors même qu'on te parlerait ainsi, se plaindra-t-on si tu refuses, te poursuivra-t-on devant les tribunaux, y dira-t-on contre toi : Il n'a point consenti à s'approcher de mes autels, à entrer dans, le sanctuaire que j'honore? Tiendra-t-on ce langage? — On ne l'osera, mais on aura pour me perdre recours à la ruse — Prépare donc ta chevelure; c'est le rasoir qu'on aiguise; on va te dépouiller de ton superflu, t'enlever ce que tu dois laisser toi-même. Mais qui pourra t'ôter ce qui peut te rester? Que t'a enlevé l'homme puissant dans sa haine? Que t'a-t-il enlevé d'important? Ce qu'enlèvent un larron, un brigand et tout au plus un bandit. Enlève-t-il plus qu'un bandit s'il a le pouvoir d'ôter même la vie corporelle? Et n'est-ce pas trop encore.de parler ici de bandit? Quelqu'il soit, un bandit est un homme. Et la vie peut  être ôtée par la fièvre, par un scorpion, par un champignon mauvais. Ainsi toute la puissance des persécuteurs se réduit à la puissance d'un champignon. On mange un champignon mauvais et l'on meurt. Telle est la fragilité de la vie humaine. Ah! puisqu'un jour tu dois la perdre, ne lutte pas pour la conserver jusqu'à te perdre toi-même.

16. Le Christ est notre vie réelle, considère le Christ. Il est venu pour souffrir, mais aussi pour jouir; pour être méprisé; mais aussi pour être glorifié; pour mourir, mais aussi pour ressusciter. Le labeur t'effraie? Vois le salaire. Pourquoi chercher à obtenir dans les délices ce que le travail seul peut procurer? Tu crains de perdre ton argent, parce que tu ne te l'es procuré qu'avec beaucoup de peine. S'il t'a fallu de la peine pour acquérir cet argent que tu laisseras un jour, ne fût-ce qu'à la mort; tu voudrais parvenir sans peine à l'éternelle vie? Estime-la davantage, puisqu'en y parvenant à la suite de tous tes travaux, tu ne la quitteras jamais. Si tu fais cas de ce que tu dois à tous tes.travaux, mais pour le laisser un jour; avec quelle ardeur ne devons-nous pas désirer ce qui doit nous demeurer éternellement?

17. N'ajoutez à leurs discours ni foi ni crainte. Ils nous disent ennemis de leurs idoles. Daigne (298) le Seigneur nous donner sur toutes le même pouvoir que sur celle qui vient d'être brisée. Nous recommandons à votre charité de ne rien faire quand vous n'en avez pas le pouvoir. C'est le fait des méchants, des Circoncellions emportés, de détruire sans l'autorité nécessaire, et de courir à la mort sans raison.

Vous tous qui étiez dernièrement aux Grottes (1), vous savez ce que nous y avons lu devant vous. « Lorsque ce pays vous sera soumis; »  Vous sera soumis précède la règle de conduite qui va être tracée ; « vous renverserez leurs autels, vous abattrez leurs bois sacrés et vous briserez toutes leurs statues (2). » Faites cela après, avoir reçu le pouvoir vous-mêmes. N'avons-nous pas ce pouvoir? Nous n'agissons pas ainsi. Mais nous n'y manquons pas lorsque nous l'avons. Beaucoup de païens possèdent ces abominations dans leurs propriétés : y entrons-nous pour les mettre en pièces? Nous travaillons d'abord à renverser les idoles dans leurs coeurs, et quand ils sont chrétiens, ou bien ils nous invitent à cette bonne oeuvre, ou bien ils nous préviennent. Notre devoir maintenant est de prier pour eux, mais non de nous irriter contre eux. Si nous ressentons une douleur profonde, c'est contre des Chrétiens, c'est contre ceux de nos frères qui veulent entrer de corps à l'église pour avoir l'esprit ailleurs. On doit être ici tout, entier. Si l'on a ici ce que voit l'oeil de l'homme, pourquoi avoir dehors ce que voit l’œil de Dieu?

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18. Or sachez, mes chers, que par leurs murmures ils font cause commune avec les hérétiques et avec les Juifs. Les hérétiques, les juifs et les païens se sont unis contre l'unité. Il est arrivé en quelques lieux que les Juifs ont été châtiés pour leur rapacité; et ils nous accusent, ils croient ou feignent de croire que toujours nous sommes en quête de tels supplices à leur infliger. Il est arrivé aussi que pour leurs impiétés et leurs violences brutales, des hérétiques ont été punis par les lois ; ils répètent que nous ne sommes occupés qu'à leur susciter des tracasseries pour les perdre. On a cru devoir édicter des ordonnances contre les païens, ou plutôt pour les païens, s'ils veulent

1. Mappalia, le lieu où était enseveli le corps de saint Cyprien. — Deut. VII, 1, 5.

être sages. De même en effet qu'en rencontrant des enfants sans raison qui jouent à la boue et se souillent les mains, le maître prend un visage sévère, leur fait tomber la boue des mains et leur donne un livre; ainsi Dieu a voulu se servir des princes qui lui sont soumis pour jeter la terreur dans l'âme de ces grands enfants, les déterminer à jeter la boue et à faire quelque chose de sérieux. Et que peuvent-ils faire ainsi d'avantageux? « Partage ton pain avec celui qui

a faim, et conduis dans ta demeure l'indigent sans abri (1). » Les enfants toutefois échappent encore à l'oeil du maître, ils retournent secrètement à leur boue, et quand on les rencontré ils cachent leurs mains pour n'être pas convaincus. Tel est donc le dessein de Dieu sur eux : mais ils s'imaginent que nous sommes partout à la recherche de leurs idoles pour les briser partout où nous les trouvons. Eh! pourquoi les rechercher? Ne voyons-nous pas les lieux où elles sont? Ignorons-nous véritablement leurs demeures? Nous ne les brisons pas, néanmoins, parce que Dieu ne les a pas mises en notre pouvoir. Quand Dieu le fait il? Quand le possesseur devient chrétien.

Le maître d'une propriété vient de demander qu'on en détruise les idoles. Si au lieu de donner cette propriété à l'Église il voulait simplement les en faire disparaître, avec quelle généreuse ardeur les chrétiens ne devraient-ils pas venir en aide à cette âme chrétienne, qui veut dans son domaine témoigner à Dieu sa reconnaissance et n'y rien laisser qui l'outrage? Mais il a fait plus, il a donné à l'Église la propriété même. Et sur cette propriété appartenant à l'Église il fallait laisser des idoles ? Voilà, frères, ce qui déplait au païens. Peu satisfaits de voir que nous laissons sans les briser les idoles dans leurs campagnes, ils exigent que nous les conservions jusque dans les nôtres. Oui, nous prêchons contre les idoles et nous les ôtons du coeur; nous sommes les persécuteurs des idoles et nous le confessons. Devons-nous donc en être les sauveurs ? Je ne les renverse pas quand je ne le puis ; je ne les renverse pas quand le maître se plaint. Mais quand il le demande, quand il s'en montré reconnaissant, ne serais-je pas coupable de ne les renverser pas!

1. Isaïe LVIII, 7.

SERMON LXIII. LE SOMMEIL DE JÉSUS-CHRIST (1).

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ANALYSE. —  Jésus-Christ dort en nos coeurs lorsque nous ne pensons pas à lui; il s'y réveille lorsqu'au souvenir de sa personne et de ses enseignements nous repoussons la tentation.

1. Je vais, avec la grâce du Seigneur, vous entretenir de la lecture du saint Evangile que vous venez d'entendre, et avec sa grâce encore vous exciter à ne pas laisser la foi sommeiller dans vos coeurs en face des tempêtes et des vagues de ce siècle. Si le Christ notre Seigneur a été réellement le maître de la mort, n'a-t-il pas été aussi le maître du sommeil ? Serait-il vrai que le sommeil ait accablé malgré lui le Tout-Puissant sur les flots? Le croire serait une preuve qu'il dort en vous. S'il n'y dort pas, c'est que votre foi veille; car l'Apôtre enseigne que par « la foi le Christ habite en vos coeurs (2). » Le sommeil du Christ signifie donc aussi quelque mystère. Les navigateurs figurent les âmes qui traversent le siècle appuyées sur le bois sacré. La barque du Sauveur représente aussi l'Eglise, car chaque fidèle est comme le sanctuaire de Dieu; et le cœur de chacun est comme un esquif préservé du naufrage, s'il est occupé de bonnes pensées.

2. Tu as entendu une parole outrageuse, c'est un coup de vent; tu t'irrites, c'est le flot qui monte. Or quand le vent souffle, quand le flot s'élève, le vaisseau est en péril, ton cœur est exposé, il est agité par la vague. Tu désires te venger de cette injure, tu te venges en effet; tu cèdes ainsi sous le poids de la faute d'autrui et tu fais naufrage. Pourquoi? Parce que le Christ sommeille dans ton âme. Qu'est-ce à dire : le Christ sommeille dans ton âme ? C'est-à-dire que tu l'oublies. Réveille-le donc, rappelle son souvenir, que le Christ s'éveille en toi; arrête la vue sur lui. Que prétendais-tu? Te venger. Tu oublies donc qu'au moment où on le crucifiait il disait : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (3) ? » Celui qui dort dans ton

1. Matt. VIII, 23-27. — 2. Ephés. III, 17. — 3. Luc, XXIII, 34.

cœur n'a point voulu se venger. Réveille-le, pense à lui. Son souvenir, c'est sa parole; son souvenir, c'est son commandement. Et quand il sera éveillé en toi tu diras. Qui suis-je pour vouloir me venger? Qui suis-je pour menacer un homme comme moi? Peut-être mourrai-je avant de m'être vengé. Et lorsque haletant, enflammé de colère et altéré de vengeance je quitterai mon corps, je ne serai pas reçu par Celui qui a refusé de se venger, je ne serai pas reçu par Celui qui a dit : « Donnez et on vous donnera; pardonnez et on vous pardonnera (1). » Aussi vais-je apaiser mon irritation et revenir au repos du coeur. Le Christ alors a commandé à la mer et le calme s'est rétabli.

3. Ce que j'ai dit de la colère, appliquez-le exactement à toutes vos tentations. Une tentation se fait sentir, c'est le vent qui souffle; tu t'émeus, c'est la vague qui s'élève. Réveille le Christ, qu'avec toi il élève la voix. « Quel est-il, puisque les vents et la mer lui sont soumis? » Quel est-il, puisque la mer lui obéit? La mer est à lui, c'est lui qui l'a faite (2). Tout a été fait par lui (3). Toi surtout imite les vents et la mer, obéis à ton Créateur. La mer s'incline à la voix du Christ, et tu restes sourd? La mer s'arrête, les vents s'apaisent, et tu souffles encore? Qu'est-ce à dire ? Parler, agir, projeter encore, n'est-ce pas souffler toujours et refuser de s'arrêter devant l'ordre du Christ? Que les flots ne vous submergent pas en troublant votre coeur. Si néanmoins, comme nous sommes des hommes, si le vent nous abat, s'il altère les affections de notre âme, ne désespérons point; réveillons le Christ, afin de poursuivre tranquillement notre navigation et de parvenir à la patrie.

Tournons-nous vers le Seigneur, etc. (4).

1. Luc, VI, 37, 38. — 2. Ps. XCIV, 5. — 3. Jean, I, 3, — 4. Voir ci-dessus, Serm. I.

SERMON LXIV. LE SERPENT ET LA COLOMBE (1).

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ANALYSE. — Quelles armes le Sauveur met-il aux mains de ses Apôtres lorsqu'il les envoie comme des brebis au milieu des loups? Il leur recommande la prudence du serpent et la simplicité de la colombe. La prudence du serpent consiste principalement en ce qu'il sait se rajeunir et préserver sa tête en cas d'attaque. La simplicité de la colombe se manifeste surtout dans son amour pour la société de ses compagnes et dans la paix qui préside à ses petites querelles.

1. Vous avez entendu, mes frères, pendant la lecture du saint Evangile, comment Jésus-Christ Notre-Seigneur a su par sa doctrine encourager ses martyrs. « Voici que je vous envoie, dit-il, comme des brebis au milieu des loups (2). » Considérez bien cette conduite, mes frères. Si un loup se présente au milieu d'un grand troupeau de brebis, ces brebis fussent-elles au nombre de plusieurs, mille, seul il jettera l'effroi parmi elles; et si toutes ne deviennent pas sa proie, toutes sont néanmoins glacées de terreur. Pour quel motif donc, dans quel dessein et en vertu de quel pouvoir ose-t-on, non pas recevoir un loup au milieu des brebis, mais envoyer les brebis au milieu des loups? « Je vous envoie, dit le Sauveur, comme des brebis au milieu des loups; » non pas près des loups, mais « au milieu des loups. » Ces loups étaient nombreux et les brebis en petit nombre; mais après avoir égorgé ces brebis, les loups se sont changés et sont devenus brebis eux-mêmes.

2. Ecoutons donc les avis que nous donne Celui qui en promettant des couronnes impose le combat, et qui en attendant l'issue de la lutte soutient les combattants. Quelle espèce de combat ordonne-t-il? « Soyez, dit-il, prudents comme des colombes (3). » Comprendre et pratiquer cette recommandation, c'est mourir en paix, car c'est ne pas mourir. Nul en effet ne doit mourir en paix que celui qui voit dans la mort la fin de la mort même et le couronnement de la vie.

3. Aussi, mes très-chers, dois-je vous expliquer encore, après même l'avoir fait bien souvent, ce qu'on entend par être simples comme des colombes et prudents comme des serpents. Si la simplicité de la colombe nous est recommandée, pourquoi y ajouter la finesse du serpent? Ce qui me plaît dans la colombe, c'est qu'elle n'a point de fiel; ce que je redoute dans le serpent, c'est son venin. Tout cependant n'est pas redoutable dans le serpent; s'il y a sujet de le haïr, il y a aussi

1. Matt. X, 46. — 2. Ibid. — 3. Ibid.

sujet de l'imiter. Une fois accablé de vieillesse, et abattu sous le poids des ans, il se tire à travers les fentes de sa caverne, laissant ainsi sa vieille peau, afin de s'élancer tout rajeuni. Imite-le, chrétien, toi qui entends le Christ s'écrier; « Entrez par la porte étroite (1). » L'apôtre Paul ne dit-il pas aussi : « Dépouillez vous du vieil homme avec ses actes, et revêtez l'homme nouveau (2)? » II y a donc à imiter dans le serpent. Ne mourons pas de vieillesse, mourons pour la vérité. C'est mourir de vieillesse que de mourir pour quelque avantage temporel; et se dépouiller de toutes ces vieilleries, c'est imiter la prudence du serpent.

Imite-le aussi en préservant ta tête. Qu'est-ce à dire, en préservant ta tête ? En conservant en toi le Christ. Quelqu'un de vous n'a-t-il jamais remarqué en voulant tuer une couleuvre que pour préserver sa tête elle expose tout son corps aux coups de l'ennemi ? Ce qu'elle veut conserver principalement c'est la source de sa vie. Le Christ n'est-il pas notre vie ? N'a-t-il pas dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie (3) ? » L'Apôtre n'a-t-il pas dit aussi : « Le Christ est la tête de l'homme (4)? » Conserver en soi le Christ, c'est donc se conserver la tête.

4. Qu'est-il besoin maintenant de parler Longuement de la simplicité des colombes? Il fallait se garder du venin dès serpents, l'imitation présentait là des dangers, quelque chose était à craindre; mais il n'y a aucun danger à imiter la colombe. Vois comme les colombes aiment à vivre en société ; partout elles volent ensemble, ensemble elles mangent ; elles ne veulent pas rester seules, elles aiment la vie commune, et sont fidèles à l'amitié ; leurs murmures sont des gémissements d'amour et leurs petits, le fruit de tendres baisers. S'il leur arrive, comme nous l'avons souvent remarqué, des rixes à propos de leurs nids, ne sont-ce pas comme des disputes

1. Matt. VII, 13. — 2. Coloss. III, 9, 10; Ephés. IV, 22,24. — 3. Jean XIV, 6. — 4. I Cor. XI, 53.

301

pacifiques ? Se séparent-elles à la suite de ces difficultés? Elles continuent à voler et à manger ensemble, leurs débats sont vraiment pacifiques.

Voici comment les imiter: « Si quelqu'un, dit l'Apôtre, ne se soumet pas à ce que nous ordonnons par cette lettre, notez-le et n'ayez point de commerce avec lui. » Voilà bien une dissension ; mais c'est une dissension de colombes et non de loups ; car l'Apôtre ajoute aussitôt : « Ne le considérez pas comme un ennemi, mais reprenez-le comme un frère (1). »

La colombe est affectueuse, même en disputant et le loup haineux, même en flattant.

Ornés ainsi de la simplicité des colombes et de la prudence des serpents, célébrez la fête des martyrs avec une sobriété toute spirituelle et non en vous plongeant dans l'ivresse. Chantez les louanges de Dieu; car nous avons pour Seigneur et pour Dieu le Dieu même des martyrs ; c'est lui aussi qui nous couronne : si nous avons bien combattu, nous serons couronnés par les mêmes mains qui ont déposai la couronne sur le front des vainqueurs, que nous aspirons à imiter.

1. II Thess. III, 14,15.

SERMON LXV. LA VIE DE L’AME (1).

ANALYSE. — Ce discours n'est que l'explication de ces paroles évangéliques : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l'âme; mais craignez Celui qui peut mettre à mort le corps et l'âme dans la géhenne (2). » En effet 1° ceux qui vous menacent n'ont-ils pas autant à craindre que vous? 2° Tout ce qu'ils peuvent, se réduit a ôter à votre corps une vie qui lui sera plus tard rendue magnifiquement. 3° En ne craignant pas Dieu vous perdriez à tout jamais la vie de votre âme et seriez condamnés à la mort éternelle et de l'âme et du corps.

1. Les divins oracles que l'on vient de lire nous invitent à ne pas craindre en craignant et à craindre en ne craignant pas. Vous avez remarqué, à la lecture du saint Évangile, qu'avant de mourir pour nous le Seigneur notre Dieu a voulu nous affermir; il l'a fait en nous recommandant de ne pas craindre et en nous recommandant de craindre. « Ne craignez pas, dit-il, ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l'âme. » C'est l'invitation â ne rien craindre. Et voici l'invitation à craindre : « Mais craignez Celui qui peut mettre à mort le corps et l'âme dans la géhenne. » Ainsi craignons pour ne craindre pas. La crainte paraît être une lâcheté, le caractère des faibles et non des forts. Remarquez néanmoins ce que dit l'Écriture: « La crainte du Seigneur est l'appui des forts (3). » Craignons pour ne craindre pas, en d'autres termes, craignons sagement pour ne pas craindre follement. Ces saints martyrs dont la fête nous a procuré d'entendre ces paroles évangéliques, ont ainsi craint en ne craignant pas ; car en craignant Dieu, ils ont méprisé la crainte des hommes.

2. Qu'est-ce en effet qu'un homme peut avoir à craindre des hommes ? Qu'y a-t-il dont un homme puisse faire peur à un autre homme ?

1. Matt. X, 28. — 2. Ibid. — 3. Prov. XIV, 26.

Pour t'effrayer il te dit: Je te tue ; et il ne redoute pas, en te menaçant, de mourir avant toi ! Je te tue, dit-il. Qui tient ce langage? A qui s'adresse-t-il ? Je vois ici deux hommes ; l'un épouvante, l'autre est épouvanté ; l'un est puissant, l'autre faible ; mais tous deux sont mortels. Pourquoi donc le premier s'enfle-t-il de ses honneurs et de sa puissance lorsque par son corps il est aussi faible que le second ? S'il ne craint pas la mort, qu'il menace de la mort; mais s'il craint le sort dont il menacé autrui, qu'il rentre en lui-même et qu'il se compare à qui il fait peur. Qu'il reconnaisse dans celui-ci une situation égale à la sienne et qu'avec lui il implore la miséricorde divine. C'est un homme qui menace un homme, une créature qui veut faire trembler une autre créature ; mais l'une s'élève insolemment sous la main de son Créateur et l'autre cherche un asile dans son sein.

3. Ce courageux martyr, cet homme debout devant un homme peut donc dire hardiment Parce que je le crains, je ne te crains pas. En vain tu menaces, s'il s'y oppose tu ne feras rien ; tandis que nul n'entrave l'exécution de ses desseins. Lors même, d'ailleurs, qu'il te permettrait d'agir, jusqu'où iras-tu ? Jusqu'à tourmenter le corps, mais l'âme est à l'abri de tes coups. Tu ne saurais

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mettre à mort ce que tu ne vois pas, et tu ne peux effrayer que ce qui est visible comme toi. Nous avons, toi et moi, un Créateur invisible que nous devons craindre ensemble; il a composé l'homme d'une partie visible et d'une partie invisible ; la partie visible est formée de terre, et l'invisible est animée par son souffle. Aussi cette nature invisible, cette âme qui a redressé et qui tient debout la partie terrestre, ne redoute rien lorsque tu frappes celle-ci. Tu peux abattre la maison; mais celui qui l'habite ? Tu brises ses liens, il s'échappe et va se faire couronner dans un autre monde. Pourquoi donc ces menaces, impuissantes contre l'âme ?

Par les mérites de celle contre qui tu ne peux rien, ressuscitera bientôt celui contre qui tu peux quelque chose. Oui le corps ressuscitera, grâce aux mérites de l'âme; la demeure sera rendue à celui qui l'habite, pour ne plus tomber en ruines mais pour subsister toujours. Ainsi, poursuit le martyr, ainsi pour mon corps lui-même, je ne redoute point tes menaces. Il est en ton pouvoir : mais le Créateur tient compte des cheveux de ma tête (1). Comment craindre pour mon corps, quand je ne puis perdre un seul cheveu? Comment ne prendrait pas soin de ma chair Celui qui s'occupe de ce qu'il y a de moindre en elle ? Ce corps que tu peux frapper et mettre à mort sera provisoirement réduit en poussière, mais éternellement il sera immortel. Or à qui appartiendra-t-il ? A qui sera rendu pour l'éternelle vie ce corps mis à mort, déchiré et dispersé? A qui sera-t-il rendu ? A celui là même qui n'a point redouté de perdre la vie en ne craignant point le meurtre de sa chair.

4. On dit, mes frères, que l'âme est immortelle; elle l'est effectivement sous certain rapport ; car elle est un principe de vie dont la présence anime le corps. L'âme en effet fait vivre le corps. A ce point de vue elle ne peut mourir; aussi est-elle immortelle. Mais pourquoi ai-je dit : sous certain rapport ? Le voici. Il y a une immortalité véritable, une immortalité qui est l'immortalité même. C'est d'elle que parle l'Apôtre quand il dit de Dieu: « Seul il possède l'immortalité et habite une lumière inaccessible ; nul homme ne l'a vu ni ne le saurait voir; à lui honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen (2). » Or si Dieu .seul possède l'immortalité, l'âme est mortelle assurément. Voilà pourquoi j'ai dit qu'elle est immortelle à sa manière; car elle peut

1. Matt. X, 30. — 2 1 Tim. VI, 16.

mourir aussi. Que votre charité s'applique à comprendre et il rue restera rien de douteux. J'ose donc assurer que l'âme peut mourir et qu'elle peut-être tuée. Oui, elle est immortelle. J'ose dire encore : Elle est immortelle et elle peut être tuée. Aussi ai-je remarqué qu'il y a une immortalité, ou l'immutabilité même, que Dieu seul possède, lui dont il est dit : « Il possède seul l'immortalité. » Eh ! si l'âme ne pouvait être tuée, le Seigneur lui-même aurait-il dit pour nous inspirer une salutaire frayeur: « Craignez Celui qui peut mettre à mort l'âme et le corps dans la géhenne ? »

5. Je n'ai fait qu'augmenter, je n'ai pas résolu la difficulté. J'ai prouvé que l’âme peut être mise à mort. L'impie seul peut contredire l'Évangile. Ceci me suggère la manière de répondre. Qu'y a-t-il de contraire à la vie, sinon la mort ? L'Évangile est la vie, l'impiété et l'infidélité sont la mort de l'âme. — Ainsi l'âme peut mourir, tout immortelle, qu'elle soit. Et comment est-elle immortelle? Parce qu'il y a en elle une vie qui ne s'éteint jamais. Comment meurt-elle ? Non pas en cessant d'être une vie, mais en perdant la vie; car si elle est la vie du corps, elle a aussi sa vie.

Admire ici l'ordre établi dans la création. L'âme est la vie du corps, et Dieu est la vie de l'âme. Comme le corps a besoin de la présence de sa vie, c'est-à-dire de l'âme, pour ne pas mourir; ainsi pour ne mourir pas, l'âme a besoin de l'action de sa vie ou de Dieu. Comment meurt le corps ? Quand l'âme le quitte. Oui, lorsque l'âme le quitte, le corps meurt, et ce n'est plus qu'un cadavre ; quels qu'aient été ses charmes, c'est maintenant un objet d'horreur. Il a encore ses membres, ses yeux, ses oreilles; ce sont comme les fenêtres d'une demeuré inhabitée, et plaindre un mort, c'est crier en vain aux fenêtres d'une maison où il n'y a plus personne qui puisse entendre. A quels sentiments, à quels retours, à quels souvenirs s'abandonne la plainte ; à quels excès de douleur ne se laisse-t-elle pas aller ? Vous diriez qu'elle se croit entendue, et elle parle à un absent. Elle rappelle sa vie, elle redit les témoignages de.sa tendresse. C'est toi qui m'as fait ce don, qui m'as rendu tel et tel service, c'est de toi que j'ai reçu telle et telle marque d'amour. — Mais si tu réfléchissais, si tu comprenais, si tu commandais à cette douleur déréglée, tu verrais que ton ami n'est plus là, et qu'en vain tu frappes à la porte d'une maison où il n'y a personne.

303

6. Revenons au sujet que nous traitions. Le corps est mort. Pourquoi ? C'est que l'âme ou la vie l'a quitté. Cet autre corps est vivant, mais c'est le corps d'un impie, d'un infidèle, d'un homme qui résiste à la foi et qui se montre de fer quand il s'agit de se corriger quoique ce corps soit vivant, l'âme qui le fait vivre est une âme morte. Quelle merveille que cette âme, puisque toute morte qu'elle soit, elle peut encore donner la vie au corps ! Quelle merveille, quelle excellence dans cette créature, puisqu'après sa mort elle peut animer la chair ! En effet l'âme de l'impie, l'âme de l'infidèle, l'âme du débauché et de l'insensible est une âme morte, et toutefois elle fait vivre le corps. Aussi est-elle en lui : c'est elle qui applique les mains au travail et qui met les pieds en mouvement ; elle ouvre l'œil pour voir et l'oreille pour entendre ; elle juge des saveurs, fuit la peine et cherche le plaisir. Ces actes sont des indices que le corps vit, mais il vit par la présence de l'âme. Je demande à ce corps s'il est vivant, et il me répond: Tu vois un homme marcher et travailler, tu l'entends parler ; sous tes yeux mêmes il fuit et recherche et tu ne comprends pas que son corps est vivant ? Ces actes inspirés par l'âme qui le meut intérieurement me font donc comprendre que le corps réellement vit.

Je demande maintenant à l'âme elle-même si elle est vivante. Elle aussi fait des oeuvres qui rendent témoignage à sa vie. Ces pieds marchent et je comprends que le corps est vivant et que l'âme est en lui. Mais l'âme elle-même est-elle vivante ? Ces pieds marchent ; je ne parle que de ce mouvement, et je veux connaître par là quelle est la vie du corps et quelle est celle de l'âme. Les pieds donc marchent, preuve que le corps est vivant. Mais où vont-ils? A un adultère, m'est-il répondu — L'âme est donc morte. L'infaillible Écriture ne dit-elle point: « La veuve qui vit « dans les délices est morte (1) ? » Vu l'énorme différence des délices à l'adultère, comment pourrait vivre dans l'adultère l'âme qui est morte dans les délices ? Elle est morte assurément et néanmoins elle n'est pas morte uniquement dans ce cas.

J'entends parler quelqu'un ; le corps est donc vivant, car la langue ne serait pas en mouvement dans la bouche, elle n'y formerait pas, en s'agitant diversement, des sons articulés, si l'âme n'était dans le corps et n'employait la langue

1. I Tim. V, 6.

comme le musicien emploie son instrument. — Je saisis parfaitement. Voilà comment parle, comment vit le corps. Mais je demande si l'âme aussi est vivante. — Le corps parle, preuve qu'il vit. De quoi parle-t-il ? Je disais des pieds : Ils marchent, c'est que le corps est vivant ; et j'a joutais : Où vont-ils? comme moyen de savoir si l'âme vivait aussi. De la même manière je juge en entendant parler que le corps est vivant, et pour savoir si l'âme: vit également je cherche de quoi parle le corps. Il profère un mensonge. S'il profère un mensonge, c'est que l'âme est morte. Comment le prouver? Questionnons la Vérité même ; elle dit: « La bouche qui ment donne la mort à l'âme (1). » Pourquoi cette âme est-elle morte? Je demandais également, tout à l'heure, pourquoi le corps était mort? et je répondais.: C'est que l'aine ou sa vie l'a quitté. Pourquoi l'âme est-elle morte? C'est que Dieu, qui est sa vie, l'a abandonnée.

7. Après ces courtes explications, sachez et soyez sûrs que comme le corps est mort quand il est séparé de l'âme, ainsi l'âme est morte lorsqu'elle est séparée de Dieu, et tout homme éloigné de Dieu a sûrement l'âme morte. Tu pleures un mort; pleure plutôt le pécheur, pleure l'impie, pleure l'infidèle. Il est écrit « On pleure un mort durant sept jours ; mais l'insensé et l'impie doivent être pleurés tous les jours de leur vie (2). » N'as-tu pas les entrailles de la miséricorde chrétienne ? Comment pleures-tu le corps séparé de l'âme, sans pleurer l'âme séparée de Dieu ?

Appuyé sur cette vérité, que le martyr réponde donc au tyran qui le menace : Pourquoi me contraindre à renier le Christ ? Tu veux donc que je renie la vérité? Que feras-tu si je m'y refuse? Tu frapperas mon corps pour en éloigner mon âme; mais le corps est fait pour l’âme. Cette âme n'est ni imprudente ni insensée. Or en voulant frapper mon corps, prétends-tu me faire craindre tes coups et l'éloignement de mon âme, pour me déterminer à la frapper moi-même et à en éloigner mon Dieu? Ne crains donc pas, ô martyr, l'épée de ton persécuteur ; redoute plutôt ta langue, crains de te blesser toi-même et de mettre à mort, non pas ton corps mais ton âme. Crains de faire mourir ton âme dans la géhenne du feu.

8. Aussi le Seigneur dit-il qu' « il a le pouvoir de mettre à mort le corps et l'âme dans la géhenne du feu. » Comment ? Est-ce que l'impie jeté dans cette géhenne brûlante, son âme brûlera comme son corps ? La mort du corps est le supplice

1. Sag. I, 11. — 2. Eccli. XXII, 13.

304

éternel, et la mort de l'âme, la privation de Dieu. Veux-tu savoir en quoi consiste cette mort de l'âme ? Entends le prophète: « Loin d'ici l'impie, dit-il, et qu'il ne voie point la gloire de Dieu (1). »

Que l'âme donc craigne de mourir et qu'elle ne redoute pas la mort de son corps. Car en craignant de mourir et en vivant unie à son Dieu, sans l'offenser et sans l'éloigner, elle méritera

1. Isaïe, XXV, 10.

de recouvrer son corps à la fin des siècles, non pour subir la peine éternelle, comme les impies, mais pour jouir, comme les justes, de l'éternelle vie. Les martyrs ont craint cette mort et aimé cette vie; et en attendant l'accomplissement des divines promesses, en méprisant les menaces de leurs persécuteurs, ils ont mérité la couronne auprès de Dieu et nous ont laissé ces solennités à célébrer.

SERMON LXVI. JÉSUS-CHRIST ET SAINT JEAN (1).

ANALYSE. — Après avoir rappelé les éloges que Jean avait faits de Jésus et les témoignages que Jésus avait rendus à Jean, saint Augustin se demande comment et pourquoi le Précurseur envoya vers le Sauveur deux de ses disciples pour lui demander s'il était le Messie. En doutait-il après l'avoir montré comme tel au peuple d'Israël? Il n'en doutait pas, mais il voulait confirmer les siens dans la foi à Jésus-Christ. — Recommandation en faveur des pauvres.

1. La lecture du saint Évangile a soulevé devant nous une question relative à Jean-Baptiste. Que le Seigneur nous accorde de la résoudre à vos yeux comme il l'a résolue aux nôtres.

Le Christ, vous l'avez entendu, a rendu témoignage à Jean, et il l'a loué jusqu'à dire de lui que nul ne l'a surpassé parmi les enfants des femmes. Mais au dessus de lui était le fils de la Vierge. Et de combien au dessus? Le héraut nous dira lui-même quelle distance entre lui et le Juge qu'il annonce. Sans doute Jean a devancé le Christ par sa naissance et ses prédications ; mais il l'a devancé pour le servir et non pour se préférer en lui. Tous les officiers du juge ne le précédent-il pas? Ils lui sont inférieurs, quoiqu'ils marchent devant lui. Or, quel témoignage Jean n'a-t-il pas rendu au Christ? Il est allé jusqu'à proclamer qu'il n'était pas digne de dénouer la courroie de sa chaussure. Quoi encore? « Nous avons, dit-il, reçu de sa plénitude (1). » II se donnait comme un flambeau allumé à sa lumière; aussi se prosternait-il à ses pieds; il craignait en s'élevant de s'éteindre au souffle de l'orgueil. Il était si grand qu'on le prenait pour le Christ, et que si lui-même n'eût publié qu'il ne l'était point, l'erreur se serait accréditée et on aurait cru qu'il Pétait. Quel homme humble! Le peuple lui rendait de tels hommages, et il les dédaignait. On se trompait sur la nature de sa grandeur, et il s'abaissait davantage. Ah ! c'est

1. Matt. XI, 2-11. — 2. Jean, 26, 16.

que rempli du Verbe de Dieu, il ne voulait point de l'élévation que confère la parole des hommes.

2. Voilà ce que Jean dit du Christ; mais le Christ, que dit-il de Jean? Nous l'avons entendu tout à l'heure. « Il commença à dire de Jean à la multitude : Qu'êtes-vous allés voir dans le désert? Un roseau agité par le vent? » Assurément non, Jean en effet ne flottait pas à tout vent de doctrine. « Mais qu'êtes-vous allés voir? Un prophète ? Oui, et plus qu'un prophète. Pourquoi plus qu'un prophète? Les prophètes ont prédit le futur avènement du Seigneur; ils ont désiré de le voir et ne l'ont pas vu; mais Jean a obtenu ce qu'ils ont vainement cherché. Il a vu le Seigneur, il l'a vu, il l'a montré du doigt en s'écriant : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface le péché du monde (1), » le voici. — Déjà le Christ était venu, mais on ne le connaissait pas ; de là les fausses idées répandues sur Jean. Voici Celui que les prophètes ont désiré de voir, Celui qu'ils ont prédit, Celui que figurait la Loi. « Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte le péché du monde. » Tel est le témoignage glorieux rendu par lui au Seigneur.

Et de son côté : « Parmi les enfants des femmes, dit le Seigneur, il ne s'en est point élevé de plus grand que Jean-Baptiste. Mais Celui qui vient après lui dans le royaume des cieux est plus grand que lui; » par l'âge il vient après lui, pansa majesté il est plus grand que lui,

1. Jean, I, 29.

305

C'est de lui-même que le Seigneur parlait ainsi. Combien donc Jean est grand parmi les hommes, puisque parmi les hommes le Christ seul est au dessus de lui!

On peut encore donner aux mêmes paroles cette autre interprétation. « Parmi les enfants des femmes, il ne s'en est point élevé de plus grand que Jean-Baptiste ; mais le plus- petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui. » A ces mots : « Celui qui est plus petit que lui dans le royaume des cieux est plus grand que lui, » donnez un sens différent de celui qui précède, et entendez ici le royaume des cieux où sont les Anges. Il s'ensuit que le moindre des Anges l'emporte sur Jean. Quelle idée Jésus nous donne de ce royaume que nous devons ambitionner ; de cette cité dont nous devons aspirer à devenir les citoyens! Quels ne sont pas ceux qui l'habitent? Qui pourrait mesurer leur grandeur, puisque le moindre d'entre eux est supérieur à Jean? A quel Jean ? A celui que nul ne surpasse parmi les enfants des femmes.     3. Après ces glorieux et véridiques témoignages rendus au Christ par Jean et à Jean par le Christ, pourquoi du sein de sa prison, où il doit subir bientôt la mort, Jean envoie-t-il ses disciples vers le Christ en leur adressant ces mots : « Dites-lui: Etes-vous, Celui qui doit venir, ou bien est-ce un autre que nous attendons ? Comment! c'est à cela que se réduisent toutes ses louanges ? Doute-t-il de lui après l'avoir tant glorifié? Que dis-tu, Jean? A qui parlés-tu et qui es tu toi-même ? C'est au Juge que tu parles et tu es son héraut. Tu l'as, montré du doigt, tu l'as montré et tu as dit : « Nous avons tous reçu de sa plénitude. » Tu 'as dit aussi : « Je ne suis pas, digne de dénouer la courroie de sa chaussure ; » et maintenant tu demandes : « Est-ce vous qui devez venir, ou est-ce un autre que nous attendons ? » N'est-ce pas lui-même ? Et toi? n'es-tu pas son précurseur? N'es-tu pas celui dont il a été prédit : « Voici que j'envoie mon Ange devant ta face et il te préparera la voie? » Comment lui préparer la voie si tu t'égares ?

Les disciples de Jean s'en allèrent donc, et Jésus leur dit : « Allez, dites à Jean : Les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les pauvres évangélisés, et bienheureux qui ne se scandalisera point à mon sujet. » Ne vous imaginez point que Jean se soit scandalisé au sujet du Christ. Ces mots : « Etes-vous Celui qui doit venir ? » semblent l'indiquer; mais interroge mes oeuvres : «Les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiées, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés ; » et tu demandes qui je suis? Mes oeuvres sont des paroles. « Allez, annoncez. Comme ils retournaient, » et pour empêcher de dire: Jean était d'abord un homme de bien, mais l'Esprit de Dieu l'a abandonné, Jésus attendit leur départ, il attendit pour louer Jean, le départ des disciples de Jean.

4. Comment donc résoudre cette obscure question ? Répands sur nous ta lumière, ô Soleil où s'est allumé ce flambeau.

La réponse est d'une incontestable évidence. Jean avait des disciples à part, ce n'était pas pour se séparer du Christ mais pour être prêt à lui rendre témoignage. Il fallait qu'il en eût pour rendre témoignage au Christ qui en avait et pour voir par eux les merveilles de Celui dont il aurait pu se montrer jaloux. Ces disciples de Jean avaient donc une haute idée de leur maître ; ils s'étonnaient de ce que celui-ci disait du Christ, et Jean pour ce motif voulut avant sa mort que le Christ lui-même confirmât son témoignage. Ces disciples se disaient sans doute Notre Maître fait de Jésus un si pompeux éloge, Jésus ne le ratifiera point. « Allez, demandez-lui : » je ne doute pas, mais je veux vous instruire. « Allez, demandez-lui ; » entendez de sa bouche ce que je ne cesse dé répéter. Après le héraut, entendez le juge. « Allez, demandez-lui:

êtes-vous Celui qui vient ou en attendons-nous un autre ? » Ils allèrent, et pour eux-mêmes, non pas pour Jean, ils interrogèrent le Christ, et pour eux encore le Christ répondit : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les lépreux sont purifiés, les morts ressuscitent,  les pauvres sont évangélisés. Vous me voyez, connaissez-moi; vous voyez mes œuvres, connaissez Celui qui les fait. « Et bienheureux qui ne se scandalisera point à mon  sujet. » C'est de vous que je parle et non de Jean. — Pour prouver en effet qu'il ne parlait pas dé Jean, « Comme ils s'en retournaient, Jésus commença à dire de Jean à la multitude; » à faire de lui un éloge vrai, étant lui-même véridique et la vérité même.

5. Cette question me semble suffisamment éclaircie. Il convient donc de terminer ici ce discours. Mais songez aux pauvres. Vous qui (306) n'avez pas fait encore votre offrande, faites-la ; croyez-moi, ce n'est pas une perte. Que dis-je? Vous ne perdez que ce que vous ne mettez point sur le char de la charité. Nous allons distribuer aux pauvres ce que vous avez donné, je parle à ceux qui ont donné. Mais nous avons beaucoup moins que d'ordinaire; secouez votre indolence. Je me fais mendiant pour les mendiants. Que m'importe? Ah! que je sois mendiant pour les mendiants, pourvu que vous comptiez au nombre des enfants!

SERMON LXVII. DEUX SORTES DE CONFESSION (1).

Les termes confesser et confession ne signifient pas seulement l'aveu des péchés, ils désignent aussi la célébration des divines louanges, quoique, à vrai dire, l'aveu de nos iniquités implique nécessairement la glorification de Dieu qui nous rend la vie de la grâce. Or il faut vous appliquer à louer Dieu : c'est le moyen d'échapper aux traits de l'ennemi, d'obtenir d'abondantes bénédictions, au lieu que s'attribuer quelque bien que ce soit, c'est se rendre coupable dé ce pernicieux orgueil que Dieu maudit.

1. Pendant la lecture du saint Evangile, nous avons vu le Seigneur Jésus tressaillir dans l'Esprit-Saint et s'écrier : « Je vous confesse, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avec caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez révélées aux petits. » Si d'abord nous considérons ces paroles du Seigneur avec respect, avec soin et principalement avec piété, nous remarquerons bientôt que le terme de confession ne désigne pas toujours dans les Ecritures l'aveu du pécheur. Ce qui nous oblige surtout à vous, rappeler cette vérité et à donner à votre charité cet avis, c'est qu'au moment où le lecteur prononçait ce mot, quand vous avez entendu dire au Seigneur : « Je vous confesse, mon Père, » on vous a entendus vous-mêmes vous frapper en même temps la poitrine. Vous vous l'êtes frappée à cette parole : «Je vous confesse. » Qu'est-ce en effet que se frapper la poitrine, sinon accuser ce qui est caché dans le coeur, et se punir visiblement des péchés secrets? Pourquoi vous êtes-vous ainsi frappés, sinon parce que vous avez entendu : « Je vous confesse, mon Père ? » Vous avez bien entendu: « Je vous confesse; » mais vous n'avez point observé quel est Celui qui confesse. Remarquez-le maintenant; et puisque « Je vous confesse » a été proféré par le Christ, par le Christ si éloigné de tout péché, ce terme ne rappelle pas toujours le péché, mais quelque fois aussi la louange. Ainsi nous confessons quand nous louons Dieu et quand nous nous accusons nous mêmes; et tu fais acte de piété soit quand tu te reprends toi-même de

1. Matt, XI, 25.

n'être pas sans péché, soit quand tu loues le Seigneur qui n'en peut avoir aucun.

2. Et même à bien prendre les choses, en t'accusant tu loues Dieu. Pourquoi en effet confesses-tu ton péché ? Pourquoi t'accuses-tu ? N'est-ce point parce que tu es revenu de la mort à la vie? L'Ecriture dit en effet : «. Un mort ne peut confesser, car il est comme s'il n'était pas (1). » Mais si un mort ne peut confesser, celui qui confesse est vivant, et s'il confesse son péché, c'est qu'assurément il n'est plus mort. S'il n'est plus mort, qui l'a ressuscité ? Aucun mort ne se ressuscite, et Celui-là seul a pu le faire qui n'était point mort quand son corps l'était. Car i1 a ressuscité ce qui était mort en lui, et s'il s'est ainsi ressuscité, c'est qu'il vivait réellement, quoique mort dans la chair qu'il devait ranimer, Le Père seul en effet n'a pas ressuscité ce Fils dont parle l'Apôtre quand il dit . « C'est pourquoi Dieu l'a exalté (2) ; » le Fils aussi s'est ressuscité, ou plutôt a ressuscité son corps; delà ces paroles : « Renversez ce temple et je le relèverai en trois jours (3). »

Or le pécheur est un homme mort, surtout lorsqu'il est accablé sous le poids de l'habitude, comme Lazare sous le poids de la pierre sépulcrale. C'était peu à celui-ci d'être mort, il était de plus enseveli; et quiconque est chargé du fardeau d'une habitude mauvaise, d'une vie coupable, c'est-à-dire des passions terrestres, jusqu’à réaliser dans sa personne ce malheur exprimé dans un psaume : « L'insensé a dit dans son coeur : Il n'y a point de Dieu (4) ; » celui-là ressemble

1. Eccli. XVII, 26. — 2. Philip. II, 9. — 3. Jean, III, 19. — 4. Ps. XIII, 1.

307

semble à celui dont il est écrit : « Un mort ne peut confesser, car il est comme s'il n'était

 pas. » Qui le ressuscitera sinon Celui qui après avoir fait enlever la pierre du tombeau s'écria ; « Lazare, viens dehors ? » Mais venir dehors, n'est-ce point manifester ce qui était caché? Celui qui confesse vient dehors. Il ne pourrait venir dehors s'il ne vivait, et il ne pourrait vivre. s'il n'était ressuscité. Ainsi donc c'est louer Dieu que de se confesser coupable.

3. A quoi sert 1'Eglise, dira-t-on, si c'est la voix du Seigneur qui ressuscite le pécheur sortant du péché par la confession? A quoi sert pour celui-ci cette Eglise à qui le Seigneur a dit « Ce que vous délierez sur la terre sera délié aussi dans le ciel (1)? » Considère encore Lazare; il sort avec ses liens. Il vivait alors puisqu'il confessait; mais enveloppé de liens il né marchait pas encore librement. Que fait donc l'Eglise, cette Eglise à qui il a été dit : « Ce que vous délierez sera délié ? » Ne fait-elle pas ce qu'aussitôt après le Seigneur commanda à ses disciples : « Déliez-le et le laissez aller (2) ? »

4. Ainsi donc, soit que nous accusions, soit que nous louions Dieu, toujours nous louons le Seigneur. Oui, c'est louer Dieu que de nous accuser avec piété. Le louer, c'est en quelque sorte célébrer Celui qui est sans péché; et nous accuser, c'est rendre gloire à celui qui nous a ressuscités. Fais cela et l'ennemi ne trouvera aucun moyen de te circonvenir devant le Juge. Si en effet tu es ton propre accusateur et que Dieu soit ton Libérateur, cet ennemi sera-t-il autre chose que calomniateur ?

C'est avec raison que cet ancien a cherché ici un appui contre des ennemis, non pas contre des ennemis visibles, contre la chair et le sang, qui sont plutôt à plaindre qu'à redouter ; mais contre ces ennemis en face de qui l'Apôtre nous invite à courir aux armes. « Nous n'avons pas, dit-il, à combattre contre la chair et le sang; » c'est-à-dire contre les hommes que vous voyez sévir contre vous : ce sont des vaisseaux employés par autrui, des instruments de musique touchés par d'autres mains. « Pour livrer le Seigneur, dit le texte sacré, le diable s'introduisit dans le cœur de Judas (3). »

Où est alors ma culpabilité, diras-tu ? Ecoute l'Apôtre : « Ne donnez point lieu au diable (4). » Mais par ta volonté mauvaise tu lui as donné lieu; il est entré, il te possède, il te dirige, et si

1. Matt. XVI, 19. — 2. Jean, XI, 14, 17, 43, 44. — 3. Jean, XIII, 2. — 4. Ephés. IV, 27.

tu ne lui donnais pas lieu, il ne te maîtriserait pas.

5. A nous donc cet avertissement : « Nous n'avons pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre les princes et les puissances. Serait-ce contre les rois de la terre, contre les puissances du siècle? Non. Pourquoi? Ne sont-ils pas chair et sang? et il a été dit : « Ni contre la chair ni contre le sang. » Loin d'ici donc la pensée des hommes. Quels sont alors nos ennemis ? « Contre les princes et les puissances de malice spirituelle, contre les dominateurs du monde. » N'est-ce pas attribuer trop au diable et à ses anges ? C'est leur attribuer trop que de les nommer simplement les dominateurs cru monde. Mais pour écarter toute idée fausse, l'Apôtre explique quel est ce monde dont ils sont les dominateurs. « Dominateurs de ce monde de ténèbres; dit-il (1). » Qu'est-ce à dire: « De ce monde de ténèbres? » Du monde rempli de ceux: que gouverne le monde, de ceux qui l'aiment et qui sont sans foi. Voilà ceux que saint Paul appelle ténèbres, c'est de ces ténèbres que le démon et ses anges sont les gouverneurs.

Ces ténèbres ne sont pas des ténèbres naturelles et immuables; elles changent et deviennent lumière, elles croient et la foi les pénètre de clartés. On leur dira, après ce changement heureux : « Vous étiez ténèbres, et vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (2). » Quand vous étiez ténèbres, vous ne l'étiez pas dans le Seigneur; depuis que vous êtes lumière, ce n'est pas en vous, c'est en lui que vous l'êtes. Qu'as-tu en effet.que tu ne l'aies reçu (3)?

Nos ennemis étant donc invisibles, il faut les attaquer invisiblement. On triomphe d'un ennemi visible en le frappant; d'un invisible, en croyant. L'homme est un ennemi visible ; visibles aussi sont les coups qu'on lui porte. Lé diable est l'invisible ennemi, aussi la foi est invisible, et c'est ainsi que la lutte est invisible contre d'invisibles ennemis.

6. Comment donc cet ancien se met-il en garde contre eux? J'avais commencé de l'expliquer, puis il m'a fallu traiter avec quelques détails de la nature de ces ennemis. Maintenant que nous les connaissons, cherchons à nous défendre.

« Je louerai, j'invoquerai le Seigneur, et je serai délivré de mes ennemis (4). » Voilà ce qu'il te faut faire ; loue, invoque, mais c'est le Seigneur que tu dois louer, invoquer; car si tu te

1. Ephés. VI,12. — 2. Ib. V, 8. — 3. I Cor. IV, 7. — 4 Ps. XVII, 4.

308

louais toi-même, tu n'échapperais pas à tes ennemis. Que dit en effet le Seigneur? « Le sacrifice de louange est celui qui m'honorera, c'est la voie par laquelle je manifesterai mon salut (1). » Où est cette voie ? Dans le sacrifice de louange. N'en sors pas d'un pied. Restes-y, ne t'en éloigne pas ; ne t~carte des louanges de Dieu ni d'un pied ni d'un pouce. Car en cherchant à t'en écarter et à te louer au lieu de louer Dieu, tu ne seras point délivré de tes ennemis ; c'est d'eux effectivement qu'il est écrit : « Près,  de la voie « ils m'ont caché des pièges (2). » Quel que soit donc le bien que tu t'attribues, tu quittes la voie du salut. Et pourquoi t'étonner d'être séduit par l'ennemi, .puisque tu te séduis toi-même? Prête l'oreille à l'Apôtre : « S'estimer quelque chose, quand on n'est rien, c'est se séduire soi-même (3). »

7. Considère donc cette confession du Seigneur. «Je vous confesse, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre. — Je vous confesse, » je vous loue. Je vous loue, je ne m'accuse pas. L'union de l'humanité avec le Verbe n'est-elle pas tout entière une grâce, une grâce incomparable, une grâce parfaite ? Sans la grâce, sans cette grâce unique qui devait faire du Christ une seule personne et la personne que nous connaissons, qu'a mérité cette humanité que nous voyons dans le Christ? Ote cette grâce, le Christ sera-t-il autre chose qu'un homme, autre chose que toi? Il a pris une âme, il a pris un corps, il a pris une humanité entière; il se l'unit, il fait une même personne du Seigneur et du serviteur. Quelle grâce! Je vois le Christ au ciel et sur la terre, au ciel et sur la terre en même temps ; et ce ne sont pas deux Christs, mais sur la terre et dans le ciel un seul et même Christ. Le Christ est dans le sein du Père et le Christ est dans le sein de la Vierge; le Christ est sur la croix; le Christ est dans les enfers où il porte secours à plusieurs, et le Christ, le même jour, est en paradis avec le larron qui confesse. Comment aussi a mérité ce larron, si ce n'est pour avoir suivi la voie où le Très-Haut manifeste son salut? Ah! ne t'en écarte pas d'un pied. N'est-ce pas en s'accusant que le larron a loué Dieu et s'est acquis le bonheur ? Il espérait au Seigneur et lui disait : « Souvenez-vous de moi, Seigneur, lorsque vous serez entré dans votre royaume. » Il envisageait ses iniquités et se serait estimé bienheureux de finir par obtenir son pardon. Mais à ces mots:

1. Ps. XLIX, 23. — 2 Ps. CXXXIX, 6. —3. Gal. VI, 31.

« Souvenez-vous de moi : » quand ? « quand vous serez entré dans votre royaume; » le Seigneur répondit sans tarder : « En vérité je te le déclare, aujourd'hui même tu seras avec moi dans le paradis (1). » Ainsi la miséricorde présentait ce qu'ajournait le malheur.

8. Prête donc l'oreille à cette confession du Seigneur: «Je vous confesse, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre. » Pourquoi vous confesser? De quoi vous louer? car il s'agit ici, je l'ai dit déjà, d'une confession de louange. « Parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez découvertes aux petits. » Que signifie ceci, mes frères? Comprenez-le par les paroles opposées à celles-ci. « Vous les avez découvertes aux petits, » dit le Sauveur, et non pas : vous les avez découvertes aux insensés et aux imprudents. « Vous les avez cachées aux sages et aux prudents, et vous les avez révélées aux petits. » Aux sages et ails prudents ridicules, aux arrogants qui revendiquent une fausse grandeur et qui n'ont que du vent, il oppose, non les insensés ni les imprudents, mais les petits. Quels sont ces petits? Les humbles. Ainsi «vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents; » aux sages et aux prudents, c'est-à-dire aux superbes, comme le fait entendre le Seigneur même en ajoutant: « Vous les avez découvertes aux petits. » Vous les avez donc cachées à ceux qui ne sont pas petits. Qu'est-ce à dire? A ceux qui ne sont pas humbles. Or, qu'est-ce que n'être pas humble, si ce n'est être orgueilleux ?

O voie du Seigneur ! Ou elle, n'était point tracée, ou elle était cachée, pour nous être un jour dévoilée. D'où viennent les transports du Sauveur ? De ce qu'elle a été découverte aux petits. Nous devons être petits; car si nous voulons être grands, nous réputer prudents et sages; la lumière divine ne nous sera point montrée, Quels sont les grands? Des sages et des prudents, Mais « en se disant sages ils sont devenus insensés. » Pour trouver le remède, fais le contraire. Si tu es devenu insensé en te disant sage, pour devenir sage, dis-toi insensé. Mais dis-le, dis-le bien, dis-le du fond du coeur, car la réalité est conforme à ta parole. Et en le disant, ne le dis pas seulement devant les hommes et point devant Dieu. Car en ce qui te concerne, en ce qui t'appartient, tu n'es vraiment que ténèbres. Et qu'est-ce qu'être insensé, sinon avoir le coeur

1. Luc, XXIII, 42, 43.

309

rempli de ténèbres? L'Apôtre: s'écrie donc : « En se disant sages, ils sont devenus insensés. » Qu'étaient-ils avant de se dire tels? « Leur coeur impertinent était obscurci (1). »

Dis donc que tu n'es pas la lumière; tout au plus est-il l'oeil, tu n'es pas la lumière. Que sert, sans lumière, d'avoir l'oeil bon et ouvert? Dis donc que.tu n'as pas en toi la lumière, et écrie-toi avec, le Prophète : « C'est vous, Seigneur, qui allumerez mon flambeau ; c'est vous,  Seigneur, qui par votre lumière éclairerez mes ténèbres (2). » Je n'ai à moi que ténèbres ; mais vous êtes la lumière qui dissipe les ténèbres, la lumière qui m'éclaire. Par moi je ne suis pas la lumière et je ne puis en emprunter qu'à vous.

9. Jean, l'ami de l'Epoux, passait pour le Christ, on le prenait pour la lumière. « Il n'était pas la lumière, mais pour rendre témoignage à la lumière véritable. » Quelle est la lumière ? « La lumière véritable. » Quelle était la lumière véritable ? « Celle qui éclaire tout homme, » et conséquemment Jean lui-même; qui disait et confessait avec tant de raison : « Nous avons tous reçu de sa plénitude (3). » N'était-ce pas dire : « C'est vous Seigneur, qui allumerez mon flambeau ? » Une fois éclairé, il rendait témoignage ;

1. Rom. I, 22, 21. — 2. Ps. XVII, 29. — 3. Jean, I, 8, 9, 10.

oui, à cause des aveugles, ce flambeau rendait témoignage au jour, N'est-il pas un flambeau? « Vous avez envoyé vers Jean, dit le Sauveur, et vous avez voulu, un moment, vous réjouir à sa lumière; il était un flambeau ardent et luisant (1). » Un flambeau, c'est-à-dire quelque chose d'allumé pour éclairer.

Ce qui peut s'allumer peut aussi s'éteindre. Pour ne pas s'éteindre, il faut se mettre à l'abri du vent de l'orgueil. Aussi « je vous confesse, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, » à ceux qui se croyaient lainière et n'étaient que ténèbres, et qui ne pouvaient être éclairés, parce qu'étant ténèbres ils se croyaient lumière. Pour ceux qui étant ténèbres aussi se confessaient ténèbres, c'étaient des petits et non des grands, des humbles et non des orgueilleux. Aussi avaient-ils droit de dire

« C'est vous, Seigneur, qui allumerez mon flambeau. » Ils se connaissaient, louaient le Seigneur et ne s'écartaient pas de la voie du salut. Ils louaient, ils invoquaient le Seigneur, et se trouvaient délivrés de leurs ennemis.

Tournons-nous vers le Seigneur, etc. (2).

1. Jean, V, 33, 35. — 2. Voir ci-dessus, Serm. I.

SERMON LXVIII. LA SAGESSE DU SIÈCLE (1).

310

ANALYSE. — Quels sont les prudents et, les sages à qui le Père n'a point révélé les vérités chrétiennes, la divinité de son Fils? Il y en a de deux sortes. Ce sont d'abord ceux qui en s'appliquant à l'étude de la créature ne se sont point élevés jusqu'à la connaissance du Créateur. Ce sont ensuite ceux qui après avoir connu Dieu ne l'ont point glorifié par une humble soumission, mais se sont laissés aller aux vaines fumées de l'orgueil.

1. Nous avons entendu le Fils de Dieu s'écrier: « Je vous confesse, moi Père, Seigneur du ciel et de la terre. » Pourquoi le confesse-t-il ? De quoi le loue-t-il ? « Parce que, dit-il, vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez découvertes aux petits. » Quels sont ces sages et ces prudents ? Quels sont ces petits ? Quelles sont les vérités cachées aux sages et aux prudents, révélées aux petits?

Le Sauveur nomme ici sages et prudents ceux dont Paul a dit : « Où est le sage ? Où est le Scribe? Où est l'investigateur de ce siècle? Dieu

1. Matt. XI, 25.

n'a-t-il pas convaincu de folie les sages de ce monde (1) ? »  Cherches-tu néanmoins à. savoir encore quels sont ces derniers ? Ce sont peut-être ces esprits qui ont beaucoup parlé de Dieu pour en dire des faussetés, qui enflés de leurs connaissances n'ont pu s'élever jusqu'à la connaissance de Dieu, et ont vu Dieu, dont la nature est incompréhensible, dans l'air, dans l'éther, dans le soleil, ou dans quelqu'autre partie distinguée de l'univers. En contemplation devant la grandeur, la beauté et la force des créatures, ils se sont arrêtés là sans découvrir le Créateur.

1. Cor. I, 20.

310

2. Voici leur condamnation dans ces paroles du livre de la Sagesse : « S'ils ont eu assez de force pour connaître l'univers, comment n'en ont-ils pas trouvé le Maître plus facilement (1) ?» Leur crime est d'avoir consumé leur temps, leurs travaux et leurs raisonnements à sonder et pour ainsi dire à mesurer la créature; ils ont étudié la marche des astres, la distance respective des étoiles, la route des corps célestes, et à l'aide de certains calculs ils sont parvenus à connaître et à prédire les éclipses de soleil et de lune avec une telle précision, qu'elles arrivent à l'époque, au jour, à l'heure, de la manière et selon les dimensions qu'ils ont annoncées d'avance. Il faut pour cela beaucoup de travail et de pénétration; mais en cherchant si loin le Créateur, ils ne l'ont pas trouvé, car il était près d'eux-mêmes; et s'ils l'avaient trouvé, c'est qu'ils l'auraient eu dans leurs coeurs. Si donc ils ont pu découvrir ainsi les rapports des astres, la mesure des temps, savoir et prédire les éclipses, n'est-ce pas à bon droit, n'est-ce pas avec une souveraine justice qu'ils sont accusés de n'avoir pas connu, pour avoir négligé de le chercher, Celui qui a formé et ordonné tous ces êtres?

Pour toi ne t'inquiète pas beaucoup si tu ignores les courbes que décrivent les astres et les relations réciproques des corps célestes et des corps terrestres. Contemple la beauté du monde et loue les desseins du Créateur. Contemple et aime Celui qui t'a fait. Sois surtout fidèle à ce point : Aime Celui qui t'a fait, parce qu'il t'a fait à son image pour l’aimer.

3. Mais s'il est étonnant qu'à ces sages occupés de la créature, qu'à ces sages qui ont cherché le Créateur avec négligence et sans pouvoir le trouver, aient été cachées les vérités dont parlait le Christ quand il disait : « Ces choses ont été cachées aux sages et aux prudents;» il est plus étonnant encore que des sages et des prudents se soient rencontrés qui aient pu connaître Dieu. « La colère de Dieu, est-il écrit, éclate du ciel sur l'impiété et l'injustice de ces hommes qui retiennent la vérité dans l'injustice. » Quelle est cette vérité qu'ils retiennent dans l'injustice ? « C'est que ce qui est connu de Dieu est manifeste en eux. » Manifeste par quel moyen? Le voici : « Dieu le leur a manifesté. » Mais comment le leur a-t-il manifesté, puisqu'il ne leur a pas donné sa toi? Comment? « En effet, ses perfections invisibles, rendues compréhensibles,

1. Sag. XIII, 9.

depuis la création du monde, par les choses qui ont été faites, sont devenues visibles. »

Il y eut donc des hommes, qu'il ne faut comparer ni à Moïse, le serviteur de Dieu, ni à ces nombreux prophètes qui contemplaient et saisissaient ces merveilles, avec le secours de l'Esprit-Saint, de cet Esprit qu'ils avaient puisé à longs traits avec leur foi et leur piété, et dont ils s'étaient nourris intérieurement ; il y eut, dis-je, des hommes différents qui purent s'élever par le moyen de la créature à la connaissance du Créateur et dire des œuvres de Dieu : Voilà ce qu'il a fait, ce qu'il gouverne, ce qu'il maintient; et après avoir tout créé il remplit tout de sa présente. Ils ont pu tenir ce langage ; car c'est d'eux que saint Paul rappelle le souvenir dans les Actes des Apôtres. Après avoir dit que nous avons en Dieu la vie, le mouvement et l'existence, comme il parlait à ces Athéniens parmi lesquels avaient vécu ces savants illustres, l'Apôtre ajoute aussitôt : « Ainsi que l'ont dit quelques-uns d'entre vous. » Or ce qu'ils ont dit n'est pas de peu d'importance, c'est que « nous avons en Dieu la vie, le mouvement et l'existence. (1) »

4. D'où vient donc qu'il ne faut pas les comparer aux prophètes, et qu'ils sont justement blâmés et accusés? Ecoute les paroles de l'Apôtre que j'avais commencé de rapporter : « La colère de Dieu éclate du haut du ciel sur toute l'impiété, » sur l'impiété de ceux mêmes qui n'ont pas reçu la loi : « sur toute l'impiété et sur l'injustice de ces hommes qui retiennent la vérité dans l'injustice. » Quelle vérité? « Que ce qui est connu de Dieu est manifeste en eux. » Qui l'a rendu manifeste ? « Car Dieu le leur a manifesté. » Comment? « Ses perfections invisibles, rendues compréhensibles, depuis la création du monde, par les choses qui ont été faites, sont devenues visibles, aussi bien que son éternelle puissance et sa divinité. » Pourquoi les.a-t-il manifestées? « Afin que» ces hommes « soient inexcusables. » Mais en quoi sont-ils coupables, s'il a voulu les rendre inexcusables? « En ce que connaissant Dieu ils ne l'ont point glorifié comme Dieu. »

5. Que dites-vous : « Ils ne l'ont point glorifié comme Dieu ? — Ils ne lui ont point rendu grâces. » — Glorifier Dieu, c'est donc lui rendre grâces? — Sans aucun doute. Qu'y a-t-il de pire que l'ingratitude envers Dieu dans un être qui est créé à son image et qui le connaît? Oui

1. Act. XVII, 28.

311

sûrement, glorifier Dieu, c'est lui rendre grâces. Les fidèles savent en quel lieu et à quel moment on dit : Rendons grâces au Seigneur notre Dieu. Or qui rend grâces à Dieu, sinon celui qui élève son coeur vers le Seigneur ? Aussi ces hommes déclarés inexcusables sont réellement coupables, parce que connaissant Dieu ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu ni ne lui ont rendu grâces. Et qu'est-il arrivé ? « Ils se sont évanouis dans leurs pensées. » Pourquoi se sont-ils évanouis, sinon pour avoir été orgueilleux? La fumée aussi s'évanouit en montant, et le feu brille et chauffe d'autant plus qu'il s'alimente plus près de terre. « Il se sont évanouis dans leurs pensées, et leur coeur insensé s'est obscurci. » Quoique plus élevée que le feu, la fumée n'est-elle pas noire?

6. Considère enfin ce qui suit, voici le point capital : « En se disant sages, ils sont devenus fous (1). » Ils se sont arrogé ce qu'ils avaient reçu de Dieu, et Dieu leur a repris ses dons. Il s'est caché à ces orgueilleux, lui qui s'était révélé clairement à eux pendant qu'ils cherchaient le Créateur dans la créature.

Le Sauveur dit avec raison : « Vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents; » soit à ceux qui dans leurs investigations multipliées

1. Rom. I, 18-22.

et leurs actives recherches sont parvenus à connaître la créature mais nullement le Créateur; soit à ceux qui connaissant Dieu ne l'ont pas glorifié comme Dieu, ne lui ont pas rendu grâces et n'ont pu le voir qu'imparfaitement et sans utilité, à cause de leur orgueil. « Vous avez donc caché ces choses aux sages et aux prudents, et vous les avez révélées aux petits. » A quels petits? Aux humbles. « Sur qui repose mon Esprit ? Sur l'homme humble et paisible qui redoute mes paroles (1). » Pierre a redouté ces paroles; elles n'ont pas été redoutées par Platon. Conserve donc, pécheur, ce qu'a perdu le grand philosophe. « Vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et vous les avez découvertes aux petits. » Vous les avez cachées aux superbes et révélées aux humbles.

Quelles sont ces choses? Quand le Sauveur parlait ainsi, il n'avait en vue ni le ciel ni la terre ; il ne les montrait pas du doigt en tenant ce langage. Qui ne voit en effet le ciel et la terre ? Les bons les voient comme les méchants; car Dieu fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons (2). Quelles sont donc ces vérités? C'est que « toutes choses m'ont été données par mon Père (3). »

1. Isaïe, LXVI, 2. — 2. Matt. V, 45. — 3. Ib. XI, 27.

SERMON LXIX. LA VUE DE DIEU ET L'HUMILITÉ (1).

ANALYSE. — Après avoir établi que les fondations d'un édifice doivent être d'autant plus profondes que l'édifice lui-même doit être plus élevé, saint Augustin en conclut que nous devons travailler beaucoup à nous humilier, car nous sommes appelés à voir Celui, qui, nous voit, à vivre dans son intimité. En vain plusieurs s'imaginent que Dieu ne nous regarde ni ne s'intéresse à nous Dieu Dons voit, Dieu veille sur nous lors même que nous sommes pécheurs, et notre consolation doit être de nous réfugier maintenant dans ses bras, en attendant que nous le contemplions face à face. Afin de nous rendre dignes de cette vocation sublime, affermissons-nous de plus en plus dans l'humilité.

1. L’Evangile nous a montré le Seigneur transporté en esprit et disant à Dieu son Père : « Je vous confesse, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez révélées aux petits. Oui, mon Père, car il vous a plu ainsi. Toutes choses m'ont été données par mon Père, et nul ne connaît le Fils, si ce n'est le Père, comme nul ne connaît

1. Matt. XI, 28, 29.

le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. » Nous avons de la peine à crier et vous à écouter. Donc entendons Celui qui dit, en continuant : «Venez à moi, vous, tous qui êtes dans la peine. » Pourquoi en effet sommes-nous tous dans la peine? N'est-ce point parce que nous sommes des hommes mortels, fragiles, infirmes et chargés de ces corps de boue qui se froissent les uns les autres? Mais s'ils se trouvent ici trop à l'étroit, élargissons (312) l'étendue de notre charité. Pourquoi dire : « Venez à moi, vous tous qui souffrez? » N'est-ce pas afin de nous donner le moyen de n'être plus dans la peine ? Aussi voyez la promesse qui vous est faite aussitôt. Le Sauveur appelle à lui ceux qui sont dans la peine. Ils pourraient demander quelle récompense leur est offerte. « Et je vous soulagerai, » dit le Seigneur.

2. « Prenez mon, joug sur vous et apprenez de moi; » non pas à construire l'univers, non pas à créer tout ce qui est visible ou invisible, non pas à faire des miracles dans ce monde ni à y ressusciter des morts; apprenez « que je suis doux et humble de coeur. » Tu veux devenir grand, commence par être petit. Tu songes à élever un haut bâtiment, pense d'abord à lui donner pour fondement l'humilité. Plus on veut exhausser une construction, plus important doit être un édifice, plus aussi le fondement doit être profond. On s'élève en construisant une demeure, on s'abaisse en creusant les fondations. Aussi peut-on dire que la maison descend avant de monter, et que la grandeur ne vient qu'après l'humiliation.

3. Quel est le faîte de l'édifice que nous entreprenons de construire? Jusqu'où doit s'en élever le comble? Je m'empresse de le dire : c'est jusqu'à la vue de Dieu. Vous voyez donc quelle grandeur, quelle élévation il y a à voir Dieu. Ah! celui qui désire ce bonheur saisit ce que je dis et ce qu'il entend. Il nous est promis de voir Dieu, de voir le vrai Dieu, le Dieu suprême : car notre félicité est de voir ce Dieu qui nous voit. Les adorateurs des faux dieux les voient facilement. Mais que voient-ils ? Ceux qui ont des yeux et qui ne voient pas. A nous, au contraire, il est promis de voir le Dieu vivant et voyant. Cette promesse doit nous enflammer du désir de contempler Celui dont il est dit dans l'Ecriture : « Celui qui a formé l'oreille n'entendra-t-il pas? Celui qui a fait l'oeil ne verra-t-il point? » Quoi! lui qui t'a donné le moyen d'entendre, n'entend pas? Lui qui t'a créé la puissance de voir, ne voit point ? Aussi ces paroles du psaume sont à bon droit précédées de celles-ci : « Comprenez donc, vous qui êtes insensés parmi le peuple; ô stupides, devenez enfin sages (1). »

Beaucoup en effet commettent la mal en s'imaginant que Dieu ne les voit point. Il leur serait difficile de croire qu'il h'en a pas le pouvoir, mais il n'en a pas la volonté, disent-ils.

1. Ps. XCIII, 9, 8.

Il est très-peu d'hommes assez impies pour qu'on puisse leur appliquer ces mots : « L'insensé a dit dans son coeur : Il n'y a pas de Dieu (1). » Une telle folie est rare. La grande piété ne se rencontre pas souvent; ainsi en est-il de l'impiété profonde. Mais voici ce que le vulgaire répète fréquemment : Dieu s'occupe bien à l'heure qu'il est de savoir ce que je fais chez moi? Il prend bien souci de ce que je veux faire sur ma couche? — Quel langage ? « Comprenez, vous, «qui êtes insensés parmi le peuple; ô stupides, devenez enfin sages! » Comment, parce que tu n'es qu'un homme, parce que il t'en coûte de connaître tout ce qui se fait dans ta maison, de, surveiller toutes les paroles et toutes les actions de tes serviteurs, tu te figures que Dieu se fatiguerait également à t'observer ? S'est-il fatigué à te créer? Celui qui t'a donné la vue n'arrêtera pas la sienne sur toi? Quand tu n'étais pas, il t'a donné l'existence; et maintenant que tu l'as reçue, il ne ferait aucune attention à toi? Ne nomme-t-il point ce qui n'est pas comme ce qui est (2) ? Ne te fais donc pas illusion. Bon gré, malgré toi, Dieu te regarde et tu ne saurais te soustraire à sa vue. Si tu montes au ciel, il y est; si tu descends aux enfers, tu l'y trouves (3). Tu te fatigues à ne vouloir pas renoncer au crime, et à chercher à n'être pas vu de Dieu. Quel supplice! Tu veux chaque jour faire le -mal et tu t'imaginés n'être pas vu! Ecoute donc l'Ecriture : « Celui qui a formé l'oreille n'entendra pas? Celui qui a fait l'oeil ne verra pas? » Comment parvenir à dérober tes iniquités aux regards de Dieu? et quelle rude entreprise si tu ne veux pas y renoncer!

4. Prête l'oreille à la voix du Seigneur : « Venez à moi, vous tous qui vous fatiguez. » Est-ce mettre fin à la fatigue que de prendre la fuite? Quoi! tu veux fuir loin de Dieu plutôt que de t'enfuir vers lui! Sache où tu dois fuir et prends ton élan. Et s'il est impossible de s'éloigner de Dieu, puisqu'il est présent partout; avance-toi vers lui, puisqu'il est tout près, puisqu'il est au même lieu que toi. Fuis dans cette direction En vain d'ailleurs tu t'élèves jusqu'aux cieux, il y est; en vain descends-tu jusqu'aux enfers, il y est encore; quelques déserts que tu parcoures, partout se trouve Celui qui a dit : « Je remplis le ciel et la terre (4). » Si donc il remplit le ciel et la terre, s'il est impossible d'aller où il n'est pas, pourquoi t'épuiser? jette-toi dans son sein

1. Ps. XIII, 1. — 2. Rom. IV, 17. — 3. Ps. CXXXVIII, 8. — 4. Jérém. XXIII, 24.

si près de toi, pour ne pas sentir les rigueurs de son terrible avènement, Compte qu'en vivant saintement tu parviendras â voir cet incorruptible témoin de tes désordres. Malgré ces désordres il peur te voir, tu ne saurais le voir toi-même, tandis qu'en pratiquant la vertu, tu le verras comme tu es vu de Lui. S'il t'a regardé avec tant de compassion pour t'appeler malgré ton indignité, avec quelle tendresse plus grande te contemplera-t-il quand il couronnera tes mérités ?

Sans connaître encore le Seigneur, Nathanaël lui disait : « D'où me connaissez-vous? — Je t'ai vu lorsque tu étais sous le figuier, » répondit-il (1). Le Christ te voit à l'ombre où tu es et il ne te verrait pas dans sa lumière? Que signifie en effet : « Lorsque tu étais sous le figuier, je t'ai vu? » Quel est le sens, le sens mystique de ces mots? Rappelle-toi le péché originel d'Adam, en qui nous mourons tous. Après sa première faute, le coupable se fit une ceinture de feuilles de figuier (2), montrant ainsi à quelle honte le péché

1. Jean, I, 48. — 2. Gen. III, 7.

l'avait conduit. Telle est, hélas! la source de notre origine; nous naissons dans une chair de péché, que peut seule guérir la ressemblance de cette chair criminelle. Aussi Dieu a-t-il envoyé son Fils prendre une chair semblable à celle du péché (1). Il est venu de cette chair, mais il n'est pas venu comme nous. La Vierge l'a conçu non pas avec concupiscence, mais par la foi. Il est descendu en elle, mais il était avant elle. Il l'a choisie après l'avoir créée, mais il l'avait créée digne de son choix. Sans lui ôter l'intégrité, il lui a donné la fécondité. C'est ainsi que venu avers toi sans la passion que dérobent les feuilles de figuier, il t'a vu sous cet arbre. Puisqu'il t'a vu dans sa miséricorde, dispose-toi à le contempler dans sa grandeur. Quelle haute destinée Songe donc à t'asseoir sur un bon fondement. Quel fondement, diras-tu ? Apprends de lui qu'il est doux et humble de coeur. Creuse en toi ce fondement d'humilité et tu t'élèveras au faite de la charité.

Tournons-nous vers le Seigneur, etc. (2).

1. Rom. VIII, 3. — 2. Voir ci-dessus, Serm. I.

SERMON LXX. DOUCEUR DU JOUG DIVIN (1).

ANALYSE. — Le Seigneur dit que son joug est doux. Tout, au contraire, ne semble-t-il pas nous enseigner qu'il est dur et pesant? — On voit partout des hommes se livrer avec bonheur aux plus rudes travaux, tandis que d'autres s'en trouvent accablés. Les premiers souffrent facilement parce qu'ils aiment, et les derniers difficilement parce qu'ils n'aiment pas. C'est aussi l'amour qui rend doux le joug de Jésus-Christ et son fardeau léger.

1. Plusieurs s'étonnent, mes frères, d'entendre dire au Seigneur : « Venez à moi, vous tous qui fatiguez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous et apprenez a de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez du repos pour vos âmes; car mon joug est doux et mon fardeau léger. » Ceux qui sans frémir se sont courbés sous ce joug et qui ont avec une docilité parfaite présente leurs épaules à ce fardeau, leur semblent tourmentés et éprouvés par tant de difficultés dans ce siècle, qu'ils les considèrent comme étant appelés, non pas du travail au repos, mais du repos au travail, l'Apôtre disant lui-même : «Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution (2).»

1. Matt. XI, 28-30. — 2 II Tim. III, 12.

Comment donc, s'écrie-t-on, le joug du Seigneur serait-il doux et son fardeau léger, puisque porter ce joug et ce fardeau n'est autre chose que de vivre pieusement en Jésus-Christ? Comment aussi le Sauveur dit-il : « Venez à moi, vous tous qui fatiguez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai? » Ne devrait-il pas dire au contraire : Vous qui êtes en repos, venez travailler? Ainsi trouva-t-il en repos les ouvriers qu'il loua et qu'il envoya à sa vigne pour y porter le poids de la chaleur (1). Et sous ce joug si doux, sous ce fardeau si léger, l'Apôtre nous dit encore : « Montrons-nous en toutes choses comme des ministres de Dieu par une grande patience dans les tribulations, dans les nécessités, dans les angoisses, sous les coups (2). » Ailleurs encore,

1. Matt. XX, 3-7. — 2. II Cor. VI, 4.

314

dans la même Epître : « Cinq fois j'ai reçu des Juifs quarante coups de fouet moins un; j'ai été trois fois déchiré de verges, lapidé une fois; trois fois j'ai fait naufrage, j'ai été un jour et une nuit au fond de la mer (1). » Combien d'autres dangers encore qu'il est facile d'énumérer, mais que l'on ne saurait affronter qu'avec l'aide de l'Esprit-Saint!

2. L'Apôtre ressentait donc souvent et abondamment les travaux et les angoisses dont il parle : mais il était sans aucun doute soutenu par l'Esprit de Dieu; et pendant que l'homme extérieur s'usait, cet Esprit renouvelait l'homme intérieur de jour en jour, il le comblait de saintes délices, lui faisait goûter ainsi le repos de l'âme ; et l'espoir du bonheur futur aplanissait toutes les aspérités de la vie, et relevait toutes les pesanteurs. Voilà comment le joug du Christ devenait doux et son fardeau léger. Paul allait même, jusqu'à nommer tribulation légère toutes ces afflictions et toutes ces extrémités dont on ne saurait entendre le récit sans frémir. Ah! son oeil intérieur saisissait parfaitement à quel prix on doit acheter, dans te temps, cette vie future où l'on est exempt des éternelles souffrances des impies, et où l'on jouit sans inquiétude de l'éternelle félicité des justes.

On se laisse tailler et brûler' les chairs afin d'échapper, par ces douleurs aigües, à d'autres douleurs qui ne sont pas éternelles, mais qui viennent d'un mal dont la durée se prolonge un peu plus. Dans l'espoir incertain d'obtenir un court et languissant repos sur la fin de ses jours, le soldat usé sa vie au milieu des guerres les plus horribles; exposé à passer plus d'années dans l'agitation et la fatigue que dans la paix et le repos. A quelles tempêtes, à quels écueils, à quelles affreuses et redoutables colères du ciel et de la mer ne s'exposent pas, les négociants pour acquérir de volages richesses, des richesses d'où s'échapperont plus de dangers et de tempêtes qu'il n'en a fallu braver pour les acquérir? A quelles chaleurs, à quels frimas, à quels périls ne s'exposent pas les chasseurs? Chevaux, fossés, précipices, fleuves et bêtes sauvages, tout est pour eux plein de dangers. Comme ils souffrent la faim et la soif, comme ils se contentent des aliments les plus vils et de la plus insuffisante quantité, quand il s'agit de s'emparer d'un animal, dont parfois, malgré tout ce qu'ils endurent, la chair ne saurait être offerte sur leurs

1. II Cor. XI, 24, 25.

tables! Il faut même le reconnaître, s'il leur arrive de prendre un sanglier ou un cerf, la pensée de l'avoir pris les flatte plus que le plaisir de le manger. A quels tourments et à quels coups ne sont pas exposés chaque jour les plus tendres .enfants? A combien de veilles, à combien de dures abstinences on les condamne,dans les écoles, non pour les former à la sagesse, mais pour les préparer aux vaines richesses et aux vains honneurs, pour leur enseigner le calcul et les lettres, pour leur apprendre les détours trompeurs de l'éloquence!

3. Observons-le néanmoins : quand on n'aime pas on trouve tout cela difficile, et la difficulté disparaît quand on aime; car l'amour rend léger, il ne laisse presque pas sentir ce qui est en soi lourd et accablant. Quelle fermeté donc, et quelle facilité bien plus grandes ne donne pas la charité pour faire en vue de l'éternelle béatitude ce que fait la concupiscence en vue de la misère présente! Avec quelle aisance on endure toutes les peines temporelles pour échapper aux éternels châtiments et parvenir à l'éternel repos! Ce n'est pas sans motif que ce Vaisseau d'élection s'écriait avec de si vifs transports : « Les souffrances de ce temps ne sont point comparables à la gloire future qui sera révélée en nous (1). »

Voilà ce, qui rend ce joug doux et ce fardeau léger. S'il en coûte au petit nombre de le prendre sur leurs épaules, l'amour le fait supporter à tous aisément. « A cause des paroles de vos lèvres, dit le Psalmiste, j'ai gardé de dures voies (2). » Mais ce qui est dur en soi, s'adoucit par l'amour. Aussi admirez la sage économie de la bonté divine. Elle veut qu'affranchi de la loi et déchargé par la grâce du poids de ces innombrables observantes qui faisaient du joug divin un joug réellement lourd, quoiqu'il dût être tel pour les opiniâtres qui le portaient alors, l'homme intérieur qui se renouvelle de jour en jour (3), trouve allégées par la joie intérieure, par la facilité de pratiquer la foi pure, l'espérance qui soutient et la sainte charité, toutes les vexations produites contre l'homme extérieur par le prince rebelle qui a été mis dehors. Rien ne pèse moins à la bonne volonté que cette volonté même, et Dieu s'en contente.

Quelles que soient donc les persécutions du monde, c'est avec une incontestable vérité que les Anges s'écrièrent après la naissance temporelle

1. Rom. VIII, 18. — 2. Ps. XVI, 4. — 3. II Cor. IV, 16.

315

du Seigneur: « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté; » car l'Enfant nouveau-né n'apportait qu'un joug doux et un fardeau léger ; d'ailleurs, comme s'exprime l'Apôtre : « Dieu est fidèle, il ne souffre pas que nous soyons  tentés au dessus de nos forces; mais il nous fait tirer profit de la tentation même, afin que nous puissions persévérer (1). »

1. I Cor. X, 13.

SERMON LXXI. DU PÉCHÉ CONTRE LE SAINT-ESPRIT (1).

ANALYSE. — Saint Augustin explique d'abord que le péché contre le Saint-Esprit, déclaré irrémissible par Notre-Seigneur lui-même, n'est autre chose que l'impénitence finale; il expose ensuite pour quel motif l'impénitence finale est nommée spécialement péché contre le Saint-Esprit. — I. Saint Augustin explique d'abord les paroles de Notre-Seigneur qui précédent la phrase relative au péché irrémissible contre l'Esprit-Saint. Il constate ensuite que par ce péché irrémissible il, est impossible d'entendre tous les péchés commis contre le Saint-Esprit. Il faut donc, continue-t-il, y voir quelque péché particulier commis contre l'Esprit-Saint, ce qui s'accorde parfaitement avec le texte des Évangélistes et avec le langage ordinaire de l'Écriture. Or le Saint-Esprit étant le lien qui unit les fidèles entré eux, comme il est l'Esprit commun et au Père et au Fils, c'est lui qui efface les péchés par, la pénitence, et qui répand la charité dans les coeurs, et pécher contre lui d'une manière irrémissible c'est s'obstiner dans l'impénitence finale; mais ce n'est pas, comme l'ont imaginé quelques hérétiques, une preuve que le Saint-Esprit soit plus grand que le Père ou que le Fils. — II. Mais le Père et le Fils ne remettent-ils pas les péchés comme le Saint-Esprit? Ils y contribuent sans aucun doute, comme le Fils et l'Esprit-Saint contribuent aux actes particulièrement attribués au Père, comme le Père et le Saint-Esprit contribuent aux actions propres du Fils. Si donc, la rémission des fautes est spécialement l'oeuvre du Saint-Esprit, c'est que l'Esprit-Saint anime l'Église qui seule a reçu ce pouvoir. Aussi les textes sacrés relatifs à cette grave question contribuent tous à démontrer que le péché irrémissible coutre le Saint-Esprit n'est autre chose que l'impénitence finale.

1. Cette lecture de l'Évangile soulève une grande question. Nous sommes, pour ce qui nous concerne, incapables de la résoudre, mais nous en deviendrons capables si nous pouvons recevoir ou saisir le secours de Dieu.

Considérez donc d'abord,  l'importance de ce sujet, et lorsque vous enverrez le fardeau peser sur nos épaules, vous unirez vos prières à nos efforts, et en venant à notre aide, la grâce divine portera l'édification dans vos âmes.

On verrait de présenter au Seigneur un démoniaque aveugle et muet: le Seigneur l'avait guéri; il parlait, il voyait, tout le monde était saisi d'admiration et on disait: « N'est-ce point là le Fils de David? Or les Pharisiens, entendant cela, répliquaient : Celui-ci ne chasse les démons que par Béelzébud, le prince des démons. Mais Jésus, connaissant leurs pensées, leur dit : Tout royaume divisé contre lui-même sera ruiné, a et toute ville ou maison divisée contre elle même ne subsistera plus. Que si Satan est divisé contre Satan, comment subsistera-t-il? » Ce raisonnement avait pour but de montrer que, d'après leur propre aveu, les Pharisiens, en ne croyant pas au Sauveur, avaient pris le parti de rester dans le royaume de Satan, et que ce royaume

1. Matt. XII, 22-32.

divisé contre lui-même, ne pouvait que tomber. Choisissez, Pharisiens, ce que vous voudrez. Si Satan ne peut chasser Satan, vous ne sauriez trouver à dire quoi que ce soit contre le Seigneur; et si Satan peut chasser Satan, prenez plus vite encore vos précautions et quittez cet empire, menacé de tomber, par ses divisions mêmes.

2. Par qui donc le Christ Notre-Seigneur chasse-t-il les démons ? Écartez ici toute idée du prince des démons, soyez attentifs aux paroles suivantes « Et si moi, dit Jésus, je chasse les démons par Béelzébud, par qui vos enfants les chassent-ils ? Aussi seront-ils eux-mêmes vos juges. » Il appliquait ceci à ses disciples, issus de ce peuple; ah! ces disciples de Notre-Seigneur savaient parfaitement que ce bon Maître ne leur avait point enseigné des actes coupables pour chasser les démons au nom du prince des démons. « Aussi, poursuit-il, seront ils eux-mêmes vos juges. » Eux-mêmes, observe-t-il, eux-mêmes, ce qu'il y a de bas et de méprisable en ce monde, eux en qui se révèle, non pas la fourberie et la méchanceté,  mais la simplicité sainte de ma vertu, ils sont mes témoins et ils seront vos juges. Il ajoute : « Mais si je chasse les démons par l'Esprit de Dieu, le royaume de Dieu est donc parvenu jusqu'à vous. » Qu'est-ce à dire? « Si (316) je chasse les démons par l'Esprit de Dieu, » et si vos enfants, initiés par moi, non pas à des pratiques perverses, mais à la simplicité de la foi, ne peuvent les chasser autrement, c'est une preuve incontestable que parmi vous est arrivé ce royaume de Dieu, qui renverse le trône du diable avec lequel vous tombez vous-mêmes.

3. Il avait dit : « Par qui vos enfants les chassent-ils ? » Afin donc de montrer que c'est par la grâce et non par leur propre mérite, il ajoute : « Comment d'ailleurs peut-on entrer dans la maison du fort et enlever ce qu'il possède, si auparavant on ne lie le fort ? C'est alors qu'on dépouillera sa demeure. » En d'autres termes : « vos enfants eux-mêmes, » ces enfants qui déjà ont cru ou qui croiront en moi et qui chassent les démons, non pas au nom du prince des démons, mais par la simplicité et la sainteté ; ces enfants qui étaient assurément ou qui peut-être sont encore ce que vous êtes, c'est-à-dire des impies et des pécheurs et conséquemment des habitants de la demeuré du diable, les instruments du démon; comment pourraient-ils échapper à la dure tyrannie que le règne de l'iniquité lui permettait d'exercer sur eux, si je ne l'étreignais sous les chaînes de ma justice, si je ne lui enlevais ses vaisseaux, dès vaisseaux de colère, pour en faire des vaisseaux de miséricorde?

Tel est aussi le reproche que le saint Apôtre adresse aux superbes qui se glorifient en quelque sorte de leurs mérites. « Qui donc te distingue ? » leur dit-il: qui te distingue, soit de la masse de perdition issue d'Adam,  soit des vaisseaux de colère? Ne dis pas que c'est ta justice: « Qu'as-tu en effet que tu ne l'aies reçu (1) ? ». Aussi disait-il encore de lui-même : « Nous étions par nature enfants de colère comme les autres (2). » Au moment donc où il persécutait l'Église, la blasphémait, l'outrageait et cédait, comme il l'avoue, aux entraînements de la méchanceté et de l'envie (3), l'Apôtre était aussi un vase d'ignominie dans la demeure de ce fort cruel. Mais Celui qui a su enchaîner le fort a su lui enlever encore ce vase de perdition et en faire un vase d'élection.

4. Aux incrédules et aux impies, ennemis du nom chrétien, il fallait ôter ensuite la pensée que les hérésies diverses et que les schismes de ces malheureux qui rassemblent au nom du Christ des bandes d'hommes perdus, divisent aussi le

1. I Cor. IV, 7. — 2. Ephés. II, 3. — 3. I Tim. 13.

royaume du Christ contre lui-même. C'est pourquoi le Sauveur continue : « Qui n'est pas avec moi, est contre moi, et qui ne recueille pas avec moi, dissipe. » Il ne dit pas : Qui n'est pas à l'ombre de mon nom ou de mon sacrement mais : « Qui n'est pas avec moi, est contre moi. » Il ne dit pas non plus : Qui ne recueille pas à l'abri de mon nom, mais: «Qui ne recueille pas avec moi, dissipe. » Ainsi donc, le royaume du Christ n'est pas divisé contre lui-même seulement, il est des hommes qui travaillent à diviser ce que le Christ à acheté au prix de son sang. « Le Seigneur tonnait effectivement ceux qui sont à lui, et quiconque invoque son nom, doit s'éloigner, dit-il, de toute iniquité (1). » En vain implore-t-on le nom du Christ, on n'est pas de son royaume, si l'on n'évite toute iniquité.

Voici quelques exemples : l'esprit d'avarice et l'esprit de débauche sont divisés, puisque l'un retient tandis que l'autre dissipe, et ces deux esprits règnent dans l'empire du diable. On voit chez les idolâtres l'esprit de Junon et celui d'Hercule également opposés entre eux, tous deux néanmoins appartiennent aussi au même empire. Il en est de même des païens et des juifs, ennemis du Christ; des Ariens et des Photiniens, hérétiques les uns et les autres; des Donatistes et des Maximianistes, également hérétiques ; de tous les vices et de toutes les erreurs des mortels : si contraires et si opposés qu'ils soient entre eux, tous font partie du royaume du démon; aussi ce royaume ne tiendra pas. Au contraire, le juste et l'impie, le fidèle et l'incrédule, le catholique et l'hérétique sont à la vérité divisés entre eux, mais il n'appartiennent pas également au royaume du Christ : « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui. » Qu'on ne présumé pas du nom que l'on porte; et pour trouver un appui dans le nom du Seigneur, « que celui qui l'invoque s'écarte de toute iniquité. »

5. Mais s'il y avait, dans ces paroles évangéliques, quelques difficultés qu'il me semble avoir éclaircies, avec l'aide du Seigneur; il y en avait certes moins que dans les paroles suivantes « C'est pourquoi je vous le déclare : Tout péché et tout blasphème contre l'Esprit ne sera point remis. Et quiconque aura dit un mot contre le Fils de l'homme, il lui sera remis; mais si c'est contre l'Esprit-Saint, il ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir, »

1. II Tim. II, 19.

317

Que deviendront alors ceux que l'Église désire s'attacher ? Leur promet-on vainement la rémission des péchés, s'ils se corrigent et laissent tous leurs égarements? Qui d'entre eux, hélas ! n'est convaincu d'avoir parlé contre l'Esprit-Saint, avant de devenir chrétien ou catholique.

Les païens d'abord, les adorateurs des idoles et des faux dieux, en attribuant aux arts magiques les miracles du Christ Notre-Seigneur, ne ressemblent-ils pas à ceux qui l'accusaient de ne chasser les démons qu'au nom du prince des démons, et en blasphémant chaque jour contre nos pratiques de sanctification, font-ils autre chose que de blasphémer contre le Saint-Esprit? Et les Juifs qui reprochèrent au Seigneur ce qui a fait le commencement de ce discours, ne parlent-ils pas encore aujourd'hui contre le Saint-Esprit, puisqu'ils soutiennent qu'il n'est pas dans les chrétiens, comme leurs prédécesseurs soutenaient qu'il n'était pas dans le Christ ? Ceux-ci en effet n'outragèrent point le Saint-Esprit en niant son existence, ni en prétendant qu'il n'était qu'une simple créature ou qu'il fût incapable de chasser les démons; il ne se permirent contre lui ni ces injures ni rien de semblable. Les Sadducéens, à la vérité, niaient le Saint-Esprit, mais à l'encontre de cette hérésie, les Pharisiens soutenaient son existence (1); ils prétendaient seulement qu'il n'était point avec Jésus-Christ Notre-Seigneur, c'est pourquoi ils l'accusaient de chasser les démons au nom du prince des démons, quoiqu'il les chassât réellement au nom de l'Esprit-Saint. D'où il suit qu'en reconnaissant le Saint-Esprit, mais en niant qu'il soit dans le corps du Christ, c'est-à-dire dans son Eglise unique, car il n'y a qu'une seule Église, l'Église catholique, les juifs et les hérétiques qui l'admettent, ressemblent assurément à ces Pharisiens qui tout en reconnaissant alors le Saint-Esprit, le refusaient à Jésus-Christ, dont la puissance à chasser les démons était attribuée par eux au prince des démons.

Je ne parle pas de certains hérétiques qui considèrent le Saint-Esprit non pas comme Créateur mais comme créature : tels sont les Ariens, le Eunomiens, les Macédoniens; ou qui le nient par là même qu'ils nient la Trinité, affirmant qu'il n'y a que Dieu le Père, et qu'il prend quelquefois le nom de Fils et parfois le nom de d'Esprit-Saint: tels sont les Sabelliens, appelés par quelques uns Patripassiens, parce qu'ils attribuent la passion

1. Act. XXIII, 8.

au Père; en niant que le Père ait un Fils ils nient aussi l'existence du Saint-Esprit. Les Photiniens également, en ne reconnaissant que Dieu le Père, et en ne voyant dans le Fils que la nature humaine, nient aussi d'une manière absolue l'existence de la troisième personne, du Saint-Esprit.

6. Il est donc évident que les païens, que les juifs et que les hérétiques blasphèment contre le Saint-Esprit. Faut-il pour cela les abandonner, les désespérer, puisqu'il est écrit d'une manière irrévocable qu'il « ne sera pardonné ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir à quiconque aura dit une parole contre l'Esprit-Saint ? » Faut-il ne regarder comme exempts dé ce crime, affreux que ceux 'qui sont catholiques depuis leurs plus jeunes années? Ceux en effet qui ont ajouté foi à la parole de Dieu pour se faire catholiques, ont quitté les rangs des païens, des juifs ou des hérétiques, pour entrer en grâce et en paix avec le Christ; et s'ifs n'ont pas reçu le pardon de ce qu'ils ont dit contre l'Esprit-Saint, c'est en vain que l'on fait des promesses aux hommes, qu'on leur prêche de se convertir au Seigneur et de venir recevoir dans le baptême ou au sein de l'Église, la paix et le pardon de leurs péchés. Car le Christ ne dit pas que ce péché ne sera remis que dans le baptême, mais qu'il ne sera remis « ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir. »

7. Plusieurs se figurent qu'il n'y a de péché contre le Saint-Esprit que pour ceux qui, après s'être purifiés au sein de l'Église dans le bain de régénération et avoir reçu le Saint-Esprit, ont poussé contre le Sauveur l'ingratitude de ses bienfaits jusqu'à se plonger dans quelque péché mortel; tels que l'adultère, l'homicide, et même l'apostasie absolue du nom chrétien ou au moins de l'Église catholique. J'ignore comment on pourrait prouver ce sentiment, car il n'est point de crimes auxquels soit fermée dans l'Église la porte de la pénitence; et 1e motif pour lequel il est recommandé par l'Apôtre de reprendre les hérétiques eux-mêmes, « c'est que Dieu leur donnera peut-être l'esprit de pénitence pour qu'ils connaissent la vérité et qu'ils se dégagent des filets du diable qui les tient captifs sous sa volonté. (1) » A quoi servirait en effet la réprimande, s'il n'y avait aucune espérance de pardon ? De plus, le Seigneur ne dit pas: Si un fidèle, si un catholique profère un mot contre l’Esprit-Saint; mais : « Si quelqu'un, » quel qu'il soit,

1. I Tim. II, 25, 26.

318

prononce ce mot, « il ne lui sera remis ni dans ce siècle, ni dans le siècle à venir. » Qu'il soit païen, juif, ou chrétien, qu'il soit un hérétique sorti des rangs des juifs ou des rangs des chrétiens, quelle que soit enfin l'erreur qu'il professe, rien n'est spécifié, il n'y a aucune restriction, mais il est dit d'une manière générale : « Quiconque aura proféré un mot, » en d'autres termes, aura blasphémé « contre l'Esprit-Saint, il ne lui sera remis ni dans ce siècle, ni dans le siècle à venir. »

Si donc, comme nous l'avons constaté précédemment, toute doctrine opposée à la vérité et à la paix catholique s'attaque au Saint-Esprit, si d'un autre côté l'Église ne cesse de redresser toutes les erreurs et d'appeler à elle tous les égarés pour leur conférer la rémission de leurs péchés, pour leur donner même cet Esprit-Saint contre qui ils ont blasphémé, ne s'ensuit-il pas que notre grande question parait de plus en plus profonde? Afin d'en pénétrer les replis, demandons au Seigneur la lainière nécessaire.

8. Ainsi mes frères, ouvrez vos oreilles à ma parole, et vos esprits â l'action du. Seigneur. Je l'affirme devant votre charité : peut-être n'est-il pas possible de rencontrer, dans toutes les Écritures, de question plus importante, plus difficile à résoudre. De là vient, pour vous faire, un aveu personnel, que dans les discours que j'ai adressés au peuple, j'ai constamment évité les embarras et les obscurités de ce problème. Non pas que je n'eusse quelques idées sur ce sujet; il est si sérieux que pour l'approfondir je ne pouvais négliger de demander, de chercher, de frapper; mais je ne me croyais pas capable de trouver sur le moment les expressions convenables pour faire comprendre ma pensée lorsqu'elle s'éclaircissait quelque peu. Cependant obligé aujourd'hui de vous entretenir des leçons sacrées, je me suis senti, quand on lisait l'Évangile, le coeur tellement ému, que j'ai cru y reconnaître un témoignage de la volonté de Dieu, demandant à mon ministère de vous dire quelque chose sur cette matière.

9. Remarquez-le donc d'abord et comprenez-le bien: le Seigneur n'a pas dit: aucun blasphème contre l'Esprit-Saint ne sera pardonné, ni : Quelque parole que l'on profère contre le Saint-Esprit, elle ne sera point remise; mais : « Quiconque dira une parole. » S'il s'était exprimé de la sorte, il ne nous resterait absolument rien à examiner. Si effectivement il n'y avait de pardon ni pour aucun blasphème, ni pour aucune parole émise contre l'Esprit-Saint, jamais l'Église ne sauverait aucun de ceux qui résistent aux grâces du Christ et aux pratiques qui la sanctifient, quelle que soit d'ailleurs la nature de leur impiété, qu'ils soient païens ou juifs, qu'ils appartiennent à une secte quelconque ou qu'ils soient même des catholiques ignorants. Mais à Dieu ne plaise que la Vérité suprême ait déclaré impardonnables pour ce siècle et pour le siècle futur tous les blasphèmes et toutes les paroles qui attaquent l'Esprit-Saint.

10. Il a bien voulu la difficulté de la question pour nous exercer, mais non pas la fausseté de la pensée pour nous induire en erreur. Il ne faut donc pas croire irrémissible tout blasphème ou toute parole contre le Saint-Esprit: mais il est incontestablement nécessaire d'admettre qu'il y a quelque blasphème ou quelque parole contre l'Esprit-Saint, qui ne sera jamais ni remis ni pardonné. Qui pourra se sauver, s'il s'agit ici de tout blasphème ? Et s'il n'est question d'aucun, c'est nous mettre en contradiction avec le Sauveur. Il existe donc quelque parole ou quelque blasphème dont on ne recevra point le pardon, si on les profère contre le Saint-Esprit.

Or, quelle est cette parole ? Le Seigneur veut que nous la cherchions, c'est pourquoi il ne l'a pas désignée formellement. Il veut, dis-je, qu'on la cherche, il ne veut pas nous la refuser. Une règle d'interprétation pour l'Écriture, c'est qu'il n'est pas, nécessaire d'admettre comme universelle, c'est qu'on peut prendre comme partielle une proposition qui n'est exprimée ni comme partielle ni comme universelle. La proposition qui nous occupe serait universelle, si le Sauveur avait dit : Aucun blasphème contre le Saint-Esprit ne sera pardonné; ou bien encore : Quiconque aura prononcé une parole, quelle qu'elle soit, contre le Saint-Esprit, n'en recevra la rémission ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir. Elle serait partielle s'il était dit: Il est un seul blasphème qui ne sera point remis. Ici donc elle n'est ni universelle ni partielle, puisqu'il n'est dit, ni; aucun blasphème, ni quelque blasphème, mais, d'une manière indéfinie: «Le blasphème contre le Saint-Esprit ne sera point pardonné; » il n'y est pas dit non plus: Celui qui profèrera une parole quelconque; ni : Celui qui profèrera quelque parole particulière: mais, d'une manière également indéfinie : « Celui qui prononcera une parole. » Par conséquent il n'est pas nécessaire (319) de comprendre qu'il est ici question de toute parole ou de tout blasphème, mais d'après la pensée du Seigneur nous devons voir quelque blasphème ou quelque parole; et s'il n'a point voulu nous la faire connaître expressément, c'est pour nous exciter à demander, à chercher, à frapper et pour nous empêcher de mépriser la vérité que Dieu nous aura fait connaître par ces moyens.

11. Afin de mieux saisir cette règle, remarquez ce que le Sauveur dit aussi des Juifs : « Si je n'étais point venu et que je ne leur eusse pas parlé; ils n'auraient point de péché (1). » Il ne veut pas faire entendre ici que les Juifs seraient absolument sans péché, si lui-même n'était venu et ne leur eût parlé ; tait ils étaient, à son arrivée, chargés et accablés d'iniquités. Aussi leur dit-il: « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés (2). » De quoi, sinon du fardeau de vos péchés et des violations de la loi, puisque « la loi est survenue pour faire abonder le péché (3) ? » Le Seigneur dit d'autre part : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (4). » Comment alors seraient-ils sans péché s'il n'était venu? N'est-ce point parce que cette proposition n'est ni universelle ni partielle, mais indéfinie, et qu'on n'est point forcé à y voir toute espèce de péché ? Ce serait néanmoins réputer fausse cette même proposition, que Dieu nous en préserve ! si nous n'entendions ici quelque péché particulier dont les Juifs seraient exempts sans l'avènement et les discours du Sauveur.

Jésus ne dit donc pas: Si je n'étais pas venu et que je ne leur eusse point parlé, ils seraient sans aucun péché ; ce serait faire mentir la Vérité même. Il ne dit pas non plus, dans un gens déterminé: Si je n'étais pas venu et que je ne leur eusse pas parlé, ils seraient sans un certain péché; t'eût été restreindre l'exercice et l'application de la piété; et si, dans toute l'étendue des Écritures, ce qui est clair nourrit l'âme, les passages obscurs servent à l'exercer; ce qui est clair apaise la faim, ce qui ne l'est pas prévient le dégoût. Jésus donc n'ayant pas dit: Ils seraient sans aucun péché, ne nous étonnons pas de rencontrer, en dehors même de l'avènement du Seigneur, des péchés dans les Juifs. Et toutefois comme il est dit: « Si je n'étais pas venu ils n'auraient point de péché, » il faut bien reconnaître qu'ils se sont rendus coupables, à l'arrivée du Sauveur, non pas de toute espèce de péchés, mais d'un péché particulier dont ils étaient exempts.

1. Jean, XV, 22. — 2. Matt. XI, 28. — 3. Rom. V, 20. — 4. Matt. IX,13.

Ce péché, sans aucun doute, est de n'avoir pas cru en lui quand il était au milieu d'eux et qu'il les instruisait, de l'avoir même considéré comme un ennemi et de l'avoir mis à mort parce qu'il leur disait la vérité. Ce grand et horrible crime, ils ne s'en seraient pas rendus coupables si le Sauveur n'était venu et ne leur eût parlé.

De même donc qu'en entendant ces mots : « Ils seraient sans péché,» nous ne comprenons pas qu'ils eussent été exempts de tout péché, mais de quelque péché particulier; ainsi en entendant lire aujourd'hui: «Le blasphème contre le Saint-Esprit ne sera point pardonné; — Quiconque dit une parole contre l'Esprit-Saint n'en recevra point la rémission, » nous devons sentir qu'il est question, non pas de tout blasphème onde toute parole riais de quelque blasphème et de quelque parole en particulier.     .

12. Il en est de même de cette expression de notre texte : « contre l'Esprit: » car il est nécessaire de voir ton pas un blasphème contre tout esprit en général, mais un blasphème contre l'Esprit-Saint; et si l'auteur sacré ne le disait ailleurs plus expressément, qui aurait assez peu de sens pour ne le pas comprendre ?

C'est d'après la même règle qu'on explique encore : « Si l'on ne renaît de l'eau et de l'Esprit (1). » Le texte ne porte pas: de l'Esprit-Saint; c'est lui néanmoins que l'on entend ici, et quoiqu'il soit dit: « de l'eau et de l'Esprit, » rien ne détermine à prendre le mot Esprit dans un sens universel. Ainsi donc pour ces paroles : « Le blasphème contre l'Esprit ne sera point pardonné ; » comme on ne parle pas de fout esprit, on ne parle pas non plus de tout blasphème.

13. Puisqu'il n'est pas ici question de tout blasphème, quel est, demandez-vous maintenant, le blasphème particulier qui ne sera point pardonné? Et puisqu'il ne s'agit pas non plus de toute parole, quelle est donc la parole qui ne sera remise ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir, si elle est proférée contre l'Esprit-Saint? Je voudrais à mon tour vous donner la réponse si ardemment désirée ; mais permettez que j'examine encore un peu de temps et avec plus de soin, jusqu'à ce que avec l'aide du Seigneur, j'aie résolu toutes les autres questions qui se présentent.

Pour nous faire sentir qu'il ne s'agit pas de tout blasphème on de toute parole, mais de quelque parole, deux autres évangélistes, saint Marc et saint Luc, n'ont pas dit blasphème ni parole.

1. Jean, III, 5.

320

Qu'ont-ils dit? Nous lisons dans saint Marc : « En vérité je vous le déclare: on remettra aux enfants des hommes tous leurs péchés et les blasphèmes qu'ils auront proférés ; mais celui qui  aura blasphémé contre l'Esprit-Saint n'obtiendra point de pardon ; il sera coupable d'un péché éternel (1). » Et dans saint Luc: « Quiconque profère une parole contre le Fils de l'homme en obtiendra le pardon; mais il n'y aura point de pardon pour celui qui aura blasphémé contre  l'Esprit-Saint (2). » Quelque différence dans les mots suffit-elle pour altérer la vérité et l'identité de la pensée? Si les Évangélistes rapportent diversement les mêmes choses, c'est uniquement pour nous apprendre à préférer la pensée à l'expression et non l'expression à la pensée, et à ne chercher dans celui qui parle que le dessein pour lequel il parle. Qu'importe en effet à la pensée même de dire: « Le blasphème contre l'Esprit ne sera point remis, » ou de dire: « Celui qui aura blasphémé contre l'Esprit-Saint n'en recevra point le pardon? » Peut-être seulement que la même pensée est exprimée ici plus clairement que là; et qu'un Évangéliste explique l'autre, loin de le contredire. Dans cette phrase : « Le blasphème de l'Esprit, » le sens n'éclate pas, car il n'est pas dit de quel esprit il est question; le blasphème de l’Esprit pourrait aussi s'entendre du blasphème fait par l'esprit, comme on appelle prière de l'Esprit la prière faite par l'esprit même. Delà ces paroles de l'Apôtre : « Je prierai de l'esprit, je prierai aussi avec l'intelligence (3). » Mais dans ces mots: « Quiconque aura blasphémé contre l'Esprit-Saint, » ces équivoques disparaissent. Et ces expressions: « Il n'obtiendra jamais de pardon mais il sera coupable d'un péché éternel, » disent-elles autre chose que ce que noirs lisons dans saint Matthieu : « Il ne lui sera pardonné ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir ? » C'est la même pensée sous d'autres paroles et avec une autre construction. Quand saint Matthieu dit encore : « Quiconque aura proféré une parole contre l'Esprit-Saint, » les autres Évangélistes, pour nous faire comprendre plus aisément qu'il ne s'agit ici que de blasphème, écrivent en propres termes : « Quiconque aura blasphémé contre l'Esprit-Saint. » C'est néanmoins la même idée exprimée par tous; aucun de ces écrivains ne s'écarte de la volonté de Celui qui parle, et c'est pour nous le faire saisir qu'ils

1. Marc, III, 28, 29. — 2. Luc, XII, 40. — 3. I Cor. XIV, 15.

emploient de vive voix ou par écrit les paroles que nous lisons et entendons.

14. Je comprends parfaitement, dira-t-on, que le mot de blasphème sans être uni à tout ou à quelque, peut s'appliquer à tout blasphème ou à quelque blasphème; il n'est pas nécessaire de l'appliquer ici à tout blasphème, et si on ne l'applique à aucun, le texte est menteur. Ainsi en est-il du terme parole : s'il n'est joint ni à toute ni à quelque, il n'est pas nécessaire de l'entendre de toute parole et si on ne l'entend d'aucune, il est impossible que la phrase soit vraie. Mais quand on lit : « Quiconque aura blasphémé, » comment voir là quelque blasphème particulier ou quelque parole particulière, puisqu'on ne lit ni le mot de blasphème ni le terme de parole, et que la proposition semble être générale : « Quiconque aura blasphémé? »

A cette objection voici notre réponse : S'il était dit dans ce passage: Quiconque aura blasphémé de quelque manière que ce soit contre l'Esprit-Saint, il n'y aurait pas lieu de chercher à déterminer quelque blasphème particulier, puisqu'il serait parlé de tout blasphème sans exception. Mais il ne peut être question de tout blasphème en général; car ce serait ôter tout espoir de pardon s'ils se convertissent, aux païens, aux juifs, aux hérétiques et à tous les hommes qui par leurs erreurs et leurs oppositions à la vérité, blasphèment contre l'Esprit-Saint. Il faut donc dans cette proposition : « Quiconque aura blasphémé contre le Saint-Esprit, n'en obtiendra jamais le pardon, » voir non pas tout blasphème, mais l'espèce spéciale de blasphème qui est à jamais irrémisible.

15. Quand l'Écriture dit : « Dieu ne tente personne (1); » nous :ne prenons pas l'expression tenter dans tous ses sens mais dans un sens particulier ; autrement il y aurait fausseté dans ces autres paroles: « Le Seigneur votre Dieu vous, tente (2); » de plus nous nierions la divinité du Christ ou nous accuserions l'Évangile d'erreur, puisqu'il y est écrit que Jésus interrogeait un disciple « pour le tenter, car il savait parfaitement ce qu'il avait à faire (3). » De fait, il est une espèce de tentation qui pousse au péché, à celle-là Dieu est étranger; il en est une autre destinée à éprouver la foi, Dieu daigne y recourir de temps en temps. Donc aussi quand nous lisons: « Quiconque aura blasphémé contre l'Esprit-Saint, » nous ne devons pas plus y voir toute

1. Jacq. I, 13. — 2. Deut. XIII, 3. — 3 Jean, VI, 5, 6.

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espèce de blasphème que nous ne voyons là toute espèce de tentation.

16. Quand également nous lisons : «Qui croira et sera baptisé, sera sauvé (1), » nous ne prenons pas le verbe croire dans le sens dont il est dit « Les démons croient et ils tremblent (2), » et nous ne confondons pas ceux qui ont reçu le baptême avec Simon le magicien et ses semblables, lequel a pu être baptisé et n'a pu être sauvé (3). De même donc qu'en disant: «Qui croira et sera baptisé, sera sauvé, » le Sauveur avait en vue non pas tous les croyants et tous les baptisés, mais quelques-uns, c'est-à-dire ceux-là seulement qui possèdent cette foi spéciale dont parle l'Apôtre, laquelle « agit par la charité (4); » ainsi en prononçant ces paroles: « Quiconque aura blasphémé contre « l'Esprit-Saint, n'obtiendra jamais son pardon, » il considérait non pas tous les blasphèmes contre le Saint-Esprit, mais un blasphème particulier qui ne sera jamais remis à quiconque s'en est rendu coupable.

17. Quel sens donner encore à cette autre sentence : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui (5)? » Pouvons-nous y comprendre ceux mêmes dont l'Apôtre déclare qu'ils mangent et boivent leur condamnation ? Et toutefois ils mangent et boivent réellement la chair et le sang du Sauveur. Cet impie Judas, qui a vendu et trahi son Maître, a reçu avec les autres disciples le sacrement du corps et du sang divins, lorsque le Seigneur le consacra la première fois dans ses mains adorables; l'Évangéliste saint Luc le dit assez clairement (6) : s'ensuit-il qu'il demeura dans le Christ et que le Christ demeura en lui ? Lorsque tant d'autres reçoivent hypocritement ce, corps et ce sang précieux, ou apostasient après s'en être nourris, demeurent-ils dans le Christ et le Christ demeure-t-il en eux ? Il est donc une manière de manger ce, corps et de boire ce sang, qui fait que le Christ demeure dans celui qui les prend comme celui qui les prend demeure dans le Christ; et conséquemment il ne nous suffit pas, pour que nous demeurions dans le Christ et pour que le Christ demeure en nous, de manger sa chair et de boire son sang d'une manière quelconque; il est une manière spéciale de le recevoir, que lui-même avait en vue lorsqu'il tenait ce langage. Quand il dit également : « Quiconque aura blasphémé contré l'Esprit-Saint, ne sera jamais absous, » il ne s'ensuit pas qu'un blasphème

1. Marc, XVI, 16. — 2. Jacq. II, 19. — 3. Act. VIII, 13. — 4. Gal. V, 6. — 5. Jean, VI, 57. —6. Luc, XXII, 21.

quelconque rende coupable de ce crime irrémissible; il faut entendre un blasphème particulier, dont l'auteur de cette sentence, aussi vraie que terrible, veut que nous recherchions et comprenions la nature.

18. Quelle est cette espèce, ou plutôt ce monstre de blasphème ? Quelle est aussi cette parole contre le Saint-Esprit? L'ordre logique demande, je crois, que nous vous les fassions connaître, et que nous: ne différions pas plus longtemps de satisfaire votre attente, déjà si longuement, quoique nécessairement, tenue en suspens.

Vous savez, mes très-chers frères, que dans cette invisible et incorruptible Trinité que croit notre foi et que célèbre l'Église catholique, Dieu le Père n'est pas le Père de l'Esprit-Saint, mais du Fils; que Dieu le Fils n'est pas le Fils du Saint-Esprit, mais du Père ; et que Dieu le Saint-Esprit n'est pas exclusivement l'Esprit du Père ni exclusivement l'Esprit du Fils, mais l'Esprit du Père et du Fils en même temps. Vous savez aussi que malgré la distinction et la subsistance de chacune des personnes, cette Trinité ne forme pas trois dieux mais un seul Dieu, parce qu'en elle la nature ou l'essence de l'éternité, de la vérité, et de la bonté, est indivise et inséparable. Autant donc que nous pouvons comprendre ces mystères en les regardant à travers le miroir et en énigme, surtout dans l'état où nous sommes encore aujourd'hui, nous entrevoyons l'autorité dans le Père, la naissance dans le Fils, dans le Saint-Esprit l'union commune du Père et du Fils, l'égalité souveraine dans les trois personnes. Aussi ont-elles voulu nous unir entre nous et avec elles par ce qui unit le Père et le Fils, et nous attacher à l'unité par le Don qui leur est commun, c'est-à-dire par l'Esprit-Saint qui est Dieu et en même temps le Don de Dieu.

C'est par lui en effet que nous nous réconcilions avec la divinité et que nous en jouissons. Que nous importerait, sans l'amour, la connaissance de quelque bien que ce fût? Or, de même que la vérité nous éclaire, la charité nous embrase, afin de perfectionner nos connaissances et de nous rendre heureux à la vue du bien. Mais la charité a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (1); et comme nos péchés nous éloignaient de la possession des biens véritables, la charité couvre la multitude des péchés (2). Ainsi donc le Père est pour le Fils ou la Vérité le véritable Principe; le Fils est la

1. Rom. V, 5. — 2. I Pierre, IV, 8.

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Vérité issue du Père infiniment vrai; et l'Esprit-Saint est la Bonté émanant du Père et du Fils l'un et l'autre infiniment bons; mais la divinité des trois personnes est la même identiquement et leur unité inaltérable.

19. Or, pour nous préparer à l'éternelle vie que nous recevrons à la tin de nos jours, la première grâce que nous confère la Bonté de Dieu, en nous initiant à la foi, est la rémission des péchés. Tant qu'ils demeurent en nous effectivement, nous sommes en quelque sorte ennemis de Dieu et séparés de lui, ce qui vient de notre fond dépravé : « Vos péchés, dit l'Écriture infaillible, vous éloignent de Dieu (1). » Aussi Dieu ne nous communique ses biens qu'en nous délivrant de nos maux; nous nous enrichissons d'autant plus de ceux-là que ceux-ci diminuent, et nous n'aurons les uns dans toute leur perfection que si nous sommes entièrement affranchis des autres.

Or, c'est par l'Esprit-Saint que le Seigneur Jésus remet les péchés, comme c'est par l'Esprit-Saint qu'il chasse les démons. Ce qui peut le faire entendre, c'est qu'ayant dit à ses disciples, après sa résurrection : « Recevez le Saint-Esprit, » il ajouta sur-le-champ : « Les péchés seront remis à qui vous les remettrez, et retenus à qui vous les retiendrez (2). » Ce qui le prouve encore c'est que cette régénération spirituelle où s'effacent tout les péchés, s'opère aussi par le Saint-Esprit, car le Seigneur dit expressément : « Si l'on ne renaît de l'eau et de l'Esprit, on ne saurait entrer dans le royaume de Dieu. (3). » Remarquez néanmoins que naître de l'Esprit n'est pas se nourrir de l'Esprit; comme naître de la chair, ce qui a lieu quand on quitte le sein maternel, est autre chose que de se nourrir de la chair, ce qui se voit quand la mère allaite son enfant, quand celui-ci s'attache à boire avec plaisir à la source même où il a puisé la vie, afin d'y alimenter le principe d'existence qu'il en a reçu.

Le premier bienfait que nous recevions de la Bonté divine par le Saint-Esprit, est donc, il le faut croire, la rémission de nos péchés. Aussi c'est par là que commencèrent les prédications de Jean-Baptiste, envoyé pour préparer les voies au Seigneur. Voici en effet ce qui est écrit : « Or, en ces jours-là vint Jean-Baptiste, prêchant dans le désert de Judée et disant : Faites pénitence, car le royaume des cieux approche (4). » Par là commença aussi le Seigneur

1. Is. LIX, 2. — 2. Jean, XX, 22, 23. — 3. Ibid. III, 6. — 4. Matt. III, 1, 2.

« A dater de ce moment, est-il écrit, Jésus commença à prêcher et à dire : Faites pénitence, car le royaume des cieux approche (1). » Jean disait encore, entre autres choses, à ceux qui venaient lui demander le Baptême : « Moi, à la vérité, je vous baptise dans l'eau pour la pénitence ; mais Celui qui doit venir après moi, est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter sa chaussure : lui-même vous baptisera par l'Esprit-Saint et par le feu (2). » Le Seigneur disait aussi : « Jean a baptisé dans l'eau, mais vous, vous serez baptisés par l'Esprit-Saint sous peu de jours, d'ici à la Pentecôte (3). »

Quant à l'expression de Jean : Et par le feu, on peut sans doute y voir les persécutions que devaient endurer les fidèles pour le nom du Christ; il importe toutefois de remarquer que le même Esprit-Saint est représenté aussi sous le symbole du feu. Aussi est-il dit au moment de sa descente : « Alors leur apparurent comme des langues de feu; et ce.feu se reposa sur chacun d'eux (4). » Le Seigneur disait de son côté : « Je suis venu mettre le feu à la terre (5). »  Et l'Apôtre dans le même sens : « Embrasés par l'Esprit (6). » C'est lui en effet qui allume la charité; car elle est répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné, et ce qui lui est contraire, c'est, comme dit le Seigneur, que « la charité d'un grand nombre se refroidira (7). »

La charité parfaite est le don parfait de l'Esprit-Saint. Mais il doit être précédé par celui de la rémission des péchés : bienfait immense qui nous arrache à la puissance des ténèbres (8), et met dehors, au moyen de notre foi, le prince de ce monde (9), qui agit sur les fils de la défiance (10) en les associant et. en les enchaînant au péché, Or c'est par l'Esprit-Saint, qui unit le peuple de Dieu, que se chasse l'esprit impur divisé contre lui-même.

20. Contre ce don gratuit, contre cette grâce de Dieu parle le coeur impénitent. L'impénitence est ainsi le blasphème contré l'Esprit, qui ne sera effacé ni dans ce siècle, ni dans le siècle i venir. En effet, on parle d'une façon bien perverse et bien impie, de la bouche ou du coeur, contre cet Esprit en qui l'on est baptisé pour la rémission de tous les péchés et qui a été donné à l'Eglise pour qu'elle puisse effacer tous les crimes ;

1. Matt. IV, 17. — 2. Ibid. III, 11. — 3. Act. I, 5. — 4. Ibid. II, 3. — 5. Luc, XI, 49. — 6. Rom. XII, 11. — 7. Matt. XXIV, 12. — 8. Colos. I, 13. — 9. Jean, XII, 31. — 10. Ephés. II, 2.

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quand invité à la pénitence par la patience divine, on se laisse aller à la dureté et à l'impénitence de son coeur et qu'on s'amasse un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres (1). Or cette impénitence, car nous pouvons appeler de ce nom unique et le blasphème et la parole contre le Saint-Esprit; celte impénitence contre laquelle s'élevaient et le héraut et le jute lorsqu'ils disaient l'un et l'autre : « Faites pénitence, car le royaume des cieux approche; » contre laquelle le Seigneur commença ses prédications évangéliques et contre laquelle il prédit que son Evangile serais publié par tout l'univers, lorsque après sa résurrection il parla ainsi à ses disciples « Il fallait que le Christ souffrit, et qu'il ressuscitât d'entre les morts le troisième jour, et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des, péchés à toutes les nations, en commençant par Jérusalem (2); » cette impénitence est absolument irrémissible, et dans ce siècle et dans le siècle futur, car la mission de la pénitence est d'obtenir dans ce siècle un pardon qui serve dans le siècle à venir.

21. Mais on ne saurait se prononcer sur cette impénitence ou sur ce cœur impénitent, tout le temps que le pécheur vit dans ce monde. Car il ne faut désespérer du salut de personne, tant que la patience divine invite à la pénitence et que l'impie n'est pas tiré de cette vie par Celui qui ne veut pas sa mort, mais plutôt sa conversion et sa vie (3). Cet homme est païen aujourd'hui : comment peux-tu savoir si demain il ne sera pas chrétien? Le Juif est aujourd'hui incroyant : et si demain il s'attache au Christ? Tel est aujourd'hui hérétique: et s'il embrasse demain la vérité catholique? Il est schismatique : et s'il rentre demain dans la paix de l'Église? Si enfin tous ces hommes que tu vois entraînés dans différentes sortes d'égarements et que tu condamnes comme des désespérés, font pénitence avant de quitter la terre et parviennent dans l'autre monde à la vie véritable? Aussi, mes frères, que ces paroles de l'Apôtre vous servent de règle : « Gardez-vous de juger avant le temps (4). » On ne saurait en effet, comme nous l'avons dit, constater dans aucun vivant ce blasphème à tout jamais irrémissible contre le Saint-Esprit; ce blasphème qui, nous l'avons compris, n'est pas toute espèce de blasphème, mais un blasphème particulier,

1. Rom. II, 4-6. — 2. Luc, XXIV, 46-47. — 3. Ezéch. XVIII, 23. — 4. I Cor. II, 6.

et qui consiste, nous l'avons dit, nous croyons même l'avoir clairement démontré dans l'opiniâtre dureté d'un cœur impénitent.

22. N'objectez point que le pécheur continuant à vivre, jusqu'à la fin de sa carrière, dans cette indomptable impénitence, parle souvent et longtemps contre cette grâce de l'Esprit-Saint, et qu'il serait absurde à l'Évangile de représenter cette longue rébellion du cœur impénitent comme quelque chose de court, comme une simple parole, puisque nous lisons : « Quiconque aura dit une parole contre le Fils de l'homme sera pardonné : mais quiconque aura dit une parole contre le Saint-Esprit ne sera pardonné ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir. » Ce blasphème, sans doute, est prolongé, et se traduit par un grand nombre de paroles; mais l'usage de l'Écriture n'est-il pas de désigner par le singulier un grand nombre de paroles? Aucun prophète ne s'est contenté de prononcer une seule parole; nous lisons toutefois : « Parole adressée à tel ou tel prophète. » L'Apôtre dit aussi: « Que les prêtres soient regardés comme dignes d'un double honneur, surtout ceux qui s'appliquent à la parole et à l'enseignement (1). » Il ne dit pas : Aux paroles, mais : « à la parole. » Et saint Jacques : « Pratiquez, dit- il, la parole, sans vous contenter de l'entendre (2). » Il ne dit pas non plus : Les paroles; mais : « La parole : » et pourtant combien de paroles tirées des divines Ecritures ne lit-on pas, ne prononce-t-on pas, n'écoute-t-on pas publiquement et solennellement dans l'Église?

Quel que soit le temps que nous nous fatiguions à prêcher l'Évangile, on nous appelle les prédicateurs, non pas des paroles, mais de la parole divine : et quelque soit le temps que vous vous appliquiez vous-mêmes à entendre avec soin nos prédications, on vous nomme auditeurs attentifs, non pas des paroles mais de la parole sacrée. Ainsi conformément au langage habituel des Ecritures, que reproduisent les usages de l'Église; quelle que soit la longueur de cette vie mortelle, et quelque nombreuses que soient en pensée ou de vive voix, les paroles prononcées par un coeur impénitent, durant tous le cours de son existence terrestre, à l'encontre de la rémission des péchés qui s'accorde dans l'Église, ce cœur profère une parole contre le Saint-Esprit.

23. Si maintenant on peut être absous, non seulement de toute parole prononcée contre le

1. I Tim. V,  17. — 2. I Jacq. I, 22.

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Fils de l'homme, mais encore de tout autre péché et de tout autre blasphème, c'est que toujours les iniquités sont remises partout où n'est point ce péché d'opiniâtre impénitence contre le Saint-Esprit, à qui l'Eglise doit le pardon de tout faute. Et comment pourrait se remettre le péché qui fait obstacle à la rémission de tous les autres ?

Si donc on peut obtenir le pardon de toute parole prononcée contre le Fils de l'homme, mais non de la parole proférée contre l'Esprit-Saint; ce n'est pas, que dans la Trinité le Saint-Esprit l'emporte sur le Fils, ce qui n'a jamais été avancé, même par aucun hérétique; mais c'est qu'après avoir résisté contre la vérité, c'est-à-dire contre le Christ, depuis même qu'il s'est révélé avec tant d'éclat devant le genre humain, lorsque, Verbe, il s'est fait chair et a habité parmi nous comme Fils de l'homme ou comme Christ; si le coeur ne prononcé point cette parole d'impénitence opposée à l'Esprit-Saint, dont il est dit : « Si l'on ne renaît de l'eau et de l'Es-prit, (1) » et encore : « Recevez le Saint-Esprit; les péchés seront remis à qui vous les remettrez (2) ; » en d'autres termes, si le coeur se repent, il recevra par ce don du repentir, la rémission de tous ses péchés, et par conséquent du blasphème proféré contre le Fils de l'homme. La raison en est qu'au péché d'ignorance, d'opiniâtreté ou de blasphème, quel qu'il soit, il n'a pas ajouté le péché d'impénitence rebelle au don de Dieu et à la grâce de la régénération ou de la réconciliation qui s'opère au sein de l'Eglise par l'Esprit-Saint.

24. De là il suit encore qu'il ne faut pas adopter le sentiment d'après lequel, si l'on est absous de la parole élevée contre te Fils de l'homme, et non pas de la parole proférée contre le Saint-Esprit, c'est parce que le Christ en prenant une chair est devenu Fils de l'homme, et que l'Esprit-Saint l'emporte sur l'humanité, puisque par sa nature il est égal au père et au Fils considéré comme Dieu, c'est-à-dire comme Fils unique de Dieu égal au 'Père et à l'Esprit-Saint. Si en effet cette raison était la véritable, il ne serait fait mention ici d'aucun autre blasphème et on ne présenterait comme rémissible que celui qui attaque le Fils de l'homme considéré uniquement comme homme. Mais il a été dit auparavant : « Tout péché et tout blasphème seront remis aux hommes; » un, autre Evangéliste dit dans

1. Jean, III, 6. — 2. Ibid. XX, 22.

le même sens: « On pardonnera aux hommes « tous les péchés et tous les blasphèmes qu'ils « auront commis; » et des termes aussi généraux comprennent sans aucun doute aussi les blasphèmes proférés contre Dieu le Père. Néanmoins on ne déclare irrémissible que le blasphème contre le Saint-Esprit. Le Père a-t-il donc pris aussi la nature de serviteur pour être inférieur à l'Esprit-Saint? Non assurément; et si après avoir rappelé d'une manière générale tous les péchés et tous les blasphèmes, le Sauveur a parlé spécialement du blasphème qui s'adresse au Fils de l'homme, c'est pour faire entendre que fût-on coupable du péché particulier dont il a parié en ces termes : « Si je n'étais pas venu et que je ne les eusse point enseignés, ils seraient sans péché (1); » de ce péché dont il a montré, dans le même Evangile selon saint Jean, l'affreuse gravité lorsqu'il disait du Saint-Esprit qu'il promettait d'envoyer : « Il convaincra le monde en ce qui touche le péché, la justice et le jugement; le péché, parce qu'ils n'ont pas cru en moi (2) : » si néanmoins le coeur impénitent n'a point prononcé dans sa dureté cette parole contre le Saint-Esprit, il obtiendra même le pardon de ce qu'il aura dit contre le Fils de l'homme.

25. Peut-être demandera-t-on, en cet endroit, s'il n'y a que le Saint-Esprit pour remettre les péchés, et sire Père et le Fils ne les remettent pas également. Nous répondons que le Père et le Fils les remettent aussi. Le Fils en effet dit de son Père : « Si vous remettez aux hommes leurs offenses, votre Père aussi vous remettra les vôtres; » nous lui disons nous-mêmes dans l'oraison dominicale : « Pardonnez-nous nos péchés (3).» Pour le Fils, il dit de lui-même: « Afin de vous apprendre que le Fils de l'homme possède sur la 'terre le pouvoir de remettre les  péchés (4). »

Mais, diras-tu, si le Père, te Fils et le Saint-Esprit remettent les péchés, pourquoi représenter comme un blasphème qui attaque seulement le Saint-Esprit, l'impénitence dont on n'obtiendra jamais le pardon: comme si cette impénitence n'était une résistance qu'au don du Saint-Esprit qui efface les péchés?

Je demanderai à mon tour: Le Christ seul chassait-il les démons? Le Père et l'Esprit-Saint les chassaient-ils également? Si le Christ seul les chassait, comment peut-il dire : « Mon Père, qui demeure

1. I Jean, XV, 22. — 2. Ibid. XVI, 8, 9. — 3. Matt. VI, 14, 9, 12 — 4. Ibid. IX, 6.

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en moi, fait lui-même les oeuvres (1) ? » Ces expressions: « Fait lui-même les oeuvres, » Seul

Ment indiquer que le Fils n'en est pas l'auteur, mais le Père demeurant dans le Fils. Cependant pourquoi dit-il ailleurs : « Mon Père agit sans cesse, et moi j'agis avec lui, » et un peu plus loin : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement (2) ? » Quand ailleurs il dit encore : « Si je n'avais pas fait parmi eux des oeuvres que nul autre n'a faites, (3) » il s'exprime comme s'il agissait seul. Or si ce langage suppose que les oeuvres du Père et du Fils sont inséparables; que penser du Saint-Esprit, sinon qu'il agit en même temps? Le Fils ne dit-il pas, dans le passage qui a soulevé le problème que nous discutons, et qui représente le Sauveur chassant les démons : « Si je chasse les démons dans l'Esprit-Saint, c'est une preuve que le royaume de  Dieu est arrivé parmi nous? »

26. Ici peut-être on objectera que l'Esprit-Saint est plutôt donné par le Père et le Fils qu'il n'agit de lui-même; et qu'en disant : « Je chasse les démons dans l'Esprit-Saint, » le Christ veut faire entendre qu'il les chassait par l'Esprit-Saint. « Je chasse les démons dans l'Esprit-Saint, » aurait alors le même sens que : Je les chasse par l'Esprit-Saint. Une des locutions habituelles de l'Ecriture est de dire en effet : « Ils ont tué dans le glaive, » au lieu de par le glaive : « Ils ont embrasé dans le feu, » au lieu de par le feu (4); « Jésus prit les couteaux de pierre dans lesquels il voulait circoncire les fils d'Israël (5), » c'est-à-dire avec lesquels il voulait circoncire les fils d'Israël. Avant néanmoins ale nier pour ce motif que le d'Israël, ait une puissance propre, on fera bien de remarquer ces paroles du Seigneur « L'Esprit souffle où il veut (6). » Quant à ces autres de l'Apôtre : « C'est le seul et même Esprit qui produit tous ces dons, » il est à craindre qu'elles ne donnent à penser que le Père et le Fils né les produisent pas également; et néanmoins l'Apôtre a compté parmi ces dons les grâces de guérir et d'opérer des miracles, parmi lesquelles on doit comprendre sûrement l'expulsion des démons. Mais en ajoutant : « Les distribuant à chacun comme il veut (7), » Saint Paul ne montre-t-il par aussi dans l'Esprit-Saint une puissante particulière, inséparable pourtant de la puissance du Père et du Fils?

Si donc ces autorités différentes nous enseignent que les opérations de la Trinité sont des

1. Jean, XII, 10. — 2. Ibid. V, 17, 19. — 3. Ibid. XV, 24. — 4. Ps. LXXIII, 7. — 5. Josué, V, 2, 3. — 6. Jean, III, 8. —  7. II Cor. XII, 11.

opérations inséparables; si l'on ne peut attribuer une opération au Père sans l'attribuer également au Fils et à l'Esprit-Saint, ni une opération au Fils sans qu'elle appartienne au Père et au Saint-Esprit, ni une opération au Saint-Esprit sans la rapporter au Père et au Fils; il est manifeste aux yeux de ceux qui ont la vraie foi ou même quelque intelligence de ces matières, qu'en disant de son Père : « Lui-même fait les oeuvres, » Jésus-Christ rappelle que le Père en est le principe, comme il est le principe des personnes qui agissent avec lui; le Fils, en effet, est né du Père et le Saint-Esprit procède premièrement de ce même Père qui engendre le Fils avec qui l'Esprit-Saint lui est commun. Il est manifeste aussi que ces autres paroles du Sauveur : « Si je n'avais pas fait parmi eux des oeuvres que nul autre n'a faites, » ne signifient pas que le Père et le Saint-Esprit n'agissaient pas alors de concert avec lui, mais, qu'aucun des hommes qui sont représentés comme ayant fait beaucoup de miracles n'a fait ce qu'a fait le Fils de Dieu. Il est manifeste encore que ce témoignage de l'Apôtre : « C'est le seul et même  Esprit qui produit tous ces dons, » n'ont pas pour but de montrer que le Père et le Fils ne les produisent pas avec lui; saint Paul veut seulement faire entendre que ces dons ne sont pas l'oeuvre de plusieurs esprits, mais d'un seul, et que malgré la diversité de ses opérations il ne diffère pas de lui-même.

27. Toutefois ce n'est pas sans motif, c'est au contraire avec raison et avec vérité qu'on attribue au Père, et non au Fils ni au Saint-Esprit, d'avoir dit : « Vous êtes mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances (1). » Mais tout en reconnaissant là la voix du Père, nous ne nions pas que le Fils et l'Esprit-Saint aient contribué à former en même temps ce bruit miraculeux descendu du ciel. Car, de ce que le Fils était alors revêtu d'un corps et conversait avec les hommes sur la terre, il ne s'ensuit pas qu’au moment où cette voix divine perça la nuée, il p'était plus dans le sein où son Père l'engendre comme son Verbe unique : il ne serait ni sage ni spirituel de croire que Dieu le Père a produit, sans la coopération de sa Sagesse et de son Esprit, le bruit de ces paroles bientôt évanoui.

Nous avons droit de dire aussi que ce n'est ni le Père ni le Saint-Esprit, mais le Fils qui a marché sur la mer (2); car c'est à lui seul qu'appartenaient

1. Luc, III, 22. — 2. Matt. XIV, 25.

326

et ce corps et ces pieds qui se soutenaient sur les flots. Qui nierait cependant la coopération du Père et du Saint-Esprit à un miracle aussi frappant? Nous disons encore avec autant de vérité que le Fils seul s'est incarné, et non le Père ni l'Esprit-Saint; on aurait tort néanmoins -de nier que le Père et le Saint-Esprit aient contribué à cette incarnation qui n'est que l'incarnation du Fils. Nous enseignons également que ce n'est ni le Père ni lé Fils, mais uniquement le Saint-Esprit qui s'est montré sous forme de colombe et sous forme de langues de feu, et qui a donné à ceux sur qui il s'était reposé, la grâce de publier les grandeurs de Dieu en beaucoup de langues diverses (1) : et pourtant, quoique ce miracle soit propre à l'Esprit-Saint, nous ne saurions y contester la coopération du Père et dé son Fils unique.

Ainsi donc et partout la Trinité entière concourt aux oeuvres de l'une des divines personnes ; l'une d'elles agit, les deux autres coopèrent; il y a dans les trois harmonie parfaite d'action, et dans aucune la puissance ne fait défaut pour compléter son oeuvre.

On comprend maintenant pourquoi le Seigneur Jésus chasse les démons par l'Esprit-Saint. La force ne lui manquait pas et il n'implorait pas, comme incapable de réussir tout seul, un secours étranger ; il convenait seulement que l'esprit divisé contre lui-même fût mis en fuite par cet Esprit divin que le Père et le Fils possèdent en eux-mêmes, comme un Esprit unique et sans division aucune.

28. Il convenait donc aussi que les péchés n'étant effacés qu'au sein de l'Église, ils ne le fussent que par le même Esprit qui fait l'union de l'Église. Qu'un homme, en dehors de l'Église, se repente de tous ses péchés, mais non du péché formidable qui le tient éloigné de cette Eglise de Dieu; à quoi lui sert son repentir, puisqu'il suffit, pour pécher contre le Saint-Esprit, de demeurer étranger à cette Eglise, qui a reçu le pouvoir de remettre les péchés dans son sein par la grâce du Saint-Esprit ? Bien que la Trinité entière accorde cette rémission, elle est cependant l'oeuvre propre de l'Esprit-Saint. Cet Esprit est en effet « l'Esprit d'adoption des fils, en qui nous crions : Père, Père, (2) » afin de pouvoir dire à Dieu : « Pardonnez-nous nos péchés (3). — Et nous savons, dit l'Apôtre Jean, « que le Christ demeure en nous, par l'Esprit

1. Matt. III, 16 ; Act. II. 3, 4. — 2. Rom. VIII, 15. —3. Matt. VI, 12.

qu'il nous a donné (1). — Ce même Esprit rend « à notre esprit le témoignage que nous sommes, « les enfants de Dieu (2) ; » car il est l'auteur de la société sainte qui fait de nous le corps unique du Fils unique de Dieu. C'est pourquoi il est écrit : « S'il est donc quelque consolation dans le Christ, « quelque douceur dans la charité, quelque société dans l'Esprit (3).»

C'était pour figurer cette société que l'Esprit-Saint fit parler les langues de tous les peuples aux premiers disciples sur lesquels il descendit. De même en effet que les langues contribuent à l'union des sociétés humaines; ainsi convenait-il que cette société des enfants et des membres du Christ, qui devait s'étendre partout, fût désignée par les langues de toutes les nations; et comme en parlant les divers idiomes on témoignait alors qu'on avait reçu l'Esprit-Saint, ainsi on doit croire l'avoir reçu aujourd'hui, quand on est attaché par le lien de la paix à cette même Eglise qui se répand de tous côtés. Aussi l'Apôtre dit-il : « Appliquez-vous à conserver l'unité d'Esprit par le lien de la paix (4). »

29. Cet Esprit est l'Esprit du Père, car le Sauveur a dit : « Il procède du Père (5) ; » et ailleurs : « Ce n'est pas vous qui parlez, c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous (6). » Il est aussi l'Esprit du Fils. « Dieu, dit l'Apôtre, a envoyé dans nos coeurs l'Esprit de son Fils ; il y crie : Père, Père (7) ; » c'est-à-dire qu'ils nous fait crier : car c'est nous qui crions; mais par lui, par lui répandant la charité dans nos coeurs, puisque sans la charité tout cri n'est qu'un vain cri. C'est ce qui fait dire au même Apôtre : « On n'est pas au Christ, quand on n'a pas son Esprit (8). » Ainsi donc à laquelle des trois adorables Personnes attribuer spécialement l'union de cette grande société, sinon a l'Esprit-Saint qui est commun au Père et au Fils.

30. Ceux qui sont étrangers à l'Église ne possèdent pas cet Esprit ; l'Apôtre Jude l'exprime sans détour quand il dit : « Ce sont des gens qui se séparent eux-mêmes, hommes de vie animale, n'ayant pas l’Esprit (9). » Aussi en s'élevant contre ces esprits, qui, pour des noms d'hommes vivant même dans l'unité de l'Église, fomentaient des schismes, l'Apôtre dit-il entre autres choses : « L'homme animal ne perçoit pas et qui est de l'Esprit de Dieu; c'est folie pour lui

1. I Jean, III, 24. — 2. Rom. VIII, 16. — 3. Philip. II, 1. — 4. Ephés. IV, 3 — 5. Jean, XV, 26. — 6. Matt. X, 20. — 7. Galat. IV, 6. — 8. Rom. VIII, 8. — 9. Jud.19.

et il ne le peut comprendre, parce que c'est par l'Esprit qu'on en doit juger (1).» Il ne perçoit

plus; c'est-à-dire, comme l'explique l'auteur sacré, il n'en a point l'intelligence. Ces sortes de chrétiens sont dans l'Eglise comme de petits enfants ; ils ne sont point spirituels encore, mais charnels; il leur faut du lait et non pas une nourriture solide. « Comme de petits enfants en Jésus-Christ, dit saint Paul, je vous ai abreuvés de lait, je ne vous ai point donné à manger car vous n'en étiez pas capables encore, vous ne l'êtes pas encore non plus. » Cette expression encore n'est pas un terme de désespoir, mais il faut faire effort pour devenir ce qu'on n'est pas encore. « Vous êtes encore charnels, » est-il dit. Pourquoi le sont-ils encore ? « Puisqu'il y a pariai vous jalousie et contention, poursuit l'Apôtre, n'êtes-vous pas charnels et ne vivez-vous pas humainement? » Et mettant la plaie de plus en plus à nu : « Puisque l'un dit : Je suis à Paul ; un autre : Et moi à Apollo ; n'êtes-vous pas des hommes ? Qu'est donc Apollo ? et qu'est Paul ? Des ministres de Celui en qui vous avez cru (2). »

Paul donc et Apollo vivaient de concert dans l'unité de l'Esprit et le lien de la paix. Cependant pour avoir voulu les désunir, en faire des hommes de parti, s'enflammer pour l'un aux dépens de l'autre, ces Corinthiens sont traités à la fois d'hommes charnels, de vie animale, incapables de percevoir ce qui est de l'Esprit de Dieu. Comme, toutefois, ils ne sont pas séparés de l'Église, ils sont traités de petits enfants en Jésus-Christ. L'Apôtre aurait voulu les voir des Anges ou des dieux; et il leur reprochait de n'être que des hommes, c'est-à-dire de rechercher dans leurs disputes, non pas les choses divines, mais les choses humaines. Mais à ceux qui sont séparés de l’Eglise, il ne dit pas qu'ils ne perçoivent point ce qui est de l'Esprit de Dieu; il craindrait qu'on n'entendit ici le défaut d'intelligence, il dit seulement qu'ils ne possèdent pas l’Esprit. Car de ce qu'on possède une chose, il ne s'ensuit pas qu'on en ait en même temps l'intelligence.

31. L'Esprit-Saint est donc dans ces petits enfants en Jésus-Christ, qui demeurent dans l'Eglise, dont la vie est encore animale, charnelle, qui sont incapables de percevoir, en d'autres termes, de savoir et de comprendre ce qu'ils possèdent. Eh! comment seraient-ils enfants en

1. Cor.  II, 14. — 2. I Cor. III, 1-5.

Jésus-Christ, s'il ne leur était arrivé de renaître de l'Esprit-Saint

Qu'on ne s'étonne pas d'ailleurs si l'on ne sait pas toujours ce que l'on possède. Sans parler ici de la divinité et de l'unité de la toute puissante et immuable Trinité, est-il si facile à chacun de comprendre scientifiquement la nature de l'âme? Qui pourtant n'a pas d'âme? Pour connaître enfin de la manière la plus indubitable que les petits enfants en Jésus-Christ possèdent l'Esprit de Dieu saris percevoir néanmoins ce qui est de l'Esprit de Dieu, considérons comment l'Apôtre Paul les réprimande un peu plus loin : « Ignorez-vous, dit-il, que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous (1). » Assurément il ne parlerait pas de la sorte aux membres séparés de l'Église, puisqu'il a dit d'eux qu'il n'avaient pas cet Esprit.

32. Mais il faut bien se garder de considérer comme appartenant à l'Église, à cette grande société que forme l'Esprit-Saint, celui qui se mêle extérieurement, mais hypocritement, aux brebis du Christ. « Car l'Esprit-Saint, qui enseigne la sagesse, fuit le déguisement (2). » De là vient qu' après avoir reçu le baptême dans les communions, ou plutôt dans les désunions hérétiques ou schismatiques, mais sans avoir pu renaître de l'Esprit, ressemblant ainsi à Ismaël, fils d'Abraham selon la chair, et non à Isaac, son fils selon l'Esprit, parce qu'il était le fils de la promesse ; lorsqu'on rentre dans l'Église catholique et qu'on se réunit à cette société formée par l'Esprit divin, que sans doute on ne possédait pas en dehors, on ne réitère point le baptême extérieur ; car on avait, même dans la séparation, cette forme de religion; mais on reçoit ce qui ne peut se donner qu'au sein de l'Église, l'unité de l'Esprit par le lien de la paix. Telle était,  avant qu'ils devinssent catholiques,  la situation de ces hommes dont l'Apôtre dit : « Qu'ils avaient une forme de religion, mais qu'ils en repoussaient la vertu (3). » Une branche peut avoir la forme extérieure du sarment sans appartenir réellement à la vigne; peut-elle puiser ailleurs que sur le cep la sève intérieure que communique la racine? Ainsi peut-on voir dans les Sacrements visibles qu'emportent avec soi et que célèbrent ceux mêmes qui sont séparés du corps de Jésus-Christ, le signe extérieur de la piété chrétienne; mais il est aussi impossible à ces hommes d'avoir en eux la vertu intérieure

1. II Cor. III, 16. — 2. Sag. I, 15.  — 3. Ga1at. VI, 28, 29. — 4. II Tim. III, 5.

328

et spirituelle de la religion, qu'à un membre séparé du corps de demeurer sensible.

33. Ceci une fois constaté, comme la rémission ne se donne que par le Saint-Esprit, il en résulte qu'elle ne s'obtient que dans l'Église qui possède le Saint-Esprit. La rémission des péchés fait réellement que le prince du péché, que l'esprit divisé contre lui-même, ne règne plus en nous; que délivrés de la tyrannie de l’esprit impur, nous devenons ensuite le temple de l'Esprit Saint, et que Celui qui nous purifie en nous octroyant le pardon, devient notre hôte pour nous aider à pratiquer, à accroître et à accomplir la justice dans toute sa perfection. Aussi, dès son premier avènement, lorsque ceux qui l'avaient reçu parlaient les langues de tous les peuples et que Pierre s'adressait aux témoins étonnés de cette scène, « ils furent touchés de componction en leur coeur, et ils dirent à Pierre et aux autres Apôtres : Que ferons-nous, frères? Montrez-le nous. Pierre alors leur répondit : Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour la rémission de vos péchés; et vous recevrez le don de l'Esprit Saint (1). »

On vit donc ces deux choses dans 1'Eglise, savoir, la rémission des péchés et la réception du don qui communiquait le Saint-Esprit. Si ce fut au nom du Christ, c'est que lui-même avait dit, en promettant l'Esprit-Saint : « Le Père l'enverra en mon nom (2). » L'Esprit-Saint, en effet, n'habite nulle part sans le Père et le Fils, comme le Fils ne réside nulle part sans le Père et l'Esprit, ni le Père nulle part sans les autres personnes. Elles ne sauraient habiter séparément puisque toujours elles agissent ensemble. On les énonce séparément, néanmoins, à l'aide des signes créés, et non en les considérant dans leur nature; par exemple, en articulant l'une après l'autre des syllabes qui occupent des temps déterminés, sans que les divines personnes soient elles-mêmes séparées par aucun laps de temps. On ne peut en effet les nommer jamais ensemble, bien que jamais elles ne puissent être qu'ensemble.

Mais, comme nous l'avons remarqué déjà plusieurs fois, si la rémission des péchés qui renverse et dissipe la tyrannie de l'esprit divisé contre lui-même, si la société formée par l'unité de l'Église de Dieu, en dehors de laquelle il n'y a point pardon des fautes, sont considérées

1. Act. II, 37, 38. — 2. Jean, XIV, 26.

comme l'oeuvre produite spécialement par le Saint-Esprit, avec le concours du Père et du Fils; c'est que l'Esprit-Saint est en quelque sorte le lien spécial du Père et du Fils. Le Père effectivement n'est pas commun au Fils et au Saint-Esprit, puisqu'il n'est pas le Père de l'un et de t'autre ; le Fils à son tour n'est pas commun au Père et à l'Esprit-Saint, puisqu'il n'est pas le Fils de tous deux; au lieu que le Saint-Esprit étant l'Esprit du Père et du Fils, est commun au Père et au Fils.

34. Ainsi donc, tout homme coupable d'impénitence contre l'Esprit à qui l'Église doit son unité et son harmonie, n'en obtiendra jamais lé pardon, parce qu'il s'est fermé la demeure oit le pardon s'octroie; il mérite d'être condamné avec l'Esprit toujours divisé contre lui-même, pour s'être opposé à l'Esprit-Saint en qui ne règne jamais aucune division. C'est ce que nous enseignent les textes mêmes de l'Evangile, si nous les méditons avec soin.

D'après saint Luc effectivement, ce n'est pas en répondant à l'accusation de ne chasser les démons que par le prince des démons, que notre Seigneur déclare irrémissible le blasphème contre le Saint-Esprit; ce qui prouve qu'il a enseigné cela plus d'une fois. Il n'en faut pas moins examiner avec soin en quelle circonstance il a tenu ce langage. Il parlait de ceux qui le confesseraient ou qui le renieraient devant les hommes. « Je vous l'assure, dit-il, quiconque m'aura confessé devant les hommes, le Fils de l'homme aussi le confessera devant les Anges de Dieu; mais qui m'aura renié devant les hommes, sera renié devant les Anges de Dieu. » Afin toutefois de ne pas désespérer l'Apôtre Pierre qui l'a renié jusqu'a trois fois devant les hommes, il ajoute aussitôt : « Si quelqu'un parle contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné; mais il ne sera point pardonné à celui qui aura blasphémé contre l'Esprit-Saint (1) ; » c'est-à-dire qui se sera rendu coupable de ce blasphème d'impénitence qui empêche la rémission des,  péchés accordée dans l'Église par le Saint-Esprit, Tel ne fut pas le blasphème de Pierre, puisqu'il se repentit bientôt en pleurant amèrement (2); puisqu'il triompha de l'esprit de division qui avait demandé à le tourmenter et contre qui le Seigneur le protégea en, demandant que sa foi ne défaillît point (3); puisqu'enfin il reçut sans résistance l'Esprit-Saint qui lui accorda, outre

1. Luc, XIII, 8-10. — 2. Matt. XXVI, 69-75. — 3. Luc, XXII, 31, 32,

329

son pardon, la grâce de prêcher et d'accorder la rémission des péchés.

35. Mais d'après le récit des deux autres Evangélistes, ce qui amena le Sauveur à exprimer cette pensée sur le blasphème contre le Saint-Esprit, c'est qu'il venait de parler de l'esprit impur divisé contre lui-même. Où avait effectivement accusé le Seigneur de chasser les démons au nom du prince des démons; il répondit qu'il les chassait au nom de l'Esprit-Saint ; de cette sorte, l'Esprit d'union vainc et met en fuite l'esprit de division, tandis qu'on se perd éternellement avec ce dernier en refusant la paix offerte par l'Esprit d'unité. Voici le texte de saint Marc : « En vérité je vous le dis, tous les péchés seront remis aux hommes, et même les blasphèmes dont ils se seront rendus cou« gables ; mais celui qui aura blasphémé contre « l'Esprit-Saint, n'en aura jamais le pardon, « il demeurera chargé d'un péché éternel (1). » Après avoir rapporté ces paroles du Seigneur, l'historien ajoute en son nom propre : « C'est qu'on disait: Il est possédé d'un esprit impur (2). » Cette réflexion est destinée à montrer que le motif pour lequel Jésus parla ainsi, venait de ce qu'on l'avait accusé de chasser les démons au nom de Béelzébud leur prince. Ce blasphème, sans doute, n'était pas irrémisible, puisqu'on en obtient le pardon en en faisant bonne pénitence; mais ce qui porta, comme je l'ai remarqué, le Sauveur à exprimer ce sentiment, c'est qu'il avait été question de l'esprit immonde que le Seigneur montre divisé contre lui-même, au lieu que le Saint-Esprit non-seulement ne l'est. point, mais encore unit entre eux tous ceux qu'il attire à lui en leur remettant leurs péchés et.en habitant en eux après les avoir purifiés; afin de réaliser ce qui est écrit aux Actes des Apôtres : « La multitude des croyants n'avait qu'un coeur et qu'une âme (3). »

On ne résiste à cette offre du pardon qu'en y opposant la dureté d'un coeur impénitent. Ailleurs en effet les Juifs ayant encore accusé le Seigneur d'être possédé par le démon (4),  il ne leur dit rien du blasphème contre le saint-Esprit, parce que leur langage sur cet esprit impur ne pouvait servir à leur prouver qu'il était divisé contre lui-même, comme ce qu'ils dirent de Béelzébud, à qui ils attribuaient le pouvoir de chasser les démons,

1. Marc, III, 28, 29. — 2. Ib. 30. — 3. Act. IV, 3l. — 4. Jean, VII, 20 ; VIII, 48.

36. Mais on voit bien plus clairement, en lisant saint Matthieu, ce que voulait faire entendre le Seigneur, savoir qu'on parle contre l'Esprit-Saint quand on résiste avec un coeur impénitent à l'unité de l'Eglise où s'accorde par le Saint-Esprit la rémission des péchés. Ceux-là en effet, je l'ai déjà dit, n'ont pas l'Esprit-Saint, qui emportant avec eux et administrant les sacrements du Christ, sont séparés de son Eglise. Le Sauveur donc, après avoir observé que Satan serait divisé contre Satan et que lui-même ne chassait les démons qu'au nom du Saint-Esprit qui n'est pas divisé contre lui-même comme l'esprit mauvais, ajoute aussitôt dans l'intention de montrer que, malgré les sectes qui se forment sous son nom en dehors de son bercail, son royaume n'est pourtant pas divisé contre lui-même: « Qui n'est pas avec moi est contre moi, et qui ne recueille pas avec moi dissipe. » Ainsi donc renie comme lui appartenant tous ceux qui en recueillant sans lui ne recueillent pas mais dissipent. Il poursuit : « Aussi je vous le déclare, on pardonnera aux hommes toute espèce de péché et de blasphème mais non le blasphème contre le Saint-Esprit.» Que veut dire ceci ? Que le seul blasphème contre l'Esprit-Saint ne sera pas effacé, parce que n'être pas avec le Christ c'est être contre, et ne recueillir pas avec lui c'est dissiper ? Oui certainement; car ne pas recueillir avec lui, quoiqu'on l'entreprenne sous son nom, c'est n'avoir pas l'Esprit-Saint.

37. Voilà, voilà ce qui nous fait voir absolument que la rémission de tout péché et de tout blasphème n'est possible qu'au sein de la société chrétienne qui ne dissipe point, parce qu'elle est formée par l'Esprit-Saint qui n'est pas divisé comme l'est l'esprit immonde. Aussi ces autres communions ou plutôt ces autres désunions qui se nomment les Eglises du Christ, qui sont divisées et opposées l'une à l'autre et de plus ennemies de la société où règne l'unité, c'est-à-dire de la véritable Eglise, n'appartiennent pas à la communauté formée par le Fils de Dieu, quoiqu'elles semblent porter son nom. Elles lui appartiendraient si l'Esprit-Saint qui forme cette société, était un Esprit de division. Mais il n'en est point ainsi, puisque n'être pas avec le Christ c'est être contre lui, et que ne pas recueillir avec lui, c'est dissiper. Il s'ensuit qu'on obtiendra la rémission dé tout péché et de tout blasphème dans la société que forme le Christ par l'Esprit-Saint, l'Esprit d'union.

330

Quant au blasphème contre l'Esprit-Saint lui-même, quant à ce blasphème qui fait que l'on résiste avec un coeur impénitent jusqu'à la fin de cette vie, à ce Don ineffable et divin, il est irrémissible. Fût-on rebelle à la vérité jusqu'à lutter contre l'enseignement que Dieu nous adresse non par le ministère des prophètes mais par l'organe de son Fils unique, à qui il a ordonné de devenir Fils de l'homme pour nous parler par sa bouche ; on en obtiendra le pardon pourvu que l'on se repente et que l'on s'attache à la divine Bonté. Plus désireux en effet de la conversion et de la vie du pécheur que de sa mort (1), le Seigneur a donné l'Esprit-Saint à son Eglise afin que les péchés fussent remis à qui elle les remettrait en son nom. Mais avoir en aversion cette grâce jusqu'à ne la demander point avec un coeur pénitent, jusqu'à y opposer même l'opiniâtreté de l'impénitence, c'est un crime impardonnable, non point précisément parce que c'est un crime, si grand qu'il soit, mais parce que c'est un mépris du pardon, une résistance même à cette grâce, une parole contre le Saint-Esprit.

On pèche ainsi contre lui, lorsque jamais on ne quitte une secte pour rentrer dans la société qui a reçu l'Esprit-Saint, afin d'effacer les péchés. Mais fut-on reçu dans cette société par un mauvais ecclésiastique, par un réprouvé et un hypocrite, pourvu néanmoins qu'il soit ministre

1. Ezéch. XXXIII, 11.

catholique et que soi-même on agisse avec sincérité, on y reçoit par la vertu du Saint-Esprit le pardon de ses péchés. Car aujourd'hui même, que la sainte Eglise est foulée comme le serait l'aire où la paille se mêle au bon grain, l'Esprit de Dieu y agit de manière à ne rejeter aucun aveu sincère; à n'être dupe d'aucune hypocrisie et à fuir les réprouvés sans laisser toutefois d'employer leur ministère à recueillir les élus.

Le seul moyen d'empêcher le blasphème de devenir impardonnable, est donc d'éviter l'impénitence du coeur et de ne croire à l'efficacité du repentir qu'au sein de l'Eglise, où s'accorde le pardon dès péchés et où l'on maintient l'union de l'Esprit par le lien de la paix.

38. Autant que je l'ai pu, si toutefois j'ai pu quelque chose, j'ai traité par la miséricorde et avec le secours du Seigneur, cette ardue question. Ce que toutefois je n'ai su comprendre parmi tant de difficultés, on doit l'attribuer, non pas à la vérité, qui exerce avec fruit, même en se cachant, les esprits religieux ; mais à ma faiblesse, qui aura manqué de comprendre ou de bien exprimer. S'il est néanmoins des vérités que nous avons pu saisir par là pensée et expliquer parla parole, rendons en grâces à Celui à qui nous avons demandé, près de qui nous avons cherché et frappe, afin d'obtenir de quoi nous nourrir dans la méditation et de quoi vous servir dans le discours.

SERMON LXXII. LES BONS ARBRES (1).

ANALYSE. — Notre-Seigneur veut que nous travaillions à devenir de bons arbres. Ce qui fait comprendre la nécessité de ce commandement, c'est que 1° un arbre mauvais ne saurait porter de bons fruits. Aussi, 2° Jésus-Christ est venu travailler à nous rendre bons. 3° Il nous menace de la mort éternelle si pour le devenir, nous ne profitons pas des délais que nous accorde sa bonté. 4° N'est-il pas incompréhensible que l'homme ne veuille rien avoir que de bon et que toutefois il ne cherche pas à devenir bon lui-même? Qu'il, s'attache donc à Dieu, source de bonté. 5° Les calamités présentes doivent nous servir d'avertissement sérieux.

1. Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a avertis d'être de bons arbres afin de pouvoir porter de bons fruits. « Ou rendez l'arbre bon et son fruit bon, dit-il; ou rendez l'arbre mauvais et son fruit mauvais; car c'est par le fruit qu'on connaît l'arbre. » Dans ces mots : « Ou rendez l'arbre bon et son fruit bon, » il y a, non point un avis; mais un précepte salutaire que nous sommes obligés d'accomplir. Et dans ces autres : « Rendez l'arbre

1. Matt. XII, 33.

mauvais et son fruit mauvais, » il n'y a pas un précepte à accomplir, mais l'avis d'être sur ses gardes. Car cet avis s'adresse à. ces hommes qui croyaient, tout mauvais qu'ils étaient, pouvoir bien parler ou bien agir. Cela ne se peut, dit le Seigneur Jésus. Pour changer la conduite, il faut d'abord changer l'homme. Si celui-ci reste mauvais, il ne peut bien agir : et s'il est bon, il ne saura agir mal.

2. Or qui a été trouvé bon par le Seigneur, (331) lorsque le Christ est mort pour les impies (1) ? Il n'adonc rencontré que des arbres mauvais; mais il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu s'ils croyaient en son nom (2). Ainsi quiconque est bon aujourd'hui, c'est-à-dire est un bon arbre, a d'abord été trouvé mauvais et est devenu bon. Ah. ! s'il avait voulu, en venant parmi nous, arracher tous les mauvais arbres, en resterait-il un seul qui ne méritât d'être déraciné? Mais il est venu l'aire miséricorde, afin d'exercer ensuite la justice, ainsi qu'il est écrit « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre justice (3). » Aussi a-t-il accordé aux croyants la rémission de leurs péchés sans vouloir même revenir avec eux sur les comptes passés. Il a fait d'eux de bons arbres ; il a détourné la cognée et apporté la paix.

3. C'est de cette cognée que parle Jean quand il dit : « Déjà la cognée est mise à la racine des arbres. Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit, sera coupé et jeté au feu (4).» C'est de cette cognée que menace le père de famille, lorsqu'il dit dans l'Evangile : « Voilà trois ans que je viens voir cet arbre, sans y trouver de irait. Je dois maintenant rendre libre la place. Qu'on le coupe donc. » Le vigneron intercède : « Seigneur, dit-il, laissez-le encore cette année; je vais creuser tout autour et y mettre une charge de fumier. Vous serez content, s'il porte du fruit ; s'il n'en porte pas, vous viendrez et l'abattrez (5).

Le Seigneur, en effet, a visité le genre humain comme pendant trois ans, c'est-à-dire à trois époques déterminées. La première époque précède la loi; la seconde est celle de la loi, et la troisième est l'époque actuelle de la grâce. Si le Seigneur n'avait point visité le genre humain avant la loi, comment expliquerait-on la justice d'Abel, d'Enoch, de Noë, d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, dont il a voulu être nommé le Seigneur, comme s'il n'était le Dieu que de ces trois hommes, lui à qui toutes les nations appartiennent ? « Je suis, dit-il, le Dieu d'Abraham, et d'Isaac et de Jacob (6). » Et s'il ne nous avait point visités sous la loi, aurait-il donné cette loi ? Ce père de famille est venu aussi après la loi ; il a souffert, il est mort, il est ressuscité, il a fait prêcher l'Evangile dans tout l'univers ; et il reste encore quelque arbre stérile! Il est encore une portion de l'humanité qui ne se corrige point! Le jardinier se fait médiateur ; l'Apôtre prie

1. Rom. V, 6. — 2. Jean, I, 12. — 3. Ps. C, 1. — 4. Matt. III, 10. — 5. LUC, XII, 7-9. — 6. Exod. III, 14.

pour le peuple: « Je fléchis pour vous, dit-il, les genoux devant le Père, afin qu'enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre, avec tous les saints, quelle est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur, et acquérir aussi la science suréminente de la charité du Christ, pour être remplis de toute la plénitude de Dieu (1). » En fléchissant ainsi les genoux devant le Père de famille, il demande que nous ne soyons pas déracinés.

Puisque ce Père de famille viendra nécessairement, faisons en sorte qu'il trouve en nous des arbres féconds. On creuse autour de l'arbre par l'humilité d'un coeur pénitent, attendu qu'on ne peut creuser sans descendre. Le fumier figure l'abjection à laquelle se livre le repentir. Est-il en effet rien de plus abject que le fumier.

Et pourtant, est-il rien qui rapporte plus, si l'on en fait bon usage?

4. Que chacun donc devienne un bort arbre, et qu'on ne s'imagine pas porter de bons fruits en restant arbre mauvais. Il n'y a de bons fruits que sur les bons arbres. Change ton coeur et tu changeras de conduite. Arraches-en la cupidité et plantes-y la charité. De même que la cupidité est la racine de tout mal (2), la racine de tout bien est la charité.

Pourquoi alors, pourquoi des hommes murmurent-ils, disputent-ils entre eux et disent-ils Qu'est-ce que le bien ? — Ah! si tu savais ce que c'est que le bien! Le bien véritable n'est pas ce que tu voudrais avoir, mais ce que tu ne veux pas être. Tu voudrais avoir la santé du corps; c'est un bien sans doute, mais ce n'est pas un grand bien, car le méchant l'a aussi. Tu veux avoir de l'or et de l'argent ; j'en dis autant, c'est un bien, vrais à la condition que tu en feras un bon usage. Et tu n'en feras pas un bon usage, si tu n'es bon toi-même. D'où il suit que l'or et l'argent sont un mal pour les méchants et un bien seulement pour les bons. Ce n'est pas que l'or et l'argent rendent ceux-ci bons; niais ils ne sont employés à.un bon usage que pour être tombés entre les mains des bons. Tu veux de l'honneur; c'est un bien, ruais à condition encore que tu en feras un sage emploi. Combien y ont trouvé leur ruine ! Et pour combien a-t-il été un instrument de bonnes oeuvres !

5. Ainsi donc, s'il est possible, sachons mettre de la différence entre ces diverses sortes de biens, puisqu'il est aujourd'hui question de bons arbres.

1. Ephés. III, 14-19. — 2. I Tim. VI, 10.

332

Or il n'est rien dont chacun doive ici s'occuper davantage que de tourner ses regards sur lui-même, de s'examiner, de se juger, de se sonder, de se chercher et de se trouver; que de détruire ce qui lui déplait, que de souhaiter et de planter ce qui lui plait. Comment être avide des biens extérieurs, lorsqu'on est vide des biens meilleurs ? Qu'importe d'avoir la bourse pleine, quand la conscience est vide? Tu veux des biens sans vouloir être bon ! Ne comprends-tu pas que tu dois rougir de ce que tu possèdes, si dans ta maison tout est bien excepté toi ? Que veux-tu avoir de mauvais? Dis-le moi. Rien absolument; ni épouse, ni fils, ni fille, ni serviteur, ni servante, ni campagne, ni tunique, ni même chaussure. Et tu veux toutefois mener une mauvaise vie ! Je t'en conjure, élève ta vie au dessus de ta chaussure. Tout ce que rencontrent tes regards autour de toi, est élégant, beau et agréable pour toi : toi seul restera laid et, hideux Ah ! si ces biens dont ta maison est pleine, si ces biens dont tu as convoité la possession et dont tu redoutes la perte, pouvaient te répondre, ne te crieraient-il pas: Tu veux que nous soyons bons et nous aussi nous voulons avoir un bon traître? Mais ils crient silencieusement contre toi devant ton Seigneur : Vous lui avez, disent-ils, accordé de bonnes choses, et lui reste mauvais! Que lui importe ce qu'il a, puisqu'il n'a pas l'auteur de tout ?

6. Ces paroles touchent ici quelque coeur; livré peut-être à la componction il demande ce que t'est que le bien, quelle en est la nature, l’origine. Tu l'as donc bien compris, c'est de cela que tu dois t'enquérir. Eh bien ! je répondrai à ta question et je dirai : Le bien est ce que tu ne saurais perdre malgré toi. Tu peux, malgré toi, perdre ton or, et ta demeure et tes honneurs et la santé même ; mais le bien qui te rend bon, tu ne peux ni l'acquérir, ni le perdre malgré toi.

Quelle est maintenant la nature de ce bien? Nous trouvons dans un psaume un grand enseignement, c'est peut-être ce que nous cherchons. « Enfants des hommes, y est-il dit, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? » Jusques à quand cet arbre demeurera-t-il stérile ? « Enfants des hommes, jusques à quand serez vous appesantis de cœur ? » Que signifie, « Appesantis de cœur ? — Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez vous le mensonge? » Venant ensuite au fond même de la question « Sachez que le Seigneur a glorifié son Saint (1). » Déjà en effet le Christ est venu, déjà il est glorifié, il est ressuscité et monté au ciel, déjà son nom est célébré par tout l'univers : « Jusques à quand serez-vous appesantis de coeur? N'est-ce pas assez du passé? Et maintenant que ce Saint est glorifié, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? » Les trois ans écoulés, qu'avez-vous à attendre, sinon la cognée? « Jusques à quand serez-vous appesantis de cœur ? Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez-vous le mensonge ? » Même après la glorification du Saint, du Christ, on s'attache encore à la vanité, encore à l'inutilité, encore à l'ostentation, encore à la frivolité! La vérité se fait entendre et l'on court encore après la vanité ! « Jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti? »

7. C'est avec justice que le monde endure de si cruels fléaux; car il connaît aujourd'hui la parole de son Maître. « Le serviteur qui ne sait pas la volonté de son maître, est il écrit, et qui fait des choses dignes de châtiment, recevra peu de coups. » Pourquoi ? Afin de l'exciter à rechercher cette volonté. Tel était le monde avant que le Seigneur glorifiât son Saint; c'était un serviteur ignorant la volonté de son Maître; aussi recevait-il peu de coups. Mais aujourd'hui et depuis que Dieu a glorifié son Saint, le serviteur qui connaît la volonté de son Maître et qui ne l'accomplit point, recevra un grand nombre de coups. Est-il donc étonnant que le monde soit si fort châtié ? C'est un serviteur qui connaît les intentions de son maître et qui fait des choses dignes de châtiment. Ah! qu'il ne se refuse pas aux nombreuses afflictions qu'il mérite (2) ; car s'il ne veut pas écouter son précepteur, Il trouvera justement en lui un vengeur. Qu'il ne murmure pas contre la main qui le frappe, qu'il se reconnaisse digne de châtiment ; c'est le moyen de mériter la miséricorde divine, par Jésus-Christ, qui vit et règne avec Dieu le Père et avec l'Esprit-Saint dans les siècles des siècles. Amen.

1. Ps IV, 3, 4. — 2. Luc XII, 48, 47.

SERMON LXXIII. LE BON GRAIN ET L'IVRAIE (1).

ANALYSE. — Saint Augustin avait expliqué, la veille, la parabole de la semence. Il dit aujourd'hui que la parabole de l'ivraie et du bon grain a le même sens; car les paraboles permettent de représenter la même idée sous des termes différents. Il termine en engageant l'ivraie, c'est-à-dire les mauvais chrétiens, à devenir de boit grain, et en invitent les bons chrétiens à la patience.

1. Hier et aujourd'hui nous avons entendu, de la bouche de Notre-Seigneur Jésus-Christ, une parabole de semeur. Vous qui étiez présents hier, réveillez aujourd'hui vos souvenirs. Il était question hier de ce semeur qui, en répandant sa semence, en laissa tomber une partie dans le chemin, ou elle fut recueillie pair les oiseaux; une antre dans les endroits pierreux, où elle fut desséchée par la chaleur; une autre au milieu des épines, où elle fut étouffée sans pouvoir porter d'épis; unie antre enfin dans la bonne terre, où elle rapporta cent, soixante, et trente pour un (2). C'est encore aujourd'hui une parabole de semeur, le Seigneur nous y montre un homme qui a semé de bon grain dans son champ. Or pendant que l'on dormait, l'ennemi vint et sema de l'ivraie par dessus. On ne s'en aperçut point quand tout était en herbe; mais sitôt qu'on put distinguer les bons épis, on reconnut aussi l'ivraie à la vue de cette ivraie mêlée en grand nombre au bon grain, les serviteurs du père de famille se fâchèrent, et voulurent l'arracher; on ne le permit pas, mais on leur dit: « Laissez croître à l'un et l'autre jusqu'à la moisson. »

Cette nouvelle parabole a été également expliquée par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le semeur de bon grain, c'est lui-même ; le diable est l'homme ennemi qui a semé l'ivraie; la fin du siècle est le temps de la moisson, et le champ, le monde tout entier. Mais qu'ajoute-t-il ? «A l'époque de la moisson je dirai aux moissonneurs : amassez d'abord l'ivraie pour la brûler; puis recueillez mon grain et le mettez au grenier. » Pourquoi cet empressement, ô serviteurs pleins de zèle ? Vous voyez l'ivraie parmi le froment, les mauvais chrétiens parmi les bons et vous voulez les extirper. Cessez, nous ne sommes pas à la moisson. Elle viendra, et puissiez-vous alors être de bons grains! Pourquoi vous lâcher ? Pourquoi souffrir avec peine que les méchants soient mêlés aux bons? Ils peuvent être

1. Matt. XIII, 24-30, 38-43. — 2. Matt. XIII, 2-23.

confondus avec venus ducs le champ, ils ne le seront pas au grenier.

2. Vous savez qu'il a été parlé hier de trois endroits où ne profite point la semence; le chemin, les pierres et les épines. Voilà l'ivraie, c'est dans une autre parabole un autre nom donné à la même chose. Car, lorsqu'il est question de similitudes et non du sens propre, on n'exprime que la ressemblance de la vérité, et non la vérité même. Je n'ignore point que quelques uns savent cela ; mais nous parlons pour tous.

Ainsi donc dans les choses sensibles un chemin est un chemin, un endroit pierreux est un endroit pierreux et des épines sont des épines; il n'y faut voir que cela, car les mots sont pris ici dans leur sens propre. Mais dans les paraboles et les comparaisons, un même objet peut être désigné par des noms différents, et c'est ce que m'a permis de vous dire que le chemin dont il est parlé dans l'Évangile, ainsi que l’endroit pierreux et l'endroit couvert d'épines désignent les mauvais chrétiens, désignés aussi par l'ivraie. Le Christ ne porte-t-il pas à la fois les noms d'agneau et de lion ? S'il s'agit de troupeaux et d'animaux sauvages, on ne doit voir dans     l'agneau qu'un agneau et dans le lion qu'un lion mais le Christ est l'un et l'autre. Dans la première acception, c'est le sens propre : c'est le sens figuré dans celle-ci.

Il arrive même que dans ce sens figuré les êtres les plus opposés portant le même nom. Qu'y a-t-il de plus opposés entre eux que le Christ et le démon ? Le Christ et le démon, néanmoins, sont appelés l'un et l'autre lion. Au Christ est donné ce nom : « Le lion de la tribu de Juda a vaincu (1). » Au démon également : « Ne savez-vous que votre ennemi, le diable, comme un lion rugissant, rôde autour de vous, cherchant à dévorer. (2) » Ce nom désigne ainsi le Christ et le diable : le Christ, à cause de sa force, le diable à cause de sa férocité; le Christ à cause de ses victoires, le

1. Apoc. V, 5. — 2. I Pierre, V, 8.

334

diable à cause de ses ravages. Ce même démon est encore représenté comme un reptile, c'est l'antique serpent (1) : s'ensuit-il que notre Pasteur nous ordonne d'imiter ce serpent quand il nous dit: « Soyez simples comme des colombes et rusés comme des serpents (2) ? »

3. Hier donc je me suis adressé au chemin, aux lieux pierreux et aux lieux couverts d'épines, et je leur ai dit: Changez puisque vous le pouvez, retournez avec la charrue ce terrain durci, jetez les pierres de ce champ, arrachez-en les épines. N'ayez point ce coeur endurci où meurt aussitôt la parole de Dieu. Ne soyez point cette terre légère où la charité ne saurait enfoncer ses racines. Gardez-vous, d'étouffer par lés soins et les passions du siècle, la bonne semence que nous répandons en vous par nos travaux. Car c'est le Seigneur qui sème et nous ne sommes que ses ouvriers. Soyez une bonne terre, vous disions-nous hier, et aujourd'hui nous répétons à tous: Que l'un donne cent, l'autre soixante et l'autre trente pour un. L'un produit plus que l'autre, mais tous ont droit au grenier.

Voilà ce que nous disions hier. Je m'adresse aujourd'hui à l'ivraie. Cette ivraie désigne des brebis du troupeau. O mauvais chrétiens ! ô vous qui fatiguez par votre mauvaise conduite l'Église que vous remplissez! corrigez-vous avant l'époque de la moisson, ne dites pas : « J'ai péché, et que m'est-il advenu de fâcheux ? (3) » Dieu n'a rien perdu de sa puissance ; mais il exige que tu fasses pénitence. C'est ce que je dis aux pécheurs, qui pourtant sont chrétiens; c'est ce que je dis à l'ivraie. Car ils sont dans le champ du Père de famille, et il peut se faire qu'ivraie aujourd'hui, demain ils soient bon grain. Pour ce même motif je m'adresse aussi au froment.

4. O chrétiens qui vivez saintement! vous êtes en petit nombre et vous soupirez, vous gémissez au sein de la multitude. L'hiver passera, viendra

1. Apoc. XII, 9. — 2. Matt. X, 6. — 3 Eccli. V, 4.

l'été et voici bientôt la moisson. Les Anges viendront avec le pouvoir de faire la séparation et dans l'impuissance de se tromper. Pour nous, nous ressemblons aujourd'hui à ces serviteurs qui disaient: « Voulez-vous que nous allions l'arracher ? » Nous voudrions en effet, s'il était possible, qu'il ne restât aucun méchant parmi les bons. Mais il nous a dit: « Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson. » Pourquoi ? Parce que vous pourriez vous tromper. Aussi écoutez « Dans la crainte qu'en voulant arracher l'ivraie vous n'arrachiez aussi le froment. » Que faites-vous avec cette noble ardeur ? N'allez-vous point ravager ma moisson ? Les moissonneurs viendront, c'est-à-dire les Anges, comme l'a expliqué le Sauveur. Nous sommes des hommes, les Anges sont les moissonneurs. Il est vrai, si nous achevons notre course, nous serons égaux aux anges de Dieu; mais aujourd'hui que nous noirs fâchons contre les méchants, nous sommes encore des hommes, et nous devons prêter l'oreille à ces mots : « Que celui donc qui se croit debout prenne garde de tomber (1). »

Croyez-vous, mes frères, que l'ivraie ne s'élève pas jusqu'à l'abside (2)? Croyez-vous qu'il n'y en ait qu'en bas et point en haut? Plaise à Dieu que nous n'en soyons pas nous-même! « Mais peu m'importe d'être jugé par vous (3). » Oui, je le déclare à votre charité : il y a dans les absides du froment et de l'ivraie, du froment aussi et de l'ivraie parmi le peuple. Que les bons supportent donc les méchants, mais que les méchants se convertissent et imitent les bons. Devenons tous, sil est possible, les serviteurs de Dieu, et tous, par sa miséricorde, échappons à la malice de ce siècle, Cherchons les jours heureux, puisque nous sommes dans les jours malheureux; mais pour arriver à ces heureux jours, ne blasphémons point en traversant les jours malheureux.

1. Cor. X, 12. — 2. D'où les Évêques parlaient au peuple. — 3. I Cor. IV, 3.

SERMON LXIV. QUEL EST LE VRAI DOCTEUR DE LA LOI (1).

335

ANALYSE. — Ce discours n'est que l'explication de ces paroles de saint Matthieu : « Tout scribe.instruit de ce qui touche le royaume des cieux, est semblable au père de famille qui tare de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes. Qu'entend-on ici par Scribe? On entend les docteurs de la toi divine. — Pourquoi dit-on qu'il tire de son trésor? C'est qu'il est des docteurs qui ne font pas ce qu'ils enseignent : ceux-là ne tirent pas de leur trésor ou de leur coeur, mais uniquement du trésor de la révélation. — Quelles sont enfin ces choses nouvelles, et ces choses anciennes? Lés doctrines révélées dans l'ancienne loi et mises en lumière dans l'Évangile.

1. La lecture de l'Évangile nous invite à examiner et à expliquer à votre charité, autant que le Seigneur nous en fera la grâce, quel est « le Scribe instruit de ce qui louche le royaume de Dieu et semblable au père de famille qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes ; » quelles sont encore ces choses nouvelles et ces choses anciennes que produit au grand jour ce scribe instruit; car c'est par là que s'est terminée la lecture de l'Évangile.

On sait d'abord quels sont ceux que, conformément au style de l'Écriture, les anciens appelaient Scribes; ce sont ceux qui faisaient profession de connaître la Loi. Tel est le sens que le peuple juif donnait à ce terme. Les scribes ne signifiaient donc point alors, comme aujourd'hui parmi nous, ceux qui écrivent au palais sous l'autorité dés juges ou dans les villes pour le public. Gardons-nous de fréquenter inutilement une école, et sachons le sens que l'Écriture attache aux expressions qu'elle emploie ; car autrement en entendant des paroles de l'Écriture prises dans une acception différente de l'acception ordinaire, nous pourrions nous égarer et, pour nous laisser aller à nos pensées habituelles, ne comprendre pas ce qui nous est enseigné. Les 'Scribes donc étaient des hommes qui faisaient profession de connaître la loi, et c'est à eux qu'appartenait le soin de garder les livres, de les expliquer, de les transcrire et de les étudier.

2. C'est à eux que Notre-Seigneur Jésus-Christ reproche d'avoir les clefs du royaume des cieux sans y entrer eux-mêmes et sans y laisser entrer personne; ce reproche en effet s'adresse aux Pharisiens et aux Scribes, les docteurs de la loi parmi les Juifs. C'est d'eux encore qu'il parle ainsi ailleurs : « Faites ce qu'ils disent; mais gardez-vous de faire ce qu'ils font; car ils disent et ne

1, Matt XIII, 52.

font pas. (1) » Et pourquoi,  ces mots: « Es di« sent et ne font pas,  » sinon parce qu'ils sont du nombre de ceux en qui on voit ce que dit l'Apôtre : « Toi qui prêches de ne point dérober, tu dérobes; toi qui défends l'adultère, tu commets l'adultère; toi qui as en horreur les idoles, tu fais des sacrilèges; toi qui te glorifies de la loi, tu déshonores Dieu par la violation de la loi ; car à cause de vous le nom du Seigneur est blasphémé parmi les nations ? (2) » Il est sûr et évident qu'à cette sorte de docteurs s'appliquent ces paroles du Seigneur. « Ils disent et ne font  pas. » Ce sont des Scribes, mais ils ne sont pas réellement instruits en ce qui touche le royaume de Dieu.

Néanmoins, dira quelqu'un d'entre vous, comment un mauvais homme peut-il enseigner une bonne doctrine, puisqu'il est écrit et que le Seigneur dit lui-même : « L'homme bon tire de bonnes choses du bon trésor de son coeur, et du mauvais trésor de son cœur l'homme mauvais tire des choses mauvaises ? Hypocrites, comment pouvez-vous faire de bonnes choses, puisque vous êtes mauvais (3) ? » Ici donc il est dit : « Comment pouvez-vous dire de bonnes choses, puisque vous êtes mauvais? » Et là : « Faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de « faire ce qu'ils font; car ils disent et ne font point. » S'ils disent sans pratiquer, ils sont mauvais; mais s'ils sont mauvais, ils ne peuvent dire de bonnes choses : comment faire alors ce qu'ils nous enseignent, puisqu'ils ne sauraient nous enseigner rien de bon?

Voici la solution de cette difficulté; que votre sainteté s'y rende attentive. Tout ce que l'homme mauvais tire de lui-même est mauvais; tout ce que l'homme mauvais tire de son cœur est mauvais; car dans son cœur est son mauvais trésor. D'où vient donc que ces méchants enseignaient

1. Matt. XXIII, 3. — 2. Rom. II, 21-23. — 3. Matt. XII, 35, 34.          .

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le bien? C'est qu'ils étaient assis sur la chaire de Moïse, et si le Seigneur n'avait dit auparavant: « Ils sont assis sur la chaire de Moïse (1); » jamais il n'aurait commandé d'écouter ces méchants. Ce qu'ils tiraient du mauvais trésor de leur coeur était différent de ce que du haut de la chaire de Moïse ils faisaient entendre comme étant les hérauts du juge. Jamais on n'attribuera à un héraut ce qu'il dit, quand il parle en présence du juge. Autre chose est ce qu'il dit dans sa maison, et autre chose ce qu'il transmet de la part du juge. Bon gré, mal gré, il faut que ce héraut publie la condamnation de son ami même; et bon gré, mal gré, il publie aussi l’acquittement de son ennemi. Laissez parler son coeur, c'est son ami qu'il acquittera et son ennemi qu'il condamnera. Laissez parler le coeur des Scribes, ils diront : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons (2). » Faites parler la chaire de Moïse, elle dira : « Tu ne tueras point, tu ne commettras point d'adultère; tu ne déroberas point ; tu ne rendras point de faux témoignage; honore ton père et ta mère; tu aimeras ton prochain comme toi-même. (3) » frais ce que dit la chaire par la bouche des Scribes, et non ce que dit leur coeur; et embrassant ainsi les deux pensées exprimées par le Seigneur, tu ne suivras point l'une au détriment de l'autre; tu comprendras qu'elles s'accordent parfaitement et que s'il est vrai de dire : « L'homme bon tire de bonnes choses du bon trésor de son coeur, et de son mauvais trésor, l'homme mauvais tire des choses mauvaises ; » c'est que le bien qu’enseignaient ces Scribes ne venait pas du mauvais trésor de leur coeur, mais il ne pouvait venir que du trésor de la chaire de Moïse.

4. Tu ne seras donc plus étonné de ces autres paroles du Seigneur : « Chaque arbre se reconnaît à son fruit. Cueille-t-on des raisins sur les a épines et des figues sur les chardons (4) ? » Les Scribes et les Pharisiens sont ainsi comparés aux épines et aux chardons; toutefois « faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font. » Mais, comme Dieu vous l'a fait comprendre par les réflexions précédentes, n'est-ce pas cueillir le raisin sur des épines et la figue sur des chardons? Quelquefois aussi on voit des branches de vigne s'entrelacer dans une haie d'épines et des grappes suspendues au buisson. Laisseras-tu ce raisin parce que tu le vois au milieu des épines? Recherche attentivement quelle est la tige de

1. Matt. XXIII, 2. — 2. Isaïe, XXII, 13. — 3. Exod. XX,12-16; Lévit. XIX, 16. — 4. Luc, VI, 44.

ces épines et tu reconnaîtras ce qui les porte. Suis aussi la tige de la grappe suspendue, et reconnais d'où vient cette grappe. Tu comprendras par là qu'autre chose vient du coeur du Pharisien et autre chose de la chaire de Moïse (1).

5. Mais pourquoi ce triste état des Pharisiens? C'est qu'ils ont « un voile placé sur leur coeur; » et ils ne voient pas que « les choses anciennes ont passé et que tout est devenu nouveau (2). » Voilà ce qui fait leur malheur et le malheur de quiconque leur ressemble. Pourquoi dire choses anciennes? C'est qu'on les enseigne depuis longtemps. Et choses nouvelles ? C'est qu’elles sont du royaume de Dieu. L'Apôtre même enseigne comment s'enlève ce voile: « Il s'enlèvera, dit-il, lorsque tu te convertiras au Seigneur. » Mais en ne s'attachant pas au Seigneur, le juif ne dirige point son regard vers le but; et c'est ainsi que les enfants d'Israël, figurant autrefois ce malheur, ne portaient pas non plus leurs yeux sur le but, en d'autres termes, sur la face de Moïse. L'éclat de cette face symbolisait l'éclat de la vérité; mais un voile la couvrit, parce que les fils de Jacob ne pouvaient encore en contempler la splendeur.

Cette figure a disparu, selon ces expressions de l'Apôtre: « Ce qui doit disparaître (3). » Pourquoi disparaît-elle ? Parce qu'à l'arrivée du souverain on fait disparaître ses images. Quand le souverain n'est point là, on regarde son portrait; est-il présent ? on l'enlève. Avant l'avènement de Jésus-Christ, Notre-Seigneur et notre souverain, on montrait donc ses images ; mais ses images disparaissent et on ne voit plus que lui. Et c'est ainsi que le voile tombe quand on s'attache au Sauveur. A travers le voile on pouvait entendre la voix de Moïse, mais on ne voyait point sa face, Ainsi les Juifs entendent maintenant la voix du Christ dans les Écritures anciennes, mais ils ne voient pas la face de Celui qui leur parle. Veulent ils, encore une fois, faire tomber ce voile? Qu'ils viennent au Seigneur. Ils ne perdront point les anciennes richesses, il les enfermeront dans leur trésor pour devenir des scribes instruits de qui concerne le royaume de Dieu, et tirant de leur trésor, non ce qui est seulement ancien ou .ce qui est seulement nouveau, car alors ils ne ressembleraient point à ce scribe instruit de ce qui touche le royaume de Dieu et tirant de son trésor le nouveau en même temps que l'ancien.

Mais si l'on se contente de dire sans pratiquer,

1. Bossuet a emprunté cette ingénieuse comparaison à saint Augustin : Vaines excuses des pécheurs; 1er. ser. pour le Dim. de la pass. Ed. Bar. tom. 2 pag. 355. — 2 II Cor. V, 17. — 3 II Cor. III, 13-16.

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on puise dans la chaire et non dans le trésor de son coeur.

Nous l'attestons devant votre sainteté : ce qui vient de l’ancien Testament s'éclaircit par le Nouveau; et c'est ainsi qu'on vient au Seigneur pour être débarrassé du voile.

SERMON LXXV. TEMPÊTE APAISÉE (1).

ANALYSE. — Le but de saint Augustin est d'expliquer la signification mystique de ce fait et de ses circonstances diverses. Les voyageurs qui passent la mer sur le navire, nous apprennent que nous sommes tous voyageurs et que nous ne pouvons nous sauver que sur le bois de la croix. La montagne où le Christ s'est retiré pour prier, rappelle le ciel où il est monté avant nous et qu’il intercède pour nous. La tempête, représente les orages soulevés contre l'Église; cette tempête est excitée en l'absence du Sauveur, c'est-à-dire quand l'âme est vaincue par quelque passion; elle est excitée vers la fin de la nuit, maintenant même que le Christ presse de son pied vainqueur les vagues écumantes du siècle. On le prend pour un fantôme : c'est ainsi que les Manichéens ne croient pas à la réalité de son incarnation et que d'autres hérétiques n'ajoutent pas foi à là réalité de ses menaces. Pierre à son tour marche sur les flots où le soutient le bras de Celui qui soutient et soutiendra son Église, sans l'abandonner jamais.

1. La lecture de l'Évangile que nous venons d'entendre avertit l'humilité de chacun de nous de rechercher et de savoir oit nous sommes, où nous devons tendre et nous empresser d'arriver. Ne croyez pas en effet qu'il n'y a aucune signification relevée dans ce vaisseau qui portait les disciples et qui luttait sur les flots contre le vent contraire. Ce n'est pas sans motif non plus que laissant la foule le Seigneur gravit la montagne pour y prier seul, ni que venant et marchant sur la mer il trouva ses disciples en danger, les rassura en montant sur la barque et apaisa les vagues. Faut-il s'étonner que Celui qui a tout créé puisse apaiser tout? De plus, quand il fut dans le vaisseau, les passagers vinrent à lui en disant: « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu. » Mais avant de le reconnaître avec tant d'éclat, ils s'étaient troublés en le voyant sur la mer et avaient dit: « C'est un fantôme. » Pour lui, montant sur là barque il fit cesser l'incertitude de leurs coeurs, incertitude qui mettait plus leur âme en.danger que les vagues n'y mettaient leur corps.

2. Il est bien vrai, le Seigneur, dans toutes ses actions, nous trace des règles de vie. Tous ne sont-ils pas étrangers dans ce siècle, quoique tous ne désirent pas leur retour dans la patrie Nous rencontrons dans le voyage des flots et des tempêtes; il nous faut donc au moins un navire, et si sur le navire même nous courons des dangers, en dehors du navire notre perte serait certaine. Quelques vigoureux que soient les bras d'un homme qui nage, sur l'Océan, il finit par être vaincu, entraîné et submergé dans les vastes

1. Matt. XIV, 24-33.

abîmes. Afin donc de traverser cette mer, il nous faut être sur un navire, appuyés sur le bois. Et ce bois qui soutient notre faiblesse, est la croix même dit Seigneur, dont nous sommes marqués et qui nous préserve des gouffres de ce monde. Les flots se soulèvent contre nous ; mais le Seigneur est Dieu et il nous vient en aide.

3. Si le Seigneur laisse la toute et va seul sur la montagne pour y prier, c'est que cette montagne figure le.haut des cieux. Ainsi, en effet, le Sauveur après sa résurrection, laissa les hommes et monta seul au ciel, où il intercède pour nous, comme dit l'Apôtre (1). Il y a donc un mystère dans cet abandon de la multitude et cette ascension sur la montagne pour y prier solitaire. Seul encore aujourd'hui il est le premier-né d'entre les morts et, depuis sa résurrection, placé à la droite de son Père pour y être notre pontife et l'appui de nos supplications. Ainsi le Chef de l'Église est élevé afin que tous ses membres le suivent jusqu'au terme suprême; et s'il va pour prier au sommet de la montagne, c'est qu'élevé au dessus des plus nobles créatures, il prie réellement seul.

4. Cependant le navire qui porte les disciples, ou l'Église, est ballotté par la tempête et secoué par les tentations. Le vent contraire ne cesse pas,  parce que le diable, son ennemi, travaille à l'empêcher de parvenir au repos. Mais notre Intercesseur l'emporte; car au milieu des secousses qui nous tourmentent, il nous inspire confiance,  en venant à nous et en nous fortifiant. Ayons soin seulement de ne pas nous troubler, sur le

1. Rom. VIII, 34.

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vaisseau, de ne pas nous renverser ni de nous jeter à la mer. Le vaisseau peut s'agiter; mais c'est un vaisseau, un vaisseau qui seul porté les disciples et reçoit le Christ. Il est exposé sur les vagues; sans lui néanmoins la mort serait prompte. Reste donc dans ce vaisseau et prie Dieu. Lorsqu'on ne sait plus que faire, lorsque le gouvernail ne peut plus diriger et que le déploiement des voiles 'contribue à accroître le danger plutôt que de pourvoir au salut, on laisse de côté tous les moyens et toutes les forces humaines, et les nautonniers n'ont plus d'autre soin que de prier Dieu et d'élever la voix jusqu'à lui. Or Celui qui donne aux navigateurs ordinaires d'arriver au port, laissera-t-il son Église sans la mettre en repos?

5. Cependant, mes frères, les grandes secousses qu'éprouve ce navire ne se font sentir qu'en l'absence du Seigneur. — Quoi ! le Seigneur peut-il être absent pour qui est dans l'Église? Quand arrive cette absence ? — Quand on est vaincu par quelque passion. Il est dit quelque part, et on peut l'entendre d'une façon mystérieuse: « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère, et ne donnez point lieu au diable (1). » Ceci s'entend non pas de ce soleil qui paraît si grand parmi les corps célestes et qui peut-être regardé par les animaux comme par nous; mais de cette lumière que peuvent contempler les coeurs purs des fidèles seulement, ainsi qu'il est écrit : « Il était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde (2); » au lieu que la lumière de ce visible soleil éclaire aussi les plus petits et les derniers des insectes. La lumière véritable est donc celle de la justice et de la sagesse; l'esprit cesse de la voir lorsque le trouble dé la colère l'offusque comme d'un nuage et c'est alors que le soleil se couche sur la colère. C'est ainsi qu'en l'absence du Christ, chacun sur ce navire est battu par la tempête, par les péchés et les passions auxquelles il s'abandonne. La loi dit par exemple : « Tu ne feras point de faux témoignage (3). » Si tu es attentif à la vérité qui réclame ta déposition, la lumière brille dans ton esprit; mais si entraîné par la passion d'un gain honteux, tu te détermines intérieurement à rendre un faux témoignage, tu vas être, en l'absence du Christ, battu par la tempête, emporté par les vagues de ton avarice, exposé aux tourments de tes passions, et, toujours en l'absence du Christ, sur le point d'être submergé.

1. Ephés. IV, 28-27. — 2. Jean, I, 9. — 3. Exod. XX, 16.

6. Qu'il est à craindre que ce vaisseau ne se retourne et ne regarde en arrière ! C'est ce qui arrive lorsque,-renonçant à l'espoir des célestes récompenses, on se laisse aller à la remorque de ses passions pour s'attacher aux choses qui se voient et qui passent. Il ne faut pas désespérer si fort de celui que troublent les tentations et qui néanmoins tient le regard attaché sur les choses invisibles, demandant pardon de ses péchés et s'appliquant à dompter et à traverser les flots courroucés de la mer. Mais celui qui s'oublie jusqu'a dire dans son coeur: Dieu ne me voit pas; il ne pense pas à moi et ne se soucie point si je pèche, celui-là tourne la proue de son vaisseau, se laisse aller à l'orage et emporter d'où il venait. Combien effectivement sont nombreuses les pensées qui s'.élèvent dans le coeur de l'homme! Aussi quand le Christ. n'y est plus, les flots du siècle et des tempêtes sans cesse renaissantes se disputent son navire.

7. La quatrième veille est la fin de la nuit, car chaque veille est de trois heures. Cette circonstance signifie donc que vers la fin des temps le Seigneur vient secourir son Église et semble marcher sur les eaux. Car, bien que ce vaisseau soit en butte aux attaques et aux tempêtes, il n'en voit pas moins le Sauveur glorifié marcher sur toutes les élévations de la mer, c'est-à-dire sur toutes les puissances du siècle. A l'époque où il nous servait dans sa chair de modèle d'humilité, et, où il souffrait pour nous, il était dit de lui que les flots s'élevèrent contre sa personne et que pour l'amour de nous il céda volontairement devant cette tourmente afin d'accomplir cette prophétie : « Je me suis jeté dans la profondeur de la mer, et la tempête m'a submergé (1). » En effet il n'a point repoussé les faux témoins ni confondu les cris barbares qui demandaient qu'il fût crucifié (2). Il n'a point employé sa puissance à comprimer la rage de ces coeurs et de ces bouchés en fureur, mais sa patience à l'endurer. On lui a fait tout ce qu'on a voulu, parce qu'il s'est fait lui-même obéissant jusqu'à la mort de la croix (3).

Mais lorsqu'après sa résurrection d'entre les morts il voulut prier seul pour ses disciples, placés dans l'Église comme dans un vaisseau, appuyés sur le bois, c'est-à-dire sur la foi de sa croix et menacés par les vagues des tentations de ce siècle; son nom commença à être honoré dans ce monde même, où il avait été méprisé, accusé,

1. Ps. LXVIII, 3. — 2. Matt. XXVII, 23. — 3. Philip. II, 8.

339

mis à mort; et lui qui en souffrant dans son corps s'était jeté dans la profondeur de la mer et y avait été englouti, foulait les orgueilleux ou les flots écumants, aux pieds de sa gloire. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore nous le voyons marcher en quelque sorte sur la mer, puisque toute la rage du ciel expire à ses pieds.

8. Aux dangers des tempêtes se joignent encore les erreurs dies hérétiques. Il est des hommes qui pour attaquer les passagers du vaisseau mystique publient que le Christ n'est point né de la Vierge, qu'il n'avait pas un corps véritable et qu'il paraissait ce qu'il n'était point. Ces opinions perverses viennent de naître, maintenant que le Christ marche en quelque sorte sur la mer, puisque son nom est glorifié parmi tous les peuples. « C'est un fantôme, » disaient les disciples épouvantés. Mais lui, pour nous rassurer contre ces doctrines contagieuses : « Ayez confiance, dit-il, « c'est moi, ne craignez point. »

Ce qui a contribué à former ces opinions trompeuses, c'est la vaine crainte dont on s'est trouvé saisi à la vue de la gloire et de la majesté du Christ. Comment aurait pu avoir une telle naissance Celui qui a mérité tant de grandeur ? On croyait le voir encore avec saisissement marcher sur la mer, car cette action prodigieuse est la marque de sa prodigieuse. élévation, et c'est, elle qui a donné lieu de croire qu'il était un fantôme. Mais en répondant : « C'est moi, » le Sauveur ne veut-il pas qu'on ne voie point en lui ce qui n'y est point ? Si donc il montra en lui de la chair, c'est qu'il y en avait; des os, c'est qu'il y avait des os; des cicatrices enfin, c'est qu'il en avait aussi. « Il n'y avait pas en lui, comme s'exprime l'Apôtre, le oui et le non; mais le oui était en lui (1). » De là cette parole : « Ayez « confiance, c'est moi; ne craignez point. » En d'autres termes : N'admirez pas ma grandeur jusqu'à vouloir me dépouiller de ma réalité. Il est bien vrai, je marche sur la mer, je tiens sous mes pieds, comme des flots écumants, l'orgueil et le faste du siècle; je me suis montré néanmoins véritablement homme, et mon Évangile dit vrai quand il publie que je suis né d'une Vierge, que je suis le Verbe fait chair, que j'ai dit avec vérité : « mouchez et voyez, car un esprit n'a point d'os comme vous en voyez en moi (2); » enfin que mon Apôtre dans son doute constata de sa propre main la réalité de mes cicatrices. Ainsi donc : « C'est moi; ne craignez point. »

1. II Cor. I, 19. — 2. Luc, XXIV, 39.

9. En s'imaginant que le Seigneur était un fantôme, les disciples ne rappellent pas seulement les sectaires qui lui refusent une chair humaine et qui vont quelquefois dans leur aveuglement pervers jusqu'à ébranler les voyageurs présents dans le navire; ils désignent- aussi ceux qui se figurent que le Sauveur n'a pas dit vrai en tout et qui ne croient pas à l'accomplissement des menaces faites contre les impies. Il serait donc en partie véridique et en partie menteur, espèce de fantôme dans ses discours où se trouveraient le oui et le non.

Mais qui comprend bien cette parole : « C'est moi; ne craignez point, » ajoute foi à tout ce qu'a dit le Seigneur, et s'il espère les récompenses qu'il a promises, il redoute également les supplices dont il a menacé: C'est la vérité qu'il fera entendre aux élus placés à sa droite, quand il leur dira: « Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde; » c'est aussi la vérité qu'entendront les réprouvés placés à sa gauche : « Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges (1). » Aussi bien le sentiment de la fausseté des menaces adressées par le Christ aux impies et aux réprouvés, vient de ce que l'on voit soumis à son nom des peuples nombreux et d'innombrables multitudes : et si le Christ semblait être un fantôme parce qu'il marchait sur la mer, aujourd'hui encore on ne croit pas à la réalité des peines dont il menace, on ne le croit pas capable de perdre des peuples si nombreux qui l'honorent et se prosternent devant lui. Qu'on l'entende dire, néanmoins : « C'est moi. » Rassurez-vous donc, vous qui le croyez véridique en tout et qui fuyez les supplices dont il menace, comme vous aspirez aux récompenses qu'il promet. Car s'il marche sur la mer, si toutes les parties de l'humanité lui sont soumises dans ce siècle, il n'est pas un fantôme et il ne ment pas quand il s'écrie : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux (2). »

10. Que signifie encore la hardiesse de Pierre à venir à lui en marchant sur les eaux? Pierre représente souvent l'Église ; et ces mots : « Si c'est vous, Seigneur, ordonnez-moi de venir à vous sur les eaux, » ne reviennent-ils pas à ceux-ci : Seigneur, si vous dites vrai, si vous ne mentez jamais,  glorifiez votre Église dans le

1. Matt.XXV, 34, 41. — 2. Matt. VIII, 21.

340

monde, par les prophètes ont prédit que vous le feriez ? Qu'elle marche donc sur les eaux et qu'elle parvienne ainsi jusqu'à vous, puisqu'il lui a été dit : « Les opulents de la terre imploreront tes regards (1). » Le Seigneur n'a rien à craindre des louanges humaines, tandis que dans l'Église même les éloges et les honneurs sont souvent pour les mortels un sujet de tentation. Et presque de ruine. Aussi Pierre tremble sur les flots, il redoute l'extrême violence de la tempête. Eh ! qui ne craindrait devant cette parole : « Ceux qui vous disent heureux vous trompent et font trembler le sentier où vous marchez (2) ? »

L'âme résiste donc au désir des louanges humaines; aussi convient-il, au milieu de ce danger, de recourir à l'oraison et à la prière; car il pourrait bien se faire de charme des applaudissements des hommes on succombât sous leur blâme. Que

1 Ps. XLIV, 13. — 2. Isaïe, III, 12.

Pierre s'écrie, en chancelant sur l'onde: « Sauvez-moi, Seigneur. » Le Seigneur étend la main, et quoiqu'il le réprimande en lui disant: « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? » pourquoi, les yeux fixés directement sur Celui vers qui tu marchais, ne t'es tu pas glorifié uniquement dans le Seigneur? il ne laisse pas de le tirer des flots sans le laisser périr, parce qu'il a confessé sa faiblesse et sollicite son secours.

Le Seigneur enfin est entré dans le navire, la foi est affermie, il n'y a plus de doute, la tempête est apaisée et l'on va mettre en paix le pied sur la terre ferme. Tous alors se prosternent Pro s'écriant : « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu. » C'est l'éternelle joie, joie produite par la connaissance et l'amour de la vérité contemplée dans tout son éclat, du Verbe de Dieu et de sa Sagesse par laquelle tout a été fait, et de son infinie miséricorde.

SERMON LXXVI. NÉCESSITÉ DE L'HUMILITÉ

ANALYSE. — Le thème de ce discours est emprunté au même fait miraculeux que le discours précédent. Seulement saint Augustin ne s’arrête ici qu'à la circonstance de Pierre marchant sur les eaux. La mer agitée, dit-il, représente le monde, et Pierre qui se montre à la fois si parfait et si imparfait, si fort et si faible, représente l'Eglise, où l'on distingue toujours et des forts et des faibles Or de même que lierre n'est fort et ne marche sur les eaux qu'autant qu'il s'appuie sur la puissance et sur le bras de Dieu, ainsi nul de nous n'a de vertus et ne fait le bien que par la grâce de Dieu. Heureux qui sait imploser cette grâce pour résister aux séductions de la fortune, comme pour lutter contre les dangers de l'adversité.

1. L'Évangile dont on vient de faire lecture représente le Christ Notre-Seigneur marchant sur les eaux et l'Apôtre Pierre y marchant aussi, mais tremblant quand il craint, enfonçant quand il se défie et surnageant quand il confesse sa faiblesse et sa foi. Cet Évangile nous invite donc voir dans la mer le siècle présent et dans l'Apôtre Pierre le type de l'Église qui est unique. Pierre en effet tient le premier rang parmi les Apôtres, il est le plus ardent à aimer le Christ, et souvent il répond seul au nom de tous. Le Seigneur Jésus-Christ ayant demandé pour qui on le prenait, les disciples firent connaître les différentes opinions qu'on se formait de lui, mais le Seigneur les interrogeant de nouveau et leur disant: « Et vous, qui dites-vous que je suis? » Pierre répondit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Seul il fait cette réponse au nom de

1. Matt. XIV, 24-33.

tous, c'est l'unité dans la pluralité. Et le Seigneur alors: « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, car ce n'est ni la chair ni le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux. » Puis il ajoute : « Et moi je te déclare, » c'est-à-dire: Puisque tu m'as dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, je te dis à mon tour : Tu es Pierre. » Auparavant en effet il s'appelait Simon, et ce nom de Pierre lui a été donné par le Seigneur, afin qu'il pût figurer et représenter l'Église. Effectivement, puisque le Christ est la Pierre, Petra (1), Pierre, Petrus, est le peuple chrétien. Pierre, Petra, est.le radical, et Pierre, Petrus, vient de Petra, et non pas Petra de Petrus; de même que Christ ne vient pas de chrétien, mais chrétien de Christ. Donc, dit le Sauveur, « Tu es Pierre, Petrus, et sur cette Pierre » que tu as confessée, sur cette Pierre que tu as connue en

1. I Cor. X, 4.

341

t'écriant : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, je bâtirai mon Église (1); » en d'autres termes : je bâtirai mon Église sur moi-même, qui suis le Fils du Dieu vivant; je te bâtirai sur moi et non pas moi sur toi (2).

2. Il y eut des hommes qui voulaient s'appuyer sur des hommes et ils disaient: « Moi je suis à Paul, et moi à Apollo, et moi à Céphas, » c'est-à-dire à Pierre. D'autres ne voulaient point s'établit sur Pierre, mais sur la Pierre, et ils ajoutaient : «Et moi je suis au Christ. » Or quand l'Apôtre Paul sut qu'on s'attachait à lui au détriment du Christ: « Est-ce que le Christ est di« visé? s'écria-t-il ; est-ce que Paul a été crucifié pour vous ? Ou est-ce au nom de Paul que vous « avez été baptisés (3)? » Si ce n'est pas au nom de Paul, ce n'est pas non plus au nom de Pierre, mais c'est au nom du Christ; et de cette sorte Pierre s'appuie sur la Pierre et non la Pierre sur Pierre.

3. Or ce même Pierre que la Pierre venait de déclarer bienheureux, ce même Pierre qui représente l'Église et qui est le Chef de l'Apostolat, presqu'aussitôt après avoir appris qu'il était bienheureux, qu'il était Pierre et qu'il serait établi sur la Pierre, entendit le Sauveur prédire sa passion et l'annoncer comme devant arriver prochainement. Ce discours lui déplut et il craignit de se voir rani par la mort Celui qu'il venait de confesser comme étant la source de la vie. Il s'émut donc et cria: « A Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne sera point.. » Épargnez-nous, ô Dieu, je ne veux pas que vous mouriez. Pierre disait au Christ : Je ne veux pas que vous, mouriez; mais le Christ disait beaucoup mieux : Je veux mourir pour toi; et après l'avoir loué il le reprit aussitôt et traita de Satan celui qu'il venait de proclamer bienheureux. « Retire-toi de moi, Satan; tu es pour moi un scandale, car tu ne goûtes pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes (4). »

Que veut faire de nous Celui qui nous reproche ainsi d'être des hommes ? Voulez-vous le savoir? Écoutez ce Psaume; « j'ai dit: Vous êtes tous des dieux et les fils du Très-Haut ; » mais en goûtant les choses humaines « vous mourrez comme des hommes (5). » C'est pourquoi en si peu de temps, après quelques mots, le même Apôtre qui a été proclamé bienheureux est traité de Satan. Tu t'étonnes de la différence de ces

1. Matt. XVI, 13-18. — 2. Le lecteur doit savoir qu'en regard de cette interprétation, qui n'a aucun fondement dans la langue syriaque parlée par Notre-Seigneur, saint Augustin en donne aussi une autre bien plus naturelle et plus généralement admise. V. Rét. I, ch. 21. — 3. I Cor. I, 12, 13. — 4. Matt. XVI, 22, 23. — 5. Ps. LXXXI, 6, 7.

appellations ? Considère combien sont différents les motifs. Pourquoi être surpris d'entendre sitôt appeler Satan, celui qui vient d'être nommé bienheureux? Voici pourquoi il est déclaré bienheureux. « Car ni la chair ni le sang ne te l'ont révélé; mais mon Père qui est dans les cieux. » Ainsi, il est bienheureux parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui le lui ont révélé. Si c'était la chair et le sang qui te l'eussent révélé, la révélation viendrait de toi; et comme « ce n'est ni la chair ni le sang, mais mon Père qui est dans les cieux, » elle vient de moi. Pourquoi de moi? Parce que « tout ce que possède mon Père est à moi (1). » Voilà donc le motif pour lequel l'Apôtre est bienheureux et pour lequel il est Pierre. Pourquoi maintenant cette autre appellation qui nous fait horreur et que nous ne voulons point répéter? Pourquoi, sinon parce que tu as parlé de toi-même, et « parce que tu goûtes, non pas les choses qui sont de Dieu; mais les choses qui sont des hommes ? »

4. Membres de l'Église, considérons cette vérité et distinguons ce qui vient de Dieu et ce qui vient de nous. Nous ne chancellerons point alors, mais nous résisterons avec fermeté aux vents, aux orages, aux soulèvements des flots, c'est-à-dire aux tentations de ce siècle. Contemplez donc Pierre, car il nous figurait à cette époque. Tantôt il est ferme et tantôt il tremble; tantôt il confesse l'immortalité du Sauveur et tantôt il craint qu'il ne meure. Dans l'Église aussi il y a des forts et des faibles ; elle ne peut exister sans les uns et sans les autres, ce qui fait dire à l'Apôtre Paul : « Nous devons, nous qui sommes forts, a soutenir les fardeaux des faibles (2). » Pierre représente donc les forts quand il dit au Seigneur « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ; » et quand il tremble, quand il chancèle, quand il s'oppose aux souffrances du Christ, quand il craint qu'il fie meure sans plus reconnaître en lui le principe de la vie, il figure les faibles dans l'Église. Ainsi ce même Apôtre en qui se personnifiait l'Église et qui occupait la première et la plus grande place dans le collège apostolique, devait représenter deux sortes de chrétiens, les forts et les faibles, parce que l'Église n'est jamais sans les uns et sans les autres.

5. C'est ce qui explique aussi ce qu'an vient de lire : « Si c'est vous, Seigneur, ordonnez-moi d'aller à vous sur les eaux. — Si c'est vous ordonnez-moi; » car je ne le puis par moi, mais

1. Jean, XVI, 15. — 2. Rom. XV, 1.

342

avec vous j'en suis capable. Il reconnaît donc ce qu'il peut par Celui dont il croit la volonté suffisante pour le rendre capable de faire ce que ne saurait aucune faiblesse humaine. Oui, « si c'est vous, ordonnez, » car votre commandement s'accomplira. Ce que je ne puis malgré ma présomption, vous le pouvez avec une parole. « Viens, » reprit alors le Seigneur. Et sans aucune hésitation, animé parla voix du commandement, par la présence de Celui dont la puissance le soutient et le dirige, il se jette incontinent au milieu des eaux et commence à marcher. Il peut ainsi, non par lui, mais parle Seigneur, ce que peut le Seigneur même. « Vous étiez ténèbres autrefois, vous êtes maintenant lumière, » mais « parle Seigneur (1). » Ce que nul ne peut ni par Paul ni par Pierre ni par aucun des Apôtres, on le peut par le Seigneur. De là ces belles paroles d'heureux mépris pour soi et de gloire pour le Seigneur « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous? ou  est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés? » Donc vous n'êtes pas sur moi ni sous moi, mais sous le Christ avec moi.

6. Ainsi Pierre a marché sur les eaux à la voix du Seigneur, et sachant bien que ce pouvoir ne venait pas de lui-même. La foi l'a rendu capable de ce que ne peut la faiblesse humaine. Tels sont les forts de l'Église.

Soyez attentifs, écoutez, comprenez, pratiquez. Jamais il ne faut traiter avec les forts pour les rendre faibles, mais avec les faibles pour les rendre forts. Ce qui empêche un grand nombre de devenir forts, c'est la confiance qu'ils le sont. Car Dieu ne rendra fort que celui qui se sent faible. « O Dieu ! vous réservez à votre héritage une pluie toute gratuite. » Pourquoi me devancer, vous qui connaissez ce qui suit ? Modérez votre ardeur, afin que les moins vifs puissent nous suivre. Voici donc ce que j'ai dit et ce que je répète : écoutez, saisissez, pratiquez. Dieu ne rend fort que celui qui se sent faible. « Vous réservez, comme s'exprime le Psaume, une pluie toute volontaire, » une pluie dûe à votre bonne volonté et non à nos mérites. Cette « pluie volontaire, vous la réservez, ô Dieu! à votre héritage ; car cet héritage s'est senti en défaillance et vous lui avez rendu une complète vigueur (2); » en lui réservant une pluie volontaire, sans égard à ce que méritaient les hommes, et ne considérant que votre bonté et votre miséricorde. Cet héritage est tombé en défaillance, et pour se

1. Ephés. V, 8. — 2. Ps. LXVII, 10.

fortifier par vous, if s'est reconnu faible en lui-même. Il ne se fortifierait point, s'il ne s'affaiblissait pour se fortifier en vous et par vous.

7. Considère une portion bien mince de cet héritage, considère Paul, mais Paul dans sa faiblesse. Il a dit: « Je ne suis pas digne du nom d'Apôtre, puisque j'ai persécuté l'Église de Dieu. » Comment donc es-tu Apôtre ? « C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. « — Je ne suis pas digne, » mais « c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. » Paul est faible, mais vous, Seigneur, l'avez fortifié.

Maintenant, que par la grâce Dieu il est ce qu'il est, écoutons ce qu'il ajoute : « Et la grâce de Dieu n'a pas été stérile en moi, car j'ai travaillé plus qu'eux tous. » Prends-garde de perdre par ta présomption ce que tu as mérité par ton humilité. C'est bien, très-bien d'avoir dit: « Je ne suis pas digne du nom d'Apôtre; c'est par sa grâce que je suis ce que je suis ; et sa grâce n'a pas été stérile en moi: » tout cela est irréprochable. Mais en ajoutant: « J'ai travaillé plus qu'eux tous, » ne commences-tu pas à revendiquer pour toi ce que tu viens d'attribuer à Dieu? Néanmoins poursuivons. « Ce n'est pas moi, dit-il, c'est la grâce de Dieu avec moi (1). » C'est bien, homme faible ; Dieu t'élèvera et te fortifiera, puisque tu n'es pas ingrat envers lui. Tu es vraiment ce petit Paul, petit en soi, mais grand dans le Seigneur. C'est bien toi qui à trois reprises as demandé au Seigneur d'éloigner de toi l'aiguillon de la chair, l'ange de Satan qui te souffletait. Que t'a-t-il été répondu? Qu'a-t-il été répondu à cette prière? « Ma grâce te suffit, car la vertu se fortifie dans la faiblesse (2). » Il a donc reconnu sa faiblesse ; mais vous l'avez rendu fort.

8. Ainsi en est-il de Pierre. « Ordonnez-moi, dit-il, d'aller à vous sur les eaux. » Je ne suis qu'un homme pour cette entreprise hardie, mais j'implore Celui qui est plus qu'un homme. Commandez, ô Dieu-homme, et un homme pourra ce qu'il ne peut. « Viens, » reprend le Seigneur; et Pierre descendit, il commença à marcher sur les eaux et à pouvoir ce que lui avait ordonné la pierre.

Voilà ce que peut Pierre par le Seigneur mais par lui-même ? « Voyant la violence du  vent, il eut peur; et comme il commençait à enfoncer, il s'écria : Je suis perdu Seigneur,  sauvez-moi. — » Sa confiance en Dieu l'avait rendu puissant ; il tremble dans sa faiblesse

 1. I Cor. XV, 9, 10. — 2. II Cor. XII. 7-9.

343

humaine et recourt de nouveau au Seigneur. « Si je disais : mon pied chancèle. » Ainsi parle un psaume, ainsi s'exprime un saint cantique; ainsi nous nous exprimerons nous-mêmes si nous avons l'intelligence ou plutôt la volonté. « Si je disais: mon pied chancèle: » Pourquoi chancèle-t-il, sinon parce qu'il est mon pied ? Et puis ? « Votre miséricorde, Seigneur; me soutenait (1). » J'étais soutenu non par ma force, mais par « votre miséricorde. » Dieu en effet a-t-il jamais laissé tomber celui qui chancèle et qui l'invoque? Que deviendrait alors cet oracle : « Qui a imploré Dieu et s'en est vu délaissé (2) ? » Et celui-ci : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (3) ? » Présentant alors l'appui de sa droite, il le tira des eaux où il descendait; et lui reprochant sa défiance: «Homme de peu de foi, dit-il, pourquoi as-tu douté? » Pourquoi cette défiance après tant de confiance ?

9. Allons, mes frères, il faut terminer ce discours. Considérez ce monde comme une vaste mer; le vent y est grand et la tempête violente. Qu'est-ce que cette tempête, sinon la passion de chacun? Aime-t-on Dieu? On marche alors sur la mer et on foule aux pieds l'orgueil du siècle. Aime-t-on le siècle ? On y sera englouti ; car il dévore ses amis au lieu de les porter. A-t-on le coeur agité par la passion ? Il faut, pour la dompter, recourir à la divinité du Christ.

1. Ps. XCIII, 18. — 2. Eccli. II, 12. — 3. Joël, II, 32.

Mais croyez-vous, mes frères, que le vent n'est contraire que quand souffle l'adversité temporelle ? Oui, quand arrivent les guerres, les révoltes, la famine, la peste, quand des afflictions même privées se font sentir, on croit le vent contraire et on pense alors qu'il faut recourir à Dieu. Mais lorsque tout sourit dans le monde, on ne regarde point le vent comme étant contraire. Ah ! que la félicité temporelle ne soit pas pour toi un témoignage de la sérénité de l'air. Cherche à connaître cette sérénité ; mais regarde tes passions. Vois si tout est tranquille dans ton âme, si quelque souffle ennemi ne t'ébranle pas au dedans : c'est à cela qu'il faut faire attention. Il faut une grande vertu pour lutter contre la prospérité, pour ne se laisser ni séduire, ni corrompre, ni renverser par elle. Oui, il faut une grande vertu pour lutter contré la prospérité, et c'est un grand bonheur de n'être pas vaincu par le bonheur.

Apprends donc à mépriser le monde, à mettre ta confiance au Christ. Et si ton pied chancèle, si tu trembles, si tu ne t'élèves pas au dessus de tout, si tu commences à enfoncer, dis: « Je suis perdu Seigneur, sauvez-moi. » Dis: « Je suis perdu, » pour ne l'être pas. Car il n'y a pour te délivrer de la mort de la chair que Celui qui dans sa chair est mort pour toi.

Attachons-nous au Seigneur, etc. (1).

1. Serm. II.

SERMON LXXVII. LA CHANANÉENNE OU L'HUMILITÉ (1).

ANALYSE. — Si Notre-Seigneur a différé d'exaucer l'ardente prière de cette femme qui n'était pas d'Israël, c'est qu'il voulait nous donner en elle un beau modèle d'humilité. — Mais avant de contempler cette humilité, examinons dans quel sens le Sauveur dit qu'il n'est envoyé que vers les brebis perdues de la maison d'Israël. Evidemment c'est en ce sens, que personnellement il voulait évangéliser les Juifs afin de sauver par eux les Gentils, du nombre desquels était la Chananéenne. — Foi merveilleuse que celle de cette femme! C'est surtout l'humilité qui en fait le mérite, comme ce fut l'humilité du Centurion qui attira sur lui les louanges et les bénédictions du Sauveur. — Ne vous représentez pas comme un festin matériel le banquet promis par le Sauveur aux élus qui partageront la foi du Centurion. Nos aliments et nos richesses ne sont que des moyens de retarder notre inévitable mort. Mais au ciel plus de mort à craindre. C'est le bonheur parfait. —  Pour le mériter prenons modèle sur l'humilité de la Chananéenne et gardons-nous de l'orgueil qui perdit les Juifs incrédules.

1. Cette femme Chananéenne dont l'Évangile vient de nous faire l'éloge, est pour nous un exemple d'humilité et un modèle de piété; elle nous apprend à nous élancer de bas en haut. Elle était, comme on voit, non pas du peuple d'Israël, dont faisaient partie les patriarches, les prophètes,

1. Matt. XV, 21-28.

les ancêtres de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont faisait partie la Vierge Marie elle-même, la mère du Christ. Cette femme n'appartenait donc pas à ce peuple mais aux gentils. En effet, comme nous venons de l'entendre, le Seigneur s'étant retiré du côté de Tyr et de Sidon, une femme sortit de ces contrées et lui demandait avec les plus (344) vives instances une grâce; la guérison de sa fille cruellement tourmentée par le démon. Tyr et Sidon n'étaient pas des villes d'Israël, mais de la gentilité, quoique fort rapprochées du peuple juif. Cette femme criait donc avec un ardent désir d'obtenir la grâce qu'elle demandait. Le Seigneur feignait de ne pas l'entendre, mais ce n'était point pour lui refuser sa miséricorde, c'était pour enflammer encore son désir; et non-seulement pour enflammer son désir, mais encore, je l'ai déjà dit, pour mettre en relief son humilité. Elle criait donc comme si le Seigneur ne l'eût pas entendue; mais le Seigneur préparait en silence ce qu'il allait faire. Les disciples mêmes intercédèrent pour elle auprès de lui. « Renvoyez-la, dirent-ils, car elle crie derrière nous. » Mais lui : « Je ne suis envoyé que vers les brebis perdues de la maison d'Israël.»

2. Ici, à, propos de ces paroles, s'élève une question: Si le Christ n'a été envoyé que vers les brebis perdues de la maison d'Israël, comment sommes-nous entrés de la gentilité dans son bercail ? Que signifie un si profond mystère ? Le Seigneur savait pour quel motif il venait, c'était pour établir son Église parmi tous les gentils ; et il dit n'être envoyé que pour les brebis perdues de la maison d'Israël !

Ceci nous fait comprendre qu'il devait montrer à ce peuple sa présence corporelle, sa naissance, ses miracles et la puissance qu'il fit éclater à sa résurrection ; ainsi le voulaient les dispositions antérieures, l'arrêt éternel, les anciennes prophéties. C'est aussi ce qui se réalisa, car Jésus-Christ Notre-Seigneur vint au milieu du peuplé juif, pour s'y faire voir, être mis à mort et gagner les âmes connues de sa prescience: Cette nation ne fut point réprouvée, mais secouée. Il y avait là beaucoup de paille, mais aussi de précieux grains méconnus ; il y avait de quoi brûler, mais aussi de quoi remplir le grenier. Eh ! d'où viennent les Apôtres, sinon de là ? D'où vient pierre? D'où viennent les autres ?

3. D'où vient aussi Paul; Paul, c'est-à-dire l’humble, car auparavant il se nommait Saül, ou le superbe? Ce nom de Saul en effet lui venait de Saül, roi orgueilleux qui persécutait l'humble David dans ses Etats (1). Lors donc que Paul portait le nom de Saul; lui aussi était arrogant, persécutait les innocents et dévastait l'Église. Enflammé de zèle pour la synagogue et de haine contre 1e nom Chrétien, il avait reçu des prêtres l'autorisation

1. Rois, XVIII- XXIV.

écrite de livrer aux supplices tous les Chrétiens qu'il pourrait rencontrer. Il court, il respire la mort, il a soif de sang; mais du haut du ciel la voix du Christ abat ce persécuteur qui se relève Apôtre (1). Ainsi se vérifie cette prédiction : « Je frapperai et je guérirai (2). » Dieu frappe dans l'homme ce qui s'élève en lui contre la majesté suprême. Un médecin est-il dur quand il porte dans un abcès ou le fer ou le feu ? Il fait souffrir, oui; mais c'est pour rendre la santé. Il est importun; mais s'il ne l'était, quel service rendrait-il ?

D'un mot donc; le Christ renversa Saul et releva Paul, en d'autres termes, renversa l'orgueilleux et releva l'humble. Quel autre motif avait celui-ci de vouloir changer de nom et substituer le nom de Paul à celui de Saul, si ce n'est la connaissance que ce nom de Saul porté par lui à l'époque où il était persécuteur, était un nom d'orgueil? Il préféra pour cela prendre un nom d'humilité et s'appeler Paul, c'est-à-dire petit; car Paul vient de parvus, petit. Aussi, heureux de ce nom, il nous donnait un bel exemple d'humilité en disant: « Je suis le plus petit des Apôtres (3). »

Mais d'où est sorti cet Apôtre, sinon du sein du peuple juif ? C'est de là aussi qu'avec Paul sont issus les autres Apôtres et ceux dont Paul assiste qu'ils ont vu le Seigneur après sa résurrection. Il dit en effet qu' « environ cinq cents frères le virent ensemble, dont beaucoup vivent encore aujourd'hui et dont quelques-uns se sont endormis (4). »

4. De ce peuple étaient issus encore ceux qui entendant Pierre, tout rempli de l'Esprit-Saint, prêcher la passion, la résurrection et fa divinité du Christ, au moment même où après avoir reçu l'Esprit de Dieu, les disciples parlaient les langues de tous les peuples, se sentirent touchés de componction et cherchèrent des moyens de salut. Ils comprenaient qu’ils étaient coupables du sang du Christ; coupables pour avoir crucifié 'et mis à mort Celui au nom duquel ils voyaient s'accomplir de tels prodiges et descendre visiblement le Saint-Esprit.

5. Ils cherchaient donc des moyens de salut et il leur fut répondu : « Faites pénitence et que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vos péchés vous seront remis. » Qui désespérerait du pardon quand le pardon est accordé aux meurtriers mêmes du

1. Act. IX. — 2. Deut. XXXII, 39. — 3. I Cor. XV, 9. — 4. I Cor. XV, 6

345

Christ? Ces Juifs se convertirent donc, ils se convertirent et furent baptisés. Ils s'approchèrent de la table sainte et burent avec foi le sang qu'ils avaient répandu avec fureur. Combien d'ailleurs leur conversion rie fut-elle pas sincère et parfaite? On peut s'en l'aire une idée par le livre des Actes. On y voit qu'ils vendirent tous leurs biens et en apportèrent la valeur aux pieds des Apôtres. On distribuait à chacun suivant les besoins de chacun; personne ne réclamait rien en propre et tout était commun entre eux. « Et ils n'avaient, est-il écrit, qu'une âme et qu'un coeur en Dieu (1). »

Voilà les ouailles dont le Sauveur disait : « Je ne suis envoyé que vers les brebis perdues de la maison d'Israël. » C'est à eux qu'il se montra, pour eux qu'il pria du haut de la croix où on l'outrageait. « Mon Père, disait-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (2). » Médecin généreux, il avait en vue ces frénétiques qui dans leur aveuglement tuaient leur médecin et qui sans le savoir se préparaient un remède dans la mort qu'ils lui faisaient subir. C'est à la mort du Seigneur que nous sommes tous redevables de notre guérison, nous sommes rachetés par son sang et l'aliment de son corps sacré apaise notre faim.

Le Christ donc se montra visiblement aux Juifs, et en disant: « Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël; » il faisait entendre qu'il leur devait sa présence corporelle, sans mépriser toutefois et sans délaisser les brebis qu'il possédait parmi les gentils.

5. Il ne visita pas lui-même les gentils, mais, il leur envoya ses disciples; et ce fut l'accomplissement de cette prophétie : « Le Peuple que je n'ai pas connu m'a servi (3). » Remarquez combien cette prédiction est profonde, évidente et expresse. « Le peuple que je n'ai pas connu; » c'est-à-dire que je n'ai pas visité corporellement, « m'a servi. » Comment? Le voici : « Il m'a prêté une oreille docile (4) : » en d'autres termes : ils ont cru, non pas en voyant mais en entendant. C'est la grande gloire des gentils. Les Juifs ont vu le Christ et l'ont mis à mort : les gentils ont entendu parler de lui et y ont cru.

Or, ce fut pour répondre à ces paroles que nous venons de chanter : « Rassemblez-nous du milieu des gentils, afin que nous célébrions votre nom et que nous mettions notre bonheur à publier vos louanges (5) ; » pour appeler

1. Act, II, IV. — 2. Luc, XXIII, 34. — 3. Ps. XVII, 46. — 4. Ibid. —  5. Ps. CV, 47.

et rassembler les gentils, que le même Apôtre Paul fut envoyé. Ce petit devenu grand, non par sa propre puissance, mais par la grâce de Celui qu'il avait persécuté, fut envoyé vers les gentils, et de larron il devint pasteur, brebis, de loup qu'il était. Ce dernier des Apôtres fut adressé aux gentils, il travailla immensément parmi eux et les amena à la foi, comme l'attestent ses Epîtres.

6. Il y a de ceci une figure auguste dans l'Evangile même. La fille d'un chef de Synagogue était morte; son père suppliait le Seigneur de venir près d'elle, car il l'avait laissée malade et en danger. Le Seigneur allait donc visiter et guérir cette malade. Pendant ce temps on annonce sa mort et on dit à son père : « Cette enfant est morte, ne tourmentez plus le Maître. » Le Seigneur se sentait capable de ressusciter les morts, et rassurant ce père désespéré : « Ne crains pas, lui dit-il, crois seulement; » et il poursuivit sa route. Mais voilà que sur le chemin une femme se glissa comme elle put au milieu des foules. Elle souffrait d'une perte de sang et durant cette longue maladie elle avait dépensé vainement tout son bien pour les médecins. Or, dès qu'elle eut touché la frange de la robe du Sauveur, elle fut guérie. « Qui m'a touché?» demanda le Seigneur. Les disciples surpris, ignorant ce qui venait d'arriver, voyant d'ailleurs que leur Maître était pressé par la foule et qu'il s'occupait d'une femme qui l'avait touché légèrement, répondirent : « La foule vous presse, et vous demandez : Qui m'a touché ? — Quelqu'un m'a touché, » reprit-il. C'est qu'en effet les uns le pressent et une autre le touche. Beaucoup pressent importunément le corps du Christ et peu le touchent utilement. « Quelqu'un m'a touché; car j'ai connu qu'une vertu était sortie de moi. » — Reconnaissant alors qu'elle était découverte, cette femme tomba à ses pieds et avoua ce qui s'était fait. Jésus poursuivit ensuite sa route, arriva où il allait et trouvent morte la fille du Chef de Synagogue, il la ressuscita (1).

7. Ce faitout lieu tel qu'il est rapporté. Cependant les actions mêmes du Seigneur sont comme clés paroles qui se voient et signifient quelque chose. Ce qui te montré surtout, c'est qu'un joui-, quand ce n'en était pas la saison, il alla chercher des fruits sur un arbre, et n'en trouvant point il jeta sur lui une malédiction qui le

1. Luc, VIII, 41-56

346

fit sécher (1). Si ce trait ne renfermait pas quelque signification mystérieuse, n'y aurait-il pas eu folie, premièrement, à chercher des fruits sur un arbre lorsque ce n'en était pas la saison? Et d'ailleurs, quand même t'eût été le temps des fruits, comment reprocher à un arbre de n'en avoir pas produits? Mais le Seigneur, voulait faire sentir qu'il demandait, non-seulement des feuilles, mais encore des fruits, non-seulement des paroles, mais encore des actes, et en desséchant l'arbre où il ne rencontre que des feuilles, il indique à quels châtiments sont réservés ceux qui peuvent bien dire sans vouloir bien faire.

Ainsi       en est-il ici; car ici encore il y a un mystère. Celui qui sait tout d'avance demande « Qui m'a touché? » Le Créateur n'a-t-il pas l'air d'un ignorant? Il questionne quand il sait ce qu'il demande et que d'avance il connaît même tout le reste? Le Christ veut assurément nous apprendre quelque chose par ce mystère.

8. Cette fille du Prince de Synagogue représentait donc le peuple juif pour qui était venu le Christ, lui qui a dit : « Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Et la femme qui souffrait d'une perte de sang figurait l'Eglise des gentils, que le Christ ne devait pont faire jouir de sa présence corporelle. Il allait vers la première, avait en vue son salut; la seconde intervient, elle touche la frange de son vêtement sans qu'il paraisse s'en apercevoir; elle est donc guérie comme par un absent. « Qui m'a touché? » demande le Seigneur. C'est comme s'il eût dit : Je ne connais pas ce peuple. « Un peuple que je n'ai pas connu m'a servi. — Qui m'a touché? Car j'ai senti qu'une vertu s'échappait de moi, » c'est-à-dire que l'Evangile allait au loin et remplissait tout l'univers.

La frange touchée est le bord et une mince partie du vêtement. Faites des Apôtres comme le vêtement du Christ. Paul en était la frange; il était le dernier et le moindre d'entre eux, comme il le confesse lui-même: « Je suis, dit-il, le dernier des Apôtres ? » Effectivement, il fut appelé et il crut après tous les autres et néanmoins travailla plus qu'aucun d'eux.

Le Seigneur n'était donc envoyé que vers les brebis égarées de la maison d'Israël. Mais comme il devait être servi par un peuple qu'il n'avait pas connu, comme ce peuple devait lui prêter une oreille docile, il ne l'oublia pas non plus

1. Marc, XI, 13, 14 — 2. I Cor. XV, 9.

au milieu des Juifs, car il -dit quelque part J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de ce bercail; il faut que je les amène aussi, afin qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur (1). »

9. De ce nombre était la Chananéenne; aussi Jésus ne la dédaignait pas, mais il différait de l'exaucer. « Je ne suis envoyé, disait-il, qu'aux brebis égarées de la maison d'Israël. » Et elle insistait par ses cris, elle continuait et elle frappait comme si déjà il lui eût été dit : Demande et reçois; cherche et tu trouveras; frappe et il te sera ouvert. Elle insista, elle frappa.

Avant de dire : « Demandez et vous recevrez; frappez et il vous sera ouvert; » le Seigneur avait dit : « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, dans la crainte qu'ils ne les foulent aux pieds et que se retournant ils ne vous déchirent (2); » dans la crainte qu'après avoir méprisé vos perles ils ne vous tourmentent vous-mêmes. — Gardez-vous, donc de jeter devant eux ce qu'ils n'apprécient pas.

10.  Mais comment distinguer, dira-t-on, les pourceaux et les chiens? Nous le voyons dans l'histoire de la Chananéenne. Comme elle insistait, le Seigneur lui répondit: « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens. » Tu es une chienne, tu es du nombre des gentils, tu adores les idoles. Or l'habitude des chiens n'est-elle pas de lécher les pierres? « Il n'est donc pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens. » Si elle s'était éloignée, après ces paroles, elle se serait retirée chienne comme elle était venue; mais en frappant elle cessa d'être un chien pour devenir un homme, Car elle redoubla ses demandes et l'humiliation même qu'elle endura fit éclater son humilité et lui obtint miséricorde. Elle ne s'émut point, elle ne se fâcha point d'avoir été traitée de chienne quand elle demandait une grâce, quand elle implorait la miséricorde. « C'est vrai, Seigneur, » répondit-elle; vous m'avez traitée de chienne; je le suis réellement, je reconnais mon nom, c'est la vérité même qui parle; je ne dois pas pour cela être exclue de vos faveurs. Hélas! oui, je suis une chienne; « mais les chiens eux-mêmes mangent des miettes qui tombent de la  table de leurs maîtres. » Je ne désire qu'une faveur bien petite et bien mince, je ne me jette pas sur la table, je cherche seulement des miettes.

1. Jean, X, 16, — 2. Matt. III, 7, 6.

11. Voyez combien cette humilité ressort. Le Seigneur l'avait traitée de chienne; elle ne renie pas ce titre, elle dit : c'est vrai. Et pour cet aveu « O femme! dit aussitôt le Seigneur, ta foi est grande! Qu'il te soit fait comme tu as demandé. » Tu reconnais que tu es urne chienne, et moi je déclare que tu es un homme. « O femme! que ta foi est grande! » Tu as demandé, tu as cherché, tu as frappé; reçois, trouve, qu'il te soit ouvert.

Remarquez bien, mes frères, comment dans cette femme qui était Chananéenne, c'est-à-dire issue de la gentilité et qui était un type ou une figure de l’Eglise, ressort surtout l'humilité. Si le peuple juif a été exclu de l'Evangile, c'est qu'il était enflé d'orgueil, pour avoir mérité de recevoir la loi, d'être la souche des patriarches, des prophètes, de Moïse même, ce .grand serviteur de. Dieu qui fit en Egypte les prodiges éclatants dont nous parlent les psaumes, qui conduisit le peuple à travers la mer Rouge après en avoir fait retirer les eaux, et qui enfin reçut de Dieu même la loi qu'il donna à sa nation (1). Voilà de quoi s'enorgueillissait le peuple juif, et ce fut cet orgueil qui l'empêcha de se soumettre au Christ, l'auteur de l'humilité et l'ennemi de la fierté, le médecin divin qui s'est fait homme, tout Dieu qu'i était, afin d'amener l'homme à s'avouer homme. Quel remède! Ah! si ce remède ne guérit pas l'orgueil, je ne sais qui pourra y mettre lin terme. Jésus est Dieu et il se fait homme! Il écarte sa divinité, c'est-à-dire il met de côté, il cache sa propre nature pour montrer sa nature empruntée. Tout Dieu qu'il est il se fait homme, et l'homme ne se reconnaît pas homme, c'est-à-dire ne se reconnaît pas mortel, ne se reconnaît pas fragile, ne se reconnaît pas pécheur, ne se reconnaît pas malade pour recourir au moins comme tel à son médecin, mais ce qui est fort dangereux, il croit jouir de la santé !

12. Voilà donc le motif, motif d'orgueil, pour lequel ce peuple ne s'est point attaché au Sauveur, et pour lequel les rameaux naturels, c'est-à-dire les Juifs que rendait stériles l’esprit d'orgueil, ont été retranchés du tronc de l’olivier ou du peuple des gentils. L'Apôtre enseigne effectivement que l'olivier sauvage a été enté sur l'olivier véritable, d'oit les rameaux naturels ont été abattus. L'orgueil a fait abattre ceux-ci et l'humilité a fait enter celui-là (2).

Cette humilité éclatait dans la Chananéenne

1. Ps. CV. — 2. Rom. XI, 17-21.

347

quand elle disait : Oui, Seigneur, je suis une chienne, et je cherche à ramasser des miettes. Cette humilité encore fit le mérite du Centurion. Il désirait que le Seigneur guérit son valet, et le Seigneur répondant : « J'irai et je le guérirai; Seigneur; répliqua-t-il, je ne suis pas digne  que vous entriez dans ma demeure, mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. » Je ne suis pas digne de vous recevoir dans ma demeure, et déjà il l'avait reçu dans son coeur. Plus il était humble, plus aussi il avait de capacité et plus il était rempli. L'eau tombe

des collines et remplit les vallées. Mais après que le Centurion eût dit : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma demeure, » qu'est-ce que le Seigneur adressa à ceux qui le suivaient? « En vérité je vous le déclare, je n'ai pas trouvé tant de foi dans Israël. » Tant de foi, c'est-à-dire une foi si grande. Et qui la rendait si grande? La petitesse, c'est-à-dire l'humilité. « Je n'ai pas trouvé tant de foi; » elle ressemble au grain de sénevé, d'autant plus actif qu'il est plus petit.

Déjà donc alors le Seigneur greffait le sauvageon sur l’olivier véritable; il le faisait au moment où il disait: « En vérité je vous le déclare, je n'ai pas trouvé tant de foi dans Israël. »

13. Voyez enfin ce qui suit. « Aussi, » parce que « Je n'ai pas trouvé dans Israël; » tant d'humilité dans la foi, « pour cela donc je vous le déclare, beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et auront place avec Abraham, Isaac et Jacob au festin du royaume des cieux (1). — Ils auront place au festin, » ils reposeront. Car nous ne devons point nous figurer, dans ce royaume, de banquets charnels ni y désirer rien de semblable; ce serait, non pas changer nos vices en vertus, mais nous appuyer sur eux. Autre chose est de désirer le royaume des cieux en vue de là sagesse et de l'éternelle vie; et autre chose d'y aspirer en vue de la félicité terrestre qu'on y attendrait plus abondante et plus grande. Compter sur l'opulence dans ce royaume, ce n'est pas détruire la cupidité, c'est lui donner un autre objet.

On y sera riche, toutefois, on ne sera même riche que là: N'est-ce pas l'indigence qui mendie tant ici? Pourquoi les riches possèdent-ils beaucoup? Parce que leurs besoins sont nombreux. Plus la pauvreté est grande, plus elle cherche. Là au contraire il n'y aura plus de pauvreté; on

1. Matt. VIII, 5, II.

348

y sera vraiment niché parce qu'on n'y aura besoin de rien. Parce que l'ange ne possède ni montures, ni équipages, ni domestiques, ne le crois pas pauvre en comparaison de toi. Pourquoi? C'est qu'il n'a aucun besoin, c'est qu'il manque d'autant moins qu'il est plus fort. Là donc sont les richesses et les richesses véritables. N'y transporte par les festins de la terre. Ces festins en effet ne sont que des remèdes à prendre chaque jour et indispensablement nécessaires à une sorte de maladie que nous apportons en naissant, et que chacun sent s'il vient à laisser passer l'heure de son repas. Veux-tu savoir combien cette maladie est sérieuse? Considère que comme une fièvre aigüe elle donne la mort dans l'espace de sept jours: Ne crois pas que tu jouisses de la santé. La santé véritable c'est l'immortalité, et la santé actuelle n'est qu'une longue maladie. Parce que tu luttes contre cette infirmité par des remèdes de chaque jour, tu n'y crois pas : mets de côté ces remèdes et tu sauras ce dont tu es capable.

14. Dès notre naissance il est nécessaire que nous mourions. C'est une maladie qui conduit fatalement à la mort. En examinant l'état des malades, il arrive souvent aux médecins de dire, par exemple: C'est un hydropique, il est condamné à mort, ce mal est incurable. C'est un lépreux; incurable également; un phtisique, qui. entreprendra de le guérir? Il est nécessaire qu'il succombe, il mourra inévitablement. Mais lors même que le médecin à dit : C'est un phtisique, il ne peut que mourir, il arrive quelquefois que la phtisie, que l'hydropisie même et que la lèpre ne sont pas suivies de la mort; au lieu que la naissance y mène nécessairement. C'est donc une maladie dont on meurt et dont on meurt inévitablement. L'ignorant le prédit comme le médecin ; et lors même que la mort se ferait attendre, s'ensuit-il qu'elle ne viendra point?

Où donc se trouve la vraie santé, sinon où se rencontre l'immortalité véritable? Mais l'immortalité véritable est exempte d'altération et de défaillance. Qu'a-t-elle alors besoin d'aliments? C'est pourquoi, lorsque tu entends : « Ils auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, » ne pense pas à ton corps, mais à ton âme. Tu seras rassasié, car l'âme aussi a sa nourriture, et c'est de l'âme qu'il est dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés (1); » si bien rassasiés que jamais plus ils ne ressentiront la faim.

15. Déjà donc le Seigneur entait-le sauvageon quand il disait: « Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et prendront place avec Abraham Isaac et Jacob ait festin du royaume des cieux; » c'est-à-dire qu'ils seront entés sur l'olivier véritable, dont les racines sont Abraham, Isaac et Jacob ; tandis que « les enfants du royaume, » ou les Juifs incrédules, « iront dans les ténèbres extérieures (2). » Rameaux naturels ils seront coupés afin de faire place à l'olivier sauvage.

Comment ont-ils mérité d'être ainsi abattus ? Par leur orgueil. Et n'est-ce pas l'humilité qui leur a substitué le sauvageon ? Aussi la Chananéenne disait-elle : « Oui, Seigneur, car les chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Ce qui lui mérite cet éloge : « O femme ! ta foi est grande ! » Le Centurion disait aussi : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma demeure, » et il lui fut également répondu : « Je vous le déclare en vérité, je n'ai pas rencontré tant de foi dans Israël.»

Formons-nous donc ou conservons-nous dans l'humilité. Si nous ne l'avons pas encore, acquérons-la, et ne la perdons point si nous l'avons, Acquérons-la, si nous ne l'avons pas, afin d'être greffés ; et pour n'être pas retranchés, conservons-la si nous l'avons.

1. Matt. V, 6. — 2. Matt, VIII, 12.

SERMON LXXVIII. LA TRANSFIGURATION (1).

349

ANALYSE. —Jésus-Christ a voulu nous donner dans cet évènement une idée de son royaume. Ses vêtements, transfigurés comme lui, désignent son Église qu'il doit associer à sa gloire et où règne l'unité représentée par Moïse et Elie. Aussi ne faut-il qu'une tente sur la sainte montagne; Jésus seul est appelé le Fils unique de Dieu et il indique en relevant ses Apôtres qu'il ressuscitera ses fidèles pour leur faire partager sa félicité suprême. Mais ils doivent d'abord travailler à la mériter.

1. Il nous faut contempler, mes bien-aimés, et expliquer le spectacle saint due le Seigneur présenta sur la sainte montagne. C'est de cet évènement qu'il avait dit : «, 1e vous le déclare «en vérité, il y en a quelques-uns ici présents qui ne goûteront pas la mort qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme dans son royaume (2). »

Voici le commencement de la lecture qui vient de nous être faite. « Six jours après avoir prononcé ces paroles, il prit avec lui trois disciples, Pierre, Jean et Jacques, et alla sur la montagne. » Ces disciples étaient ceux dont il avait dit : « Il y en a ici quelques-uns qui ne goûteront point la mort qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme dans son royaume. » Qu'est-ce que ce royaume? Question assez importante. Car l'occupation de cette montagne n'était pas la prise de possession de ce royaume. Qu'est-ce en effet qu'une montagne pour qui possède le ciel ? Non-seulement les Écritures nous enseignent cette différence, mais nous la voyons en quelque sorte des yeux de notre coeur.

Or Jésus appelle son royaume ce que souvent il nomme le royaume des cieux. Mais le royaume des cieux est le royaume des saints ; car il est dit : « Les cieux racontent la gloire de  Dieu; » et aussitôt après : « Il n'y a point de langues ni d'idiomes qui n'entendent leurs voix; » les voix de ces mêmes cieux. « L'éclat s'en est répandu sur toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu'aux extrémités de l’univers (3). » N'est-ce donc pas des Apôtres et de tous les prédicateurs fidèles de la parole de Dieu qu'il est fait ici mention ? Ces mêmes cieux régneront avec le Créateur du ciel, et voici ce qui s'est fait pour le démontrer.

2. Le Seigneur Jésus en personne devint resplendissant comme le soleil, ses vêtements blancs comme la neige, et avec lui s'entretenaient Moïse et Elie. Jésus toi-même, Jésus en personne

1. Matt. XVII, 1-8. — 2. Ibid. XVI, 28. — 3. Ps. XVIII, 4,5.

parut resplendissant comme le soleil, marquant ainsi qu'il était la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (1). Ce qu'est ce soleil pour les yeux de la chair, Jésus l'est pour les yeux du coeur; l'un est pour les âmes ce que l'autre est pour les corps.

Ses vêtements représentent ici son Eglise; car ils tombent s'ils ne sont portés et maintenus. Paul était dans ces vêtements comme l'extrémité de la frange; aussi dit-il. « Je suis le moindre des Apôtres (2); » et ailleurs : « Je suis le dernier des Apôtres (3). » Or la frange est ce qu'il y a de moindre et d'extrême dans le vêtement. Aussi, comme cette femme qui souffrait d'une perte de sang fut guérie en touchant la frange de la robe du Seigneur (4); ainsi l'Église des gentils se convertit à la prédication de Paul. Eh ! qu'y a-t-il d'étonnant que l'Église soit figurée par de blancs vêtements, puisque nous entendons le prophète Isaïe s'écrier: « Vos péchés fussent-ils rouges comme l'écarlate, je vous blanchirai comme la neige (5) ? »

Que peuvent Moïse et Elie, la loi et les prophètes, s'ils ne communiquent avec le Seigneur? Qui lira la loi? qui lira les prophètes, s'ils ne rendent témoignage au Fils de Dieu? C'est ce que l'Apôtre exprime en peu de mots. « La loi dit-il, fait seulement connaître le péché, tandis qu'aujourd’hui, saris la loi, la justice de Dieu a été manifestée : » voilà le soleil; « annoncée par la loi et les prophètes : » voilà l'aurore.

3. Pierre est, témoin de ce spectacle, et goûtant les choses humaines à la manière des hommes : « Seigneur, dit-il, il nous est bon d'être ici. » Il s'ennuyait de vivre au milieu de la foule, il avait trouvé la solitude sur une montagne où le Christ servait d'aliment à son âme. Pourquoi en descendre afin de courir aux travaux et aux douleurs, puisqu'il se sentait envers

1. Jean, I, 9. — 2. I Cor. XV, 9. — 3. Ibid. IV, 19. — 4. Luc, VII, 44. — 5. Isaïe, I,18.

350

Dieu un saint amour et conséquemment des        moeurs saintes? Il cherchait son propre bien ; aussi ajouta-t-il. « Si vous voulez, dressons ici trois tentes : une pour vous, une pour Moïse et  une autre pour Elie. » Le Seigneur ne répondit rien à cette demande, et toutefois il y fut répondu.En effet, comme il parlait encore, une nuée lumineuse descendit et les couvrit de son ombre. Pierre demandait trois tentes; et la réponse du ciel témoigna que nous n'en avons qu'une, celle que le sens humain voulait partager. Le Christ est la parole de Dieu, la Parole de Dieu dans la loi, la Parole de Dieu dans les prophètes. Pourquoi, Pierre, chercher à la diviser ? Cherche plutôt à t'unir à elle. Tu demandes trois tentes comprends qu'il n'y en a qu'une.

4. Pendant que la nuée les couvrait et formait comme une seule tente au dessus d'eux, une voix sortit de son sein et fit.entendre ces paroles « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. » Là se trouvaient Moïse et Elie. La voix ne dit pas: Ceux-ci sont mes Fils bien-aimés. Autre chose est d'être le Fils unique, et autre chose, des enfants adoptifs. Celui qui se trouve aujourd'hui signalé est Celui dont se glorifient la loi et les prophètes : « Voici, est-il dit, mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes douces complaisances; écoutez-le; » car c'est lui que vous avez entendu dans les prophètes, lui aussi que vous avez entendu dans la loi, et où ne l'avez-vous pas entendu ? Ils tombèrent à ces mots la face contre terre.

Voilà donc dans l'Eglise le royaume de Dieu. Là en effet nous apparaissent le Seigneur, la loi et les prophètes : le Seigneur dans la personne du Seigneur même, la loi dans la personne de Moïse et les prophètes dans celle d'Elie. Ces deux derniers figurent ici comme serviteurs et comme ministres, comme des vaisseaux que remplissait une source divine ; car si Moïse et les prophètes parlaient et écrivaient, c'est qu'ils recevaient du Seigneur ce qu'ils répandaient dans autrui.

5. Le Seigneur ensuite étendit la main et releva ses disciples prosternés. « Ils ne virent plus alors que Jésus resté seul. » Que signifie cette circonstance?

Vous avez entendu, pendant la lecture de l'Apôtre, que « nous voyons maintenant à travers un miroir, en énigme, mais que nous verrons alors face à face, » et que les langues cesseront lorsque nous posséderons l'objet même de notre espoir et de notre foi (1). Les Apôtres en

1. I Cor. XIII, 12, 8, 9.

tombant symbolisent donc notre mort, car il a été dit à la chair : « Tu es terre et tu retourneras en terre (1); » et notre résurrection quand le Seigneur les relève. Mais après la résurrection, à quoi bon la loi? à quoi bon les, prophètes? Aussi ne voit-on plus ni Elie ni Moïse. Il ne reste que Celui dont il est écrit : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu (2). » Il rie reste plus que Dieu, pour être tout en tous (3). Là sera Moïse, mais non plus la loi. Nous y verrons aussi Elie, mais non plus comme prophète. Car la loi et les prophètes devaient seulement rendre témoignage au Christ, annoncer qu'il devrait souffrir, ressusciter d'entre les morts le troisième jour et entrer ainsi dans sa gloire (4); dans cette gloire où se voit l'accomplissement de cette promesse adressée à ceux qui l'aiment : « Celui qui m'aime, dit-il, sera aimé de mon Père, et moi aussi je l'aimerai. » Et comme si on lui eût demandé : Que lui donnerez-vous en témoignage de votre amour? « Et je me  montrerai à lui, » poursuit-il (5). Quelle faveur ! Quelle magnifique promesse! Dieu te réserve pour récompensé, non pas- quelque don particulier, mais lui-même., Comment, ô avare, ne pas te contenter des promesses du Christ? Tu te crois riche, mais qu'as-tu si tu n'as pas Dieu, et si ce pauvre l'a, que ne possède-t-il point?

6. Descends, Pierre, tu voulais te reposer sur la montagne, descends, annonce la parole, insiste à temps, à contre-temps, reprends, exhorte, menace, en toute patience et doctrine (6); travaille, sue, souffre des supplices afin de parvenir par la candeur et la beauté des bonnes oeuvres accomplies avec charité, à posséder ce que figurent les blancs vêtements du Seigneur. L'Apôtre ne vient-il pas de nous dire, à la gloire de la charité : « Elle ne cherche point son propre intérêt (7) ? »

Il s'exprime ailleurs autrement, et il est fort dangereux de ne pas le comprendre. Expliquant donc les devoirs dé la charité aux membres fidèles du Christ : « Que personne, dit« il, ne cherche son bien propre, mais le bien d'autrui. » Or en entendant ces mots, l'avare prépare ses artifices; il veut dans les affaires, pour rechercher le bien d'autrui, tromper le prochain, et ne pas chercher son bien propre, mais celui des étrangers. Arrête, ô avarice, justice, montre-toi : écoutons et comprenons. C'est la charité qu'il a été dit : « Que personne ne

1. Gen. III, 19. — 2. Jean, I, 1. — 3. I Cor. XV, 28. — 4. Luc, XXIV, 44- 47. — 5. Jean, XIV, 21. — 6. II Tim. IV, 2. — 7. I Cor. XIII, 6.

cherche son bien propre, mais le bien d'autrui. » Toi donc, ô avare, si tu résistes à ce conseil, si tu veux y trouver l'autorisation de convoiter le bien d'autrui, sacrifie d'abord le tien. Mais je te connais, tu veux à la fois et ton bien et le bien étranger. Tu emploies l'artifice pour t'approprier ce qui n'est pas à toi; souffre donc que le vol te dépouille de ce qui t'appartient. Tu ne veux pas? chercher ton bien, mais tu prends le bien d'autrui. Cette conduite est inique Ecoute, ô avare, prête l'oreille. Ces mots: « Que personne ne cherche son bien propre, mais le bien d'autrui, » te sont expliqués ailleurs plus clairement par le même Apôtre. Il dit de lui-même : « Pour moi je cherche, non pas ce qui m'est avantageux, mais ce qui l'est au grand nombre, afin de les  sauver (1). »

C'est ce que ne comprenait pas encore Pierre, lorsqu'il désirait rester avec le Christ sur la montagne. Le Christ, ô Pierre, te réservait ce bonheur après la mort. Pour le moment il te dit : Descends travailler sur la terre, servir sur 1a terre, et sur la terre être livré aux mépris et à la croix. La Vie même n'y est elle pas descendue pour subir la mort, le Pain, pour endurer la faim, la Voie, pour se fatiguer dans la marche, la Fontaine éternelle pour souffrir la soif? Et tu refuses le travail ? Ne cherche pas ton intérêt propre. Aies la charité, annonce la vérité, ainsi tu parviendras à l'inaltérable paix de l'éternité.

1. I Cor. X, 24, 33.

SERMON LXXIX. LA TRANSFIGURATION (1).

ANALYSE. — Cette allocution que saint Augustin a dû abrèger le plus possible, parce qu'on devait lire le récit de miracles dus à un martyr, n'est guère que l'analyse du discours précédent.

Nous venons d'assister, pendant la lecture du saint Evangile, au grand spectacle que présenta la montagne, lorsque Jésus Notre-Seigneur se manifesta à trois de ses disciples, Pierre, Jacques et Jean. « Son visage resplendit comme le soleil; » c'était pour indiquer l'éclatante lumière de l'Evangile. « Ses vêtements devinrent blancs comme la neige. » Ce trait désigne la pureté l'Eglise, à qui il a été dit par un prophète.

Si les péchés fussent-ils comme l'écarlate, je te blanchirai comme la neige (1). » Elie et Moïse s'entretenaient avec Jésus. C'est que la loi et les prophètes rendent témoignage à la grâce évangélique; car Moïse représente la loi et Elie les prophètes.

Si nous nous exprimons avec tant de concision, c'est que nous avons à lire des bienfaits de Dieu accordés par la médiation d'un saint Martyr (2). Attention nouvelle !

Pierre aurait voulu qu'on dressât trois tentes,

1. Matt. XVII, 1-8. — 2. Isaïe, I, 48. — 3. Voir au vol. suiv. les disc. relatifs à Saint Etienne.

une pour Moïse, une pour Elie et une pour 1e Christ. Il aimait la solitude de la montagne et se sentait fatigué du tumulte des choses humaines. Mais eût-il demandé ces trois tentes, s'il eût connu déjà l'unité qui régnait entre la loi, les prophètes et l'Évangile ? Aussi la nuée descendue lui fit changer de sentiment. « Comme il parlait encore, est-il dit, une nuée lumineuse les enveloppa. » La nuée ne fait qu'une tente ; pourquoi, Pierre, en voulais-tu trois ?

« Et du sein de la nuée : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dit une voix, en qui j'ai mis mes complaisances : écoutez-le. » Ecoutez-le, quand Elie parle ; écoutez-le, quand parle Moïse. Que les prophètes ou que la loi parlé, écoutez-le, car il.est la voix de la loi et la langue des prophètes. Il s'est expliqué par eux et quand il a daigné, il s'est montré en personne. Ecoutez-le, écoutons-le. Figurez-vous que l'Évangile qu'on lisait était comme la nuée d'où se faisait entendre sa voix. Ecoutons-le ; faisons ce qu'il enseigne, espérons ce qu'il promet.

SERMON LXXX. DE LA PRIÈRE (1).

ANALYSE. — Pour obtenir de ne mériter plus le reproche d'incrédulité que leur adresse Jésus-Christ, les Apôtres recourent à la prière. Un mot de son objet, de son efficacité, de sa nécessité. — Son objet. Dieu sait ce qu'il nous faut; il est donc nécessaire de nous abandonner complètement à lui lorsque nous demandons les biens temporels, et de solliciter les biens spirituels avec une persévérante confiance. — Son efficacité. Jésus rencontre deux sortes de malades : des malades qui veulent être guéris, et des malades si désespérés qu'ils ne se croient même pas malades. Or, telle est l'efficacité de sa prière, qu'il obtient la guérison de ces désespérés eux-mêmes. — Sa nécessité. Donc prions à l'exemple de Pierre marchant sur les eaux. Demandons avec une certaine réserve les biens temporels, car ils peuvent nous être nuisibles aussi bien qu'avantageux, et pour échapper sûrement aux maux qui nous affligent, soyons bons, et parfaitement soumis à Dieu.

1. Notre-Seigneur Jésus-Christ reproche à ses disciples mêmes leur incrédulité : nous l'avons vu pendant la lecture de l'Évangile. Comme ses disciples lui demandaient : « Pourquoi n'a« wons-nous pu chasser ce démon ? — C'est à « cause de votre incrédulité, » leur répondit-il. Ah ! si les Apôtres sont incrédules, qui sera fidèle ? Et que deviendront les agneaux, si les brebis chancèlent ?

Toutefois, la miséricorde divine ne les abandonne point dans leur incrédulité, elle les reprend, elle les instruit, elle les élève à la perfection et les couronne. Aussi, pénétrés de leur faiblesse, ils disent quelque part, nous l'avons lu dans l'Évangile : « Seigneur, augmentez notre foi (2). » — Oui, « Seigneur, s'écrient-ils, augmentez notre foi. » Leur premier avantage est de savoir ce qui leur manque ; et un avantage plus considérable, de savoir à qui le demander. « Seigneur augmentez notre foi. » N'était-ce pas porter leurs coeurs à la source et frapper afin d'obtenir qu'elle s'ouvrit pour les remplir ? Le Seigneur veut qu'on frappe à sa porte, non pour-la tenir fermée, mais pour exciter les désirs.

2. Croyez-vous donc, mes frères, que Dieu ignore ce qu'il vous faut ? Il le sait, il connaît notre pauvreté et prévient nos désirs. Aussi, lorsqu'il apprend à prier et qu'il avertit ses Apôtres dune point parler beaucoup dans la prière, « Gardez-vous, dit-il, de parler beaucoup en priant ; car votre Père céleste sait de quoi « vous avez besoin avant que vous le lui demandiez (3). »

Le Seigneur cependant dit autre chose. Qu'est-ce? Pour nous défendre de parler beaucoup dans la prière: « Ne parlez pas beaucoup, a-t-il dit, lorsque vous priez; car votre Père sait de quoi vous « avez besoin avant que vous le lui demandiez. »

1. Matt. XVII,18-20. — 2. Luc, XVII, 6. — 3. Matt. VI, 7, 8.

Mais si notre Père sait de quoi nous avons besoin avant que nous le lui demandions, pourquoi parler, si peu même que ce soit ? A quoi bon même la prière, si notre Père sait de quoi nous avons besoin ? Il dit à chacun : Ne me prie pas longuement ; je sais ce qu'il te faut. — Si vous savez ce qu'il me faut, Seigneur, pourquoi vous prier même tant soit peu ? Vous ne voulez pas que ma supplique soit longue, vous exigez -même qu'elle soit presque nulle.

Mais qu'enseigne-t-il ailleurs différemment! Il dit bien: « Ne parlez pas longuement dans la prière » Cependant il dit encore dans un autre endroit : « Demandez et vous recevrez. » Et pour ôter la pensée qu'il n'aurait recommandé la prière que d'une manière accidentelle, il ajoute. « Cherchez et vous trouverez. » Dans la crainte encore que ces derniers mots ne paraissent prononcés qu'en passant, voici ceux qu'il y j oint, voici comment il conclut: « Frappez et il vous sera ouvert (1). » Ainsi donc il veut que l'on demande pour recevoir, que l'on cherche Pour trouver et que pour entrer on frappe. Mais puisque notre Père sait d'avance de quoi nous avons besoin, pourquoi demander ? pourquoi chercher? pourquoi frapper ? pourquoi, en demandant, en cherchant et en frappant, nous fatiguer à instruire plus savant que nous? Ailleurs encore le Seigneur parle ainsi: « Il faut prier toujours sans jamais se lasser (2). » S'il faut prier toujours, comment dire : « Gardez-vous de parler beaucoup? » Comment prier toujours quand on finit sitôt? D'un côté vous me commandez de terminer promptement; d'autre part vous m'ordonnez de «prier toujours sans me « lasser; » qu'est-ce que cela signifie?

Eh bien! prie aussi pour comprendre, cherche et frappe à la porte. Si ce mystère est profond,

1. Matt. VII, 7. — 2. Luc, XVIII, 1.

353

ce n'est pas pour se rendre impénétrable, c'est pour nous exercer.

Ainsi donc, mes frères, nous devons vous exhorter tous à la prière, et nous avec vous. Au milieu dés maux innombrables de Ce, siècle, nous n'avons d'autre espoir que de frapper par la prière, que de croire invariablement que notre Père ne nous refuse que ce qu'il sait ne pas nous convenir. Tu sais bien ce que tu désires, mais lui connaît ce qu'il te faut. Figure-toi que tu es malade et entre les mains d'un médecin, ce qui est incontestable. Notre vie en effet n'est qu'une maladie et une longue vie n'est qu'une maladie longue. Figure-toi donc que tu es malade entre les mains d'un médecin. Tu voudrais boire du vin nouveau, tu voudrais en demander à ce médecin. On ne t'empêche pas d'en demander, car il pourrait se faire qu'il ne te nuisit pas, qu'il te fût même bon d'en prendre. Ne crains doue pas d'en demander, demande sans hésitation; mais ne t'attriste point si on t'en refuse. Voilà ta confiance à l'homme qui soigne ton corps; et tu n'en aurais pas infiniment plus envers Dieu, qui est à la fois le médecin, le créateur et le réparateur de ton corps aussi bien que de ton âme?

3. Le Seigneur dans ce passage nous invite donc à la prière; car après avoir dit: « C'est à cause de votre incrédulité que vous n'avez pu chasser ce démon; » il termine ainsi

« Cette espèce ne se retire que devant les jeûnes et les prières. » Mais si l'on prie pour chasser un démon étranger, ne le doit-on pas beaucoup plus pour se délivrer de sa propre avarice, pour se guérir de l'ivrognerie, pour renoncer à l'impureté, pour se purifier de toute souillure ? Combien hélas! de défauts qui excluent du royaume des cieux, si l'on ne s'en dépouille?

Considérez, frères, avec quelles instances on  demande à un médecin la santé du corps ! Qu'un homme soit atteint d'une maladie mortelle, rougira-t-il, lui en coûtera-t-il de se jeter aux pieds d'un médecin habile, de les arroser de ses larmes? Et suce médecin lui dit : Impossible de te guérir, à moins de te lier et d'employer sur toi le fer et le feu? —  Fais ce que tu voudras, répond le malade, guéris-moi seulement. — Avec quelle ardeur on désire recouvrer une santé éphémère qui s'évanouit comme la vapeur, puisqu'afin de la réparer on ne craint ni les chaînes, ni le fer, ni le feu et qu'on consent à être surveillé pour ne pas manger, pour ne pas boire ce qui plaît ni quand on le voudrait! Pour mourir un peu  plus tard il n'est rien qu'on ne souffre et on ne veut rien souffrir pour ne mourir jamais! Si notre céleste Médecin, si Dieu venait à te demander: Veux-tu être guéri? que lui répondrais-tu, sinon: Je le veux ? Et si tu ne lui faisais pas cette réponse, c'est que tu ne te croirais pas malade, et tu le serais bien davantage.

4. Suppose ici deux malades; l'un qui supplie son médecin avec larmes, et l'autre qui dans l'excès et l'aveuglement de son mal, se moque de lui: le médecin donne espoir au premier ; il déplore le sort du second. Pourquoi ? C'est que celui-ci est d'autant plus dangereusement attaqué, qu'il ne se croit pas malade. Tels étaient les Juifs.

Le Christ est venu visiter des malades et tous les hommes étaient malades. Que personne ne se flatte d'avoir la santé ; qu'il craigne d'être abandonné du médecin. Tous donc étaient malades, c'est un Apôtre qui l'atteste. « Tous ont péché, dit-il, et ont besoin de la gloire de Dieu (1).» Mais parmi tous ces malades on pouvait distinguer deux catégories. Les uns cherchaient le médecin, s'attachaient au Christ, l'écoutaient, l'honoraient, le suivaient, se convertissaient. Il les recevait tous avec plaisir pour les guérir, et il les guérissait gratuitement, car il les guérissait par sa toute-puissance. Aussi tressaillaient-ils de joie, lorsqu'il les accueillait et se les attachait pour les délivrer de leurs maux.

Quant aux autres malades à qui l'iniquité même avait fait perdre la raison et qui ne se croyaient point malades, ils lui reprochèrent avec outrage de recevoir les malheureux et dirent à ses disciples: « Quel Maître avez-vous là? Il mange avec « les pécheurs et les publicains ! » Et lui, qui savait ce qu'ils valaient et qui ils étaient, leur répondit : « Le médecin n'est pas nécessaire à « qui se porte bien, mais aux malades. » Puis il leur montra qui était en.bonne santé et qui était malade. « Je ne suis pas venu, dit-il, appeler les justes, mais les pécheurs (2). » En d'autres termes: Si les pécheurs n'approchent point de moi, pour quel motif et pour qui sais-je venu? Si tous se portent bien, était-il nécessaire qu'un tel médecin descendit du ciel ? Pourquoi nous a-t-il fait, non pas des remèdes ordinaires, mais un remède de son sang?

Ainsi donc les moins malades ceux qui sentaient leur mal, s'attachaient au Médecin pour obtenir leur guérison ; tandis que ceux dont la

1. Rom. III, 23. — 2. Matt. IX, 11-13.

354

maladie était plus dangereuse lui insultaient et accusaient les malades. Et jusqu'où alla leur fureur? Jusqu'à arrêter le médecin, le garroter, le flageller, le couronner d'épines, l'attacher au gibet et le faire mourir sur une croix. Pourquoi s'en étonner? Le malade tue le médecin : mais le médecin par sa mort guérit le malade.

5. Sur la croix en effet il n'oublia point son rôle, ruais il nous montra sa patience et nous apprit pas son exemple à aimer nos ennemis. Car voyant frémir autour de lui ces infortunés dont il connaissait la maladie, puisqu'il était leur médecin et dont il savait que la fureur avait aveuglé l'esprit, il commença par dire à son Père: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1). » Penserez-vous que ces Juifs n'étaient ni méchants, ni cruels, ni sanguinaires, ni emportés, ni ennemis du Fils de Dieu ? Penserez-vous que fut vaine et sans effet cette supplication: « Mon Père, pardonnez-leur « car ils ne savent ce qu'ils font ? » Il les voyait tous et en connaissait parmi eux qui devaient s'attacher à lui. Il mourut, il est vrai, mais c'est que sa mort devait servir à tuer la mort. Dieu est donc mort, afin que par une compensation toute céleste l'homme ne mourût pas.

Le Christ, en effet, est Dieu; mais il n'est pas mort comme Dieu. Il est à la fois Dieu et homme, le même Christ est en même temps homme et Dieu: Il est devenu homme pour nous rendre meilleurs, mais sans faire rien perdre à Dieu. Il a pris ce qu'il n'était pas, sans rien laisser de ce qu'il était. Etant donc ainsi Dieu et homme, il est mort dans notre nature, pour nous faire vivre de la sienne. Il n'avait pas dans sa nature le pouvoir de mourir, ni nous dans la nôtre la faculté de vivre. Et qu'était-il, s'il ne pouvait mourir? «Au commencement il était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Qu'on cherche comment Dieu.pourrait mourir; on ne le découvrira point. Mais nous, nous mourons parce que nous sommes chair, parce que nous sommes des hommes portant une chair de péché. Or comment pourrait vivre le péché? Impossible. Le Christ donc ne pouvait trouver la mort dans sa nature, ni nous la vie dans la nôtre; mais comme nous avons puisé la vie dans la sienne, il a, dans la nôtre, puisé la mort. Ah ! quel échange! Qu'a-t-il donné et qu'a-t-il reçu?

Les négociants font des échanges, et dès l'antiquité le commerce n'était qu'un échange de biens.

1. Luc, XXXIII, 34.

L'un donnait ce qu'il avait et recevait ce qu'il n'avait pas. Ainsi l'un avait du Moment et n'avait pas d'orge; un autre avait de l'orge et point de froment. Le premier donnait du froment qu'il possédait et recevait de l'orge qu'il ne possédait pas. Et combien ne fallait-il pas de ce qui était moins précieux pour équivaloir à ce qui l'était davantage? Ainsi l'un donne de, l'orge pour avoir du froment; un autre, du plomb en échange de l'argent; mais pour peu d'argent combien de plomb! Un autre enfin donne la laine pour le vêtement. Qui pourrait tout dire? Personne néanmoins ne donne sa vie pour recevoir la mort.

La prière du Médecin suspendu à la croix n'a donc pas été sans effet. Comme le Verbe ne pouvait mourir pour nous, afin d'y parvenir il «s'est fait chair et a habité parmi nous (1). » Il a été suspendu à la croix, mais dans son humanité, Là se trouvaient l'humble nature, méprisée des Juifs, et la charité, libératrice d'autres Juifs. Car pour eux il disait. « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (2); » et ce cri ne fut pas vain. Le Sauveur effectivement mourut, il fût enseveli, ressuscita, monta au ciel après avoir passé quarante jours avec ces disciples et envoya le Saint-Esprit, qu'il avait promis, à ceux qui l'attendaient.

Or après l'avoir reçu, les disciples en furent remplis, et commencèrent à parler les langues de tous les peuples. En entendant parler, au nom du Christ, toutes les langues, à des ignorants, à des hommes sans instruction qu'ils savaient avoir été élevés au milieu d'eux dans la connaissance d'une seule langue, les Juifs qui étaient là furent étonnés et frappés de frayeur. Pierre leur apprit d'où venait cette grâce. On en était redevable à Celui qu'on avait attaché au gibet. On en était redevable à Celui qui voulut être outragé sur la croix, afin d’envoyer l'Esprit-Saint du haut du ciel. Pierre fut entendu avec foi de ceux pour qui il avait été dit: « Mon Père, par« donnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Ils crurent donc, furent baptisés et se convertirent. Mais quelle conversion ! Ils buvaient avec foi le sang qu'ils avaient répandu avec fureur.

6. Afin donc de finir ce discours par où nous l'avons commencé, prions et confions-nous en Dieu; vivons suivant ses préceptes, et si nous chancelons en chemin, invoquons-le comme l'invoquaient ses disciples quand ils dirent: « Seigneur, augmentez en nous la foi (3). » Pierre aussi

1. Jean, I, I, 14. — 2. Luc, XXIII, 34. — 3. Ibid. XVII, 6.

355

chancela après avoir mis en lui sa confiance. Cependant il ne fut ni délaissé ni englouti, mais relevé et sauvé. D'où venait en effet sa confiance? Non pas de ses propres forces, mais de la puissance du Seigneur. Comment ? « Si c'est vous, « Seigneur ordonnez-moi d'aller à vous sur les eaux. » Le Seigneur alors marchait sur les eaux. « Si c'est vous, ordonnez-moi d'aller à vous sur les eaux. » Car si c'est vous, je sais qu'ordonner c'est faire. « Viens, » reprit le Seigneur. A cette parole Pierre descendit, mais son infirmité le fit trembler. « Seigneur, s'écria-t-il aussitôt, « sauvez-moi. » Le Seigneur le prit par la main. « Homme de peu de foi, lui dit-il, pourquoi t’es-tu défié? » Ainsi c'est le Seigneur qui l'appela à lui, et le Seigneur encore qui le raffermit au moment où il chancelait et tremblait (1), et de cette manière s'accomplit cette parole d'un psaume « Quand je disais: mon pied chancelle, votre miséricorde, Seigneur, me soutenait (2). »

7. Il y a donc deux sortes de bienfaits, les bienfaits temporels et les bienfaits éternels. Les bienfaits temporels sont la santé, la richesse, l'honneur, les amis, la maison, les enfants, l'épouse et tous les autres avantages de cette vie où nous sommes voyageurs. Considérons-nous donc ici comme dans une hôtellerie où nous ne faisons que passer, sans en être les vrais possesseurs. Quant aux biens éternels, ce sont d'abord l'éternelle vie elle même, l'incorruptibilité et l'immortalité du corps et de l'âme, la société des anges, une habitation céleste, une couronne inaccessible, un Père et une patrie qui ne connaissent ni mort ni ennemi. Voilà les biens qu'il nous faut désirer de tout notre coeur, demander avec une infatigable persévérance et moins par de longs discours que par de sincères gémissements. La langue fût-elle immobile, le désir est toujours une prière, désirer toujours c'est toujours prier. Quand la prière s'assoupit-elle? C'est quand s'est refroidi le désir. Ainsi donc sollicitons de toute notre ardeur ces biens éternels, cherchons-les avec toute l'application possible, demandons-les sans crainte. Ils ne sauraient nuire et ils ne peuvent qu'être utiles à qui les possède; au lieu que les biens temporels peuvent être nuisibles aussi bien qu'avantageux. Combien n'ont pas profité de la pauvreté, et souffert des richesses; profité dans la vie privée et souffert dans les grands emplois? D'autres au contraire ont tiré avantage de l'opulence

1. Matt. XIV, 25-31 . — 2 Ps. XCIII,18.

et des honneurs. Il en ont profité quand ils en faisaient bon usage, et en en faisant mauvais usage, ils ont plutôt trouvé leur perte à les posséder. D'où il suit, mes frères, que nous devons demander ces choses temporelles avec modération et avoir confiance, si nous les obtenons, qu'elles nous viennent de Celui qui sait ce qui nous convient.

Tu as demandé, dis-tu, sans obtenir. Aie confiance à ton Père, crois qu'il t'accorderait ce que tu demandes si c'était pour ton bonheur. Juges en par toi-même. Tu es devant Dieu pour l'inexpérience des choses divines, comme ton enfant est près de toi pour l'inexpérience des choses humaines. Cet enfant te tourmente et pleure pendant un jour entier, pour obtenir un couteau ou une épée. Tu refuses de le lui donner, et tu méprises ses pleurs pour n'avoir pas à pleurer sa mort. Il gémit maintenant, il s'afflige et se frappe en demandant que tu le places sur ton cheval; tu n'en fais rien, car il est incapable de le conduire, le cheval le renverserait et le tuerait. Si tu lui refuses si peu, c'est pour lui conserver le tout; et pour qu'il grandisse et possède sans danger toute ta fortune, tu rejettes maintenant ses insignifiantes mais dangereuses demandes:

8. Nous vous le disons donc, mes frères, priez autant que vous le pouvez. Les maux se multiplient et Dieu l'a voulu ainsi. Ah! ils ne se multiplieraient pas autant, si les méchants n'étaient pas si nombreux! Les temps sont mauvais, les temps sont difficiles, répète-t-on partout. Vivons bien et les temps seront bons. C'est nous qui faisons le temps; il est tel que nous sommes. Mais que faisons-nous ? Nous ne pouvons amener au bien la masse des hommes. Soyez bons, vous qui m'entendez en si petit nombre ; que le petit nombre des bons supporte le grand nombre des méchants. Ces bons sont le grain, le grain sur l'aire, ils peuvent sur l'aire être mêlés à la paille ce mélange n'aura point lieu sur le grenier. Qu'ils tolèrent ce qui leur déplaît, afin d'arriver à ce qu'ils cherchent.

Pourquoi nous désoler et accuser Dieu ? Les maux se multiplient dans le monde, pour nous préserver de l'amour du monde. Les grands hommes, les saints et les vrais fidèles ont méprisé le monde dans son éclat; et nous ne saurions le dédaigner dans ses tristesses! Le monde est mauvais, oui il l'est; et on l'aime comme s'il était bon ! Or, qu'est-ce que ce monde mauvais?

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Ce qu'il y a de mauvais; ce m'est ni le ciel ni la terre ni les eaux, ni ce qui s'y trouve renfermé, oiseaux, poissons, végétaux. Tous ces êtres sont bons, et ce sont les hommes mauvais qui rendent mauvais le mande. Néanmoins, comme il est impossible que nous ne rencontrions des hommes mauvais dans tout le cours de cette vie, élevons nos gémissements, je l'ai déjà dit, vers le Seigneur notre Dieu, et supportons le mal pour arriver au bien. Ah! ne blâmons point le Père de famille, car il est bon. C'est lui qui nous porte; ce n'est pas nous qui le portons. Il sait comment gouverner son oeuvre. Fais seulement ce qu'il commande et espère ce qu'il promet.

SERMON LXXXI. LES SCANDALES PRÉSENTS (1).

ANALYSE. — A l'époque du sac de Rome parles Goths, vers l'an 410, des clameurs s'élevaient de toutes parts contre le Christianisme; on lui attribuait les désastres de l'empire, et c'était pour plusieurs une occasion de scandale. Saint Augustin prémunit son troupeau contre ce danger. Il montre d'abord que s'il y a des afflictions il n'y a point de scandale proprement dit pour le disciple fidèle du Sauveur, attendu que la loi de Dieu lui fournit toujours d'efficaces moyens de résister à la tentation. Il met surtout en scène Job et un chrétien de qui on voudrait obtenir un faux témoignage. Abordant ensuite la question actuelle, comment, dit-il, se scandaliser de ce qui arrive aujourd'hui? Jésus-Christ n'a-t-il pas prédit ces calamités, et les temps antérieurs au Christianisme ne nous en présentent-ils pas d'aussi formidables, ne fût-ce que la ruine de Troie, mère de Rome?

1. Nous venons d'entendre de divines leçons elles nous avertissent de nous fortifier par la vertu, de nous armer d'un courage chrétien contre les scandales qui doivent arriver; et de recourir pour cela à la miséricorde de Dieu. « Que serait l'homme en effet; si vous ne vous souveniez de lui (2)? »

« Malheur au monde à cause des scandales! » dit le Seigneur, dit la Vérité même. Il nous effraie, il nous avertit, il veut que nous soyons sur nos gardes, attendu qu'à ses yeux nous ne sommes point dans un état désespéré. Pour nous préserver de ce malheur, malheur terrible, redoutable, épouvantable, il nous offre des consolations, des encouragements et des leçons dans ces paroles de l'Ecriture : « Paix abondante à ceux qui aiment votre loi; pour eux il n'y a point de scandale (3). » Si donc il nous fait voir l'ennemi à éviter, il nous montre aussi un rempart inexpugnable. A ces mots: « Malheur au monde à cause des scandales ! » tu te demandais où fuir en dehors du monde pour y échapper. Mais où fuir hors du monde, pour se préserver des scandales, sinon vers Celui qui a fait le monde? Et comment fuir vers Celui qui a fait le monde, sinon en écoutant sa loi publiée partout? Que dis-je? en l'écoutant? Il nous faut l'aimer. Car en nous rassurant contre les scandales, la Sainte Ecriture ne dit pas: Paix abondante à ceux qui écoutent sa loi ; puisqu'il ne suffit pas de l'entendre pour être justifié devant

1. Matt. XVIII, 7-9. — 2. Ps. VIII, 5. — Ibid. CXVIII, 166.

Dieu. Ce sont les observateurs de la loi qui seront justifiés (1); et la foi agit par la charité (2). C'est pourquoi il est écrit : « Paix abondante à ceux qui aiment votre loi; pour eux il n'y a point de scandale. »

A cette pensée se rapporte ce que nous avons entendu et répondu en choeur : « Les doux hériteront de la terre et ils se réjouiront dans l'abondance de la paix (3); » car il y a « paix abondante en ceux qui aiment votre loi. » Les doux en effet sont ceux qui s'attachent à la loi de Dieu. « Heureux l'homme que vous instruisez, Seigneur; vous lui enseignez votre loi pour le rendre doux en présence des jours mauvais, quand la fosse se creusera pour le  pécheur (4). » Que les expressions du texte sacré sont différentes ! Toutes cependant formulent la même pensée, et quoiqu,on puise à cette source intarissable, il faut y avoir confiance, s'attacher à la vérité avec amour, avec une paix profonde, avec un charité embrasée et être prêt à résister au scandale.

2. Il s'agit de considérer, d'examiner ou d'apprendre comment nous devons être doux, et ce que je viens de rappeler du texte sacré, nous indique la solution de cette question. Que votre charité prête un peu attention. Il nous importe singulièrement d'être doux; la douceur est nécessaire dans l'adversité. Les adversités

1. Rom. II. 13. — 2. Galat. V, 6. — 3. Ps. XXXVI, 11.  — 4. Ps. XCIII.12, 13.

357

temporelles, en effet, ne sont point des scandales. Qu'est-ce que le scandale ? Attention !

Un homme, par exemple, éprouve quelque affliction, il est opprimé. Être opprimé n'est pas être scandalisé; ainsi les martyrs ont été opprimés, mais non pas oppressés. Qu'on se préserve donc du scandale ; il est moins nécessaire d'échapper à l'affliction ; l'affliction opprime et le scandale oppresse. Quelle différence y a-t-il donc entre l'affliction et le scandale ? Sous le poids de l'affliction, on se disposait à pratiquer la patience, à conserver la constance, et à être ferme dans la foi, à repousser le péché. Si l'on a été ou si l'on est fidèle à cette résolution, l'affliction ne nuira point; elle fera ce que fait le pressoir, il ne cherche point à déchirer l'olive, mais à en exprimer l'huile. Et si l'on va alors jusqu'à louer Dieu, combien l'adversité est avantageuse, puisqu'elle sert à former ces divines louanges!

Les Apôtres étaient arrêtés et enchaînés, et sous le poids de cette épreuve ils chantaient ;des hymnes au Seigneur. Voilà bien le pressoir et ce qui s'en exprime. Job aussi fut soumis à une cruelle épreuve, jeté sur un fumier, dépouillé de sa fortune, sans ressources, sans aucun bien, sans enfants, et aiche seulement des vers qui le dévoraient. Tel était en lui l'homme extérieur, mais intérieurement il était rempli de Dieu ; aussi louait-il le Seigneur, et cette affliction cruelle n'était pas pour lui un scandale. Où commença le scandale ? Quand son épouse s'approcha de lui en disant : « Blasphème contre Dieu et meurs. » Le démon lui avait tout enlevé ; mais, dans son épreuve, Eve lui fut laissée, laissée pour le tenter et non pour : le consoler. Voilà le scandale. Elle lui représente son malheur et sa propre infortune attachée à celle de son époux, essayant ainsi de le porter au blasphème. Mais Job était doux, car Dieu l'avait instruit de sa loi, il l'avait rendu doux pour les jours mauvais; Job aimait la loi divine, une paix abondante remplissait son coeur ; aussi n'y eut-il point pour lui de scandale. Il y en eut, du scandale, mais pas pour lui. Sa femme fut un scandale, mais pas pour son époux. Considère donc combien il était doux, combien il était instruit de la loi de Dieu. Je dis de la loi éternelle; car à l'époque du patriarche, la loi n'avait pas été encore donnée aux Juifs sur des tables de pierre et il n'y avait dans les coeurs pieux que l'éternelle loi dont la loi publiée devant Israël était un extrait. La loi de Dieu avait ainsi adouci Job pour les jours mauvais; il aimait cette loi et jouissait d'une paix abondante. Aussi vois ce qu'il répond dans sa douceur, et apprends ici, selon mon dessein, quels sont les hommes doux : « Tu as parlé, dit-il à sa femme, comme une insensée. Si nous avons reçu des biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en souffririons-nous pas des maux (1)? »

3. Cet exemple nous a appris quelles sont les âmes douces; donnons maintenant, s'il nous est possible, une définition de la douceur. Les hommes doux sont ceux à qui rien ne plait que Dieu dans tout ce qu'ils font, dans toutes leurs bonnes couvres, et à qui Dieu ne déplaît jamais, quelques 'maux qu'il endurent. Allons, mes frères, appliquez-vous à bien comprendre cette définition, cette règle : cherchons à nous y conformer et acquérons ce qui nous manque pour nous y adapter. Eh! que nous sert de planter et d'arroser si Dieu ne donne l'accroissement ? « Ni celui qui plante n'est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu de qui vient la croissance (2). » Ecoute bien cela, toi qui veux être doux, toi qui prétends t’adoucir contre les jours mauvais et qui aimes la loi Dieu pour n'être pas victime du scandale, pour goûter unie paix abondante, pour posséder la terre et jouir des délices de la paix; écoute donc, toi qui veux être doux. Quelque bien que tu fasses, garde-toi de te plaire; car « Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (2). » Ainsi, quelque soit le bien que tu fais, que Dieu seul te plaise ; et que jamais il ne te déplaise, quelques maux que tu endures. Qu'ajouter encore? Rien ; fais cela et tu vivras. Tu ne périras point pendant les jours mauvais et tu échapperas à nette menace : « Malheur au monde à cause des scandales ! (3)» Et à quel monde, sinon au monde dont il est écrit: « Et le monde ne l'a point connu (4) ? » Ce n'est sûrement pas à celui dont il est dit : « Dieu était dans le Christ pour se réconcilier se monde (5). »

Il y a donc un monde méchant et un monde honnête. Le monde méchant, ce sont tous les méchants que renferme le monde, et le monde honnête en comprend tous les bons. N'avons-nous pas remarqué souvent quelque chose de semblable sur la terre ? Ce champ est tout couvert; de quoi? de froment. Nous disons pourtant aussi, et sans mentir, qu'il est tout couvert de

1. Job. II , 9, 10. — 2. Cor. III, 7. — 3. Jacq. IV, 6. — 4. Jean, I, 10. — 5. II Cor. V, 19.

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paille. Voici un arbre chargé de fruits, dit l'un; chargé de feuilles, dit l'autre; et tous deux disent vrai ; car ni l'abondance des feuilles n'ôte la place aux fruits, ni la multitude des fruits n'est incompatible avec la multitude des feuilles. L'arbre est à la fois chargé de feuilles et de fruits ; mais le vent emporte les unes et le jardinier recueille les autres. Ne t'effraie donc point lorsqu'on te dit: « Malheur au monde à cause des scandales (1) » Aime la loi de Dieu et pour toi il n'y aura point de scandale.

4. Cependant voici ta femme qui accourt pour t'entraîner dans je ne sais quelle faute. Tu l'aimes comme tu dois aimer ta femme, c'est un membre de ton corps. Mais « si ton oeil te scandalise, si ta main, si ton pied te scandalisent, te disait tout à l'heure l'Evangile, coupe et les jette loin de toi. » Si cher qu'on te soit, si grand qu'on te paraisse, on ne doit être grand, ni être à tes yeux un membre chéri, qu'autant qu'on n'est pas une cause de scandale, qu'on ne te conseille point le mal. Sachez que c'est bien en ceci que consiste le scandale.

Nous avons cité Job et sa femme, mais dans cet exemple ne se trouve point le mot même de scandale. Prête l'oreille à l'Evangile. Comme le Seigneur annonçait sa passion, Pierre se mit à l'en détourner. « Arrière, Satan, répondit le Sauveur, tu es pour moi un scandale. » Celui donc qui a voulu nous servir de modèle nous apprend ainsi et la nature du scandale et la manière de l'éviter. En disant : « Tu es bienheureux, Simon fils de Jonas (2) » il venait de représenter Pierre comme l'un de ses membres. Mais il retranche ce membre, dès qu'il veut être pour lui un scandale. Ensuite pourtant il le guérit et le remet à sa place.

Tu regarderas donc comme étant un scandale pour toi quiconque entreprendra de te porter au mal. Et je prie votre charité de remarquer que ces conseils funestes viennent plus souvent d'une bienveillance aveugle que de la malveillance. Un de tes amis, un ami qui t'aime aussi sincèrement que tu l'aimes à ton tour, ton père, ton frère, ton fils, ton épouse, te voient dans le mal et ils veulent te rendre méchant. Qu'est-ce à dire, ils te voient dans le mal? Ils te voient dans quelque affliction, dans une affliction que tu souffres peut-être pour la cause de la justice : ainsi tues persécuté parce que tu refuses de faire un faux témoignage. C'est un exemple que je suppose. Et le

1. Matt. XVI, 28, 17.

Monde est plein de faits qui vérifient cette sentence : «Malheur au monde à cause des scandales!» Ainsi donc un homme puissant, pour cacher ses déprédations et ses rapines demande que tu lui rendes le service de faire un faux témoignage. Tu refuses; tu refuses le faux pour ne pas manquer au vrai. Abrégeons ; cet homme puissant s'irrite et t'opprime. Vient ton ami ; il ne peut te voir dans l'affliction, il ne peut te voir dans le mal. Je t'en prie, dit-il, fais ce qu'on te demande; est-ce difficile? Peut-être même va-t-il imiter Satan, disant au Seigneur : « Il est écrit: Il vous a confié à ses Anges, pour que vous ne heurtiez point votre pied contre quelque pierre (1). » Oui, il est possible que cet ami, te voyant chrétien, recoure à la loi pour essayer de te porter à ce qu'il prétend que tu dois faire, Fais ce qu'il dit, s'écrie-t-il. — Mais quoi ? — Ce que veut cet homme puissant. — Mais il veut de moi un mensonge, une fausseté. — Eh ! n'as-tu point lu que tout homme est menteur (2) ? » Cet ami est donc un scandale. Toi, que feras-tu? C'est ton oeil, c'est ton bras droit. « Arrache-le et le jette loin de toi. » Qu'est-ce à dire ? Ne consens pas. Ne consens pas, c'est ce que signifie : « Arrache-le et le jette loin de toi. » C'est parleur accord en effet que nos membres font l'unité dans notre corps, ils vivent par leur accord et par leur accord ils communiquent les uns aux autres. Y a-t-il malaise ? C’est qu'il y a maladie ou blessure.

Ainsi donc cet ami est comme un membre de ton corps ; aime-le. Mais s'il te scandalise, « Coupe-le et le jette loin de toi. » Ne consens pas à ce qu'il dit, éloigne-le, ferme-lui ton oreille peut-être que cette réprimande te le ramènera; avec des sentiments meilleurs.

5. Néanmoins comment feras-tu pour couper, rejeter et corriger peut-être, ainsi que je viens de le dire ? Comment t'y prendras-tu? réponds : C'est par la loi qu'il a voulu te persuader le mensonge. Dis ce qu'on te demande, s'écriait-il, Peut-être n'osait-il proférer le mot de mensonges; aussi répétait-il : Dis ce qu'on te demande. Mais c'est un mensonge, répliquais-tu. Et lui, pour te disculper d'avance : « Tout homme est menteur. » Donc, mon frère, réponds de ton côté: « La bouche qui ment, tue l'âme (3). » Remarque bien, cet arrêt n'est pas de mince importance: « La bouche qui ment tue l'âme (3).» Que peut contre moi cet ennemi puissant qui m'accable? Pourquoi prendre pitié de moi et de la situation qui m'est

1. Matt. IV, 6. —2. Ps. CXV, 11. — 3. Sag. I, 11.

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faite? Pourquoi ne vouloir pas que j e souffre quel que mal et chercher à me rendre mauvais ? Qu peut-il enfin contre moi ? Sur quoi frappe-t-il Sur ma chair. — Oui, dis-tu, il accablera ton corps — Je suppose qu'il lui donne la mort. Ne serait il pas encore meilleur envers moi que je ne le serais en proférant le mensonge ? Il donne la mort à mon corps ; mais je la donne à mon âme. Ce puissant dans sa colère m'ôte la vie du corps; mais « la bouche qui ment tue l'âme. »  Il donne la mort à mon corps; mais ne la lui donnât on pas, ce corps doit mourir; tandis que si l'âme n'est point tuée par l'iniquité, elle vivra éternellement au sein de la vérité. Conserve ainsi ce que tu peux conserver, et laisse périr ce qui doit périr quelque jour.

Voilà une réponse, mais ce n'est point la solution de cette difficulté : « Tout homme est « menteur. » Réponds aussi à ce passage ; autrement il pourrait croire avoir trouvé en faveur du mensonge, un argument dans la loi même et t’avoir porté par la loi à violer la loi. — Or, dans, la loi il est écrit : « Tu ne feras point de faux témoignage (1); » il y est écrit également : « Tout homme est menteur. Rappelle-toi maintenant ce que j'ai dit tout-à-l'heure lorsque j'ai donné, comme je l'ai pu, la définition de l'homme doux. L'homme doux est celui à qui rien ne plaît que Dieu, dans tout le bien qu'il fait, et à qui Dieu ne déplaît pas, quelque mal qu'il endure. A cet homme qui te presse de mentir, parce qu'il est écrit que « tout homme est menteur, » réponds donc: Moi je ne mens pas, car il est écrit aussi: « La bouche qui ment tue l'âme; » moi je ne mens pas, car il est écrit : « Vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge; (2) » je ne mens pas enfin, car il est écrit: « Tu ne feras point de faux témoignage.» Qu'il m'accable le corps, celui à qui il déplaît que je dise la vérité; j'entends mon Seigneur me dire : «Gardez-vous de craindre ceux qui tuent le corps (3). »

6. — Comment alors tout homme est-il menteur? N'est-tu pas un homme? — Réponds sans hésiter et selon la vérité : Puisse-je donc n'être pas homme pour n'être pas menteur! — Écoutez en effet : « Le Seigneur, du haut du ciel, a jeté un regard sur les enfants des hommes, pour voir s'il en est un qui ait de l'intelligence et qui cherche Dieu. Tous se sont égarés, tous sont devenus inutiles ; il n'en est pas un qui fasse

1. Deut. V, 20. — 2. Ps. V, 7. — 3. Matt. X, 28.

le bien ; il n'en est pas même un seul (1). » Pourquoi? Parce qu'ils ont voulu être les enfants des hommes. Mais pour les délivrer de ses iniquités, pour les traiter, pour les racheter, pour les guérir, pour les changer, il a donné à ces enfants des hommes le pouvoir de devenir les enfants de Dieu (2). Pourquoi s'étonner alors ? Si vous étiez enfants des hommes, vous étiez hommes ; tous vous étiez hommes et par conséquent menteurs, puisque tout homme est menteur. Mais vous avez reçu la grâce de Dieu, elle vous a fait le pouvoir de devenir les enfants de Dieu. Écoute la voix de mon Père : « Je l'ai déclaré, dit-il, vous êtes tous des Dieux et les fils du Très-Haut (3). » Oui, les hommes étant enfants des hommes s'ils ne sont pas devenus enfants de Dieu, sont menteurs, puisque tout homme est menteur. S'ils sont au contraire les enfants du Très-Haut, s'ils sont délivrés parla grâce du Sauveur et rachetés par son sang précieux, s'ils ont reçu une nouvelle génération de l'eau et de l'Esprit-et qu'ils soient prédestinés à l'héritage du ciel, enfants de Dieu, ils sont sûrement des Dieux. Qu'ont-ils alors de commun avec le mensonge? Adam n'était qu'un homme, le Christ est un homme-Dieu, Dieu est le Créateur de tout. Adam était un homme, le Christ est un homme médiateur auprès de Dieu, le Fils unique du Père, un Dieu-homme. L'homme est bien éloigné de Dieu et Dieu est bien éloigné de l'homme. Un homme-Dieu s'est placé entre les deux. Chrétien, reconnais le Christ et par cet homme élève-toi vers Dieu.

7. Changez donc, et si nous avons pu quelque chose, devenez doux, et attachons-nous à notre inviolable profession de foi. Pour échapper à cette menace : « Malheur au monde à cause des scandales, » aimons la loi de Dieu.

Parlons maintenant des scandales qui remplissent le monde ; disons comment les scandales se multiplient avec les afflictions. Le monde est dévasté; c'est le pressoir qui se foule. Allons, chrétiens, allons, race céleste, vous qui êtes étrangers sur la terre et qui cherchez au ciel une patrie avec le désir d'être associés aux saints Anges, comprenez que vous n'êtes venus ici que pour en sortir. Vous traversez le monde en cherchant avec effort Celui qui a créé le monde. Ne vous laissez pas troubler parles amis du monde, par ceux qui veulent y demeurer, et bon gré mal gré sont forcés de le quitter; ne vous laissez ni tromper ni séduire par eux. Ces afflictions ne sont pas

1. Ps. XIII, 2, 3. — 2. Jean, I, 12. — 3. Ps. LXXXI, 6.

360

des scandales; soyez justes et pour vous elles ne seront qu'un exercice. Voici venir une tribulation ; elle sera pour toi ce que tu voudras, une épreuve ou ta condamnation. Elle sera ce que tu seras toi-même. La tribulation est un feu. Es-tu de l'or? Elle te purifie. De la paille? Elle te réduit en cendre. C'est ainsi que les afflictions qui se multiplient ne sont point des scandales.

Où sont les scandales? Dans ces discours, dans ces propos qui nous répètent: Voile ce que valent les temps chrétiens! Là est le scandale ; car on ne te parle ainsi que pour te porter à blasphémer contre le Christ, si tu aimes le monde. Celui qui t'adresse ce langage de ton ami, ton conseil; c'est donc comme ton oeil. Il est ton serviteur, ton auxiliaire dans tes entreprises ; c'est donc ta main. C'est peut-être ton protecteur, celui qui t'élève au-dessus des derniers de la terre; il est ainsi comme ton pied. « Arrache, coupe, jette loin de toi, » ne suis, pas ces conseils. Réponds à ces hommes ce que répondait cet autre à qui on conseillait un faux témoignage. Oui, réponds ainsi, et quand on te dit: C'est depuis le christianisme qu'il y a tant de maux et que le monde est dévasté, réponds: Le Christ me l'avait annoncé avant l'évènement.

8. Pourquoi te troubler ? Les calamités publiques agitent ton cœur comme était agitée la barque où dormait le Christ. Voilà bien, ô homme sensé, voilà la cause du trouble dé ton coeur. Cet esquif où sommeillait le Christ est un coeur où la foi est endormie. Que t'apprend-on en effet, chrétien, que t'apprend-on de nouveau ? Sous le règne du Christianisme le monde est dévasté, le monde touche à sa fin. Ton Maître ne l'avait-il pas dit que le monde serait dévasté ? Ne t'avait-il pas dit que le monde aurait une fin ! Tu le croyais quand il le prédisait, et maintenant que se vérifient ses prédictions, tâte troubles? Ainsi la tempête gronde dans ton coeur; prends donc garde au naufrage, réveille le Christ. « Par la foi, dit l'Apôtre, le Christ habite dans vos coeurs. (1) » Le Christ, par la foi, habite dans ton coeur. Si donc tu as la foi, tu possèdes le Christ, cette foi est-elle vigilante? le Christ veille aussi est-elle endormie ? c'est le Christ qui sommeille. Réveille-toi donc, ranime-toi, dis: « Nous périssons, Seigneur (2) ». Ah! que ne nous disent pas les païens, et ce qui est plus brave, que ne nous disent pas les mauvais chrétiens?Levez-vous, Seigneur, nous sommes perdus. Que ta foi s’éveille,

1. Ephés. III,17. — 2. Matt. VIII, 24-26.

et le Christ commence à t'adresser ainsi la parole. Pourquoi te troubler, dit-il? Ne t'ai-je pas prédit tout cela ? Or je te l'ai prédit pour te porter, à avoir bon espoir quand viendraient les épreuves et à n'y succomber pas. Tu t'étonnes de voir le monde toucher à sa fin ? Etonne-toi plutôt de le hoir parvenu à cet âge avancé. Le- monde, est un homme qui naît, qui grandit et qui vieillit. Que de chagrins dans la vieillesse ? La toux, le dérangement des humeurs, la faiblesse de la vue, l'inquiétude, la fatigue, tout est réuni. Dans sa vieillesse l'homme est donc rempli de misères, et le monde dans sa vieillesse est aussi rempli de calamités.

Mais pour toi Dieu a-t-il fait peu; lorsque dans la vieillesse du monde il a envoyé le Christ pour te rajeunir quand tout tombe de vétusté ? Ignores-tu que ce fait a été signalé d'avance dans la race d'Abraham, dans Celui de la race d'Abraham que l'Apôtre appelle le Christ ? « L'Écriture ne dit point: « A ceux de ta race, comme s'ils étaient plusieurs; mais, parce qu'il n'est question que d'un seul, à Celui de ta race, c'est-à-dire au Christ (1). » De même donc qu'Abraham a eu un fils dans sa vieillesse, ainsi le Christ devait venir à l'époque de la décrépitude du monde. Il est venu effectivement au moment où tout vieillissait, et il t'a rajeuni. La création, l'univers, ce qui doit périr courait à sa ruine, et les calamités ne pouvaient que se multiplier. Le Christ est donc venu te consoler au milieu de ces douleurs et te promettre un éternel repos. Ah! garde-toi de vouloir t'attacher à ce vieux monde et ne refuse pas de te renouveler dans le Christ. Le Christ te dit : Le monde s'en va, le monde est vieux, le monde succombe, le monde est déjà haletant de vétusté, mais ne crains rien, ta jeunesse se renouvellera comme celle de l'aigle (2).

9. C'est, dit-on, sous le Christianisme que Rome est détruite. Peut-être ne l'est-elle point: peut-être est-elle frappée et non ruinée, châtiée et non renversée: Est-elle détruite d'ailleurs si les Romains ne le sont pas? Or ceux-ci ne périront point s'ils louent Dieu, tandis qu'ils périront s'ils le blasphèment. Qu'est-ce en effet que Rome, sinon les Romains? Car il ne s'agit pas ici d'amas de pierres ni de monceaux de bois, de palais qui ressemblent à des îles entières ni de remparts immenses. Tout cela était construit pour tomber en ruines 'quelque jour. La main de l'homme en bâtissant mettait pierre sur pierre,

1. Gal. III, 16. — 2. Ps. CII, 5.

361

et la main de l'homme en démolissant ôtait pierre de dessus pierre. Ce qu'un homme a fait, un autre l'a détruit.

Est-ce d'ailleurs un outrage pour Rome de dire qu'elle tombe ? Ce n'en est pas un pour Rome, c'en serait un, tout au plus, pour son fondateur. Or faisons-nous injure à son fondateur même quand nous disons: Rome tombe, Rome l'oeuvre de Romulus ? Mais le monde créé par Dieu doit être réduit en cendres. Mais les oeuvres de l'homme ne succombent que quand il plait à Dieu, et l'oeuvre de Dieu ne se détruit également que quand il lui plait. Or si les oeuvres humaines ne tombent point sans la volonté divine, comment la volonté humaine pourrait-elle suffire à anéantir les oeuvres de Dieu ? N'est-il pas vrai encore que Dieu n'a fait pour toi qu'un monde périssable et que tu es toi-même destiné à la mort? Oui, l'homme qui fait l'ornement de là cité, qui habite la cité, qui la régit et qui .la gouverne, n'est venu que pour s'en aller, il est né pour mourir, il est entré pour sortir. Le ciel et la terre passeront ; est-il alors étonnant qu'une ville cesse d'exister ? Si d'ailleurs elle ne cesse pas aujourd'hui, elle cessera sûrement un jour.

Mais pourquoi cette ruine de Rome pendant que les chrétiens offrent leurs sacrifices ? Pourquoi aussi l'embrasement de Troie, sa mère, pendant que les païens offraient les leurs ? Les dieux qui ont la confiance des Romains, les dieux qui sont réellement lés dieux Romains et en qui les païens de Rome ont placé leurs espérances, ces dieux ont quitté les cendres de Troie pour venir fonder Rome. Ces dieux de Rome étaient primitivement les dieux de Troie. Troie fut brûlée ;

1. Matt. XXIV, 36.

 Enée en emporta ses dieux fugitifs, ou plutôt il emporta dans sa fuite ses dieux insensibles. Il pouvait les porter, mais eux n'auraient pu fuir. Et abordant avec eux en Italie, il établit Rome avec ces faux dieux.

Il serait trop long d'entrer dans tous ces détails; je rapporterai seulement en peu de mots ce que disent des auteurs Romains. L'un d'eux connu de tout le monde, s'exprime ainsi : « La ville de Rome fut fondée et occupée d'abord, comme je l'ai appris, par des Troyens qui fuyaient sous la conduite d'Enée, et s'en allaient de pays en pays sans pouvoir se fixer (1). » Ces Troyens donc avaient avec eux leurs dieux; ils bâtirent Rome dans le Latium et y proposèrent à la vénération les mêmes dieux qu'adorait Troie. Un poète romain introduit encore sur la scène Junon irritée contre Enée et ses Troyens fugitifs. « Une nation que j'abhorre, dit-elle, fait voile sur la mer de Toscane, portant en Italie Ilion et ses pénates vaincus (2); » c'est-à-dire ses dieux vaincus. Or quand ces dieux vaincus entraient en Italie, était-ce un triomphe ou un présage?

Aimez donc la loi de Dieu et que pour vous il n'y ait pas de scandale. Nous vous en prions, nous vous en conjurons, nous vous y exhortons, soyez compatissants pour ceux qui souffrent, accueillez les malheureux; et maintenant ; qu'on voit tant d'étrangers, tant de pauvres, tant de malades, donnez largement l'hospitalité, multipliez vos bonnes oeuvres. Que les chrétiens fassent ce que commande le Christ et les -païens en blasphémant ne nuiront qu'à eux-mêmes.

1. Sallust. Guerre de Catil. chap. 4. — 2. Virg. En. liv. 1. vers 67, 68.

SERMON LXXXII. CORRECTION FRATERNELLE (1).

ANALYSE. — Trois idées principales dans ce discours. Premièrement saint Augustin établit que nous sommes obligés de reprendre le prochain des fautes que, nous voyons, et de l'en reprendre pour l'amour de lui, et non par haine ni pour l'amour de nous. Il établit en second lieu que cette réprimande doit être secrète quand la faute est secrète, et publique si la faute est publique. Troisièmement, pratiquant lui-même le devoir de la correction fraternelle, il montre la gravité du péché de la chair, insiste sur la nécessité de se corriger au plus tôt et termine en disant qu'un pasteur n'est heureux que des progrès que font ses ouailles dans la vertu.

l. Notre-Seigneur nous interdit l'insouciance sur nos fautes réciproques; il veut que sans chercher matière à censure nous reprenions ce dont nous sommes témoins. On est, selon lui, propre à écarter l'herbe de l'œil de son frère, quand on n'a pas une poutre dans le sien. Qu'est-ce à dire ? Je vais l'expliquer en, peu de mots à votre

1. Matt. XVIII, 15-18.

362

charité. Le brin d'herbe dans l'œil, c'est la colère, et la poutre, la haine. Quand donc un coeur livré à la haine réprimande un homme irrité, il cherche à ôter l'herbe de l'oeil de son frère, mais il en est empêché par la poutre qu'il porte dans le sien (1). Le brin d'herbe est l'origine de la poutre, car la poutre en naissant n'est que de l'herbe. En arrosant cette herbe on en fait une poutre, et en nourrissant la colère de mauvais soupçons; on en fait de la haine.

2. Il y a une grande différence entre le péché de colère et le crime de haine. Nous nous irritons contre, nos propres enfants; mais qui de nous les hait ? Parmi les animaux mêmes on voit parfois une génisse fatiguée de son veau qui le tourmente le repousse avec colère : en a-t-elle moins pour lui l'affection d'une mère ? Il l'ennuie quand il l'a secoue en tettant, et s'il n'est point là elle le cherché. Corrigeons-nous nos enfants sans un peu de colère et d'indignation ? Et pourtant sans amour pour eux nous ne les corrigerions pas. La colère est si peu la haine, que le défaut de colère est plutôt en certains cas une preuve de haine. Suppose un enfant qui veut jouer dans un fleuve dont la rapidité l'expose à périr. Tu le vois et le laisses faire patiemment n'est-ce pas une preuve de haine ? Ta patience lui donne la mort. Ne vaudrait-il pas beaucoup mieux te fâcher et le corriger, que de le laisser périr en ne te fâchant pas ?

Il faut donc avant tout éviter la haine, rejeter la poutre de son oeil. Car il y a une grande différence entre celui qui outrepasse tant soit peu la mesure du langage dans l'émotion de la colère et qui en fait ensuite pénitence, et celui qui cache de noirs desseins dans son coeur. Il y a enfin une grande différence entre ces mots de l'Écriture : « Mes yeux sont obscurcis par la colère (2); » et ces autres paroles: « Qui hait son frère est homicide (3). » Grande différence aussi entre l'oeil obscurci et l'œil éteint; il est obscurci par le fétu, éteint par la poutre.

3. Ce dont il faut par conséquent nous persuader d'abord, c'est l'indispensable nécessité de n'avoir pas de haine, afin de pouvoir accomplir parfaitement l'obligation qui nous est enjointe aujourd'hui. Si la poutre ne te ferme pas l'oeil, tu peux voir clairement ce qu'il y a dans l'œil de ton frère, et tu éprouves le vif besoin d'en ôter ce qui lui est nuisible. La lumière qui t'éclaire ne te permet pas l’insouciance sur ce qui peut

1. Matt. VIII, 3-6. — 2. Ps. VI, 8. — 3. I Jean, III, 15.

éclairer ton frère. Mais si tu le hais et que tu veuilles le reprendre, comment peux-tu, sans plus voir clair, lui émonder la vue ? C'est ce qu'enseigne manifestement l'Écriture dans le passage où elle dit: « Qui hait son frère est homicide. — « Qui hait son frère, ajoute-t-elle, est encore dans les ténèbres (1). » Les ténèbres sont donc la haine.

Mais il est impossible de haïr autrui sans se nuire auparavant. On blesse à l'extérieur et on perd tout à l'intérieur. Plus néanmoins l'âme l'emporte sur le corps, plus aussi nous devons prendre garde de la blesser. Or on la blesse en haïssant autrui. Que peut-on en effet contre celui qu'on hait, que peut-on ? On lui ôte son argent, ruais peut-on lui ôter sa foi ? On ternit sa réputation, ternit-on sa conscience ? On ne saurait lui faire de dommage qu'à l'extérieur, mais observez où on s'en fait à soi-même. Celui qui hait son prochain, se hait lui-même dans l'âme. Mais comme il ne sent pas quel mal il se fait, il continue à frapper sur autrui, d'autant plus exposé au danger, qu'ils sent moins combien il se blesse, puisqu'en frappant au dehors il a perdu le sens intime. Tu te mets en fureur contre ton ennemi et dans ta fureur tu le dépouilles, mais tu te livres à l'iniquité. Quelle différence entre un homme dépouillé et un homme criminel ! Il a perdu sa fortune, mais toi, ton innocente. Lequel des deux a perdu davantage ? Il n'a perdu que ce qu'il devait perdre tu t'es condamné à périr toi-même.

4. Ainsi donc nous devons reprendre par amour; non pas chercher à nuire mais chercher it corriger. Avec cette heureuse disposition nous accomplirons merveilleusement le précepte qui nous est rappelé aujourd'hui. « Si ton frère a péché contre « toi, reprends-le entre toi et lui seul. » Pourquoi le reprendre ? Est-ce parce que tu es peiné d'avoir été offensé par lui ? Dieu t'en garde; car si tu agis pour l'amour de toi, tu ne fais rien; au lieu que si c'est par amour pour lui, ton acte est excellent. Distinguo dans ces paroles mêmes par quel principe tu dois agir, si c'est pour l'amour de toi ou pour l'amour de lui. « S'il t'écoute, dit le Sauveur, tu auras gagné ton frère. » Agis donc dans l'intention de le gagner. Mais si tu le gagnes en remplissant ce devoir, n'est-ce pas une preuve que sans lui il était perdu?

Comment, maintenant, un si grand nombre d'hommes font-ils si peu d'attention à ces sortes

1 I Jean, II, 9.

363

de péchés? Quel si grand mal ai-je fait, disent-ils? Je n'ai manqué qu'à un homme. N'en sois

pas sans souci. Tu n'as manqué qu'à un homme ! Veux-tu savoir qu'en lui manquant tu t'es perdu toi-même? Si celui à qui tu as manqué t'avait repris entre toi et lui seul, et que tu l'eusses écouté, il t'aurait gagné. Et pourquoi t'aurait-il gagné, sinon parce que sans lui tu étais perdu ? Car si tu n'étais perdu, comment aurait-il pu te gagner ? Que nul donc ne reste indifférent après avoir manqué à son frère. L'Apôtre ne dit-il pas quelque part : « En péchant de la sorte contre vos frères et en blessant leur conscience faible, vous péchez contre le Christ (1) ? » C'est qu'effectivement nous sommes devenus les membres du Christ. Or, comment ne pécher pas contre le Christ, quand on pèche contre ses membres?

5. Loin donc de tous ce langage : Puisque je n'ai pas péché contre Dieu, mais seulement contre mon frère, contre un homme, ce péché est léger, si même c'est un péché. Dis-tu qu'il est léger parce qu'il est bientôt effacé ? Eh bien ! quand tu as manqué à ton frère, fais une réparation suffisante, et tues guéri. Tu as fait en un moment un acte mortellement coupable, mais aussi tu n'as pas été long à y trouver le remède. Eh! mes frères, qui de nous espèrera le royaume des cieux en face de ces mots de l'Évangile : « Celui qui traitera son frère de fou sera condamné à la géhenne du feu ? » Quel sujet d'épouvante! mais voici qui. nous rassure : « Si tu présentes ton offrande à l'autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande devant l'autel. » Dieu ne se mécontentera point de ton retard à présenter ton offrande, c'est toi qu'il cherche plutôt que tes dons. Si tu viens à lui l'offrande à la main, mais le coeur ulcéré contre ton frère, il te répondra : Tu es mort, que peux tu m'offrir ? Tu apportes ton offrande à ton Dieu, sans t'offrir toi-même à lui? Le Christ est plus avide de ce qu'il a racheté par son sang, que de ce que tu tires de ton grenier. Ainsi donc « laisse-là ton présent devant l'autel et va d'abord te réconcilier avec ton frère ; revenant alors tu offriras ton don (2). » Que cette condamnation, à la géhenne a été promptement levée ! Tu étais sous le poids de cette condamnation, avant de t'être réconcilié; une fois réconcilié, tu peux, offrir tranquillement tes dons à l'autel.

6. Mais hélas ! on se laisse aller, facilement        à l'outrage et on se porte difficilement à rétablir

1. II Cor. VIII, 12. — 2. Matt. V, 22-24.

la paix. Demande pardon à cet homme que tu as offensé, à cet homme que tu as blessé, dit-on. — Je ne m'humilierai pas, répond le coupable. — Si tu dédaignes ton frère, écoute au moins ton Dieu : « Qui s'abaisse sera élevé (1). » Tu ne veux pas t'humilier et tu t'es laissé tomber ? Quelle différence toutefois entre un homme qui s'incline et un homme qui est tombé! Tu es tombé et tu ne veux pas t'abaisser ! Tu pourrais dire : Je refuse de descendre, si tu avais refusé de te laisser tomber.

7. Tel est le devoir de celui qui a fait injure à autrui. Mais que doit faire celui qui l'a soufferte? Ce qui nous a été rappelé aujourd'hui : « Si ton frère a péché contre toi, reprends-le entre toi et lui seul. » Il deviendra plus méchant, si tu négliges de le reprendre. Il t'a manqué, et en te manquant il s'est fait une profonde blessure : tu n'as aucun souci de la blessure de ton frère ? Tu le vois périr, peut-être.est-il déjà mort, et tu ne t'en inquiètes pas ? Tu fais plus de mal par ton silence qu'il n'en a fait en t'outrageant.

Quand donc quelqu'un nous blesse, soyons attentifs et vigilants, mais non pas dans notre intérêt, car il est glorieux d'oublier les outrages. Oublie donc l'injure qui t'est faite, mais non pas la blessure dont souffre ton frère. « Reprends-le entre toi et lui seul; » cherchant à le ramener et lui épargnant la honte. Peut-être en effet la honte le porterait-il à prendre la défense de sa faute, et l'aggraverait-il au lieu de s'en corriger. « Reprends-le donc entre toi et lui seul. S'il t'écoute, tu auras gagné ton frère, » puisque sans toi il était perdu. Mais s'il ne t'écoute

pas, » s'il soutient son péché comme un acte de justice, « prends avec toi deux ou trois personnes, parce que sur la parole de deux ou trois témoins tout est, avéré. Si même il ne les écoute point, réfères-en à l'Église. Si enfin il n'écoute pas l'Église qu'il te soit comme un

païen et un publicain. » Ne le mets plus au nombre de tes frères. On ne doit pas toutefois négliger son salut. Sans doute, nous ne comptons point parmi nos frères les gentils et les païens ; nous cherchons cependant à procurer leur salut.

Voilà donc les avertissements que vient de nous donner le Sauveur, et il tient à l'observation de ces préceptes jusqu'à dire aussitôt après : « En vérité je vous le déclare, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié aussi dans le ciel; et tout

1. Luc, XIV, II.

364

ce que vous délierez sur la terre sera dans le ciel également délié. » En commençant à regarder ton frère comme un publicain, tu le lies sur la terre: mais prends garde de ne pas le lier injustement, car les liens injustes sont rompus par la justice. Au contraire, lorsque tu le reprends et que tu fais la paix avec lui, c'est ton frère que tu délies sur la terre; et lorsque tu l'auras délié sur la terre, il sera également délié dans le ciel. Quel service tu rends alors, non pas à toi mais à lui, car c'est à lui qu'il a fait du mal et non à toi.

8. Puisqu'il en est ainsi, que veut dire Salomon par ces paroles d'une première leçon que nous avons entendue aujourd'hui ? L'oeil flatteur est une source de chagrins; mais reprendre en public, c'est établir la paix (1). » Mais s'il est vrai que reprendre publiquement ce soit établir la paix, comment est-il dit: « Reprends-le entre loi et lui seul ? » N'est-il pas à craindre que ces divins préceptes ne soient opposés l'un à l'autre ?

Comprenons au contraire qu'ils sont entr'eux du plus parfait accord; n'imitons pas ces hommes vains qui s'imaginent faussement qu'il y a opposition entre les livres des deux Testaments, l'Ancien et le Nouveau; et ne nous figurons pas que ces deux pensées soient contraires parce que l'une est tirée d'un livre de Salomon, et l'autre de l'Évangile.

Supposons en effet qu'un accusateur ignorant des divines Écritures vienne à dire : Voici une contradiction manifeste entre les deux Testaments. « Reprends-le entre toi et lui seul, » dit le Seigneur. Salomon au contraire : « Reprendre en public, c'est établir la paix. » Ne s'ensuit-il Vas que le Seigneur ignorait la pensée de Salomon? Celui-ci veut briser le front superbe du pécheur; le Christ veut au contraire qu'on lui épargne la honte. L'un dit : « Reprendre en public, c'est établir la paix; et l'autre: Reprends-le entre toi et lui seulement; » non pas en public, mais en particulier et en secret. — Eh bien ! toi qui fais ces réflexions, veux-tu savoir que ces deux sentences, l'une de Salomon et l'autre de l'Évangile, ne prouvent point l'opposition des deux Testaments? Écoute l'Apôtre, il est sûrement un ministre du Testament nouveau. Écoute-le donc, il écrit et il donne ce précepte à Timothée : « Reprends ceux qui pèchent, devant tout le monde, afin que les autres en conçoivent

1. Prov. X, 10, Sel. LXX.

souvent de la crainte (1). » Ce n'est plus ici un livre de Salomon, c'est une épître de l'Apôtre Paul qui semble en contradiction avec l'Évangile. Pour le moment, et sans mépris, mettons de côté Salomon; puis prêtons l'oreille au Christ Notre-Seigneur et à son serviteur Paul.

Que dites-vous donc, Seigneur? « Si ton frère pèche contre toi, reprends-le entre toi et lui seulement. » Et vous Apôtre? « Reprends ceux qui pèchent, devant tout le monde, afin que tous les autres en conçoivent de la crainte. »» Que conclure ? Entendre ce débat pour le juger? Dieu nous en préserve. Soyons plutôt soumis an juge et frappons pour obtenir qu'il nous ouvre, réfugions-nous sous les ailes du Seigneur notre Dieu. Il n'a rien dit qui fût contraire à ce qu'a dit depuis son Apôtre, car c'est lui qui parlait par la bouche de celui-ci. « Voulez-vous, dit Paul, éprouver celui qui parle en moi, le Christ (2)? » Le Christ parle dans l'Évangile et il parle dans son Apôtre : de lui viennent donc les deux propositions; il a exprimé l'une par sa bouche, et l'autre par la bouche de son héraut. Lorsque parmi nous le héraut parle du haut du tribunal, on n'écrit point dans les Actes : Le héraut a dit; on attribue les paroles à celui qui a commandé au héraut de les prononcer.

9. Essayons donc, mes frères, de bien comprendre ces deux préceptes et de nous entendre avec chacun d'eux. Soyons en paix avec notre conscience et nous ne découvrirons nulle part de contrariété dans les Saintes Écritures. Oui ces deux commandements sont également et absolument bons, mais il faut savoir la nécessité d'observer tantôt l'un et tantôt l'autre. Parfois donc il faut reprendre son frère entre soi et lui seulement; parfois aussi il le faut reprendre devant tout le monde, afin que les autres en conçoivent de la crainte. En agissant ainsi nous ne nous écarterons point du sens des Écritures et nous ne nous tromperons pas en les prenant pour guides. On me demande : A quels moments divers accomplir chacun de ces préceptes ? Je crains de faire la correction secrète quand elle doit être publique, et publique quand il faut qu'elle soit secrète.

10. Votre charité comprendra vite le devoir de chaque moment; et puissions-nous ne pas différer de l'accomplir ! Appliquez-vous et saisissez. « Si ton frère pèche contre toi, dit le Sauveur, reprends-le entre toi et lui seulement. » Pourquoi le reprendre? Parce qu'il a péché contre toi.

1 I Tim, V, 20. — 2. II Cor. XIII, 3.

365

Qu'est-ce à dire il a péché contre toi? C'est-à-dire que tu sais qu'il a péché. C'est en secret qu'il

a péché contre toi, tu dois l'en reprendre en secret. Puisque seul tu connais son péché contre toi, il est sûr que le reprendre devant tout le monde, ce ne serait pas le corriger, mais le diffamer.

Considère avec quelle bonté l'homme juste pardonna le crime énorme dont il soupçonna son épouse avant de savoir comment elle avait conçu. Joseph la voyait enceinte, il savait de plus ne l'avoir pas approchée: Pouvait-il n'être pas sûr d'un adultère? Mais il était seul à s'apercevoir, à connaître. Aussi, que dit de lui l'Évangile ? « Comme Joseph était un homme juste et ne « voulait pas la diffamer. » Sa douleur d'époux ne chercha point à se venger. Au lieu de punir la coupable, il voulut la servir. Donc, « comme il ne voulait point la diffamer, il eut la pensée de la laisser secrètement. » Mais comme il s'occupait de ce dessein, un, Ange du Seigneur lui apparut en songe; il lui révéla la vérité et lui apprit que Marie n'avait point violé là foi conjugale, mais qu'elle avait conçu, du Saint-Esprit, le Seigneur même des deux époux (1).

Ton frère donc a péché contre toi; il n'a vraiment péché que contre toi, si seul tu connais sa faute. Mais s'il t'a manqué devant plusieurs, il a aussi péché contre eux, puisqu'il en a fait les témoins de son iniquité. Je vais en effet, mes très-chers frères, vous faire un aveu que chacun de vous pourrait me faire de son côté. Si devant moi on outrage mon frère, je n'ai garde de me considérer comme étranger à cette injure; elle me blesse sûrement aussi, elle me blesse même davantage, puisqu'en la faisant on croyait que j'y prendrais plaisir. Qu'on reprenne donc devant tout le monde les fautes commises devant tout le monde, et plus secrètement, les fautes plus secrètes. Distinguez les temps, et l'Écriture s'accorde avec elle-même.

11. Agissons ainsi, car c'est ce que nous devons faire, non-seulement lorsqu'on nous offense, mais encore lorsqu'on pèche en secret. C'est en secret qu'il nous faut alors corriger et re.prendre; nous pourrions, en cherchant à réprimander publiquement, diffamer le coupable. Nous voulons, disons-nous, le corriger, le reprendre: mais si un ennemi cherche à savoir sa faute parle faire alunir? Ainsi, par exemple, l'évêque connaît l'auteur d'un meurtre, et nul autre que

1. Matt. I, 19, 20.

lui ne le connaît. J'entreprends de le censurer publiquement, mais tu veux, toi, le dénoncer à la justice. Je prends donc le parti de ne pas le diffamer et toutefois je ne le laisse pas en repos sur son crime : je le réprimande en particulier, je lui mets sous les yeux le jugement divin, je cherche à effrayer sa conscience coupable, je le porte à faire pénitence. Telle est la charité qui doit nous animer.

On nous reproche quelquefois de ne pas flageller le vice: c'est qu'on suppose que nous savons ce que nous ignorons ou que nous ne disons rien de ce que nous savons. Je sais peut-être ce que tu sais, mais je n'en reprends pas devant toi, parce que je veux panser et non pas accuser. Il est des hommes qui commettent l'adultère dans leurs propres demeures, ils pèchent en secret. Il arrive que leurs épouses nous en avertissent; c'est souvent par jalousie et quelquefois pour le salut de leurs .époux. Nous n'avons garde de parler de cela en public, nous en faisons de secrets reproches. Que le mal s'éteigne là où il s'est allumé. Ah ! nous n'oublions pas cette plaie profonde; nous montrons d'abord au coupable, dont la conscience est si malade, que ce péché est mortel. Car il est hélas! des hommes si étrangement pervertis, qu'ils ne s'en inquiètent pas après l'avoir commis. Sur quels frivoles et vains témoignages s'appuient-ils pour affirmer que Dieu ne s'occupe pas des péchés charnels? Ont-ils oublié ce qui nous a été répété aujourd'hui : « Dieu juge les fornicateurs et les adultères ? » Attention ! pauvre malade. Écoute ce que Dieu t'enseigne et non ce que te disent ni ton coeur pour te porter au crime, ni ton ami, ou plutôt ni un homme qui est ton ennemi comme le sien propre et qui est chargé des mêmes chaînes d'iniquité que toi. Écoute donc ce que te dit l'Apôtre : « Que le mariage soit honorable en toutes choses et le lit nuptial sans souillure. Dieu juge les fornicateurs et les adultères. »

12. Allons, mon frère, corrige-toi. Tu crains d'être dénoncé par ton ennemi, et tu ne crains pas d'être jugé par Dieu ? Où est ta foi ? Crains quand il y a lieu de craindre. Le jour du jugement est loin encore ; mais le dernier jour de chacun de nous ne saurait être éloigné, parce que la vie est de courte durée. Et comme cette durée est non-seulement courte, mais toujours incertaine, tu ne sais quand viendra ton dernier jour. Corrige-toi aujourd'hui à cause de l’incertitude

1. Hébr. XIII, 4.

366

de demain. Profite à l'instant de la réprimande que je te fais en secret. Je parle en public, il est vrai, mais je reprends secrètement. Mes paroles vont à toutes les oreilles, mais quelques consciences seulement en sont frappées. Si je disais : Toi, tu es un adultère, corrige-toi, je dirais d'abord ce que je puis ignorer; peut-être aussi serait-ce un soupçon fondé sur ce que j'ai entendu avec légèreté. Je ne dis donc pas : Tu es un adultère, corrige-toi; je dis : Quiconque est ici adultère doit se corriger. L'avertissement est public, la réprimande est secrète, et je sais que si on a la crainte de Dieu on se corrige.

13. Qu'on ne, dise donc pas en son coeur : Dieu ne s'occupe pas des péchés charnels. « Ne savez-vous, dit l'Apôtre, que vous êtes le temple de Dieu et.que l'Esprit de Dieu habite en vous? Quiconque profane le temple de Dieu, Dieu le perdra (1). » Qu'on ne se fasse pas illusion.

On dira peut-être encore: Mon âme et non mon corps est le temple de Dieu; on s'appuiera même sur cette autorité : « Toute chair n'est que de l'herbe, et toute sa gloire n'est que la fleur de l'herbe (2). ». Interprétation malheureuse! coupable pensée! La chair est comparée à l'herbe, parce qu'elle meurt comme elle: mais ce qui meurt pour un temps doit-il ressusciter couvert de crimes ? Veux-tu fine proposition claire tirée de la même Épître ? « Ne savez-vous, dit encore l'Apôtre, que vos corps sont le temple du Saint-Esprit, qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu? » Comment mépriser désormais les péchés charnels, puisque vos corps sont les temples de l'Esprit-Saint, qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu ? » Tu ne t'inquiétais pas d'un péché charnel; seras-tu sans crainte pour, avoir profané un temple? Et c'est ton corps qui est en toi le temple de l'Esprit de Dieu. Réfléchis donc à ta conduite envers ce temple divin: Qu'y aurait-il de plus sacrilège que toi, si dans cette église, si dans ce sanctuaire tu te déterminais à commettre un adultère ? Et pourtant tu es toi-même le temple de Dieu. Que tu entres ici ou que tu en sortes, que tu sois en repos ou en mouvement dans ta maison, partout tu es un temple. Prends-garde, prends-garde d'offenser l'hôte de ce temple, crains qu'il ne t'abandonne et ne te laisse tomber en ruine. « Ne savez-vous pas, » l'Apôtre tenait ce langage à propos de la fornication et pour apprendre à ne mépriser pas les péchés de la chaire; « ne savez-vous

1. I Cor. III, 16, 47. — 2. I Pierre, I, 24.

pas que vos corps sont, en vous, le temple de l'Esprit-Saint, que vous avez reçu de Dieu, et que vous n'êtes plus à vous-mêmes ? Car vous avez été achetés à haut prix (1). » Si tu méprises ton corps, estime au moins ce que tu as coûté.

14. Je le sais, et quiconque réfléchit tant soit peu attentivement le sait comme moi: quand on craint Dieu et qu'on ne se corrige pas en entendant sa parole, c'est qu'on pense avoir encore à vivre. Ce qui perd un grand nombre d'hommes, c'est qu'ils répètent : Demain, demain, et tout-à-coup la porte se ferme. On reste dehors en imitant le corbeau, parce qu'on n'a pas gémi comme la colombe. Le corbeau en effet dit: Demain, demain, cras, cras. Gémis donc comme la colombe, frappe-toi la poitrine; mais en la frappant corrige-toi, sinon tu semblerais moins réveiller ta conscience, que l'endurcir à coups de poing, la rendre insensible plutôt que de la corriger. Gémis donc, mais ne gémis pas en vain

Peut-être dis-tu en toi même : Dieu a promis de me pardonner quand je me corrigerai; je suis tranquille, car je lis dans la divine Écriture « Le jour où le pécheur se convertira de ses iniquités et accomplira la justice, j'oublierai toutes ses iniquités (2). » Je suis tranquille; Dieu me pardonnera toutes mes fautes quand je me serai corrigé. — Pour moi, que répondrai-je ? Réclamerai-je contre Dieu ? Lui dirai-je : Gardez-vous de lui pardonner? Objecterai-j.e que cette promesse n'est pas écrite, que Dieu ne l'a pas faite? Si je tiens ce langage, ce ne sera que faussetés. Eh bien ! oui, tu dis vrai, Dieu a promis de pardonner à ta conversion, je ne le saurais nier. Mais réponds, je t'en prie. J'y consens, j'accorde et je reconnais que Dieu t'a promis le pardon; mais qui t'a promis de vivre demain ? Tu me montres bien que le pardon t'est assuré si tu te corriges; mais là aussi montre-moi combien tu as encore à vivre. — Je ne l'y vois pas, dis-tu. — Tu ignores donc ce qu'il te reste de vie. Ah! sois toujours converti et toujours préparé.

Ne t'expose pas à redouter le dernier jour, comme un voleur qui percerait la muraille durant ton sommeil; veille et aujourd'hui même corrige-toi. Pourquoi attendre à demain? — J'aurai une longue vie. — Si elle est longue; qu'elle soit bonne. On ne remet pas un long et, bon festin, et tu veux une vie mauvaise et longue? Oui, si elle est longue, elle gagnera à être bonne; et si elle est courte, n'a-t-on pas raison de la prolonger

1. I Cor. VI, 19, 20. — 2. Ezéch. XVIII, 21, 22..

367

en la rendant bonne ? Telle est, hélas! l'insouciance des hommes pour leur propre vie, qu'ils ne veulent rien de mauvais qu'elle. Si tu achètes une terre, tu la veux bonne ; si tu, prends une épouse, tu la choisis bonne également; désires-tu des enfants ? c'est à la condition qu'ils soient, bons; tu neveux pas même de mauvaises chaussures et tu te contentes d'une vie mauvaise ? Que t'a fait cette vie, pour ne vouloir rien de mauvais qu'elle, pour vouloir que de tout ce que tu possèdes il n'y ait rien de mauvais que toi ?

15. Je le crois, mes frères, si je prenais à part quelqu'un d'entre vous, pour le réprimander, il m'écouterait sans doute ; je reprends en public plusieurs d'entre -vous, tous m'applaudissent ; qu'il y ait au moins quelqu'un pour m'écouter. le n'aime pas qu'on loue des lèvres et qu'on méprise dans le cœur. Car en me louant sans te corriger tu déposes contre toi. Si donc tu es pêcheur et que mon enseignement te plaise, déplais-toi à toi-même; en te déplaisant ainsi, tu te corrigeras et tu seras heureux, comme je l'ai dit, si je ne me trompe, il y a trois jours.

Mes paroles sont comme un miroir que je présente à tous; et ce ne sont pas mes paroles; je ne fais en parlant qu'obéir au Seigneur, sa crainte ne me permet point de me taire. Eh! qui ne préfèrerait se tare sans rendre compte de vous? Mais c'est un fardeau que nous avons pris sur nos épaules, nous ne pouvons ni ne devons le rejeter.

367

Lorsqu'on lisait l'Épître aux Hébreux, vous avez entendu, mes frères, cet avertissement « Obéissez à vos supérieurs et soyez-leur soumis; car ils veillent sur vos âmes, et doivent rendre compte de vous ; afin qu'ils le fassent avec joie et non avec tristesse : ce qui ne vous serait pas avantageux (1). » Quand accomplissons-nous ce devoir avec joie? Lorsque nous voyons qu'on, profité de la parole de Dieu. Quand travaille-t-on avec joie dans un champ ? Lorsqu'en regardant les arbres on' y voit du fruit; lorsqu'en jettant les yeux sur la plaine on y distingue de riches moissons: ce n'est pas en vain qu'on a travaillé, ce n'est pas en vain qu'on s'est courbé, ce n'est pas en vain qu'on s'est fatigué les mains, ce n'est pas en vain qu'on a supporté le froid et la chaleur. Voilà ce que signifient ces mots : « Afin qu'ils le fassent avec joie et non avec tristesse: ce qui ne vous serait pas avantageux. » Est-il dit: Ce qui ne leur serait point avantageux? Non; mais: « Ce qui ne vous serait point avantageux, à vous. » Lorsqu'ils s'attristent de vos maux, cette tristesse leur est avantageuse, elle leur sert, mais elle ne vous sert pas.

Nous ne voulons rien d'avantageux pour nous, qui ne le soit pour vous. Ensemble donc, frères, travaillons dans le champ du Seigneur, afin de recueillir ensemble l'heureuse récompense.

1. Hébr. XIII, 17.

SERMON LXXXIII. DU PARDON DES INJURES (1).

ANALYSE — Après avoir rappelé la parabole du serviteur qui était redevable à son maître de dix mille talents, et constaté que nous sommes désignés parce serviteur, puisque, comme lui, nous sommes en même temps débiteurs et créanciers, saint Augustin demande s'il faut prendre à la lettré lé nombre de septante sept fois qui figure dans la parabole. Il prouve d'abord par d'autres passages de l'Écriture qu'il faut pardonner absolument tous les torts. II montre ensuite que le sens mystique des nombres septante-sept, dix mille et cent, qui paraissent dans la parabole, peuvent s'entendre à merveille de l'universalité des fautes. Il termine en disant que le pardon ne préjudicie en rien à la correction nécessaire.

1. Le saint Evangile nous avertissait hier de n'être pas indifférents aux péchés de nos frères. « Si ton frère te manque, y est-il dit, reprends le entre toi et lui seulement. S'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. Mais s'il te méprise, prends avec toi deux ou trois personnes, afin que sur la parole de deux ou trois témoins tout soit avéré. S'il les méprise aussi, dis-le à l'Eglise,

1. Matt, XVIII, 21-22.

et s'il méprise l'Eglise, qu'il te soit « comme un païen et un publicain (1). » A ce sujet se rapporte encore le passage qu'on a lu aujourd'hui et que nous venons d'entendre. En effet, Notre-Seigneur Jésus ayant ainsi parlé à Pierre, celui-ci poursuivit et demanda, à son Maître combien de fois il devrait pardonner à qui l'aurait offensé. Suffira-t-il de pardonner

1. Matt. XIII, 16-17.

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sept fois, dit-il? « Non seulement sept fois, reprit le Seigneur, mais septante sept fois. » Il rapporta ensuite une parabole effroyable. Le royaume des cieux, disait-il, est semblable à un père de famille qui voulut compter avec ses serviteurs. Il en trouva un qui lui devait dix mille talents, et lorsqu'il eut donné l'ordre de vendre pour payer cette dette, tout ce que possédait ce malheureux, de vendre toute sa famille et de le vendre lui-même, celui-ci se jeta aux genoux de son Maître, demanda un délai et mérita la remise de sa dette. Car ce maître, touché de compassion, lui remit tout ce qu'il devait, ainsi qu'il a été dit. Déchargé de sa dette mais esclave du péché, ce serviteur, après avoir quitté sou maître, rencontra à son tour quelqu'un qui lui était redevable, non pas de mille talents, le chiffre de sa dette, mais de cent deniers. Il se luit à le serrer, à l'étouffer, et à lui dire : « Paie ce que tu me dois. » Ce dernier suppliait son compagnon, comme le compagnon avait lui-même supplié son Maître; mais il ne trouva point dans ce compagnon ce que celui-ci avait trouvé dans le Maître. Non-seulement il refusa de lui remettre sa dette, il ne lui laissa même aucun délai; et acquitté généreusement par son Seigneur, il le traînait avec violence pour le contraindre à payer. Cette conduite fâcha les autres serviteurs et ils rapportèrent à leur Maître ce qui venait de se passer. Le Maître fit comparaître ce misérable et lui dit: « Méchant serviteur, » quand tu m'étais redevable d'une telle somme, par compassion « je t'ai remis le tout. Ne devais-« tu donc pas prendre pitié de ton compagnon comme j'ai eu pitié de toi ? » Et il commanda qu'on lui fit payer tout ce qui lui avait été remis.

2. Cette parabole est destinée à notre instruction, c'est un avertissement pour nous détourner de nous perdre. « C'est ainsi, dit le Sauveur, que vous traitera aussi votre Père céleste, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond de son coeur, » Ainsi, mes frères, le précepte est clair, l'avertissement utile ; et il -ne peut y avoir que grand profit à obéir, à faire avec perfection ce qui est ordonné. Tout homme, en effet, est débiteur à l'égard de Dieu, et créancier à l'égard de son frère. Quine doit à Dieu, sinon celui qui est absolument sans péché? Et à qui n'est-il pas dû, sinon à celui que personne n'a jamais offensé? Pourrait-on découvrir dans tout le genre humain un seul individu qui ne fût redevable à son frère à cause pour quelque faute ? Ainsi chacun est à la fois débiteur et créancier; et pour ce motif Dieu t'oblige de faire envers ton débiteur ce qu'il fera lui-même envers le sien.

Il y a deux espèces d'oeuvres de miséricorde qui peuvent servir à nous décharger et que le Seigneur a exprimé en peu de mots dans son Evangile : « Pardonnez, dit-il, et on vous par« donnera; donnez, et on vous donnera (1). » — Pardonnez, et on vous pardonnera, voilà pour l'indulgence. Donnez, et on vous donnera, voilà pour la bienfaisance. Il dit donc, à propos de l'indulgence : Tu veux qu'on te pardonne tes fautes, il est aussi des fautes que tu dois pardonner ; et à propos de la bienfaisance : Un pauvre mendie près de toi, et toi tu mendies près de Dieu. Que sommes-nous quand nous prions, sinon les pauvres de Dieu? Nous nous tenons, ou plutôt nous nous prosternons, nous supplions et nous gémissons devant la porte du grand Père de famille; nous lui demandons quelque chose, et ce, quelque chose est Dieu même. Que te demande un mendiant? Du pain. Et toi, que demandes-tu au Seigneur, sinon son Christ, lui qui a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel (2)? » Vous voulez qu'on vous pardonne ? Pardonnez. « Pardonnez, et on vous pardonnera. » Vous demandez quelque chose? « Donnez, et on vous donnera. »

3. Qu'y a-t-il, dans des commandements aussi clairs, qui puisse fournir matière à difficulté! Le voici. A propos de ce pardon qui se demande et qu'on doit accorder, on peut se poser la question que se posa Pierre. « Combien de fois dois-je pardonner ? demanda-t-il. Suffit-il de sept fois ? » Non, reprit le Seigneur, « je ne te dis pas : sept fois, mais : septante-sept fois. » — Compte maintenant combien de fois ton frère t'a manqué. Si tu trouves en lui septante-huit fautes, s'il en fait contre toi plus de septante-sept, tu peux donc travailler à te venger ? Est-il bien vrai, est-il bien sûr que tu dois pardonner si ont offense septante-sept fois, et que tu n'y sois plus obligé, si on te manque septante huit fois? Je l'ose dire, je l'ose dire, t'eût-on offensé septante-huit fois, pardonne. Oui, par donne si on t'offense septante-huit fois. Et si c'était cent? Pardonne encore. A quoi bon fixer un nombre et un autre nombre ? Pardonne, quel que soit la quantité des torts.

Ainsi donc, j'ose ne m'en pas tenir au nombre

1. Luc, VI, 37, 38. — 2. Jean, VI, 51.

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fixé par mon Seigneur? Il fixe à septante sept fins la limite du pardon, et j'oserai, moi, franchir cette limite? — Non, et je ne demande pas plus que lui. Je lui ai entendu dire, par l'organe de son Apôtre, et sans déterminer ni limite ni mesure : « Vous pardonnant les torts que l'un pourrait avoir envers l'autre, comme Dieu vous a pardonné par le Christ (1). » Voilà le modèle. Si le Christ ne t'a pardonné que septante sept péchés, n'outrepassant pas cette limite, adopte-la aussi et ne pardonne pas davantage. Mais si le Christ a trouvé en toi des milliers de péchés et les a pardonnés tous; ne cesse pas de faire miséricorde et cherche à égaler ce nombre de pardons.

Ce n'est pas sans motif qu'il a dit: « Septante-sept fois, » puisqu'il n'est absolument ancune faute qu'osa ne doive pardonner. Ce serviteur qui était à la fois débiteur et créancier, redevait dix mille talents. Or dix mille talents me semblent figurer pour le moins dix mille péchés; car je ne veux pas dire qu'un talent comprenne toutes les sortes de fautes. Et combien lui redevait- on ? Cent deniers. Cent n'est-il pas plus que septante sept? Le Seigneur néanmoins s'irrita qu'il n'eût pas remis cette dette. C'est qu'il ne faut pas s'arrêter à voir que cent font plus que septante sept; cent deniers représentent peut-être mille sous. Mais qu'est-ce que cette somme devant dix mille talents ?

4. Nous devons par conséquent être disposés à pardonner toutes les fautes qui se commettent contre nous, si nous voulons qu'on nous pardonne les nôtres. En considérant nos péchés et en comptant tous ceux que nous avons faits par action, par regard, par l'ouïe, par la pensée et par des mouvements sans nombre, je ne sais si avant de nous endormir nous ne nous trouverons pas chargés d'un talent tout entier. Aussi nous supplions chaque jour, chaque jour nous frappons de nos prières les oreilles divines, clous nous prosternons et nous disons chaque jour.

« Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (2). » Quelles offenses ? Toutes, ou une partie ? — Toutes, répondras-tu. Donc aussi pardonne tout à qui t'a offensé. Telle est la règle, telle est la condition que tu établis; voilà le pacte, voilà le contrat que tu rappelles lorsque tu dis dans ta prière : « Pardonnez-nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

1. Coloss. III, 13. — 2. Matt. VI, 12.

5. Que signifie alors te nombre de soixante sept? Prêtez l'oreille, mes frères, voici un mystère profond, un secret admirable. C'est au moment où le Seigneur a reçu le baptême que l'Evangéliste saint Luc, montre la succession, la série, l'arbre des générations qui conduisent jusqu'à la naissance du Christ (1). Saint Mathieu commence à Abraham et vient en descendant jusqu'à Joseph (2). Saint Luc, au contraire, faits on énumération en montant. Pourquoi l'un descend-il, tandis que l'autre remonte ? C'est que Saint Matthieu appelait l'attention sur cette naissance qui fit descendre le Christ jusqu'à nous; aussi est-ce à la naissance du Christ qu'il commence sa généalogie descendante. Mais Saint Luc commence au moment du baptême du Christ, baptême qui commence à nous relever; c'est pourquoi sa généalogie est ascendante.

On y compte soixante sept générations. Par où commence-t-il ? Remarquez, il commence par le Christ et remonte jusqu'à Adam, jusqu'à Adam qui a péché le premier, et nous a engendrés dam le péché. Il va donc jusqu'à Adam et énumère septante sept générations. Ainsi du Christ à Adam et d'Adam au Christ, voilà nos septante sept générations. Si donc il n'y en a aucune d'omise, nous ne devons laisser aucune faute non plus sans la pardonner. C'est pour ce motif qu'on trouve dans ces générations le nombre même que le Seigneur a consacré à propos du pardon des fautes; pour ce motif encore la généalogie se fait au moment du baptême, qui efface tous les péchés.

6. Ici encore, mes frères, admirez quelque chose de plus merveilleux. Le nombre de septante sept, avons-nous dit, figure la rémission des péchés, et on le rencontre dans les générations qui remontent du Christ à Adam. Maintenant, examine avec un peu plus d'attention encore les mystères de ce nombre, sondes-en les profondeurs; frappe plus vivement pour te les faire ouvrir.

La justice consiste dans la loi de Dieu, c'est incontestable, et cette loi est comprise dans dix préceptes. Voilà pourquoi le nombre de dix dans les dix mille talents que redevait le premier serviteur, comme dans ce décalogue mémorable qui fut écrit par le doigt de Dieu et donné au peuple par le ministère de Moïse, le serviteur fidèle. Les dix mille talents qui étaient dus, figurent donc tous les péchés commis contre les dix commandements.

1. Luc, III, 21-38. — 2. Matt. I, 1-16.

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L'autre serviteur était redevable de cent deniers : c'est encore le nombre dix; car cent fois cent égalent dix mille, et dix fois dix égalent cent. L'un doit dix mille talents, et l'autre dix dizaines de deniers. C'est partout le nombre légal; et de part et d'autre il exprime les péchés de chacun. Les deux serviteurs sont donc endettés l'un et l'autre; l'un et l'autre sollicitent, implorent leur grâce. Mais le premier est méchant, il est ingrat; il est cruel, il refuse de donner ce qu'il a reçu, il s'obstine à ne pas accorder ce qui lui a été octroyé quoiqu'il en fût indigne.

7. Attention, mes frères. Un homme vient de recevoir le baptême, il en sort acquitté, on lui a remis sa dette de dix mille talents; et il lui arrive de rencontrer son compagnon qui est son débiteur. Mais qu'il prenne garde au péché!

Le nombre onze figure le péché ou la transgression de la loi, comme le nombre dix représente la loi même, composée dix préceptes. Mais pourquoi y a-t-il onze dans le péché? Parce qu'en outrepassant dix, ou la règle établie par la loi, on arrive à onze, qui symbolise ainsi le péché. Ce profond mystère apparut quand Dieu commanda la construction du tabernacle. Bien des nombres figurent alors, et tous marquent de grandes choses. Faites particulièrement attention aux couvertures de poil de chèvre ; il est ordonné d'en faire, non pas dix, mais onze (1), parce que cette sorte de voile rappelle comme l'aveu des fautes.

N'est-ce pas dire assez? Veux-tu savoir comment tous les péchés sont compris dans ce nombre de septante sept? Sept exprime souvent la totalité. Cela vient de ce que le temps roule dans l'espace de sept jours, et que ce nombre écoulé, le temps recommence pour suivre toujours le même cours. Ainsi se passent les siècles, et jamais en dehors de ce nombre de sept. Septante sept désigne donc tous les péchés, puisque sept fois onze donne septante sept; et en employant ce nombre à propos du pardon des fautes, le Christ a voulu qu'on les remit toutes sans exception.

Ah! que personne ne soit donc assez ennemi de lui-même pour les retenir en ne pardonnant pas; ce serait forcer à ce qu'on ne lui remette pas les siennes, quand il prie. Pardonne, s'écrie le Seigneur, et tu obtiendras ton pardon. Le premier, je t'ai pardonné, pardonne au moins

1. Exod. XXVI, 7

le dernier. Si tu ne pardonnes pas, je te citerai de nouveau et j'exigerai tout ce que je t'ai remis. — La Vérité ne ment pas, mes frères, le Christ ne se trompe ni ne se laisse tromper. Or il a terminé en disant: « C'est ainsi que vous traitera votre Père qui est dans les cieux. » C'est ton Père, imite-le donc. En ne l'imitant pas tu cherches à être déshérité par lui. « Ainsi vous  traitera votre Père qui est aux cieux, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond de son  coeur. (1)» Ne dis pas du bout des lèvres : Je pardonne, sans le faire dans le cœur à l'instant même. Vois de quel supplice te menace la vengeance divine, Dieu sait avec quelle sincérité tu parles. L'homme entend ta voix, mais le Seigneur lit dans ta conscience. Si donc tu dis : Je pardonne, pardonne réellement. Mieux valent encore des reproches sur les lèvres et le pardon dans le coeur, que des paroles flatteuses et la haine dans l'âme.

8. Mais quel sera maintenant le langage de ces enfants indisciplinés, leur horreur pour la discipline ! Quand nous voudrons les châtier, ne diront-ils pas en se prévalant d'une autorité sainte: J'ai manqué, pardonnez-moi? — Je pardonne. Mais on manque encore. — Pardonne de nouveau. — Je le fais. On pèche une troisième fois. — Une troisième fois, pardon. — A la quatrième faute, qu'il soit châtié. Ne dira-t-il pas alors : T'ai-je offensé septante sept fois? Si cette obligation endort la rigueur de la discipline, où s'arrêteront les désordres désormais sans frein? Que faut-il donc faire ?

Corrigeons par la parole, corrigeons même avec la verge, s'il est nécessaire; mais pardonnons la faute, rejetons de notre cœur tout ressentiment. Aussi quand le Seigneur disait: « Du fond du coeur, » il voulait que si la charité même exigeait le châtiment du coupable, la bienveillance intérieure ne fût jamais altérée. Est-il rien de plus charitable qu'un médecin armé du fer? A la vue du fer et du feu le malade pleure et se lamente. Le fer et le feu ne lui sont pas moins appliqués. Est-ce de la cruauté? On ne traite pas ainsi la rigueur du médecin. Elle s'attaque à la plaie pour sauver le malade, car si on épargne l'une on perd l'autre. Voilà, mes frères, ce que je voudrais que nous fissions envers nos frères coupables. Aimons-les de toute manière; ne perdons jamais de notre cœur la charité que nous leur devons, et châtions-les quand il en est besoin. La discipline ne se (371) relâcherait qu'au profit du désordre et nous mériterions d'être accusés devant Dieu, car on vient de nous lire encore ces mots : « Reprends, devant tout le monde, ceux qui pèchent, afin que les autres en conçoivent de la crainte (1) ».

1. I Tim. V, 20.

Il faut et il suffit, pour être dans le vrai, de distinguer les temps. Si la faute est secrète, corrige secrètement;, et; publiquement si elle est publique et manifeste. Ainsi le coupable s'amendera et les autres seront saisis de crainte.

SERMON LXXXIV. LES DEUX VIES (1).

ANALYSE. — Des misères et du peu de durée de la vie présente, que néanmoins on aime beaucoup, saint Augustin conclut combien nous devons nous attacher à la vie bienheureuse et éternelle.

1. Le Seigneur disait à un jeune homme : « Si tu veux parvenir à la vie, observe les commandements. » Il ne disait pas: Si tu veux parvenir à l'éternelle vie; mais : « Si tu veux parvenir à la vie : » c'est qu'il n'entend par vie que celle qui dure éternellement. Commençons donc par en inspirer l'amour.

Quelle que soit la vie présente, on s'y attache, et malgré ses chagrins et ses misères, on craint, on tremble d'arriver au terme de cette chétive vie. Puisqu'on aime ainsi une vie pleine de tristesses et périssable, ne doit-on pas comprendre, ne doit-on pas considérer combien la vie immortelle est digne de notre amour? Remarquez attentivement, mes frères, combien il faut s'attacher à une vie où jamais l'on ne cesse de vivre. Tu aimes cette vie où tu as tant à travailler, tant à courir, à te hâter, à te fatiguer. Comment nombrer tous les besoins que nous y éprouvons? Il y faut semer, labourer, défricher, voyager sur mer, moudre, cuire, tisser et mourir après tout cela. Combien d'afflictions dans cette misérable        vie que tu aimes! Et tu crois vivre toujours et ne mourir jamais? On voit tomber les temples, la pierre et le marbre, tout scellés qu'ils sont avec le fer et le plomb ; et l'homme s'attend à ne pas mourir?

Apprenez donc, mes frères, à rechercher la vie éternelle où vous n'aurez à endurer aucune de ces misères, où vous régnerez éternellement avec Dieu. « Celui qui veut la vie, dit le prophète, aime à voir des jours heureux (2). » Quand en effet les jours sont malheureux, on désire moins la vie que la mort. Au milieu des afflictions et des

1. Matt. XIX, 17. — 2. Ps. XXXIII,13.

angoisses, des conflits et des maladies qui les éprouvent, n'entendons-nous pas, ne voyons-nous pas les hommes répéter sans cesse : O Dieu, envoyez-moi la mort, hâtez la fin de mes jours? Quelque temps après on se sent menacé : on court, on ramène les médecins, on leur fait des promesses d'argent et de cadeaux. Me voici, dit alors la mort, c'est moi que tu viens de demander à Dieu; pourquoi me chasser maintenant ? — Ah ? tu es dupe de toi-même et attaché à cette misérable vie.

2. C'est du temps que nous parcourons que l'Apôtre a dit : « Rachetez le temps car les jours sont mauvais (1). » Et ils ne seraient pas mauvais, ces jours que nous traversons au milieu de la corruption de notre chair, sous le poids accablant d'un corps qui se dissout, parmi tant de tentations et de difficultés, quand on ne rencontre que de faux, plaisirs, que des joies inquiètes, les tourments de la crainte, des passions qui demandent et des chagrins qui dessèchent ? Ah ! que ces jours sont mauvais! Et personne ne veut en voir la fin ? et l'on prie Dieu avec ardeur pour obtenir une vie longue? Eh ! qu'est-ce qu'une longue vie, sinon un long tourment? Qu'est-ce qu'une longue vie, sinon une longue succession de jours mauvais?

Lorsque les enfants grandissent, ils croient que leurs jours se multiplient, et ils ignorent qu'ils diminuent. Le calcul de ces enfants les égare, puisqu'avec l'âge le nombre des jours s'amoindrit plutôt que d'augmenter. Supposons, par exemple, un homme âgé de quatre-vingts ans: n'est-il pas vrai que chaque moment de sa vie est pris sur

1. Ephés. , 10.

Ce qu’il lui en reste? Et des insensés se réjouissent à mesure qu'ils célèbrent les retours de leur naissance ou de celle de leurs enfants! Quelle vue de l'avenir ! Quand le vite baisse dans ton outre, tu t'attristes, et tu chantes quand s'écoule le nombre de tes jours ? Oui, nos jours sont mauvais, ils le sont d'autant plus qu'on les aime davantage. Les caresses du monde sont si perfides, que personne ne voudrait voir la fin de cette vie d'afflictions.

Mais la vraie vie, la vie bienheureuse est celle qui nous attend lorsque nous ressusciterons pour régner avec le Christ. Les impies ressusciteront aussi, mais pour aller au feu. Il n'y a donc de vie véritable que la vie bienheureuse. Or, la vie ne saurait être heureuse si elle n'est éternelle en même temps que les jours ou plutôt que le jour y est heureux; Car il n'y a point là plusieurs jours, mais un seul. Si nous disons plusieurs, c'est par suite d'une habitude contractée dans cette vie. Ce jour unique ne connaît ni soir ni matin; il n'est pas suivi d'un lendemain, parce qu'il n'avait pas d'hier. C'est ce jour ou ces jours, c'est cette vie et cette vie véritable qui nous est promise. Récompense, elle suppose le mérite. Ah! si nous aimons cette récompense, ne nous lassons pas de travailler, et durant l'éternité nous règnerons avec le Christ.

SERMON LXXXV. LES RICHES ET LES PAUVRES (1).

ANALYSE. — On distingue dans l'Évangile les commandements et les conseils. Il y a des commandements que tous doivent observer ; il en est qui sont propres aux riches, dont te salut est si difficile; il en est aussi qui conviennent plus spécialement aux pauvres, L'Apôtre recommande aux riches d'éviter l'orgueil et la présomption, d'espérer en Dieu et de multiplier leurs bonnes œuvres. Il veut que les pauvres, d leur tour, se livrent à la piété en se contentant du nécessaire, et se gardent avec soin de l'avarice ou du désir des richesses. Ainsi les pauvres et les riches vivront en paix sous l’empire de leur commun Seigneur.

1. Le passage de l'Évangile qui vient de frapper nos oreilles, demande plutôt à être écouté et pratiqué, qu'à être expliqué. Quoi de plus clair que ces paroles: « Si tu veux parvenir à la vie, observe les commandements ? » Qu'ai-je donc à dire ? « Si tu veux parvenir, à la vie observe les commandements. » Qui ne vent point parvenir à la vie ? Mais aussi, qui veut observer les commandements? Si tu ne veux pas les observer, pourquoi prétends-tu à la vie? Si tu es lent au travail, pourquoi si empressé à la récompense ?

Ce jeune nomme riche assurait qu'il avait été fidèle aux commandements, et on lui a fait connaître des préceptes plus élevés. « Si tu veux être parfait, lui a dit le Sauveur, va, vends tout ce que tu possèdes et le donne aux pauvres;» tu ne le perdras point, mais « tu auras un trésor dans le ciel; viens ensuite et suis-moi. » En effet que te servirait de donner, si tu ne me suivais pas ? — Il s'éloigna tout triste et tout chagrin, comme vous venez de l'entendre ; car il possédait de grandes richesses. Ce qui lui a été dit, nous a été dit également. L'Évangile est comme la bouche du Christ. Le Christ siège au ciel, mais

1. Matt. XIX, 17-25.

il ne cesse de parler sur la terre. Ne soyons pas sourds, car il crie ; ne soyons pas des morts, car il tonne. Si tu ne veux pas de ses conseils de perfection, observe au moins les préceptes indispensables. Les premiers sont pour toi un lourd fardeau, charge-toi au moins des seconds. Pour quoi cette indifférence pour les tins et pour les autres ? Pourquoi leur être également opposé!

Voici les premiers : « Vends tout ce que.tu possèdes, donne le aux pauvres et suis-moi. » Voici les seconds : « Tu ne seras point homicide; tu ne commettras point d'adultère; ne cherche point de faux témoignage ; ne dérobe point; honore ton père et ta mère ; tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Accomplis ceux-ci. Eh! pourquoi te crier de vendre ton propre bien, si je ne puis obtenir que tu ne ravisses pas le bien d'autrui ? On t'a dit : « Ne dérobe pas; » et tu ravis. Sous les yeux même d'un si grand Juge je te surprends, non plus à dérober, mais           à voler. Epargne-toi, prends pitié de toi. Cette vie te laisse encore un peu de temps, ne repousse pas la réprimande. Tu étais hier un larron; ne le sois plus aujourd'hui. Peut-être l'as-tu été aujourd'hui même ; ne le sois plus demain. Mets

373

enfin un terme au mal et pour ta récompense appelle le bien. Tu veux le bien, sans vouloir être bon! ta vie est opposée à tes désirs! Si c'est un grand bien d'avoir une bonne campagne quel malheur d'avoir une âme mauvaise ?

2. Le riche s'éloigna tout chagrin. « Qu'il est difficile à qui possède des richesses, dit alors le Seigneur, d'entrer dans le royaume des cieux ! » Jusqu'où va cette difficulté? La comparaison suivante montre qu'elle va jusqu'à l'impossibilité. Prête l'oreille; voici la difficulté : «En vérité je vous le, déclare, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. » A un chameau de passer par le trou d'une aiguille ? S'il y avait ici un puceron, ce serait déjà l'impossibilité.

Aussi les disciples turent consternés de ces paroles et ils s'écrièrent : « S'il en est ainsi, qui pourra être sauvé ? » Qui le pourra parmi les riches ? ô pauvres, écoutez le Christ. Je m'adresse ici au peuple de Dieu, car les pauvres font ici la majorité. Vous au moins, ô pauvres, entrez dans ce royaume, et pourtant écoutez. Vous qui vous glorifiez de votre pauvreté, prenez garde à l'orgueil, vous seriez vaincus par des riches qui sont humbles; prenez garde à l'impiété, la piété de certains riches l'emporterait sur vous; gardez-vous de l'amour du vin, vous seriez au dessous des riches qui sont sobres. Si ceux-ci ne doivent pas se glorifier de leur opulence, gardez-vous de vous enorgueillir de votre indigence.

3. Que les riches, si toutefois il en est ici, écoutent à leur tour, qu'ils écoutent l'Apôtre: « Commande aux riches de ce siècle; » dit-il ; c'est qu'il y a des riches d'un autre siècle ; et les riches de cet autre siècle sont les pauvres, ce sont les Apôtres qui disaient: « Nous sommes comme n'ayant rien, et nous possédons tout (1). » Afin donc de vous apprendre de quels riches il parle, il a eu soin d'ajouter : « De ce siècle. » Que ces riches du siècle écoutent donc l'Apôtre: « Commande, dit-il, aux riches de ce siècle, de ne point s'élever d'orgueil. » L'orgueil est le premier ver rongeur qu'engendrent les richesses, ver terrible qui dévore tout et réduit tout en cendres : « Commande-leur donc de ne point s'élever d'orgueil, de ne point se confier aux richesses incertaines. » Il craint que tu ne t'endormes riche pour t'éveiller pauvre. « De ne pas se confier aux richesses incertaines, » ce sont les propres paroles de l'Apôtre; « mais au Dieu vivant, » dit-il encore. Le larron t'enlève ton or, qui t'enlève ton Dieu ? Qu'a donc le riche, s'il n'a pas Dieu, et si le pauvre le possède, de quoi manque-t-il ? « De ne pas se confier aux richesses, dit donc l'Apôtre, mais au Dieu vivant qui nous donne abondamment toutes choses pour en jouir, » et lui-même avec toutes choses.

4. Ils ne doivent pas espérer dans leurs richesses ni s'y confier, mais au Dieu vivant: que feront-ils alors de leur fortune ? Le voici : « Qu'ils soient riches en bonnes oeuvres. » Qu'est-ce à dire ? Expliquez-vous, ô Apôtre. Plusieurs refusent de comprendre ce qu'ils refusent de faire. Expliquez-vous donc, Apôtre ; n'occasionnez pas le mal par l'obscurité de votre enseignement. Dites-nous ce que signifie: « Qu'ils soient riches en bonnes oeuvres. » Qu'on écoute donc, qu'on saisisse; qu'on n'ait pas lieu de s'excuser, qu'on commence à s'accuser plutôt et à dire ce que nous venons d'entendre dans un psaume : « Je reconnais mon péché (1). » Encore une fois, sue veulent dire ces mots : « Qu'ils soient riches en bonnes oeuvres. »

« Qu'ils dominent de bon coeur, » Qu'est-ce à dire encore : « Qu'ils donnent de bon coeur ? » Quoi! ne comprend-on pas cela non plus? « Qu'ils donnent de bon coeur, qu'ils partagent. » Tu as du bien, un autre n'en a pas; partage avec lui, afin qu'on partage avec toi. Partage ici, et là tu recevras. Donne ici du pain, et tu recevras là du pain. Quel est le pain d'ici? Celui que l’on recueille à force de sueurs et de travaux, après la malédiction du premier homme. Et là, quel est le pain ? Celui qui a dit — « Je suis le pain vivant descendu du ciel (2). » Ici: tu es riche, mais là tu es pauvre. Tu as ici de l'or, mais tu ne pouls pas encore de la présence du Christ. Donne ce que tu possèdes, pour recevoir, ce que lu n'as pas. « Qu'ils soient riches en bonnes oeuvres, qu'ils donnent de bon coeur, qu'ils partagent. »

5. Alors ils perdront leurs biens? L'Apôtre a dit : « Qu'ils partagent, » et non pas : qu'ils donnent le tout. Qu'ils retiennent pour leurs besoins et même au delà. Donnons une partie. Laquelle ? La dixième ? C'est ce que donnaient les Scribes et les Pharisiens (3). Ah! rougissons, mes frères. Ils donnaient la dixième partie; et pour eux le Christ n'avait point encore répandu son sang. Ces Scribes et ces Pharisiens donnaient le dixième. Et tu croirais faire quelque chose de

1. Ps. L, 6. — 2. Jean, VI, 61. — 3. Luc, XVIII,12.

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grand, lorsque tu partages ton pain avec le pauvre ! Est-ce la millième partie de ce que tu possèdes ? Je ne t'en blâme pourtant pas ; fais au moins cela. J'ai si faim, j'ai si soif, que je serais heureux de recueillir ces miettes.

Que dit néanmoins ce Dieu vivant qui est mort pour nous ? Je ne le tairai pas. « Si votre justice n'est plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux (1). » Ce n'est pas là nous endormir ; c'est un médecin qui va jusqu'au vif. « Si votre justice n'est plus abondante que celle de Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » Les Scribes et les Pharisiens donnaient le dixième. Et puis? Examinez-vous; voyez ce que vous faites, et ce que vous avez; ce que vous donnez et ce que vous vous réservez ; ce que vous répandez en charités et ce que vous consacrez au luxe. Ainsi, « qu'on donne de bon coeur, qu'on partage, qu'on se fasse un trésor qui soit un bon fondement pour l'avenir, afin d'acquérir la vie éternelle.»

6. J'ai parlé aux riches; maintenant, pauvres, écoutez. Vous, donnez; et vous, gardez-vous de ravir. Vous, donnez de vos biens; et vous, mettez un frein à vos passions. Ecoutez donc, pauvres, 1e même Apôtre: « C'est un grand gain. » Le gain est un profit. « C'est un grand gain, dit-il, que la piété avec ce qui suffit. » Le monde vous est commun avec les riches ; vous n'avez pas la même maison, mais vous avez le même ciel, une même lumière. Cherchez ce qui suffit, cherchez-le, rien davantage. Car le reste est une charge et non un soulagement; un fardeau, non pas un honneur.

« C'est un grand gain que la piété avec ce qui suffit. » La piété avant tout. La piété est le culte dé Dieu. « La piété avec ce qui suffit; car nous « n'avons rien apporté dans ce monde. » Y as-tu apporté quelque chose ? Et vous, riches, qu'y avez-vous apporté ? Vous y avez tout trouvé, et comme les pauvres, vous êtes nés dans la nudité. Vous étiez, comme eux, bien faibles de corps, et comme les leurs vos vagissements témoignaient de vos souffrances. « Car nous n'avons rien apporté dans ce monde ; » ce langage s'adresse

1. Matt. V, 20.

à des pauvres; «et nous n'en saurions emporter rien. Avec la nourriture et le vêtement, contentons-nous. Parce que ceux qui veulent devenir riches » — Ceux qui veulent le devenir, et non pas ceux qui-le sont. Laissons ceux-ci, ils savent ce qui les concerne : « qu'ils soient riches en bonnes oeuvres, qu'ils donnent de bon coeur, qu'ils partagent. »

Voilà ce qui les concerne. Vous qui n'êtes pas riches encore, prêtez l'oreille. « Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans des filets, dans des désirs multipliés et funestes. » Vous ne craignez pas ? Ecoutez ce qui suit: « Qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. » Et tu ne trembles pas? « Car la racine de tous les maux est l'avarice. » Or il y a avarice à vouloir être riche, non pas à l'être. En cela consiste l'avarice. Et tu ne crains pas d'être plongé dans la ruine et la perdition? Tu ne redoutes point la racine de tous les maux Tu arraches dé ton champ la racine des épines; et de ton coeur tu n'arraches pas la racine des passions mauvaises? Tu nettoies ton champ pour nourrir ton corps; et tu lie purifies pas ton coeur pour y recevoir ton Dieu? « La racine de tous les maux est l'avarice; aussi quelques-uns en s'y laissant aller ont dévié de la foi et se sont engagés dans beaucoup de chagrins (1). »

7. Vous savez maintenant ce que vous avez à faire, vous connaissez ce que vous devez redouter; vous savez comment on achète le royaume des cieux et vous savez comment on est exclus. Conformez-vous tous à la parole de Dieu. Dieu a fait le riche et le pauvre. « Le riche et le pauvre se sont rencontrés, dit l'Écriture, c'est le Seigneur qui les a faits l'un et l'autre (2). — Le riche et le pauvre se sont rencontrés. » Où, sinon en celle vie? Le riche est né, le pauvre est né aussi. Vous vous êtes rencontrés sur la même route. Toi, garde-toi d'opprimer, et toi, de tromper. L'un a besoin, l'autre est dans l'abondance. « Le Seigneur les a faits tous deux. » Par celui qui possède, il aide celui qui a besoin, et par celui qui n'a rien il éprouve celui qui a. Après avoir ainsi entendu ou parlé, craignons et prenons garde, prions et arrivons.

1. I Tim. VI, 17-19; 6-10. — 2. Prov. XXII. 2.

SERMON LXXXVI. LE TRÉSOR CÉLESTE OU L'AUMONE (1).

375

ANALYSE. — Ne croyez pas qu'en nous pressant de donner aux pauvres Dieu nous commande de perdre ce que nous possédons. C'est au contraire un moyen de conserver, d'augmenter même considérablement nos richesses; car Dieu se charge alors de les garder, c'est à lui que nous prêtons et il nous rendra le tout avec de magnifiques intérêts. — L'aumône est donc le secret de contenter et d'accorder entre elles deux passions bien contraires, l'avarice et la sensualité. L'avarice veut que l'on conserve, que l'on amasse pour soi ou pour ses enfants. Combien il lui arrive souvent d'être déçue dans ses calculs ! Mais en faisant l'aumône on conserve sûrement; elle est même un moyen d'assurer aux enfants un immortel héritage. Quant à la sensualité, combien elle se trompe encore en voulant jouir de ce qu'elle possède, puisqu'elle est destinée à un si douloureux avenir ! Ne vaudrait-il pas mieux donner aux pauvres et s'assurer l'éternel bonheur?

1. Dans le passage que nous venons d'entendre, l'Évangile nous invite à entretenir votre charité du trésor céleste.

Les infidèles avares s'imaginent que notre Dieu exige de nous le sacrifice de ce que nous possédons ; il n'en est rien. Ah! si on saisissait bien, si on avait une foi pieuse, si on écoutait avec dévotion ce qui nous est recommandé, on verrait que Dieu n'exige pas que nous perdions nos biens, mais que plutôt il nous montre où les mettre en sûreté. Personne ne saurait se dispenser de songer à son trésor, de courir après ses richesses par un chemin connu du coeur. Si donc elles sont enfouies dans la terre, le mur y descend, et si elles sont serrées au ciel, le coeur y montera. Tous les Chrétiens ne comprennent pas ce qu'ils répondent, et plaise à Dieu que ceux qui le comprennent, ne le comprennent pas en vain! Si donc ils veulent faire ce qu'ils assurent, et avoir le coeur élevé au ciel, qu'ils y placent, qu'ils y placent ce qu'ils aiment; que, le corps sur la terre, ils habitent avec le Christ; et de même que l’Eglise est précédée de son Chef, que le Chrétien soit devancé par son coeur. Comme les membres doivent aller où le Christ est monté le premier, ainsi en ressuscitant à son tour l'homme montera où maintenant son coeur le devance. Ainsi donc sortons d'ici autant que nous le pouvons; et le tout en nous suivra la partie. Notre demeure terrestre tombe en ruines; nous avons au ciel une demeure éternelle. Visitons d'avance le lieu que nous nous proposons d'habiter.

2. Nous avons entendu un riche demander au bon Maître un conseil pour arriver à l'éternelle vie. Ce qu'il aimait était digne de son amour, et te qu'il refusait de mépriser était méprisable. Aussi n'écoutant qu'avec des dispositions perverses Celui que déjà il avait appelé le bon Maître,

1. Matt. XIX, 21.

la bassesse de ses affections l'emporta et il perdit le trésor de la charité. S'il ne voulait point de la vie éternelle, il n'aurait pas cherché les moyens de l'obtenir. Comment donc, mes frères, a-t-il pu repousser l'enseignement salutaire de Celui que déjà il avait salué du titre de bon Maître ? Il est bon Maître avant d'enseigner, et mauvais après !

Le Sauveur en effet avait été appelé bon avant d'avoir parlé : mais le jeune homme ayant entendu, non ce qu'il voulait, mais ce qu'il devait entendre, s'éloigna avec tristesse après être venu le coeur rempli de désirs. Qu'eût-il donc fait si on lui avait dit : Consens à perdre tout ce que tu as, puisqu'il fut si chagrin quand on lui conseilla de le conserver avec soin ? « Va, lui dit en effet le Seigneur, vends tout ce que tu possèdes et le donne aux pauvres. » Peut-être crains-tu de le perdre? Écoute ce qui suit: « Et tu auras un trésor dans le ciel. » Tu pouvais avoir la pensée de confier la garde de tes richesses à un petit esclave Dieu lui-même veillera sur ton or. Celui qui te l'a donné sur la terre le conserve au ciel. Ce riche aurait-il hésité de confier ses biens au Christ ? Si donc il s'attriste quand on lui dit : « Donne-les aux pauvres, » c'est qu'il se disait en lui-même : Si le Seigneur me les demandait pour les conserver dans le ciel, je ne balancerais pas de les remettre à ce bon Maître ; mais il vient de me dire : « Donne-les aux pauvres ! »

3. Que nul ne craigne de donner aux pauvres ; que nul ne s'imagine que la main qu'il voit est celle qui reçoit. Celui qui reçoit est celui qui t'a commandé de donner. Nous l'affirmons, non point d'après nos inspirations personnelles ni d'après d'humaines conjectures. Prête l'oreille au Sauveur lui-même; voici ses conseils et les garanties qu'il te donne par écrit. « J'ai eu faim, dit-il, et vous m'avez donné à manger ; » et comme on lui répondait, après avoir entendu (376) l'énumération des services rendus: «Quand vous avons-nous vu souffrir de la faim? » il poursuit « Chaque fois que vous avez fait quelque chose pour l'un de ces plus petits d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait. » Celui qui mendie est pauvre mais Celui qui reçoit est riche. Tu donnes à l'un pour manger, un autre accepte pour te rendre; et il ne rendra pas ce qu'il reçoit: il veut emprunter à intérêt, il te promet plus que tu ne lui donnes. Montre maintenant ton avarice, considère-toi comme usurier. Si tu l'étais réellement, l'Eglise te réprimanderait, tu serais confondu par la parole de Dieu et tous tes frères t'auraient en horreur comme un usurier cruel qui cherche à s'enrichir des larmes d'autrui. Eh bien! sois usurier; personne ici ne t'en détourne. Au lieu de prêter à un pauvre qui pleurera lorsqu'il lui faudra payer; donne à un Solvable qui va même jusqu'à te pousser à recevoir ce qu'il t'a promis.

4. Donne à Dieu, et assigne-le; ou plutôt donne à Dieu, et il t'assignera pour te forcer à recevoir. Sur la terre tu cherchais ton débiteur, et lui cherchait aussi, mais à se cacher devant toi. Tu t'étais adressé au juge et tu lui avais dit: Faites poursuivre cet homme qui me doit. A cette nouvelle le débiteur s'éloigne; ah! il ne cherche plus à te saluer; et peut-être néanmoins l'avais-tu sauvé en lui prêtant dans son indigence.

Mais voici quelqu'un à qui tu peux prêter. Donne au Christ; c'est lui qui te poursuivra pour te forcer à recevoir, au moment même où tu t'étonneras de lui avoir donné. Car à ceux qui seront placés à sa droite, il dira de si bon coeur; « Venez, les bénis de mon Père. » Où? « Venez, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. » Et pourquoi? « J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; sans asile, et vous m'avez recueilli; malade et en prison et vous m'avez visité. — « Seigneur, diront-ils, quand vous avons-nousvu? » Quel langage! C'est le débiteur qui poursuit et les créanciers qui se disculpent ! Débiteur fidèle, il ne veut pas que ses créanciers se trompent. Vous craignez d'accepter, leur dit-il? Mais j'ai reçu de vous, c'est que vous l'ignorez. Il leur explique de quelle manière. « Toutes les fois, dit-il, que vous avez fait quelque chose à l'un de ces moindres d'entre les miens, c'est à moi que vous l’avez fait (1). » Je n'ai pas reçu par moi-

1, Matt. XXV, 34-40.

même, j'ai reçu par les miens. Ce que vous leur avez donné est parvenu jusqu'à moi; soyez tranquilles, vous n'avez rien perdu. Vous vous attendiez sur la terre à avoir affaire à des hommes peu solvables; vous avez au ciel quelqu'un qui l'est. C'est moi qui ai reçu et c'est moi qui paierai.

5. Mais qu'ai-je reçu et que rendrai je? « J'ai eu faim, continue-t-il, et vous m'avez donné à manger, » et le reste. J'ai reçu de la terre, je vous rendrai le ciel; j'ai reçu des choses temporelles, je vous donnerai les biens éternels; j'ai reçu du pain, c'est la vie que je vous rends. Disons même : J'ai reçu du pain, et du pain je vous donne aussi; j'ai reçu à boire, et à boire aussi je vous donne; j'ai reçu l'hospitalité, voici une demeure; vous m'avez visité dans ma maladie, recevez la santé; vous êtes venus me voir en prison, acceptez la liberté. Le pain que vous avez donné à mes pauvres est consommé, le pain que je vous donnerai nourrit sans s'épuiser. Ah! qu'il nous donne ce pain, lui qui est le pain descendu du ciel; car en le donnant il se donnera lui-même!

Que voulais-tu en prêtant à intérêts? Donner de l'argent et en recevoir; en donner moins pour en recevoir davantage. Pour moi, dit le Seigneur, je changerai à ton avantage tout ce que tu m'as donné. De quelle joie ne serais-tu pas transporté, si tu donnais une livre d'argent pour recevoir une livre d'or? Regarde et consulte l'avarice. Quoi! j'ai donné, dirait-elle, une livre d'argent et je recueille une livre d'or! Quelle différence entre l'or et l'argent ! Ne puis je donc pas dire encore mieux. Quelle différence du ciel à la terre! L'avare devait laisser ici son or et son argent; ici encore tu ne devais pas, toi-même, demeurer toujours. Mais je te donnerai autre chose, je le donnerai davantage, je te donnerai mieux, et je te donnerai pour jamais. Qu'ainsi donc, mes frères, s'éteigne notre avarice, pour laisser s'enflammer une avarice toute sainte. 'Oui c'est une séductrice que celle qui vous empêche de faire le bien; c'est une dure maîtresse, et vous ne voulez la servir que parce que vous méconnaissez le bon Maître. Quelquefois même il y a deux maîtresses dans le coeur, et elles déchirent en sens contraires, le mauvais serviteur qui a mérité de subir leur tyrannie.

6. Oui, l'homme est possédé quelquefois par deux passions contraires, par L'avarice et la sensualité. Conserve, dit l'avarice; dépense, dit la sensualité. Sous l'empire de ces deux maîtresses dont (377) les ordres sont différents et qui poussent en sens divers, que feras-tu ? Chacune a son langage et quand tu commenceras à secouer le joug et à revendiquer ta liberté, incapables de commander, elles recourront aux caresses. Ah! leurs caresses sont bien plus dangereuses que ne l'étaient leurs exigences.

Que dit donc l'avarice ? Garde pour toi, garde pour tes enfants. Qui te donnera, si tu es dans le besoin? Ne vis pas au jour le jour; pourvois à l'avenir. Et la sensualité? Jouis de la vie, fais-toi du bien. Tu dois mourir, et mourir tu ne sais quand, et tu ignores si ton héritier pourra profiter. Tu te retranches et tu te prives; peut-être qu'à ta mort on ne déposera point de coupe sur ta tombe (1); ou bien, si l'on en dépose, qu'on s'enivrera sans que tu profites absolument de rien. Fais toi donc du bien quand et toutes les fois que tu le peux. Le langage de la sensualité est ainsi différent du langage de l'avarice. L'une disait : Garde pour toi, prévois l'avenir; et l'autre : Dépense, fais-toi du bien.

7. Ne te lasseras-tu point ô homme libre! Ô homme appelé à la liberté ! du joug honteux lie ces deux maîtresses? Reconnais, dans ton Rédempteur, Celui qui est venu t'affranchir. Obéis-lui; ses ordres sont plus faciles et jamais contradictoires. Je dis plus encore. L'avarice et la sensualité te donnaient des conseils si opposés, que tu ne pouvais obéir à toutes deux; l'une disait en effet : Garde pour toi et pourvois à l'avenir; et l'autre : Dépense, fais-toi du bien. Vois ton Seigneur, vois ton Rédempteur, il te tiendra le même langage sans pourtant se contredire. Situ n'en veux pas, sache que sa maison n'a pas besoin d'esclave. Considère donc ton Rédempteur, considère ta rançon. Il est venu pour te racheter, il a répandu son sang. Ah ! tu étais bien cher à son coeur, puisqu'il t'a payé si cher! C'est lui qui t'a racheté, mais de quoi? Silence sur les autres vices qui dominaient en toi si fièrement; tu étais soumis à des maîtres aussi mauvais qu'innombrables. Je fie parle que de ces deux dont les ordres étaient divers et qui t'entraînaient en sens contraires, l'avarice et la sensualité. Arrache-toi de leurs mains et viens à ton Dieu. Si tu étais esclave de l'iniquité, deviens le serviteur de la justice. Toutes contraires que fussent leurs inspirations, ton Seigneur te les adresse sans qu'elles soient opposées. Il ne leur ôte pas la voix mais le pouvoir. Que te disait l'avarice? Garde pour toi, pourvois

1. Allusion à un usage emprunté aux païens et que saint Augustin abolit à Hippone. Voir sa lettre XXIX, tom. 1er. pag 556 et suiv.

à l'avenir. Le Sauveur ne dit pas autrement, mais le coeur est changé. Compare en effet deux conseillers, s'il te plaît. L'un est l'avarice, l'autre sera la justice.

8. Examine combien leurs discours sont opposés. Garde pour toi dit l'avarice. Fais semblant de vouloir lui obéir et demande en quel endroit. Elle va te montrer un lieu solidement construit, une chambre environnée de fortes murailles, un coffre de fer. Prends toutes les précautions; il se peut qu'un larron domestique entre avec effraction dans l'intérieur de ton logis et tout en pourvoyant à la conservation de ton or, tu trembleras pour ta vie. Il se peut qu'en le gardant avec grand soin, tes jours soient menacés par des projets de vol. Quelles que soient enfin les défenses qui protègent ton trésor et tes vêtements, peux-tu les préserver de la rouille et des vers? Que feras-tu alors? Il n'y a point au dehors d'ennemi qui enlève, mais il en est qui consument au dedans.

9. Le conseil de l'avarice ne vaut donc rien. Elle t'ordonnait de garder, et elle n'a pu te montrer un endroit sûr: Examinons la suite. Pourvois à l'avenir, dit-elle. Quel avenir? Un avenir aussi court qu'incertain. Pourvois à l'avenir; elle dit cela à un homme qui peut-être né vivra pas jusqu'à demain. Mais qu'il vive autant que le présume l'avarice ; car elle n'a ni preuve ni autorité ni confiance véritable ; qu'il vive donc autant qu'elle se l'imagine et qu'il parvienne jusqu'à l'extrême vieillesse. Quoi! ce vieillard déjà courbé et appuyé sur un bâton cherche encore à s'enrichir et il écoute l'avarice qui lui crie : Pourvois à l'avenir? A quel avenir? Ce vieillard semble déjà rendre l'âme en parlant. A1'avenirde tes enfants, répond-elle.

Puissions-nous ne pas trouver d'avarice, au moins dans ces vieillards qui n'ont point de postérité ! Mais c'est à eux encore, oui à eux-mêmes tout incapables qu'ils soient de colorer leur inique passion sous des dehors d'humanité, qu'elle ne cesse de crier : Pourvois à l'avenir.

Ceci peut-être suffit pour les faire rougir. Adressons-nous à ceux qui ont des enfants, examinons s'il peuvent être sûrs que leur postérité profitera de ce qu'ils lui laisseront. Qu'ils considèrent donc, avant de quitter la terre, ce que deviennent les enfants des autres; les uns sont victimes de l'injustice et perdent ce qu'ils possédaient, d'autres sacrifient ce qu'ils avaient à leurs passions, et l'on voit les enfants des riches demeurer (378) sans ressources. Pourquoi donc naître, ô esclave de l'avarice? — Mes enfants, continue cet avare, auront mon bien. — C'est douteux. Je ne dis pas qu'il est faux, je dis qu'il est incertain qu'ils le possèdent. Mais supposons que la chose soit certaine; que veux-tu leur laisser? Ce que tu as gagné. Si tu l'as gagné, donc on ne te l'avait pas laissé et pourtant tu le possèdes. Or si tu as pu te procurer ce qu'on ne t'avait pas laissé, ne pourront-ils pas à leur tour posséder ce que tu ne leur laisseras point?

10. Ainsi sont réfutés les conseils de l'avarice. Que le Seigneur, maintenant, nous les donne; que la justice prenne la parole; elle s'exprimera comme l'avarice, sans néanmoins dire la même chose.

Garde pour toi, dit le Seigneur ton Dieu, pourvois à l'avenir. — Demande-lui aussi : Mais où pourrai-je garder? « Tu auras, dit-il, un trésor dans le ciel, » où n'entrera pas le voleur, où les vers ne rongent pas. — A quel avenir pourvoiras-tu? « Venez les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. » Et combien durera ce royaume? C'est ce que montre la conclusion même du jugement. En parlant de ceux qui seront à sa gauche, le Sauveur disait : « C'est ainsi qu'ils iront aux flammes éternelles; » et de ceux qui seront à sa droite : « Mais les justes dans l'éternelle vie (1). » Voilà qui est pourvoir à l'avenir; voilà un avenir qui n'en attend point d'autre; voilà des jours sans fin. On les nomme à la fois des jours et un jour. « Pour habiter dans la maison du Seigneur, disait quelqu'un, pendant toute la durée des jours (2), » et il parlait des jours éternels. On les appelle aussi un jour. «Je vous ai engendré aujourd'hui (3). » Si ces jours sont appelés un jour, c'est qu'il n'y a plus de temps, c'est que ce jour n'est point précédé d'un hier et suivi d'un lendemain. Ainsi donc pourvoyons à cet avenir, et tout en rencontrant ici les mêmes paroles que t'adressait l'avarice, nous aurons vaincu l'avarice.

11. Tu pourrais dire encore : Et que ferai-je de mes enfants? Sur ce point donc écoute aussi le conseil de ton bon Maître. S'il te disait : Moi qui les ai créés, je m'en occupe mieux que toi, qui les as engendrés seulement, peut-être n'aurais-tu rien à répondre. Mais tu penserais à ce riche qui se retira avec tristesse et qui est blâmé dans l'Evangile; tu ajouterais peut-être en toi-même : S'il a mal fait de ne pas tout vendre

1. Matt. XXV, 34, 46. — 2. Ps. XXII, 6. — 3. Ps. II, 7.

pour le donner aux pauvres, c'est qu'il n'avait pas d'enfants ; pour moi j'en ai, je dois garder pour eux. A cette faiblesse encore, te voici arrêté par ton Seigneur.

J'oserai donc le dire par sa grâce, oui j'oserai le dire non pas en m'appuyant sur moi, mais sur sa miséricorde : Garde aussi pour tes enfants, mais écoute-moi. Je suppose que, comme il nous arrive trop souvent, un homme ait perdu quelqu'un de ses enfants. Remarquez, mes frères, remarquez combien l'avarice est inexcusable, soit dans ce siècle soit dans le siècle futur. Voici donc ce qui peut se produire; ce n'est pas un voeu que nous formons, mais une supposition souvent réalisée. Un chrétien est mort père, tu as perdu un enfant chrétien; que dis-je? non tu ne l'as point perdu, tu l'as envoyé devant toi, car il n'a pas rompu avec toi, mais il te précède. Demande-le à ta foi : tu le suivras sûrement là où il est parvenu. Or, voici en peu de mots une pensée à laquelle nul, je crois, ne saurait répondre. Ton fils est-il vivant ? Qu'en pense ta foi? Mais s'il est vivant, pourquoi son héritage est-il envahi par ses frères? — Quoi! répliqueras-tu, doit-il revenir et en prendre de nouveau possession? — Qu'on lui envoie donc sa part où il est: il ne saurait venir la chercher, mais elle peut aller à lui.

Considère de plus avec qui il est. Si ton fils servait au palais, s'il devenait l'ami de l’Empereur et qu'il te dit : Vends ma portion et envoie-la moi; trouverais-tu aucune objection à faire? Ton fils est maintenant avec l'Empereur de tous les Empereurs, avec le Roi de tous les Rois et avec le Seigneur de tous les Seigneurs : envoie-lui sa part. Je ne dis pas! qu'il en ait besoin lui-même, je dis que son Seigneur, que Celui près de qui il se trouve, en a besoin sur la terre. Il veut recevoir ici ce qu'il rend au ciel. Fais donc comme certains avares, fait passer ton argent; donne-le à des voyageurs pour le recevoir dans ton pays.

12. Assez sur toi, parlons de ton fils. Tu hésites quand il faut donner ton bien; tu hésites aussi quand il faut rendre le bien d'autrui: preuve certaine que tu ne gardais pas pour tes enfants. Evidemment tu ne leur donnes pas, puisque tu leur ôtes : n'ôtes-tu pas à celui qui est mort? Serait-il indigne de recevoir, depuis qu'il vit avec le plus digne Souverain? Je te comprendrais si comblé de tes biens et de ses biens célestes, ce Souverain ne voulait rien recevoir.

379

Loin donc de moi la pensée de te dire : Donne ce que tu possèdes! Je te dirai. plutôt : Rends ce que tu dois. —Mais ses frères en jouiront, répliques-tu? — O langage pervers! n'apprend-il pas à tes enfants à souhaiter la mort à leurs frères ? S'ils doivent s'enrichir du bien de leur frère défunt, attention à leurs rapports dans ta demeure! Où en viendras-tu? A enseigner le fratricide en partageant un héritage.

13. Ne parlons plus de ce cas de mort, évitons de paraître menacer de quelques malheurs. Parlons d'une manière plus heureuse et plus agréable. Je ne suppose plus que tu as perdu un fils; suppose .au contraire que tu en as un de plus. Donne au Christ une place au milieu de tes enfants; que ton Seigneur devienne un membre de ta famille, que ton Créateur fasse partie de ta postérité, que ton frère devienne l'un de tes enfants. Quelle que soit en effet son incomparable majesté, il a daigné devenir ton frère, et quoiqu’il soit le Fils unique du Père, il a voulu avoir des cohéritiers. En lui donc quelle générosité, et en toi quelle ladrerie! Tu as deux fils, compte-le pour le troisième; si tu en as trois, qu'il devienne le quatrième, le sixième, si tu en as cinq, et le onzième si tu en as dix. N'allons pas plus loin donne à ton Seigneur la place de l'un de tes enfants. Car ce que tu lui donneras, te profitera ainsi qu'il tes fils; au lieu que ce que tu leur réserves criminellement te nuira ainsi qu'à eux. Tu lui donneras donc une portion égale à celle de l'un de tes enfants, suppose que tu en as un de plus.

14. Est-ce beaucoup, mes frères? Je vous donne un conseil; mais je ne vous serre pas à la gorge « Je parle ainsi dans votre intérêt, comme s'exprime l'Apôtre, et non pour vous tendre  un piège (1). » Je crois donc, mes frères, qu'il en coûte peu, qu'il est facile à un père de se figurer qu'il a un fils de plus et d'acheter des domaines qu'il pourra posséder éternellement, lui et ses enfants. L'avarice n'a rien à répondre. — Vous applaudissez à ce que je dis. Elevez-vous donc contre cette avarice; qu'elle ne triomphe pas de vous, et que dans vos coeurs elle n'ait pas plus d'empire que votre Rédempteur. Qu'elle n’y ait pas plus d'empire que Celui qui nous avertit d'élever nos coeurs jusqu'à lui. Laissons donc l'avarice.

15. Et que dit la sensualité? que dit-elle? Fais-toi du bien. Le Seigneur dit aussi : Fais-toi du bien. La justice te tient le même langage que l'adressait la sensualité. Mais distingue le sens qui s'y attache.

1. I Cor. VII, 35.

Si tu veux te faire du bien, rappelle-toi ce riche qui conseillé par l'avarice et la mollesse, prétendait aussi se faire du bien. Il eut une récolte si abondante, qu'il ne savait où placer ses fruits. « Que ferai-je? dit-il. Je n'ai pas où loger. Voici ce que je ferai. Je détruirai mes vieux greniers, et j'en construirai de nouveaux, et je les remplirai; puis je dirai à mon âme: Tu as beaucoup de biens, réjouis-toi. » Apprends ce qui se méditait contre cette sensualité : « Insensé, cette nuit-même on t'enlèvera ton âme, et ce que tu as amassé, à qui sera-t-il (1) ? » Et où ira cette âme qu'on lui enlèvera? Cette nuit même on la lui enlève, et il ignore où elle se rendra.

16. Voici un autre riche, à la fois sensuel et orgueilleux. Il faisait chaque jour grande chère, était vêtu de pourpre et de fin lin; tandis qu'un pauvre couvert d'ulcères gisait à sa porte, demandant vainement les miettes qui tombaient de sa table, nourrissant les chiens de ses plaies, sans être nourri lui-même par ce riche. Tous deux moururent, et l'un d'eux fut enseveli. Qu'est-il dit de l'autre? « Il fut emporté par les Anges dans le sein d'Abraham. » Le riche voit le pauvre, ou plutôt le riche devenu pauvre voit le riche; et à celui qui désirait une miette de sa table il demande de laisser tomber de son doigt une goutte d'eau sur sa langue. Que les rôles sont changés ! C'est en vain que parle ainsi ce riche défunt; pour nous, qui sommes encore vivants, ne l'entendons pas en vain. Il voulait remonter sur la terre, et on ne le lui permit pas; il voulait qu'on envoyât vers ses frères quelqu'un d'entre les morts, ceci ne lui l'ut pas non plus accordé. Que lui dit-on : « Ils ont Moïse et les prophètes. » Et lui? « Ils n'écouleront, que si quelqu'un ressuscite d'entre les morts. — S'ils n'écoutent ni Moïse ni les prophètes, ils ne croiront pas non plus quand quelqu'un reviendrait d'entre les morts (2). »

17. Ainsi donc, pour nous engager à faire l'aumône et à nous préparer pour l'avenir le repos de l'âme, Moïse et les prophètes nous disent dans un bon sens ce que la sensualité nous répète avec des intentions si perverses, de nous faire du bien. Écoutons-les pendant que nous sommes en vie. Si on méprise aujourd'hui leurs avertissements en les entendant, c'est en vain que plus tard on voudra les entendre. Attendons-nous que quelqu'un ressuscite d'entre les morts et nous dise de nous faire dit bien ? Mais cette résurrection a déjà eu lieu : ce n'est pas toit père, c'est ton Seigneur qui est sorti vivant du

1. Luc, XII, 16-20. — 2. Luc, XVI,19-31.

380

tombeau. Écoute-le, accueille ses sages conseils. Ne ménage pas tes trésors, donne autant que tu te peux. Ce que te disait la sensualité, le Seigneur te le répète. Distribue suivant les ressources, fais-toi du bien dans la crainte que cette nuit même on n'enlève ton âme.

Voilà, je crois, un discours que je viens de vous adresser, au nom du Christ, sur la nécessité de l'aumône. Vos témoignages d'approbation seront agréables au Seigneur, s'il y voit vos oeuvres conformes.

SERMON LXXXVII. LES OUVRIERS DE LA VIGNE OU LE DÉLAI DE LA CONVERSION (1).

ANALYSE. — Non-seulement nous honorons Dieu ou nous le, cultivons, comme disent les Latins, mais lui aussi nous cultive, puisqu'il nous appelle sa vigne. Les ouvriers qu'il emploie à la culture de cette vigne désignent ses différents ministres; ils désignent même chacun de nous, et le dernier donné à tous pour salaire figure l’éternité du bonheur. Pourquoi ne pas répondre à son appel immédiatement? Dirons-nous que nous ne l'avons pas entendu ? Mais l'univers entier est plein du bruit et de l'éclat de l'Évangile. Dirons-nous que nous avons toujours le temps, puisque la même récompense est assurée à tous, quelle que soit l'heure où ils commencent à travailler? Le désespoir est à craindre; la présomption n'est pas moins redoutable. Tremblerons-nous devant la désapprobation de certains amis puissants? Mais ils ne nous empêcheraient pas de réclamer les soins d'un médecin habile qu'ils n'aimeraient pas et par qui nous sérions sûrs de recouvrer la santé. Courons tous au grand Médecin des âmes, gardons-nous, si nous ne le connaissons pas encore, de nous mettre en fureur contre lui; prenons garde aussi à la léthargie ou à l'indifférence spirituelle et considérons comme un grand service les importunités pressantes qui ont pour but de nous en faire sortir.

1. On vient de vous lire dans le saint Évangile une parabole convenable à cette saison. Il y est question d'ouvriers qui travaillent dans une vigne, et nous sommes au temps des vendanges, des vendanges matérielles; car il y a aussi des vendanges spirituelles, durant lesquelles Dieu se réjouit de voir le fruit de sa vigne.

Si nous rendons à Dieu un culte, Dieu aussi nous cultive. Nous ne le cultivons pas pour le rendre meilleur, puisque notre culte consiste dans l'adoration et non dans le labour. Mais lui nous cultive comme fait un laboureur de son champ; aussi cette culture nous améliore comme celle du laboureur rend son champ plus fertile; et le fruit que Dieu nous demande consiste dans son culte même. Il montre qu'il nous cultive en ne cessant, d'arracher par sa parole, de nos meurs les germes funestes, de nous ouvrir l'âme avec le soc de ses instructions, et d'y répandre ta semence de ses préceptes pour en attendre des fruits de piété. Quand en effet nous laissons ce laboureur céleste travailler nos coeurs et que nous lui rendons le culte qui lui est dû, nous ne nous montrons pas ingrats;. envers lui et nous lui présentons des fruits qui sont sa joie; ces fruits ne le rendent pas plus riche, mais ils accroissent notre bonheur.

1. Matth. XX, 1-16

2. Voici maintenant la preuve que Dieu nous cultive, ainsi que je me suis exprimé. Il n'est pas nécessaire de démontrer devant vous que nous rendons un culte à Dieu; chacun répète que l'homme rend à Dieu ce culte. Mais on est tout surpris d'entendre dire que Dieu cultive les hommes; le langage humain ne se sert pas habituellement de ces termes, -tandis qu'on répète souvent que les hommes rendent un culte à Dieu. Montrons par conséquent que Dieu cultive les hommes ; on pourrait croire, sans cela, qu'il nous est échappé un mot inexact et murmurer intérieurement contre nous, nous accuser même, pour ne savoir pas ce que nous disons. Je veux donc et je dois vous montrer que Dieu nous cultive et qu'il nous cultive comme on cultive une terre, afin de nous rendre meilleurs. Le Seigneur dit dans l'Évangile : « Je suis le cep, vous en êtes les branches et mon Père est le vigneron (1). » Que fait un vigneron? A vous qui l'êtes, je demande: Que fait un vigneron? Sans doute il cultive sa vigne. Si donc Dieu notre Père est vigneron, il a sûrement une vigne qu'il cultive et dont il attend la récolte.

3. Il a planté cette vigne, ainsi que le dit notre Seigneur Jésus-Christ lui même, et il l'a louée à des vignerons qui devaient lui en rendre les fruits aux époques convenables. Afin donc

1. Jean, XV, 5, 1

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de les leur réclamer, il envoya vers ceux ses serviteurs. Les vignerons les outragèrent, en

tirèrent même quelques-uns et dédaignèrent de payer. Il en envoya d'autres : mêmes traitements. Ce père de famille qui avait cultivé le champ, planté et loué sa vigne, se dit alors

« Je leur enverrai mon Fils unique ; peut-être au moins le respecteront-ils. Et il leur envoya son Fils en personne. Voici l'héritier, dirent-ils en eux-mêmes, venez, mettons-le à mort, et son héritage sera pour nous. » Effectivement ils le mixent à mort, et le jettent hors de la vigne. Que fera, en venant, le Manne de la vigne à ces mauvais vignerons ? On répondit à cette question : « Il fera mourir misérablement ces misérables et louera sa vigne à d'autres vignerons en recevoir le fruit eu son temps.(1) »

Cette vigne fut plantée lorsque la loi fut gravée dans le coeur des Juifs. Dieu ensuite envoya les Prophètes pour en recueillir tes fruits, pour exiger la sainteté; les Prophètes furent couverts d'outrages et mis à mort. Le Fils unique du Père de famille, le Christ vint ensuite; c'est l’héritier qu'ils ont tué. Aussi ont-ils perdu son héritage; leur dessein criminel a tourné contre eux-mêmes. Ils ont tué l'héritier pour accueillir sa succession et pour l'avoir tué ils ont tout perdu.

4. Tout à l'heure encore vous avez entendu dans le saint Évangile cette autre parabole. « Il en est du royaume des cieux comme d'un père de famille qui sortit afin de louer des ouvriers pour sa vigne. » Il sortit le matin, prit ceux qu'il trouva et convint avec eux du salaire d'un denier. Il sortit encore à la troisième heure et il en trouva d'autres qu'il conduisit travailler à sa vigne. A la sixième et à la neuvième heure il en fit autant. Il sortit enfin à la onzième heure, presque au déclin du jour, il rencontra quelques hommes debout dans l'oisiveté. Pourquoi restez-vous ici? leur dit-il; pourquoi ne travaillez-vous pas à la vigne ? Parce que personne ne nous a loués, répondirent-ils. Vous aussi, venez, ajouta le Père de famille, et je vous donnerai ce qui conviendra. Il s'agissait d'un denier pour salaire. Mais comment ces derniers, qui ne devaient travailler qu'une heure, auraient-ils osé           l'espérer? Ils étaient heureux néanmoins de compter encore sur quelque chose; et pour une heure on les mena au travail.

1. Matth. XXI, 33-41.

Le soir venu, le Père de famille ordonna de payer tout le monde, des derniers aux premiers. Il commença donc par ceux qui étaient venus à la dernière heure, et il leur fit donner un denier. En les voyant recevoir et denier, dont on avait convenu avec eux, les premiers arrivés comptèrent sur davantage; en arriva enfin à eux, et ils reçurent un denier. Ils murmurèrent alors contre le Père de famille. Nous avons, dirent-ils, porté le poids du jour et de la chaleur brûlante, et vous ne nous traitez que comme ceux qui ont travaillé une bure seulement dans votre vigne? Le Père de famille, s'adressant à l'un d'eux, lui fit cette réponse pleine de justice: Mon ami, dit-il, je ne viole pas ton droit, c'est-à-dire je ne te trompe pas : je te donne ce qui est convenu. Je ne te trompe pas, puisque je suis fidèle à mon engagement. Je n'ai pas dessein de payer celui-ci, mais de lui donner. Ne puis-je faire de mon bien ce que je veux? Ton oeil est-il jaloux, parce que je suis bon ? Si je prenais à quelqu'un ce qui ne m’appartient pas, je serais avec raison traité de voleur et d'homme injuste; je mériterais également d'être accusé de friponnerie et d'infidélité si je ne payais pas ce que je dois. Mais quand j'acquitte mes dettes et que de plus je donne à qui il me plaît, celui que je paie ne saurait me reprocher rien, et celui à qui je donne doit ressentir une joie plus vite. — Il n'y avait, rien à répliquer. Tous ainsi furent égaux ; des derniers devinrent les premiers et les premiers les derniers, c'est-à-dire qu'il y eut égalité et non primauté. Que signifie en effet : Les premiers furent les derniers et les derniers les premiers ? Qu'ils reçurent autant les uns que tes autres.

5. Pourquoi, alors, commença-t-on par payer les derniers ? N'avons-nous pas lu que la récompense sera donnée à tous en même temps? Car d'après un autre passage de l’Évangile que nous avons lu aussi, le Sauveur dira à tous ceux qui seront placés à sa droite : « Venez, les bénis de mon Père, recevez le Royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde (1). » Si donc tous les élus le doivent recevoir en même temps, comment expliquer que les ouvriers de la onzième heure ont été récompensés avant ceux de la première ? Vous rendrez grâces à Dieu si je parviens à m'exprimer de manière à vous le faire bien saisir. C'est à lui en effet que vous devez rendre grâces, puisque c'est lui qui vous donne par votre

1. Matth. XXV, 34.

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ministère, ce que nous distribuons ne venant pas de nous.

Si deux hommes avaient reçu une grâce, l'un après une heure d'attente, et l'autre après douze, lequel des deux aurait reçu le premier? Chacun répondrait que celui qui l'a reçue après une heure seulement, l'a reçue avant celui à qui elle n'a été octroyée qu'après douze heures. Ainsi donc, quoique tous aient été récompensés au même moment, si les uns l'ont été après une heure et les autres après douze, on peut dire que ceux qui n'ont attendu qu'un instant ont été servis avant les autres. Les premiers justes, tels qu'Abel et Noë, ont été en quelque sorte appelés à la première heure; mais ils ne parviendront qu'avec nous à la gloire de la résurrection. Les autres justes qui les suivirent, Abraham, Isaac, Jacob et leurs contemporains, ont été appelés à la troisième heure, et ce n'est qu'avec nous encore qu'ils seront heureusement ressuscités. Avec nous seulement aussi ressusciteront, dans la félicité, d'autres justes, Moïse, Aaron et tous les autres qui avec eux ont été invités vers la sixième heure. Au même moment encore ressusciteront glorieusement les saints Prophètes, appelés à la neuvième heure; et à la fin du monde, tous les Chrétiens, appelés à la onzième heure seulement, jouiront avec eux du même bonheur. Tous le recevront en même temps; mais voyez combien auront attendu les premiers. Ceux ci auront attendu beaucoup et nous bien peu; et tout en recevant à la même heure, ne semblera-t-il point que notre récompense ne souffrant aucun retard, nous la recevrons les premiers ?

6. Sous ce rapport donc nous serons tous égaux, les premiers au niveau des derniers et les derniers au niveau des premiers. Le denier d'ailleurs est la vie éternelle, et l'éternité est égale pour tous. La diversité des mérites établira sans aucun doute une diversité de gloire; la vie éternelle cependant, considérée en elle-même, ne saurait être inégale pour personne. Il n'y a ni plus ni moins de longueur dans ce qui est également éternel; ce qui n'a pas de fin n'en a ni pour toi ni pour moi. Mais la chasteté conjugale brillera d'une autre manière que la pureté des vierges, et la récompense des bonnes oeuvres paraîtra autrement que la couronne du martyre. La forme sera diverse; mais en ce qui concerne l'éternelle durée, l'un n'aura pas plus que l'autre; puisque tous vivent sans fin, quoique chacun avec la gloire qui lui est propre, et cette vie sans fin est le denier de l'éternelle vie. Ainsi donc celui qui l'a reçu plus tard ne doit pas murmurer contre celui qui l'a reçu plutôt. On rend à l'un ce qui lui est dû, on fait un don à l'autre et pour tous deux le don a le même objet.

7. Il y a aussi dans la vie présente quelque chose d'analogue, et sans préjudice à l'interprétation qui nous montre Abel et ses contemporains appelés à la première heure, Abraham et les siens appelés à la troisième, à la sixième Moïse, Aaron et les autres justes de cette époque, à la neuvième les Prophètes et les justes de ce temps, à la onzième, c'est-à-dire à la dernière époque du monde, tous les Chrétiens; sans préjudice donc à cette interprétation, la même parabole peut s'appliquer aussi à notre vie actuelle. A la première heure paraissent appelés ceux qui deviennent chrétiens au sortir du sein maternel; les enfants à la troisième; à la sixième lés jeunes gens ; ceux qui ont passé l'âge mûr à la neuvième, et à la onzième seulement les vieillards entièrement épuisés : tous néanmoins recevront le même denier de la vie éternelle.

8. Mais observez et, comprenez, mes frères, que personne ne doit différer de se rendre à la vigne, sous prétexte qu'à quelque moment qu'il y vienne, il est sûr de recevoir ce denier mystérieux. Il est sûr que ce denier lui est offert; mais lui ordonne-t-on d'ajourner? Quand le Père de famille sortait pour chercher des ouvriers, est-ce que ceux-ci différèrent ? Ceux qu'il appela à la troisième heure, par exemple, lui répondirent-ils : Attendez, nous n'irons qu'à la sixième? Ceux qu'il trouva à la sixième lui dirent-ils : Nous irons à la neuvième ? Et ceux de la neuvième reprirent-ils : A la onzième seulement nous irons ? Puisqu'il doit donner à tous le même denier, pourquoi nous fatiguer plus longtemps.

Dieu a déterminé dans son conseil, ce qu'il doit donner et ce qu'il doit faire ; pour toi, viens quand il t'appelle. Oui, la même récompense est assurée à tous; mais le moment de se rendre au travail est singulièrement décisif. Faisons une supposition. On appelle à la sixième heure ces jeunes gens dont l'ardeur est aussi bouillante que la chaleur au milieu du jour; s'ils répondaient : Attendez; l'Évangile nous apprend que tous nous recevrons une même récompense, nous irons donc à la onzième heure, quand nous serons parvenus à la vieillesse; pourquoi tant (383) travailler, puisqu'il n'est pas question de recevoir davantage? On leur dirait sans aucun doute : Tu refuses le travail ; sans savoir situ arriveras à la vieillesse? On t'appelle à la sixième heure, viens. Le Père de famille t'a promis le denier, lors même que tu ne viendrais qu'à la onzième heure; mais personne ne t'a assuré que tu vivrais une heure encore ; je ne dis pas, que tu vivrais jusqu'à onze heure, mais jusqu'à sept. Et sûr de la récompense mais incertain de la vie, tu remets à plus tard l'invitation qui t'est faite! Ah! prends garde de perdre en différant ainsi ce, que t'assure la divine promesse.

On peut parler ainsi, soit à la première enfance appelée à la première heure; soit à la seconde, invitée à la troisième; soit à la jeunesse, qui a toute la chaleur de la sixième ; à l'extrême veillesse on peut donc dire avec bien plus de raison encore : Il est onze heures, et tu restes dans l'oisiveté? et tu hésites de venir?

9. Le Père de famille ne serait-il pas sorti pour t'inviter? Mais s'il n'est pas sorti, comment parlons-nous? Car nous sommes les serviteurs de la maison, et c'est nous qu'il envoie chercher des ouvriers. Pourquoi rester là ? Tu es au terme de tes ans; hâte-toi de mériter le denier.

En effet, le Père de famille sort quand il se fait connaître. N'est-il pas vrai que celui qui reste dans sa demeure n'est pas vu de ceux qui sont dehors; et que ceux-ci le voient quand il en sort? Ainsi le Christ semble rester dans son sanctuaire lorsqu'on ne le connaît pas; mais il le quitte pour louer des ouvriers, lorqu'on commence à le connaître, puisqu'il passe en quelque sorte du connu à l'inconnu. Or il est connu maintenant, on le prêche partout, et tout sous le ciel publie sa gloire. Il fut pour les Juifs un objet de dérisions et de blâmes; on le vit, au milieu d'eux, humble et couvert de mépris; il cachait alors sa majesté et montrait la faiblesse hautaine; et l'on outrageait ce que l'on voyait, sans connaître ce qu'il tenait dans le mystère. S'ils l'avaient connu, ils n'auraient point crucifié «le Seigneur de la gloire (1). » Aujourd'hui qu'il trône au ciel, peut-on le dédaigner comme il fut dédaigné quand il était suspendu à une croix ! Ses bourreaux secouaient la tête, et debout devant sa croix, allant à lui comme au fruit qu'y avait attaché leur cruauté barbare, ils lui disaient pour l'outrager : « S'il est le Fils .de Dieu, qu'il descende de la croix. Il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même? Qu'il descende

1. I Cor. II, 3.

de la croix, et nous croyons en lui (1) ». Il n'en descendait point, parce qu'il restait caché. S'il put sortir vivant du sépulcre, il pouvait bien plus facilement descendre de la croix. Mais pour notre instruction il souffrait avec patience, ajournait l'exercice de sa puissance et il resta méconnu. C'est qu'alors il ne sortait point pour louer des ouvriers, il ne sortait point, ne se manifestait point. Trois jours après, il ressuscita, se montra à ses disciples, monta au ciel, et le cinquantième jour après sa résurrection, le dixième qui suivit son ascension, il envoya l'Esprit-Saint. Dans un seul cénacle se trouvaient réunies cent vingt personnes; l'Esprit-Saint les remplit toutes (2); et comblés de ses dons, ces hommes se mirent à parler les langues de tous les peuples. C'était l'invitation qui se faisait, le Père de famille qui allait chercher des ouvriers. Tous alors commencèrent à connaître la puissance de la vérité. On voyait un seul et même homme parler toutes les langues, et aujourd'hui encore l'unité, qui fait de l'Eglise comme un seul homme, les parle toutes. En quelle langue ne s'exprime pas la religion chrétienne ? A quelles extrémités du monde n'est-elle point parvenue? Il n'est plus personne qui se dérobe à la chaleur de ses rayons (3); et ce vieillard parvenu à la onzième heure diffère encore!

10. C'est donc une chose évidente, mes frères, et entièrement indubitable, croyez-la, soyez-en bien sûrs : lorsque renonçant à une vie inutile ou profondément, corrompue, un homme se convertit à la foi chrétienne, Jésus-Christ notre Dieu lui remet tous ses anciens péchés, et effaçant en quelque sorte toutes ses dettes, il fait avec lui comme table rase. Tout lui est pardonné, et personne ne doit craindre qu'il reste quoique ce soit sans l'être. Mais aussi personne ne doit se laisser aller à une sécurité funeste. Une espérance téméraire tue l'âme aussi bien que le désespoir. Un mot sur ces deux vices.

Comme une saine et légitime espérance contribue au salut, ainsi nous abuse une espérance déréglée. Comprenez d'abord comment on est victime du désespoir.

Il est des hommes qui en réfléchissant au mal qu'ils ont fait, estiment le pardon impossible, et en regardant le pardon comme impossible, ils laissent aller leur âme, ils périssent de désespoir et disent en eux-mêmes: Nous n'avons plus d'espérance; il est impossible qu'on nous remette ou qu'on nous pardonne tant de péchés commis

1. Matth. XXVII, 39-42 — 2. Act. I, 15. — 3. Ps. XVIII, 7.

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par nous; pourquoi, alors, ne pas satisfaire nos passions? Sans récompense à attendre dans l'avenir, jouissons au moins de tous les plaisirs du temps présent. Faisons ce qui nous convient, fût-il défendu, afin de goûter au moins quelques délices passagères, puisque nous n'en méritons point d'éternelles. Le désespoir les fait ainsi périr, soit avant d'être parvenu complètement à la foi, soit après que devenus chrétiens ils sont tombés clans quelques fautes ou dans quelques crimes attirés par leur négligence.

Devant eux se présente le Maître de la vigne, et pendant que livrés au désespoir ils lui tournent le dos, il les appelle, il frappe et crie parla bouche du prophète Ezéchiel : « En quelque jour qu'un homme renonce à ses désordres, j'oublierai toutes ses iniquités (1). » En entendant ces paroles et en y ajoutant foi, ils se sauvent de leur désespoir et se relèvent au dessus du sombre et profond abîme où ils étaient plongés.

11. Ils ont maintenant à craindre de tomber dans un autre précipice et de mourir d'une espérance déréglée après avoir résisté à la mort du désespoir. Leurs pensées deviennent bien différentes, mais non moins pernicieuses; ils disent donc de nouveau en eux-mêmes : S'il est vrai qu'en quelque jour que je renonce à mes désordres, la miséricorde de Dieu doive oublier mes iniquités, ainsi que me l'a promis par le bouche du Prophète son infaillible véracité, pourquoi me convertir aujourd'hui et non pas demain? Pourquoi aujourd'hui et non pas demain? Qu'aujourd'hui se passe comme s'est passé hier, qu'il se jette dans la débauche, se plonge dans le gouffre des passions, se roule dans les plaisirs qui donnent la mort : je me convertirai demain et ce sera fini. — Qu'est-ce qui sera fini? — Le cours de mes iniquités. — C'est bien, sois heureux de ce que demain auront fini tes iniquités. Et si avant le jour de demain tu avais fini toi-même? J'en conviens, tu as raison de te réjouir en voyant que Dieu a promis de te pardonner tes fautes lorsque tu te convertirais; mais personne ne t'a promis d'aller jusqu'à demain. Peut-être cependant un astrologue t'a-t-il donné cette assurance, mais nn astrologue, ce n'est pas Dieu! Combien ont été trompés par les astrologues et ont perdu quand ils comptaient gagner!

Devant ces malheureux, livrés à un fol espoir, se présente aussi le Père de famille. En s'adressant aux premiers qui s'étaient malheureusement

1. Ezéc. XVIII, 21, 22.

abandonnés au désespoir et y avaient rencontré leur perte, il les a rappelés à l'espérance; et en paraissant devant les seconds qui cherchent aussi la mort dans une espérance déréglée, il leur dit par l'organe d'un autre livre sacré ; « Ne tarde pas de te convertir au Seigneur. » Il a dit aux uns : « En quelque jour que l'impie renonce à ses désordres, j'oublierai toutes ses iniquités; » et il les a sauvés du découragement où ils s'étaient laissés aller pour leur perte, désespérant complètement du pardon; et en s'avançant vers les autres, qui cherchent leur ruine dans la présomption et le délai, il leur dit d'un air de réprimande : « Ne tarde pas de te convertir au Seigneur, et ne diffère pas de jour en jour; car sa colère éclatera soudain, et au jour de la vengeance il te perdra (1). » Ainsi ne remets pas et ne ferme pas la porte, ouverte devant toi. C'est l'auteur même du pardon qui t'ouvre cette porte ; que tardes-tu ? Tu devrais être comblé de joie si tu frappais et qu'il t'ouvrît enfin; tu ne frappes pas, il l'ouvre, et tu restes dehors ? N'hésite donc pas. L'Écriture dit quelque part, à propos des oeuvres de miséricorde : « Ne réponds pas : Va et reviens, demain je te donnerai; quand à l'instant même tu peux rendre service (2) ; » tu ignores en effet ce qui peut arriver le lendemain. Tu connais ce commandement, de ne pas ajourner la miséricorde envers autrui, et en différant tu te montres cruel envers toi-même? Tu ne dois mettre aucun retard lorsqu'il s'agit de donner du pain, et tu en mets lorsqu'il s'agit de recevoir ton pardon? Si tu n'ajournes point ta pitié pour autrui, prends aussi, pour plaire à Dieu, compassion de ton âme (3). Fais aussi l'aumône à cette âme, non pas précisément en lui donnant, mais en ne repoussant pas la main qui lui donne.

12. Ce qui fait quelquefois le grand malheur de beaucoup d'hommes, c'est qu'ils craignent de déplaire à d'autres hommes. Il y a dé grandes ressources dans les bons amis pour le bien, et dans les mauvais pour le mal. Aussi pour nous engager à mépriser, en vue de notre salut, l'amitié des puissants, le Seigneur n'a pas fait son choix parmi les sénateurs, mais parmi les pêcheurs. Quel témoignage de miséricorde dans l'auteur de notre être! Il savait qu'en choisissant le sénateur, il le porterait à dire : C'est ma dignité qui est préférée; que s'il choisissait d'abord des riches, les riches diraient : à ma fortune la

1. Eccli. V, 8, 9. —2. Prov. III, 24. — 3. Eccli. XXX, 28.

385

préférence; que si son choix tombait d'abord sur l'Empereur, celui-ci dirait-on a égard à ma

puissance; et que de même, s'il appelait en premier lieu des orateurs ou des philosophes, l’orateur dirait : voilà le fruit de mon éloquence; et le philosophe: voilà le mérite de ma  sagesse.

Remettons à plus tard ces orgueilleux, dit alors le Sauveur, en eux quelle enflure! Il ne faut pas confondre l'enflure avec la grandeur. L'une et l'autre occupent beaucoup de place, mais elles ne sont pas également saines. Qu'on ajourne donc ces orgueilleux; il faut, pour les guérir, leur donner plus de consistance. A moi d'abord ce pêcheur, dit Jésus. Viens, pauvre, suis-moi. Tu n'as rien, lune sais rien, suis-moi. Suis-moi, pauvre ignorant; il n'y a rien en toi qui effraie, mais il y a beaucoup a remplir. La source est abondante, qu'on y présente ce vaisseau vide. Le pêcheur alors abandonna ses flets, le pécheur reçut sa grâce et il devint un orateur divin. Voilà l'ouvrage de Dieu, et l'Apôtre en parle en ces termes : « Dieu a choisi ce qui est faible pour confondre ce qui est fort; Dieu a choisi ce qui est vil et ce qui n'est pas, comme s'il était, afin de détruire les choses qui sont (1). » Aujourd'hui enfin, pendant qu'on lit ce qu'ont écrit ces pêcheurs, on voit se soumettre les épaules des orateurs. Ah! qu'on se débarrasse de tous ces vents stériles; qu'on se débarrasse de cette fumée qui s'évanouit en montant; que pour se sauver on foule aux pieds tout cela.

13. Supposons qu'il y ait dans une ville un malade et en même temps un fort habile médecin, ennemi des amis puissants. du malade ; supposons que quelqu'un soit atteint dans une ville d'une maladie dangereuse et qu'il y ait dans cette même ville un médecin fort habile, mais ennemi, comme je l'ai remarqué, des amis puissants du malade; supposons que ceux-ci disent à leur ami : N'emploie pas ce médecin, il ne sait rien; supposons que ce ne soit pas le jugement, mais l'envie qui leur dicte ce langage : ce malade, pour recouvrer la santé, n'enverrait-il pas promener ces vains propos de ses puissants amis, et pour vivre quelques jours de plus ne recourrait-il pas, au risque de les offenser, et pour se délivrer de son mal, à celui que l'opinion lui a représenté comme le plus capable ?

Le genre humain est aujourd'hui malade, non du corps mais de l'âme. Je vois ce grand malade gisant dans tout l'univers, de l'Orient à l'Occident,

1. I Cor. I, 27, 28

et pour te guérir un médecin tout-puissant est descendu du ciel. Pour approcher en quelque sorte du lit du malade, il s'est abaissé jusqu'à prendre une chair mortelle. Il donne des avis salutaires : les uns le méprisent et ceux qui l'écoutent sont guéris. Ceux qui le méprisent sont ces amis puissants qui répètent : Il ne sait rien. Ah! s'il ne savait rien, il ne remplirait pas le monde de sa puissance. Ah! s'il ne savait rien, il n'existerait pas avant de s'être montré parmi nous. Ah! s'il ne savait rien, il n'aurait pas envoyé levant lui les Prophètes. Et ne voyons-nous pas aujourd'hui l'accomplissement de ce qu'ils ont prédit? Ce médecin, en accomplissant leurs promesses, ne témoigne-t-il pas de la puissance de son art? N'est-il pas vrai que dans tout l'univers succombent de funestes erreurs et que les châtiments qui pèsent sur le monde en abattent les passions? Que nul ne dise : Le monde autrefois était meilleur qu'aujourd'hui: et depuis que ce médecin commence à y exercer,-nous y voyons une multitude de choses affreuses. Ne t'en étonne pas. Si, près du médecin, le sang ne paraissait pas, c'est qu'il n'avait pas entrepris encore la guérison du malade. A ce spectacle donc, renonce aux vaines délices et cours au médecin; voici le temps de se guérir et non de s'abandonner à la volupté.

14. Soignons-nous donc, mes frères. Si nous ne connaissons pas encore le mérite du médecin, ne nous emportons pas contre lui comme des furieux, et comme des léthargiques ne nous eh éloignons pas. Beaucoup en effet se sont perdus en s'emportant contre lui, et beaucoup en s'endormant. Appelons furieux ceux qui ne s'endorment pas mais s'emportent, et léthargiques ceux qui se laissent accabler sous un sommeil de plomb. Combien d'hommes sont ainsi malades! Les uns voudraient frapper sur ce médecin, et comme il est au ciel sur son trône, ils persécutent sur la terre ses membres ou les fidèles. Il sait guérir 'cette espèce de malades; beaucoup d'entre eux se sont convertis, et d'ennemis, ils sont devenus ses amis, de persécuteurs, les prédicateurs de son nom. Tels étaient les Juifs acharnés contre sa personne pendant, qu'il vivait sur cette terre; il guérit ces furieux et c'est pour eux qu'il pria du haut de la croix : « Mon Père, dit-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1). » Dans beaucoup donc, d'entre eux la fureur se calma, comme une agitation.

1. Luc, XXXIII, 34.

386

phrénétique qui s'arrête, et ils reconnurent Dieu, ils reconnurent le Christ. Lorsqu'après l'ascension il envoya l'Esprit-Saint, ils s'attachèrent à Celui qu'ils avaient crucifié et ils burent avec foi, dans son sacrement, le sang qu'ils avaient répandu dans leur fureur.

15. Nous ne manquons pas d'exemples. Le Sauveur était déjà assis dans le ciel, et Saul persécutait ses membres; il les persécutait avec une fureur de phrénétique, un aveuglement étrange, une passion sans bornes. « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? » Ces seuls mots descendus du ciel abattirent ce furieux, le guérirent et le relevèrent : le persécuteur était mort et un ardent prédicateur venait de recevoir la vie (1).

Beaucoup de léthargiques guérissent aussi. Ce sont ces malades qui sans s'emporter contre le Christ ni faire de mal aux Chrétiens, diffèrent leur conversion avec une sorte de langueur qui se révèle dans des paroles d'assoupissement; ils sont indolents à ouvrir les yeux à la lumière, et on leur devient importun en cherchant à les éveiller. Laisse-moi, dit ce léthargique dans sa langueur, je t'en conjure, laisse-moi. — Pourquoi? — Je veux dormir. — Mais ce sommeil te fera mourir. — Et, par attrait pour le sommeil

1. Act. IX, 4.

Je veux mourir, répond-il. — Et moi je ne le, veux pas, reprend plus haut la charité.

Il n'est pas rare de voir un fils donner ces témoignages d'affection à son père déjà vieux, et dont la mort viendra dans quelques jours, puisqu'il est au terme de sa carrière. Ce père est en léthargie, le fils apprend du médecin que telle est la maladie qui accable son père; le médecin lui dit même : Réveille-le et si tu veux prolonger sa vie, ne le laisse pas dormir. Voyez ce jeune homme près du vieillard : il le secoue, il le pince, il le pique, son affection le tourmente, il ne veut pas le laisser mourir si vite quoique la vieillesse doive le lui enlever bientôt : et s'il parvient à le rappeller à la vie, ce jeune homme est heureux de passer quelques jours encore avec ce père qui doit lui laisser sa place.

Avec combien plus de charité ne devons-nous pas importuner nos amis, puisqu'il s'agit de vivre avec eux, non pas quelques jours dans ce monde, mais éternellement dans le sein de Dieu ! Qu'ils nous aiment donc, qu'ils fassent ce que nous leur disons et qu'ils cultivent celui que nous cultivons afin de recevoir aussi ce que nous espérons.

Tournons-nous vers le Seigneur, etc.(1).

1. Serm. I.

SERMON LXXXVIII. L'AVEUGLEMENT SPIRITUEL (1).

ANALYSE. — Pour nous amener à la foi et nous guérir de nos maux, le Christ a dû faire pendant sa vie des miracles corporels. Il fait aujourd’hui beaucoup plus de miracles dans l'ordre spirituel et toute notre occupation doit être d'obtenir qu'il daigne nous guérir en particuliers de notre aveuglement spirituel. Afin de savoir comment peut s'opérer cette guérison, étudions les circonstances de la guérison des deux aveugles de Jéricho. — Jésus passait quand ils eurent recours à lui; il fallait aussi, pour se mettre à notre portée, qu'il fit des choses transitoires, c'est-à-dire des actions humaines. Ces aveugles à guérir étaient au nombre de deux : Jésus avait à agir également sur deux peuples distincts, les Juifs et les Gentils. Les aveugles crient vers le Sauveur: nous devons crier, nous, par nos bonnes actions. La foule les empêche; mais ils n'en crient pas moins : la foule, même des chrétiens censure aussi la vie qui veut devenir sainte; il faut dédaigner ce blâme. Jésus s'arrête devant les aveugles et cet arrêt figure sa divinité toujours immuable et éternelle; c'est aussi à elle qu'il faut nous attacher pour obtenir de pouvoir contempler cette lumière dont l'éclat tourmente 1'œil malade. — Courage ! En persévérant dans le bien on obtiendra même les éloges de ceux qui ont commencé par critiquer. Il y aura toujours dans le monde des bons et des méchants. S'il est dit aux bons de se séparer des méchants, ce n'est pas comme l'entendent les Donatistes, qu'il faille les quitter corporellement. On doit ne pas consentir au mal qu'ils font, les en reprendre, les en reprendre avec humilité. Est-ce que les prophètes se sont jamais séparés extérieurement du peuple dont ils censuraient les désordres?

1. Votre sainteté tonnait parfaitement, comme nous, que notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ est notre médecin pour le salut éternel, et que s'il s'est revêtu des infirmités de notre nature, c'est pour empêcher les nôtres de durer

1. Matt. XX, 30-34.

toujours. Il a pris un corps mortel afin de tuer la mort; « et quoiqu'il ait été crucifié selon « notre faiblesse, il vit néanmoins par la puissance de Dieu (1), » ainsi que s'exprime l'Apôtre. Le même Apôtre dit aussi « qu'il ne meurt

1. II Cor. XIII, 4.

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plus et que la mort n'aura plus sur lui d'empire (1). » Votre foi connaît parfaitement ces vérités.

Donc aussi nous devons savoir que tous les miracles qu'il a faits sur les corps ont pour but de nous instruire et de nous faire parvenir à ce qui ne passe pas, à ce qui n'aura jamais de fin. Il a rendu les yeux aux aveugles, et la mort devait encore les leur fermer ; il a ressuscité Lazare, et Lazare devait encore mourir. Tout ce qu'il a fait pour la guérison des corps ne tendait pas à les rendre immortels, quoique néanmoins il doive finir par assurer aux corps mêmes une éternelle santé : mais comme on ne croyait pas aux invisibles réalités, il a voulu, par le moyen d'actions visibles et passagères, élever la foi vers les choses invisibles.

2. Que nul donc, mes frères, ne s'avise de dire que Notre-Seigneur Jésus-Christ rie fait maintenant rien de semblable, et que pour ce motif les premiers temps de l'Eglise étaient préférables à ceux-ci. Notre-Seigneur lui-même ne préfère-t-il pas quelque part ceux qui croient ans avoir vu à ceux qui croient parce qu'ils voient ? Telle était durant sa vie la faiblesse chancelante de ses disciples que non contents de l'avoir vu ressuscité, ils voulaient encore, pour croire à sa résurrection, le toucher de leurs mains. Le témoignage de leurs yeux ne leur suffisait pas, ils voulaient de plus palper son corps sacré et toucher les cicatrices encore fraîches de ses blessures : et ce n'est qu'après s'être assuré par lui-même de la réalité de ces cicatrices, que l'apôtre incrédule s'écria: « Mon Seigneur et mon Dieu! »

Ainsi les traces de ses plaies le révélaient et il avait guéri toutes les blessures d'autrui. Ne pouvait-il ressusciter sans ces marques sanglantes ? Ah ! c'est qu'il voyait, dans le coeur de ses disciples, des plaies qu'il voulait fermer en conservant les cicatrices de son corps. Et quand Thomas eut enfin confessé sa foi en s'écriant : « Mon Seigneur et mon Dieu! C'est pour m'avoir vu, dit le Seigneur, que tu as cru : heureux ceux qui croient sans voir (2). » N'est-ce pas nous, mes frères, que regardent ces dernières paroles ? N'est-ce pas nous et ceux qui nous suivront ? Peu de temps en effet après qu'il se fut dérobé aux regards mortels pour affermir la foi dans les coeurs, ceux qui croient en lui le firent sans avoir vu, et le mérite de leur foi fut considérable, et afin

1. Rom. VI, 9. — 2. Jean XX, 25-29.

d'acquérir cette foi ils approchèrent de lui leur coeur pour l'aimer et non la main pour le toucher.

3. Les oeuvres miraculeuses du Sauveur étaient donc une invitation à la foi. Cette foi brille aujourd'hui dans l'Eglise répandue par tout l'univers ; y produisant ces guérisons d'un ordre plus élevé qu'il avait en vue quand il ne dédaignait point de s'abaisser à des guérisons moins considérables. Car autant l'âme l'emporte sur le corps, autant la santé spirituelle est préférable à la santé corporelle. Si maintenant le corps d'un aveugle n'ouvre pas les yeux sous la main puissante du Seigneur; combien de coeurs non moins aveugles ouvrent les yeux à sa parole ! Si l'on ne voit pas aujourd'hui ressusciter un cadavre, de nouveau destiné à la mort ; combien ressuscitent d'âmes ensevelies dans un cadavre vivant ! Si les oreilles d'un sourd ne s'ouvrent pas aujourd'hui ; combien de coeurs fermés s'épanouissent à l'action pénétrante de la parole de Dieu, et passent de l'incrédulité à la foi, du désordre à une vie réglée, de l'insubordination à l’obéissance !

Un tel est devenu croyant, disons-nous ; et nous sommes dans l'admiration, car il est du nombre de ceux dont nous connaissions la dureté. Mais pourquoi t'étonner de sa foi, de son innocence et de sa fidélité à Dieu ? N'est-ce point parce que tu vois éclairé celui que tu savais aveugle, vivant celui que tu savais mort; n'est-ce pas aussi parce que ce sourd entend ? Considérez en effet ces autres morts dont parlait le Seigneur, quand à un jeune homme qui différait de le suivre afin de pouvoir ensevelir son père, il répondait : « Laisse les morts ensevelir leurs morts. (1) » Pour ensevelir les morts il ne faut pas assurément être mort soi-même ; comment un cadavre pourrait-il ensevelir un cadavre ? Le Sauveur néanmoins suppose que des morts peuvent ensevelir: comment sont-ils morts, suce n'est spirituellement ? De même en effet qu'on voit souvent, dans une maison où rien ne manque, le maître de la maison étendu sans vie ; ainsi est-il beaucoup d'hommes dont le corps est sain et dont l'âme est morte. Ce sont ces morts que cherche à réveiller l'Apôtre quand il dit : « Toi qui dors, lève-toi ; lève-toi d'entre les morts et le Christ t'éclairera (2). » Il l'éclairera en le ressuscitant ; car c'est sa voix que fait retentir l'Apôtre aux oreilles du mort : « Toi qui dors, lève-toi. » Ce mort en ressuscitant ouvrira les yeux à la

1. Matt. VIII, 22. — 2. Ephés. V, 14.

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lumière. Combien aussi le Seigneur ne voyait-il pas de sourds devant lui lorsqu'il disait : « Entende, celui qui a des oreilles pour entendre (1) » Eh ! qui donc était alors sans oreilles devant lui? Il demandait, par conséquent, l'attention de l'oreille intérieure.

4. De quels yeux parlait-il aussi en s'adressant à des hommes qui corporellement n'étaient pas aveugles? « Seigneur, lui disait Philippe, montrez-nous votre Père et cela nous suffit. » Ah ! il avait bien raison de dire que la vue du Père pourrait nous suffire! Comment toutefois le Père lui aurait-il suffi, puisque l'Egal du Père ne lui suffisait point? Pourquoi ? Parce qu'il ne le voyait pas. Et pourquoi ne le voyait-il pas ? C'est que l'oeil qui aurait pu le lui découvrir n'était pas encore suffisamment guéri. Il voyait dans l'humanité du Seigneur ce qui se révélait aux yeux du corps, ce que voyaient en lui, non-seulement les fidèles disciples, mais encore les Juifs ses bourreaux. Mais Jésus demandait qu'on le vit autrement; il cherchait d'autres regards. Aussi après avoir entendu ces mots : « Montrez-nous votre Père et cela nous suffit ; » il répondit : « Je suis depuis si longtemps avec tous, et vous ne me connaissez pas? Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père. » Afin donc de guérir les yeux de la foi, il adresse à la foi des avertissements qui pourront la mettre en état d'arriver à la claire vue. Car pour détourner de Philippe l'idée qu'il y a en Dieu ce qu'il voyait dans le corps de Jésus-Christ Notre-Seigneur, il ajouta aussitôt: « Ne crois-tu pas que je suis dans mon Père et que mon Père est en moi (2). »

Il avait dit auparavant : « Eu me voyant on voit mon Père ; » mais l'œil de Philippe n'était pas encore en état de voir le Père; ni par conséquent de voir le Vils égal au Père ; et le regard de son âme étant malade encore et incapable de fixer une si vive lumière, le Seigneur entreprenait de le guérit et de le fortifier en y appliquant le remède et le collyre de la foi. Dans ce but il disait : « Ne crois-tu pas que je suis dans mon Père et que mon Père est en moi? »

Ainsi donc; si l'on est incapable encore de contempler ce que le Seigneur doit mettre à découvert, au lieu de chercher d'abord à voir pour croire, il faut s'appliquer à croire et à guérir par ce moyen l'oeil qui permettra de voir. Le regard corporel ne voyait dans le Sauveur que sa nature d'esclave. Egal à Dieu sans avoir rien

1. Matt. XI, 16. — 2. Jean, XIV, 8-10.

usurpé, s'il avait pu être considéré dans cette égalité même par les hommes qu'il venait guérir, quel besoin aurait-il eu de s'anéantir et de prendre cette nature de serviteur (1) ?

Mais incapables devoir Dieu nous pouvions voir l'homme ; c'est pourquoi celui qui était Dieu s'est fait homme, afin que ce qu'on voyait en lui mit en état devoir ce qu'on n'y voyait pas. Aussi bien dit-il ailleurs : « Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu (2). »

Philippe aurait pu répondre sans doute : Mais je vous vois, Seigneur; le Père est-il donc comme ce que je vois en vous ? Pourquoi alors avez-vous dit : « Qui me voit, voit aussi mon Père ? » Avant donc que Philippe fit cette réponse ou même en eut l'idée, le Sauveur après avoir dit « Qui me voit voit; aussi mon Père, » ajouta incontinent : « Ne crois-tu pas que je suis dans mon Père et que mon Père est en moi ?» L'oeil intérieur de l'Apôtre ne pouvait voir ni le Père, ni le Fils égal au Père, et pour l'en rendre capable il fallait le laver avec l'eau de la foi.

Toi donc aussi, afin de voir un jour ce dont tu es incapable aujourd'hui, crois ce que tu ne vois pas encore. Pour arriver à la claire vue, marche par la foi ; car si la foi ne nous soutient sur la route, la claire vue ne fera pas notre bonheur dans la patrie. « Tant que nous sommes dans ce corps, dit en effet l'Apôtre, nous voyageons loin du Seigneur: » et pour expliquer comment nous voyageons loin du Seigneur, tout croyants que nous sommes, il ajoute aussitôt : «Car c'est par la foi que nous marchons et non par la claire vue (3). »

  5. Aussi, mes frères, toute notre application durant cette vie doit être de nous mettre en état de voir Dieu, en guérissant l'œil du coeur. Tel est le but qu'on se propose dans la célébration des saints mystères, dans la prédication de la parole de Dieu, dans les exhortations morales; c'est-à-dire dans les exhortations adressées par l'Eglise pour porter à l'amendement des moeurs, à la correction des convoitises charnelles et pour déterminer à renoncer au siècle non-seulement de vive voix, mais aussi par le changement de la vie; tout le dessein que poursuivent les divines Lettres est de purifier notre intérieur de tout ce qui nous empêche d'arriver à contempler Dieu. L'oeil du corps est destiné à voir cette lumière sensible, lumière céleste sans doute, mais pourtant matérielle et sensible ; l'œil est destiné à voir cette

1. Philip. II, 6. 7. — 2. Matt. V, 8. — 3. II Cor. V, 6, 7.

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lumière, non seulement l'œil des hommes, mais encore l'oeil des plus vils animaux, c'est bien pour cela qu'il est formé. Si néanmoins on y jette ou s'il y tombe quelque chose qui l'obscurcisse, il devient étranger à la lumière. La lumière en vain l'environne et se presse autour de lui ; il s'en détourne, il en est comme séparé. Non-seulement il y devient alors étranger, il y trouve même un supplice ; et pourtant il a été formé pour la contempler. C'est ainsi qu'une fois obscurci et blessé, l'oeil du coeur se détourne de la lumière dé justice, sans oser, sans pouvoir même la considérer.

6. Qu'est-ce qui trouble l'oeil du coeur ? Cet œil est troublé, fermé, éteint par la cupidité, l'avarice, l'injustice, l'amour du siècle : et quand il est blessé, comme on court au médecin, comme on s'empresse de le faire ouvrir, nettoyer et guérir afin de pouvoir jouir encore de la lumière! Qu'une petite paille vienne à y tomber, plus de repos, on court et on s'empresse. C'est Dieu assurément qui a fait ce soleil que nous cherchons à voir quand nous n'avons pas les yeux malades. L'auteur de cet astre est donc beaucoup plus brillant; mais sa splendeur, destinée à l'œil de l'âme, n'est pas de même nature que l'éclat du soleil. Cette divine lumière est l'éternelle sagesse.

O homme ! Dieu t'a fait à son image. Quoi ! il t'a fait à son image, et en t'accordant de voir ce soleil qu'il a fait, il ne te donnerait point de le voir, lui, l'auteur de ton être ? Non, il ne t'a pas refusé non plus ce pouvoir, il t'a donné l'un et l'autre. Hélas ! néanmoins, autant tu tiens à tes yeux extérieurs, autant tu négliges le regard intérieur il est en toi flétri et blessé ; et c'est pour toi un supplice que ton Créateur veuille se montrer : oui c'est un supplice pour ton oeil avant d'être pansé et guéri. Après avoir péché dans le paradis même, Adam ne se cacha-t-il pas loin de la face de Dieu ? Ah ! quand il avait le coeuret la conscience pure, la présence de Dieu faisait son bonheur. Mais quand le péché eut flétri son oeil intérieur, il se mit à redouter la lumière divine, s'enfonçant dans les ténèbres et dans l'épaisseur des bois, transfuge de la vérité et passionné pour les ombres.

7. Conclusion, mes frères : puisque c'est de lui que nous descendons, puisque, d'après l'Apôtre, « tous meurent en Adam (1); » tous étant en effet issus de deux premiers parents ; si nous avons refusé d'obéir au médecin pour nous préserver du mal, obéissons-lui pour en être délivrés. Quand

1. I Cor. XV, 22.

nous avions la santé, il nous a donné des conseils, il nous a fait des prescriptions pour pouvoir nous passer de lui. « Le médecin, dit le Seigneur, n'est pas nécessaire à ceux qui se portent bien, mais à ceux qui sont malades (1). » Avant de tomber malades, nous avons dédaigné ses conseils, et une douloureuse expérience nous a fait sentir combien ce mépris tournait à notre malheur. Maintenant donc nous sommes malades, nous souffrons, nous sommes sur un lit de douleur mais pas de désespoir.

Nous ne pouvions aller au médecin; il a daigné venir à nous. Avant d'être malades nous l'avions méprisé; lui ne nous a pas méprisés dans notre malheur, et il a fait de nouvelles prescriptions à cet infirme qui n'avait pas tenu compte des premières, destinées à le préserver de l’infirmité. Ne semble-t-il pas qu'il lut tient ce langage ! Tu sens certainement aujourd'hui combien j'avais raison de te dire : Ne touche pas à cela. Ah! guéris donc enfin et reviens à la vie. Je me charge de ton mal : prends cette coupe. Elle est amère ; mais c'est toi qui as rendu si difficiles ces préceptes, qui étaient si doux quand je te les ai donnés et que tu avais la santé. Tu les as foulés aux pieds et tu es tombé malade; et maintenant tune saurais guérir sans boire cette coupe amère, cette coupe des épreuves, car cette vie en est pleine, cette coupe d'afflictions, d'angoisses et de douleurs. Bois donc, poursuit-il, bois pour recouvrer la vie. Et pour détourner le malade de lui répondre : Je ne le puis, j'en suis incapable, je ne boirai point ; pour l'engager à boire sans hésitation, ce Médecin compatissant a bu le premier tout en jouissant d'une pleine santé.

Qu'y a-t-il, en effet, qu'y a-t-il d'amer en cette coupe qu'il ne l'ait bu ? Est-ce l'outrage ? Mais n'est-il pas le premier qui en chassant les démons ait entendu crier qu'il était possédé par le démon (2), et qu'il les chassait au nom de Béelzébud (3) ? De là vient qu'il disait à ses malades, pour les consoler: « S'ils ont appelé Béelzébud le père de famille, combien plus ceux de sa maison (4)? » Est-ce là souffrance qui est amère ? Mais il a été enchaîné, et flagellé, et cloué à la croix. Est-ce la mort ? Il est mort aussi. Est-ce un genre particulier de mort que redoute notre faiblesse ? Rien alors n'était plus ignominieux que la mort de la croix ; et ce n'est pas sans raison que pour célébrer son obéissance l'Apôtre faisait cette remarque: «Il s'est montré obéissant

1. Matt. IX, 12. — 2. Luc, VII, 33. — 3. Ibid. XI, 15. — 4. Matt. X, 26.

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jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix (1). »

8. Néanmoins, comme il devait à la. fin des siècles glorifier ses fidèles, il a mis dans ce .siècle même sa croix en honneur ; et les princes de la terre qui croient en lui ont interdit de condamner aucun coupable au supplice de la croix ; et l'instrument de mort auquel les Juifs ses bourreaux ont attaché le Seigneur avec tant d'insolence, est porté maintenant sur le front et avec beaucoup de gloire par ses serviteurs et par les rois mêmes ; en sorte que l'on ne voit plus autant combien était humiliante la mort qu'il daigna endurer pour nous et à laquelle fait allusion l'Apôtre quand il dit : « Pour nous il s'est fait a malédiction (2).» Lorsque l'aveugle fureur des Juifs lui insultait jusque sur la croix, il pouvait sans doute en descendre, puisque s'il ne l'avait voulu, on ne l'y aurait point attaché : mais il était mieux de sortir vivant du tombeau que de descendre de la croix.

Par ces oeuvres divines et ces souffrances humaines, par ces miracles sensibles et cette patience dans les douleurs corporelles, le Sauveur nous presse de croire et de nous guérir, afin de pouvoir contempler ces invisibles réalités, étrangères à l'oeil de la chair. C'est dans ce but qu'il a guéri les aveugles dont il vient d'être question dans la lecture de l'Evangile. Mais voyez ce qu'enseigne cette guérison à l'âme malade.

9. Observez d'abord le fait en lui-même et la suite des circonstances. Ces deux aveugles étaient assis sur le chemin et entendant passer le Seigneur ils criaient pour éveiller sa compassion. Mais la foule qui l'accompagnait leur imposait silence ; ce qui, croyez-le bien, n'est pas sans mystère. Et plus la foule leur imposait silence, plus ils continuaient de crier. Ils voulaient être entendus du Seigneur, comme si lui-même n'eût connu d'avance leurs pensées- mêmes. Ainsi ces deux aveugles criaient pour se faire entendre de lui, et les.efforts de la foule ne purent les empêcher. Le Seigneur passait, et eux criaient ; le Seigneur s'arrêta, et ils furent guéris ; car il est écrit : « Le Seigneur Jésus s'arrêta, puis il les appela et leur dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ? Que nos yeux s'ouvrent, répondirent-ils. » Le Seigneur fit ce que demandait leur foi et leur rendit des yeux.

Si déjà nous avons vu une âme malade, ne âme sourde, une âme morte, examinons si elle n'est

1. Philip. II, 8. — 2. Gal. III, 13.

pas aveugle aussi. L'oeil du coeur est donc fermé, et Jésus passe pouf nous exciter à crier. Jésus passe, qu'est-ce à dire ? C'est-à-dire qu'il fait des choses temporelles. Jésus passe, qu'est-ce à dire! C'est-à-dire qu'il fait des actes passagers. Examinez et reconnaissez combien de ses actes sont de cette nature.

Il est né de la Vierge Marie; en naît-il toujours! Enfant il a pris son lait ; le prend-il encore? Il a grandi à chaque âge jusqu'à la maturité; sou corps se développe-t-il toujours ? En lui la seconde enfance a succédé à la première, l'adolescence à la seconde et la jeunesse à l'adolescence; ses âges ont passé, ils ont disparu. Ses miracles mêmes ont passé. On les lit et on y croit, et à a fallu les écrire pour permettre de les lire, c'el qu'ils passaient en s'accomplissant. Mais ne nous arrêtons pas à tout : il a été crucifié ; est-il toujours attaché à la croix ? Il a été enseveli, il est ; ressuscité, il est monté au ciel, il ne meurt plus, et la mort n'aura plus d'empire sur lui, et sa divinité demeure éternellement, et l'immortalité même de son corps n'aura jamais de fin. Il n'en est pas moins vrai que tout ce qu'il a fait dans le temps est passé. On l'a écrit pour le faire lire et on le prêche pour amener à y croire. Dans tout cela donc c'est Jésus qui passe.

10. Et que représentent ces deux aveugles près du chemin, sinon les deux peuples que Jésus est venu guérir ? Montrons ces deux peuples dans les saintes Ecritures.

« J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie, est-il dit dans l'Evangile ; il faut aussi que je les amène, afin qu'il n'y ait qu'un troupeau et qu'un pasteur (1). » Quels sont donc ces deux peuples ? L'un est le peuple juif, et l'autre le peuple des gentils. « Je ne suis envoyé, dit encore le Sauveur, que vers les brebis égarées de la maison d'Israël. » A qui parlait-il ainsi? A ses disciples, et cela au moment même où cette femme de Chanaan qui avoua qu'elle n'était qu'un chien, criait pour obtenir les miettes tombées de la table de ses maîtres. Elle les obtint : d'est-ce pas ce qui fait connaître les deux peuples que venait sauver Jésus ? Le peuple juif n'est-il pas désigné pas ces mots : « Je ne suis envoyé que vers les brebis perdues de la maison d'Israël? » Et la gentilité n'était-elle pas représentée par cette femme que le Seigneur avait d'abord repoussée en lui disant : « Il ne convient pas de jeter aux chiens le pain des enfants; » et qui lui

1. Jean, X, 16.        

avait répondu : « Il est vrai Seigneur ; mais les chiens se nourrissent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ; » pour entendre ensuite : « O femme ! ta foi est grande ; qu'il te soit « fait comme tu désires (1). » De la gentilité faisait aussi partie ce Centurion de qui le Seigneur disait : « En vérité je vous le déclare, je n'ai pas rencontré autant de foi dans Israël. » C'est que ce Centurion s'était écrié : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma demeure : mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri (2). »

Ainsi donc avant même sa passion et la diffusion de sa gloire, le Seigneur désignait ces deux peuples. Vers l'un il était venu par suite des promesses adressées aux Patriarches; et sa miséricorde ne lui permettrait pas de repousser l'autre c'était encore l'accomplissement de cette parole « Dans ta race, avait-il été dit à Abraham, toutes les nations seront bénies (3). » C'est pour ce motif qu'après la résurrection du Seigneur et son ascension, l'Apôtre se voyant méprisé par les Juifs s'adressa aux gentils, sans toutefois garder le silence devant les Eglises formées par les Juifs devenus croyants. « J'étais, dit-il, inconnu de visage aux Eglises de Judée qui sont dans le Christ. Seulement elles avaient ouï dire : Celui qui autrefois nous persécutait, annonce maintenant la foi qu'il s'efforçait alors de détruire; et elles glorifiaient Dieu à mon sujet, poursuit-il (4). »

C'est dans ce sens que Jésus-Christ est appelé la pierre angulaire, car de deux choses il en a fait une (5). La pierre angulaire, en effet, réunit deux murs qui vont en sens divers. Et qu'y a-t-il de plus divers que la circoncision et la gentilité ? Ce sont deux murs qui viennent, l'un de la  Judée, et l'autre du milieu des nations, et ils se joignent à la pierre angulaire ;   à cette pierre « qui fut d'abord repoussée par les constructeurs et qui est devenue la pierre de l'angle (6). » Mais il n'y a d'angle dans un édifice qu'autant que se joignent, pour constituer fine espèce d'unité, deux murailles de direction différente. Or ces deux murailles sont figurées par les deux aveugles qui criaient vers le Seigneur.

11. Remarquez maintenant, mes bien-aimés. Le Seigneur passait et les aveugles criaient. Il passait, qu'est-ce à dire ? Il faisait des oeuvres passagères, ainsi que nous l'avons déjà observé, et par ces oeuvres passagères il construisait l'édifice de notre foi. Car nous ne croyons pas

1. Matt. XV, 22-28. — 2. Ibid. VIII, 10, 8. — 3. Gen. XXII, 18. — 4. Galat. I, 22-34. — 5. Ephés. II, 20, 14. — 6. Ps. CXVII, 22.

seulement au Fils de Dieu considéré comme Verbe de Dieu et Créateur de toutes choses. Si toujours il était resté avec sa nature divine et son égalité avec Dieu, il ne se serait pas anéanti en prenant la forme d'esclave, et les aveugles, ne sentant point sa présence, n'auraient pas pu crier. Mais quand il s'appliquait à des oeuvres qui passent, en d'autres termes, quand il s'humiliait et se faisait obéissant jusque la mort, et la mort de la croix, les deux aveugles crièrent : « Ayez pitié de nous, Fils de David. » C'est que déjà, Seigneur et Créateur de David, Jésus voulut devenir en même temps son fils : c'était encore une oeuvre du temps, une oeuvre qui passait.

12. Maintenant, mes frères, qu'est-ce que crier vers le Christ, sinon répondre par ses bonnes oeuvres à la grâce du Christ? Ce que je remarque, mes frères, afin que nous évitions d'être bruyants en paroles et silencieux en bonnes actions. Quel est donc celui qui crie vers le Christ pour obtenir d'être guéri de l'aveuglement intérieur à son passage ? A son passage, c'est-à-dire pendant que nous distribuons les sacrements qui passent et qui portent à s'attacher aux choses qui ne passent point. Quel est, dis-je, celui qui crie vers le Christ? Crier vers le Christ, c'est mépriser le monde. Crier vers le Christ, c'est fouler aux pieds les plaisirs du siècle. Crier vers le Christ, c'est dire, non en parole, mais par toute sa vie : « Le monde m'est crucifié, et je le suis au monde (1). » Distribuer et donner aux pauvres pour obtenir la justice qui subsiste à jamais (2), c'est aussi crier vers le Christ. Car entendre et entendre sans être sourd ce divin conseil : « Vendez vos biens et les donnez aux pauvres. Faites-vous des bourses que le temps n'use point, un trésor qui ne vous fasse pas défaut dans le ciel (3); » c'est en quelque sorte entendre le bruit que fait le Christ en passant. Ah! c'est alors qu'il faut crier vers lui, c'est-à-dire suivre cet avis. Que la voix de chacun soit dans sa conduite, que chacun se mette à mépriser le monde, à donner son bien à l'indigent, à regarder comme un néant ce qui passionne les mortels, à dédaigner les injures, sans aucun désir de vengeance, à présenter la joue aux soufflets, à prier pour ses ennemis, à ne réclamer pas ce dont on a été dépouillé, et si on a dépouillé quelqu'un, à lui rendre quatre fois autant.

13. Mais commence-t-on à vivre de la sorte ?

1. Galat. VI, 14. — 2. Ps. CXI, 9. — 3. Luc, XII, 33.

Bientôt s'émeuvent les parents, les alliés, les amis. Quelle folie! s'écrient-ils. Quel homme extrême! Les autres ne sont-ils pas chrétiens? C'est une vraie folie, c'est de la démence. Voilà les propos que crie la foule pour empêcher les aveugles de crier. Là foule aussi voulait alors imposer silence, mais elle n'étouffait pas les cris de ces aveugles. Vous qui voulez guérir, -apprenez ici ce que vous avez à faire.

D'un côté sont ceux qui honorent Dieu du bout des lèvres, tandis que leur coeur est loin de lui (1). D'autre part je vois près du chemin des coeurs blessés à qui le Seigneur fait ses prescriptions. Toutes les fois en effet qu'on lit devant nous les actions temporelles du Seigneur, nous voyons en quelque sorte passer Jésus, et jusqu'à la fin du monde il y aura de aveugles assis près du chemin. C'est à ceux-ci de crier. La, foule qui accompagnait le Seigneur voulait empêcher de crier ces malheureux qui demandaient la guérison de leurs yeux. Mes frères, comprenez-vous ma pensée? Je ne sais comment m'exprimer; moins encore je ne sais comment me taire. Voici donc ma pensée, et je l'énonce hautement; car je crains Jésus, soit qu'il passe, soit qu'il demeure, et pour ce motif je ne saurais me taire.

Les bons chrétiens, les chrétiens vraiment zélés qui cherchent à accomplir les divins préceptes consignés dans l'Évangile, rencontrent un obstacle dans les chrétiens mauvais et tièdes. C’est la foule, accompagnant le Seigneur, qui les empêche de crier, c'est-à-dire qui les empêche de faire le bien, de persévérer et conséquemment de guérir. Mais qu'ils crient, sans se lasser, sans se laisser entraîner par l'autorité de la foule, sans imiter ces mauvais chrétiens qui les précèdent et qui leur portent envie à cause de leurs vertus. Qu'ils se gardent de dire : Vivons comme eux, ils sont en si grand nombre! — Pourquoi ne vivre pas plutôt comme le veut l'Évangile Pourquoi vouloir écouter les reproches de la foule qui arrête et ne marcher pas sur les traces du Seigneur qui passe? Ils t'insulteront, ils te blâmeront, ils te détourneront; mais crie, crie jusqu'à ce que tu sois entendu de Jésus. Si en effet l'on continue à pratiquer ce qu'a prescrit le Sauveur, sans faire attention aux clameurs de la multitude, sans s'inquiéter de ce qu'on y semble suivre le Christ, puisque l'on y porte le nom de chrétiens; si d'ailleurs on estime la

1. Isaïe, XXIX, 13.

lumière que doit rendre le Sauveur, plus qu'on ne redoute le blâme du public; non, Jésus ne délaissera point, il s'arrêtera et guérira.

14. Mais comment guérir cet oeil intérieur? — La foi nous montre le Christ passant pour la dispensation temporelle de ses grâces, que la foi nous le montre aussi s'arrêtant dans l'immuable éternité. La guérison de la vue intérieure consiste donc à fixer la divinité du Christ. Que votre charité le comprenne bien, remarquez d'ailleurs le mystère profond que je vais indiquer.

Toutes les actions temporelles de Jésus-Christ Notre-Seigneur contribuent à nous donner la foi. Nous croyons au Fils de pieu; nous voyons en lui, non-seulement le Verbe qui a tout fait, mais encore le Verbe fait chair pour habiter au milieu de nous, le Christ né de la Vierge Marie; nous croyons aussi tous les évènements que la foi nous enseigne de lui et qui se sont accomplis ostensiblement comme pour nous montrer le Christ à son passage et afin qu'en entendant le bruit de ses pas, les aveugles se mettent à crier par leurs oeuvres, à répondre par leur vie à leur profession de foi. Jésus alors s'arrête pour les guérir; car c'est voir Jésus s'arrêter que de dire : « Eussions-nous connu le Christ selon la chair; maintenant nous ne le connaissons plus ainsi (1) ; » car c'est voir sa divinité autant qu'il est possible en ce monde.

Dans le Christ en effet il y a la divinité et il y a l'humanité. La divinité s'arrête, l'humanité passe. La divinité s'arrête; qu'est-ce à dire? C'est-à-dire qu'elle ne change point, que rien ne l’ébranle, que rien ne l'altère. En venant à nous elle ne s'est pas éloignée du Père et en remontant vers lui, elle n'a pas changé de lieu. Le Christ considéré dans sa chair a changé de lieu; mais la divinité qui s'est unie au corps n'en a point changé, puisqu'aucun lieu ne saurait la circonscrire. Que le Christ donc s'arrête ainsi et nous touche pour nous rendre la vue. Nous rendre la vue, pourquoi? Parce que nous crierons à son passage, c'est-à-dire parce que nous ferons le bien, éclairés par cette foi qui a été annoncée dans le temps pour l'instruction des petits.

15. Et ces yeux une fois guéris, nous sera-t-il possible, mes frères, de posséder jamais un plus riche trésor? On est heureux de voir cette lumière créée qui tombe du ciel ou que répandent les flambeaux; combien semblent malheureux ceux

1. II Cor. V, 6.

393

qui ne sauraient en jouir! Mais pourquoi vous parler ainsi, pourquoi vous faire cette réflexion,

si ce n'est pour vous exciter à crier, au passage de Jésus. Je voudrais faire aimer à votre sainteté une lumière que peut-être vous ne voyez pas encore. Croyez donc, puisque vous ne la voyez pas, et criez pour obtenir de la voir. On déplore l'infortune d'être privé de la vue de cette lumière sensible. Un homme est-il aveugle ? On dit aussitôt: Il a Dieu contre lui, il a fait quelque méchante action. C'est ce que répétait à Tobie son épouse. Tobie criait pour un chevreau, craignant qu'il n'eût été dérobé; il ne voulait pas souffrir dans sa maison l'idée même du larcin. Son épouse, pour se défendre, outrageait son mari. L'un disait: S'il est mal acquis, rendez-le; et l'autre avec insulte : Que sont devenues tes bonnes oeuvres (1) ? Comme elle était aveugle, de défendre son larcin ! Et comme lui voyait clair en commandant de restituer ! Extérieurement elle marchait à la lumière du soleil; et lui, intérieurement, à la lumière de la justice. Laquelle des deux lumières était préférable ?

16. C'est, mes frères, à l'amour de cette lumière que nous exhortons votre charité. Quand le Seigneur passe, criez par vos bonnes oeuvres, faites entendre votre foi, afin que Jésus s'arrête, afin que la Sagesse divine, toujours immuable, afin que le Verbe de Dieu, qui a fait toutes choses, vous ouvre enfin les yeux. C'est l'avis que donnait ce même Tobie à son Fils; il l'invitait à crier, c'est-à-dire à faire de bonnes œuvres. Il lui recommandait de donner aux pauvres, il lui ordonnait de faire l'aumône aux indigents et lui disait : « Les aumônes, mon fils, ne laissent pas tomber dans les ténèbres (2). » Ainsi un aveugle donnait le moyen de voir la lumière et d'en jouir. « Les aumônes, disait-il, ne laissent pas tomber dans les ténèbres. »

Mais si le fils étonné lui eût répondu : Quoi ! mon père, n'avez-vous pas fait l'aumône ? et pourtant... Vous geai me dites : « Les aumônes ne laissent pas tomber dans les ténèbres, » n'y êtes-vous point ? Mais le père savait de quelle lumière il parlait à son fils, il connaissait la lumière qui brillait dans son âme, et si le fils donnait la main au père pour le conduire sur la terre, le père la donnait au fils pour le conduire au ciel.

17. En deux mots, mes frères, car il faut conclure ce discours par ce qui nous touche et

1. Tob. II, 21, 22. —  2. Tob. IV, 11.

nous tourmente le plus, reconnaissez qu'il y a une foule pour s'opposer aux cris des aveugles; et vous tous qui, dans cette foule, cherchez votre guérison, ne vous laissez pas effrayer. Beaucoup portent le nom de chrétiens et mènent la conduite d'impies; que ceux-là ne vous détournent pas de faire le bien. Criez au milieu de cette foule qui vous impose silence, qui vous rappelle en arrière, qui vous insulte et qui vit dans le désordre ; car ce n'est pas de la voix seulement que les mauvais chrétiens tourmentent les bons, c'est aussi par leurs actions perverses.

Un bon Chrétien refuse d'aller au théâtre, et par ce refus même qui met un frein à sa passion, il crie après le Christ, il crie pour obtenir d'être guéri. D'autres y courent; mais ce sont peut-être des païens ou des juifs; que dis-je? ils se trouveraient si peu nombreux au théâtre que la honte même les en ferait sortir, si des chrétiens ne s'y rendaient avec eux. Ces chrétiens y courent donc aussi et y portent pour leur malheur un caractère sacré. Pour toi, crie en n'y allant pas; comprime en ton coeur cette passion volage, et criant toujours avec autant de force que de persévérance, approche-toi de l'oreille du Sauveur, détermine Jésus à s'arrêter et à te guérir. Au milieu même de la foule, crie, sans désespérer d'être entendu de lui. Est-ce que nos aveugles criaient du côté où n'était pas la foule, pour être entendus où ne se rencontrait aucun obstacle ? Ils criaient au sein de la multitude, et le Seigneur ne laissa pas de les entendre. Vous aussi, du milieu même des pécheurs et des voluptueux, du milieu des hommes, passionnés pour les folies du siècle, criez, criez pour obtenir votre guérison du Seigneur. N'allez pas d'un autre côté crier vers lui, n'allez pas vous mêler aux hérétiques pour crier de là vers le Sauveur. Songez, mes frères, que les aveugles furent guéris au sein de la foule qui les empêchait vainement de crier.

18. Votre sainteté remarquera aussi ce qu'obtient la persévérance à crier de cette sorte. Ecoutez ce que plusieurs ont expérimenté avec moi par la grâce du Christ, car l'Eglise ne cesse de lui donner de tels fils. Un chrétien se met-il à mener une vie réglée, à être zélé pour les bonnes oeuvres, et à mépriser le monde? Dès le début il rencontre dans les chrétiens glacés des opposants et des contradicteurs. Mais persévère-t-il? triomphe-t-il d'eux pansa patience et sans se relâcher de ses bonnes oeuvres ?Bientôt ils l'encouragent au (394) lieu de le détourner comme auparavant. Ils le censurent donc, l'inquiètent et le tourmentent, tout le temps qu'ils espèrent pouvoir le gagner. Et s'ils sont vaincus parla constance qu'on met à avancer, les voilà qui changent de langage. C'est un grand homme, un saint homme, répètent-ils ; homme heureux que Dieu favorise. Ils l'honorent et le félicitent, ils le louent et le bénissent. Ainsi faisait encore la foule qui accompagnait le Seigneur.

Elle empêchait d'abord les aveugles de crier, mais une fois que ceux-ci eurent crié, jusqu'à mériter d'être exaucés et d'obtenir miséricorde du Seigneur, la même foule commença à leur dire: « Jésus vous appelle. » Les voici donc excités par ceux mêmes qui auparavant leur imposaient silence. Et qui n'est pas appelé par le Seigneur ? Celui-là seulement qui ne souffre pas dans ce siècle. Mais qui ne souffre en cette vie de ses fautes et de ses iniquités ? Si donc tous ont à souffrir, c'est à tous qu'il a été dit : « Venez à moi, vous tous qui souffrez (1)? » Et si ce langage s'adresse à tous, pourquoi rejeter ta faute sur Celui qui t'appelle ainsi ? Viens donc. Ne crains pas d'être à l'étroit dans sa demeure ; le royaume de Dieu est possédé tout entier par tous et par chacun. Le nombre de ceux qui en jouissent n'en diminue pas l'étendue, car il ne se partage pas; chacun le possède tout entier, car tous y vivent dans une heureuse concorde.

19. Cependant, mes frères, nous découvrons, dans les mystérieuses profondeurs de l'Evangile de ce jour, une vérité qui brille d'un vif éclat dans d'autres parties des livres sacrés; c'est qu'il y a dans l'Eglise des bons et des méchants, du froment et de la paille, comme souvent nous disons. Que personne ne quitte l'aire prématurément, qu'on souffre d'être mêlé à la paille pendant que se fait le battage; qu'on souffre d'y être mêlé sur l'aire, car au grenier on n'aura plus rien à souffrir. Viendra le grand Vanneur et il séparera les méchants d'avec les bons, car il y aura alors, pour les corps-mêmes une séparation que prépare aujourd'hui la division des esprits. Toujours séparez-vous des méchants à l'intérieur, mais extérieurement conservez avec prudence l'union avec eux. Ne négligez pas toutefois de reprendre ceux qui relèvent de vous, ceux qui sont, à quelque titre, commis à votre sollicitude ; ayez soin de les avertir, de les instruire, de les encourager et de les effrayer. Agissez sur

1. Matt, XI, 28.

eux de toutes les manières possibles; et puisque vous rencontrez, dans les Ecritures ou dans la vie des saints antérieurs ou postérieurs à l'avènement du Seigneur, qu’au sein de l'unité les bons ne se sont point souillés au contact des méchants, ne négligez point de corriger ceux-ci.

Pour n'être pas souillé par le méchant, il faut deux choses : ne pas consentir et réprimander. Ne pas consentir, c'est ne pas prendre part à ses oeuvres, car on y prend part en s'y associant par la volonté ou en les approuvant: Voici l'avertissement que donne l'Apôtre à ce sujet : « Gardez-vous de prendre part aux oeuvres stériles des ténèbres ; » et comme il ne suffirait point de n'y pas consentir si on négligeait de les réprimer «Reprochez-les plutôt. » continue l'Apôtre. « Observez le double devoir tracé ici : Gardez-vous d'y prendre part; reprochez-les plutôt. » Qu'est-ce à dire : « Gardez-vous d'y prendre part ? » Gardez-vous d'y consentir, de les louer de les approuver. Et que signifie : « Reprochez-les plutôt? » Réprimandez-les, corrigez-les et les réprimez.

20. Il faut aussi, en corrigeant ou en réprimant les fautes d'autrui, éviter de s'enorgueillir, et méditer cette sentence apostolique : « Ainsi donc, que celui qui se croit debout, prenne garde de tomber (2). » Faites retentir avec force et avec terreur le bruit de la réprimande; mais conservez intérieurement la douceur de la charité. « Si un homme est tombé par surprise dans quelque faute, dit encore le même Apôtre, vous qui êtes spirituels, instruisez-le en esprit de douceur, regardant à toi-même pour éviter, toi aussi, d'être tenté. Portez les fardeaux les uns des autres, et c'est ainsi que vous accomplirez la loi du Christ (3). » Il dit encore ailleurs: «Il ne faut pas que le serviteur de Dieu dispute, mais qu'il soit doux envers tous, capable d'enseigner, patient, reprenant avec modestie ceux qui pensent différemment, dans l'espoir que Dieu leur donnera un jour l'esprit de pénitence pour qu'ils connaissent la vérité et se dégagent des liens du diable qui les tient captifs sous sa volonté (4).»

Ainsi donc ne soyez ni complices des méchants pour lés approuver, ni négligents pour les réprimander, ni orgueilleux pour les censurer avec hauteur.

21. Mais quitter l'unité c'est rompre la charité, et si grands dons que l'on possède, quand on

1. Ephès. V, 11. — 2. I Cor. X, 12. — 3. Gal. V, 1, 2. — 4. II Tim. II, 24-26.

395

a rompu la charité, on n'est rien. On parlerait en vain les langues des hommes et des anges, on

connaîtrait en vain tous les mystères ; en vain aurait-on toute la foi, jusqu'à transporter les montagnes, distribuerait-on aux pauvres tous ses biens et livrerait-on son corps aux flammes; si l'on n'a pas la charité, on n'est rien (1). Inutilement on possèderait tout, si l'on manquait de la seule chose qui rend le reste utile.

Embrassons donc la charité, en nous appliquant à maintenir l'unité d'esprit avec le lien de la paix (2). Ne nous laissons pas séduire par ceux qui ont des idées trop charnelles et qui en provoquant une séparation matérielle se séparent eux-mêmes, par un sacrilège spirituel, du pur froment de l'Eglise répandu par tout l'univers. Ce pur froment en effet, a été semé par tout le monde. C'est Je Fils de l'homme qui l'a répandu non seulement en Afrique mais aussi partout; et c'est l'ennemi qui est venu ensuite semer l’ivraie. Or, que dit le Père de famille ? «Laissez, croître, l'un et l'autre jusqu'à la moisson. » Croître, où ? Sans doute dans le champ. Et quel est ce champ ? L'Afrique ? Non. Quel est-il donc? Ne le disons pas nous-même, laissons le Seigneur interpréter sa pensée, et que personne ne se permette de soupçons arbitraires.

Les disciples dirent donc à leur Maître : « Expliquez-nous la parabole de l'ivraie. » Et le Seigneur l'expliqua ainsi: « La bonne semence désigne les fils du royaume, et l'ivraie, les enfants du mal. » Qui a semé cette ivraie? « L'ennemi qui a. semé l'ivraie, c'est le diable. » Quel est le champ? «Le champ, c'est le monde. » Et la moisson ? « La moisson est la fin du siècle. » Et les moissonneurs? « Les moissonneurs sont les anges (3). » Mais l'Afrique est-elle le monde ! Sommes-nous au temps de la moisson et Donat est-il le moissonneur? Oui, c'est partout l'univers qu'il vous faut attendre la moisson c'est par tout l'univers qu'il vous faut croître pour mûrir, c'est par tout l'univers qu'il vous faut laisser l'ivraie jusqu'à l'époque de la moisson. Ah! ne vous laissez point séduire parles méchants, pailles légères qui s'envolent de l'aire avant l'arrivée du divin Vanneur : ne vous laissez pas séduire par eux; arrêtez-les à cette parabole de l'ivraie, elle suffit pour les confondre et ne leur laissez plus dire.

Un tel a livré les Écritures. — Non, c'est celui-là qui les a livrées. Quel que soit d'ailleurs celui qui les a livrées, est-ce que l'infidélité de ces traditeurs

1. I Cor. XIII,13. — 2. Ephés. IV, 3. — 2. Matt. XIII, 24-30, 36-43.

rendra vaine la fidélité de Dieu? Et quelle est cette fidélité de Dieu ? Celle que Dieu a promise à Abraham quand il lui a dit: « Dans ta race seront bénies toutes les nations. » Quelle est-elle encore? « Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson. » Croître, où? Dans le champ. Qu'est-ce à dire, dans le champ ? C'est-à-dire dans le monde.

22. Ici on nous arrête. On avait vu, dit-on, le bon grain et l'ivraie croître dans le monde; mais il n'y a plus guère de froment; il n'y en a plus que dans notre pays et au milieu de nous, si peu nombreux que nous soyons. — Le Seigneur ne te permet pas de donner l'interprétation qui te plaît. C'est lui qui t'a expliqué cette parabole, et il te ferme la bouche, bouche sacrilège, bouche impie, bouche souillée, bouche qui se contredit et qui contredit en même temps le divin Testateur, les dispositions qui t'appellent à son héritage.

Comment te ferme-t-il la bouche ? En disant: « Laissez l'un et l'autre croître jusqu'à la mois« son. » Si donc le temps de la moisson est arrivé, croyons qu'il n'y a plus guère de froment; et pourtant même alors on ne pourra dire qu'il n'y en a guère puisqu'il sera serré dans le grenier. Voici en effet ce qui est écrit : « Recueillez d'abord l'ivraie et mettez-la en gerbes pour la  brûler; quant au froment enfermez-le dans mon grenier. » Mais s'ils doivent croître jusqu'à la moisson et être ensuite enfermés, quand donc, tête opiniâtre et impie, les verra-t-on diminuer? Comparé en même temps à l'ivraie et à la paille, le bon grain, je l'accorde est en petite quantité; cependant il croît jusqu'à la moisson aussi bien que l'ivraie. Lors en effet que l'iniquité se multiplie, la charité se refroidit dans un grand nombre, l'ivraie croît et la paille aussi. Mais le bon grain ne saurait manquer partout, puis qu'en persévérant jusqu'à la fin il assure sa conservation (2); il s'ensuit que jusqu'à la moisson il croît avec l'ivraie.

D'autre part, si la multitude des méchants a fait dire : « Penses-tu que le Fils de l'homme, en venant sur la terre, y trouvera encore de la foi (3)? » (et ce mot de terre désigne tous ceux qui en violant la loi se rendent les imitateurs de celui à qui il a été dit: « Tu es terre, et tu retourneras « en terre (4) ; » ) il est dit aussi, à cause du grand nombre des bons et en considération du patriarche à qui s'adressait cette promesse : « Ta postérité se multipliera comme les étoiles du ciel et comme

1. Gen. XXII, 18. — 2. Matt. XXIV, 12-13. — 3. Luc, XVIII, 8. — 4. Gen. III,19.

396

le sable de la mer (1) ; » il est donc dit que « beaucoup viendront d'Orient et d'Occident et prendront place avec Abraham et Isaac dans le royaume de Dieu (2). » Donc, encore une fois, le bon grain et l'ivraie croissent jusqu'à la moisson; et s'il y a dans les Ecritures des passages particuliers qui s'appliquent à l'ivraie ou à la paille, il en est d'autres pour le bon grain. Ne pas les comprendre, c'est tout confondre et mériter d'être confondu; c'est se laisser tellement emporter aux aboiements d'une passion aveugle, que l'éclat même de la vérité ne saurait imposer silence.

23. Voici, reprennent-ils, des paroles d'un prophète : « Eloignez-vous, sortez de là, ne touchez point ce qui est impur (2). » Comment souffrir les méchants pour conserver la paix, puisqu'il nous est commandé de sortir, et de nous éloigner, d'eux pour ne toucher pas ce qui est impur?

Nous, mes frères, nous entendons cet éloignement dans un sens spirituel, et eux, dans un sens matériel. Moi aussi je crie avec le prophète; quoique nous soyons, Dieu nous emploie comme des instruments à votre service, et nous vous crions, nous vous disons: « Eloignez-vous, sortez de là, ne touchez pas ce qui est impur; » évitez de le toucher, non de corps, mais de coeur. Qu'est-ce que toucher ce qui est impur, sinon consentir aux péchés d'autrui ? Et qu'est-ce qu'en sortir, sinon faire ce que réclame la correction des méchants, et autant que chacun en est capable dans sa dignité et son rang, et sans altérer la paix ? Tu es fâché de voir cet homme pécher : tu n'as point touché ce qui est impur. Tu l'as réprimandé, tu l'as corrigé, tu l'as averti, tu as même eu recours, selon le besoin, à un châtiment convenable mais sans rompre l’unité: tu en es sorti.

Examinez ce qu'ont fait les saints, car nous ne voulons point paraître vous donner ici notre interprétation particulière, et nous devons entendre ce passage comme ils l'ont entendu. « Sortez de là, » dit le prophète. J'explique d'abord cette parole d'après le sens qu'on lui donne habituellement; je montre ensuite que ce n'est pas un sentiment qui me soit personnel.

Il arrive souvent que des hommes soient accusés, et qu'étant accusés ils se défendent. Or lorsqu'un accusé s'est défendu en s'appuyant sur la raison et sur la justice, ceux qui l'ont entendu se disent: Il en est sorti. Comment est-il sorti?

1. Gen. XV, 5 ; XXII,17. — 2. Matt. VIII, 11.  — 3. Isaïe, LII, 11.

En s'appuyant sur la raison, en faisant une défense pleine de justice. N'est-ce pas ce que faisaient les saints en secouant la poussière de leurs pieds contre ceux qui n'acceptaient point la paix qu'ils leur annonçaient (1) ? Elle en est sortie cette sentinelle à qui il avait été dit: « Je t'ai établi comme une sentinelle pour la maison d'Israël. Si tu parles à l'impie et qu'il ne renonce ni à l'iniquité, ni à sa voie, cet impie mourra dans son iniquité et tu délivreras ton âme (2). » Si elle agit ainsi, elle en sort, non en se séparant extérieurement, mais en faisant ce qui lui sert de défense. Cette sentinelle a rempli son devoir, bien que l'impie n'ait pas obéi comme il aurait dû. La sentinelle en est donc sortie.

24. Ainsi nous crient de sortir et Moïse, et Isaïe, et Jérémie et Ezéchiel. Voyons si eux-mêmes sont sortis en abandonnant le peuple de Dieu et en se réfugiant au milieu des autres nations. Combien de fois et avec quelle véhémence Jérémie ne s'est-il pas élevé contre les pécheurs et coutre les impies dans Israël! Il vivait néanmoins au milieu d'eux, entrait dans le même temple et célébrait les mêmes mystères ; oui, il vivait au milieu de ce mélange d'hommes pervers; mais il en sortait en criant contre leurs désordres. Sortir de là, ne pas toucher ce qui est impur, signifie donc que la volonté ne doit pas consentir au mal, ni la bouche l'épargner. Que dirai-je de Jérémie, d'Isaïe, de Daniel, d'Ezéchiel et des autres prophètes ? Ils n'ont pas quitté ce peuple pervers; craignant de se séparer des bons mêlés aux méchants, parmi lesquels eux-mêmes aussi étaient parvenus à se sanctifier.

Au moment même où Moïse recevait la loi au sommet de la montagne, vous savez, mes frères, que le peuple resté au bas se fit une idole. C'était le peuple de Dieu, le peuple conduit à travers les flots dociles de la mer rouge qui avait englouti l'armée égyptienne poursuivant Israël: eh bien! après tant de prodiges et de si étonnants miracles qui avaient semé en Egypte des châtiments et la mort, protégé et sauvé les Hébreux, ceux-ci ne laissèrent pas de demander une idole, de l'obtenir par violence, de la fabriquer, de l'adorer, de lui sacrifier même. Dieu fait connaître ce crime à son serviteur et lui annonce en même temps qu'il va faire disparaître les coupables de devant sa face. Moïse intercède avant de rejoindre ce peuple. C'était bien l'occasion de s'éloigner de ce milieu, comme disent les Donatistes,

1. Luc, X, 11. — 2. Ezéch. III, 17-19.

397

afin de ne pas toucher ce qui est impur, de ne vivre pas au milieu des coupables: mais il

n'en fit rien. Et pour empêcher de croire que sa conduite fût inspirée par le besoin plutôt que par la charité, Dieu lui offrit un autre peuplé : « Je ferai de toi, lui disait-il, une grande nation; » afin de pouvoir anéantir cette race coupable. Moise n'accepte point, il demeure uni à ces pécheurs, il prié pour eux. Et comment prie-t-il? Ah ! mes frères, quel témoignage d'affection ! Comment prie-t-il? Reconnaissez ici cette charité en quelque sorte maternelle dont il a été entre nous si souvent question. En entendant le Seigneur menacer ce peuple sacrilège, les tendres entrailles de Moïse s'émurent, et il s'offrit pour eux à la colère divine. « Seigneur, dit-il, si vous voulez leur pardonner cette faute, pardonnez-la ; sinon effacez moi de votre livre que vous avez écrit (1). » Quelles entrailles paternelles et maternelles tout à la fois ! Avec quelle tranquillité il parlait ainsi, l'oeil fixé sur la justice et la miséricorde de Dieu; car Dieu étant juste il ne pouvait perdre le juste, et miséricordieux; il devait pardonner aux pécheurs.

25. Maintenant donc, sans aucun doute, votre prudence voit manifestement quel sens il faut donner à tous ces passages tirés des Ecritures ; et que l'Ecriture nous criant de nous éloigner des méchants, c'est simplement l'ordre de nous éloigner d'eux par les dispositions du coeur; car en nous séparant des bons nous ferions plus de mal que nous n'en éviterions en demeurant au milieu des méchants; témoin les Donatistes. Ah S'ils étaient vraiment bons, si par conséquent ils faisaient des observations eux méchants au

1. Exod. XXXII, 31, 32.

lieu de diffamer méchamment les bons, qui donc ne supporteraient-ils pas, après qu'ils ont reçu comme parfaitement innocents les Maximinianistes, auparavant condamnés par eux comme de grands coupables ?

Oui, sans aucun doute, un prophète a dit: « Eloignez-vous et sortez de là, ne touchez pas ce, qui est impur. » Mais pour comprendre ses paroles, j'interroge sa conduite; celle-ci m'explique celles-la. « Eloignez-vous, » dit-il. A qui parle-t-il? Aux justes certainement. De qui veut-il qu'ils s'éloignent? Des pécheurs et des impies. Mais lui, s'en est-il éloigné ? Je le cherche et je découvre que non. Par conséquent, il comprenait différemment. N'aurait-il pas fait le premier ce qu'il exigeait? Mais il s'est séparé de coeur, il a adressé des observations, des reproches; en s'abstenant de consentir au mal, il n'a point touché ce qui est impure et en faisant des réprimandes, il est sorti innocent aux yeux de Dieu; et si Dieu ne lui a point reproché de péchés personnels, c'est qu'il n'en a pas fait; les péchés d'autrui, c'est qu'il ne les a pas approuvés; de négligence, c'est qu'il n'a pas omis de parler ; d'orgueil enfin, c'est qu'il a demeuré dans l'unité.

Vous donc aussi, mes frères, tout ce que vous connaissez au milieu de vous d'hommes encore appesantis sous l'amour du siècle, d'avares, de parjures, d'adultères; de passionnés pour les vains spectacles; ceux qui consultent les astrologues, les fanatiques; les augures; les aruspices ; tous ce que vous connaissez d'ivrognes, de voluptueux, tous ceux enfin qui font le mal au milieu de vous, désapprouvez-les de toutes vos forces afin de vous séparer d'eux par le coeur, reprenez-les, afin d'en sortir; et gardez-vous de consentir, afin de ne pas toucher ce qui est impur.

SERMON LXXXIX. LE FIGUIER MAUDIT (1).

ANALYSE. — Ce figuier maudit par Notre-Seigneur désigne la partie stérile de la Synagogue réprouvée par lui, comme la montagne qu'il donne à ses Apôtres le pouvoir de jeter dans la mer, figure la foi chrétienne qui devait s'implanter au sein des vagues de la gentilité. La preuve que Jésus avait en vue autre chose que le figuier, c'est que la malédiction lancée sur cet arbre serait autrement inexplicable, car si Jésus n'y trouva pas de fruits, un Évangéliste, observe que la saison des fruits n'était pas arrivée. — Il ne faut donc pas prendre à la lettre ce qui est dit du Sauveur, qu'il alla vers cet arbre pour y cueillir du fruit. J'oserai affirmer qu'il feignit de vouloir cri cueillir, comme il feignit, devant les disciples d'Emmaüs, de vouloir aller plus loin. De même en effet qu'il y a des paroles que l'on.doit prendre dans le sens littéral, d'autres qui ne s'expliquent que dans le sens figuré, d'autres enfin qui comportent l'on et l'autre sens; ainsi il y a des actions qui s'expliquent par elles-mêmes, il en est d'autres que fou doit regarder uniquement comme des symboles, et d'autres enfin qui sont à la fois historiques et figurées. Celles qui sont simplement symboliques peuvent être nommées des fictions. Telles sont la recherche des fruits sur le figuier et la volonté d'aller plus loin, à Emmaüs.

1. La dernière lecture qu'on vient de nous faire, du saint Evangile, est une invitation formidable à ne pas porter des feuilles sans fruits. Si le fait est rapporté en peu de mots, c'est sans doute afin qu'il n'y ait pas abondance de paroles et disette d'actions! Quel sujet de frayeur ? Et qui ne craindrait en voyant des yeux du coeur, dans le récit sacré, un arbre desséché tout-à-coup, et desséché au point qu'on lui dit : « Que jamais; qu'éternellement fruit ne naisse de toi ? » Que cette frayeur nous corrige et une fois corrigés portons des fruits: Sans aucun doute, effectivement, le Christ Notre Seigneur avait en vue une espèce d'arbre qui méritait d'être desséché pour avoir porté des feuilles sans fruits. Cet arbre est la Synagogue, non pas la Synagogue élue, mais la Synagogue réprouvée. Car c'est de la Synagogue que sortait le vrai peuple de Dieu, ce peuple qui attendait réellement et sincèrement le salut de Dieu, Jésus-Christ prédit dans les prophètes. Aussi pour l'avoir fidèlement attendu, mérita-t-il de jouir de sa présence. De là venaient les Apôtres et toute cette foule qui précédaient le Seigneur sur sa monture et qui s'écriaient : « Hosanna au Fils de David ! Béni Celui qui vient au nom du Seigneur (2) ! » Car il y avait un grand nombre de Juifs fidèles, oui un grand nombre de Juifs qui croyaient au Christ avant même que pour eux il eut versé son sang. Etait-ce en vain qu'il n'était venu en personne que vers les brebis perdues de la maison d'Israël (3) ?

D'autres lui offrirent, quand il fut crucifié et monté au ciel, des fruits de pénitence. Il ne dessécha point ceux-là, au contraire il les cultiva avec soie dans son champ et les arrosa de l'eau

1. Matt. XXI, 19-21. — 2. Matt. XXI, 9. — 3. Ibid. XV, 24.

de sa parole. De ce nombre étaient les quatre mille Juifs qui crurent en lui au moment où ils virent ses disciples et ceux qui les accompagnaient, remplis du Saint-Esprit et parlant les langues de tous les peuples ; don des langues qui annonçait en quelque sorte la future propagation de l'Eglise dans tout l'univers. Ces Juifs crurent donc alors ; aussi faisaient-ils encore partie des brebis perdues de la maison d'Israël que le Fils de l'homme retrouva également, parce qu'il était venu chercher et sauver ce qui était perdu (1). Au milieu de quels buissons n'avaient elles pas été entraînées et cachées par les loups ravissants? Aussi le Sauveur ne parvient à les découvrir qu'en se faisant déchirer parles épines de la passion. Il y parvint cependant, il les trouva et les racheta. Ces malheureux dans leur fureur s'étaient donné la mort autant qu'à lui : ils durent leur salut au sang répandu pour eux. Car ils furent contrits en entendant les Apôtres ; ils avaient percé le Sauveur d'une lance, ils se sentirent blessés dans la conscience. Sous ce sentiment de componction ils demandèrent conseil, ce conseil leur fut donné, ils le reçurent, firent pénitence, trouvèrent grâce et burent avec foi le sang versé par eux avec fureur. (2)

C'est ce qui reste aujourd'hui de cette race, maudite et stérile jusqu'à la fin des siècles, qui a été figuré par cet arbre. Tu viens à eux et tu y trouves tous les écrits des prophètes. Mais ce ne sont que des feuilles. Le Christ a faim, le Christ cherche du fruit; mais il n'en trouve point là, parce qu'il ne s'y trouve pas. Car c'est être sans fruit que de n'être pas attaché au Christ; et c'est n'être pas attaché au Christ que de n'être pas attaché à l'unité du Christ, que de n'avoir

1. Luc, XIX, 10. — 2. Act. II.

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pas la charité ; d'où il suit que de manquer de charité, c'est être sans fruit. Ecoute l'Apôtre : « Le fruit de l'Esprit, dit-il, c'est la charité. » Il la montre comme une belle grappe, comme un beau fruit. « Le fruit de la charité, dit-il donc, est la charité, la joie, la paix, la patience (1). » Après avoir vu la charité venir la première, ne t'étonne pas de ce qui la suit.

2. Aussi voyant ses disciples surpris en présence de cet arbre desséché tout-à-coup, il leur recommanda la foi et leur dit : « Si vous aviez une foi qui n'exceptât rien; » en d'autres termes : Si pour tout vous aviez foi en Dieu, sans dire: Il peut ceci, il peut cela; si vous aviez confiance en la toute-puissance du Tout-Puissant; non-seulement vous feriez cela, mais encore « vous diriez à cette montagne : Lève-toi et te jette dans la mer, et elle le ferait. De plus, tout ce que vous demanderiez dans la prière avec foi, vous l'obtiendriez. »

Nous lisons que les disciples du Sauveur ont lait des miracles, ou plutôt que le Sauveur en a faits par eux, puisqu'il leur a dit : « Vous ne pouvez rien faire sans moi (2). » Le Seigneur en effet pouvait beaucoup sans ses disciples, mais sans lui ses disciples ne pouvaient rien; et lorsqu'il travailla à les former, il ne fut pas certainement aide par eux. Or en parcourant les miracles des Apôtres, nous ne voyons nulle part ni qu'ils aient desséché un arbre, ni qu'ils aient transporté une montagne dans la mer. Cherchons donc comment cette promesse s'est accomplie, attendu que les paroles du Seigneur ne sauraient être vaines.

Or, si l'on ne considère que les arbres ordinaires et les montagnes connues, la promesse ne s'est point exécutée. Mais si l'on considère l'arbre mystérieux dont j'ai parlé, et cette montagne du Seigneur dont un prophète a dit : « On verra dans les derniers jours la montagne du Seigneur à découvert (3); » si dis-je, l'on considère et l'on comprend ce sens, la promesse s'est accomplie et accomplie par les Apôtres. L'arbre donc désigne la nation juive, mais je le répète, la partie de cette nation réprouvée et non élue ; cet arbre ainsi rappelle la nation juive; et la montagne, d'après l'autorité du prophète, figure le Seigneur même. L'arbre desséché, c'est le peuple Juif sans la gloire du Christ ; et la mer est le monde de la gentilité tout entière. Écoute maintenant les Apôtres s'adressant à cet arbre

1. Galat, V, 22. — 2. Jean, XV, 6. — 3. Isaïe, II, 4.

pour le dessécher et lançant la montagne en pleine mer. On les voit, au livre des Actes, parler aux Juifs contradicteurs et rebelles à la parole de vérité; en d'autres termes à l'arbre chargé de feuilles mais dépouillé des fruits. « Il fallait, leur disent-ils, vous annoncer la divine parole; mais puisque vous la repoussez; » puisque vous répétez les paroles des prophètes sans reconnaître Celui qui fut annoncé par eux, c'est-à-dire puisque vous n'avez que des feuilles : « Voici que nous nous tournons du côté des gentils (1). » Le prophète d'ailleurs l'avait prédit ainsi : « Voici que je t'ai établi pour être la lumière des gentils et leur salut jusqu'aux extrémités de la terre (2). » Ainsi l'arbre est desséché, et le Christ annoncé aux nations est la montagne transportée dans la mer. Comment d'ailleurs l'arbre ne sècherait-il point, attendu qu'il est placé, dans une vigne dont il a été dit : « Je défendrai à mes nuées de répandre la pluie sur elle (3)? »

3. Le Seigneur a voulu nous montrer avec évidence qu'il agissait ainsi d'une manière prophétique, qu'il n'entendait pas simplement l'aire un miracle sur cet arbre, mais faire un miracle qui présageât l'avenir. Plusieurs circonstances nous disent, nous prouvent, nous forceraient même à avouer malgré nous que telle fut son intention.

Et d'abord, cet arbre avait-il péché pour n'être pas alors couvert de fruits ? Fût-on au temps des fruits, il n'était point répréhensible de n'en point porter. Quelle faute peut-on reprocher à un arbre insensible? Ajoutez, comme le rapporte expressément un autre Évangéliste, que « ce n'était pas le temps des figues (4). » C'était le moment où le figuier pousse ces feuilles délicates qui précèdent toujours les fruits, nous le savons et ce qui le démontre, c'est d'une part que l'on était proche de la passion, et nous savons d'autre part à quelle époque le Seigneur l'endura; mais ne fissions-nous pas attention à cette circonstance, nous devons croire à l'Évangile ; or l'Évangile dit : « On n'était pas au temps des figues. » Ah ! si le Seigneur n'avait voulu faire qu'un miracle, s'il n'avait pas eu dessein de nous donner une figure prophétique de quelque évènement futur, il eût agi d'une manière beaucoup plus douce et plus digne de sa miséricorde, et s'il avait rencontré un arbre mort, il lui eût rend a la vie, comme il se plaisait à guérir les malades, à purifier les lépreux, à ressusciter les morts.

1. Act, XIII, 46. — 2. Isaïe XLIX, 6. — 3. Ibid. V, 6. — 4. Marc, XI, 13.

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Comment expliquer ici une conduite en apparente aussi contraire aux règles ordinaires de sa bonté ? Il rencontre un arbre bien vert; cet arbre ne porte pas encore de fruits; mais ce n'en est pas la saison, mais il n'en refuse pas à celui qui le cultive, et le Seigneur le dessèche! N'était-ce pas dire à chacun de nous : Je n'ai pas pris plaisir à faire mourir cet arbre, mais j'ai voulu t'avertir que je n'ai pas agi sans motif et te porter à réfléchir avec plus de soin à ce que je viens de faire ? Je n'ai pas maudit cet arbre, je n'ai pas entendu infliger de châtiment à un être insensible; mais j'ai voulu t'inspirer une frayeur salutaire et te porter, si tues attentif, à ne mépriser pas le Christ quand il a faim et à chercher plutôt à être couvert de fruits que chargé d'un sombre feuillage.

4. Voilà une première circonstance destinée à nous montrer que le Seigneur avait en vue quelque signification mystérieuse. En est-il une autre ? — Il a faim, il s'approche de l'arbre et il y cherche du fruit. Ignorait-il que ce n'en était pas encore la saison ? Le Créateur de cet arbre ne savait-il pas ce que savait le jardinier? Le voilà donc qui cherche sur cet arbre un fruit qui n'y est pas encore. Cherche-t-il réellement, ou plutôt ne feint-il pas de chercher? Car s'il cherche réellement, il se trompe, et loin de nous une idée semblable ! Alors il feint? Mais tu crains de l'avouer. Tu confesses donc qu'il se trompe? Tu ne peux l'admettre encore et tu. te rejettes sur la feinte. Nous voici tourmentés, agités, nous nous desséchons. Dans cette fièvre d'anxiété, demandons la pluie du ciel pour nous rendre la vie, et gardons-nous de rien dire qui soit indigne du Seigneur, ce serait nous vouer à la mort.

Le texte de l'Évangile porte : « Le Seigneur alla vers cet arbre et n'y trouva pas de fruit. » Nous ne lirions pas cette expression : « Il n'y trouva point, » s'il n'y avait cherché ou feint de chercher les fruits qu'il savait n'y être pas. Point de doute à cet égard, le Christ assurément ne s'est point trompé. Il a donc feint ? Mais le dirons-nous et comment sortir de cet embarras? Voyons si quelque Évangéliste n'a pas dit ailleurs ce que de nous-mêmes nous n'oserions affirmer. Reproduisons d'abord ce qu'a dit cet Évangéliste, et travaillons à le comprendre après l'avoir reproduit. Mais pour le comprendre croyons-le d'abord. « Si vous ne croyez, vous ne comprendrez pas, » dit en effet un prophète (1).

1. Isaïe VII, 9, sel. LXX.

Le Seigneur Jésus, après sa résurrection, voyageait avec deux de ses disciples, et saris en être encore reconnu, il cheminait avec eux comme un troisième voyageur. On arriva à l'endroit où allaient les deux premiers; mais Jésus dit l'Evangéliste, « feignit d'aller plus loin. » Eux le retenaient par politesse, lui disaient qu'il était déjà tard et le priaient de rester avec eux. Il accepte l'hospitalité, prend du pain, le bénit, le rompt; et on le reconnaît. Pourquoi donc craindre de dire qu'il feignit de chercher du fruit, puisqu'il est écrit qu'il feignit d'aller plus loin?

Mais voici surgir une autre question. Nous avons hier soutenu pendant longtemps la véracité des Apôtres; et dans le Seigneur lui-même nous rencontrerions aujourd'hui quelque feinte? Ici donc, mes frères, nous devons vous exposer, vous expliquer, dans la faible mesure des forces que Dieu.nous donne pour vous servir; nous devons enfin vous faire comprendre la règle qui doit vous diriger dans l'interprétation de toutes les Écritures.

Toute parole ou toute action y doit être entendue soit dans un sens propre, soit dans un sens figuré, soit en même temps dans l'un et l'autre sens. Voilà une triple distinction; appuyons-la sur des exemples, et des exemples tirés des Lettres divines. Expressions prises dans le sens propre : Le Seigneur a souffert, il est ressuscité et monté au ciel ; nous ressusciterons aussi à la fin des siècles, et si nous ne le dédaignons pas, nous règnerons éternellement avec lui voilà un langage qu'il faut prendre à la lettre; prends-le dans le sens propre sans y chercher de figures; les choses sont réellement telles qu'elles sont exprimées. Voici des faits : l'Apôtre monta à Jérusalem pour y voir Pierre; il y monta réellement, cet acte doit être aussi entendu dans le sens propre (1); c'est le récit d'un fait, d'un fait où il n'y a rien de figuré.

Voici maintenant du figuré: « La pierre rejetée par les constructeurs est devenue la tête de l'angle (2). » Si nous prenons à la lettre ce terme de pierre, de quelle pierre est-il dit que rejetée par les constructeurs elle est devenue la pierre de l'angle ? Et si à la lettre encore nous entendons le terme d'angle, de quel angle cette pierre est-elle devenue la tête ? En supposant au contraire qu'il y a un sens figuré et en s'y attachant, on voit le Christ dans cette pierre angulaire et dans cette tête d'angle le Chef de l'Église.

1. Galat. I, 18. — 2. Ps. CXVII, 22 ; Matt. XXI, 42.

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Mais comment l'Église est-elle comparée à un angle? Parce qu'elle attire à elle, d'un côté les Juifs et d'un autre côté les Gentils; ils sont comme deux murs qui viennent de directions différentes, qui se réunissent en elle et dont elle maintient l'union par la grâce qui produit la paix dans son sein. « Car le Christ est notre paix, et de deux choses il en a fait une seule (1). »

5. Voilà donc des actes et des expressions dans le sens propre, ainsi que des paroles dans le sens figuré. Vous demandez maintenant des exemples d'actions figuratives. Il en est beaucoup. Citons provisoirement le trait que nous rappelle ce que nous venons de dire de la pierre angulaire. C'est l'onction que fit Jacob à la pierre qu'il avait placée sous sa tête durant ce sommeil mystérieux où il vit des échelles qui allaient de la terre au ciel, des hommes qui montaient et descendaient, et le Seigneur debout au sommet de ces échelles. Cette dernière circonstance lui fit comprendre ce que devait signifier cette pierre, et pour nous démontrer qu'il n'était point étranger au sens de cette vision (1), de cette révélation sublime, il répandit sur cette pierre l'onction destinée à rappeler qu'elle figurait le Christ (2). Pourquoi t'étonner de cette onction? N'est-ce pas d'onction que vient en grec le nom de Christ ?

Ce même Jacob est donc appelé dans l'Écriture un homme sans artifice; il y porte aussi le nom d'Israël, vous le savez. N'est-ce pas pour cela qu'il est écrit dans l'Évangile qu'en voyant Nathanaël le Seigneur s'écria : « Voici vraiment un Israélite en qui il n'y a point d'artifice ? » Mais ne sachant encore qui lui adressait la parole, cet Israélite répliqua : « D'où me connaissez-vous? « — Lorsque tu étais sous le figuier, répondit le Seigneur, je t'ai vu; » c'est-à-dire, lorsque tu étais encore dans les ombres du péché, je t'ai prédestiné. Mais lui, se rappelant avoir été sous un figuier quand le Seigneur n'était point présent, reconnut sa divinité et s'écria: « C'est vous le Fils de Dieu, c'est vous le Roi d'Israël. » C'est ainsi, c'est ainsi qu'en reconnaissant le Christ, il n'était point devenu une figue sèche tombée sous le figuier. Le Seigneur ajouta : « Parce que j'ai dit t'avoir vu lorsque tu étais sous le figuier, tu crois : tu verras de plus grandes choses. » Quelles sont-elles ? Rappelle-toi d'un côté qu'il s'agit ici d'un Israélite sans artifice; souviens-toi aussi qu'il est dit de Jacob qu'il était également sans artifice, et que le Seigneur fait allusion à la

1. Ephès. II, 14. — 2. Gen. XXVIII, 11-18.

pierre qu'il avait sous la tête, à ce qu'il vit dans son sommeil, aux échelles qui allaient de la terre au ciel, et aux anges qui montaient et qui descendaient. Tu comprendras alors le sens de la réponse que fait le Sauveur à cet Israélite sans artifice. « En vérité je vous le déclare, dit  donc Jésus; vous verrez le ciel ouvert : » Nathanaël, sans artifice, écoute bien ce que rit Jacob, sans artifice également: « vous verrez le ciel ouvert, et les anges montant et descendant : » vers qui ? « Vers le Fils de l'homme (1). » Le Fils de l'homme était donc la pierre mystérieuse, qui soutenait le chef de Jacob; et de fait si l'homme est le chef de la femme, le Christ à son tour est le chef de l'homme (2). Si le Sauveur ne dit pas que les Anges montaient au dessus du Fils de l'homme et descendaient vers lui, c'est pour ne pas laisser croire qu'il fût seulement au ciel et seulement sur la terre. « Ils monteront et descendront vers le Fils de l'homme. » Car il est au ciel et c'est lui qui crie : « Saul, Saul. » Il est aussi sur la terre, et c'est pourquoi il ajoute

« Pourquoi me persécutes-tu (3)? »

6. J'ai cité des expressions à prendre dans le sens propre : nous ressusciterons; des actes pris également à la lettre : Paul monta à Jérusalem pour y voir Pierre; des expressions figurées : la pierre réprouvée par les constructeurs; un acte figuratif aussi : l'onction de la pierre placée sous la tête de Jacob. Je dois maintenant, pour vous satisfaire, produire un trait qui soit en même temps littéral et figuré.

Nous savons tous qu'Abraham eut deux fils, l'un de la servante, et l'autre de la femme libre voilà tout à la fois un évènement et un récit à entendre dans le sens propre. Mais qu'y a-t-il de figuré ? « Ce sont là les deux alliances (4). »

Des expressions figurées sont donc des espèces de fictions. Mais comme elles finissent par avoir une signification, et une signification conforme à la vérité, on ne saurait les accuser de mensonge. Un semeur s'en alla semer, et pendant qu'il semait, la semence tomba une partie dans le chemin, une partie dans des endroits pierreux, une autre au milieu des épines, une autre enfin sur une bonne terre. Quel est ce semeur? Quand s'en alla-t-il ? Quelles sont les épines? Quelles sont les pierres? Quel est le chemin ? Quel est le champ où il jeta sa semence? Si tu vois ici une fiction, comprends assurément qu'elle signifie quelque chose. Or, c'est bien une fiction. Si d'ailleurs il

1. Jean, 1, 47-52. 2. — 2. I Cor. XI, 3. — 3. Act. IX, 4. — 4. Galat. IV, 22, 24

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s'agissait ici d'un semeur véritable qui eût répandu sa semence dans les différents endroits dont il vient d'être parlé, ce ne serait pas à la vérité une fiction, mais ce ne serait pas non plus un mensonge. Il y a ici fiction, mais il n'y a pas non plus de mensonge. Pourquoi ? Parce que c'est une fiction qui désigne quelque chose et qui ne trompe pas. Elle demande à être comprise, mais n'induit pas en erreur.

C'est ce qu'avait en vue le Christ lorsqu'il chercha des fruits sur le figuier; c'était une fiction, mais une fiction figurative et non pas trompeuse, et conséquemment une fiction honnête et irrépréhensible; une fiction qui ne jette point dans l'erreur si on l'examine, mais qui découvre la vérité lorsqu'on en approfondit le sens.

7. Je sais ce qu'on demandera encore : Explique-nous, dira quelqu'un, ce que voulait faire entendre le Sauveur, lorsqu'il feignit d'aller plus loin; car s'il n'avait pas prétendu faire connaître quelque chose, c'eût été tromper et mentir. — Les principes et les règles qui nous guident avec tant d'exactitude serviront à vous faire comprendre ce que signifiait cette feinte, de vouloir aller plus loin.

Le Sauveur feint donc de vouloir aller plus loin et on le retient, on l'en empêche. N'est-il pas vrai qu'on le croyait absent de corps? Or cette absence présumée était comme l'éloignement du Seigneur Jésus. Pour toi, retiens-le fidèlement, retiens-le au moment de la fraction du pain. Que dirai-je encore? La connaissez-vous? Si vous la connaissez, vous savez que le Christ est là. Mais il ne faut pas en dire davantage du sacrement redoutable. Ceux qui diffèrent de s'en instruire, laissent le Seigneur bien éloigné d'eux. Ah! qu'ils l'apprennent au plus tôt et ne perdent pas le trésor; qu'ils offrent l'hospitalité, et on les invite au ciel.

SERMON XC. Prononcé à Carthage dans la Basilique Restitute (1). LA ROBE NUPTIALE OU LA CHARITÉ (2).

ANALYSE. Ce discours comprend deux parties distinctes: I° nécessité indispensable de la charité ; 2° conditions dont la charité doit être revêtue. — I. Il y a dans chacun des fidèles et du bien et du mal; chacun est donc en même temps bon et mauvais. Est-ce dans ce sens qu'il est dit que les mauvais entrèrent avec les bons dans la salle du banquet? Evidemment non; et le convive qui fut chassé du festin et précipité dans les ténèbres extérieures, représente le grand nombre des chrétiens qui méritent d'être exclus du royaume des cieux pour n'être pas revêtus de la robe nuptiale. Or la robe nuptiale est sans aucun doute la charité chrétienne, dont l'Apôtre a proclamé en termes si énergiques l'incomparable nécessité. La charité est donc réellement indispensable pour qui veut être sauvé. — II. Or 1° cette charité doit s'étendre à tous les hommes, puisque tous viennent d'un même père, soit dans l'ordre de la nature soit dans l'ordre de la grâce, et que la foi qui nous rend chrétiens n'est pas une telle foi telle quelle, mais la foi agissant par la charité. La charité doit 2° embrasser les ennemis et prier pour eux. Est-il d'ailleurs rien de plus convenable, puisque prier pour eux c'est demander qu'ils soient délivrés des vices qui les rendent nos ennemis? 3° Enfin cette charité doit entraîner tout; rapporter tout à Dieu : c'est le tribut légitime et nécessaire dont nous sommes redevables au Souverain de l'univers.

1. Tous les fidèles connaissent les noces et le festin du fils du Roi; on sait aussi que cette table divine est dressée pour quiconque est de bonne volonté. Mais si rien n'empêche d'en approcher, il faut faire grande attention aux dispositions qu'on y apporte. Les saintes Écritures nous enseignent effectivement que le Seigneur a deux banquets l'un où se rendent les méchants avec les bons, et l'autre d'où sont exclus les méchants. Voilà pourquoi il y a des méchants comme des bons au festin sacré dont il vient d'être question dans l'Évangile. Tous ceux qui se sont excusés d'y venir,

1. Voir ci-dessus, Serm. XIX. — 2. Matt. XXI, 1-14.

sont méchants; mais il ne faut pas considérer comme bons tous ceux qui s'y sont rendus. C'est à vous donc que j'adresse la parole, vous, bons convives, qui prenez au sérieux ce grave enseignement : « Celui qui mange et qui boit indignement, mange et boit sa propre condamnation (1); » à vous tous qui êtes bons j'adresse donc la parole et je vous dis : Ne cherchez pas les bons en dehors, et en dedans souffrez les méchants.

2. Votre charité voudrait savoir sans doute quels sont ceux à qui je m'adresse et à qui je

1. I Cor. XI, 29.

403

recommande de ne pas chercher les bons en dehors et de tolérer en dedans les méchants; car

à qui me serais je adressé s'il n'y avait pas de bons, et si tous l'étaient, comment aurais-je pu inviter à souffrir les méchants ? Commençons doué avec l'aide du Seigneur, à résoudre cette question.

A prendre la bonté dans toute sa perfection, il n'y a réellement que Dieu pour être bon. Le Seigneur le dit de la manière la plus expresse « Pourquoi m'interroger sur ce qui est bon ? Dieu seul est bon (1). » Mais s'il n'y a que Dieu pour être bon, comment se trouve-t-il à ces noces divines des bons avec les méchants ?

Sachez d'abord que sous certain rapport nous sommes tous mauvais. Oui, sous un rapport nous sommes tous mauvais; et sous un autre rapport nous ne sommes pas tous bons. Pouvons-nous en effet nous comparer aux Apôtres? Et pourtant le Seigneur leur disait : «Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants. » Il y avait sans doute, au témoignage des Écritures, un Apôtre mauvais parmi les douze ; c'est à lui que le Sauveur faisait allusion dans ces mots : « Vous êtes purs, mais non pas tous (2). » Quand néanmoins il s'adresse à tous en général, il leur dit: « Si vous qui êtes mauvais. » Alors étaient présents et Pierre, et Jean, et André, et tous les autres qui faisaient partie des onze Apôtres fidèles; c'est à eux qu'il fut dit: « Si, tout mauvais que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui les lui demandent (3) ? » Ils devaient se décourager, en s'entendant dire qu'ils étaient mauvais; mais aussi devaient-ils respirer, en entendant que dans les cieux ils avaient Dieu pour père. « Tout mauvais que vous êtes, » dit le Sauveur. Mais quand on est mauvais, que peut-on attendre autre chose que des châtiments? « Combien plus, poursuit-il, votre Père qui est dans les cieux ! » Mais un enfant ne doit-il pas espérer des encouragements de son père ? Ainsi la qualification de mauvais inspire la crainte des supplices, et le titre d'enfants ranime l'espérance d'un héritage.

3. En quoi donc étaient mauvais ces Apôtres qui sûrement étaient bons à quelque point de vue? Car s'il leur fut dit : « Tout mauvais que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants ; » il fut ajouté immédiatement : « Combien plus votre Père qui est dans les cieux; »

1. Matt. XIX, 17. —  2. Jean, XIII, 10. — 3. Matt. VII, 11.

403

et si Dieu a des enfants mauvais, il ne faut pas désespérer de leur sort, car il est aussi médecin pour les guérir. Oui donc ils étaient mauvais sous certain rapport; j'estime toutefois que si ces convives, admis par le Père de famille aux noces du Roi son fils, comptaient parmi ceux dont il est écrit. « On invita les bons et les méchants; » toutefois on ne doit pas les confondre avec ces mauvais que nous avons vu chasser du festin dans la personne de ce malheureux qui n'avait point la robe nuptiale. En quoi, dis-je, étaient mauvais ces bons ? et en quoi bons ces mauvais ?

Écoute Jean, il t'apprendra en quoi ils étaient mauvais: « Si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous. » Voilà ce qui les rendait mauvais, c'est qu'ils n'étaient pas sans péché. En quoi maintenant étaient-ils- bons ? « Si nous confessons nos péchés, Dieu est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité (1). »

Mais pouvons-nous appliquer ici cette interprétation qui s'appuie, vous le voyez sans doute, sur l'autorité de l'Ecriture, et dire que les mêmes hommes étaient à la fois bons et mauvais, bons sous un rapport et mauvais sous un autre ? Pouvons-nous expliquer dans ce sens ces paroles : « On invita les bons et les méchants, » c'est-à-dire des hommes qui étaient à la fois bons et méchants? Non, ce sens n'est pas admissible; car il y a ici un convive qui fut découvert sans la robe nuptiale et non-seulement éloigné du festin, mais encore condamné, dans les ténèbres, à l'éternel supplice.

4. Quoi ! dira-t-on; mais il ne s'agit ici que d'un homme ; et qu'y a-t-il d'étrange, qu'y a-t-il de surprenant que les serviteurs du Père de famille aient par mégarde laissé entrer dans la foule un homme qui n'avait point l'ornement nuptial ? La présence de cet homme suffirait-elle pour justifier ces expressions: « On invita les bons et les méchants ? » — Appliquez-vous, mes frères, et saisissez bien ma pensée.

Cet homme représentait toute une catégorie; car il y en avait beaucoup comme lui (2). — Je me soucie peu de tes conjectures, m'objectera ici un auditeur attentif : prouve-moi qu'un faisait plusieurs. —Le Seigneur m'aidera et je le prouverai clairement, sans même chercher loin mes preuves ; car avec la grâce de Dieu je porterai la lumière dans sa parole et lui-même vous fera connaître par moi la vérité avec évidence. Voyons.

1 Jean, 1, 8, 9. — Ci-dessous, serm. XCV.

404

« Le Père de famille étant entré pour examiner ceux qui étaient à table. » Ainsi, mes frères, le rôle des serviteurs n'était que d'inviter et d'amener les bons et les méchants ; il n'est pas dit : Les serviteurs considérèrent les convives, ils trouvèrent parmi eux un homme qui n'avait pas le vêtement nuptial et ils lui dirent. Cela donc n'est pas écrit. C'est le Père de famille en personne qui regarde, gui découvre, qui distingue et qui chasse le coupable. Voilà ce qui est écrit. Mais ce que nous avons entrepris de prouver, c'est qu'un seul en faisait plusieurs.

« Le Père de famille entra pour examiner les convives; il rencontra parmi eux un homme qui n'avait pas le vêtement nuptial et lui dit : « Comment es-tu entré ici sans la robe nuptiale ? » Et lui resta muet. » Ah ! c'est qu'il ne pouvait en imposer à Celui qui le questionnait. L'ornement nuptial devait être dans le coeur et non pas recouvrir le corps ; car s'il se fût agi d'un vêtement extérieur, les serviteurs eux-mêmes ne s'y seraient pas mépris. Apprenez en effet où doit se porter ce vêtement mystérieux: « Que vos prêtres, est-il écrit; soient revêtus de la justice (1) ; » et l'Apôtre dit aussi en parlant du même vêtement : « Si toutefois nous sommes trouvés vêtus et non pas nus (2). » Aussi bien c'est le .Seigneur lui-même qui découvre ce qu'ignoraient ses serviteurs; et le coupable interrogé gardant le silence, c'est lui encore qui le fait lier, jeter et condamner par tous les autres.

Mais j'ai avancé, Seigneur, que c'est un avertissement adressé par vous à tous les hommes. Donc, mes frères, rappelez-vous avec moi les paroles que vous venez d'entendre et bientôt vous découvrirez; vous comprendrez que dans ce convive il y en a beaucoup d'autres. Le Seigneur, sans aucun doute, n'en avait interrogé qu'un, c'est à un seul qu'il avait dit: «Mon ami, comment es-tu entré ici? » Il n'y en eut qu'un non plus pour rester muet et c'est de lui seul qu'il l'ut dit : « Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres extérieures : là il y aura pleur et grincement de dents. » Et pourquoi ? « Parce qu'il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus. » Qui pourrait résister à cet éclat de la vérité ? « Jetez-le, dit le Seigneur, dans les ténèbres extérieures. » Qui, lui ? Ce seul convive à propos duquel il est déclaré qu' « il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. » Il s'ensuit donc que c'est le petit nombre qui n'est pas jeté dehors.

1. Ps. CXX, 9. — 2. II Cor. V, 3.

Oui, encore une fois, il n'y en avait qu'un pour ne porter pas la robe nuptiale. « Celui-là jetez-le. » Pourquoi le jeter? « Parce qu'il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus. » Laissez ici le petit nombre, jetez le grand. Non, il n'yen avait qu'un ; mais ce seul convive en représentait un grand nombre, un nombre qui l'emportait sur le nombre des bons. Les bons aussi sont en grand nombre; ce nombre toutefois est petit, comparé à celui des méchants. Si multipliés que soient les grains de froment, que sont-ils en quantité comparés à la paille ? Ainsi en est-il des justes : nombreux en eux-mêmes, ils ne le sont point en face dés méchants.

Comment prouver qu'en eux-mêmes, ils sont nombreux? « Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident, » Où viendront-ils ? Est-ce au banquet où sont confondus les méchants avec les bons? C'est d'un autre banquet qu'il est question, car le Seigneur ajoute : « Et ils seront à table avec Abraham et Isaac et Jacob dans le royaume des cieux (1). » A ce dernier banquet les méchants ne sont pas admis, et il faut pour y parvenir, s'asseoir dignement au festin actuel.

Ainsi donc les élus sont à la fois en grand et en petit nombre; en grand nombre, si, on les considère en eux-mêmes, et en petit nombre, si on les compare aux méchants. Quel.est alors l'enseignement que nous donne le Seigneur? En rencontrant le seul convive gui n'ait pas la robe nuptiale : Qu'on jette dehors la multitude, dit-il, et qu'on conserve le petit nombre seulement. Déclarer en effet qu' « il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, » n'est-ce pas évidemment faire connaître quels sont les convives digues d'être admis à cet autre banquet où ne s'asseoiront point les méchants?

5. Qu'en conclure ? Vous tous qui prenez part au festin sacré dans la vie présente, ah! Gardez-vous de la multitude qui doit être rejetée, soyez plutôt du petit nombre qui doit être conservé. Quel moyen employerez-vous ! Revêtez-vous de la robe nuptiale. — Mais qu'est-ce, dira-t-on, que la robe nuptiale? - La robe nuptiale est, sans aucun doute, une robe qui n'appartient qu'aux bons, qu'à ceux qui doivent rester au festin et qui sont destinés à cet autre banquet où nul méchant ne doit être admis : ceux donc qui par la grâce de Dieu doivent être conduits à ce banquet possèdent la robe nuptiale. Maintenant, mes frères, examinons quels sont, parmi les fidèles,

1. Matt. VIII, 11.

405

ceux qui possèdent ce que n'ont pas les méchants ce sera là la robe nuptiale.

Dirons-nous que les sacrements sont cette robe nuptiale ? Mais vous voyez que les méchants y sont admis aussi bien que les bons. Dirons-nous que c'est le baptême ? Sans le baptême, à la vérité, nul n'arrive à la jouissance de Dieu; mais cette jouissance est loin d'être assurée à quiconque a reçu le baptême; et la robe du baptême se trouvant portée par des méchants comme par les bons, le sacrement de baptême n'est pas assurément la robe nuptiale. Serait-ce l'autel ou plutôt ce qu'on y reçoit? Mais nous savons que beaucoup y mangent et y boivent leur condamnation. Qu'est-ce donc? Le jeûne? Mais les méchants jeûnent aussi. La fréquentation de l'Eglise? Les méchants y viennent également. Serait-ce enfin le don des miracles ? Non-seulement les méchants en font comme les bons; il arrive quelquefois aux bons de n'en pas faire. Voyez l'histoire de l'ancien peuple : les Mages de Pharaon nous y sont représentés faisant des miracles (1), tandis que les Israélites n'en faisaient pas ; car parmi eux il n'y avait pour en faire que Moïse et Aaron ; le reste du peuple se contentait de les regarder, de trembler et de croire. S'imaginera-t-on que les Mages de Pharaon, en faisant des miracles, valaient mieux que le peuple d'Israël qui ne pouvait en faire et qui ne laissait pas d'être le peuple de Dieu? Au sein de l'Eglise même, que dit l'Apôtre ? « Tous, sont-ils prophètes ? Tous ont-ils la grâce de guérir? Tous parlent-ils les langues (2) ? »

6. Qu'est-ce donc que la robe nuptiale? Le voici: « La fin des préceptes est la charité qui vient d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère (3). » Voilà la robe nuptiale. Ce n'est pas une charité telle quelle ; car il est beaucoup d'hommes qui paraissent s'aimer, quoique leur conscience soit en mauvais état. Ainsi ceux qui commettent ensemble des brigandages, qui exercent ensemble des maléfices, qui courent ensemble les histrions et; qui ensemble applaudissent des cochers et des gladiateurs, s'affectionnent souvent: mais ils n'ont pas « la charité qui vient d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère, » et cette charité est la robe nuptiale.

« Quand je parlerais les langues des hommes et des Anges, si je n'ai pas la charité, est-il dit,  je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. » On a reçu le don des

1. Exod. VII, VIII. — 2. I Cor. XII, 29, 30. — 3. I Tim. I, 5.

langues; ce don seul n'empêche donc pas de dire Pourquoi êtes-vous entrés ici,sans la robe nuptiale? « Et quand j'aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères et toute la science; quand j'aurais toute la foi, au point de transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien. » Ne voit-on pas ici les miracles de ces hommes qui souvent n'ont pas la charité ? En vain, dit l'Apôtre, je pourrais les opérer tous, je ne suis rien si je lie suis pas uni au Christ. « Je ne suis rien. » S'ensuit-il que la prophétie ne soit rien? que la science des mystères ne soit rien? Non assurément; mais c'est moi qui ne suis rien, si je possède ces dons sans posséder la charité. Que de biens inutiles s'il en manque un, un seul? Je puis, sans la charité, distribuer mes biens aux pauvres, confesser le nom du Christ jusqu'à verser mon sang et me faire consumer par la flamme, car on peut faire tout cela par amour de la gloire ; mais alors tout cela est vain. Et comme l'amour de la gloire peut rendre vaines toutes ces actions, que la divine charité aurait rendues si riches, l'Apôtre en parle aussi ; voici ses paroles : « Quand je distribuerais tous mes biens pour être la nourriture des pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, cela ne me sert de rien (1). » Voilà bien la robe nuptiale.

Examinez-vous: si vous l'avez, soyez en paix au festin du Seigneur. Il y a deux choses dans l'homme : la charité et l'amour de soi. Si tu n'as pas encore la charité, fais-la naître ; et si tu l'as, nourris-la, développe-la, fais-la croître. Quant à l'amour-propre, on ne peut sans doute l'anéantir complètement en cette vie; « car si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous. » Mais si la mesure de notre amour-propre est la mesure de nos péchés, faisons croître la charité et décroître l'amour-propre, menons l'une à sa perfection et l'autre à son anéantissement. Revêtez-vous donc de la robe nuptiale, vous, dis-je, qui ne l'avez pas encore. Vous êtes déjà dans la salle du festin, vous vous approchez de la table sainte, et vous ne portez point le vêtement que réclame l'honneur de l'époux ! vous cherchez encore vos intérêts et non ceux de Jésus-Christ! La robe nuptiale est destinée à honorer l'union conjugale, à honorer l'époux et l'épouse. Vous connaissez l'époux, c'est le Christ; l'épouse, c'est l'Eglise. Soyez pleins d'égard pour l’un et

1. I Cor. XIII, 1-3.

406

pour l'autre, et vous deviendrez leurs enfants. Voici donc en quoi vous devez faire des progrès : Aimez le Seigneur, et apprenez par là à vous aimer vous-mêmes; et lorsqu'en aimant le Seigneur vous serez parvenus à vous aimer, vous pourrez en toute sécurité aimer votre prochain comme vous-mêmes. Quand en effet je rencontre un homme qui ne s'aime pas, comment lui permettrai-je d'aimer son prochain comme lui-même? - Mais qui ne s'aime soi-même, dira-t-on? Voici: « Aimer l'iniquité, c'est haïr, son âme 1. » Est-ce en effet s'aimer que d'idolâtrer sa chair et de haïr son âme, et cela à son détriment, au détriment de l'âme et de la chair même ? Mais quand on amie Dieu de tout son coeur et de tout son esprit, je permets alors d'aimer le prochain. — Aimez ainsi votre prochain comme vous-mêmes.

7. Qui est mon prochain, demandera-t-on ? — Tout homme est ton prochain. Tous en effet ne sommes-nous pas descendus de deux premiers parents ? On voit parmi les animaux les individus de chaque espèce se rapprocher; la colombe se rapproche de la colombe, le léopard du léopard, l'aspic de l'aspic, la brebis de la brebis, et l'homme ne serait pas le prochain de l'homme? Rappelez-vous la création du monde. Dieu dit, et les eaux produisirent; elles produisirent des animaux qui nagent, de grands cétacés, des poissons, des oiseaux mêmes et d'autres êtres semblables. Mais tous les oiseaux descendent-ils d'un oiseau ? Tous les vautours d'un premier vautour ? Toutes les colombes d'une même colombe? Tous les serpents d'un seul serpent ? Toutes les dorades d'une même dorade ? Enfin toute les brebis d'une première brebis ? Non, la terre a produit en même temps toutes les espèces d'animaux. Mais quand il s'est agi de l'homme, la terre ne l'a point produit ainsi. Dieu nous a donné un même père remarquez, il ne nous a pas donné d'abord un père et une mère; non, il nous a donné un père seulement et non pas un père et une mère. La mère a été tirée du père, et le père n'a été tiré de personne; c'est Dieu qui l'a fait de rien, tandis que de lui il a formé la mère. (2).

Considérez donc notre race ; nous sortons tous d'une même source, et parce que cette source primitive s'est aigrie, nous avons dégénéré et nous ne sommes que des oliviers sauvages. Mais la grâce est venue ensuite. Un premier père nous avait engendrés pour le péché et pour la mort, sans nous empêcher toutefois de former la même

1. Ps. X, 6. — 2. Gen. I, II.

famille, d'être proches les uns des autres; non-seulement de nous ressembler, mais encore d'être parents. Un autre vint réparer l'oeuvre du premier. L'un avait dispersé, l'autre vint recueillir l'un avait donné la mort, l'autre vint donner la vie. Car « de même que tous nous mourons en Adam, ainsi nous serons tous vivifiés en Jésus-Christ (1). » Quiconque naît d'Adam est destiné à la mort ; quiconque aussi croit en Jésus-Christ recouvre la vie, mais à condition qu'il aura la robe nuptiale et qu'il sera invité au festin pour y rester et non pour en être chassé.

8. Ainsi donc, mes frères, ayez la charité. Je viens de vous faire connaître en quoi consiste la robe nuptiale, le vêtement proprement dit. On loue la foi, sans aucun doute, on la loue. Mais laquelle? C'est ce que précise l'Apôtre. Quelques-uns se glorifiaient de leur foi, sans avoir des moeurs qui y répondissent : l'Apôtre saint Jacques les réprimande en ces termes : « Tu crois qu'il n'y a qu'un Dieu, tu fais bien. Les démons croient aussi, et ils tremblent (2). » Pourquoi les félicitations données à Pierre? Pourquoi fut-il appelé bienheureux? Rappelons-le ensemble ; c'est qu'il avait dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant (3). » Mais en déclarant cet Apôtre bienheureux, le Christ avait en vue, non les paroles elles-mêmes, mais l'affection du coeur qui les inspirait. Voulez-vous vous convaincre en effet que le bonheur de Pierre ne vint pas de les avoir prononcées? Considérez que les démons les prononcèrent également: « Nous savons qui vous êtes, disaient-ils, vous êtes le Fils de Dieu (4). » Pierre confessa que Jésus était le Fils de Dieu; les démons le confessèrent aussi. — Ah! Seigneur, ne confondez pas l'un avec les autres. — Je ne les confonds pas ensemble. Pierre parlait avec amour, et les démons par crainte. L'un disait: « Je vous suis jusqu'à la mort (5) ; » et les autres : « Qu'y a-t-il entre nous et vous (6)? »

Toi donc qui te présentes au festin, garde-toi de te glorifier de ta foi si elle est seule. Il y a une distinction à faire entre foi et foi, c'est le moyen de porter la robe nuptiale. Or apprenons de l'Apôtre cette distinction importante: « Ni la circoncision, dit-il, ni l'incirconcision ne servent de rien, mais la foi. » — Quelle foi? N'est-il pas vrai que les démons mêmes ont la foi et qu'ils tremblent? — Je vais préciser, reprend-il, écoutez; voici, voici la distinction : « Mais la

1. I Cor. XV, 22. — 2. Jacq. II, 19. — 3. Matt. XVI, 16, 17. — 4. Marc, I , 24. — 5. Luc, XXII, 38. — 6. Matt. VIII, 29.

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 foi qui agit par la charité (1). » Quelle est donc cette foi, quelle est-elle? Celle « qui agit par la charité. » — Car, « lors même que j'aurais toute la science et toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. » Ayez donc la foi avec l'amour; car sans la foi vous ne pouvez avoir l'amour. Je vous en préviens, je vous y exhorte, et au nom du Seigneur je vous répète de joindre l'amour à la foi. Vous pouvez en effet posséder la foi sans l'amour, et je ne vous exhorte pas précisément à avoir la foi, mais la charité; puisque sans la foi vous ne sauriez avoir la charité, la charité même envers Dieu et envers le prochain. Comment en effet concevoir cette charité sans la foi? Est-il possible d'aimer Dieu si l'on ne croit en lui? Est-il possible à un insensé de l'aimer quand il dit dans son coeur. « Il n'y a point de Dieu (2)? » Il peut se faire que tu croies à l'avènement du Christ sans aimer le Christ; mais il ne t'est pas possible d'aimer le Christ sans reconnaître qu'il est venu.

9. Ainsi donc à la foi joignez la charité; la charité est la robe nuptiale. Vous qui aimez le Christ, aimez-vous les uns les autres, aimez vos amis, aimez vos ennemis mêmes, et que ce dernier devoir ne vous semble pas trop rigoureux. Est-ce perdre en effet que d'acquérir beaucoup? Pourquoi tenir tant à demander à Dieu la mort de ton ennemi ? Ce n'est point là le vêtement nuptial. Considère l'Epoux lui-même; il est pour toi suspendu à la croix et pour ses ennemis il prie son Père : « Mon Père, dit-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (3). » C'est l'Epoux même qui tient ce langage. Ecoute maintenant un ami de l'Epoux, un convive revêtu de la robe nuptiale, le bienheureux Etienne.

Aux reproches qu'il adresse aux Juifs on croirait d'abord qu'il est indigné et irrité. « Durs de tête et incirconcis de coeur et d'oreilles, vous avez résisté à l'Esprit-Saint. Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils pas persécuté ? » Quelles paroles énergiques! Tu es disposé à les imiter contre le premier venu, et plaise à Dieu que tu les répètes contre quiconque a offensé le Seigneur et non pas contre celui qui t'a offensé ! oui, on offense Dieu et tu ne dis rien; mais tu cries quand on t'offense : est-ce là la robe nuptiale? Mais après avoir entendu la sainte indignation d'Etienne, écoute son amour. Il a blessée ses ennemis en leur adressant de justes reproches,

1. Galat. V, 6. — 2. Ps. XIII, 1. — 3. Luc, XXIII, 34.

et ils le lapident. Or pendant que de toutes parts ces furieux se jettent sur lui, le saisissent et le broient à coup de pierres : « Seigneur Jésus-Christ, s'écrie-t-il d'abord, recevez mon esprit. » Puis, après avoir ainsi prié debout pour lui-même, il s'agenouille et prie pour ceux qui le lapident : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché : » j'accepte la mort du corps, préservez-les de la mort de l'âme; et en parlant ainsi, il s'endormit (1); il n'ajouta rien à ces derniers mots, il les prononça et s'en alla; sa dernière prière fut pour ses ennemis. Apprenez à porter ainsi la robe nuptiale.

Comme lui donc, ploie le genoux, jette-toi le front contre terre, et avant d'approcher de la table sainte, du banquet des Ecritures, garde-toi de dire : Ah! si mon ennemi mourait! mettez-le à mort, Seigneur, si je puis quelque chose près de .vous. Ne craindrais-tu pas, en tenant ce langage; que le Seigneur ne vînt à te répondre : Si je voulais perdre ton ennemi, ne devrais-je pas te perdre d'abord? T'applaudis-tu de ce que tu viens d'être invité? Mais songe à ce que tu étais naguère avant devenir ici. Ne blasphémais-tu pas contre moi? Ne me tournais-tu pas en dérision? N'aurais-tu pas voulu effacer mon nom de dessus la terre? Et tu te glorifies d'être venu sur mon invitation? Ah! si je t'avais mis à mort quand tu étais mon ennemi, comment aurais-je pu faire de toi mon ami? Pourquoi donc, par tes prières exécrables, me porter à faire à autrui ce que je n'ai pas fait contre toi? Ecoute-moi plutôt, dit le Seigneur, je vais t'apprendre à m'imiter. Attaché à la croix, je disais : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Voilà ce que j'ai appris à mon soldat. Toi aussi apprends à lutter contre le démon : mais tu ne deviendras invincible dans cette guerre qu'en priant pour tes ennemis.

J'y consens toutefois, demande aussi, demande la mort de ton ennemi; mais demande la avec prudence, demande-la avec discernement. Ton ennemi est un homme; mais, dis-moi, par où est-il ton ennemi? La haine qu'il te porte vient-elle de ce qu'il est homme ? Non. — D'où? — De ce qu'il est mauvais. —  Ainsi sa nature d'homme, sa nature que j'ai formée n'est pas ton ennemie. Effectivement, poursuit le Seigneur, je n'ai pas fait l'homme mauvais, il l'est devenu par son insubordination, pour avoir obéi au, diable plutôt qu'à Dieu; et son inimitié contre toi vient de

1. Act. VII, 5l-59.

409

ce qu'il a fait; elle vient de sa méchanceté, non de sa nature. Dans lui en effet je vois deux choses : l'homme et l'homme mauvais; à sa nature il doit d'être homme, et à sa faute, d'être mauvais : or j'efface la faute et je conserve la nature. Le Seigneur ton Dieu ajoute encore : Je vais te venger, je vais mettre à mort ton ennemi; je le délivre de sa méchanceté et je conserve sa nature. Est-ce qu'en le rendant bon je n'anéantis pas ton ennemi pour en faire ton ami ? Prie ainsi quand tu pries: demande, non pas la destruction de l'homme, mais l'extinction de toute inimitié. Si en effet tu sollicitais la mort de l'homme lui-même, que serait-ce, sinon la prière d'un méchant contre un méchant; et quand tu dirais : A mort ce méchant, ne répondrait-on, pas : Lequel de vous deux?

10. Ainsi donc, ne vous contentez pas d'embrasser dans votre affection vos épouses et vos enfants. Ne voit-on pas dans le bétail et dans les passereaux une affection semblable? Vous savez effectivement comment s'aiment les couples de passereaux et d'hirondelles, comment ils couvent ensemble leurs veufs et nourrissent ensemble leurs petits, combien leur tendresse est gratuite et naturelle, combien ils sont étrangers à toute idée de récompense. Le passereau ne dit pas, je vais élever mes petits, afin qu'à leur tour ils me nourrissent dans ma vieillesse. Il n'a aucune idée pareille; son amour et ses soins sont désintéressés; il déploie une affection vraiment paternelle sans avoir en vue aucun salaire. Vous aussi, je le sais, j'en suis sûr, vous avez pour vos enfants une affection semblable; « puisque les enfants ne doivent point thésauriser pour « les parents, mais les parents pour leurs enfants (1). » C'est même ce qui dans beaucoup excite l'avarice; car on se dit qu'on amasse pour ses enfants, qu'on garde pour eux. Etendez, étendez cet amour; l'affection entre époux et l'affection pour des enfants n'est pas encore la robe nuptiale.

Soyez fidèles à Dieu, aimez Dieu avant tout, élevez jusqu'à lui votre amour; puis entraînez vers lui tous ceux que vous pourrez. Voici ton ennemi? Entraîne-le jusqu'à Dieu. C'est ton fils, ton

1. II Cor. XII, 14.

épouse, ton serviteur ? Entraîne-les encore. C'est un étranger? Entraîne-le aussi. Mais entraîne, entraîne surtout ton ennemi; il ne sera plus ton ennemi si tu l'entraînes.

Voilà comment doit progresser, comment doit se nourrir et se perfectionner la charité; comment on doit se revêtir de la robe nuptiale, comment il faut tailler de nouveau et rendre de plus en plus ressemblante l'image dé Dieu formée en nous par la création. Le péché avait terni et flétri cette image ; et comment s'était-elle flétrie et ternie? En traînant contre terre. Qu'est-ce à dire en traînant contre terre? En se laissant froisser par les passions terrestres. Car, « bien que l'homme passe comme une image, il se laisse troubler par la vanité (1). » Or ce n'est pas la vanité, c'est la vérité qu'on recherche dans l'image de Dieu; puisque c'est en aimant la vérité que cette divine image, à laquelle nous sommes créés, reçoit une nouvelle empreinte, et que nous rendons à notre souverain la monnaie qui lui est due. N'est-ce pas ce que vous avez entendu le Seigneur répondre aux Juifs qui le tentaient? « Hypocrites, leur dit-il, pourquoi me tentez-vous? Montrez-moi la monnaie du tribut, » c'est-à-dire l'image et l'inscription qui y sont gravées. Montrez-moi ce que vous payez, ce que vous vous préparez à payer, ce qu'on vous demande, montrez-le moi. Ils lui montrèrent un denier; et il ajouta : « De qui en sont l'image et l'inscription? De César, répondirent-ils (2). »

César donc réclame aussi son image; César ne veut pas laisser périr ce qu'il a ordonné de frapper; et Dieu voudrait perdre ce qu'il a fait! Ce n'est pas César, mes frères, qui frappe lui-même sa monnaie; ce sont des monnayeurs, des artistes et des serviteurs à qui il intime ses ordres; et ceux-ci y impriment une image, ils y impriment l'image de César. César toutefois réclame ce que d'autres ont fait; César le met dans son trésor et il n'entend pas qu'on lui refuse ce tribut. L'homme aussi est la monnaie du Christ, et je vois sur cette monnaie l'image, le nom, les bienfaits du Christ et les devoirs qu'il impose.

1. Ps. XXXVIII, 7. — 2. Matt. XXII,18-21.

SERMON XCI. SAINTETÉ NÉCESSAIRE (1).

409

ANALYSE. — Quand Jésus-Christ demanda aux Juifs comment le Messie pouvait être appelé le Seigneur de David puisqu'il était son Fils ils auraient pu répondre facilement par les  témoignages de l'Écriture. Mais ils étaient trop attachés à la terre, ils n'aimaient pas Dieu assez purement pour mériter de, connaître l'incarnation merveilleuse du Verbe. Aussi le Sauveur leur reproche-t-il aussitôt leur ambition et leur vanité. Afin donc de comprendre les mystères et d'arriver à la vision intuitive, il faut s'attacher à Jésus-Christ pour ne faire avec lui qu'une seule personne morale et s'exercer aux oeuvres de charité envers le prochain.

1. Nous venons d'entendre, à la lecture de l'Evangile, que le Sauveur demandé aux Juifs comment Jésus Notre-Seigneur, peut être le fils de David, puisque David l'appelle son Seigneur, et ils ne pouvaient répondre. Ils connaissaient bien dans le Seigneur ce qu'ils voyaient; ils voyaient en lui le Fils de l'homme, mais ils n'y voyaient pas le Fils de Dieu. Voilà pourquoi ils se crurent capables de triompher de lui et pourquoi ils le raillèrent quand il était suspendu à la croix : « S'il est le Fils de Dieu, disaient-ils, qu'il descende de la croix et nous croyons en lui (2). » Ils voyaient donc en lui une nature et en ignoraient une autre; car s'ils l'avaient connu réellement, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de la gloire (3).

Ils savaient toutefois que le Christ serait fils de David, et aujourd'hui encore ils l'attendent sous ce titre. Ils ignorent qu'il est venu, mais leur ignorance est volontaire ; car s'ils ont pu le méconnaître quand il était suspendu au gibet, ils ne doivent pas lé méconnaître, maintenant que son règne est établi. Au nom de qui en effet toutes les nations sont-elles appelés et bénies, si ce n'est au nom de celui-là même qu'ils ne regardent pas comme le Messie? Fils de David, descendant selon la chair de la race de David, Jésus est sans aucun doute fils d'Abraham. Mais puisqu'il a été dit à Abraham : « Toutes les nations seront bénies dans un membre de ta race (4); » puisqu'ils voient aujourd'hui toutes ces mêmes nations bénies dans notre Christ, pourquoi l'attendre encore? pourquoi l'attendre, quand il est venu, et ne pas craindre plutôt ses menaces? Notre-Seigneur Jésus-Christ, en effet, s'est appliqué, pour se faire connaître, le témoignage d'un prophète qui le compare à une pierre, à une pierre qui brise quiconque se heurte contre elle, et qui broie celui sur qui elle tombe (5). Pour qu'on se heurte contre lui, il faut qu'il soit

1. Matt. XXII,         42-46. — 2. Matt. XXVII, 40, 42. — 3. I Cor. II, 8. — 4. Gen. XXII, 17. — 5. Luc, XX,17,18.

descendu, et c'est dans cette humiliation qu'il brise; mais if broie les' superbes quand il vient dans sa gloire. Déjà les Juifs en se heurtant se sont brisés contre lui; il ne leur reste plus qu'à être broyés au moment de son avènement solennel, à moins toutefois que pour échapper à la mort, ils ne le reconnaissent de leur vivant. Dieu en effet est patient, et chaque jour il les appelle à, la foi.

2. Les Juifs donc ne purent résoudre la question que leur adressait le Seigneur. Jésus leur avait demandé de qui le Messie était fils ; de David, avaient-ils répondu; et poursuivant ses interrogations il avait ajouté : « Comment donc David, au moment de l'inspiration, l'appelle-t-il son Seigneur en ces termes : Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je mette vos ennemis sous vos pieds ? Si donc David inspiré l'appelle son Seigneur, comment est-il son fils? » Le Sauveur ne dit point: Il n'est pas son fils, mais : « Comment est-il son fils? » Comment n'est pas une négation, mais une interrogation, et les paroles du Seigneur reviennent à celles-ci : Vous avez raison de regarder le Messie comme étant fils de David; mais David même le nomme son Seigneur; comment donc celui qu'il nomme ainsi son Seigneur pourrait-il être son fils? Si les Juifs étaient instruits de la foi chrétienne qui est la nôtre; s'ils ne fermaient pas leurs cœurs à l'Evangile et s'ils aspiraient à la vie spirituelle, ils trouveraient dans le trésor de la foi catholique la réponse à cette question, et ils diraient : C'est qu'au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu : « ce qui explique pourquoi il est le Seigneur de David. Mais il est vrai aussi que le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous (1); » ce qui fait comprendre comment il est aussi son fils. Les Juifs ne savaient point cela, et ils gardèrent le silence;

1. Jean, I, 1 , 14.

410

pour eux ce fut même peu d'avoir la bouche fermée, ils fermèrent encore l'oreille, et par là ils n'apprirent point la réponse à la question qui venait de leur être adressée inutilement.

3. Mais c'est une grande grâce de pénétrer ce mystère; de comprendre comment le Christ est à la fois le Seigneur et le fils de David; comment dans ce Dieu fait homme il n'y a qu'une seule personne; comment à cause de sa nature humaine il est inférieur à son Père, et comment il est son égal à cause de sa divine nature; comment il dit en même temps, d'un côté: « Mon Père est plus grand que moi (1); » et d'autre part : « Mon Père et moi nous sommes « un z. » Or, plus ce mystère est grand, plus il faut, pour le comprendre, savoir régler ses moeurs. Il est fermé pour ceux qui en sont indignes, et ouvert seulement à ceux qui méritent de le connaître; et ce n'est ni avec des pierres ou des pieux, ni avec le poing où le pied que nous frappons à la porte du Seigneur; la vie elle-même se charge de frapper, et on lui ouvre si elle est bonne. C'est donc le coeur qui demande, le tueur qui cherche, le coeur qui frappe, et c'est au coeur que l'on ouvre.

Mais pour bien demander, pour bien chercher et pour bien frapper, il faut au coeur de la piété. Il faut d'abord aimer Dieu pour lui-même, c'est en cela que consiste la piété; il faut ne placer en dehors de lui aucune récompense ni l'attendre de sa main, car rien ne lui est préférable. D'ailleurs que peut-on demander à Dieu de précieux quand Dieu même ne suffit pas? Quoi ! s'il te donne une terre, tu te livres à des transports de joie! O ami de la terre, n'es-tu pas changé en terre? Si néanmoins tu te réjouis alors qu'il te fait don d'une terre, combien plus ne dois-tu pas te réjouir quand il se donne lui-même à toi, lui qui a fait le ciel et la terre? Il faut donc aimer Dieu pour lui-même. Ce qui le prouve encore, c'est qu'ignorant ce qui se passait dans l'âme du saint patriarche Job, le démon éleva contre lui cette grave accusation : « Est-ce pour Dieu même que Job sert Dieu?»

4. Ah! si l'adversaire a fait cette accusation contre lui, comment ne pas craindre qu'il la fasse aussi contre nous? Car nous avons affaire avec ce grand calomniateur; et s'il né craint pas d'imaginer ce qui n'est point, ne craindra-t-il pas encore moins de reprocher ce qui est? Réjouissons-nous toutefois, parce que notre Juge ne saurait

1. Jean, XIV, 28. — 2. Ibid. X, 30.

être trompé par notre accusateur. Si nous avions pour juge un homme, cet ennemi pourrait feindre devant lui tout ce qui lui plairait. Personne, pour feindre, n'est plus rusé que lui; et maintenant encore, n'est-ce pas lui qui répand contre les saints toutes ces accusations mensongères? Considérant en effet que ses calomnies n'ont aucune valeur devant Dieu, il les sème au milieu du monde. Mais, hélas! quel avantage y trouve-t-il encore ? L'Apôtre ne dit-il pas : « Notre gloire, la voici : c'est le témoignage de notre conscience (1) ? »

N'en concluez pas toutefois, qu'il ne met aucune adresse dans ces fausses imputations. Il sait le mal qu'elles produisent, quand une foi vigilante ne sait pas y résister. Si en effet il répand du mal sur le compte des bons ; c'est pour persuader aux faibles qu'il n'y a pas d'hommes de bien; c'est pour les porter à se livrer à leurs passions, à s'y perdre et à se dire en eux-mêmes: Qui donc observe les commandements de Dieu? qui donc garde la continence ? Et en croyant qu'il n'y a personne, ils deviennent ce qu'ils croient. Tels sont les desseins du démon.

Or il était impossible de rien persuader contre Job ; sa conduite était trop connue et trop éclatante. Cependant à cause de ses grandes richesses, le démon lui reproché un crime qui n'aurait pu être que dans le coeur, sans se manifester dans la conduite, lors même qu'il eût été réel. Job servait Dieu et faisait des aumônes; mais quelles étaient ses intentions ? Nul ne le savait, pas même le diable; il n'y avait que Dieu pour les connaître. Dieu donc rend témoignage à son serviteur; mais le diable calomnie le serviteur de Dieu. Dieu permet de le tenter, la vertu de Job est éprouvée, et le démon confondu. Il est ainsi constaté que Job sert et aime Dieu purement pour Dieu même; il le sert, non pas parce que Dieu lui a donné quelque chose, mais parce que Dieu ne refuse pas de se donner lui-même. « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait : que le nom du Seigneur soit béni (2). » Le feu de la tentation s'est allumé : mais il a rencontré de l'or et non de la paille ; et sans le réduire en cendres, il a délivré cet or de ses scories.

5. Ainsi donc pour comprendre le grand mystère de Dieu, pour savoir comment le Christ est à la fois Dieu et homme, il faut se purifier le coeur, et on le purifie en purifiant ses moeurs et sa vie,

1. I Cor. I, 12. — 2. Job. 1.

411

en pratiquant la chasteté, la sainteté, la charité et la foi qui agit par amour (1). Remarquez en passant que toutes ces vertus sont comme un arbre dont les racines sont fixées dans le coeur, car les actes ne sont produits que par les sentiments du coeur; et en y établissant l'amour-propre, on n'obtient que des épines; il en sort au contraire de bons fruits si l'on y cultive la charité. Afin donc de faire sentir cette nécessité de purifier le coeur, le Seigneur voyant les Juifs réduits à l'impuissance de répondre à la question qu'il venait de leur adresser, parla aussitôt de leur conduite. Il voulait leur montrer ainsi ce qui les rendait indignes de comprendre le problème qu'il venait de leur soumettre.

En effet, ces misérables orgueilleux auraient dû dire, en se voyant incapables de répondre Nous ne le savons; Maître, instruisez-nous. Mais non contents de ne rien répondre ils ne demandèrent rien. C'est alors que stigmatisant leur orgueil: «Prenez-garde, dit le Seigneur, aux Scribes qui aiment à présider dans les Synagogues et qui recherchent la première place dans les festins (2).» Leur crime n'est pas de l'accepter, mais d'y tenir. C'était donc ici accuser leurs sentiments secrets. Mais Jésus les eût-il dénoncés, s'il n'en eût été le témoin ? La première place est due dans l'Église au serviteur de Dieu qui est revêtu d'une dignité; mais ce n'est pas dans son intérêt.ll est donc nécessaire que dans l'assemblée des fidèles, les chefs du peuple occupent des sièges plus élevés, il est nécessaire que le siège même soit une distinction pour eux et mette suffisamment en relief leurs fonctions; mais ce n'est pas pour leur inspirer de l'orgueil, c'est pour les faire songer à la charge dont ils doivent rendre compte. Or qui sait s'ils aiment ou n'aiment pas ces distinctions ? C'est une affaire qui se passe dans le coeur, elle ne saurait avoir que Dieu pour juge.

Le Seigneur donc avertissait ses disciples de s'éloigner de ce mauvais levain. « Gardez-vous, dit-il encore ailleurs, du levain des Pharisiens et des Sadducéens. » Et comme ils s'imaginaient qu'il faisait allusion à ce qu'ils n'avaient pas apporté de pains; « Avez-vous oublié, reprit-il, combien de milliers d'hommes ont été rassasiés avec cinq pains ? Ils comprirent alors que par levain il entendait la doctrine » de ces Pharisiens et de ces Sadducéens (3). Ceux-ci en effet aimaient ces sortes de biens temporels, et ils n'aimaient ni ne craignaient soit les biens soit les

1. Gal. V, 6. — 2. Matt. XXIII, 6 ; Marc, XII, 38, 39. — 3. Matt. XVI, 12.

maux éternels. Leur coeur était fermé de ce côté, et ils ne pouvaient comprendre ce que leur demandait le Seigneur.

6. Que doit donc faire l'Église de Dieu pour comprendre ce que la première elle a mérité de croire ? Quelle rende le coeur capable de recevoir ce qui lui sera donné. Or, c'est pour le rendre tel que sans anéantir ses promesses, le Seigneur notre Dieu en a suspendu l'exécution. Et s'il l'a suspendue, c'est pour que nous nous haussions, et qu'en nous haussant nous grandissions, et qu'en grandissant nous y atteignions. Vois comme s'étend, pour y atteindre, l'Apôtre Saint Paul : « Ce n'est pas, dit-il, que j'y aie atteint jusques là ou que je sois parfait. Non, mes frères, je ne pense pas y avoir atteint; mais seulement, oubliant ce qui est en arrière et m'étendant vers ce qui est en avant, je poursuis mon dessein, je cours à la palme de la céleste vocation de Dieu dans le Christ Jésus (1). » Il courait donc sur la terre, et la palme était suspendue au ciel. Il courait sur la terre, mais il montait en esprit. Vois comme il s'élève, vois comme il s'élance vers le prix suspendu sous ses yeux. « Je cours, dit-il, vers la palme de la vocation que Dieu me donne au ciel dans le Christ Jésus. »

7. Il faut donc marcher, mais sans se chausser les pieds, sans chercher de monture, sans équiper de vaisseaux. C'est l'affection qui doit courir, l'amour qui doit marcher, la charité qui doit monter. A quoi bon chercher la route? Attache-toi au Christ, car en descendant et en remontant il s'est fait notre voie. Veux-tu monter ? Attache-toi à lui quand il monte. Car tu ne saurais t'élever par toi-même, « personne ne montant au ciel que Celui qui est descendu du ciel, que le Fils de l'homme qui demeure au ciel (2). » Mais si nul autre n'y monte que Celui qui en est descendu, et si Celui qui en est descendu est le Fils de l'homme, Jésus Notre-Seigneur, comment dois-tu faire pour y monter si tu en as le désir? Devenir membre de Celui qui seul y est monté. Car il est le chef et avec ses membres il ne forme qu'un seul homme. Et personne ne pouvant monter si l'on n'est devenu membre de son corps, on voit l'accomplissement de cette parole : «Nul ne monte que Celui qui est descendu. » On ne sautait donc dire : « Si nul ne monte que Celui qui est descendu; » pourquoi Pierre, par exemple, y est-il monté? pourquoi Paul, pourquoi les Apôtres y sont-ils montés? Car on pourrait

1. Philip. III, 12-14. — 2. Jean, III, 13.

répondre: Eh! que sont, au témoignage de l'Apôtre, Pierre et Paul, tous les Apôtres et tous les fidèles ? « Vous êtes, leur dit-il, le corps du Christ, et les membres d'un membre (1). » Si donc le corps du Christ et ses membres ne font qu'une même personne, garde-toi d'en faire deux. N'a-t-il pas laissé soir père et sa mère pour s'attacher à son épouse et être deux dans une même chair (2) ? Il a laissé son Père, parce qu'il ne s'est point montré sur la terre égal à lui, parce qu'il s'est anéanti en prenant une nature d'esclave. Il a aussi laissé sa mère, la Synagogue, d'où il est né selon la chair. Il s'est enfin attaché à son épouse, c'est-à-dire à son Église.

Or en rappelant lui-même un passage de la Genèse (3), le Seigneur prouva que cette union doit être indissoluble. « N'avez-vous pas lu, dit-il, qu'en les formant dès le principe, Dieu les forma homme et femme ? Ils seront deux dans une seule chair, est-il écrit. Que nul donc ne sépare ce que Dieu a uni. » Mais que signifie « Deux dans une seule chair? » Le voici dans les paroles suivantes : « Ainsi donc ils ne sont plus deux, mais une seule chair (4). » Tant il est vrai que « nul ne monte au ciel, sinon Celui qui en est descendu ! »

8. Sachez donc que selon l'humanité et non pas selon la divinité, le même homme, le même Christ est à la fois époux et épouse. Je dis selon l'humanité, car selon la divinité nous ne saurions être ce qu'il est; puisqu'il est le Créateur et nous la créature; l'ouvrier et nous son oeuvre; l'architecte et nous l'édifice; et pour nous unir à lui et en lui, il a voulu devenir notre chef en prenant notre chair et afin de mourir pour nous. Sachez donc, je le répète, que le Christ est en même temps tout cela: aussi a-t-il dit par Isaïe : « Il m'a couronné comme l'époux et orné comme l'épouse (5). » Il est ainsi époux, et épouse; époux, comme chef, et épouse, dans son corps. N'est-ce pas ce que signifiaient ces mots : « Ils seront deux dans une seule chair; » et conséquemment, « non pas deux chairs mais une seule ? »

9. Conclusion, mes frères: puisque nous sommes

1. I Cor. XII, 27. — 2. Ephès. V, 31, 32. — 3. Gen. II, 24. — 4. Matt. XIX, 4-6.— 5. Is. LXI, 10.

ses membres et puisque nous désirons pénétrer ce mystère, vivons avec piété, comme je l'ai dit, aimons Dieu pour lui-même. Si pour le temps de notre pèlerinage, il fait paraître devant nous sa nature de serviteur, il se réserve de nous montrer sa nature divine quand nous serons parvenus au repos de la patrie. La première nature sera notre chemin, nous trouverons une patrie dans la seconde. Et comme il nous en coûte beaucoup plus de comprendre ce mystère que de le croire; comme on ne peut comprendre avant d'avoir cru, dit Isaïe (1), marchons à l'aide de la foi, tant que nous voyageons loin du Seigneur et jusqu'à ce que nous soyons parvenus au sein de là lumière où nous le verrons face à face (2).

Or en marchant par la foi, faisons le bien, et pour faire le bien, ayons envers Dieu une affection gratuite et envers le prochain une affection bienfaisante. Nous n'avons rien à donner à Dieu, mais nous pouvons donner au prochain, et nous mériterons, en lui donnant, de posséder Celui qui est l'abondance même. Que chacun donc donne de ce qu'il a ; que chacun verse dans le sein de l'indigent ce qu'il a de superflu. L'un a de l'argent; qu'il nourrisse le pauvre, donne des vêtements à qui n'en a pas, bâtisse une église, fasse enfin avec son argent tout le bien qu'il peut faire. Un autre a de la prudence; qu'il dirige son prochain et dissipe, à la lumière de la piété, les ombres du doute. Un autre encore est instruit; qu'il puise dans les trésors du Seigneur, qu'il distribue de quoi vivre à ses collègues dans le service de Dieu ; qu'il affermisse les fidèles, ramène les égarés, cherche ceux qui sont perdus et fasse enfin tout ce qu'il peut. Les pauvres mêmes peuvent se donner l'un à l'autre. Que celui-ci prête ses pieds au boiteux, que celui-là serve de guide à l'aveugle; que l'un visite les malades et que l'autre ensevelisse les morts. Ces services sont à la portée de tous, et il serait fort difficile de rencontrer quelqu'un qui n'eût rien à donner. Chacun peut accomplir enfin ce grand devoir rappelé par l'Apôtre : « Portez les fardeaux les uns des autres, et vous exécuterez ainsi la loi du Christ (3). »

1. Is. VII, 9. Sept. — 2. II Cor V, 6, 7; 1 Cor. XIII, 12. — 3. Galat. VI, 9.

SERMON XCII. JÉSUS, SEIGNEUR ET FILS DE DAVID (1).

413

ANALYSE. — Ce discours n'est autre chose que là solution du problème proposé en vain par Notre-Seigneur aux Juifs, lorsqu'il leur demanda comment le Messie pouvait être nommé le Seigneur de David, puisqu'il était le fils de ce prince. Saint Augustin montre donc avec l'Écriture, que comme Dieu, le Messie est Seigneur de David; et qu'en tant qu'homme, il est son fils. Nous devons ainsi reconnaître en lui deux natures et une seule personne.

1. C'est aux Chrétiens à résoudre la question proposée aux Juifs. Car en la proposant aux Juifs, Jésus Notre-Seigneur ne la résolut pas; il l'a néanmoins résolue pour nous. Je ne ferai que rappeler ses paroles à votre charité et vous reconnaîtrez que réellement il l'a résolue. Remarquez d'abord le noeud de cette question.

Le Seigneur demanda aux Juifs, ce qu'ils pensaient du Christ, de qui le Christ devait être fils. C'est qu'eux aussi espèrent le Christ. Les prophètes leur en ont parlé, et après avoir attendu son avènement, ils l'ont mis à mort après son arrivée. Chose remarquable ! En lisant dans les Écritures que le Messie devait venir, ils lisaient aussi qu'eux-mêmes lui donneraient là mort : mais en espérant sa venue promise par les prophètes, ils ne voyaient pas dans ces mêmes prophètes le forfait qu'ils devaient commettre. Voilà pourquoi en les interrogeant à propos du Christ, le Sauveur ne suppose ni que le Christ leur soit inconnu, ni que jamais ils n'aient entendu son nom, ni que jamais il n'aient espéré son avènement. De fait, ils l'espèrent encore aujourd'hui, et c'est leur erreur. Nous aussi nous comptons que le Messie viendra, mais pour juger et non pour être jugé; et ce sont les saints prophètes qui ont prédit qu'il viendrait ainsi deux fois, une première pour être injustement condamné, et une seconde pour juger avec justice.

« Quelle idée, donc, dit le Seigneur aux Juifs, avez-vous du Christ ? De qui est-il fils ? — De David, » répondirent-ils; ce qui est parfaitement conforme aux Écritures. « Comment alors, reprit Jésus, David inspiré l'appelle-t-il son Seigneur en ces termes : Le Seigneur a dit à  mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je mette vos ennemis comme un  escabeau sous vos pieds ? Or, si David inspiré l'appelle son Seigneur, comment est-il son fils?»

2. Qu'on se garde bien de croire ici que Jésus

1. Matt. XXII, 42-46.

prétend n'être pas le fils de David. Il ne nie pas qu'il soit le fils de David, mais il demande comment. Vous répondez, semble-t-il dire; qu'il est fils de David; je ne le conteste pas. Mais David même le nomme son Seigneur expliquez-moi donc comment étant sein Seigneur, il peut en même temps être son fils; expliquez-moi cela. Ils ne l'expliquèrent pas et ils gardèrent le silence. Pour nous, expliquons ce mystère, ou plutôt reproduisons l'explication de Jésus lui-même.

Mais ou la trouverons-nous? Dans son Apôtre. Et comment prouver d'abord qu'elle vient de lui ? Par le témoignage de l'Apôtre même : « Voulez-vous éprouver; dit-il, le Christ qui parlé de moi (1) ? » Oui, c'est par le ministère de cet Apôtre que le Christ a résolu notre question.

Et premièrement, que dit-il par lui à Timothée ? « Souviens-toi que Jésus-Christ, de la race de David, est ressuscité d'entre les morts, selon mon Évangile (2). » Voilà bien le Christ fils de David. Mais comment est-il aussi le Seigneur de David? Dites-le nous, ô Apôtre! « Etant de la nature de Dieu, il n'a pas regardé comme une usurpation de se faire égal à Dieu. » N'est-il pas ici le Seigneur de David ? Mais si tu reconnais en lui le Seigneur de David et le nôtre, le Seigneur du ciel et de la terre, le Seigneur même des anges et l'égal de Dieu puisqu'il est de sa nature; comment est-il devenu fils de David ? Vois ce qui suit. L'Apôtre te l'a montré comme étant le Seigneur de David quand il t'a dit : « Etant de la nature de Dieu, il n'a point cru usurper en se faisant égal à Dieu. » Comment donc est-il fils de David ? « Mais il s'est anéanti lui-même en prenant la nature d'esclave; en devenant semblable aux hommes et en paraissant homme à l'extérieur; il s'est de plus humilié en se faisant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a exalté (3). » Ainsi, issu de David et fils de David, le Christ est ressuscité parce qu'il s'était

1. II Cor. XIII, 3. — 2. II Tim. II, 8. — 3. Philip. II, 6-9.

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anéanti. Comment s'est-il anéanti ? En s'unissant à ce qu'il n'était pas, sans se séparer de ce qu'il était. Il s'est donc anéanti, il s'est humilié. Tout Dieu qu'il était, il s'est montré homme. Lui, le créateur du ciel, a été méprisé en voyageant sur la terre; il a été méprisé comme un homme, comme un homme sans valeur presque aucune. Et non-seulement il a été méprisé, il a été, de plus, mis à mort. Il était comme une pierre tombée; les Juifs s'y sont heurtés et s'y sont brisés. N'avait-il pas dit en personne? « Celui qui se heurtera contre cette pierre sera brisé, et celui sur qui elle tombera sera broyé (1) ? » Elle a commencé par rester à terre, et ils se sont heurtés, brisés; elle tombera ensuite du haut du ciel, et ils seront broyés.

3. Vous comprenez donc que Jésus est à la fois le fils et le Seigneur de David; le Seigneur de David, de toute éternité; le Fils de David, dans le temps; comme Seigneur de David, il est né de la substance du Père, et comme fils de David, il est né de la vierge Marie, après avoir été conçu du Saint-Esprit. Tenons à cette double nature. L'une nous servira de demeure durant l'éternité; et l'autre sera notre délivrance durant le

1. Matt. XXI, 44.

pèlerinage. Si en effet Jésus-Christ Notre-Seigneur ne s'était fait!homme, c'en était fait de l'homme. Pour ne pas laisser périr son oeuvre, il est donc devenu ce qu'il avait fait. Il est en même temps vrai Dieu et vrai homme; la divinité et l'humanité sont toute sa personne. Telle est la foi catholique. Nier la divinité, c'est être Photinien; son humanité, c'est être Manichéen. Pour être catholique, il faut confesser que le Christ est Dieu, égal à son Père, et qu'il est en même temps homme véritable, qu'il a souffert réellement et qu'il a répandu un sang réel. Ah! la Vérité même ne nous aurait point rachetés en donnant pour nous une fausse rançon. Il faut donc, pour être catholique, confesser ces deux natures.

Mais alors on a une patrie et on est dans la voie qui y mène. On aune patrie, car « Au commencement était le Verbe; » on a une patrie, car « Etant de la nature de Dieu, il n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu. » On est dans la voie, car « Le Verbe s'est fait chair; » on est dans la voie, car « Il s'est anéanti lui-même en prenant une nature d'esclave. » Il est ainsi et la patrie où nous aspirons et la voie qui nous y mène. Avec lui donc allons à lui et nous ne nous égarerons pas.

SERMON XCIII. LES DIX VIERGES OU LA PURETÉ D'INTENTION (1).

ANALYSE. — La parabole des dix vierges ne saurait s'entendre à la lettre des vierges proprement dites ou des religieuses, mais de toute âme chrétienne qui s'abstient du péché et qui s'adonne aux bonnes oeuvres figurées par les lampes que toutes ces vierges ont à la main. Quelques unes seulement ont eu soin de remplir d'huile leurs lampes : cette huile désigne la charité proprement dite ou la pureté d'intention qui les anime dans leurs bonnes oeuvres, tandis que les vierges folles pratiquent le bien dans des vues humaines, par amour des louanges. Toutes s'endorment du sommeil de la mort; mais quand il faut paraître devant Dieu, c'en est fait des louangea humaines, l'huile manque, la lampe s'éteint, la vierge folle est réprouvée. En vain elle implore la compassion des vierges sages. Celles-ci ne peuvent rien pour leurs malheureuses compagnes; elles ont assez de leurs propres affaires. Ayons donc soin d'agir par un motif de charité véritable et n'attendons pas le réveil de la mort pour nous convertir : ce serait trop tard.

1. A vous qui étiez hier ici nous avons fait une promesse, et nous voulons, avec l'aide du Seigneur, nous acquitter aujourd'hui devant vous et devant toute cette multitude réunie.

Il n'est pas facile de découvrir quelles sont ces dix vierges parmi lesquelles il y en a cinq de folles et cinq de sages. En m'en tenant, toutefois, au texte qu'aujourd'hui encore je vous ai fait lire et autant qu'il plaît à Dieu de m'ouvrir l'intelligence, je ne crois pas que cette parabole on similitude concerne exclusivement les vierges qui sont proprement et éminemment consacrées à Dieu dans l'Église et que plus habituellement nous nommons les religieuses; cette parabole, si je ne me trompe, regarde l'Église tout entière, D'ailleurs, en l'appliquant uniquement aux religieuses, pourrions-nous dire qu'elles ne sont que dix ? Comment réduire à un si petit nombre une telle quantité de vierges? Dira-t-on que

1. Matt. XXV, 1-49

nombreuses quant au nom elles sont rares en réalité et qu'on pourrait à peine en compter dix? Ce serait se tromper, puisqu'en ne considérant que les bonnes sous ce nombre de dix, on ne saurait où placer les cinq folles. De plus, s'il est dans le monde tant d'âmes qu'on appelle vierges, comment se fait-il que les portes de la grande maison ne soient fermées qu'à cinq?

2. Comprenons donc, mes bien-aimés, que cette parabole concerne absolument toute l'Eglise ; elle ne regarde pas uniquement les supérieurs dont nous parlions hier, ni les simples fidèles uniquement, mais les uns et les autres, tous absolument. Et pourquoi cinq vierges d'un côté et cinq vierges de l'autre? Ces cinq vierges d'une part et d'autre part ces cinq autres représentent tous les chrétiens sans exception. Voulez-vous toutefois que nous vous exprimions un sentiment que Dieu nous inspire? Outre les âmes vulgaires, il y a dans l'Eglise de Dieu des âmes qui ont la foi catholique et qu'on voit s'exercer aux bonnes oeuvres : parmi elles cependant il y en a de sages et il y en a d'insensées.

Mais considérons avant tout pourquoi ces âmes sont appelées vierges et pourquoi ces vierges sont divisées en deux groupes de cinq chacun; nous étudierons ensuite les autres circonstances.

Ce qui fait que toute âme unie à un corps est figurée par le nombre cinq, c'est qu'elle a cinq sens à son service, car toutes les impressions sensibles entrent en nous par quelqu'une de ces cinq portes, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût ou le toucher. D'où il suit que s'abstenir de tout ce qui est illicite pour la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher, c'est rester pur et conséquemment mériter le titre de vierge.

3. Je le veux, il est bon de s'abstenir de toute sensation coupable et c'est avec raison que chaque âme chrétienne porte le nom de vierge. Mais pourquoi en admettre cinq et en repousser cinq? — Eh bien! elles sont vierges, et on les repousse; c'est peu qu'elles soient vierges, elles ont même des lampes. En se préservant des sensations mauvaises elles méritent le nom de vierges, et ce sont leurs bonnes oeuvres qui leur mettent la lampe à la main ; car c'est de ces œuvres que parle le Seigneur en ces termes « Que vos bonnes oeuvres luisent devant les hommes, en sorte qu'ils voient vos bonnes actions et glorifient votre Père qui est dans les cieux (1). » C'est d'elles encore qu'il dit à ses disciples

1. Matt. V, 16.

« Ceignez-vous les reins et que vos lampes soient allumées (1). » Se ceindre les reins, c'est pratiquer la virginité; avoir des lampes allumées, c'est s'exercer aux bonnes oeuvres.

4. Il est vrai on n'emploie pas le terme dé virginité quand il est question des personnes mariées; elles ont toutefois la virginité de la: foi qui produit la chasteté conjugale. Pour vous convaincre effectivement que considéré du côté de son âme, et par rapport à l'intégrité de la foi qui préserve aussi du mal et fait faire le bien, chaque chrétien ou chaque âme peut être appelée vierge; votre sainteté doit se souvenir que l'Eglise en général, toute composée qu'elle soit de vierges et d'enfants, de maris et de femmes, est désignée sous le nom de vierge au singulier. Comment, le prouver ? Ecoute l'Apôtre; il s'adresse, non pas seulement aux religieuses, mais à cette Eglise tout entière : « Je vous ai fiancés, dit-il, à un époux unique, au Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure. » Mais comme il faut se garder avec soin du corrupteur de cette espèce de virginité, c'est-à-dire du diable, ces paroles: « Je vous ai fiancés à un époux unique, au Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure, » sont suivies immédiatement de ces autres du même Apôtre : « Or je crains que comme le serpent séduisit Eve par son astuce, ainsi vos esprits ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté qui est dans le Christ (2). » Peu possèdent sans doute la virginité du corps, mais tous doivent conserver la virginité du coeur. — Mais enfin s'il est bon de s'abstenir des sensations coupables, si cette abstinence même donne à la virginité son nom, si de plus les bonnes oeuvres, marquées parles lampes, sont sûrement dignes d'éloges, comment- voyons-nous cinq vierges admises et cinq autres repoussées ? Quoi ! cette âme est vierge, elle porte sa lampe, et elle n'entre point ! Que devient alors cette autre qui n'a pas soin de conserver sa virginité en s'éloignant du mal, et qui marche dans les ténèbres pour ne vouloir point s'exercer aux bonnes oeuvres?

5. C'est donc de cela, mes frères, c'est de cela surtout que nous devons traiter. Ne consentir ni à voir, ni à entendre ce qui est mal, se détourner des odeurs coupables et des coupables aliments des sacrifices païens, éviter tout contact avec une étrangère, partager son pain avec celui qui a faim, donner l'hospitalité au voyageur, et des vêtements à qui n'en a pas, apaiser les querelles,

1. Luc, XII, 36. — 2. II Cor. XI, 2, 3.

416

visiter les malades et ensevelir les morts, c'est être vierge et avoir la lampe à la main. Que nous faut-il de plus ? — Je veux pourtant quelque chose encore. — Quoi? dira-t-on. — Quelque chose, car le saint Evangile a excité mon attention. Oui, c'est parmi les vierges et les vierges qui portent des lampes qu'il en distingue de sages et d'insensées. Mais d'où vient cette distinction? Comment discerner les unes des autres ? Par l'huile; cal l'huile signifie quelque chose de grand et de très-grand. Ne serait-ce point la charité ? Mais c'est plutôt une question de ma part, qu'une affirmation précipitée. Je vous dirai donc pourquoi l'huile me semble être le symbole de la charité.

« Voici, dit l'Apôtre, une voie encore plus élevée. » Quelle est cette voie plus élevée ? « Quand « je parlerais les langues des hommes et des Anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain sonnant ou une cymbale retentissante. » La charité est donc cette voie plus élevée, et ce n'est pas sans motif qu'elle est désignée par l'huile, puisque l'huile surnage au dessus de tous les liquides. Mets dans un vase de l'eau d'abord et de l'huile ensuite : c'est l'huile qui prend le dessus. Au contraire, mots l'huile d'abord et l'eau après: c'est encore l'huile qui surnage. Elle surnage donc toujours, quelque ordre que tu suives. Ainsi « la charité ne succombe jamais (1).»

6. Maintenant donc, mes frères, considérons ce que font les cinq vierges sages et les cinq vierges folles. Elles veulent aller au devant de l'époux. Que signifie aller au devant de l'époux? C'est y aller de coeur, c'est attendre son arrivée. Mais il tardait de venir: ce fut alors que toutes s'endormirent. » Qui, toutes ? Et les folles et les sages « toutes s'assoupirent et s'endormirent. » Faut-il prendre ce sommeil dans un bon sens? Que faut-il en penser ? Ne devrions-nous pas l'entendre dans ce sens que l'iniquité se multipliant pendant que l'époux diffère de venir, la charité se refroidit ? Je n'aime pas cette interprétation et voici pourquoi : c'est qu'il est parlé dans la parabole de vierges sages, c'est qu'après avoir dit : « Et l'iniquité se multipliant, la charité se refroidit dans beaucoup, » le Sauveur ajoute: « Or celui qui persévèrera jusqu'à la fin sera sauvé (2). » Où donc voulez-vous placer les vierges sages? N'est-ce point parmi ceux qui ont persévéré jusqu'à la fin? Non, mes frères, non elles ne sont admises à entrer dans le palais, que pour avoir

1. I Cor. XII, 31; XIII, 1, 8. — 2. Matt. XXV, 12, 18.

persévéré jusqu'à la fin. II s'ensuit que leur charité n'a rien perdu de son ardeur, qu'elle ne s'est point refroidie et qu'elle a brûlé jusqu'à la fin. Et c'est parce qu'elle a brûlé jusqu'à la fin que l'époux a fait ouvrir ses portes, et que les, vierges ont été invitées à entrer, comme le fut cet excellent serviteur à qui il fut dit: « Entre dans la joie de ton Seigneur (1). »

Que signifie alors : « Elles s'endormirent toutes? » C'est qu'il est un autre sommeil auquel nul n'échappe. Ne vous souvenez-vous point de ces paroles apostoliques : « Mais je neveux pas, mes frères, que vous soyez dans l'ignorance au sujet de ceux qui dorment (2): » c'est-à-dire au sujet de ceux qui sont morts ? Et pourquoi dire qu'ils sont endormis, si ce n'est pour rappeler qu'il ressusciteront en leur jour? Dans ce sens donc « toutes s'endormirent. » Crois-tu que la vierge prudente ne doit pas mourir? Vierges folles ou vierges sages, nous serons tous appesantis par le sommeil de la mort.

7. On se dit parfois : Voici bientôt le jour du jugement; il se fait tant de mal, de si douloureuses afflictions se multiplient ! Voilà presque entièrement accompli tout ce qui a été prédit par les prophètes; nous touchons au jugeaient.

Si ceux qui parlent ainsi parlent en vrais fidèles, ces pensées les mènent en quelque sorte au devant de l'Époux. Mais nous voyons guerre sur guerre, désolation sur' désolation, mouvement de terre sur mouvement de terre, famine sur famine et les peuples tombant sur les peuples, sans que l'Époux arrive encore. Et tout en attendant son avènement, on voit s'endormir tous ces hommes qui répètent: Il vient, le jour du jugement nous trouvera encore en vie. Mais puisqu'on s'endort en tenant ce langage, qu'on ait donc devant les yeux la perspective de ce sommeil, que jusqu'à ce moment on persévère dans la charité, et qu'on l'attende jusqu'à ce qu'il arrive. Figure-toi que ce sommeil de la mort est lui-même endormi. Mais « celui qui dort ne s'éveillera-t-il jamais (3)? » — « Toutes donc s'endormirent; » ceci doit s'entendre des vierges sages aussi bien que des vierges folles.

8. « Voilà qu'au milieu de la nuit un cri se fit entendre » Qu'est-ce à dire, au milieu de la nuit? C'est- à dire au moment où on ne s'y attendait point, quand on n'en avait pas la moindre idée. La nuit est ici synonyme d'ignorance. On fait donc son calcul. Voilà, dit-on, tant d'années

1. Matt. XXV, 21, 23. — 2. I Thess. IV, 12. — 3. Ps. XC, 9.

417

écoulées depuis Adam; nous voici au terme de six mille ans, et bientôt, d'après les supputations de quelques interprètes, arrivera le jour du jugement. Mais ces supputations passent aussi, et l'Epoux ne vient point, et ces vierges qui allaient au devant de lui s'endorment comme les autres. Et quand on ne s'y attend plus, quand on répète On croyait que ce serait au bout de six mille ans, elles six mille ans sont écoulés, comment savoir maintenant à quelle époque il viendra? il viendra tout-à-coup au milieu de la nuit. Qu'est-ce à dire, ait milieu de la, nuit? Il viendra quand tu ne l'attendras point. Et pourquoi viendra-t-il alors? Interroge le Seigneur lui-même: « Ce n'est pas à vous, dit-il, de connaître les temps et les moments que le Père a réservés en sa puissance (1). » — « Le jour du Seigneur, dit « encore l'Apôtre, viendra comme un voleur pendant la nuit (2). » Donc aussi veille durant la nuit, afin de n'être pas surpris par le voleur, car bon gré, mal gré, le sommeil de la mort finira par venir, après toutefois qu'un cri se sera fait entendre au milieu de la nuit.

9. Quel est ce cri, sinon celui dont il est question dans ces paroles de l'Apôtre: « En un clin d'oeil, au son de la dernière trompette; car la trompette sonnera, et les morts ressusciteront, et nous serons transformés (3) ? » Et après que ce cri se sera fait entendre au milieu de la nuit, quand on aura crié: « Voici venir l'Epoux, » qu'arrivera-t-il? « Toutes se lèveront, » est-il écrit. Qu'est-ce à dire? « Viendra le moment, dit le Seigneur lui-même, où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront (4). » Ainsi c'est au son de la dernière trompette que « toutes se lèveront. Or les « prudentes prirent de l'huile avec elles dans leurs vases, tandis que les folles n'en prirent point. » Que signifie: « Elles n'emportèrent point d'huile avec elles dans leurs vases? » — Dans leurs vases signifie dans leurs coeurs ; ce qui a fait dire à l'Apôtre: « Voici notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience (5). » Là en effet se trouve une huile, une huile mystérieuse qui vient de la bonté de Dieu; car les hommes peuvent bien mettre de l'huile dans un vase, mais ils ne sauraient créer une olive. — J'ai de l'huile, dis-tu. — Est-ce toi qui l'as créée? Elle est due à la bonté de Dieu. Tu as de l'huile? Emporte-la avec toi. Qu'est-ce à dire ? Garde-la dans ton âme; applique ton âme à plaire à Dieu.

1. Act. I, 7. — 2. I Thess. V, 2. — 3. I Cor. XV, 52. — 4. Jean, V, 98, 29. — 5. II Cor. I, 12.

10. Vois ces vierges qui n'ont point emporté d'huile avec elles. En gardant l'abstinence qui leur a fait donner le titré de vierges, en s'employant aux bonnes oeuvres qui font briller comme des lampes dans leurs mains, c'est aux hommes qu'elles veulent plaire. Mais si elles veulent plaire aux hommes, si c'est dans ce dessein qu'elles se livrent à tant d'oeuvres dignes d'applaudissements, elles ne portent point d'huile avec elles. Ah ! sois plus sage et portes-en, portes-en dans ton âme, dans ce sanctuaire que fixe 1'œil de Dieu; porte-là le témoignage d'une bonne conscience.

C'est ne pas porter d'huile, que de dépendre du témoignage et de l'opinion d'autrui. Et si c'est en vue des louanges des hommes que tu t'abstiens du mal et que tu fais le bien, tu ne portes pas d'huile dans ton coeur, et ta lampe s'éteindra lorsque ces louanges viendront à te manquer. Que votre charité fasse bien attention à cette circonstance.

Avant que ces vierges s'endormissent, il n'est pas dit que leurs lampes se fussent éteintes. Ce qui entretenait les lampes des sages, c'était l'huile intérieure, la paix de la conscience, la gloire invisible, l'intime charité. Les lampes des folles brillaient aussi. Pourquoi brillaient-elles ? C'est que les louanges humaines ne leur faisaient pas défaut. Après le réveil, c'est-à-dire à la résurrection des morts, elles commenceront à préparer leurs lampes, à se disposer à rendre compte à Dieu de leurs oeuvres. Mais alors plus personne pour les louer, chacun s'occupe de soi, chacun pense à soi; et il n'y a plus de vendeurs d'huile. Les lampes alors commencent à s'éteindre et les vierges folles se tournent vers les cinq vierges prudentes: « Donnez-nous de votre huile, disent«elles, car nos lampes s'éteignent. » Elles cherchent ainsi ce qu'elles ont cherché toujours, à brûler l'huile d'autrui, à vivre des louanges d'autrui. « Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s'éteignent. »

11. « De peur qu'il n'y en ait pas assez pour nous et pour vous, répondent les sages, adressez-vous plutôt à ceux qui en vendent et achetez-en pour vous. » Ce n'est pas un conseil, c'est une dérision. Pourquoi cette dérision? Ces vierges étaient sages, la sagesse était en elles, car elles n'étaient point sages par elles-mêmes, elles ne l'étaient que par l'impression de cette Sagesse dont parlé un de nos livres sacrés et qui dit à ses contempteurs accablés des maux dont elle (418) les a menacés: « Moi aussi je me rirai de votre ruine (1). » Comment donc s'étonner que les vierges sages tournent les folles en dérision ? Que veut dire cette dérision?

12. « Adressez-vous à ceux qui en vendent, et « achetez-en pour vous : » car vous ne faisiez ordinairement le bien qu'autant qu'on vous louait, qu'on vous vendait de l'huile, en d'autres termes, qu'on vous vendait des louanges.. Et qui vend des louanges sinon les flatteurs? Ah! qu'il eût bien mieux valu ne pas vous fier à ces flatteurs, porter l'huile en vous-mêmes, et faire toutes vos bonnes oeuvres pour avoir la paix d'une bonne conscience! Qu'il eût été préférable de dire alors : Le juste me corrigera et me reprendra dans sa miséricorde, mais l'huile du pécheur ne pénètrera point dans ma tête (2). » Je préfère que le juste m'accuse, que le juste me soufflette, que le juste me corrige, plutôt que de sentir l'huile du pécheur sur ma tête. Et qu'est-ce que cette huile du pécheur, sinon les flatteries de l'adulateur?

13. « Adressez-vous à ceux qui en vendent: » c'était votre habitude. Quant à nous, nous ne vous en donnerons point. Pourquoi? « De peur qu'il n'y en ait pas assez pour nous et pour vous. » Pourquoi dire: « Qu'il n'y en ait pas assez? » Ce n'est pas du désespoir, c'est une juste et pieuse humilité. Si bonne en effet que soit la conscience d'un homme de bien, peut-il savoir comment1il est jugé par Celui que ne trompe personne ? Sa conscience est bonne; le souvenir d'aucun crime ne lui tourmente le coeur; mais en considérant certaines fautes où il tombe chaque jour en cette vie, et qui pourtant ne troublent pas sa conscience, il ne laisse pas de dire « Pardonnez-nous nos offenses; » et il parle avec confiance parce qu'il pratique ce qui suit: « Comme nous pardonnons nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés (3). » C'est de bon coeur qu'il a partagé son pain avec celui qui avait faim, et donné des vêtements à qui n'en avait pas; l'huile intérieure a alimenté ses bonnes oeuvres ; mais en face du grand jugement une bonne conscience ne peut que trembler.

14. Considère bien ce que signifie: « Donnez-nous de l'huile. » On répond: « Adressez-vous plutôt à ceux qui en vendent. » Habituées à faire le bien en vue des louanges humaines, vous ne portez pas d'huile avec vous; nous n'en donnons pas non plus, « de peur qu'il n'y en ait pas assez

1. Prov. I, 26. — 2. Ps. CXL, 6. — 3. Matt. VI, 12.

Pour vous et pour nous. » Nous avons peine à nous rassurer nous-mêmes; comment pouvons-nous vous rassurer ? Que veut dire: Nous avons peine à nous rassurer nous-mêmes? C'est qu'au moment où le Roi juste sera assis sur son trône, qui pourra se glorifier d'avoir le coeur pur (1) ? » Peut-être ne découvres-tu aucune tache dans ta conscience; mais peut-être aussi qu'il s'en découvre aux yeux de Celui dont la vue est plus perçante, dont le regard divin plonge dans les profondeurs extrêmes. Celui-là ne voit-il pas, ne voit-il pas quelque tache en ton âme? Ah ! qu'il vaut bien mieux lui dire: « N'entrez pas en jugement avec votre serviteur ? ; » ou mieux encore: « Pardonnez-nous nos offenses; » car en considérant ces flambeaux, ces lampes allumées, il te dit de son côté: J'ai en faim et tu m'as donné à manger (3).

Mais quoi! les folles n'ont-elles pas fait la même bonne oeuvre? Elles ne l'ont pas faite en vue de lui. Comment donc? Elles l'ont faite comme le Seigneur a défendu de la faire. « Gardez-vous, a-t-il dit en effet, d'accomplir votre justice devant les hommes dans l'intention d'en être remarqués; autrement vous ne recevrez point de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux. Ne soyez pas non plus, quand vous priez, semblables aux hypocrites. Car ils « aiment à se tenir debout dans les places publiques et à y prier pour qu'on les observe. En vérité je vous le déclare, ils ont reçu leur récompense (4). » Ils ont acheté de l'huile, ils l'ont payée, on ne leur a pas refusé les louanges humaines ; ils les ont cherchées et les ont obtenues. Mais que leur serviront-elles au jour du jugement?

Comment au contraire ont agi les vierges sages! Comme il est prescrit dans ces paroles: « Que vos bonnes, oeuvres luisent devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes actions et qu'ils glorifient votre Père qui est aux cieux (5); » votre Père et non pas vous. L'huile en effet ne vient pas de toi. Vante-toi, écrie-toi : J'en ai. Tu en as, mais elle vient de lui. Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu (6)? Telle fut donc la conduite différente et des unes et des autres.

15. Mais quand les insensées vont acheter de l'huile ; lorsqu'elles cherchent, mais en vain, qui les loue et qui les console; il n'est pas étonnant que la porte s'ouvre, que l'Epoux vienne avec l'épouse, c'est-à-dire avec l'Eglise déjà glorifiée

1. Prov. XX, 8, 9. — 2. Ps. CXLII, 2. — 3. Matt. XXV, 36. — 4. Matt. VI, 1, 6. — 5. Ibid. V, 18. — 6. I Cor. IV, 7.

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avec le Christ, et que chaque membre se réunisse à tout le corps. Les sages, est-il dit, « entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. » Les folles vinrent ensuite; mais sans avoir acheté de l'huile, sans avoir même découvert à qui en acheter. Aussi trouvèrent elles les portes fermées; elles commencèrent à frapper, mais c'était trop tard.

16. Il est écrit, et rien n'est plus vrai, plus infaillible : « Frappez, et on vous ouvrira (1); » mais c'est maintenant qu'il faut frapper, c'est à l'époque de la miséricorde et non pas au moment du jugement. On ne saurait effectivement confondre ces deux époques, puisque l'Eglise chante, devant le Seigneur, la miséricorde et le jugement (2). Nous voici au temps de la miséricorde ; fais pénitence. Veux tu différer jusqu'au jour de la justice? Ce serait éprouver le sort de ces vierges devant qui la porte s'est fermée. .

« Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous. » N'est-ce pas se repentir de n'avoir pas porté de l'huile avec elles ? Mais de quoi leur sert cette pénitence tardive, en face des dérisions que verse sur elles la Sagesse véritable ? « La porte » donc « est fermée. » Et que leur dit-on ? « Je ne vous connais pas. » Quoi? Elles ne sont pas connues de Celui qui connaît tout? Que signifie donc : « Je ne vous connais pas ? » Cela signifie: Je vous désapprouve, je vous réprouve. Je ne vous reconnais pas comme conformes à ma règle ; car cette règle ignore les vices, et chose remarquable ! elle les juge tout en les ignorant. Elle les ignore, parce qu'elle ne s'y livre pas; elle les

1. Matt. VII, 7. — 2. Ps. C, 1.

juge, parce qu'elle les censure. C'est dans ce sens que « je ne vous connais pas. (1)»

17. Les cinq vierges prudentes se mirent en marche et entrèrent. Combien n'êtes-vous pas, mes frères, qui portez le nom de Chrétiens? Je voudrais voir parmi vous ces cinq vierges sages. Je ne dis pas : Je voudrais que vous fussiez cinq seulement;  mais je voudrais voir parmi vous ces cinq vierges prudentes, ces âmes prudentes que figure le nombre cinq. Car l'heure du jugement viendra, et elle viendra nous ne savons quand, puisqu'elle viendra au milieu de là nuit. Veillez donc, c'est la conséquence que tire l'Evangile. « Veillez, dit-il, car vous ne savez ni le jour ni l'heure. »

Mais comment veiller, puisque nous sommes obligés de dormir ? C'est le coeur, c'est la foi, c'est l'espérance, c'est la charité, ce sont les bonnes oeuvres qui doivent veiller en nous. Du reste le sommeil du corps doit être suivi du réveil. Or à ton réveil, prépare tes lampes. C'est alors qu'il faut ne pas les laisser s'éteindre, mais les ranimer avec l'huile mystérieuse d'une bonde conscience; alors qu'il te faut mériter les spirituels embrassements de l'Epoux, et la grâce d'être introduit par lui dans ce palais où il n'y a plus de sommeil, où ta lampe ne pourra plus s'éteindre, au lieu qu'aujourd'hui nous nous fatiguons encore, pendant que les vents et les tentations de ce siècle agitent la flamme de nos lampes. Ah! Nourrissons si bien cette flamme, que le souffle de la tentation l'active plutôt que de l'éteindre.

SERMON XCIV. LE TALENT ENFOUI. (1).

ANALYSE. — Plusieurs évêques étaient réunis à Hippone. Tous refusèrent de prêcher devant saint Augustin. Le grand docteur s'en plaint d'une manière charmante, et il invite avec un aimable à-propos tous les chefs de famille à faire chez eux les évêques, plutôt que de laisser oisif le talent qu'ils ont reçu.

Ces Seigneurs, mes frères et collègues dans l'épiscopat, ont daigné nous honorer et nous réjouir de leur présence; mais je ne sais pourquoi ils refusent de m'aider dans mes fatigues. Je tiens à le dire à votre charité devant eux, afin que votre attention et votre désir intercèdent en quelque sorte en ma faveur, et qu'eux aussi consentent à prêcher quand je les en supplie. Qu'ils donnent de ce qu'ils ont reçu et qu'ils veuillent bien travailler plutôt que de s'excuser. Pour moi effectivement je suis épuisé et à peine capable de parler; je ne vous dirai donc que quelques mots et vous les recevrez avec plaisir. Nous avons

1 Matt. XXV, 24-30

420

d'ailleurs un mémoire des bienfaits que Dieu vient d'accorder par un saint martyr : tous ensemble nous écouterons ce mémoire avec plus de bonheur encore.

Que vais-je donc vous dire? L'Evangile vient de vous parler de la récompense des bons serviteurs et dit châtiment des mauvais. Or tout le crime du serviteur réprouvé et condamné à d'affreux supplices, fut d'avoir refusé de donner. Il conserva intégralement ce qu'il avait reçu ; mais Dieu voulait qu'il le fit profiter; car Dieu est avare quand il s'agit de notre salut. Or si telle fût sa condamnation pour n'avoir pas donné, à quoi doivent s'attendre ceux qui dissipent?

Pour nous, vous le voyez, nous distribuons, nous donnons et vous recevez; nous cherchons votre intérêt; vivez donc sagement, car c'est en cela que consiste le profit que nous cherchons en donnant. N'estimez pas toutefois que vous ne devez pas donner aussi. Sans doute, il ne vous appartient pas de donner, du haut de cette chaire, mais vous pouvez donner partout. On attaque le Christ ? Défendez-le. On murmure contre lui? Répondez. On le blasphème ? Reprenez et éloignez-vous de la compagnie de ces malheureux. C'est ainsi qu'en donnant vous pourrez gagner quelques-uns d'entre eux.

Remplacez-nous dans vos maisons. Le mot d'évêque signifie celui qui surveille, celui qui exerce une soigneuse surveillance. A chacun donc, à chaque chef de maison il appartient d'y faire l'évêque, de voir quelle est la foi des siens, d'examiner si quelques-uns d'entre eux ne tombent pas dans l'hérésie, si ce n'est ni l'épouse, ni le fils, ni la fille, ni même le serviteur, car il a été racheté à un bien haut prix.

La doctrine de l'Apôtre met le maître au dessus du serviteur et le serviteur au dessous du maître (1). Le Christ toutefois a donné la même rançon pour l'un et pour l'autre. Ne méprisez donc pas les derniers d'entre vous, veillez avec tout le soin possible au salut des' membres de votre famille. Ainsi vous donnerez, ainsi vous ne serez point de paresseux serviteurs et vous n'aurez pas à craindre cette horrible condamnation.

1. Ephés. VI, 6; Tite, II, 9.

Sermons sur l’Évangile de Saint Marc

SERMON XCV. LA ROBE NUPTIALE OU LA CHARITÉ (1)

ANALYSE. — Le miracle de la multiplication des pains est le symbole du banquet mystérieux où sont conviés tous les chrétiens. Il leur faut pour y être admis la robe nuptiale, et la robe nuptiale n'est autre chose que la charité. C'est donc ici le même fonds d’idées que dans l'un des discours précédents (2).

1. Quand nous vous expliquons les saintes Ecritures, nous vous rompons en quelque sorte le pain. Acceptez donc avec avidité, que les louangés de votre coeur témoignent de votre embonpoint spirituel, et puisque vous êtes assis à un festin si copieux, gardez-vous de toute sécheresse en fait de bonnes oeuvres et de bonnes actions. D'ailleurs ce que je vous donne ne vient pas de moi; je mange de ce que vous mangez; je vis de ce qui vous soutient; nous avons au ciel un trésor commun, car c'est de là que descend la parole de Dieu.

2. Les sept pains rappellent les sept opérations du Saint-Esprit; les quatre mille hommes désignent l'Église appuyée sur l'autorité des quatre Evangiles ; et la perfection de cette même Eglise est figurée par les sept corbeilles remplies de

1. Marc, VIII, 1-9. — 2. Voir ci-dessus, Serm. XC.

morceaux. Le nombre sept en effet exprime fort souvent la perfection. Aussi bien est-il dit : « Je vous louerai sept fois le jour (1). » Est-ce à dire qu'il y aurait péché à ne pas louer Dieu autant de fois précisément ? Que signifie alors : « Je vous louerai sept fois, » sinon : jamais je ne cesserai de vous louer? Sept fois signifie donc toujours. Aussi le cours des siècles n'est qu'une révolution perpétuelle de sept jours; et ces paroles : « Je vous louerai sept fois le jour, » sont synonymes de celles-ci : « J'aurai toujours sa louange à la bouche (2). » C'est encore garce que le nombre sept est un nombre de perfection que Jean écrit aux sept Églises. C'est dans l'Apocalypse qu'il le fait; ce livre est l'ouvrage de Jean l'Evangéliste (3).

Reconnaissez donc sincèrement ce sens mystérieux

1. Ps. CXVIII, 164. — 2. Ibid. XXXIII, 2. — 3 Apoc. I, 4.

421

des sept corbeilles. Du reste les morceaux dont elles étaient pleines ne furent pas perdus ne vous profitent-ils pas, à vous qui faites sûrement partie de l'Église? Ne suis-je pas le ministre soumis au Christ, lorsque je vous explique ces mystères, et n'êtes-vous pas comme assis au festin, lorsque vous m'écoutez en paix ? Il est vrai, je suis assis moi-même, j'ai le coeur en repos; mais je suis en mouvement pour vous servir; je crains, non pas, que la nourriture; mais que le vase où elle est offerte ne rebute quelqu'un d'entre vous. Vous connaissez d'ailleurs les divins aliments, on vous en a souvent parlé; ils sont destinés au coeur et non au corps.

3. Il est bien vrai que sept pains rassasièrent quatre mille hommes. Est-il rien de plus merveilleux? Il y a plus encore, c'est que les morceaux qui restèrent suffirent à remplir sept corbeilles. O profonds mystères! Voilà des oeuvres sans doute; mais des oeuvres qui parlent; oui, ces actes bien compris sont des paroles.

Vous aussi vous êtes du nombre des quatre mille hommes, puisque vous vivez sous l'autorité des quatre Evangiles. Ce nombre de quatre mille ne comprenait ni les femmes ni les enfants, car il est dit en propres termes ; « Ceux qui mangèrent étaient au nombre de quatre mille hommes, sans compter les enfants et les femmes (1). » Est-ce que les insensés et les efféminés peuvent faire nombre ? Qu'ils mangent néanmoins ; car ces enfants pourront grandir et n'être plus enfants; ces efféminés se corriger et devenir chastes. Qu'ils mangent; nous voici occupés à donner et à distribuer. Mais quels sont-ils? L'oeil de Dieu fixe ses convives, et s'ils ne se corrigent point, celui qui a su adresser l'invitation, saura faire aussi là séparation.

4. Vous le savez, mes biens-aimés, rappelez-vous d'ailleurs cette parabole évangélique : Le Seigneur entra un jour pour examiner les convives qui prenaient part à son banquet. Père de famille, il y avait invité lui-même; mais comme il est écrit, « il y rencontra un homme qui ne portait point la robe nuptiale (2). »

Remarquez bien, on avait été invité aux noces par cet Epoux qui l'emporte en beauté sur les enfants des hommes, mais qui aussi s'est fait difforme en faveur de son épouse pour la rendre belle, de difforme qu'elle était. Comment puis-je dire qu'il s'est rendu difforme? C'est nu blasphème, si je ne prouve pas cette assertion.

1. Matt. XV, 38. — 2. Ibid. XXII, 11.

Voici un prophète qui rend témoignage de sa beauté : « Il l'emporte en beauté, dit-il, sur les enfants des hommes (1). » En voici un autre qui témoigne de sa difformité : « Nous l'avons vu, dit-il, et il n'avait ni beauté ni dignité ; son visage était sans majesté et son attitude difforme (2). » O prophète qui as dit: « Il l'emporte en « beauté sur les enfants des hommes, » voici un contradicteur, voici un autre prophète qui s'avance contre toi et qui dit : Tu menu, car « nous l'avons vu. » Pourquoi assurer qu' « il l'emporte en beauté sur les enfants des hommes? Nous l'avons vu, et il n'avait ni beauté ni dignité. » Ainsi donc ces deux prophètes ne s'entendent pas à propos de Celui qui s'est fait l'ange de la paix et de l'union? Tous deux parlent du Christ, ils parlent tous deux de la pierre angulaire. Or les murs se joignent à l'angle, sans quoi il n'y a plus d'édifice, mais une ruine. Les prophètes aussi sont unis; ne les laissons pas disputer; ou plutôt constatons comme ils sont en paix, car ils ne savent point se diviser.

Toi donc, ô prophète qui as dit : « Il l'emporte en beauté sur les enfants des hommes, » quand l'as-tu vu? Réponds, réponds, où l'as-tu vu : « Lors qu'étant de la nature de Dieu, il n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu; » c'est alois que je l'ai vu ; et douterais-tu qu'étant égal à Dieu il l’emportât en beauté sur les enfants des hommes ? Tu as répondu. Réponde maintenant le prophète qui a dit : « Nous l'avons vu, et il n'avait ni beauté ni dignité. » Voilà une affirmation ; mais où l'as-tu vu? Celui-ci commence par où le premier a fini. Où le premier a-t-il fini ? A ces mots : « Etant de la nature de Dieu, il n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu; » c'est là qu'il l'a vu plus beau que les enfants des hommes. Toi maintenant, dis-nous où tu l'as vu sans beauté et sans dignité ? « Il s'est anéanti lui-même en prenant une nature d'esclave; il s'est fait semblable aux hommes et à l'extérieur il a paru comme un homme. » Quant à sa difformité, elle est dans les mots qui suivent: « Il s'est humilié lui-même en devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix (3). Voilà où je l'ai vu. — Ainsi donc ces deux prophètes s'entendent parfaitement, il n'est absolument rien pour les diviser. Qu'y a-t-il en effet de plus beau que Dieu et de plus difforme qu'un crucifié?

5. Eh bien ! cet Époux qui l'emporte en beauté

1. Ps. XLIV, 3. — 2. Isaïe, LIII, 2. — 3. Philip. II, 6-8.

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sur les enfants des hommes et qui s'est fait difforme pour rendre belle son épouse, son épouse à qui s'adressent ces mots : « O toi qui es belle parmi les femmes (1), » et ces autres encore

« Quelle est celle-ci qui monte tout éclatante (2); » tout éclatante de vraie beauté et non de fard menteur; cet Epoux, après avoir invité à ses noces y trouva donc un homme sans la robe nuptiale, et il lui dit : « Mon ami, pourquoi es-tu entré ici sans la robe nuptiale? Mais celui-ci garda le silence; » il ne trouva rien à répondre. « Liez-lui les pieds et les mains, dit alors ce Père de famille qui venait d'entrer, et jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là il y aura pleurs et grincement de dents. » Quoi! un tel châtiment pour une si petite faute! Oui le châtiment est terrible, et si on traite de faute légère le défaut de robe nuptiale, cette faute n'est légère que pour ceux qui ne la comprennent pas. Est-ce que le Seigneur parlerait avec tant de sévérité, est-ce qu'il prononcerait une pareille sentence, est-ce que pour n'avoir pas la robe nuptiale, il jetterait, pieds et mains liés, dans les ténèbres extérieures où il y a pleur et grincement de dents, si ce n'était une faute très-grave de n'être pas revêtu dé cette robe nuptiale?

Ecoutez-moi donc; car si Dieu vous a invités, c'est par notre ministère. Vous êtes tous au festin : ah! portez tous la robe nuptiale. Je vais vous faire connaître en quoi elle consiste afin que tous vous en soyez.revêtus ; et si parmi mes auditeurs il en est un qui ne l'ait pas encore, ah ! qu'il s'amende avant l'arrivée du Père de famille venant pour examiner les convives, qu'il prenne cette robe nuptiale, et demeure paisiblement à table.

6. Ne croyez pas en effet, mes biens-aimés, que le convive jeté dehors ne figure qu'un seul homme; non, ne le croyez pas, il figure le grand nombre. C'est le Seigneur lui-même, c'est l'Epoux qui a invité et qui traite tous ces convives, c'est lui qui nous a expliqué, 'dans cette même parabole, que ce malheureux ne représente pas un homme seul, mais le grand nombre. En effet, après qu'il l'eut fait jeter dans les ténèbres extérieures pour le punir de n'avoir pas la robe nuptiale, il ajouta immédiatement: « Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus (3). » Comment? Vous n'en avez rejeté qu'un seul et vous dites: « Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus? » Les élus sans doute ne sont pas

1. Cant.I, 7. — 2. Ibid. III, 6. —3. Matt. XXII, 11-14.

rejetés et ce sont eux qui demeurent à table en petit nombre. Ainsi c'est le grand nombre qui se trouve représenté dans le malheureux qui n'avait pas la robe nuptiale; et s'il est seul, c'est pour mieux figurer les méchants réunis en un seul corps.

7. Qu'est-ce enfin que la robe nuptiale? Apprenons-le dans les saintes Lettres. Qu'est-elle donc ? C'est sans doute un bien qui n'est pas commun aux bons et aux méchants. Découvrons quel est ce bien; ce sera connaître la robe nuptiale. Or quel est parmi les dons dé Dieu celui qui n'est pas commun aux bons et aux méchants? Si nous sommes hommes et non pas de simples animaux, c'est un don de Dieu; mais ce don est commun aux bons et aux méchants. Si la lumière nous vient du ciel, si les pluies tombent des nues, si les fontaines coulent, si les champs se oeuvrent de fruits, ce sont aussi des dons de Dieu ; mais ils sont communs aux bons et aux méchants. Entrons dans la salle des noces, laissons dehors ceux qui ne sont pas venus, bien qu'ils aient été invités. N'examinons que les convives ou les chrétiens. Le baptême est un don de Dieu; il est aux méchants comme aux bons, et les méchants comme les bons reçoivent le Sacrement de l'autel. Malgré son injustice, malgré sa haine pour un homme juste et saint, Saül prophétisa; il prophétisa tout en le persécutant (1). Dit-on qu'il n'y ait que les bons pour avoir la foi ? « Mais les démons aussi croient et ils tremblent (2). » Pourquoi continuer ? J'ai tout déployé, sans arriver encore à cette robe nuptiale. J'ai ouvert mon magasin, j'ai examiné tout ou presque tout, et je n'ai pas vu encore cette robe nuptiale.

L'Apôtre saint Paul m'a montré quelque part un trésor de choses précieuses; il l'a ouvert devant moi et je lui ai dit : Montrez-moi si par hasard vous n'y auriez pas trouvé la robe nuptiale. Lui aussi commence à déployer tout en détail; il dit donc : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, quand je possèderais toute la science, toutes les prophéties  et toute la foi, au point de transporter les montagnes; quand je distribuerais aux pauvres tout ce que je possède et que je livrerais mon corps pour être brûlé. » Quels riches vêtements! Ce n'est pourtant pas encore la robe nuptiale, Montrez-nous-la donc enfin. Pourquoi, ô Apôtre, nous tenir en suspens? La prophétie ne serait

1. I Rois, XIX. — 2. Jacq. II, 19.

423

elle pas ce don de Dieu que les méchants ne possèdent pas comme les bons ? — « Si je n'ai pas la charité, dit-il, je ne suis rien, rien ne me profite. » Voilà la robe nuptiale. Revêtez-vous-en, ô convives, afin d'être à table sans crainte. Ne dites pas : Nous sommes trop pauvres pour nous la procurer. Donnez des vêtements et on vous donnera celui-là. Nous voici en hiver; donnez des vêtements à qui n'en a pas; le Christ n'en a pas, et c'est lui qui donnera cette robe à vous qui ne l'avez pas. Courez vers lui, suppliez-le; il sait sanctifier ses fidèles,

1. I Cor. XIII, 1-3.

il sait vêtir ses pauvres. Et pour avoir la robe nuptiale, pour ne pas craindre les ténèbres extérieures, ni les chaînes aux pieds et aux mains, ne cessez de faire de bonnes oeuvres. Si on cesse et que les mains soient liés, que pourra-t-on faire encore ? et si les pieds sont liées, comment fuir? Tenez à cette robe nuptiale, revêtez-vous en, et demeurez en paix lorsque le Seigneur viendra examiner les convives, quand arrivera le jour du jugement. Il donne aujourd'hui toute facilité; ah! qu'on finisse donc par donner le vêtement à qui en manque.

SERMON XCVI. LE RENONCEMENT EVANGÉLIQUE (1).

ANALYSE. — Si cette obligation nous effraie, n'oublions pas que l'amour rend tout facile. En quoi donc consiste le renoncement prescrit par Notre-Seigneur? — Le malheur de l'homme est de s'être détaché de Dieu pour s'aimer soi-même; et en s'aimant soi-même désordonnément, il a été comme forcé de mendier près des créatures le bonheur qu'il ne trouvait pas en soi. Or le renoncement consiste à reprendre la route abandonnée du bonheur véritable, et par conséquent à se détacher de l'amour déréglé de soi, des créatures et du monde, pour s'unir à Dieu malgré toutes les séductions et toutes les difficultés. Tous donc sont astreints à ce devoir du renoncement chrétien, et qu'on évite avec soin de regarder en arrière une fois qu'on y est entré.

1. L'obligation imposée par le Seigneur de se renoncer soi-même si on veut le suivre, semble rude et accablante. Mais rien de ce qu'il commande n'est ni rude ni accablant, puisqu'il aide à l'accomplir. Si donc il est vrai de dire avec le Psalmiste : « En considération des paroles sorties de « vos lèvres, j'ai marché dans des voies difficiles (2); » il est vrai aussi de dire avec le Sauveur : « Mon joug est doux et mon fardeau léger (3); » car la charité adoucit tout ce que les préceptes divins peuvent avoir de dur.

De quoi l'amour n'est-il pas capable? Trop souvent, hélas! l'amour est corrompu et plongé dans les plaisirs : mais combien n'endure-t-on pas de fatigues, d'indignités, de choses intolérables, pour parvenir au but où tend l'amour ! Voyez ce que dévorent l'ami de l'argent ou l'avare, l'ami des honneurs ou l'ambitieux, l'ami des beautés corporelles ou le libertin ! Mais qui pourrait nombrer seulement toutes les espèces d'amours ? Considérez néanmoins que quelles que soient ses fatigues, l'amour n'en ressent aucune ; sa plus grande fatigue n'est-elle pas même de ne pouvoir se fatiguer ?

1. Marc, VIII, 14. — 2. Ps. XVI, 4. —3 Matt. XI, 30

D'un autre côté les hommes en général ressemblent à l'objet de leur amour, et pour régler sa vie il ne faut avoir soin que de régler son amour. Qu'y-a-t-il alors de surprenant qu'en aimant le Christ et en voulant le suivre on se renonce à soi-même pour l'amour de lui ? Si en effet l'homme se perd en s'aimant, c'est sûrement en se renonçant qu'il se sauve.

2. Le premier malheur de l'homme fut de s'être aimé. S'il ne s'était pas aimé, si toujours il avait préféré Dieu à soi, il lui serait resté soumis, et conséquemment il ne se serait pas oublié jusqu'à délaisser la volonté divine pour s'attacher à la sienne; car l'amour de soi consiste à vouloir faire sa volonté. Ah! préfère à la tienne la volonté de Dieu; apprends à t'aimer en ne t'aimant pas. L'Apôtre ne met-il pas l'amour de soi au nombre des vices quand il dit : « Il y aura des hommes s'aimant eux-mêmes (1)? » Or en s'aimant reste-t-on en soi? On ne s'aime qu'en abandonnant Dieu; mais alors l'amour même de soi pousse à l'amour des choses extérieures. Aussi, après avoir dit : « Il y aura des hommes s'aimant eux-mêmes; » l'Apôtre ajoute

1. I Tim. III, 2.

424

aussitôt : « aimant l'argent (1). » Ici ne vois-tu pas que tu es hors de toi ? Tu t'es mis à t'aimer demeure en toi, si tu le peux. Que vas-tu chercher dehors? O ami de l'argent, est-ce que l'argent t'a rendu vraiment riche? Oui, tu t'es mis à aimer ce qui est hors de toi; mais alors tu t'es perdu. En effet l'amour d'un homme allant ainsi hors de lui vers les choses extérieures, bientôt ce malheureux devient aussi vain qu'elles, et épuise toutes ses forces avec une folle prodigalité. Ainsi énervé, répandu au dehors, dénué de tout, il paît des pourceaux; et fatigué de ce travail ignoble, il finit par rappeler ses souvenirs et par s'écrier : « Combien de mercenaires mangent du pain chez mon père, et moi je meurs ici de faim! » Mais quand il tient ce langage, quand s'exprime ainsi cet enfant prodigue qui a tout dissipé avec des prostituées, et qui est tombé dans là misère, après avoir voulu disposer librement de ce -que son père lui conservait avec tant de sagesse, qu'est-ce que l'Écriture dit de lui? « Or étant rentré en lui-même. » Or s'il est rentré en lui-même, c'est qu'il en était sorti. Et si après s'être détaché et être sorti de lui-même, il y rentre d'abord, c'est pour retourner à Celui dont il s'était éloigné volontairement. De même en effet qu'en sortant de lui-même il y était malheureusement resté; ainsi pour n'en plus sortir il n'y doit plus rester quand il y rentre. Que dit-il donc alors? Que dit-il quand il rentre en lui-même pour n'y pas demeurer? « Je me lèverai et j'irai vers mon Père (2). » Voilà d'où il s'était échappé en sortant de lui-même; c'est de son propre père qu'il s'était séparé, s'éloignant en même temps de lui-même pour se jeter aux choses du dehors. Afin donc de se conserver avec toute sécurité, il rentre en lui-même et poursuit sa course vers son père. Mais puisque l'amour de soi l'a porté à s'abandonner en quittant son père, ne faut-il pas qu'en rentrant en soi pour aller à son père, il se renonce? Qu'est-ce à dire, qu'il se renonce? Qu'il n'ait point de confiance en soi, qu'il sente qu'il n'est qu'un homme et ne perde pas de vue cette parole d'un prophète: « Maudit soit quiconque met  son espoir dans un homme (3) ! » Qu'il se retire donc de lui-même, mais aussi qu'il n'aille, pas au dessous. Qu'il se retire de lui-même, mais pour s'attacher à Dieu. Qu'il attribue à son auteur tout ce qu'il a de bon ; car tout ce, qu'il a de mal, chacun se l'est fait à lui même, et ce

1. II Tim. III, 2. — 2. Luc, XV, 12-18. — 3. Jérém. XVII, 5.

n'est pas Dieu. Qu'il détruise donc son propre ouvrage, puisque delà vient son malheur. « Qu'il se renonce, dit le Sauveur, prenne sa croix et me suive. »

3. Et où suivre le Seigneur? Nous savons où il est allé; il y a bien peu de jours que nous célébrions la solennité de son départ. Il est ressuscité et il est monté au ciel; c'est au ciel que nous devons le suivre. Pourquoi désespérer d'y parvenir? L'homme ne peut rien sans doute, mais le Sauveur nous a fait cette promesse. Pourquoi désespérer? Ne sommes-nous pas les membres de ce Chef divin ? Au ciel donc il nous faut le suivre. Qui d'ailleurs refuserait de l'accompagner dans ce séjour? La terre, hélas n'est-elle point travaillée de trop de craintes et de trop de douleurs ? Qui donc refuserait de suivre le Christ dans ce lieu où règnent une souveraine félicité, une paix suprême et une perpétuelle tranquillité ? Ah! il nous est bon de l'y suivre; mais par quel chemin?

Quand le Seigneur parlait ainsi, il n'était point encore ressuscité d'entre les morts ; il n'avait pas encore souffert. Il devait endurer le mépris, l’outrage, les fouets, les épines, les blessures, les insultes, l'opprobre et la mort. Cette voie te semble rude; aussi tu es indolent et tu ne veux pas y marcher; entres-y. Car, les aspérités sont l'ouvrage de l'homme; mais le Christ les a effacées en retournant au ciel. Eh? qui ne voudrait être élevé en gloire? Tous aiment la grandeur. Mais l'humilité est un degré pour y monter. Pourquoi élever le pied au dessus de toi-même? Ce n'est pas chercher à monter, c'est vouloir tomber. Place-le d'abord sur un degré : tu monteras ainsi.

Par ce degré d'humilité ne voulaient point passer ces deux disciples qui disaient : « Ordonnez, Seigneur, que dans votre royaume l'un de nous siège à votre droite et l'autre à votre gauche. » ils ambitionnaient la grandeur, mais il ne voyaient pas l'échelle qui y conduit. Le Seigneur la leur montra. « Pouvez-vous, dit-il, boire le calice que je boirai moi-même (1) ? » Vous qui aspirez au faîte de la grandeur, pouvez-vous boire la coupe de l'humilité? Aussi ne dit-il pas seulement: « Qu'il se renonce lui-même et me suive; » il ajoute : « qu'il prenne sa croix et me suive. »

4. Que signifie : « Qu'il prenne sa croix? » Qu'il supporte tout ce qui est pénible et me suive de cette sorte. En effet, lorsqu'il aura

1. Marc, X, 37, 38.

425

commencé à m'imiter dans mes moeurs et à remplir mes préceptes, il rencontrera beaucoup

de contradicteurs, beaucoup d'hommes qui chercheront à l'empêcher, à le détourner par leurs conseils et qui prétendront être eux-mêmes les disciples et les compagnons du Christ. N'accompagnaient-ils pas le Christ aussi, ceux qui empêchaient les aveugles de crier vers lui ? Qu'il s'élève donc devant tondes menaces ou des caresses, si tu veux suivre le Sauveur, considère les comme une croix; porte-les, supporte-les et ne succombe pas. Ce sont ces paroles du Sauveur qui semblent avoir encouragé les martyrs. Si donc on te persécute, ne dois-tu pas fouler tout aux pieds pour le Christ? Tu aimes le monde; mais ne dois-tu pas préférer le Créateur du monde? Le monde est grand; l'auteur du monde ne l'est-il pas davantage? Le monde est beau; son auteur n'est-il pas plus beau encore? Le monde a des charmes ; n'y en a-t-il pas plus dans le Créateur ? Le monde est mauvais; mais Celui qui l'a fait n'est-il pas bon?

Comment toutefois pourrai-je prouver et faire comprendre cette dernière assertion ? Dieu me vienne en aide. Qu'ai-je donc dit? Qu'avez-vous applaudi? N'ai je pas énoncé une simple question ? Et pourtant vous avez applaudi. Comment donc le monde peut-il être mauvais, si Celui qui l'a fait est bon ? Dieu n'a-t-il pas créé toutes choses, et toutes n'étaient-elles pas très-bonnes ? L'Écriture en effet atteste que chaque être à été fait bon par Dieu : « Et Dieu vit, dit-elle, qu'il était bon. » Mais quand elle résume l'histoire de la création : « Et tout était très-bon, dit-elle (1). »

5. Comment donc, encore une fois, comment le monde peut-il être mauvais, quand l'auteur du monde est bon ? C'est qu'après avoir été formé par lui, le monde ne l'a pas connu 2. Il a fait le monde, c'est-à-dire le ciel, la terre et tout ce qu'ils renferment ; mais il n'a pas été connu du monde, c'est-à-dire de ceux qui aiment le monde, de ceux qui l'aiment en méprisant Dieu. Voilà pourquoi le monde est mauvais; il est mauvais parce qu'il faut l'être pour préférer le mondé à Dieu; et pourquoi au contraire est exclusivement bon Celui qui a fait le monde, qui a fait le ciel, la terre, la mer et ceux mêmes qui aiment le monde. Dans ceux-ci en effet il n'y a que cet amour du monde au mépris de Dieu, que Dieu n'ait pas fait. Il a fait en eus la nature, il n'y a pas le fait le vice. Voilà pourquoi je viens de

1. Gen. I. — 2. Jean, I, 10.

de dire: Que l'homme efface son propre ouvrage, et il aimera son auteur.

6. Car dans le monde même de l'humanité il y a du bien; mais ce bien est sorti du mal. Si en effet nous entendons par le monde, non pas le ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent, mais les hommes seulement, on peut dire que le premier pécheur a rendu mauvais le monde entier; l'arbre entier a été vicié dans sa racine. Dieu avait créé l’homme bon; voici ce que dit l'Écriture : « Dieu a fait l'homme droit; mais l'homme s'est jeté de lui-même dans des imaginations sans nombre (1). » Ah! de cette multiplicité cours à l'unité; réunis en une seule ces idées disparates; rentre dans ton lit, fleuve débordé, coules-y en sûreté; demeure dans L'unité sans te répandre au loin, car dans cette unité est le vrai bonheur. Mais hélas ! nous avons quitté la droite voie, nous nous sommes jetés dans la perdition; tous nous sommes nés dans le péché; de plus nous avons ajouté par une vie coupable au malheur de notre naissance, de sorte que le monde entier est perverti. Mais le Christ est venu, et il a choisi dans ce monde, non pas tout ce qu'il y a rencontré, mais tout ce qu'il y avait formé lui-même. Aussi tous les hommes y étaient-ils mauvais; mais il en est que sa grâce a rendus bons. De là un monde nouveau, et un monde persécutant le monde.

7. Quel est le monde persécuteur ? Celui dont il nous est parlé en ces termes : « Gardez-vous d'aimer le monde et ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, la charité du Père n'est point en lui; parce que tout ce qui est dans le monde est convoitise de la chair, convoitise des yeux et orgueil de la vie. Or tout cela ne vient pas du Père, mais du monde.

Mais le monde passe, et sa convoitise aussi; « tandis que celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement, comme Dieu même (2). » Voilà donc les deux mondes, le monde persécuteur et le monde persécuté. Quel est le inonde persécuteur? « Tout ce qui est dans le monde est convoitise de la chair, convoitise des yeux et orgueil de la vie. Or cela ne vient pas du Père, mais du monde; et le monde passe. » Voilà bien le monde persécuteur. Et quel est le monde persécuté? « Si quelqu'un fait la volonté de Dieu, il demeure éternellement, comme Dieu même. »

8. Voilà sans doute le nom de monde donné

1. Ecclés. VII, 30. — 2. I Jean, II, 15-17.

426

aux persécuteurs; prouvons aussi que les persécutés portent le même nom. Mais quoi? As-tu fermé l'oreille à cette parole du Christ, ou plutôt à ce témoignage de l'Écriture : « Dieu était  dans le Christ, occupé à se réconcilier le monde (1)? » — « Si le monde vous hait, dit le Sauveur, sachez qu'il m'a haï d'abord (2)? » Ainsi le monde hait. Qui hait-il, sinon le monde? Et  quel monde ? « Dieu était dans le Christ, occupé à se réconcilier le monde. » Le monde condamné est donc le monde persécuteur, et le monde persécuté est le monde réconcilié avec Dieu. Le monde condamné comprend tout ce qui est en dehors de l'Église même. « Car le Fils de l'homme n'est pas venu pour juger le monde, mais pour l'aider à se sauver (3). »

9. Or, c'est au milieu de ce monde saint, bon, réconcilié, sauvé ou plutôt qui doit l'être, car il ne l'est maintenant qu'en espérance selon ce mot de l'Apôtre : « C'est en espérance que nous sommes sauvés (4); » c'est, dis je, au milieu de ce monde ou au milieu de l'Église qui tout entière marche sur les traces du Christ, que le Sauveur a dit en termes généraux: « Que celui « qui veut me suivre se renonce lui-même. » On ne peut dire en effet que cette obligation soit imposée seulement aux vierges et non aux femmes; aux veuves et non aux épouses; aux religieux et non aux hommes mariés; aux ecclésiastiques et non aux laïques : l'Église entière, le corps entier du Christ et chacun de ses membres, quelles que soient ses fonctions et la place qu'il occupe, doivent suivre le Christ. Qu'elle le suive donc tout entière, cette Église unique, cette colombe, cette épouse rachetée et enrichie par le sang de son Époux. Ici trouvent place et l'intégrité des vierges, et la continence des veuves, et la pudeur des époux; mais non pas l'adultère ni la débauche criminelle et condamnable. O membres qu'appelle ici le Christ en vous laissant et votre nature et le lieu que vous occupez et vos fonctions spéciales, suivez le Christ; renoncez-vous, c'est-à-dire ne comptez pas sur vous-mêmes; chargez votre croix, c'est-à-dire souffrez, pour le Christ, dans ce inonde, tout ce que vous fera endurer le monde; aimez-le, car seul il ne trompe pas, aussi incapable de vous tromper que de se tromper lui-même, aimez-le, car ses

1. II Cor. V, 19. — 2. Jean, XV, 18. — 3 Ibid. III,17. — 4. Rom. VIII, 24.

promesses sont pleines de vérité. Néanmoins, comme il ne les accomplit pas actuellement, ta foi chancelle. Ah! tiens ferme, persévère, prends courage, supporte ces délais et ce sera porter ta croix.

10. Que la vierge ne dise pas : Je serai seule à remplir ce devoir. Si la vierge Marie le remplit, Anne la veuve ne le remplit-elle pas aussi? Que la femme mariée ne dise pas non plus Cette invitation sera pour la veuve, il n'y a rien ' pour moi. Si Anne est fidèle, Susanne ne l'est-elle pas également ? Voici comment doivent s'éprouver ceux qui aspirent à la récompense : ceux qui occupent ici un rang inférieur ne doivent pas jalouser, mais aimer dans les autres une condition plus sainte.

Par exemple, mes frères, et remarquez bien ceci : l'un a fait choix de la vie conjugale et l'autre de la continence absolue. Si le premier convoite l'adultère, il regarde en arrière, puisqu'il convoite le crime. Celui qui après avoir embrassé la continence songe ensuite au mariage, regarde également en arrière, quoique l'objet de son désir n'ait rien que de légitime en soi. Il faut donc condamner les noces? Garde-toi de les condamner; mais considère jusqu'où s'était avancé celui qui maintenant prend ce parti. Il était bien au delà. Quand jeune encore il vivait dans la débauche, le mariage était pour lui un état meilleur, il n'avait qu'à y tendre; aujourd'hui, qu'il a embrassé la continence, c'est une condition au dessous de la sienne. — « Souvenez-vous de la femme de Lot, » dit le Seigneur (1). Cette femme en regardant derrière perdit tout mouvement (2).

Ainsi donc une fois parvenu à un degré de sainteté; chacun doit craindre de regarder derrière. Qu'on suive son chemin, qu'on s'attache au Christ, qu'oubliant ce qui est en arrière ou s'avance vers ce qui est devant, avec l'intention sincère de parvenir à la palme de la vocation que Dieu accorde par le Christ Jésus (3). Que les époux préfèrent ceux qui vivent dans la continence, qu'ils avouent la supériorité de leur état, qu'ils aiment dans leur personne ce qui n'est pas en eux-mêmes, et que surtout ils y aiment Jésus-Christ.

1. Luc, XVII, 32. — 2 Gen. XIX,.26. —3. Philip. III, 13,14.

SERMON XCVII. LA PENSÉE DE LA MORT (1).

ANALYSE. — Jésus-Christ veut que nous soyons toujours occupés de nous préparer à la mort. En effet 1° la pensée de la mort est bien propre à nous préserver de l'orgueil, puisqu'elle ne nous laisse pas oublier qu'il nous faut subir le châtiment du trépas, et le subir à un moment que nous ignorons. 2° Cette pensée de la mort est propre aussi à nous inspirer du courage, car c'est en mourant que Jésus-Christ a vaincu le monde et nous en triompherons aussi, si nous méprisons la mort comme il l'a méprisée.

1. Vous venez d'entendre, mes frères, un avertissement de l'Ecriture; mais quand elle nous dit d'être en éveil dans l'attente du dernier jour, c'est au dernier jour de sa vie que chacun de nous doit songer ; car il est à craindre qu'en regardant encore comme éloigné le dernier jour du monde, vous ne soyez endormis à votre dernière heure.

Qu'a dit Jésus-Christ du dernier jour du siècle? Qu'il n'est connu « ni des Anges des cieux, ni du Fils, mais du Père seul. » — Quoi! dira ici une sagesse toute charnelle, et c'est une grave question, le Père sait-il quelque chose qu'ignore le Fils? — Mais en disant que le Père le tonnait, le Fils a voulu faire entendre que lui aussi le tonnait dans son Père. Car peut-il y avoir, dans aucun jour, quelque chose dont le Fils ne soit l'auteur, puisque c'est par lui que le jour a été fait?

Ainsi donc que personne ne cherche à savoir quand arrivera le dernier jour. Ah! plutôt veillons tous en menant une sainte vie, dans la crainte que chacun dé nous ne soit surpris par son dernier jour et ne paraisse au dernier jour du monde ce qu'il était au dernier jour de sa vie. Tu ne trouveras aucun appui dans ce que tu n'auras pas fait; chacun sera aidé ou accablé par ses oeuvres.

2. Comment, alors, avons-nous pu chanter avec un Psaume : «Ayez pitié de moi, Seigneur, car l'homme m'a foulé aux pieds (2)?» L'homme signifie ici quiconque vit humainement; car à ceux qui vivent divinement il est dit ailleurs : « Vous êtes tous des Dieux et les fils du Très-Haut; » tandis qu'aux réprouvés, qui ont préféré rester des hommes, ou vivre humainement, plutôt que d'être des dieux, comme ils y étaient appelés, l'Esprit-Saint parle ainsi : « Mais vous mourrez comme des hommes et comme un des princes vous tomberez (3). »

Si en effet l'homme est mortel, n'est-ce pas pour lui un motif de régler sa vie, plutôt qu'un

1. Marc, III, 32. — 2 Ps. LV, 2. —3. Ps. LXXXI, 6, 7.

motif de s'enorgueillir? De quoi peut s'enorgueillir ce ver qui mourra demain? Je le dis hautement à votre charité, mes frères, des mortels orgueilleux doivent rougir en face du diable. Le diable, sans doute, est superbe, mais il est immortel; il est méchant, mais c'est un pur esprit; le supplice du dernier jour lui est réservé pour l'éternité, mais il ne souffre pas la mort dont nous sommes victimes, puisque c'est à l'homme qu'il a été dit : « Tu mourras de mort (1). »

Que l'homme donc fasse un bon usage de ce châtiment. Qu'est-ce à dire, qu'il fasse un bon usage de ce châtiment? Qu'il ne se fasse pas un sujet d'orgueil du châtiment qu'il a mérité ; qu'il se reconnaisse mortel et par là brise son orgueil; qu'il entende ces mots qui s'adressent à lui : « De quoi s'enorgueillisent la terre et la cendre (2)? » Le diable au moins n'est ni terre ni cendre, s'il est orgueilleux. Et c'est pour détourner l'homme de la superbe qu'il lui est dit: « Mais vous mourrez comme des hommes, et comme un des princes vous tomberez. » Vous ne considérez point que vous êtes mortels, et vous avez tout l'orgueil du diable.

Oui, mes frères, que l'homme fasse bon usage de son châtiment, et que pour son bien il profite du mal auquel il est condamné. Qui ne sait que c'est un châtiment que cette nécessité de mourir, et surtout sans savoir à quel moment? La mort est certaine, mais l'heure en est incertaine; il n'y a même, parmi toutes les choses humaines, que la mort dont nous sommes sûrs.

3. Oui, tout ce qui nous touche d'ailleurs, le bien comme le mal, est incertain; la mort seule est certaine. J'explique ma pensée. Un enfant est conçu; il est possible qu'il naisse, possible aussi qu'il ne soit qu'un avorton. Il est également incertain s'il grandira ou ne grandira pas, s'il parviendra à la vieillesse ou n'y parviendra pas, s'il sera riche ou pauvre, dans les honneurs ou dans l'humiliation, s'il aura de la postérité ou n'en

1. Gen. II, 17. — 2. Eccli. X, 9.

428

aura pas, s'il prendra une épouse ou n'en prendra pas; tout ce qui peut lui arriver de bien est également douteux. Ainsi en est-il aussi de ce qu'il peut avoir à souffrir : sera-t-il ou ne sera-t-il pas malade? sera-t-il ou ne sera-t-il pas soit blessé par un serpent, soit dévoré par quelque animal animal féroce? Considère également les autres accidents qui peuvent le frapper; de chacun d'eux tu pourras dire: Peut-être oui, peut-être non. Mais pourrais-tu dire de la même manière que peut-être il mourra et que peut-être il ne mourra pas?

Quand les médecins ont visité un malade et que sa maladie leur semble mortelle: Il en mourra, disent-ils, il n'en échappera point. De même on doit dire, dès la naissance d'un homme, qu'il n'en échappera pas non plus. Ainsi la maladie date de la naissance et ne se termine qu'à la mort. Encore ignore-t-on si on ne doit pas contracter alors une maladie plus affreuse. Ce mauvais riche vient, d'être délivré d'un mal où il trouvait ses délices, mais c'est pour tomber dans un autre mal où il ne rencontrera que des supplices; tandis que ce pauvre n'a fait qu'échanger la maladie pour la santé (1). Mais aussi avait-il fait son choix dès cette vie et semé ici ce qu'il devait moissonner dans cet autre monde. Quel motif pour nous engager de veiller durant toute notre vie et de choisir ce que nous pourrons garder éternellement!

4. Mais n'aimons pas le monde. Le monde écrase ceux qu'il aime, il ne les rend pas heureux. Travaillons plutôt à éviter ses piéges qu'à craindre sa chute. Qu'il tombe d'ailleurs, le Chrétien n'en demeure pas moins debout, car le Christ ne tombe pas. Pourquoi effectivement le Seigneur dit-il: « Réjouissez-vous car j'ai vaincu le monde (2) ? » Nous pourrions lui répondre, n'est-ce pas: C'est à vous, Seigneur, de vous réjouir; réjouissez-vous, puisque vous avez vaincu. — Quel motif en effet avons-nous de nous réjouir, et pourquoi nous dit-il : « Réjouissez-vous, » sinon parce que c'est pour nous qu'il a vaincu, après avoir combattu

1. Luc, XVI, 22. — 2. Jean, XVI, 33.

pour nous? Et quand a-t-il combattu? Quand il s'est fait homme. Suppose qu'il n'est pas né d'une vierge, qu'il ne s'est pas anéanti lui-même en prenant une nature d'esclave, en devenant semblable aux hommes et en se montrant homme par tout son extérieur (1); comment aurait-il lutté? comment aurait-il combattu? comment aurait-il pu être tenté et remporter une victoire sans avoir soutenu de bataille? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Dès le commencement il était en Dieu. Tout a été fait par lui et sans lui rien ne l'a été. » Or ce Verbe de Dieu aurait- il pu être crucifié par les Juifs, être insulté par les impies, être déchiré de soufflets et couronné d'épines? C'est donc pour souffrir ces indignités qu'il s'est fait chair (2), et pour vaincre il est ressuscité après les avoir endurées. Mais en nous assurant la grâce de ressusciter nous-mêmes, sa victoire devient la nôtre.

Dis donc, dis encore à Dieu : « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que l'homme m'a. foulé aux pieds. » Ne te foule pas aux pieds toi-même, et aucun homme ne l'emportera sur toi. Suppose en effet qu'un homme puissant te menace. De quoi te menace-t-il? Je vais te dépouiller, te condamner, te torturer, te mettre à mort, dit-il. Et toi de crier: « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que l'homme me foule aux pieds. » Si tu dis vrai, c'est de toi que tu parles; et ce mort ne te foule, que parce que tu crains ses menaces; et comme tu ne les craindrais point si tu n'étais homme, c'est dans ce sens que l'homme te foule aux pieds.

Mais quel remède? O homme, c'est de t'attacher à Dieu qui t'a fait homme; c'est de t'unir fortement à lui; de te confier en lui, de l'invoquer pour qu'il soit ta force. Dis-lui : En vous, Seigneur, est, ma force; et tu te riras des menaces des hommes, et tu chanteras, comme il t'y invite lui-même: « J'ai mis en Dieu mon espoir; je ne crains rien de ce que peut l'homme contre moi (3). »

1. Philip. II, 7. — 2. Jean, I, 1, 2, 3, 14. — 3. Ps. LV, 2, 11 .

Sermons sur l’Évangile de Saint Luc

SERMON XCVIII. LES MORTS SPIRITUELS (1) .

ANALYSE. —Tous les miracles de Notre-Seigneur ont un sens caché que tous malheureusement ne comprennent pas, et si des résurrections nombreuses qu'il a opérées durant le cours de sa vie il n'est fait mention que de trois dans l'Évangile, est que ces trois résurrections sont une image de la résurrection spirituelle de tous les pécheurs. Quelques-uns en effet n'ont fait que consentir au péché; d'autres ont uni l'action extérieure au consentement; d'autres enfin sont écrasés sous le poids des habitudes coupables. Les premiers sont représentés par la fille du prince de Synagogue, que Jésus ressuscita dans la chambre même où elle venait d'expirer ; les seconds par le fils de la veuve de Naïm, qui était déjà, sorti de sa demeure, et que l'on portait eu terre; les troisièmes enfin, par Lazare, déjà couvert de la pierre sépulcrale, et enseveli depuis quatre jours. Ces quatre jours signifient les quatre degrés par lesquels on descend dans le tombeau des habitudes coupables.

1. Les miracles de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ font des impressions, mais des impressions bien diverses, sur tous ceux qui en entendent le récit et qui y ajoutent foi. Les uns s'étonnent de ces prodiges corporels, mais sans y voir rien de plus grand; d'autres, au contraire, contemplent avec plus d'admiration encore dans les âmes les merveilles qu'ils voient se produire dans les corps. Le Seigneur ne dit-il pas lui-même « De même que le Père réveille les morts et leur rend la vie ; ainsi le Fils donne la vie à qui il veut (2) ? » Ce n'est pas que le Fils ressuscite des morts que ne ressuscite point le Père; le Père et le Fils ressuscitent les mêmes puisque le Père fait tout par le fils; mais c'est pour le Chrétien une preuve indubitable qu'aujourd'hui encore il ressuscite des morts. Mais, hélas! si chacun à des yeux pour voir des morts ressusciter à la manière dont est ressuscité le fils de la veuve dont il vient d'être question dans l'Evangile, il n'y a pour voir les résurrections du tueur que ceux dont le cœur est ressuscité déjà. Il est plus grand de ressusciter pour vivre toujours, que- de ressusciter pour mourir de nouveau.

2. Si la résurrection de ce jeune homme comble de joie la veuve, sa mère ; notre mère la sainte Eglise se réjouit aussi en voyant chaque jour des hommes ressusciter spirituellement. L'un était mort de corps; les autres l'étaient d'esprit. On pleurait visiblement la mort visible du premier; on ne s'occupait, on ne s'apercevait même pas de la mort invisible des derniers. Mais quelqu'un connaissait ces morts, il s'occupa d'eux; et heureusement, Celui qui seul les connaissait, pouvait les rappeler à la vie. Si en effet le Seigneur n'était venu pour ressusciter ces morts, l'Apôtre ne dirait pas : « Lève-toi, toi qui dors ; lève-toi d'entre les morts et le Christ t'éclairera (3). »

1. Luc, VII, 11-15. — 2. Jean, V, 21. — 3. Ephés. V, 14.

ces mots : « Lève-toi, toi qui dors, »tu te figures simplement un homme endormi;'mais ces autres mots : « Lève-toi d'entre les morts, » doivent le faire entendre qu'il est réellement question d'un mort. Des morts même ordinaires né dit-on pas qu'il dorment? Oui, pour Celui qui peut les ranimer ils ne sont qu'endormis. Un mort est pour toi un mort, car il ne s'éveille point quoique tu fasses pour le secouer, pour le pincer, pour le mettre en pièces. Mais pour le Christ qui lui dit : « Lève-toi, » ce jeune homme était simplement endormi, puisqu'il se leva aussitôt. Nul n'éveille aussi facilement un homme dans son lit, que le Christ ne tire un mort du tombeau.

3. L'Ecriture ne nous parle que de trois morts visibles ressuscités parle Christ. Il est certain qu'il a ressuscité par milliers des morts invisibles; mais qui sait combien il en a ressuscités de visibles? Car tout ce qu'il a fait n'est pas écrit. « Jésus a fait beaucoup d'autres choses, dit Jean en termes formels; si elles étaient écrites, je ne pense pas que le monde entier pût contenir les livres qu'il faudrait composer (1). » Il est donc sûr que le Sauveur a ressuscité beaucoup d'autres morts; mais ce n'est pas sans motif qu'il n'est fait mention que de trois.

Notre-Seigneur Jésus-Christ, en effet, voulait qu'on vît encore un sens spirituel dans ce qu'il faisait sur les corps. Il ne faisait pas des miracles pour faire des miracles; il prétendait qu'admirables à l’oeil, ses oeuvres fussent une instruction pour l'esprit. Un homme voit des caractères sur un livre magnifiquement écrit, mais il ne sait lire; il loue l'adresse du copiste, il admire la beauté des traits, mais il en ignore la destination et le sens; ses yeux s'extasient ainsi devant ce que ne comprend pas son esprit. Un autre au contraire admire et comprend, car il ne voit pas

1. Jean, XXI, 27.

430

seulement ce que tous peuvent voir; il sait lire encore, ce que ne sait le premier qui n'a point appris. Ainsi parmi les témoins des miracles du Christ, il y en eut qui ne saisissaient point ce qu'ils signifiaient, ce qu'ils révélaient en quelque sorte à l'intelligence; ceux-là ne les admiraient que comme des faits extérieurs; mais il y en eut d'autres qui en comprenaient le sens tout en les admirant, et c'est à ceux-ci que nous devons ressembler dans l'école du Sauveur.

Si l'on dit en effet qu'il a fait des miracles pour faire des miracles, on peut avancer également qu'en cherchant à cueillir des figues sur le figuier, il ignorait que ce n'en était pas la saison. L'Evangéliste dit positivement que ce n'était pas le moment des figues; le Sauveur toutefois en cherchait sur cet arbre pour apaiser sa faim. Mais quoi! le Christ ignorait-il ce que savait un paysan? Le Créateur de ces arbres méconnaissait-il ce que savait le jardinier? Il faut donc reconnaître qu'en cherchant des fruits sur cet arbre pour apaiser sa faim, il voulait faire entendre qu'il avait faim d'autre chose et qu'il cherchait une autre espèce de fruits. On le vit de plus maudire ce figuier qu'il trouva couvert de feuilles mais sans aucun fruit, et cet arbre se dessécha. Or comment avait-il démérité en ne portant pas de fruits (1)? Quel crime peut commettre un arbre en demeurant stérile? Ah  c'est qu'il est des hommes dont la stérilité est¨volontaire, et la volonté les rendant féconds, ils sont coupables de ne pas l'être. Tels étaient les Juifs; arbres chargés de feuilles et dénués de fruits, ils sevantaient de posséder la loi sans en faire les oeuvres.

J'ai voulu prouver, par ces développements, que Jésus-Christ Notre-Seigneur faisait des miracles pour nous instruire; il ne les donnait pas seulement comme des oeuvres merveilleuses, magnifiques et divines, i1 voulait encore nous donner par eux quelques leçons.

4. Qu'a-t-il donc prétendu nous enseigner par les trois morts qu'il a ressuscités? Ila ressuscité d'abord la fille du prince de Synagogue qui le priait de venir la délivrer de sa maladie. Or lorsqu'il y allait, on vint annoncer qu'elle était morte, et comme pour lui épargner des fatigues désormais inutiles on disait au père : « Ta fille est morte, pourquoi tourmenter encore le Maître? » Mais le Sauveur poursuivit sa route. « Ne crains pas, dit-il au père, crois seulement. » Il arriva à la maison, et trouvant déjà tout préparé pour

1. Matt. XXI, 18,19 ; Marc, XI, 13.

l'accomplissement du devoir des funérailles: «Ne pleurez pas,dit-il, car cette jeune fille n'est pas morte, elle dort. » Il disait vrai; cette fille était endormie, mais pour Celui-là seulement qui pouvait l'éveiller. Il l'éveilla et la rendit pleine de vie à ses parents (1).

Il ressuscita aussi ce jeune homme, fils de veuve, qui nous a donné occasion de faire à votre charité ces réflexions, que le Sauveur même daigne nous inspirer. On vient de vous rappeler comment eut lieu cette résurrection. Le Sauveur approchait d'une ville; il rencontra un convoi qui emportait un mort, et on était déjà sorti de la porte. Touché de compassion à la vue des larmes que répandait cette pauvre mère, déjà veuve et privée maintenant de son fils unique, il fit ce que vous savez « Jeune homme, dit-il, je te le commande, lève-toi. » Ce mort se leva, il se mit à parler, et Jésus le rendit à sa mère.

Il ressuscita enfin Lazare, dans lé tombeau même. Les disciples savaient Lazare malade, et comme Jésus s'entretenait avec eux et qu'il aimait Lazare: « Lazare, notre ami, dort, » dit-il. Mais eux, considérant que le sommeil serait bon au malade; « Seigneur, répliquèrent-ils, s'il dort, il est guéri. « — Je vous le déclare, reprit alors le Sauveur plus clairement, Lazare, notre ami, est mort. (2)» Ces deux expressions sont justes : Pour vous il est mort, et pour moi il est seulement endormi.

5. Ces trois mots désignent trois espèces de pécheurs, ressuscités par le Christ, maintenant encore. La fille du chef de Synagogue était restée dans la maison de son père, elle n'en avait pas encore été tirée ni emportée publiquement, C'est dans l'intérieur de la demeure qu'elle fut ressuscitée et rendue vivante à ses parents. Quant au jeune homme, il n'était plus dans sa maison, et pourtant il n'était pas encore dans le tombeau; il avait quitté le foyer, mais il n'était pas encore déposé dans la terre ; et la même puissance qui avait ressuscité la jeune fille encore sur son lit, ressuscita ce jeune homme qu'on avait sorti du, sien, sans l'avoir encore Inhumé. Une troisième chose restait à faire, c'était de ressusciter un mort dans le tombeau : Jésus fit ce miracle sur Lazare.

Venons à l'application. Il y a des hommes qui ont le péché dans le coeur, quoiqu'il ne paraisse pas encore dans leur conduite. Ainsi quelqu'un ressent un mouvement de convoitise; et comme le Seigneur dit lui-même : « Quiconque aura

1. Marc, V, 22-43. — 2. Jean, XI, 11-44.

431

regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultère dans son coeur (1); » quoique le corps ne l'ait pas approchée, dès que le coeur consent au crime, il est mort ; mais ce mort reste encore dans sa demeure, et on ne l'a point emporté. Or, il arrive quelquefois, nous le savons et plusieurs l'expérimentent chaque jour, que ce mort soit frappé en entendant la parole dé Dieu, comme si le Seigneur lui disait en personne Lève-toi. Il condamne alors le consentement qu'il a donné au mal, et ne respire plus que salut et justice. C'est le mort qui ressuscite dans sa demeure, c'est un coeur qui recouvre la vie dans le sanctuaire de sa conscience, et cette résurrection de l'âme qui s'opère en secret, se produit en quelque sorte au foyer domestique.

Il en est d'autres qui après avoir consenti au mal l'accomplissent. Ne dirait-on pas qu'ils emportent un mort, et qu'ils montrent en public ce qui était dans le secret? Faut-il, toutefois, désespérer d'eux? Mais ce jeune homme n'a-t-il pas aussi entendu cette parole : « Lève-toi, je te le commande? » N'a-t-il pas, lui aussi, été rendu à sa mère ? C'est ainsi que même après avoir commis le crime, on ressuscite à la voix du Christ, ou revient à la vie, lorsqu'on se laisse toucher et ébranler par la parole de vérité. On a pu faire un pas de plus vers l'abîme, mais on ne saurait périr éternellement.

Il en est enfin qui en taisant le mal s'enchaînent dans des habitudes perverses; ces habitudes ne leur laissent déjà plus voir la malice de leurs actes; ils justifient le mal qu'ils font, et s'irritent quand on les reprend, comme ces Sodomites qui répondaient au juste, censeur, de leurs dispositions trop perverses : « Tu es venu chercher ici un asile, et non pas nous donner des lois (2). » Tel était donc le honteux empire de la coutume, que la débauche leur paraissait vertu et qu'en la leur interdisant on était plutôt blâmé qu'en s'y abandonnant. Ceux qui sont ainsi accablés sous le poids de la coutume, sont déjà comme inhumes; il y a plus, mes frères, on peut même dire d'eux, comme de Lazare, que déjà ils sentent mauvais. La pierre qui pèse sur le sépulcre est comme la tyrannie, de l'habitude qui -pèse sur l'âme, sans lui permettre, ni de se relever, ni de respirer.

6. Il est dit de Lazare : « C'est un mort de quatre jours. » C'est que réellement il y a comme quatre degrés qui conduisent l'âme à

1. Matt. V, 28. — 2. Gen. XIX, 9.

cette affreuse habitude dont je vous entretiens. Le premier est comme un sentiment de plaisir qu'éprouve le coeur; le second est le consentement; l'action, le troisième; et l'habitude enfin,

le quatrième. De fait, il est des hommes qui rejettent si vigoureusement les pensées mauvaises qui se présentent à leur esprit, qu'ils n'y sentent aucune délectation. Il en est qui y goûtent du plaisir, mais sans consentement : ce n'est pas encore la mort, c'en est toutefois comme le commencement. Mais si an plaisir vient se joindre le consentement, on est coupable. Après avoir consenti au mal, on le commet; puis le péché devient habitude; on est alors comme dans un état désespéré, on «est un mort de quatre jours, sentant déjà mauvais. » C'est alors que vient le Seigneur. Tout lui est facile, mais il veut te faire sentir combien pour toi la résurrection est difficile. Il frémit en lui-même, il montre combien il faut de cris et de reproches pour ébranler une habitude invétérée. A sa voix, néanmoins, se rompent les chaînes de la tyrannie, les puissances de l'enfer tremblent, Lazare revient à la vie. Le Seigneur, en effet, délivre de l'habitude perverse les morts même de quatre jours. Quand le Christ voulait le ressusciter, Lazare après ses quatre jours était-il pour lui autre chose qu'un homme endormi Mais que dit-il? Considérez les circonstances de cette résurrection.

Lazare sortit vivant du tombeau, mais sans pouvoir marcher. « Défiez-le, dit alors le Seigneur à ses disciples, et le laissez aller.» Ainsi le Sauveur ressuscita ce mort, et les disciples rompirent ses liens. Reconnaissez donc que la Majesté divine se réserve quelque chose dans cette résurrection. On est plongé dans une mauvaise habitude et la parole de vérité adresse de sévères reproches. Mais combien ne les entendent pas! Qui donc agit intérieurement dans ceux qui les entendent? Qui leur souffle la vie dans l'âme? Qui les délivre de cette mort secrète et leur donne cette secrète vie? N'est-il par vrai qu'après les reproches et les réprimandes le pécheur est livré à ses pensées et qu'il commence à se dire combien est malheureuse la vie qu'il mène, combien est déplorable l'habitude perverse qui le tyrannise? C'est alors que honteux de lui-même il entreprend de changer de conduite. N'est-il pas alors ressuscité ? Il, a recouvré la vie, puisque ses désordres lui déplaisent. Mais- avec ce commencement de vie nouvelle, il ne saurait marcher; il est retenu par les liens de ses fautes et il a besoin qu'on le délie (432) et qu'on le laisse aller. C'est la fonction dont le Sauveur a chargé ses disciples en leur disant : « Ce que vous délierez sur la terre, sera aussi délié dans le ciel (1). »

7. Ces réflexions, mes bien-aimés, doivent porter ceux qui ont la vie à l'entretenir en eux, et ceux qui ne l'ont pas à la recouvrer. Le péché n'est-il que conçu dans le coeur sans s'être encore révélé par aucun acte? Qu'on se repente, qu'on redresse ses idées. O mort, lève-toi dans le sanctuaire de la conscience. A-t-on accompli déjà un dessein mauvais? On ne doit pas désespérer non plus. Si le mort n'est pas ressuscité dans sa demeure, qu'il ressuscite quand il est sorti. Qu'il se repente de ses actes et recouvre au plus tôt la vie. O mort, ne descends pas dans les profondeurs du tombeau, ne te laisse pas recouvrir par la

1. Matt. XVIII,18.

pierre sépulcrale de l'habitude. Mais n'ai-je pas devant moi un malheureux déjà chargé de la froide et dure pierre, déjà accablé sous le poids de l'accoutumance, mort de quatre jours qui exhale l'infection? Que lui.non plus ne désespère pas. O mort, tu es enseveli bien bas, mais le Christ est grand. Il sait de sa voix puissante entrouvrir les pierres tumulaires, rendre par lui-même la vie intérieure aux morts et les faire délier par ses disciples. O morts, faites donc pénitence; car en ressuscitant après quatre jours, Lazare ne conserva plus rien de l'infection première.

Ainsi donc, vivez, vous qui vivez, et vous qui êtes morts, quelle que soit celle de ces trois classes de morts où vous vous reconnaissiez, empressez-vous de ressusciter au plus tôt.

SERMON XCIX. LA RÉMISSION DES PÉCHÉS (1).

ANALYSE. — Après avoir montré que c'est à son repentir, à sa dévotion, à sa foi enfin, que la pécheresse de l'Évangile est redevable du pardon généreux que lui accorda Jésus-Christ, saint Augustin se demande dans quel sens il est vrai que celui à qui on a plus pardonné aime aussi davantage. II répond que le pardon embrasse les péchés dont Dieu nous a préservés aussi bien que les péchés effacés par sa miséricorde. Il examine ensuite pour réfuter les Donatistes non moins orgueilleux que les Pharisiens, si la rémission des péchés doit être réellement attribuée aux hommes. Evidemment, répond-il, elle est l'oeuvre du Saint-Esprit, et pour l'accorder, il emploie ou n'emploie pas, selon qu'il le juge convenable, l'intervention des hommes. Bien des faits éclatants prouvent cette vérité dans l'Écriture. C'est donc aux pieds de Jésus-Christ que les pécheurs doivent se jeter, à l'exemple de la pécheresse, pour obtenir le pardon de leurs fautes.

1. Nous en sommes persuadé, Dieu demande que nous vous entretenions des avertissements que nous donne sa parole dans les divines leçons; aussi, avec le secours de sa grâce, nous allons parler à votre charité de la rémission des, péchés.

Vous vous êtes montrés fort attentifs pendant qu'on lisait l'Évangile, et la scène rapportée semblait se renouveler sous vos yeux. Vous avez vu en effet, non pas de l'œil du corps, mais de 1'œil du coeur, Notre Seigneur Jésus-Christ à table dans la maison d'un pharisien; invité par lui, le Fils de Dieu n'avait pas dédaigné d'accepter. Vous avez vu aussi une femme fameuse ou plutôt diffamée pour ses désordres dans toute la ville, entrant hardiment dans la salle à manger où était son médecin et cherchant la santé avec une sainte impudeur. Si son entrée importunait lés convives, elle venait pourtant fort à propos réclamer un

1. Luc, VII, 36-60.

bienfait. Ah ! elle savait combien profonde était sa plaie et combien était capable de la guérir Celui à qui elle s'adressait. Elle se mit donc, non pas à la tête, mais aux pieds du Seigneur, pieds sacrés qui lui rappelaient les fausses démarches auxquelles elle s'était abandonnée trop longtemps. Elle commença par répandre des larmes, c'était le sang de son coeur, et comme pour faire l'aveu de ses désordres, elle en arrosa les pieds du Seigneur, les essuyant de ses cheveux, les baisant et les parfumant. Elle parlait sans rien dire; mais sans prononcer de paroles, quelle dévotion elle faisait éclater !

2. Or, en lui voyant toucher ainsi le Seigneur, à qui elle arrosait, baisait, essuyait et parfumait les pieds, le Pharisien qui avait invité Jésus-Christ et qui était du nombre de ces hommes superbes dont parle le prophète Isaïe quand il s'exprime ainsi : « Ce sont eux qui disent : Eloigne-toi de (433) moi, garde-toi de me toucher; car je suis pur (1),» s’imagina que le Sauveur ne connaissait pas cette femme. Il réfléchissait en lui-même et disait dans son coeur : « Si cet homme était un prophète, il connaîtrait quelle est cette femme qui lui touche les pieds. » Si donc il se figura que Jésus ne la connaissait point, c'est qu'il ne la repoussait pas, c'est qu'il ne l'empêchait point de l’approcher, c'est qu'il se laissait toucher par cette pécheresse. Quelle autre preuve avait-il que le Sauveur ne la connaissait point ? Si pourtant il la connaissait, ô Pharisien, qui as invité le Seigneur à ta table et qui le censures? Tu traites ton Seigneur, et tu ignores que c'est lui qui doit te nourrir. Comment sais-tu qu'il ne connaissait pas cette femme ? C'est que par elle il se laissa baiser, essuyer et parfumer les pieds. Il ne devait donc pas permettre à cette impure de toucher ainsi ses pieds sacrés ? Ah! si une semblable s'était approchée des pieds de ce Pharisien, il aurait dit sans aucun doute ce qu'Isaïe prête à ces orgueilleux: « Eloigne-toi de moi, garde-toi de me toucher, car je suis pur. » Mieux avisée, elle s'approcha du Seigneur, afin de revenir purifiée de ses souillures, guérie de sa maladie, publiquement justifiée après une confession publique.

3. En effet le Seigneur entendit la pensée du Pharisien. Mais s'il peut entendre des pensées, ne saurait-il, ô Pharisien, voir des péchés qui se commettent ? Il parla alors, par forme de comparaison, de deux débiteurs d'un même créancier; et c'était pour guérir son hôte, pour ne pas recevoir de lui une hospitalité purement gratuite. Ah! il avait faim de celui qui lui donnait à manger; il voulait le laver, l'immoler, le manger aussi, et se l'incorporer. C'est ainsi qu'il avait dit à la Samaritaine : « J'ai soif (2). » Qu'est-ce à dire, « J'ai soif? » J'ai besoin de ta foi. Il y a donc une comparaison analogue dans les paroles du Sauveur; au Pharisien; et ces paroles atteignent un double but : elles doivent guérir l'hôte de Notre-Seigneur Jésus-Christ et tous les convives, car tous le voient et le méconnaissent également; elles doivent aussi inspirer à la pécheresse la juste confiance que méritent ses aveux et la délivrer des remords déchirants de sa conscience.

« Un des débiteurs devait au créancier cinquante deniers et l'autre cinq cents; il leurrerait la dette à tous deux : lequel l'aime le glus ? » Le Pharisien à qui s'adressait cette parabole, répondit comme l'exigeait la raison même: « Celui, je

1 Isaïe, LXV, 5. — 2. Jean, IV, 7.

pense, à qui il a le plus remis. » Et regardant cette femme il poursuivit, s'adressant toujours à Simon: « Vois-tu cette femme? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as pas donné d'eau pour « mes pieds; elle me les a lavés de ses larmes et essuyés de ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser; et depuis qu'elle est entrée, elle n'a cessé de me baiser les pieds. Tu n'as point répandu d'huile sur ma tête; mais elle a répandu des parfums sur mes pieds. C'est pourquoi je te le dis : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins, aime aussi moins. »

4. Ici s'élève une question que sûrement il nous faut résoudre. Elle a besoin de toute l'attention de votre charité, car à cause du temps qui nous presse, il est à craindre que nos paroles ne suffisent pas poux en dissiper les ombres et y répandre la lumière. Le corps, d'ailleurs, est, épuisé par ces chaleurs, et il a besoin de repos; et pendant qu'il réclame ce qui lui est dû, il nous empêche d'apaiser la faim de l'âme et vérifie ainsi cette parole: « L'esprit est prompt, mais la chair est faible (1). »

Il est donc à craindre et fort à craindre qu'on ne comprenne pas bien ce que le Seigneur disait à Simon. Ceux qui flattent les convoitises de la chair et qui n'ont pas le courage de s'en affranchir, pourraient se- dire comme disaient, au rapport de l'Apôtre Paul, en entendant la prédication des Apôtres eux-mêmes, certaines langues mauvaises qui leur imputaient cette maxime : « Faisons le mal, pour qu'il en arrive du bien (2). » On répète en effet : S'il est vrai que celui à. qui on remet peu aime peu, et s'il est plus avantageux d'aimer davantage que de moins aimer; péchons beaucoup, contractons beaucoup de dettes, et le désir d'en obtenir le pardon fera que nous aimerons davantage Celui qui nous l'accordera généreusement. Cette pécheresse n'eut-elle pas pour son créancier une affection d'autant plus vive qu'elle lui était plus redevable? N'est-ce pas le Seigneur en personne qui disait : « Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé ? » Et pourquoi a-t-elle beaucoup aimé, sinon parce qu'elle devait beaucoup? Enfin c'est lui encore qui a dit pour compléter sa pensée : « Celui à qui on pardonne peu, aime peu aussi. » Afin donc d'aimer davantage mon Seigneur, ajoute-t-on, ne suis-je pas intéressé à ce qu'il me soit pardonné beaucoup, plutôt que peu ? — Vous

1. Matt. XXVI, 41. — 2. Rom. III, 8.

434

voyez sûrement combien cette question est profonde; oui, vous le voyez. Mais vous voyez aussi comme le temps nous presse; oui, vous le voyez encore, et de plus vous le sentez.

5. Je m'expliquerai donc en peu de mots; et si je n'éclaircis pas suffisament cette grande question, prenez note de ce que je dis maintenant et considérez-moi comme votre débiteur pour l'avenir.

Afin d'expliquer plus clairement ma pensée par des exemptés, supposons deux hommes, dont l'un est chargé de crimes et a longtemps vécu dans d'affreux désordres, tandis que l'autre n'a fait que peu de péchés. Tous deux se présentent pour recevoir la grâce, ils sont baptisés tous deux. Entrés comme débiteurs, ils sortent sans plus rien devoir; mais il a été remis à l'un beaucoup plus qu'à l'autre. J'examine maintenant quel est l'amour de chacun. Si réellement il y a plus d'amour dans celui à qui il a été remis plus de péchés, il lui est avantageux d'avoir péché davantage, puisque ses iniquités plus nombreuses ont servi à enflammer sa charité. Je sonde ensuite la charité de l'autre; il doit en avoir moins; car si je constate qu'il en a autant que le premier auquel il a été pardonné davantage, quelle sera mon attitude en face des paroles du Seigneur? Comment sera vraie cette sentence de la Vérité même : « Celui à qui on remet peu, aime peu? » — Il m'a été peu remis, dira quelqu'un, car je n'ai pas beaucoup péché; néanmoins j'aime autant que cet homme à qui il a été remis beaucoup. — Mais est-ce toi qui dis vrai, ou est-ce le Christ? T'a-t-il pardonné cette assertion mensongère pour te permettre de calomnier ton Bienfaiteur? S'il t'a remis peu, tu aimes peu ; car si tu aimais beaucoup quoiqu'il te fût peu remis, ce serait un démenti donné à cette maxime : « Celui à qui on remet peu, aime peu. » Je le crois donc plutôt que toi, car il te connaît mieux que tu ne te connais, et je soutiens qu'en te figurant qu'on t'a peu remis, tu aimes peu. — Que devais je donc faire, reprend mon interlocuteur ? Commettre plus de crimes, afin d'avoir à me faire pardonner plus et de pouvoir aussi aimer davantage ? — C'est nous presser vivement. Daigne le Seigneur, dont nous étudions l'infaillible parole, nous délivrer de ces difficultés.

6. Le Sauveur, en énonçant cette maxime, avait en vue ce pharisien qui s'imaginait n'avoir que peu ou même point de péchés. De fait, il n'aurait pas invité le Seigneur, s'il ne l'eût aimé tant soit peu. Mais que son amour était froid! Point de baiser, et sans parler de larmes, pas même un peu d'eau pour lui laver les pieds; aucun enfin de ces hommages que lui rendit cette femme qui savait mieux ce qu'elle avait à guérir et à qui elle se devait adresser. Si tu aimes si peu, ô Pharisien, c'est que tu te figures qu'on te remet peu; ce n'est pas que réellement on te remette peu, c'est que tu te le figures: — Quoi donc! reprend-il; je n'ai pas commis d'homicide, dois-je passer pour meurtrier? Je n'ai pas souillé la couche d'autrui, dois-je porter le châtiment des adultères? Ai-je enfin besoin qu'on me pardonne les crimes que je n'ai pas faits?

Revenons aux deux hommes que nous avons mis en scène, et de nouveau adressons-leur la parole. L'un vient en suppliant; c'est un pécheur hérissé de crimes comme un hérisson, et aussi timide que le lièvre poursuivi. Mais aux lièvres comme aux hérissons la pierre sert de refuge (1). Il accourt donc vers la Pierre mystérieuse, il y trouve un abri et un appui. L'autre a moins péché. Quel moyen employer pour le porter à aimer beaucoup? Que lui dire? Démentirons-nous ces paroles du Seigneur : « Celui à qui on remet peu, aime peu? »

Eh bien! oui, il aime peu, celui à qui on remet peu. Mais dis-moi, ô toi qui prétends avoir fait peu de mal, pourquoi? sous la direction de qui as-tu évité le mal? Grâces à Dieu, car vos applaudissements et vos cris indiquent que vous avez compris. Ainsi la question est résolue. Celui-ci a commis beaucoup de fautes et il a contracté beaucoup de dettes; celui-là, avec l'assistance de Dieu, en a commis peu. Si donc l'un          lui attribue le pardon obtenu, l'autre lui rend grâces des fautes évitées. Tu ne t'es pas rendu coupable d'adultère durant cette vie passée dans l'ignorance, dans les ténèbres, quand tu ne distinguais pas le bien du mal et que tu ne croyais pas encore en ce Dieu qui te conduisait à ton insu; c'est que réellement je t'amenais à moi,  je te conservais pour moi, te dit ton Seigneur. Si tu n'as point commis d'adultère, c'est que personne ne t'y a porté; et si personne ne t'y a porté, c'est moi qui en suis cause. Le temps et le lieu t'ont manqué; je suis cause qu'ils t'ont manqué. On t'y a porté, le temps et le lieu étaient favorables; c'est moi qui par des terreurs secrètes t'ai empêché d'y consentir. Ah ! reconnais donc ma bonté, puisque tu m'es redevable même de

1. Ps. CXIII, 18.

ce que tu n'as point fait. Tel m'est obligé parce que, sous tes yeux, je lui ai pardonné ce qu'il a fait; tu me l'es, toi, de ce que tu n'as pas fait. Car il n'est aucun péché commis par un homme, que ne puisse commettre un autre homme, s'il n'est assisté par l'Auteur même de l'homme.

7. Ainsi nous avons résolu en bien peu de temps cette profonde question, et si nous ne l'avons pas résolue, regardez-nous, je le répète, comme votre débiteur : occupons-nous donc au plus tôt et en peu de mots, de la rémission des péchés.

Le Christ était regardé comme un homme, et par celui qui l'avait invité et par ceux qui étaient à table avec lui; mais la pécheresse ne voyait-elle pas en lui quelque chose de plus? Quel était en effet le motif de sa conduite, sinon d'obtenir la rémission de ses péchés? Elle savait donc que le Seigneur pouvait les lui remettre, et eux savaient qu'un homme en était incapable. Il faut même admettre que tous, les convives et la femme qui se tenait aux pieds du Sauveur, croyaient qu'il est impossible à un homme quelconque de pardonner les péchés. Or tous sachant cela, la pécheresse voyait dans Jésus plus qu'un homme, puisqu'elle espérait de lui la rémission de ses fautes. Quant aux autres, Jésus ayant dit à cette femme : « Tes péchés te sont remis, » ils s'écrièrent aussitôt. « Quel est celui-ci, qui remet les péchés même? » Quel est celui-ci, que connaît déjà la pécheresse?

Si tu es à table, toi, comme jouissant de la santé et si tu méconnais le médecin, n'est-ce point parce qu'une fièvre plus violente t'a troublé l'esprit? Ne pleure-t-on pas souvent un phénétique riant aux éclats? Vous avez pourtant raison de croire, d'être intimement convaincus qu'un homme ne saurait effacer les iniquités. D'où il suit qu'en attendant du Christ le pardon des siennes, cette femme voit en lui plus qu'un homme, elle reconnaît qu'il est Dieu. « Quel est celui-ci, disent-ils, qui remet les péchés même? » A cette question : « Quel est celui-ci? » Jésus ne répond pas : c'est le Fils de Dieu c'est le Verbe de Dieu; mais les laissant quelque temps avec les idées qu'ils se faisaient de lui, il résout le problème qui excitait leurs alarmes; car s'il voyait leurs personnes, il entendait leurs pensées. Se tournant vers la pécheresse, il lui dit donc : « Ta foi t'a sauvée. » — « Quel est celui-ci, qui remet les péchés même? » Que ceux qui me regardent comme un homme continuent à me considérer comme un homme : « Toi, c'est ta foi qui t'a sauvée. »

8. Médecin généreux, il ne se contentait pas de guérir les malades qui étaient là, il avait aussi en vue les malades qui viendraient ensuite. Il devait venir effectivement des hommes qui diraient : C'est moi qui remets les péchés, c'est moi qui justifie, moi qui sanctifie, moi qui guéris tous ceux que je baptise. De ce nombre sont aussi ceux qui répètent : « Garde-toi de me toucher ; » et ils sont si bien de ce nombre que dernièrement, comme vous pouvez vous en assurer par la lecture des Actes, le Commissaire leur ayant offert de s'asseoir avec nous pendant notre conférence (1), ils crurent devoir répondre que d'après l'Ecriture ils ne pouvaient s'asseoir avec des hommes tels que nous. Ils craignaient sans doute que la contagion prétendue de notre iniquité ne se communiquât à eux parle contact même de nos sièges. N'était-ce pas dire : « Garde-toi de me toucher, car je suis pur? » L'occasion favorable s'étant présentée un autre jour, nous leur rappelâmes combien il était vain et misérable, quand il s'agissait de l'Eglise, de s'imaginer que dans son sein le contact des méchants souille les bons. Nous leur demandâmes si c'était bien pour ce motif qu'ils refusaient de siéger au milieu de nous. Ils répondirent que l'Ecriture inspirée leur faisait réellement cette défense, puisqu'il y est dit : « Ne t'asseois pas dans une assemblée de vanité. » Nous répliquâmes : Si le motif pour lequel vous refusez de prendre place au milieu de nous vient de ce qu'il est écrit : « Ne t’asseois pas dans une assemblée de vanité; » pourquoi donc, êtes-vous entrés avec nous, puisqu'il est aussi écrit, immédiatement après : « Et je n'entrerai pas avec ceux qui commettent l'iniquité (2)? »

Aussi quand ils répètent : « Garde-toi de me toucher, car je suis pur, » ils ressemblent à ce Pharisien qui avait invité le Seigneur et qui s'imaginait qu'il ne connaissait pas la pécheresse, puisqu'il ne l'empêchait pas de lui toucher les pieds. Et encore le Pharisien valait-il mieux qu'eux, parce que regardant le, Christ comme un homme, il ne croyait pas qu'il pût comme homme remettre les péchés. Oui, les Juifs montraient plus d'intelligence que n'en montrent les hérétiques. Que disaient en effet les Juifs? « Quel est celui-ci, qui remet les péchés même? » Un homme ose-t-il bien s'arroger ce pouvoir?

1. La conférence de Carthage. Voir lettre 164, etc. — 2. Ps. XXV, 4.

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Et l’hérétique ? C’est moi qui les remets, c’est moi qui purifie, c'est moi qui sanctifie. O hérétique, écoute, non pas ma réponse, mais, celle du Christ. O homme, s'écrie-t-il, quand les Juifs me considéraient comme un homme, c'est à la foi que j’attribuai la rémission des péchés. Pour toi, ô hérétique, toi qui n’es qu'un homme, (c’est toujours le Christ et non pas moi qui parle,) tu oses dire à cette femme : Viens, c'est moi qui te sauve ? Et moi, quand on me prenait pour un homme, je disais au contraire : Va, ta foi t'a sauvée. »

9. « Sans savoir, comment s’exprime l'Apôtre, ni ce qu’ils disent, ni ce qu'ils affirment (1), » ils répondent : Si les hommes ne remettent pas les péchés; le Christ a donc eu tort de dire : « Ce que vous délierez sur la terre sera délié aussi dans le ciel (2) » Mais tu ignores dans quel dessein et, dans quelles circonstances il a parlé ainsi. Le Seigneur avait donné aux hommes l'Esprit-Saint, et il voulait faire entendre que ce serait à l’Esprit-Saint lui-même et  non à des mérites humains que ses fidèles seraient redevables dans la rémission des péchés. Qu'est-ce en effet que l'homme, sinon un malade à.guérir? Tu prétends me servir de médecin : ah ! viens plutôt en chercher, un avec moi. Afin donc de montrer avec donc de montrer avec plus de clarté que les péchés seraient remis par l’Esprit-Saint, donné par lui aux fidèles, et non par les mérites de quelques hommes, le Seigneur dit quelque part, après sa résurrection d'entre les morts : « Recevez le Saint-Esprit, » et après ces mots : « Recevez le Saint-Esprit, » il ajoute aussitôt « les péchés seront remis à qui vous, les, remettrez (3) ; » en, d'autres termes : c'est l'Esprit-Saint qui les remet, et non pas vous. Or cet Esprit est Dieu. C'est donc par Dieu et non point par vous, que les péchés sont remis. Mais vous, qu’êtes vous par rapport à l’Esprit Saint? « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous (4) ? » — « Ne savez-vous pas que vos corps sont en vous le temple de l'Esprit-Saint, que vous avez reçu  de Dieu (5) » Ainsi Dieu habite dans; son saint temple; c'est-à-dire dans ses, fidèles sanctifiés, oui dans son Eglise ; c'est par eux qu'il remet les. péchés, car ce sont des temples vivants.

10. Cependant, s'il remet les péchés par le ministère de l'homme, il peut aussi les remettre sans ce moyen. Pour donner par un autre, est-il

1. I Tim.I, 7. — 2. Matt. XVIII, 18. — 3. Jean, XX, 22, 23. — 4. I Cor. III, 18. — 5. Ibid. VI, 19.

moins capable de donner par lui-même? Il s’est servi de Jean pour donner à quelques-uns, de qui s’est-il pour donner à Jean? C'est une vérité que lui-même a voulu prouver et nous faire comprendre comme il était convenable. Quelques-uns de Samarie ayant, été évangélisés et baptisés, baptisés même par l’Évangéliste Philippe, l'un des sept premiers diacres choisis parmi les fidèles, n’avaient pas, malgré leur baptême, reçu l’Esprit-Saint.On porta cette nouvelle aux Apôtres qui étaient à Jérusalem, et il vinrent à Samarie afin de communiquer par l’imposition des mains le Saint-Esprit à ces baptisés. La chose eut lieu de cette manière : les Apôtres vinrent leur imposèrent les mains, et ils reçurent le Saint-Esprit, car on, voyait alors quand l'Esprit-Saint était donné ; ceux qui le recevaient parlaient toutes les langues, et c'était pour témoigner que l'Eglise devait se faire entendre par tout l’Univers. Ces baptisés de Samarie reçurent donc le Saint-Esprit, et il manifesta sa présence d'une manière sensible. Or, Simon s'en étant aperçu et s’imaginant que ce pouvoir appartenait aux hommes, voulut se le procurer et acheter à des hommes ce qu'il croyait leur appartenir. « Combien, voulez-vous  accepter d'argent pour me conférer la puissance de donner, le Saint-Esprit en imposant les mains? » Pierre alors, le repoussant avec horreur : « Il n'y a pour toi ni part, ni sont dans cette foi, dit-il. As-tu bien pu croire qu'on se procurât avec de l’argent le Don de Dieu? « Que ton argent périsse donc avec toi !»: On peut voir au même endroit les autres reproches également mérités, qu'il lui fit alors (1).

11. Mais pourquoi ai-je voulu; rapporter ce trait ? Que votre charité le remarque avec soin. Dieu, devait montrer d'abord qu'il agit par le ministère des hommes, et pour ôter à ces hommes la pensée de croire, comme Simon, que l'effet produit, par eux doit leur être attribué et non pas à Dieu, il devait montrer ensuite qu'il agit par lui-même. Les disciples, néanmoins, le savaient déjà, car, ils étaient réunis au nombre de cent vingt quand le Saint-Esprit descendit sur eux, sans que personne leur eût imposé les mains (2). Qui en effet les avait imposées? Il ne laissa pas toutefois de venir sur eux d'abord et de les remplir de lui-même.

Mais après le scandale donné par Simon, que fit le Seigneur? Voyez comme il instruit, non

1. Act. VIII, 5-23. — 2. Ib. I, 16 ; II,1, 4.

437

par des discours, mais par des oeuvres. Ce même Philippe, qui avait baptisé des habitants de Samarie, mais sans leur communiquer le Saint-Esprit, qu'ils n'auraient pas reçu, si les Apôtres n'étaient venus pour leur imposer les mains, baptisa l'eunuque de la reine Candace, qui venait d'adorer à Jérusalem et qui en retournant lisait sur son char le prophète Isaïe, mais sans le comprendre. Averti secrètement, Philippe s'approcha du char, expliqua le passage que lisait l'eunuque, lui enseigna la foi, lui annonça le Christ. L'eunuque crut aussitôt au Christ, et ayant rencontré de l’eau ; « Voilà de l‘eau; dit-il, qui empêche de me baptiser? » — « Crois-tu en  .Jésus-Christ, lui demanda Philippe? » —  « Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu; » répondit-il, et soudain ils descendirent dans l'eau. Après les cérémonies du sacrement vie Baptême, le Ciel n'attendit pas encore une fois l'arrivée des Apôtres; mais pour empêcher d'attribuer aux hommes la collation du Saint-Esprit, le Saint-Esprit descendit sur le champ (1). Ainsi se trouvait dissipée la vaine idée de Simon, et c'était pour qu'à l'avenir nul ne pensât comme lui.

12. Voici un trait plus admirable encore. Pierre se rendit chez le Centurion Corneille, c'était un incirconcis, un gentil; il se mit à prêcher Jésus-Christ, à lui et à ceux qui étaient là. Or, pendant que Pierre parlait encore ; je ne dis pas, avant qu'il imposât les mains, mais avant même qu'il conférai le baptême, et pendant que ceux qui l'accompagnaient doutaient encore si l'on pouvait baptiser des incirconcis, car cette question s'était élevée avec scandale entre les Juifs devenus fidèles et les chrétiens convertis de la gentillité,

1. Act. VIII, 26-39.

lesquels pourtant avaient été baptisés dans l'incirconcision; donc pendant que Pierre parlait encore, l'Esprit-,Saint, pour trancher cette question, descendit tout-à-coup, remplit Corneille et ceux qui étaient avec lui (1). Ce grand évènement fût comme une voix qui disait à Pierre: Pourquoi hésiter de prendre l'eau sainte ? Ne suis-je pas ici?

13. Ainsi donc, quels que soient les désordres dont une âme a besoin d'être déchargée par la grâce de Dieu, quelles que soient les souillures et les prostitutions dont elle a besoin de se purifier dans l'Eglise, qu'elle prenne confiance, qu'elle croie, qu'elle se jette aux pieds du Seigneur, qu'elle cherche ces pieds sacrés, qu'elle tes arrose des larmes de ses aveux et les essuie de ses cheveux. Les pieds du Seigneur sont les prédicateurs de l'Evangile et les cheveux de la pécheresse sont les biens superflus. Qu'elle essuie, qu'elle essuie de ses cheveux les pieds divins qu’elle fasse des oeuvres de miséricorde; qu'après les avoir essuyés, elle les baise, qu'elle reçoive la paix, polir avoir la charité. Est-elle venue pour recevoir le baptême, à un ministre tel que l'Apôtre Paul? Qu'elle recueille de lui vos paroles : « Soyez mes imitateurs comme je le suis moi-même de Jésus-Christ (2) » A-t-elle eu pour la baptiser un homme qui cherche ses intérêts et non ceux du Christ Jésus (3) ? Qu'elle écoute le Seigneur disant lui-même : « Faites ce qu'ils enseignent, mais gardez-vous de faire ce qu’ils font (4). » Qu'elle s'appuie donc tranquillement sur Jésus-Christ, soit qu'elle ait eu affaire à un digne ministre, soit qu'elle en ait rencontré un autre qui ne fait pas ce qu’il dit car le Seigneur la rassure et lui dit : « Va, c'est ta foi qui t'a sauvée. »

1. Act. X. — 2. I Cor. IV,16. — 3. Philip. II, 21. — 4. Matt. XXIII, 3.

SERMON C. CHOIX LIBRES DE LA GRÂCE (1).

ANALYSE. — Un homme demande à suivre. Jésus-Christ; Jésus-Christ n'en veut pas, car il ne voit pas en lui une âme droite. Un second n'ose demander; le Sauveur l'exite et l’encourage. Un troisième enfin diffère ; le Fils de Dieu lui en fait un reproche. Cette conduite si différente prouve que le choix divin dépend tout entier de la grâce; et s'il a égard aux bonnes dispositions qu'il rencontre parfois, ces bonnes dispositions ne sont-elles pas aussi l'effet de cette même grâce? A la grâce donc, attribuez tout le bien, et à vous vous tout le mal qui est en vous.

1. Ecoutez, sur ce passage de l'Evangile, ce que le Seigneur a daigné me suggérer. Nous venons de voir, en Jésus Notre-Seigneur, une conduite bien différente. Un homme s'offre à le suivre, et il le repousse ; un autre n'ose s'avancer, et il l'excite; un troisième enfin diffère, et il lui en fait des reproches.

1. Luc, IX, 57-62.

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Le premier lui disait donc: « Seigneur, je vous suivrai partout où vous irez. » Se peut-il rien d'aussi décidé, d'aussi courageux, de mieux disposé et de plus digne d'un bonheur si grand, que de suivre le Seigneur partout où il ira? Mais c'est de là que vient ton étonnement : Comment, dis-tu, pendant qu'un Maître si bon, pendant que Jésus Notre-Seigneur invite des disciples à recevoir de lui le royaume des cieux; n'agrée-t-il pas une âme aussi bien préparée ? —  Ah ! mes frères, ce bon Maître connaissait, l'avenir, et il voyait sans doute que cette âme en le suivant chercherait ses propres intérêts et non ceux de Jésus-Christ. N'a-t-il pas dit: « Tous ceux qui me répètent: Seigneur, Seigneur, n'entreront pas au royaume des cieux (1) ? » Cette âme était du nombre de ceux-ci, et elle ne se connaissait pas aussi bien que la voyait l'oeil de son Médecin. Si en effet elle se savait remplie de feinte, de fourberie et de duplicité, elle ne connaissait donc pas Celui à qui elle parlait; car c'est de lui que dit un Evangéliste : «Il n'avait pas besoin qu'on lui rendit témoignage d'aucun homme, puisqu'il savait par lui-même ce qu'il y avait dans l'homme 2. »

Et que lui répondit-il ? « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel, des nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête? » Où ne saurait-il reposer la tête? Dans ton coeur ; car les renards y ont des tanières, tues un fourbe; et les oiseaux du ciel y ont des nids, tu es un orgueilleux. Fourbe et orgueilleux, tu ne me suivras point. Comment la duplicité pourrait-elle marcher sur les traces de la simplicité

2. Le second gardait le silence, il ne disait, ne promettait absolument rien. Jésus lui dit: « Suis-moi. » Autant il voyait de dispositions mauvaises dans celui-là, autant dans celui-ci il en voyait de bonnes. Mais quoi, Seigneur, il ne témoigne aucun vouloir et vous lui dites : «Suis-moi! » Vous aviez tout à l'heure un homme tout préparé, il vous disait : « Je vous suivrai partout où vous irez; » et à ce dernier qui ne montre point de volonté, vous dites : « Suis-moi? » — Je ne veux pas du premier, reprend-il, parce que je vois en lui des nids et des tanières. — Pourquoi alors importuner celui-ci? Pourquoi l'exciter quand il s'excuse ? Vous le poussez, et il ne marche point; vous l'appelez, et il ne vous suit pas. Et que dit-il? « J'irai auparavant ensevelir mon père. » — Ah! le Seigneur voyait clairement la religion de son coeur, mais la piété filiale lui demandait un délai.

1. Matt. VII, 21.— 2 Jean, II, 25.

Cependant, lorsque le Christ appelle un homme à prêcher l'Évangile, il ne veut aucune excuse tirée de cette piété charnelle et temporelle. La loi de Dieu, sans doute, en fait un devoir, et Notre-Seigneur même reproche aux Juifs d'anéantir ce commandement divin. Paul a dit aussi dans l'une de ses Epîtres : « Voici le premier commandement accompagné d'une promesse. » Lequel? « Honore ton père et ta mère (1). » Dieu effectivement en a fait un précepte.

Ce jeune homme voulait donc obéir à Dieu et ensevelir son père. Mais il y a des temps, des circonstances et des devoirs qui doivent céder à d'autres devoirs, à d'autres circonstances et à d'autres temps. Il faut sans aucun doute honorer son père; il faut aussi obéir à Dieu. Il faut aimer l'auteur de nos jours; mais il faut lui préférer le Créateur. C'est moi, dit le Sauveur, qui t'appelle à prêcher l'Évangile; j'ai besoin de toi pour cette mission bien différente et qui l'emporte sur l'obligation que tu veux accomplir. « Laisse les « morts ensevelir leurs morts. » Ton père est mort; il y a d'autres morts pour ensevelir les morts. Mais quels sont les morts qui ensevelissent des morts? Un mort peut-il être enseveli par des morts ? Comment ceux-ci l'envelopperont-ils, s'ils sont morts? Comment, s'ils sont morts, le porteront-ils ? Comment le pleureront-ils, s'ils sont morts? Eh bien ? ils l'envelopperont, ils le porteront, ils le pleureront, et ils sont morts. C'est qu'ils sont infidèles.

Voici un devoir tracé dans le Cantique des cantiques. L'Eglise y dit: « Réglez en moi la charité. (2) » Que signifie: « Réglez en moi la charité? » Faites-y des distinctions et rendez à chacun ce qui lui est dû. Ne mettez pas au dessus ce qui doit être au dessous. Aimez vos parents, mais sachez leur préférer Dieu. Voyez cette mère des Macchabées : «Mes enfants, dit-elle, j'ignore comment vous avez paru dans mon sein. » J'ai pu vous concevoir, j'ai pu vous mettre au monde, je n'ai pu vous former. C'est donc voire Créateur que vous devez écouter, c'est lui que vous devez me préférer; ne craignez point, si sans vous je reste sur la terre. — Ils furent fidèles à suivre ses recommandations (3). Or, ce que cette mère enseignait à ses enfants, c'est ce qu'enseignait Notre-Seigneur Jésus-Christ en disant : « Suis-moi. »

3. Un troisième disciple perce la foule, et sans que personne lui ait rien dit : « Je vous suivrai, Seigneur, s'écrie-t-il ; mais je vais premièrement l'annoncer aux membres de ma

1. Ephès. VI, 2. — 2. Cant. II, 4. — 3. II Macc. VII, 22, etc.

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famille. » C'est en effet le sens qui me parait vrai et c'est comme si nous lisions : Permettez que je porte cette nouvelle à mes parents, dans la crainte qu'ils ne s'occupent de me chercher comme il arrive en pareil cas. « Quiconque ayant mis la main à la charrue, regarde derrière, reprit alors le Seigneur, n'est pas propre au royaume des cieux. » On t'appelle à l'Orient, et tu te tournes vers l'Occident?

Tout ce passage nous apprend que le Seigneur fait ses choix comme il lui plait. Or, il choisit, dit l'Apôtre, en consultant sa grâce et en consultant la justice de ceux dont il fait choix. Voici en effet les paroles de Saint Paul. « Remarquez; dit-il, le langage d'Elie : Seigneur, ils ont tué vos prophètes, démoli vos autels, et moi, je suis resté seul et ils en veulent à ma vie. Mais que lui dit la réponse divine ? Je me suis réservé sept mille hommes, qui n'ont point fléchi le genou devant Baal. » Tu te crois seul de bon serviteur; il y en a aussi d'autres qui me craignent, et ils ne sont pas en petit nombre, puisque j'en ai jusqu'à sept mille. — L'Apôtre poursuit : « Ainsi en est-il encore aujourd'hui. » Alors en effet plusieurs Juifs étaient arrivés à la foi, bien qu'un plus grand nombre eussent été repoussés, comme le fut cet autre qui avait dans son âme des tannières de renards. « Ainsi donc en est-il encore aujourd'hui, un reste a été sauvé suivant l'élection de la grâce ; » en d'autres termes : nous avons aujourd'hui le même Christ qu'on avait alors et qui disait à Elie : « Je me suis réservé. » —  « Je me suis réservé, » c'est-à-dire j'ai choisi ces sept mille, parce qu'ils s'appuyaient sur moi, et non sur eux ni sur Baal. Ils né sont pas corrompus; je les vois encore tels que je les ai formés. Et toi, qui te plains, où serais-tu, si tu ne te confiais en moi ? Si tu n'étais rempli de ma grâce, ne fléchirais-tu pas aussi le genou devant Baal ? Tu es donc rempli de ma grâce, parce que de ma grâce tu attends tout, et rien de ta vertu. Ainsi garde-toi de croire orgueilleusement que tu es seul à mon service, J'ai d'autres serviteurs et je les ai choisis,  comme toi, parce qu'ils ne comptent que sur moi. Tel est le sens de ces paroles apostoliques : « Maintenant aussi un reste a été sauvé selon le choix de la grâce. »

4. Prends-garde, ô chrétien, prends-garde à l'orgueil. Fusses-tu l'imitateur des saints, toujours attribue tout à la grâce; car c'est la grâce de Dieu et non tes mérites, qui a laissé en toi quelque chose de bon. Aussi le prophète Isaïe avait dit de ces restes, en évoquant ses souvenirs : « Si le Seigneur des armées ne nous avait conservé un rejeton, nous serions devenus comme « Sodome, et semblables à Gomorrhe (1). » — «Ainsi donc en est-il encore aujourd'hui, dit « l'Apôtre, un reste a été sauvé selon le choix « de la grâce. Mais si c'est par grâce, conclut-il, ce n'est point à cause des oeuvres, » et tu ne dois pas t'enfler de ton mérite; autrement la grâce n'est plus grâce (2). » Si en effet tu as confiance en tes oeuvres, c'est une récompense qu'on t'accorde et non une grâce qu'on te fait; et si c'est une grâce, elle est nécessairement gratuite.

O pécheur, crois-tu au Christ? — J'y crois, réponds-tu. — Tu crois aussi qu'il peut te remettre tous tes péchés? Tu possèdes ce que tu crois. O grâce vraiment gratuite! Et toi, juste, tu crois que sans Dieu tu ne peux observer la justice ? A sa bonté donc rends grâces de tout ce que tu possèdes de vertu, et à ta malice attribue tous tes péchés. Accuse-toi, et il te pardonnera; car tous nos crimes, tous nos péchés sont l'oeuvre de notre négligence; comme toute notre vertu, toute notre sainteté vient de la miséricorde divine. Tournons-nous vers le Seigneur etc.

1. Isaïe, I, 9 ; Rom. XI, 29. — 2. Rom, IX, 2-6.

SERMON CI. LA MOISSON ET LES MOISSONNEURS (1).

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ANALYSE. — Quelle est cette moisson spirituelle que Notre-Seigneur dit si grande? C'est évidemment celle du bien à faire dans la Judée, où les patriarches et les prophètes avaient cultivé le terrain. Or cette récolte devait servir de semence pour la gentilité tout entière; et la gentilité se trouve être indirectement la moisson annoncée. Donc exerçons-nous à n'être ni un grand chemin, ni un terrain pierreux, ni une terre couverte d'épines, mais une terre féconde qui porte de bons fruits. — Quels sont les moissonneurs appelés à faire la récolte? Sans aucun doute les évêques, les ministres de Jésus-Christ. Mais ils doivent premièrement donner avec générosité ce qu'ils ont reçu; secondement renoncer aux oeuvres mortes et pratiquer en tout la charité ; troisièmement enfin, annoncer l'Évangile avec des intentions droites et surnaturelles. A ces conditions ils posséderont et répandront la paix.

1. La lecture de l'Évangile, que nous venons d'entendre, nous invite à rechercher quelle est cette moisson dont Notre Seigneur parle en ces termes : « La moisson est sûrement grande, mais les ouvriers en petit nombre. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer en sa moisson  des ouvriers. » Ce fut alors qu'aux douze disciples, qu'il désigna sous le nom d'Apôtres, il en ajouta soixante douze autres, et les envoya, comme l'indiquent ses paroles, à cette moisson toute préparée. Quelle est donc cette moisson :

Cette moisson n'était pas celle de nous autres gentils, puisque rien n'avait été semé parmi nous. Il faut donc conclure qu'il s'agissait de celle du peuple Juif. C'est pour elle en effet que vint le Maître de la moisson, et pour elle qu'il envoya des moissonneurs, tandis qu'il adressa aux gentils, non pas des moissonneurs, mais des semeurs. Ainsi la récolte faite parmi les Juifs devait servir à ensemencer la gentilité. Dans celte récolte furent pris les Apôtres, et si la moisson était mûre dans cette contrée, c'est que les prophètes y avaient semé.

Aimons à contempler la divine culture, à voir les dons de Dieu avec bonheur, ainsi que les ouvriers qui travaillent dans son champ. A cette culture s'exerçait celui qui disait: « J'ai travaillé plus qu'eux tous; » mais comme les forces lui étaient données par le Maître de la moisson, il avait soin d'ajouter : « Ce n'est pas moi pourtant, mais la grâce de Dieu avec moi (2). » Or c'est bien de l'agriculture qu'il s'occupe, puisqu'il dit expressément : « J'ai planté, Apollo a arrosé (3). » Cet Apôtre donc qui de Saul était devenu Paul, c'est-à-dire petit, d'orgueilleux qu'il était; car Saut vient de Saül et Paul de Paulum, petit; et qui d'ailleurs semble avoir voulu nous faire comprendre la signification de son nom lorsqu'il disait :

1. Luc, X, 2-6. — 2. I Cor. XV, 10. — 3. Ibid III, 6.

« Je suis le plus petit des Apôtres (1); » ce Paul, ce petit, ce dernier fut donc envoyé vers les gentils, et lui-même déclare que c'est surtout vers eux qu'il fut envoyé. Il l'écrit, et nous le lisons, nous le croyons, nous le prêchons. Il dit en effet, dans son Épître aux Galates, qu'après avoir été appelé par le Seigneur Jésus il vint à Jérusalem. Là il confronta son Évangile avec la doctrine des Apôtres, et ils se donnèrent la main en signe de concorde et d'harmonie parfaite; car ce qu'ils avaient appris de lui ne différait aucunement de ce qu'ils enseignaient. Il ajoute qu'il fut convenu entre eux qu'il se réserverait pour la gentilité, et eux pour la circoncision, lui pour semer et eux pour moissonner (2). Aussi est-ce avec raison que même sans s'en douter, les Athéniens lui donnèrent son véritable nom, lorsque l'entendant prêcher ils se dirent : « Quel est ce semeur de paroles (3)? »

2. Soyez attentifs, aimez à contempler avec moi cette grande culture; ces deux moissons dont l'une est faite et l'autre à faire; car l'une est faite parmi les Juifs, et l'autre à faire parmi les Gentils. Prouvons-le; et comment le prouver, sinon par les livres divins du Maître de la moisson?

Déjà il est dit, dans le passage que nous expliquons : « La moisson est abondante, mais les ouvriers en petit nombre. Priez le Maître de la moisson d'envoyer à sa moisson des ouvriers. » Et comme les Juifs devaient contredire et persécuter les moissonneurs : « Voici, poursuit le Seigneur, que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. »

Relativement à cette moisson, montrons quelque chose de plus clair encore dans l'Évangile selon saint Jean. Près du puits de Jacob, où le Seigneur s'assit tout fatigué, il se passa de grandes choses; mais nous avons trop peu de temps pour

1. Csr. XV, 9. — 2. Galat. II,1-9. — 3. Act. XVII, 18.

441

traiter de ces mystères. Voici ce qui a rapport à la question présente.

Nous avons entrepris, de prouver que la moisson dont parle le Sauveur désigne les peuples à qui se sont adressés les prophètes; et il fallait bien que les prophètes semassent pour que les Apôtres pussent recueillir. Or, pendant que la Samaritaine s'entretenait avec le Seigneur Jésus, lorsque le Seigneur lui eut dit, entre autres choses, de quelle manière on doit adorer Dieu: « Nous savons, reprit-elle, que le Messie, c'est-à-dire le Christ, va venir et qu'il  nous apprendra toutes choses. » — « Moi qui te parle, ajouta le Sauveur, je le suis. » Crois ce que tu entends; pourquoi chercher ce que tu vois? « Moi qui te parle, je suis le Christ. » Mais quand cette femme disait : « Nous savons que le Messie va venir; » le Messie qu'ont annoncé Moïse et les prophètes, et « qu'on nomme le Christ, » évidemment la moisson était en épis. Elle avait dû, pour germer, être semée par les prophètes; mais elle était mûre et pour être recueillie elle attendait les Apôtres. Aussi, dès qu'elle eut entendu ces mots du Sauveur, la Samaritaine crut, laissa là sa cruche s'en alla en courant, et commença à annoncer le Seigneur.

Pendant ce temps-là les disciples étaient allés acheter des aliments. Ils virent, en revenant, que leur Maître s'entretenait avec une femme, et ils s'en étonnèrent. Ils n'osèrent cependant lui dire : « De quoi ou par quel motif vous entretenez-vous avec elle? » gardant en eux leur étonnement et refoulant dans leur coeur le désir de l'exprimer.

Ainsi le nom du Christ n'était pas nouveau pour la Samaritaine; elle attendait son arrivée, elle croyait qu'il allait paraître. D'où lui venait cette foi, sinon de ce que Moïse l'avait semée? Mais voici plus expressément encore ce que nous cherchons. « Vous prétendez que l'été est loin encore, dit alors le Seigneur à ses disciples; levez les yeux et voyez les campagnes déjà blanchissant pour la moisson.... D'autres ont travaillé, ajouta-t-il, et vous, vous êtes entrés dans leurs travaux (1). » En effet, Abraham, Isaac, Jacob, Moïse., et les prophètes avaient travaillé, pour semer. La moisson était mûre à l'arrivée du Seigneur. Il envoya des moissonneurs armés de la faux de l'Évangile, et ils rapportèrent des gerbes sur l'aire sacrée, où devait être foulé saint Étienne.

3. Ici se présente Paul et on l'adresse aux gentils ;

1. Jean, IV, 38.

ce qu'il ne laisse pas oublier en parlant de la grâce spéciale qu'il a reçue en propre, car il est dit dans ses écrits qu'il est envoyé pour prêcher l'Évangile dans des pays où le nom même du Christ n'était pas connu. Mâts comme la première moisson est terminée et que tous les Juifs qui restent....., considérons cette autre récolte dont nous faisons partie.

Que la semence ait été répandue par les Apôtres ou par les Prophètes, c'est toujours le Christ qui a semé; car il était dans les Apôtres, quoique d'ailleurs il ait moissonné en personne. Les Apôtres en effet ne pouvaient rien sans lui, tandis que sans eux rien ne lui manque, et il leur disait : « Sans moi vous ne sauriez rien à faire (1). » Que dit donc le Sauveur en répandant la semence dans la gentilité? « Le semeur s'en alla semer. » Aux Juifs il envoya des moissonneurs; il vient ici semer hardiment. Pourquoi d'ailleurs aurait-il hésité en voyant tomber sa semence, partie sur le chemin, partie dans des endroits pierreux et partie au milieu des épines? S'il avait craint de passer par ces terrains ingrats, il ne serait pas arrivé au bon terrain.

Pourquoi nous occuper encore des Juifs et parler de la paille? Cherchons seulement à n'être ni un chemin, ni des endroits pierreux ou couverts d'épines, mais une bonne terre. Que notre coeur soit si bien préparé qu'il produise trente, soixante, mille et cent pour un : ces chiffres sont bien différents sans doute; tous néanmoins ne représentent que du froment. Ne soyons pas un chemin, dans la crainte que la semence, foulée aux pieds par les passants, ne soit emportée par l'ennemi comme par un oiseau rapace. Ne soyons pas un terrain pierreux, dans la crainte que perçant bien vite une couche si légère, la divine semence ne puisse supporter les ardeurs du soleil. Ne soyons pas non plus une terre couverte d'épines, livrés aux passions du siècle, aux sollicitudes d'une vie abandonnée aux vices (2). Eh! qu'y a-t-il de plus affreux que ces sollicitudes de la vie qui ne laissent point arriver à la vie Qu'y a-t-il de plus misérable que ces soins de la vie qui font perdre la vie? Qu'y a-t-il de plus infortuné que ces craintes de la mort qui donnent la mort? Ah! qu'on arrache ces épines, qu'on prépare le champ, et qu'il reçoive la semence: qu'on parvienne enfin à la moisson avec le désir d'être serré dans le grenier et sans craindre le feu.

4. Etabli par le Seigneur ouvrier tel quel dans

1. Jean. XV, 5. — 2. Matt. XIII, 2-23.

son champ, nous devions vous rappeler ces vérités, semer, planter, arroser, creuser même autour de certains arbres et y mettre de l'engrais. Notre devoir est de vous donner avec fidélité; le vôtre, de recevoir fidèlement; et c'est au Seigneur de nous aider, nous à travailler, vous à croire, tous à souffrir et en même temps à vaincre le monde avec sa grâce. Maintenant donc que j'ai rappelé vos obligations je veux aussi parler des nôtres.

Peut-être néanmoins que quelques-uns d'entre vous jugent inutile ce dessein et qu'il se disent en eux-mêmes. Ah ! si plutôt il nous renvoyait? Il nous a entretenus de ce qui nous regarde; que nous importe ce qui le concerne? Mais je crois, mes frères, que la charité mutuelle qui nous unit demande plutôt que nous ne soyons pas étrangers. Vous ne faites tous qu'une seule famille, et nous tous qui vous distribuons les dons de Dieu, ne faisons-nous point partie de cette même famille, n'obéissons-nous,pas au même Chef? Est-ce d'ailleurs de mon bien que je vous donne? N'est-ce pas du sien et ne m'en fait-il point part à moi-même? Si je vous donnais de ce qui est à moi, je vous enseignerais le mensonge, puisque le menteur parle de son propre fonds (1). Ainsi donc vous devez entendre ce qui concerne les dispensateurs de la parole sainte, afin que vous vous félicitiez, si vous en rencontrez de bons, afin aussi que vous vous instruisiez de leurs obligations. Combien en effet je vois parmi vous de dispensateurs futurs! Nous étions où vous êtes; si l'on nous voit aujourd'hui distribuer, du haut de cette chaire, les aliments spirituels aux serviteurs de notre commun Maître, il y a peu d'années encore que placé en bas nous recevions avec eux les mêmes aliments sacrés. Evêque, je parle à des laïques; mais je sais à combien de futurs évêques je parle.

4. Examinons quel sens donner aux prescriptions faites par le Seigneur aux disciples qu'il envoyait prêcher l'Évangile; mais ne perdons pas de vue que la moisson était toute prête. « Ne portez, leur dit-il, ni bourse, ni sac, ni, chaussures, et dans le chemin ne saluez personne.  En quelque maison que vous entriez, dites d'abord: Paix à cette maison. Et s'il s'y trouve un  fils de la paix, elle reposera sur lui; sinon elle vous reviendra. »

Sera-t-elle perdue pour eux, si elle ne leur revient point? Ah! loin des âmes saintes une

1. Jean, VIII, 44.

interprétation semblable! Il ne faut donc pas prendre ces paroles à la lettre; ni conséquemment ce qui est dit de la bourse, des chaussures, du sac; moins encore la défense de saluer personne en chemin, ce qui, pris à la lettre et sans examen, semblerait nous commander l'orgueil.

6. Considérons Notre-Seigneur; il est à la fois notre vrai modèle et notre soutien. Notre soutien : « Sans moi, dit-il, vous ne pouvez rien faire. » Notre modèle : « Le Christ a souffert  pour nous, dit saint Pierre, vous servant de modèle, afin que vous marchiez sur ses traces (1). » Or Notre-Seigneur lui-même, étant en voyage, avait une bourse et il la confiait à Judas. Sans doute il avait affaire à un voleur (2); mais je désire m'instruire auprès de mon Seigneur lui-même. Vous aviez, Seigneur, affaire à un voleur; mais aussi pourquoi possédiez-vous matière à vol ? Je ne suis qu'un homme faible et misérable, et vous m'avez averti de ne point porter de bourse ; mais vous en aviez une et vous pouviez être volé, car si vous n'en aviez pas eu, ce malheureux n'aurait pu volis l'enlever. — Ne faut-il donc pas que le Seigneur me réponde ici: Comprends bien ce que signifient ces mots : « Ne portez point de bourse?» Qu'est-ce qu'une bourse, sinon de l'argent enfermé, ou la sagesse que l'on tient cachée ? Que signifie donc : « Ne portez pas de bourse; » sinon: Ne soyez pas sages pour vous-mêmes? Recevez le Saint-Esprit; mais dans ton âme il doit être une source jaillissante et non une bourse, ce qui se donne et non ce qui s'enferme. Le sac aussi est une espèce de bourse.

7. Mais les chaussures? Les chaussures qui nous servent, sont des cuirs d'animaux morts qui nous préservent les pieds. L'obligation de ne porter pas de chaussures est ainsi l'obligation de renoncer aux oeuvres mortes. C'est à quoi Moïse était invité, lui aussi, d'une manière figurée, quand le Seigneur lui disait: « Ote la chaussure de tes pieds ; car le lieu où tu es debout est une terre sainte (3). » Est-il terre aussi sainte que l'Eglise de Dieu? Restons-y donc debout, ôtons-y nos chaussures, c'est-à-dire renonçons aux oeuvres de mort, Quant à ces chaussures avec lesquelles nous marchons, Notre-Seigneur sait encore consoler ma faiblesse: Eh! s'il n'en avait pas eu lui-même, Jean aurait-il dit de lui : « Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa chaussure (4) ? » Ainsi obéissons, plutôt que de nous laisser gagner par la dureté et par l’orgueil. Moi, dit celui-ci,

1. Pierre, II, 21. — 2. Jean, XII, 6. — 3. Exod. III, 6. — 4 Luc, III, 16.

j'accomplis l'Evangile, puisque je marche pieds nus. — Tu le peux, moi je ne le puis. Mais

soyons fidèles à l'obligation qui nous est commune. — Laquelle? — D'avoir une ardente charité, de nous aimer réciproquement. Par là en effet j'aimerai de te voir fort, et tu supporteras ma faiblesse.

8. Toi qui ne veux pas examiner le sens de ces paroles et qui arrives à l'effroyable nécessité d'accuser le Sauveur de contradiction, à propos de bourse et de chaussures, que prétends-tu ? Veux-tu que si nous rencontrons en voyageant des personnes qui nous sont chères, inférieures ou supérieures, nous ne leur fassions ni même nous ne leur rendions de salut ? Est-ce être fidèle à l'Evangile, que de ne répondre même pas au salut reçu ? N'est-ce pas ressembler plutôt à la borne qui montre le chemin, qu'au voyageur qui le parcourt? Allons, quittons cette stupidité, saisissons le sens des paroles du Seigneur et ne saluons personne sur notre route. Est-ce en effet sans dessein que cette défense nous est faite, et le Sauveur nous interdit-il d'exécuter ses ordres? On pourrait sans doute entendre simplement ces expressions de l'obligation d'accomplir promptement ce qui nous est commandé. « Ne saluez personne sur le chemin, » signifierait alors : Laissez tout pour faire ce que je vous dis. C'est une locution assez ordinaire et connue dans le discours sous le nom d'exagération. N'allons pas loin pour en rencontrer des exemples. Un peu après les paroles que nous étudions, le Seigneur disait dans le même discours : « Et toi, Capharnaüm, élevée jusqu'au ciel, tu seras a plongée jusqu'au fond de l'enfer (1). » Pourquoi élevée jusqu'au ciel ? Est-ce que les murailles de cette ville touchaient les nues et atteignaient les astres? Que signifie donc élevée jusqu'au ciel ? Tu te crois trop heureuse, trop puissante, tu es trop superbe. Or, de même que pour mieux peindre cet orgueil on représente comme élevée jusqu'au ciel cette ville qui ne s'élevait ni ne montait jusques-là ; ainsi pour exprimer avec plus de force la promptitude que doivent mettre les disciples à exécuter les ordres reçus par eux, il leur est dit: Courez, accomplissez mes prescriptions si vite, que rien ne puisse vous retarder tant soit peu dans votre route; laissez tout pour arriver plus tôt au but proposé.

9. Toutefois il y a ici un sens figuré que je préfère méditer; il s'applique mieux, soit à moi,

1. Luc, X, 15.

soit à tous les dispensateurs dé la sainte parole, soit à vous qui l'écoutez. Saluer, c'est souhaiter le salut ; aussi les anciens mettaient-ils dans leur lettres : Un tel à un tel, salut. Saluer vient du mot salut. Que signifie alors: « Ne saluez personne en chemin ! » Saluer en chemin, c'est saluer par occasion.

Je vois que déjà vous m'avez compris; néanmoins e ne dois pas finir immédiatement, car si vos acclamations me disent que vous saisissiez, j'en vois plusieurs dont le silence m'interroge. Et puisque nous parlons de chemin, imitons les voyageurs; vous qui êtes en avant, attendez ceux qui sont en retard, et marchez tous ensemble.

Qu'ai-je dit ? Que saluer en chemin, c'est saluer par occasion. On n'allait pas vers quelqu'un, et on le salue. On faisait une chose, il s'en rencontre une autre; on poursuivait un dessein, et accidentellement on a trouvé quelqu'autre chose à faire. Ainsi, qu'est-ce que saluer par occasion ? C'est par occasion annoncer le salut. Mais annoncer le salut n'est-ce pas annoncer l'Evangile ? Ah! si tu l'annonces, fais-le donc par, choix et non par occasion. Il y a en effet des hommes qui ne cherchent absolument que leurs intérêts et qui prêchent l'Evangile. Tels étaient ceux dont l'Apôtre disait en gémissant : « Ils cherchent tous leurs intérêts, et non pas ceux de « Jésus-Christ (1). » Ils saluaient, ils annonçaient le salut, ils prêchaient l'Evangile, mais en vue de toute autre chose. Aussi saluaient-ils par occasion.

Mais à quoi cela mène-t-il ? Ah ! si tu te reconnais à ce trait, si tu agis ainsi; mais quiconque agit, n'agit pas de la sorte, et pourtant il peut se rencontrer quelqu'un qui le fasse ; si donc tu te reconnais à ce trait, tu ne fais rien, tu sers seulement à faire quelque chose:

10. L'Apôtre, en effet, admit avec lui de semblables ouvriers ; et pourtant il ne les formait pas ainsi. Ils font bien quelque chose, ou plutôt ils y contribuent puisqu'ils annoncent la parole sainte en vue de tout autre motif. Mais ne te soucies point de l'intention du prédicateur ; attache-toi à ce qu'il proclame, ne t'inquiète point de ce qu'il cherche. Reçois et retiens le salut de sa bouche; ne sonde pas son coeur. Si tu vois qu'il a d'autres desseins, que t’importe? Reçois le salut « Faites ce qu'ils disent. » Ces paroles: « Faites ce qu'ils disent, » te doivent tranquilliser. Font-ils mal ? « Gardez-vous de faire ce qu'ils

1. Philip. II, 21.

444

font (1). » Font-ils bien, sans saluer en chemin, sans prêcher l'Evangile par occasion ? Soyez leurs imitateurs comme ils le sont eux-mêmes du Christ (2). Est-ce un homme de bien qui te prêche? Comme le raisin sur la vigne. Est-ce un méchant homme ? Cueille le raisin sur l'épine. C'est une grappe avec sa branche qui s'est perdue dans une haie d'épines; elle y a poussé, mais ce n'est point l’épine qui l'a produit. Ah! quand tu rencontres ce phénomène et que tu es pressé de la faim, cueille; mais cueille avec précaution., dans la crainte qu'en portant la main sur le raisin, tu ne sois déchiré par les épines. En d'autres termes Ecoute ce qui est bien„ sans imiter ce qu'on fait de mal. Si ce malheureux prêche par occasion et salue en chemin, il aura à se repentir de n'avoir pas été fidèle à ce précepte du Christ; « En route ne saluez personne; » mais toi, tu n'auras pas à te repentir de recevoir ni de conserver précieusement le salut qu'ors te donne soit en passant, soit dans le but de te le donner. Revenons à l'Apôtre, écoute-le, voici son conseil : « Qu'importe,? dit-il; pourvu que le Christ soit annoncé de quelque manière que ce puisse être, ou par occasion, ou par un vrai zèle, je m'en réjouis et je continuerai à m'en réjouir; car je sais que grâces à vos prières, ceci tourne à mon salut (3). »

11. Ah ! que ces Apôtres du Christ, que ces

1. Matt. XXIII, 8. — 2. I Cor. IV, 16. — 3. Philip. I, 18, 19.

prédicateurs de l'Evangile qui ne saluent pat en chemin, c'est-à-dire qui n'ont d'autre dessein, ni d'autre vue que d'annoncer l’Evangile avec uns sincère charité, entrent dans la maison et qu'il, disent : « Paix à cette demeure. » Ils ne le disent pas seulement de bouche, ils répandent ce dont ils sont remplis, ils prêchent la paix et ils ont la paix. Ils ne ressemblent pas aux infortunés qui répétaient: « Paix, paix, sans avoir la paix (1). » Que signifie : « Paix, paix, et point de paix? » Ils la prêchent, et ne l'ont pas; ils la louent, sans l'aimer; ils disent, et ne font pas.

Pour toi, accepte la paix, que le Christ soit annoncé par occasion ou par un vrai zèle.

Mais quand on est rempli de paix et qu'on dit en saluant: « Paix à cette demeure s'il y a là un fils de la paix, cette paix reposera sur lui; sinon, » s'il n'y a pas là un fils de la paix, celui qui l'a donné n'y aura rien perdu; « elle vous reviendra, » dit le Seigneur. Elle te reviendra, sans qu'elle t'ait quitté. En d'autres termes: Il te sera utile de l'avoir annoncée, mais lui ne gagnera rien de l'avoir refusée. Si ton voeu est resté sans effet, tu n'as point pour cela perdu ta récompense; il en est accordé une à la bonne volonté, une à la charité que tu as déployée; et tu la recevras de Celui-là même qui t'en donne l’assurance quand il fait dire aux Anges: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (2). »

1. Jérém. VIII, 11. — 2. Luc, II, 14.

SERMON CII. BIEN VIVRE POUR BIEN MOURIR (1) .

ANALYSE. — Bien vivre, pour bien mourir, elle est la proposition de ce petit et admirable discours. Pour savoir en quoi consiste la bonne mort, saint Augustin ne veut pas qu'on s'en rapporte au témoignage des yeux; il veut qu'on consulte la foi. Mais quelle différence la foi nous montre entre les suites de la mort de Lazare et les suites de la mort du mauvais riche ! Ah ! qu'on multiplie avec soin les bonnes oeuvres pour avoir part à l'heureuse mort de Lazare.

1. Ce que disait à ses disciples Notre-Seigneur Jésus-.Christ, on récrivait alors et on prenait les moyens de le faire arriver jusqu'à nos oreilles. Ainsi ce sont ses paroles que nous venons d'entendre. Eh! que nous servirait de le voir sans l'entendre? Aujourd'hui encore nous ne perdons rien à  ne pas le voir, puisque nous l'entendons. Il dit donc: «Qui vous méprise, me méprise. » Si ce n'est qu'à ces Apôtres qu'il a dit : « Qui

1. Luc, X, 16.

vous méprise me méprise, » méprisez-nous; mais si c'est sa parole même qui nous a été adressée, qui nous a appelé et mis à leur place; prenez garde de nous mépriser; l'injure que vous nous feriez pourrait monter jusqu'à lui. Et si vous ne nous craignez point, craignez Celui qui a dit: « Qui vous méprise, me méprise. »

Mais qu'avons-nous à vous dire, nous qui ne craignons vos mépris, que pour avoir à nous réjouir de votre bonne conduite? Que vos bonnes (445) oeuvres nous dédommagent des périls que nous courons; vivez bien, pour ne pas mourir mal.

2. Afin de bien comprendre ces mots: Vivez bien, pour ne pas mourir mal, ne considérez pas ces hommes qui ont pu vivre mal et mourir dans leurs lits; à qui on a fait des funérailles pompeuses, qui ont été mis dans de précieux sarcophages, dans des sépulcres dont la richesse le disputait à la beauté; et si chacun de vous souhaite une telle mort, ne croyez point que j'ai parlé sans motif grave en vous recommandant de bien, vivre pour ne pas mourir mal.

Peut-être pourrait-on m'opposer un homme qui a bien vécu et qui pourtant, selon l'humaine opinion, a fait une mauvaise mort; car il a péri ou d'une chute, ou dans un naufrage, ou sous la dent des bêtes. Un coeur charnel se dit alors Que sert de bien vivre ? Un tel a si bien vécu, et il a fait une telle mort! Ah ! rentrez en vous-mêmes, et si vous avez la foi, vous y trouverez Jésus-Christ, c'est là qu'il vous parlera. Pour moi, je crie, il est vrai ; mais lui, dans son silence, vous instruit bien d'avantage. Si je m'exprime au dehors par un bruit de paroles ; il se fait entendre au dedans en vous inspirant sa crainte. Qu'il imprime donc dans vos coeurs ces mots que je me suis permis de vous adresser : Vivez bien, pour ne pas mourir mal. Car, la foi étant d'ans vos coeurs, Jésus-Christ y est aussi et c'est à lui de vous faire saisir ce que je désire vous faire entendre.

3. Rappelez-vous ce riche et ce pauvre, dont il est parlé dans l’Evangile ; l'un couvert de pourpre et de fin lin, et faisant chaque jour grande chère; l'autre étendu à la porte du riche, souffrant de la faim, cherchant quelques miettes tombées de sa table, couvert d'ulcères et léché seulement par des chiens. Rappelez-vous ces deux hommes. Mais comment vous les rappeler, si le Christ n'est dans vos coeurs ? Dites-moi donc ce que vous lui avez demandé et ce que vous lui avez répondu. Le voici : « Or il arriva que cet indigent mourut et fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut enseveli dans l’enfer. Mais, levant les yeux, lorsqu'il était dans les tourments, il vit Lazare en repos dans le sein d'Abraham ; et s'écriant alors, il dit: Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare, afin qu'il trempe son doigt dans l'eau et qu'il en fasse, tomber une goutte sur ma langue, car je suis tourmenté dans cette flamme. » Cet homme superbe durant sa vie est un mendiant dans les enfers. Ce pauvre, en effet obtenait encore quelque miette; mais lui ne recueille pas une goutte d'eau.

Or dites-moi quel est entre ces deux hommes celui qui est bien mort et quel este celui qui a fait une mauvaise mort ? Ne consultez pas vos yeux, interrogez votre coeur. En consultant vos yeux, ils vous jetteraient dans l'erreur ; tant sont splendides et mondainement fastueux les honneurs qu'on a pu rendre au riche au moment de sa mort! Quelles troupes ne pouvait-il pas avoir de serviteurs et de servantes en deuil ! Quelle armée de clients ! Quelles brillantes funérailles ! Quelle riche sépulture ! On aura sans doute enseveli sous une masse de parfums. En concluerons-nous, mes frères, qu'il a fait une belle ou une triste mort? Au témoignage de l’oeil, sa mort est magnifique; mais si vous consultez votre Maître intérieur, cette mort est affreuse.

4. Or si telle est la mort de ces orgueilleux qui conservent leurs biens sans en rien donner aux pauvres, à quelle mort doivent s’attendre les ravisseurs du bien d'autrui ! N'ai-je donc pas eu raison de dire: Vivez bien pour ne pas mourir mal, pour ne pas mourir comme est mort ce riche ?

Rien ne prouve que la mort est mauvaise, sinon le temps qui suit la mort. En face de cette idée, considérez donc te pauvre Lazare ; croyez-en, non pas vos yeux, car ils vous induiront en erreur, mars votre coeur. Représentez-vous ce pauvre, gisant à terre, couvert d'ulcères, et tes chiens venaient lécher ses plaies. Mais quoi ! vous détournez les yeux, votre coeur se soulève; le dégoût vous suffoque à cette vue ! Ouvrez l’œil du coeur. Ce pauvre est mort et les Anges viennent de l'emporter dans le sein d'Abraham. Aux funérailles du riche, on voyait sa famille en deuil; à celles de Lazare on ne voit pas la joie des Anges: Que répondit enfin Abraham à ce riche ? « Souviens-toi, mon fils, que tu as reçu les biens durant ta vie (1). » Tu ne croyais bien que ce que tu pouvais posséder alors ; tu l'as reçus; mais ton temps est passé, tu as tout perdu et il ne te reste que le, séjour des enfers pour y être tourmenté.

5. N'est-il donc pas à propos, mes frères que nous vous rappelions ces vérités ? Considérer pauvres; soit couchés, soit debout; considérez les pauvres et livrez-vous aux bonnes oeuvres. Vous qui en avez l’habitude, faites-en; faites-en aussi vous qui ne l'avez pas. Que le nombre de ceux qui font le bien croisse avec le nombre des fidèles.

1. Luc, XVI,19-25.

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Vous ne voyez pas maintenant la grandeur du bien que vous faites. Le paysan, quand il sème, ne voit pas non plus la moisson. Il la confie à la terre et toi, tu ne te confierais pas à Dieu ? Pour nous aussi viendra la récolte. Songe que s'il nous en coûte aujourd'hui d'agir, s'il nous en coûte de faire le bien, notre récompense est assurée, car il est écrit : « Ils s'en allaient et pleuraient en répandant leurs semences; mais ils reviendront avec joie, portant leurs gerbes dans leurs mains (1). »

1. Ps. CXXV, 6.

SERMON CIII. MARTHE ET MARIE OU L'UNIQUE NÉCESSAIRE (1) .

ANALYSE. — Marthe avait le bonheur de nourrir le Fils de Dieu; Marie avait un bonheur plus grand, celui d'être nourrie par lai et de demeurer attachée à cette unité divine au sein de laquelle nous devons demeurer éternellement. Si donc il est bon d'exercer la charité avec Marthe, il est meilleur encore d'écouter Jésus-Christ avec Marie ; mais n'oublions pas que les bonnes œuvres de Marthe conduisent au bonheur éternel figuré par celui de sa soeur.

1. Les paroles de Jésus-Christ Notre-Seigneur qu'on vient de nous lire dans l'Evangile, nous rappellent qu'il y a une mystérieuse unité vers laquelle nous devons tendre, pendant que nous nous fatiguons au sein de la multiplicité que présente ce siècle. Or nous y tendons en marchant et avant, de nous reposer, pendant que nous sommes sur la voie, et pas encore dans la patrie, à l'époque des désirs et non au jour des jouissances. Tendons-y toutefois, mais tendons-y sans lâcheté et sans interruption, de manière à pouvoir y arriver enfin.

2. Marthe et Marie étaient deux soeurs ; aussi unies par la religion qu'elles l'étaient par le sang, toutes deux s'attachèrent au Seigneur et elles s'accordèrent toutes deux à le servir pendant qu'il était ici dans sa vie mortelle. Marthe le reçut comme on reçoit un hôte, et pourtant c'était une servante qui recevait son Maître, une malade qui accueillait son Sauveur, une créature qui traitait son Créateur; elle le recevait pour nourrir son corps, mais aussi pour être nourrie elle-même dans son âme. Quand en effet le Seigneur daigna prendre une nature d'esclave et laisser nourrir cette nature par ses serviteurs, c'était par condescendance et non par nécessité ; oui c'était condescendance de permettre qu'on le traitât. Sans doute il avait une chair sujette à la faim et à la soif ; mais ignorez-vous que quand il eut faim au désert les anges vinrent le servir (2) ? En acceptant ce qu’on lui donnait, il faisait donc une grâce. Pourquoi s'en étonner, puisque pour donner à une veuve, il se servit du saint prophète

1. Luc, X, 38-42. — 2. Matt. IV, 11

Elie ? Il nourrissait d'abord ce prophète par le ministère d'un corbeau (1). Ne pouvait-il plus employer ce moyen quand il l'envoya vers la veuve? Assurément, il pouvait l'employer encore lorsqu'il l'envoya vers elle ; mais il voulait que le service rendu à son serviteur fût pour cette pieuse veuve une source de bénédictions. Ainsi en était-il du Sauveur lorsqu'il recevait l'hospitalité. Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu; mais à tous ceux qui l'on reçut il a donné le pouvoir de devenir les enfants de Dieu (2); les adoptant dans leur esclavage pour en faire ses frères ; les rachetant de leur captivité, pour en faire ses cohéritiers.

Que nul toutefois ne vienne à dire parmi vous: Heureux ceux qui ont mérité d'accueillir le Christ dans leur propre demeure ! Ne te plains pas, ne murmure pas d'être né au temps où on ne voit plus le Sauveur dans son corps car il n'a pas laissé d'être condescendant pour toi. « Ce que vous avez fait à l'un de ces derniers d'entre mes frères, dit-il, c'est à moi que vous l'avez fait (3). »

3. Assez sur la nourriture corporelle à donner au Seigneur. Disons quelques mots seulement, le temps n'en permet pas davantage, de la nourriture que lui-même donne à l'âme ; abordons le sujet que j'ai annoncé, l'unité.

Pour préparer un repas au Sauveur, Marthe s'occupait de soins nombreux ; Marie sa sueur aima mieux être nourrie par lui; elle laissa donc Marthe aux occupations multipliées du service, et pour elle, elle s'assit aux pieds du Seigneur et

1. III Rois, XVII, 6. — 2. Jean, I, 11. — 3. Matt. XXV, 40.

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écoutait tranquillement sa parole. Docile et fidèle, elle avait entendu ces mots : « Cessez et voyez que je suis le Seigneur (1). » Ainsi l'une des deux soeurs s'agitait, et l'autre était à table l'une préparait beaucoup et l'autre n'envisageait qu'une chose. Ces deux fonctions étaient bonnes; mais avons-nous besoin de dire quelle était, la meilleure? Nous avons ici, quelqu'un à interroger; écoutons patiemment.

Déjà, pendant la lecture de l'Evangile, nous avons appris quelle fonction était préférable; je vais le redire, entendons-le de nouveau.

Marthe en appelle à son hôte, elle dépose aux pieds du Juge sa pieuse requête, elle se plaint que sa soeur l'ait laissée et ne pense pas à l'aider dans ce service qui la fatigue. Marie ne répond pas, cependant elle est là, et le Seigneur prononce. On dirait que dans le repos dont elle jouit, elle aime mieux confier sa défense à son juge, et ne veut pas travailler à préparer une réponse. Ne faudrait-il pas, pour la préparer, qu'elle relâchât de son attention ? Le Seigneur n'avait pas besoin de travailler ses discours, puisqu'il.était le Verbe éternel ; il répondit donc. Et que dit-il ? « Marthe, Marthe. » Cette répétition est-elle un témoignage d'affection ou seulement un moyen d'exciter l'attention? Quoiqu'il en soit, l'attention de Marthe fut excitée plus vivement par cette répétition. « Marthe, Marthe, » écoute : « tu t'appliques à des soins nombreux, mais il n'y a qu'un besoin, » c'est-à-dire qu'une seule chose nécessaire. Il n'entend pas qu'il ne faille absolument qu'une action, mais qu'il n'y a qu'une seule chose utile, avantageuse, nécessaire ; c'est celle dont Marie a fait choix.

4. Songez à l'unité, mes frères, et voyez si dans la multiplicité même rien vous plait comme elle. Par la grâce de Dieu je vous vois ici en grand nombre : qui pourrait vous y souffrir si vous n'étiez unis de sentiments? D'où vient ce calme dans une telle multitude ? Avec l'unité, c'est un peuple, et sans elle, une foule. Qu'est-ce en effet qu'une foule, sinon une multitude en désordre ? Mais écoutez l'Apôtre : « Je vous conjure, mes frères; » il s'adressait à une multitude, mais à une multitude où il voulait rétablir l'unité ; « Je vous conjure, mes frères, de n'avoir tous qu'un même langage et de ne pas souffrir de schismes parmi vous ; mais d'être tous affermis dans le même esprit et dans les mêmes sentiments (2). » Ailleurs encore il engage « à

1. Ps. XLV, 11. — 2. I Cor. I, 10.

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vivre dans l’union des coeurs, dans les mêmes pensées, à ne rien faire par esprit de contention ni par vaine gloire (1). » Le Seigneur ne disait-il pas à son Père, en parlant des fidèles

« Qu'ils soient un, comme nous sommes un nous-mêmes (2) ? et n'est-il pas écrit aux Actes des Apôtres : « Or, la multitude des croyants n'avait qu'une âme et qu'un coeur (3)? »

Ainsi donc bénissez le Seigneur avec moi et glorifions son nom pour arriver à l'unité (4) ; à cette unité nécessaire, à cette unité sublime où sont si intimement unis le Père, le Fils et l'Esprit-Saint. Vous voyez comme tout nous recommande l'unité. Oui, notre Dieu est Trinité ; le Père n'est pas le Fils, le Fils n'est pas le Père, et l'Esprit-Saint n'est ni Père ni le Fils, mais l'Esprit de l'un et de l'autre; ces trois néanmoins ne sont ni trois Dieux ni trois tout-puissants, mais un seul Dieu tout-puissant, et la Trinité n'est qu'un Dieu. C'est l'unité nécessaire; mais pour y arriver il faut que tous nos coeurs soient unis.

5. Il est bonde rendre service aux pauvres, surtout aux pauvres consacrés à Dieu ; c'est un devoir, ce sont des fonctions pieuses. C'est plutôt le paiement d'une dette qu'une grâce véritable, car, dit l'Apôtre : « Si nous avons semé en vous des biens spirituels, est-il étonnant que nous recueillions de vos biens temporels (5) ? » Oui, il est bon de rendre ces services, nous vous y exhortons, nous vous y engageons sur l'autorité de la parole de Dieu ; ne néglige donc pas d'accueillir les saints. N'est-il pas arrivé qu'en recevant des inconnus, on a, sans le savoir, reçu des Anges mêmes (6) ? Ces services sont bons. Mieux vaut cependant le choix fait par Marie. Ces devoirs de charité entraînent à des occupations nécessaires : la contemplation de Marie produit des douceurs pleines de charité. En servant l'un, on voudrait aller au devant de l'autre, et parfois on ne le peut ; on cherche ce qu'on n'a pas, on prépare ce qu'on a, l'esprit est partagé. Si Marthe suffisait à tout, elle ne réclamerait pas l'aide de sa soeur. Ces actes sont donc multiples et différents, précisément parce qu'ils sont corporels et temporels ; ils sont bons mais ils passent. Que dit au contraire le Seigneur à Marthe ? « Marie a choisi la meilleure part. » La tienne n'est pas mauvaise, mais la sienne est meilleure. Pourquoi meilleure ? Parce qu' « elle ne lui sera point ôtée. » On t'ôtera un jour ce fardeau imposé par les besoins d'autrui : les délices de la vérité

1. Philip. II, 2, 3. — 2. Jean, XVII, 22. — 3. Act. IV, 32. — 4. Ps. XXXIII, 4. — 5. I Cor. IX, 11. —  6. Hébr. XIII, 2.

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sont éternelles. On ne lui ôtera donc pas le choix qu'elle a fait; on ne le lui ôte pas, mais on y ajoute; on y ajoute dans cette vie, dans l'autre on y mettra le comble, et jamais elle n'en sera séparée.

6. Je le dirai toutefois pour ta consolation, Marthe : ton ministère attire sur toi de divines bénédictions, ce travail te conduit à une récompense qui sera le repos. Que de soins aujourd'hui t'occupent pour donner l’hospitalité à des saints, qui n'en sont pas moins des mortels ? Mais une foie parvenue à cette heureuse patrie, y rencontrera-tu encore des étrangers à accueillir, des affamés à nourrir, des altérés à rafraîchir des malades à visiter des coeurs divisés à réconcilier, des morts à ensevelir ? Il n'y aura rien de tout cela. Et qu'y aura-t-il ? Ce dont Marie a fait choix : là en effet nous mangerons sans avoir à donner à manger. Aussi le bonheur que Marie a pris ici pour son partage, sera-t-il alors plein et parfait. Ici en effet elle ne faisait que recueillir des miettes tombées d'une table opulente, les miettes de la parole de Dieu. Mais 1à, qu'y aura-t-il ? Voulez-vous le savoir? Le Seigneur lui-même nous parle ainsi de ce qu'il fera pour ses serviteurs : « En vérité je vagis le déclare, il les fera mettre à table, et passera et les servira (1). » Qu'est-ce qu'être à table, sinon être tranquille ? Qu'est-ce qu'être à table, sinon être en repos ? Que signifie : « Il passera et les servira ? » Cela signifie qu'il passe d'abord et qu'ensuite il sert. Où sert-il ? A ce banquet céleste dont il parle en ces termes : « En vérité je vous le déclare, beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et se mettront à table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux (2). » C'est là que le Seigneur sert à table; mais pour y arriver il fau-t qu'il y aille, qu'il y passe d'ici. Ne savez-vous pas que Pâque signifie passage ? Le Seigneur est venu parmi nous, il y a fait des oeuvres divines et enduré des souffrances humaines. Mais le voit conspué encore, encore souffleté, encore couronné d'épines, encore flagellé, encore crucifié, percé encore d'une lance ? Il a passé. Et voici ce que dit de lui l’Evangile quand il fit la Pâque avec ses disciples. Que dit-il donc ? « L'heure étant venue pour Jésus de passer de ce monde à son Père (3). » C'est ainsi qu'il a passé pour notas servir ; pour être servis suivons-le.

1. Luc, XII, 37. —  2. Matt. VIII, 11. — 3. Jean, XIII, 1.

SERMON CIV. MARTHE ET MARIE OU LES DEUX VIES (1).

ANALYSE. — Marthe en ayant appelé à l'autorité de Jésus-Christ pour obtenir d'être aidée par sa soeur Marie, Jésus-Christ donne droit à Marie. Ne s'ensuit-il pas que nous devons tous abandonner les fonctions de Marthe ou l’exercice de la charité envers le prochain? Gardons-nous en avec soin. Si la part de Marie est préférée à celle de Marthe, c'est que Marie s'occupe de Dieu et Marthe de la créature. L'une fait ce qu'on fera éternellement au ciel, et l'autre ce qu'on ne saurait faire que sur la terre. L'une est ainsi le symbole de la vie future, et l'autre l'image de la vie présente. Servons-nous de l'une pour aller à l'autre; et n'oublions pas que fidèles l'une et l'autre à leur vacation, Marthe et Marie sont saintes toutes deux et toutes deux attachées au Seigneur.

1. Nous avons vu, pendant la lecture du saint Evangile, une femme pieuse, nommée Marthe, recevoir le Seigneur et lui donner l'hospitalité. Comme elle était occupée des soins du service, sa soeur Marie se tenait assise aux pieds du Sauveur et entendait sa parole. L'une travaillait, l'autre demeurait en repos; l'une donnait, l'autre recevait. Très-occupée cependant des soins et des préparatifs du service, Marthe en appela au Seigneur, et se plaignit que Marie ne l'aidât point dans son travail. Le Seigneur répondit à Marthe, mais ce fut en faveur de Marie et il devint son

1. Luc, X. 38-42.

avocat après avoir été prié d'être son juge. « Marthe, dit-il, tu t'occupes de beaucoup de choses, quand il n'y en a qu'une de nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, et elle ne lui sera pas ôtée. »

Voilà donc, après l'appel de la plaignante, la sentence du Juge. Cette sentence sert à la fois de réponse à Marthe et de défense à Marie. Marie en effet s'appliquait à goûter la douceur de la divine parole; et pendant que Marthe cherchait à traiter le Seigneur, Marie était heureuse d'être nourrie par lui. Marthe préparait un festin au Seigneur, et Marie jouissait des délices de son (449) divin banquet. Mais pendant que celle-ci recueillait d'une manière si suave sa douce parole, pendant qu'elle se nourrissait si avidement à sa table, quelle ne fut pas sa crainte lorsque sa sueur en appela au Seigneur ? Ne tremblait-elle pas que le Sauveur ne lui dit : Lève-toi et aide ta sueur ? Elle goûtait en effet de merveilleuses délices, car les délices de l'âme l'emportent sur celles des sens. Enfin on l'excuse et elle se trouve plus tranquille. Mais comment Jésus l'excuse-t-il ? Soyons attentifs, examinons; approfondissons autant que nous en sommes capables; c'est pour nous aussi le moyen de nourrir notre âme.

2. Comment donc Marie fat-elle justifiée? Nous imaginerons-nous que le Seigneur blâma les fonctions de Marthe, de Marthe appliquée aux devoirs de l'hospitalité et heureuse hôtesse du Seigneur lui-même ? Mais comment la blâmer de la joie que lui inspirait un tel hôte ? S'il en était ainsi, ne devrait-on pas renoncer au service des pauvres, choisir la meilleure part, la part qui ne sera point ôtée, s'appliquer à la méditation, soupirer après les délices de l'instruction, ne s'occuper que de la science du salut, sans se demander s'il y a quelque étranger à recueillir, quelque pauvre qui manque de pain ou de vêtements, quelque malade à visiter, quelque captif à racheter, quelque mort à ensevelir ? Ne faudrait-il pas enfin laisser-là les oeuvres de miséricorde et ne s'adonner qu'à la science sainte ? Si la part de Marie est la meilleure, pourquoi tout le monde n'en ferait-il pas choix ? N'aurions-nous pas pour défenseur le Seigneur lui-même ? Comment craindre de blesser ici sa justice, puisqu'il a rendu d'avance une sentence si favorable ?

3. Ce n'est pas cela néanmoins; et le Seigneur a bien dit. La chose n'est pas comme tu l'entends, elle est comme tu dois l'entendre. Remarque bien : « Tu t'occupes de beaucoup de choses, quand il n'y en a qu'une de nécessaire. Marie a choisi la meilleure part. » La tienne n'est pas mauvaise, la sienne est meilleure. Pourquoi meilleure ? Parce que tu t'occupes de beaucoup de choses, et elle d'une seule. Or l’unité est au dessus de la multiplicité, car l'unité n'a pas été produite par la multiplicité, mais la multiplicité par l'unité. La multiplicité a été créée et créée par un seul. Le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment, quelle foule d'objets! Qui pourrait les énumérer, s'en figurer même la quantité? Qui les a faits? Dieu seul. Et voilà que tous sont très-bons (1). Mais si toutes ces oeuvres sont bonnes, combien meilleur encore Celui qui en est l'auteur! Considérons à ce point de vue les occupations que suscite cette multitude d'êtres créés.

Il est nécessaire de travailler à nourrir le corps. Pourquoi? Parce que ce corps a faim, parce qu'il a soif. Il est nécessaire d'exercer la miséricorde envers les malheureux. Tu partages ton pain avec celui qui a faim. Pourquoi ? Parce que tu l'as rencontré souffrant de la faim. Suppose que personne n'endure plus la faim; avec qui partager encore ? Qu'il n'y ait plus d'étranger ; à qui faire l'hospitalité ? Qu'il n'y ait plus de pauvre sans vêtements; à qui en préparer? Supprime la maladie ; qui visiter encore ? La captivité; qui racheter ? Les querelles ; qui réconcilier ? La mort ; qui ensevelir? Or, aucun de ces maux n'existera dans la vie future ; ni conséquemment aucun de ces services ; et Marthe avait raison de pourvoir aux besoins corporels, mais aux besoins corporels volontaires du Seigneur, de servir sa chair mortelle.

Qui était dans cette chair mortelle ? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Voilà Celui qu'écoutait Marie. « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (2). » Voilà Celui que servait Marthe ; et c'est pourquoi « Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée: » elle a choisi ce qui subsiste éternellement; cela « ne lui sera point ôté. » Elle a voulu ne s'occuper que de cela seul, et déjà elle goûtait combien il est bon de s'attacher à Dieu (3). Assise aux pieds de notre Chef, plus elle s'humiliait, plus elle recevait de lui. L'eau cherche le fond des vallées et fuit les hauteurs de la colline.

Ainsi donc le Seigneur ne blâma point ce qu'elle faisait ; il distingua les fonctions. « Tu t'occupes de beaucoup de choses ; or, il n'y en a qu'une de nécessaire, » et Marie en a fait choix. Quand cesseront les travaux produits par .la multiplicité, restera l'amour de l'unité; c'est ainsi que son choix « ne lui sera point ôté. » Mais le tien, c'est la conséquence, conséquence sous-entendue ; mais le tien te sera ôté. Et toutefois il ne te sera ôté que pour ton avantage, que pour être remplacé par quelque chose de meilleur. A tes travaux en effet succèdera le repos, et aux inquiétudes de la navigation la sécurité du port.

1. Gen. I, 31. — 2. Jean, I, 1-14. — 3. Ps. LXXII, 28, 29.

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4. Ainsi vous le voyez, mes bien-aimés, et vous le comprenez, j'espère ; il y a ici quelque grand mystère, quelque grand mystère que je dois faire connaître et comprendre à ceux-mêmes d'entre vous qui ne l'entrevoient pas encore. Ces deux femmes qui furent l'une et l'autre agréables au Seigneur, aimables toutes deux et toutes deux fidèles, ces deux femmes figurent deux vies : la vie présente et la vie future, la vie du travail et la vie du repos, la vie de l'épreuve et la vie du bonheur, la vie du temps et la vie de l'éternité. Voilà les deux vies ; approfondissez davantage leurs caractères réciproques.

Qu'y a-t-il donc, dans la vie du temps, non pas quand elle est vicieuse, injuste, criminelle, débauchée, impie; mais laborieuse et pleine de soucis, en proie aux supplices de la crainte et aux inquiétudes des tentations; innocente pourtant, comme il convenait que Marthe la menât? Examinez-la autant que vous en êtes capables et approfondissez sa nature, plus que je ne le fais dans mon discours. Quant à la vie coupable, elle était étrangère à Marie, et si elle lui fut jamais connue, elle disparut à l'approche du Seigneur ; en sorte que dans cette heureuse demeure qui reçut le Sauveur, il n'y avait que les deux vies représentées par les deux sueurs, deux vies innocentes, deux vies louables ; l'une appliquée au travail, l'autre au repos, sans que ni l'une ni l'autre fût une vie de dérèglements ou d'oisiveté ; oui, deux vies innocentes, deux vies louables dont l'une était appliquée au travail et l'autre au repos; sans que la première fût une vie de dérèglements, car l'activité doit y prendre garde ; et sans que la seconde fut une vie d'oisiveté, car le repos y est exposé. Ces deux vies étaient donc alors dans cette demeure, et avec elles la source même de la vie. Marthe était une image du présent ; Marie, de l'avenir. Nous sommes à ce que faisait Marthe, nous espérons ce que faisait Marie. Faisons bien l'un pour posséder l'autre pleinement.

Qu'avons-nous en effet, combien avons-nous de ces biens à venir? Combien en avons-nous pendant que nous sommes ici ? Il est vrai toutefois que nous en goûtons quelque chose, quand éloignés des affaires et des soins domestiques vous vous réunissez ici, et vous y tenez attentifs. Vous êtes en cela semblables à Marie. Il vous est même plus facile de l'imiter qu'à moi, puisque c'est moi qui donne. Mais ce que je puis vous donner vient du Christ, vous n'êtes nourris que de ce qui vient de lui, car il est notre commun aliment, et avec vous je puise en lui la vie. Notre vie aussi, mes frères, c'est que vous soyez fermes dans le Seigneur (1) ; en vous appuyant sur le Seigneur, et non sur nous. Car celui qui est quelque chose, ce n'est pas celui qui plante, ni celui qui arrose, mais Dieu qui donne l'accroissement (2).

1. I Thess. III, 8. —  2. I Cor. III, 7.

SERMON CV. LES TROIS PAINS (1).

451

ANALYSE. — Quoique ce discours ne soit que l'explication de ce que dit Notre-Seigneur au chapitre XI, 5-13, selon saint LUC, on y distingue deux parties manifestes. La première est l'explication proprement dite du texte sacré, et la seconde la réfutation des calomnies lancées par les païens contre le Christianisme, à propos du sac de Rome par Alaric. — I. La parabole employée ici par le Sauveur est une excitation bien pressante à la prière. Mais quel est le sens des principaux traits qu'elle renferme? L'ami qui vient frapper à la porte de son ami pour en obtenir les trois pains nécessaires aux trois hôtes qui viennent de lui arriver pendant la nuit, ne désigne-t-il pas l'embarras où nous nous trouvons quelquefois pour répondre à certaines questions religieuses? Nous aussi demandons trois pains. Ces trois pains sont d'abord une foi claire et ferme au mystère adorable de la Trinité. Ces trois pains sont aussi les trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité; et l'on peut croire que ces trois vertus sont particulièrement représentées dans la même parabole par le pain, le poisson et l'oeuf. Le pain est le symbole de la charité qui le donne, et si Notre-Seigneur y oppose la pierre, c'est que rien n'est contraire à cette vertu comme la dureté. Le poisson rappelle la foi, qui conserve toute sa vigueur au milieu des tempêtes et des agitations du siècle, sans se laisser dévorer par le serpent infernal. L'oeuf enfin qui n'est que la promesse d'un poussin, l'oeuf dont le germe est recouvert et voilé par la coque, représente convenablement l'espérance des biens futurs que l'on ne voit pas encore. Le scorpion qui cherche à le détruire est-il autre chose que ce monde ennemi qui cherche à détourner nos regards de l'éternelle félicité? — II. Le monde attribue au Christianisme la ruine de Rome. Mais, premièrement, est-ce que le Christ a promis que Rome subsisterait éternellement? Il n'a promis l'éternité qu'à la Jérusalem céleste, et les poètes flatteurs de Rome ne l'ont jamais sérieusement considérée comme une ville impérissable. Au milieu de nos épreuves allons plutôt déposer notre espérance sous les ailes de Jésus-Christ. Secondement, comment les dieux païens, si on avait continué de les adorer à Rome, auraient-ils préservé Rome de sa ruine, puisqu'ils n'ont pu se préserver eux-mêmes de la destruction ? Troisièmement enfin, ce qui prouve l'impuissance des idoles, c'est que Rome n'a pas été prise par l'adorateur des idoles qui voulait y en rétablir le culte, mais par un ennemi des idoles. Dans ce sac douloureux, les chrétiens, il est vrai, ont eu beaucoup à souffrir ; mais pour eux quel dédommagement dans l'autre vie, tandis que les infidèles perdent tout en perdant ce monde !

1. Nous avons entendu Notre-Seigneur, notre céleste Maître, notre conseiller fidèle, lui qui nous presse de demander et qui nous donne quand nous demandons ; nous l'avons entendu, dans l'Evangile, nous exciter à le prier avec instances et à frapper jusqu'à paraître opiniâtres. Voici l'exemple qu'il nous propose. Supposez, dit-il, que l'un de vos amis vienne la nuit vous demander trois pains, parce qu'un de ses amis vient de lui arriver et qu'il n'a rien à lui offrir; supposez que celui à qui il s'adresse réponde qu'il repose et ses serviteurs avec lui, et qu'on ne doit pas troubler son sommeil par d'inutiles prières, mais que le premier insiste, continue à frapper sans se laisser intimider, sans s'éloigner et que, contraint par la nécessité, il fasse en quelque sorte des menaces; l'autre se lèvera, sinon par égard pour les devoirs de l'amitié, au moins pour faire cesser tant d'importunité, et donnera tous les pains qui lui seront demandés. Et combien lui en demande-t-on ? Trois seulement.

A cette parabole le Seigneur joint une exhortation et nous presse vivement de demander, de chercher, de frapper, jusqu'à ce que nous ayons obtenu ce que nous demandons, ce que nous cherchons, ce que nous voulons nous faire ouvrir. Il se sert pour cela d'un exemple emprunté aux contraires. C'est un juge qui n'avait ni crainte de

1. Luc, XI, 5-13.

Dieu ni égards pour personne; mais fatigué et vaincu par les instances qu'une pauvre veuve ne cessait de lui faire chaque jour, il finit par lui accorder malgré lui, ce qu'il n'avait pu se déterminer à lui octroyer avec bienveillance (1).

Mais Celui qui supplie avec nous et qui donne avec son Père, Jésus-Christ Notre-Seigneur, ne nous presserait pas autant de demander, s'il n'était disposé à accorder. Rougis donc, paresse humaine. Oui, Jésus est mieux disposé à nous donner que nous à accepter; plus disposé à faire miséricorde que nous ne le sommes à sortir de la misère : et pourtant nous y resterons s'il ne nous en tire, car ses invitations n'ont en vue que' notre intérêt.

2. Eveillons-nous enfin, fions-nous à ses avertissements, ayons égard à ses promesses, réjouissons-nous de ses dons. Nous aussi n'avons-nous pas été visités par quelqu'un de nos amis en voyage, sans avoir de quoi lui offrir, et dans notre besoin n'avons-nous pas été obligés de recevoir, et pour nous et pour lui? Il est impossible en effet qu'un ami n'ait adressé des questions auxquelles on n'a pu répondre, et qu'au moment où il fallait donner on ne se soit trouvé à court. L'ami qui t'arrive est en voyage, c'est-à-dire qu'il vit dans ce monde où nous passons tous comme des voyageurs, sans que personne y reste comme propriétaire,

1. Luc, XVIII, 1-8.

452

et où une voix dit à chacun: « Tu as mangé, sors; continue ta route, fais place à un autre (1). » Ou bien encore c'est un ami, je ne sais qui, fatigué d'un mauvais chemin, c'est-à-dire d'une vie déréglée; il ne trouve pas la vérité, dont l'exposition et l'intelligence pourraient le rendre heureux ; épuisé par ses passions autant que par l'ingratitude du siècle, il vient à toi parce que tu es chrétien et il te dit : Rends-moi raison de ta foi, fais-moi chrétien aussi. Mais il te demande peut-être ce que la simplicité de ta foi te permettait d'ignorer, tu n'as pas pour apaiser sa faim et sa demande te découvre ton indigence. Ainsi le besoin de l'instruire. te force à apprendre ; et la confusion que tu éprouves devant ces questions auxquelles tu ne saurais répondre, te détermine à chercher à ton tour afin de pouvoir trouver.

3. Et où chercheras-tu? Où, sinon dans les livres sacrés ? Peut-être en effet que la réponse à ses interrogations s'y trouve quelque part ; mais peu claire. Peut-être que dans quelqu'une de ses Epitres l'Apôtre a enseigné ce qu'on te demande; mais si tu peux le lire, tu ne saurais le comprentire. Et pourtant, il t'est impossible de passer outre; ce questionneur est là qui te presse. D'un.autre côté, tu ne saurais t'adresser directement ni à Pierre, ni à Paul, ni à aucun prophète, car toute cette heureuse famille repose avec son Seigneur. Ensuite on est au milieu de la nuit, dans une ignorance profonde, et la faim de ton ami te presse de plus en plus. La simplicité de la foi te suffisait; elle ne lui suffit pas. Faut-il donc l'abandonner? Faut-il le chasser de ta maison ? Adresse-toi plutôt à ton Seigneur lui-même, frappe à la porte de cette demeure où il repose avec sa famille, prie, supplie, insiste. Bien différent de cet ami dont il est parlé dans la parabole, qui ne cède qu'à l'importunité; il se lèvera et te donnera, car il est tout disposé à donner. Tu frappes sans avoir encore, obtenu ; frappe encore, car il veut te donner, et s'il diffère, c'est -pour enflammer tes désirs, et pour t'empêcher d'apprécier moins ce que tu aurais obtenu trop tôt.

4. Or, quand tu seras parvenu à obtenir les trois pains, c'est-à-dire à contempler et à connaître l'auguste Trinité, tu auras pour te nourrir et pour nourrir autrui. Tu pourras alors ne pas craindre l'arrivée de ton ami en voyage, mais le traiter comme un membre de ta famille

1. Eccli. XXIX, 33.

et sans avoir peur de manquer de pain, car ce pain mystérieux ne manque jamais, il met seulement un terme à vos besoins. Compte : un pain et un pain ; c'est Dieu le Père, feu le Fils et Dieu le Saint-Esprit; le Père éternel, le Fils éternel et le Saint-Esprit coéternel à l'un et à l'autre ; c'est le Père immuable, le Fils immuable, le Saint-Esprit immuable également ; c'est le Créateur, Père, Fils et Saint-Esprit ; le Pasteur suprême et l'auteur de la vie, Père, Fils et Saint-Esprit; le Paire et l'aliment, immortel, Père, Fils et Saint-Esprit. Instruis-toi doue et instruis; vis et donne à vivre, Si généreux qu'il soit, Dieu n'a rien à te donner de meilleur que lui. O avare; que voulais-tu autre chose ? Et si réellement tu demandes autre chose, de quoi te contenteras-tu, quand Dieu ne te suffit pas?

5. Mais afin de pouvoir goûter ce don précieux, tuas besoin de foi, besoin d'espérance, besoin de charité. N'est-ce pas aussi le nombre trois : foi, espérance, charité ? Ces trois vertus son également des dons de Dieu. C'est de lui que nous recevons la foi : « Selon la mesure de la foi, dit l’Apôtre, que Dieu, a départie à chacun de nous (1). » De toi aussi nous vient l'espérance : « C'est vous qui m'avez donné l’espérance, » Seigneur (2). De lui aussi la charité : « La charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint, qui nous a été donné (3). » Il y a toutefois quelque différence entre ces trois choses qui néanmoins sont toutes des dons divins, Car « maintenant demeurent toutes les trois, la foi, l'espérance et la charité ; et la plus grande des trois est la charité (4). » Mais il n'est pas dit des pains évangéliques que l'un fût plus grand que les autres; il est dit simplement            qu'on en demanda et qu'on en reçut trois.

6. Voici encore le .nombre trois : « Si quelqu'un d'entre vous voit son fils lui demander du pain, lui .donnera-t-il une pierre? Si c'est un poisson, lui présentera-t-il un serpent? Et si c'est un cent, lui offrira-t-il un scorpion. Si donc tout mauvais que vous êtes, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes ; à combien plus forte raison votre Père qui est aux cieux n'accordera-t-il que ce qui est bon à ceux qui lui en feront la demande ? » Arrêtons-nous à examiner ceci : peut-être découvrirons-nous aussi, toutes les trois, la foi, l'espérance et la charité.

La charité l'emporte sur les autres. Si on compare

1. Rom. XII, 3. — 2. Ps. CXVIII, 49. — 3. Rom. V, 5. — 4. I Cor. XIII, 13.

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un pain, un poisson et un neuf, n'est-ce pas le pain qui vaut mieux ? C'est donc avec raison que nous prenons ici le pain comme symbole .dé la charité; et si au pain le Sauveur oppose une pierre, c'est qu'à la charité la dureté est bien contraire.

Dans le poisson nous voyons la foi ; et nous aimons à répéter avec un saint personnage qu'un bon poisson est une foi pieuse. Il vit au milieu des flots sans se déchirer et sans se dissoudre. C'est ainsi que vit la foi pieuse au sein des tentations et des tempêtes du siècle; le monde la persécute, elle demeure intacte. Mais prends garde au serpent, il en est l'ennemi. En effet c'est par la foi qu'a été fiancée cette épouse à qui il est dit, au livre des Cantiques : « Viens du Liban, mon épouse; viens et du commencement de la foi passe ici (1).» Ainsi elle est fiancée, parce que la foi est le commencement des fiançailles. De fait, l'Époux alors fait une promesse et on y tient avec foi. Et si le Seigneur oppose le serpent au poisson, le diable à la foi, l'Apôtre ne dit-il pas de son côté à l'épouse mystique : « Je vous ai fiancée à un Epoux unique, au Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure ; et je crains que comme le serpent a séduit Eve par son astuce, ainsi vos esprits ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté qui est dans le Christ (2), » c'est-à-dire, qui est dans la foi donnée au Christ. « Le Christ, est-il écrit encore, habite par la foi dans vos coeurs (3). » Ah que le démon ne corrompe point cette foi, que le serpent ne dévore point ce poisson.

7. Reste l'espérance, et l'espérance, me semble-t-il, peut être comparée à l'oeuf. L'espérance, en effet, n'est point encore la réalité, comme l'œuf n'est point encore un poulet; bien qu'il soit quelque chose. Si les mammifères donnent le jour à leurs petits eux-mêmes; les ovipares ne produisent que ce qui est comme l'espoir de ces petits. Ainsi donc l'espérance noirs invite à mépriser les choses présentes et à attendre les biens futurs, à oublier ce qui est derrière pour nous porter avec l'Apôtre ce qui est en avant. « Seulement, dit-il, oubliant ce qui en est arrière et m'avançant vers ce qui est devant, je tends au terme; à la palme de la céleste vocation de Dieu dans le Christ-Jésus (4). » D'où il suit que rien n'est si contraire à l'espérance que de regarder derrière, c'est-à-dire que de se confier aux choses qui passent et qui s'en vont, au lieu de compter sur ce qui ne

1. Cant. IV, 8. — 2. II Cor, XI, 2, 3. — 3. Ephés. III, 17. — 4. Philip. 13,14.

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passera jamais, quoiqu'on ne le possède pas encore et qu'on doive seulement l'obtenir un jour.

Or, c'est quand des épreuves multipliées tombent sur le monde comme la pluie de soufre tomba sur Sodome, qu'on doit craindre d'imiter la femme de Lot. Elle regarda derrière et resta aussitôt immobile, changée en un monceau de sel, pour inspirer et assaisonner en quelque sorte la prudence (1).

Voici ce que l'Apôtre Paul dit encore de l'espérance : « Car c'est en espérance que nous avons été sauvés. Or l'espérance qui se voit n'est pas de l'espérance ; comment en effet espérer ce qu'on voit ? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons, par la patience (2). » — « Comment espérer ce qu'on voit? » On voit l'oeuf; mais l’oeuf n'est pas encore un poulet ; et l'on ne voit pas ce poulet, parce qu'il est couvert de la coque de l'oeuf. Il faut: l'attendre patiemment et l'échauffer pour l'amener à la vie. Ainsi, applique-toi, porte-toi en avant, oublie ce qui est passé ; car ce qui se voit, passe avec le temps. « Ne considérons point ce qui se voit, dit encore l'Apôtre, mais ce qui ne se voit pas ; puisque ce qui se voit est temporel, tandis que ce qui ne se voit pas est éternel (3). » Oui, c'est vers ce qui- ne se voit pas que tu dois porter ton espoir; attends, prends patience, ne regarde point derrière, crains pour ton veuf la queue du scorpion, n'oublie pas que c'est de la queue,        que c'est par derrière qu'il frappe. Non, que le scorpion ne brise pas cet oeuf, que le monde ne détruise pas ton espérance par ce poison funeste qu'il t'offre en quelque sorte par derrière. Que ne dit-il pas, en effet? quel bruit ire fait-il pas derrière toi pour te porter à tourner la tête, c'est-à-dire à t'appuyer sur les biens présents? et toutefois peut-on appeler présent ce qui toujours ne fait que passer ? et à perdre de vue, pour reposer tes affections dans ce monde qui s'évanouit, les promesses que t'a faites le Christ et qu'il accomplira sûrement, parce qu'il est fidèle à sa parole?

8. Et si Dieu mêle tant d'amertumes aux prospérités de la terre, c'est pour nous porter à chercher une autre félicité, une félicité dont la douceur ne soit pas trompeuse. Mais par ces amertumes le monde veut détourner tes regards de ce qui est devant toi et te faire regarder derrière. N'est-ce pas pour cela que tu te plains des adversités et des afflictions ? Depuis l'avènement du Christianisme,

1. Gen. XIX, 26. — 2. Rom. VIII, 24, 25. — 3. II Cor. IV, 18.

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dis-tu, tout s'en va. Pourquoi ces murmures? Dieu ne m'a point promis que tout cela ne périrait pas; le Christ non plus ne l'a point promis. Eternel il n'a point promis ce qui est éternel, et si je crois, je deviendrai éternel moi-même, de mortel que je suis. Pourquoi faire tant de bruit, ô monde immonde? Pourquoi tant murmurer? Pourquoi chercher à me détourner de Dieu? Tu veux me retenir ici, et tu t'en vas? Que ne ferais-tu point, s'il n'y avait en toi que douceur, puisque tout amer que tu sois, tu sembles nous présenter de doux aliments?

Si donc je conserve, si je garde ainsi mon espérance, l'oeuf mystérieux n'est point écrasé par le scorpion. « Je bénirai le Seigneur en tout temps; sa louange sera toujours sur mes lèvres (1). » Que le monde prospère ou tombe en ruines, « Je bénirai le Seigneur » qui a fait le monde; oui je le bénirai. Qu'humainement parlant le monde soit en bon ou en mauvais état; «Je bénirai le Seigneur en tout temps, toujours sa louange sera dans ma bouche. » Bénir Dieu quand le monde prospère et blasphémer quand il est éprouvé, ce serait être blessé par l'aiguillon du scorpion et regarder derrière. Dieu nous en préserve! « Le Seigneur a donné, le « Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur « ainsi il a été fait; que le nom du Seigneur soit  béni (2) ! »

9. La cité qui nous a donné le jour subsiste encore, grâces à Dieu. Ah! si seulement elle naissait à la vie spirituelle et passait avec nous à l'éternité! Mais si cette cité qui nous a engendrés à la vie terrestre ne doit pas subsister toujours; toujours subsistera celle qui nous a fait naître à la vie céleste. « C'est le Seigneur qui a bâti Jérusalem (3). » Mais a-t-il en dormant laissé crouler son édifice? Y a-t-il laissé entrer l'ennemi pour n'avoir pas veillé sur lui? « Si le Seigneur ne protège la cité, c'est en vain qu'on veille à sa garde (4). » Quelle est cette cité ? « Le protecteur d'Israël ne dort ni ne sommeille (5). » Or qu'est-ce qu'Israël, sinon la postérité d'Abraham? Et qu'est-ce que la postérité d'Abraham, sinon le Christ, comme le dit l'Apôtre ? Et nous, que sommes-nous ? « Vous êtes au Christ, poursuit-il; conséquemment de la postérité d'Abraham et les héritiers de la promesse (6). Toutes les nations, est-il dit en effet, seront bénies dans ta postérité (7). » Voilà la cité sainte, la cité fidèle, la cité qui est étrangère sur la terre mais

1. Ps. XXXII, 2. — 2. Job, I, 21. — 3. Ps. CXLVI, 2. — 4. Ps. CXXVI, 1. — 5. Ps CXX, 4. — 6. Galat. III, 16, 29. — 7. Gen. XXII, 18.

qui a ses fondements au ciel. O fidèle, ne perds point tes espérances, ne perds point la charité; ceins-toi les reins et attends que ton Seigneur revienne des noces (1). Pourquoi trembler en voyant périr les royaumes de la terre? N'est-ce pas pour t'empêcher de succomber avec eux qu'un autre royaume t'a été promis au ciel? Et n'a-t-il pas été prédit, prédit sûrement que ces royaumes de la terre périraient? Nous, ne pouvons le nier : ce Seigneur que tu attends a dit en propres termes : « Les nations se jetteront l'une sur l'autre et les royaumes sur les royaumes (2). » Ces royaumes subissent des révolutions; mais viendra celui dont il est écrit qu'il n'aura pas de fin.

10. Il est des hommes qui ont promis cette immortalité aux royaumes de ce monde; ils ne disaient pas vrai, l'adulation les faisait mentir. Un de leurs poètes représente Jupiter disant des Romains : « Je ne leur fixe ni limites ni durée; je leur donne un empire éternel (3). » Mais tel n'est point le langage de la vérité. O donneur qui n'as rien donné, ce prétendu royaume éternel, où l'as-tu placé ? Sur la terre ou au ciel ? Sur la terre assurément. Du reste, fût-ce au ciel, « le ciel et la terre passeront (4). » Or si les oeuvres de Dieu même doivent passer, combien plus vite encore l'oeuvre d'un Romulus. Peut-être même, si nous voulions attaquer Virgile et lui reprocher d'avoir ainsi parlé, nous prendrait-il à part pour nous dire : Je sais comme vous, ce qu'il en est; mais pour vendre mes vers aux Romains, ne devais je pas les flatter et leur faire de mensongères promesses? Remarquez toutefois quelles précautions j'ai prises en écrivant ces paroles : « Je leur donne un empire éternel. » C'est leur Jupiter que j'ai mis en scène pour lui prêter ce langage. Ce n'est pas en mon nom que j'ai dit ce mensonge, c'est à Jupiter que j'ai fait remplir un rôle trompeur. Ne fallait-il pas qu'il fût aussi faux prophète qu'il était faux dieu? D'ailleurs, voulez-vous savoir que je ne me faisais pas illusion? Quand ailleurs je n'ai pas prêté la parole à Jupiter, c'est-à-dire à une pierre, mais que j'ai parlé en mon nom, j'ai dit expressément : « Ce n'est ni la fortune de Rome ni son règne périssable (5). » Observez comment j'ai nommé son règne un règne périssable, je l'ai dit sans hésitation. — Il parlait donc sincèrement quand il a nommé ce règne périssable; et en flatteur quand il l'a dit éternel.

1. Luc, XII, 35, 36. — 2. Marc, XIII, 8 . — 3. Enéid. liv. I, vers 278, 279. — 4. Luc, XXI, 33 — 5. Géorg. liv. II, vers 498.

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11. Ainsi, mes frères, point de découragement; tous les royaumes de la terre auront une fin. Est-ce maintenant ? Dieu le sait. Peut-être n'est-ce pas encore; peut-être aussi est-ce la faiblesse de caractère, la compassion, la misère humaine qui nous font désirer l'éloignement de cette fin s'ensuit-il qu'elle ne viendra jamais ? Fixez votre espoir en Dieu, désirez, attendez les biens éternels. Vous êtes chrétiens, mes frères, nous le sommes. Mais le Christ n'est point descendu pour vivre dans les délices; supportons le présent plutôt que de nous y attacher; l'adversité nuit, hélas! trop manifestement, et la prospérité flatte avec trop de perfidie. Redoute la mer, lors k même qu'elle est calme. Gardons-nous bien d'entendre vainement l'exhortation solennelle d'élever nos coeurs. Pourquoi laisser ce coeur sur la terre, puisque nous la voyons se bouleverser ? Nous ne pouvons que vous exciter à préparer de quoi répondre, pour justifier votre espérance, à ces insulteurs, à ces blasphémateurs du nom chrétien. Qu'aucun murmure ne parvienne à vous détacher de l'attente des biens à venir. Tous ceux qui dans les adversités actuelles outragent notre Christ, ne sont-ils pas comme la queue du scorpion? Ah! courons cacher notre œuf mystérieux sous les ailes maternelles de cette poule évangélique qui crie : « Jérusalem, Jérusalem, » ceci s'adresse à la Jérusalem perdue de la terre et du mensonge, « combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants; comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu n'as pas voulu (1) ! » Ah ! qu'elle ne nous dise point : « J'ai voulu et tu n'as pas voulu !» Cette poule évangélique est en effet la divine. Sagesse qui s'est incarnée pour se mettre à la portée de ses petits. Pour ses poussins que ne fait point une poule? Voyez ses plumes hérissées, ses ailes pendantes, sa voix fatiguée, affaiblie, amoureuse et languissante. Oui, déposons notre oeuf, notre espoir, sous les ailes de cette poule sacrée.

12. Peut-être avez-vous remarqué encore comment la poule tue le scorpion. Plaise donc à Dieu que ces blasphémateurs qui rampent à erre, qui sortent de sombres cavernes et dont l'aiguillon funeste fait de mortelles blessures, soient déchirés et dévorés par cette poule qu'elle se les incorpore et les transforme, en quelque sorte, en oeuf! Ah ! qu'ils ne s'irritent point; nous paraissons émus, mais nous ne rendons

1. Matt. XXIII, 37.

pas malédictions pour malédictions; nous opposons, au, contraire, les bénédictions aux malédictions, la prière ail blasphème (1). Qu'on ne dise donc pas, à propos de moi : O si seulement il ne parlait pas de Rome! Est-ce que je l'insulte? Est-ce que plutôt je ne prie pas Dieu pour elle, vous y exhortant vous-mêmes comme je puis? Loin de moi la pensée de l'insulter! Que Dieu détourne cette idée de mon coeur et de mon esprit, déjà si douloureusement affectés ! N'y avions-nous pas et n'y avons-nous point encore des frères en grand nombre? N'y a-t-il pas là une portion importante de cette Jérusalem qui voyage sur la terre? N'y a-t-elle pas enduré des calamités temporelles, mais sans perdre les félicités éternelles?

Que veux-je donc, en parlant de Rome, sinon montrer la fausseté de leurs accusations contre notre Christ, lequel, disent-ils, aurait perdu Rome, soutenue auparavant par des dieux de pierre et de bois? Pourquoi n'ajouter pas des dieux de monnaie, des dieux d'airain, des dieux même d'argent et d'or; car « les idoles des nations sont de l'argent et de l'or. » Le prophète ne dit point que ces dieux soient de la pierre, ni du bois, ni de terre cuite, mais ce qu'on estime beaucoup, « de l'argent et de l'or. » Mais tout or et tout argent qu'ils soient, « ils ont des yeux et ne voient pas (2). » Considérés comme monnaie, les dieux d'or et les dieux de bois sont loin d'être équivalents; considérés comme ayant des yeux et ne voyant point, ils se valent. Et voilà les gardiens auxquels les doctes ont confié le salut de Rome, des gardiens qui ont des yeux sans voir ! S'ils pouvaient sauver Rome, pourquoi eux-mêmes ont-ils succombé avant elle? — Rome a succombé avec eux,  reprennent-ils. — Ils n'en ont pas moins succombé. — Ce n'est pas eux, poursuivent-ils, mais leurs statues. — Quoi ! ils n'ont pu protéger leurs propres statues et ils auraient pu préserver vos demeures? Depuis longtemps déjà Alexandrie a perdu ces espèces de divinités; et Constantinople, depuis qu'un Empereur chrétien en a fait une grande ville, n'a pi us également de faux dieux s'en est-elle moins développée? Ne prospère-t-elle pas et né subsiste-t-elle pas encore? Elle subsistera tant qu'il plaira à Dieu, car nous ne prétendons pas ici lui assurer l'immortalité. Aujourd'hui encore Carthage subsiste sous la protection du Christ et depuis longtemps y est

1. II Cor. IV, 12, 13. — 2. Ps. CXIII, 4, 5.

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tombée cette prétendue divinité qu'on appelait Céleste et qu'on voit maintenant bien terrestre.

13. On a tort aussi de publier que Rome a été prise et saccagée aussitôt après la destruction de ses dieux. Rien de plus faux; les idoles étaient renversées bien auparavant, et même, depuis, les Goths furent vaincus sous la conduite de Rhadagaise. Rappelez vos souvenirs, mes frères, rappelez vos souvenirs ; il n'y a pas longtemps, il y a seulement quelques années que ceci s'est passé. Après que toutes les idoles eurent été renversées dans la ville de Rome, Rhadagaise, roi des Goths, y accourut avec une grande armée, une armée bien plus grande que celle d'Alaric. Rhadagaise était païen et sacrifiait chaque jour à Jupiter. On publiait de toutes parts qu'il ne cessait d'offrir des victimes. Aussi tous les païens disaient-ils alors : Nous ne sacrifions pas et lui sacrifie, nous devons donc nous attendre à être vaincus. Mais pour montrer que de ces sacrifices ne dépendent ni le salut temporel, ni l'existence des empires, Dieu fit essuyer à Rhadagaise une défaite surprenante. Vinrent ensuite d'autres Goths qui ne sacrifiaient point; ils n'étaient pas chrétiens catholiques, mais ils détestaient les idoles; et avec leur haine des idoles ils s'emparèrent de Rome, triomphant ainsi de ceux qui mettaient leur espoir dans les faux dieux, qui recherchaient encore des idoles renversées et voulaient leur offrir encore des sacrifices.

Nos frères sans doute étaient là aussi et ils eurent à souffrir; mais ils savaient répéter « Je bénirai le Seigneur en tout temps (1). » Ils souffrirent dans un empire terrestre, mais ils ne perdirent point le royaume des cieux; au contraire, ces afflictions temporelles les rendirent meilleurs et plus capables d'en faire la conquête. S'ils n'ont pas blasphémé au milieu de leurs épreuves, ils ressemblent à des vases qui sortent intacts de la fournaise et ils sont remplis des bénédictions du ciel. Quant à ces blasphémateurs qui recherchent les choses de la terre, qui lés désirent et y mettent leur espoir, une fois que, bon gré, mal gré, elles leur auront échappé„ que posséderont-ils encore? où pourront-ils s'arrêter? N'ayant rien au dedans ni rien au dehors, la conscience plus dénuée encore que la bourse, où sera leur repos? où sera leur salut? où sera leur espoir? Ah! qu'ils viennent, qu'ils cessent de blasphémer et apprennent à adorer,: que ces scorpions avec leurs dards soient mangés par la Poule mystérieuse et transformés par elle en son corps; qu'ils s'exercent sur la terre, pour être couronnés dans le ciel.

1. Ps. XXXIII, 2.

SERMON CVI. DE L'AUMONE VÉRITABLE (1).

ANALYSE. — Après avoir rappelé, avec le texte évangélique, que la justice réside essentiellement dans le coeur, saint Augustin se demande comment toutefois Notre-Seigneur semble assurer que l'aumône suffit pour purifier l'âme. Cette aumône, répond-il, doit être suffisante or elle ne l'est pas si d'abord on ne se la fait à soi-même en aimant Dieu de tout son coeur et le prochain comme soi-même.

1. Vous avez compris, à la lecture du saint Evangile, comment les reproches adressés par le Seigneur Jésus aux Pharisiens apprennent à ses disciples à ne pas faire consister la justice dans la netteté du corps. Chaque jour en effet ces Pharisiens se lavaient le corps avant de manger; comme si ces ablutions de chaque jour pouvaient purifier le coeur.

Le Seigneur aussi montre à nu ces Pharisiens. Il le pouvait, puisqu'il les voyait, puisqu'à ses yeux leur âme était sans voile aussi bien que leur face. Ce qui le prouve ici même, c'est que le Pharisien à qui répondit le Sauveur n'avait eu qu'une pensée intérieure sans l'exprimer, et que néanmoins le Sauveur l'entendit. Dans sa pensée en effet il blâmait le Seigneur Jésus de se mettre à sa table sans s'être lavé. Ce blâme n'était pas exprimé, mais il fut entendu et on y répondit, quoi? « Vous autres, Pharisiens, vous nettoyez maintenant le dehors du plat; mais à l'intérieur vous êtes remplis d'hypocrisie et de rapine.

1. Luc, XI, 39-42.

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Quoi! accepter une invitation et n'épargner pas davantage celui qui l'adresse! Mais c'est l'épargner beaucoup que de lui faire ces reproches, puisque c'est vouloir qu'il se corrige pour l'épargner au jugement. Quelle autre leçon nous est donnée par là? C'est que le Baptême, qui ne se confère qu'une fois, purifie par la foi. Or la foi est à l'intérieur et non pas au dehors, ce qui fait dire, aux Actes des Apôtres: « Purifiant leurs coeurs parla foi (1); » et à l'Apôtre Pierre, dans une de ses épîtres où il établit une comparaison tirée de l'arche de Noë qui servit à sauver huit âmes du déluge : « Ce qui vous sauvera vous-mêmes c'est un baptême semblable; non pas une purification des souillures de la chair, mais l'engagement d'une bonne conscience envers Dieu (2). » Les Pharisiens méprisaient cet état d'une bonne conscience; ils lavaient le dehors et restaient au dedans horriblement souillés.

2. Que leur est-il dit ensuite ? « Toutefois faites l'aumône, et tout est pur pour vous. » Voilà un bel éloge de l'aumône; faites-la et expérimentez-en l'efficacité. Auparavant, néanmoins, écoutez un peu. C'est aux Pharisiens que s'adresse le Sauveur. Ces Pharisiens étaient alors comme l'élite des Juifs, car on n'appelait Pharisiens que les plus distingués et les plus instruits. Ils n'avaient pas reçu le baptême du Christ : le Christ vivait au milieu d'eux, mais ils ne le reconnaissaient pas, ils ne le regardaient pas comme le Fils unique de Dieu. Comment donc le Sauveur leur dit-il: «, Faites l'aumône et tout est pur pour vous ? » Si ces Pharisiens l'écoutaient et faisaient l'aumône, d'après lui-même tout serait pur pour eux; auraient-ils alors besoin de croire en lui ? Et s'ils ne peuvent être justifiés qu'en croyant en Celui qui purifie le cœur parla foi, que signifie : « Donnez l'aumône et tout est pur pour vous? » Examinons; peut-être l'auteur de ces paroles les explique-t-il lui-même.

3. Sans doute qu'après l'avoir entendu ces Pharisiens pensèrent qu'ils étaient fidèles à ce précepte de l'aumône. Comment la faisaient-ils ? Ils donnaient la dîme de tous leurs biens, ils détournaient la dixième part de tout ce qu'ils récoltaient et la distribuaient. Il ne serait pas facile de trouver des Chrétiens qui en fissent autant. Les Juifs donnaient la dime, non-seulement du blé, mais aussi du vin et de l'huile ; par égard pour le commandement du Seigneur, ils

1. Act. XV, 9. — 2. I Pierre, III, 20, 21.

la donnaient aussi des moindres choses, du cumin, de la rire, de la menthe et de l'anet, séparant de tout la dixième part et la distribuant en aumône. Il est donc présumable qu ils se rappellèrent tout cela et s'imaginèrent que le Seigneur se trompait en les traitant comme s'ils ne faisaient pas l'aumône, tandis que sûrs de ce qu'ils faisaient, ils ne pouvaient ignorer qu'ils donnaient en aumônes la dîme même de leurs biens les plus vils et les plus méprisables. En ayant l'air de croire qu'ils ne faisaient pas l'aumône, le Sauveur ne rencontra que dérisions dans leur coeur.

Aussi ajouta-t-il aussitôt : « Mais malheur à vous, Scribes et Pharisiens, qui payez la dîme de la menthe, du cumin, de la rue et de tout légume. » Sachez que je connais vos aumônes. Oui, vous faites l'aumône, vous donnez la dîme de tout cela; vous la donnez même de ce qu'il y a de moindre et de plus vil dans ce que vous récoltez. « Mais vous laissez ce qu'il y a de plus important dans la loi, la justice et la Charité. » Remarquez : Négliger la justice et la charité, et payer la dîme des légumes mêmes, ce n'est pas faire l'aumône. « Il faut, poursuit le Sauveur, faire ces choses, sans omettre les autres. » Faire lesquelles? « La justice et la charité, l'équité et la miséricorde, sans omettre les autres. » Faites celles-ci, mais préférez celles-là. (4). S'il en est ainsi, pourquoi donc leur avoir dit : « Faites l'aumône et tout est pur pour« vous? » Qu'est-ce que faire l'aumône? C'est faire miséricorde. Et qu'est-ce que faire miséricorde ? Si tu es bien avisé, commence par toi-même. Comment en effet être miséricordieux pour autrui, si tu es cruel envers toi? « Faites l'aumône, et tout est pur pour vous. » Faites l'aumône véritable. Que signifie l'aumône? La miséricorde. Prête l'oreille au langage de l'Ecriture: « Aie pitié de ton âme, pour te rendre agréable à Dieu (1).» Fais l'aumône, « prends pitié de ton âme pour te rendre agréable à Dieu. » Cette âme est devant toi comme une mendiante, rentre en toi-même. Toi qui vis mal, toi qui vis dans l'infidélité, rentre en ta conscience; tu y trouveras une âme qui mendie, une âme qui est dans le besoin, dans la pauvreté, dans l'affliction, et si tu ne la crois pas dans le besoin, c'est que le besoin même lui ôte la force de parler; car lorsqu'elle demande, c'est qu'elle a encore faim de la justice. Si donc tu trouves

1. Ecclis. XXX, 24.

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ton âme en cet état, car c'est à l'intérieur, c'est dans le coeur que sont ces sortes de maux, fais-lui d'abord l'aumône, donne-lui du pain. Quel pain ?

Si le Pharisien le demandait au Seigneur, le Seigneur lui répondrait : Fais l'aumône à ton, âme. C'est bien cela qu'il a dit d'abord; mais le Pharisien ne comprenait même pas, quoique le Sauveur énumérat les aumônes qu'il faisait avec ceux de sa secte, et qu'il croyait inconnues au Christ. C'est comme si le Seigneur eût dit : Je sais ce que vous faites; vous donnez la dîme de la menthe, de l'anet, du cumin et de la rue; mais je parle d'une autre sorte d'aumônes : vous méprisez la justice et la charité. Fais, avec justice et avec charité, l'aumône à ton âme. Qu'est-ce à dire, avec justice ? Regarde, découvre la vérité; condamne-toi, prononce contre toi. Et qu'est-ce que la charité ? Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit; aime aussi ton prochain comme toi-même (1) ; ce sera d'abord faire miséricorde à ton âme, porter la compassion dans ta conscience. Mais si tu négliges de faire cette aumône, donne d'ailleurs ce que tu veux Et autant qu'il te plaît, détourne de tes récoltes, non pas la dîme, mais la moitié ; donne les neuf dixièmes en ne t'en réservant qu'un, c'est ne rien faire, tant que tu ne fais rien- pour toi et qu'intérieurement tu restes pauvre. Nourris ton âme, pour ne la laisser pas mourir de faim. Donne-lui du pain. — Quel pain ? reprend le Pharisien. — Celui qui te parle. Ah ! si tu l'écoutais, si tu le comprenais, si tu croyais au Seigneur, lui-même te dirait : « Je suis le pain vivant descendu du ciel (2). » Ne commencerais-tu pas alors par donner ce pain à ton âme et par lui faire l'aumône? Si donc tu as la foi, tu dois le montrer en nourrissant ton âme d'abord. Crois véritablement au Christ, et à l'intérieur comme à l'extérieur tout sera pur en toi. Tournons-nous vers le Seigneur, etc (3).

1. Matt. XXII, 37-39. — 2. Jean, VI, 41. —3 Voir ci-dessus, Serm. I

SERMON CVII. DE L'AVARICE (1)

ANALYSE. — Il est ici question, non pas de l'avarice qui consiste à s'approprier le bien d'autrui, mais de l’avarice qui s'attache à conserver avec passion son sien propre. En refusant d'établir le partage qui lui est demandé, Jésus-Christ condamne cette seconde espèce d'avarice. A quoi bon entasser d'inutiles biens dont là mort doit bientôt nous dépouiller? Cet attachement aux richesses peut d'ailleurs porter à faire bien du mal et les petits et les grands. Ah ! ne tenons pas tant à nos biens et unissons-nous étroitement à Jésus-Christ, dont nul ne saurait nous dépouiller.

1. Vous qui craignez Dieu, je ne doute pas que vous n'écoutiez sa parole avec crainte et que vous ne l'accomplissiez avec joie, afin d'espérer, pour l'obtenir ensuite, l'objet de ses promesses. Nous venons d'entendre le Seigneur; d'entendre Jésus-Christ, le Fils de Dieu, nous intimer un ordre. Cet ordre vient de la Vérité même, de la Vérité quine trompe ni ne se trompe: écoutons, craignons, soyons sur nos gardes. Quel est cet ordre? « Je vous le dis, abstenez-vous de toute avarice. » Pourquoi « de toute avarice? » Pourquoi « toute? » Pourquoi avoir ajouté ce mot? Le Sauveur aurait pu dire en effet: évitez l'avarice ; mais il a voulu ajouter : « Toute , » et dire: « Abstenez-vous de toute avarice. »

2. En nous faisant connaître la circonstance qui lui a donné lieu de parler ainsi, le saint

1. Luc, XII, 13-21.

Evangile nous explique pourquoi cette addition. Quelqu'un, en effet, en avait appelé à lui contre son propre frère, qui s'était approprié tout le patrimoine, sans vouloir céder à son cohéritier la part qui lui revenait. Voyez combien était juste la cause de cet appelant. Il ne cherchait pas à usurper le bien d'autrui, il réclamait seulement ce que lui avaient laissé ses parents, et il le réclamait par l'intermédiaire et d'après la sentence du Seigneur lui-même. Son frère était injuste, mais contre l'injustice de ce frère il invoquait un juge plein de justice. Pour soutenir une cause aussi bonne que la sienne, devait-il ne profiter pas de la présence de ce Juge? Qui d'ailleurs pourrait inviter son frère à restituer ce qu'il lui devait, si le Christ ne le faisait en personne ? Le Christ était-il un juge que pussent corrompre les présents de ce frère enrichi par (459) l'injustice? Dans le malheur qui l'a dépouillé de l'héritage paternel, cet homme est donc heureux de rencontrer un juge si grand et si intègre; il s'approche de lui, l'interpelle, le supplie, lui expose en très-peu de mots son affaire. Avait-il besoin d'un plaidoyer véritable quand il parlait à Celui qui voyait à nu le coeur même? « Seigneur, dit-il, commandez à. mon frère de partager avec moi l'héritage. » Le Seigneur ne répondit pas: Fais venir ton frère; il ne l'envoya pas quérir non plus et ne dit pas à l'appelant: Prouve devant lui la justice de ta plainte. L'appelant demandait moitié d'un héritage, moitié d'un héritage sur la terre; et le Seigneur lui offrait au ciel un héritage entier; il lui offrait plus que lui ne demandait.

3. « Ordonnez à mon frère de partager avec moi l'héritage. » La cause est juste et s'explique en peu de mots. Mais prêtons l'oreille à la voix du Juge et du Maître. « Homme » dit-il, « ô homme; » es-tu en effet autre chose qu'un homme, puisque tu fais si grand cas de cet héritage?

Le Seigneur voulait donc faire de lui plus qu'un homme. Mais que voulait-il faire dé lui, en cherchant à le délivrer de l'avarice ? Que voulait-il faire de lui? Le voici: « J'ai dit: Vous êtes des dieux, vous êtes tous les Fils du Très-Haut (1). » Voilà ce qu'il voulait faire de lui, il voulait le mettre au nombre des dieux en le dépouillant de son avarice. « Homme, qui a fait de moi un diviseur entre vous? » Son serviteur et son Apôtre, Paul ne voulait pas non plus servir de diviseur quand il disait : « Je vous conjure, mes frères, de n'avoir tous qu'un même tan« gage et de ne pas souffrir de divisions parmi vous. » Comme on recourait à son nom pour diviser le Christ, il s'écriait encore. « Chacun de vous dit: Moi je suis à Paul, et moi à Apollo,  et moi à Céphas, et moi au. Christ. Le Christ est-il divisé? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous? ou est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés (2) ? » Combien donc sont pervers ces hommes qui veulent diviser Celui qui n'a point voulu servir de diviseur et qui a dit: « Qui a fait de moi un diviseur entre vous?

4. Tu demandais une faveur: voici un conseil. « Je vous le déclare, éloignez-vous de toute avarice. » Peut-être regarderais-tu cet homme comme un avare et un cupide, s'il convoitait le bien d'autrui; mais moi je te défends de rechercher avec avarice et avec cupidité ton propre

1. Ps. LXXXI, 6. — 2. I Cor. I, 10.13.

bien. Voilà ce que signifie toute dans ces mots « Abstenez-vous de toute avarice. »

Cette obligation est importante, et s'il est des hommes trop faibles pour en soutenir le poids, qu'ils prient Celui qui leur impose ce fardeau de vouloir bien leur donner des forces. Ah! mes frères, quand Notre-Seigneur, quand notre Rédempteur et notre Sauveur, quand Celui qui est mort pour nous et qui pour nous racheter a donné son sang comme le prix de notre délivrance, quand Celui qui est en même temps notre avocat et notre juge, nous dit: « Abstenez-vous; » il ne faut point passer légèrement sur cette recommandation. Il sait combien l'avarice est funeste; nous l'ignorons, nous; rapportons-nous en donc à lui. « Gardez-vous, » dit-il. De quoi ? « De toute avarice. » — Mais je me borne à conserver mon bien, je n'usurpe pas le bien d'autrui. « Gardez-vous de toute avarice. » On n'est pas seulement avare pour prendre le bien d'autrui; on l'est encore pour conserver le sien avec cupidité. — Ah ! si l'on mérite un tel reproche pour conserver son bien avec trop d'attachement, quelle condamnation ne mérite pas celui qui enlève le bien d'autrui? « Gardez-vous, dit le Seigneur, de toute avarice, car, dans l'abondance même, la vie de chacun ne dépend pas de ce qu'il possède. » Cet homme amasse beaucoup; mais à ce tas combien prend-il pour vivre ? Qu'il y prenne et qu'il en ôte en quelque sorte par la pensée ce qui lui suffit pour vivre, pour qui sera le reste? Considère bien, car en conservant de quoi vivre tu pourrais amasser de quoi te donner la mort. Ainsi parle le Christ, ainsi parle la Vérité, la Sévérité même. « Gardez-vous, » dit la Vérité. « Gardez-vous, » dit la Sévérité. Si tu n'aimes pas la vérité, crains la sévérité. « Dans l'abondance même, la vie de chacun ne dépend pas de ce qu'il possède. » Crois cette parole, elle ne te trompe point. Diras-tu, au contraire, que dans l'abondance la vie de chacun dépend de ce qu'il a ? Tu te trompes sûrement; car le Christ ne te trompe point.

5. Voilà donc l'occasion qui a fait exprimer au Sauveur cette sentence : le plaignant ne réclamait que sa part, il ne cherchait point à envahir le bien de son frère; et non content de dire « Gardez-vous de l'avarice, le Seigneur ajouta: toute avarice. » Il fait plus; il met en scène un riche dont le domaine avait prospéré.

« Il y avait, dit-il, un homme riche dont le domaine avait prospéré. » Qu'est-ce à dire (460) avait prospéré ? Le domaine qu'il possédait avait produit des fruits en abondance, et en telle abondance qu'il ne savait où les mettre; ainsi la richesse même mit tout-à-coup dans la gêne ce vieil avare. Combien d'années s'étaient déjà écoulées sans que ses greniers fussent trop étroits? Il avait donc fait une récolte si riche que ce qui avait suffi ne lui suffisait plus. Dans sa détresse il cherche donc, nos pas comment il dépensera, mais comment il conserve la cette abondance extraordinaire. Or, à force d'y réfléchir, il trouva un moyen. Ce moyen découvert lui fit croire qu'il était sage. J'ai réfléchi avec prudence, j'ai découvert avec sagesse, disait-il. Qu'a-t-il découvert dans sa sagesse? « Je renverserai mes greniers, dit-il, j'en ferai de plus grands, je les remplirai et je dirai à mon âme. » Que lui diras-tu ? « Mon âme, tu as beaucoup de bien en réserve pour plusieurs années; repose-toi, mange, bois, fais grande chère. » Voilà ce que dit à son âme ce sage bien avisé.

6. « Dieu lui dit â son tour; » car Dieu ne dédaigne pas d'adresser la parole aux insensés eux-mêmes. Mais, dira peut-être quelqu'un d'entre vous, comment Dieu s'est-il entretenu avec cet insensé? O mes frères, à combien d'insensés ne parle-t-il pas quand on lit l'Evangile ? Car écouter l'Evangile, quand on le lit, sans le pratiquer, n'est-ce pas être insensé? Que lui dit donc le Seigneur? Comme cet avare s'applaudissait encore de la mesure qu'il venait de découvrir: « Insensé, » lui dit le Sauveur; « Insensé , » qui te crois sage; « Insensé, » qui as dit à ton âme : « Tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années; aujourd'hui même on te redemande ton âme. » Tu lui as dit: « Tu possèdes beaucoup de bien ; » et on te la redemande, et elle ne possède plus rien. Ah! qu'elle méprise cette sorte de biens et soit bonne en elle-même, afin qu'elle se présente avec sécurité lorsqu'on la redemandera. Et qu'y a-t-il de plus inique que de chercher à posséder beaucoup de biens sans vouloir être bon? Tu es indigné de rien avoir, toi qu’il ne veux pas être ce que tu cherches à posséder. Voudrais-tu que ton champ fût mauvais? Non sans doute, tu veux qu'il soit bon. Que ta femme fut mauvaise? Non, mais qu'elle soit, bonne. Voudrais tu enfin d'une habitation mauvaise, d'une mauvaise chaussure? Pourquoi n'y a-t-il que ton âme que tu veuilles mauvaise?

À cet insensé occupé de vains projets et construisant des greniers sans faire attention aux besoins des pauvres, le Sauveur ne dit point: Ton âme aujourd'hui sera entraînée dans l'enfer; il ne dit pas cela, mais: « On te la redemande. » Je ne te fais pas connaître où elle ira; je te dis seulement que bon gré, malgré toi, elle quittera ces lieux où ta tiens pour elle tant de biens en réserve. Comment, ô insensé, as-tu songé à renouveler et à agrandir tes greniers? Ne savais-tu que faire de tes récoltes?

7. Cet avare peut-être n'était pas chrétien. Pour nous, tues frères, qui avons foi à l'Evangile qu'on nous lit; pour nous qui en adorons l'auteur et qui portons au front et dans le coeur son symbole sacré, écoutons ce qu'il dit. Il importe extrêmement de savoir si ce signe du Christ est gravé sur le front seulement, ou s'il l'est en même temps au front et dans le coeur. Vous avez entendu ce que nous lisions aujourd'hui dans le saint prophète Ezéchiel, comment le Seigneur, avant d'envoyer l'ange exterminateur, envoya d'abord un autre ange pour désigner ceux qui seraient épargnés. « Va, lui dit-il, et grave un signe sur le front de ceux qui gémissent et qui pleurent sur les péchés de mon peuple, sur les péchés qui se commettent au milieu d'eux. » Il n'est pas dit: qui se commettent en dehors, mais au milieu d'eux (1). Ils en gémissent toutefois et ils en pleurent: aussi sont-ils arqués au front, non pas au front du visage ruais au front de la conscience. Ne voit-on pas en effet le front rougir quelquefois lorsque la conscience est émue? La honte et la crainte s'y peignent tour à tour. Il y a donc une espèce de front dans la conscience, et c'est là que furent marqués les élus pour échapper au glaive. Sans doute ils n'empêchaient point les péchés qui se commettaient au milieu d'eux, mais ils en gémissaient; cette douleur les séparait des pécheurs, les en séparait devant Dieu, quoiqu'aux yeux des hommes ils y fussent mêlés. Et cette invisible marque lés préserve d'une mort visible. Vient ensuite l'Ange exterminateur, et Dieu lui dit en l'envoyant: « Va, porte la destruction, n'épargne ni petit ni grand, ni homme ni femme; mais n'approche point de ceux qui sont marqués au front (2). » Quelle assurance vous trouvez là, vous, mes frères, qui êtes au milieu de ce peuple, mais en gémissant et en déplorant, sans y prendre part, les, iniquités qui se commettent parmi vous!

8. Or, afin d'éviter ces iniquités, « Gardez

1. Cette réflexion, comme plusieurs autres que l'on rencontre dans ce discours, et dans d'autres, est dirigée contre les Donatistes qui croyaient devoir se séparer des pécheurs. — 2. Ezéch. Ex, IX, 4-6.

vous de toute avarice. » Je vais assigner à ces mots: « Toute avarice, » un sens encore plus étendu. Le voluptueux est avare, quand une seule épouse ne lui suffit pas. L'idolâtre même est avare, avare au regard de la divinité, puisqu'il ne se contente pas du Dieu unique et véritable. Mais s'il faut être avare pour se faire plusieurs dieux, ne faut-il pas l'être aussi pour se faire de faux martyrs? « Gardez-vous de toute avarice. » Tu aimes ce qui est à toi et tu te vantes de ne chercher pas le bien d'autrui : vois combien tu fais mal en n'écoutant pas cet avertissement du Christ: « Gardez-vous de toute avarice. » Tu aimes ce qui est à toi et tu ne prends point le bien d'autrui: ce que tu possèdes est le fruit de ton travail, tu ne blesses pas la justice; tu as recueilli un héritage, une donation faite par quelqu'un que tu as su gagner ; ou bien encore, tu as traversé les mers, tu t'es exposé à la mort, tu n'as trompé personne, tu n'as point prêté serment au mensonge, tu n'as acquis que ce qu'il a plu à Dieu; et parce que tes richesses n'ont pas une origine d'iniquité et que tu n'ambitionnes pas ce qui appartient à autrui, ta conscience ne te reproche pas la passion avec laquelle tu les conserves. Mais si tu es sourd à cette recommandation divine : « Gardez-vous de toute avarice, » écoutez à combien de crimes vont t'exposer les richesses.

Tu as obtenu, par exemple, une charge de juge. Tu ne te laisses pas corrompre puisque tu ne cherches pas le bien d'autrui, et pour te porter à condamner son adversaire, nul ne te fait de présent. Non, et qui pourrait t'y déterminer, puisque tu renonces complètement à ce qui ne t'appartient pas? Considère néanmoins à quelle iniquité t'expose ton attachement à ce que tu possèdes. Cet homme qui te demande une sentence injuste contre son adversaire, est peut-être un puissant du siècle qui peut te traduire lui-même et te faire perdre ta fortune. D'un côté tu songes à sa puissance, tu y réfléchis avec attention; et tu vois d'un mitre comté ces biens que tu conserves, que tu aimes et auxquels tu t'es malheureusement lié, plutôt que d'en rester le maître. Tu songes donc à cette glu qui ne permet plus de se déployer aux ailes de la vertu et tu te dis en toi-même: Si, je fiche cet homme, comme il est aujourd'hui puissant, il sèmera sur mon compte des accusations funestes, on me proscrira et je perdrai tout ce que je possède. — Ainsi tu porteras une sentence injuste, non pour t'approprier le bien d'autrui, mais pour conserver le tien.

9. Supposons maintenant un homme qui ait entendu et entendu avec crainte cet avertissement du Christ: « Gardez-vous de toute avarice. » Que cette homme ne me dise pas : Je suis pauvre, je suis un homme du peuple, du commun, confondu dans la foule; comment pourrais-je espérer de devenir juge? je n'ai pas à redouter la tentation dont vous venez d'exposer les dangers; car je vais faire connaître, à ce pauvre aussi, ce qu'il a à redouter. Le voici.

Un riche, un puissant du monde t'invite à déposer en sa faveur un faux témoignage. Que feras tu? Dis-le moi. Tu as une honnête épargne c'est le fruit de ton travail et de tes économies. Mais ce puissant te presse : Fais pour moi, dit-il, ce faux témoignage, et je te donne tant, et tant encore. — Toi qui ne cherches pas ce qui est à d'autres: Dieu m'en garde, réponds-tu ; je ne demande pas, je n'accepte pas ce qu'il n'a pas plu à Dieu de me donner ; laisse-moi en paix. — Tu ne veux pas de ce que je t'offre ? Je vais te dépouiller de ce que tu as. — C'est maintenant qu'il faut t’examiner, te sonder. Pourquoi me regarder? Regarde au dedans de toi, regarde, examine avec attention. Assieds-toi en face de toi-même, établis-toi en face de toi, étends-toi en quelque sorte sur le chevalet divin, sur les divins commandements, applique-toi, sans te flatter, la torture de la crainte, et réponds-toi. Oui, si on te menaçait ainsi, que ferais-tu ? - Je t'enlève ce qui t'a demandé tant de travail, si tu ne fais pour moi un faux témoignage. — Ah! considère Celui qui a dit. « Gardez-vous de toute avarice. » O mon serviteur, te répondra-il, toi que j'ai racheté et affranchi, toi que j'ai fait mon frère, d'esclave que tu étais, et que j'ai placé comme un membre dans mon corps sacré, écoute-moi : Que cet homme te dépouille de ce que tu as gagné, Il ne pourra te dépouiller de moi. C'est pour éviter la mort que tu conserves ton bien. Ne t'ai-je pas dit: « Gardez-vous de toute avarice? »

10. Mais tu te troubles, tu t'agites; ton coeur est comme un navire battu par la tempête. Le Christ y est endormi; réveille-le et tu ne seras point victime de cet affreux danger. Réveille-le; il n'a rien voulu posséder ici bas et il s'est donné à toi tout entier; pour toi il est allé jusqu'au gibet, et pendant que tout nu il était suspendu à la croix, on l'insultait et on comptait ses os; ainsi garde-toi de toute avarice.

462

C'est peu d'éviter l'attachement à l'argent, évite aussi l'attachement à la vie. Que cet attachement est à craindre, qu'il est redoutable! On rencontre parfois des hommes qui pour ne pas faire un faux témoignage méprisent ce qu'ils possèdent. — Tu n'en fais pas? leur dit-on ; j'enlève ce que tuas. —Enlève-le; mais tu ne peux rien sur mon trésor intérieur. Non, cet ancien n'était pas pauvre, lorsque dépouillé de tout il disait: « Le Seigneur adonné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait; ainsi, que le nom du Seigneur soit béni; je suis sorti nu du sein de ma mère; je rentrerai nu dans la terre (1). » Extérieurement il était dépouillé; mais à l'intérieur quels riches vêtements ! Il ne portait plus ces étoffes qui s'usent, et pourtant il n'était point sans vêtement. Quel était ce vêtement? « Que vos prêtres, est-il écrit, soient revêtus de justice (2).»

Si donc, témoin de ton mépris pour la fortune, on te disait : Je te mets à mort ; réponds, si tu es fidèle au Christ : Tu me mettras à mort?

1. Job. 21. — 2. Ps. CXXXI, 9.

Eh bien, j'aime mieux que. tu tues mon corps que de tuer mon âme par le mensonge. Que peux-tu contre moi? Tuer ma chair; mais l'âme en sortira pleine de liberté pour s'y réunir à la fin des siècles après l'avoir sacrifiée maintenant. Ainsi que peux-tu contre moi? Mais moi, en faisant pour toi un faux témoignage, je me tue par là même, et je me tue, non pas corporellement, car « la bouche menteuse donne la mort à l'âme (1). » — Peut-être, hélas ! ne tiens-tu pas ce langage. Pourquoi ne le tiens-tu pas ? C'est que tu veux vivre. Quoi! vivre plus que Dieu ne veut ? Est-ce te garder de toute avarice? Dieu voulait que tu vécusses jusqu'au moment où ce tentateur s'est approché de toi. Il pourra te mettre à mort et faire de toi un martyr. N'aie pas la passion de vivre pour mourir éternellement.

Vous voyez donc que partout où nous recherchons plus qu'il n'est nécessaire, cette funeste avarice nous conduit au péché. Gardons-nous de toute avarice, si nous voulons jouir de l'éternelle sagesse.

1. Sag.I, 11.

SERMON CVIII. RÉCOMPENSE ET MÉRITE (1).

ANALYSE. — Quoique toujours présent parmi nous, Jésus-Christ viendra récompenser les bons au dernier jour et pour leur accordes cette récompense, il demande qu'ils évitent le mal et fassent le bien. Que ne nous empressons-nous de mériter cette récompense, puisqu'ici tout nous échappe, puisqu'ici nous ne saurions trouver le bonheur? Peut-on dire qu'elle soit mise à des conditions trop difficiles?

1. Jésus-Christ Notre-Seigneur est venu parmi les hommes ; il les a quittés ensuite pour revenir vers eux. Déjà il était ici quand il y est venu, et en s'en allant il ne nous a pas quittés, puisqu'avant de revenir vers nous il nous a dit « Voici, je suis avec vous jusqu'à la consommation du siècle (2). » C'est dont en qualité de serviteur, tel qu'il s'est fait pour nous, qu'il est né dans le temps, qu'il a été mis à mort, qu'il est ressuscité, qu'il ne meurt plus, et que la mort n'aura plus d'empire sur lui (3); et c'est comme Dieu, comme étant égal à son Père, qu'il, était dans ce monde, que le monde a été fait par lui et que le monde ne l'a point connu (4).

Or à propos de ce dernier avènement, vous venez d'entendre comment il nous avertit, dans

1. Luc, XII, 35-36. — 2. Matt. XXVIII, 20. — 3. Rom. VI, 9. — 4. Jean, I, 10.

l'Évangile; d'être sur nos gardes, de nous tenir toujours prêts et disposés à nos derniers moments, afin qu'a ces derniers moments, redoutables au point de vue de ce siècle; succède un repos sans fin. Heureux quiconque y sera admis! Alors seront sans crainte ceux qui craignent maintenant, et ceux qui ne tremblent pas aujourd'hui trembleront alors. C'est dans cette vue dernière et dans cette espérance que nous sommes devenus chrétiens. Notre espoir en effet n'est-il pas en dehors de ce siècle? N'aimons pas ce siècle ; de l'amour de ce siècle nous avons été appelés à aimer et à espérer un autre monde.

Nous devons ici nous abstenir de tout désir coupable, c'est-à-dire, noirs ceindre les reins; être remplis d'ardeur et de lumière pour faire (463) le bien; en d'autres termes, tenir nos lampes allumées; car le Seigneur lui-même dit expressément dans une autre endroit de l'Évangile « Quand on allume un flambeau, on ne le met pas sous un boisseau, mais sur un chandelier, afin qu'il éclaire tous ceux qui sont dans la maison. » Et pour faire comprendre sa pensée, il ajoute : « Que votre lumière luise devant les hommes, de façon qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux (1). »

2. C'est dans ce sens qu'il nous commande d'avoir les reins ceints et les flambeaux allumés. Que signifient les reins ceints? « Évite le mal. » Que signifie luire, avoir des flambeaux allumés ? Cela veut dire : « Et fais le bien. » Comment entendre aussi ce qu'ajoute le Sauveur : « Et soyez semblables à des hommes qui attendent que leur Maître revienne des noces? » N'est-ce pas le même sens que dans les paroles suivantes du même psaume : « Cherche la paix et poursuis-la? » Ces trois idées, s'abstenir du mal, faire le bien et espérer l'éternelle récompense, sont rappelées dans ce passage des Actes des Apôtres où il est écrit que Paul enseignait « la continence, la justice et l'espoir de l'éternelle vie (2). » La continence est dans ces mots : « Ayez les reins ceints; » la justice dans ceux-ci « Et les lampes allumées; » l'attente du Seigneur se confond avec l'espoir de la vie éternelle. Ainsi donc s'abstenir du mal, c'est pratiquer la continence et avoir les reins toujours ceints ; faire le bien, c'est accomplir la justice et tenir ses lampes allumées; chercher la paix et la poursuivre, c'est attendre le siècle à venir, c'est être semblable aux hommes qui attendent que leur Maître revienne des noces.

3. Comment donc, après avoir reçu de tels avertissements et de telles promesses, cherchons nous encore sur la terre ces jours heureux que nous ne saurions y trouver? Car, je le sais, vous les cherchez, soit quand vous êtes malades, soit quand vous è tes sous le, poids .des afflictions qui sont si multipliées en ce monde. Quand l'âge est sur son déclin, ne voit-on pas le vieillard privé de toute jouissance et rempli de chagrins? Il est vrai, pourtant au milieu des souffrances qui accablent l'humanité, les hommes ne demandent que des jours heureux; ils cherchent constamment, sans pouvoir y parvenir, à allonger leur vie. Qu'est-ce en effet que la vie la plus longue,

1. Matt. V,16, 16. — 2. Act, XXIV, 26.

comparée à l'étendue des siècles? N'est-elle pas aussi petite qu'une goutte d'eau dans l'Océan? Ah! qu'est-ce donc que la vie, que la vie, vie même que l'on dit longue ? On l'appelle longue, quoiqu'en face des siècles elle soit si courte, et, comme je l'ai déjà observé, elle est remplie de gémissements jusqu'à la suprême vieillesse. Dans son ensemble même, elle est donc très-peu de chose. Avec quelle ardeur, néanmoins, ne la recherche-t-on pas? A quelle activité, à quel labeur, à quels soins, à quelle vigilance, à quels travaux ne se dévoue-t-on pas pour vivre ici longtemps et parvenir.à la vieillesse? Et pourtant qu'est-ce qu'une vie longue, sinon une longue course vers la mort? Tu étais hier et tu veux être demain ; mais lorsque ce demain sera passé, un jour de moins encore. Quoi! tu appelles le lever de l'aurore pour approcher du terme où tu ne veux pas aboutir? Tu donnes une fête à tes amis, tu les entends alors te souhaiter une longue vie et tu souhaites l'accomplissement de leurs voeux. Ainsi tu veux que les années succèdent aux années, et tu ne veux pas que la dernière arrive? Voilà des désirs contradictoires, c'est vouloir marcher sans vouloir arriver.

4. Mais, comme je l'ai dit encore, si l'on est si empressé de se consacrer chaque jour à de rudes et continuels travaux pour mourir un peu plus tard, avec quelle sollicitude ne devrait-on pas travailler à ne mourir jamais? Personne toutefois n'y veut songer. On cherche ici, sans relâche, des jours heureux qu'on n'y trouve pas; et l'on ne veut pas vivre de façon à parvenir au lieu où on les trouve !

L'Écriture a donc raison de s'écrier : « Quel « est l'homme qui veut vivre et qui aime à avoir des jours heureux? » Elle sait en adressant cette question, ce qui y sera répondu; elle sait que tous les hommes cherchent à vivre et à vivre heureux. Elle leur demande donc ce qu'ils désirent, elle entend en quelque sorte tous les coeurs lui répondre : C'est moi; et c'est dans ce dessein qu'elle s'écrie : « Quel est l'homme qui veut vivre et qui aime à avoir des jours heureux ? » C'est ainsi que dans ce moment même où je vous parle, où vous m'entendez répéter: « Quel est l'homme qui veut vivre et qui aime à voir des jours heureux? » vous me répondez tous dans votre coeur : C'est moi. Moi qui vous parle, j'aime aussi la vie et des jours heureux; ce que vous cherchez, je le cherche comme vous.

5. Si nous avions tous besoin d'or, si je (464) voulais en trouver avec vous; s'il y en avait dans l'une de vos terres, dans un lieu qui vous appartint; si je vous y voyais fouiller et que je vous demandasse : Que cherchez-vous ? Vous me répondriez : De l'or. Je vous dirais de mon côté Vous cherchez de l'or; j'en cherche comme vous; mais vous ne cherchez pas où nous en pourrons trouver. Apprenez donc de moi où il s'en rencontre. Je ne veux pas vous le ravir, mais vous montrer l'endroit où il est; ou plutôt, suivons tous Celui qui sait où se trouve ce que nous cherchons. Ainsi en est-il aujourd'hui: Vous êtes désireux de vivre et d'avoir des jours heureux; nous ne pouvons vous détourner de ce désir, mais nous vous disons : Ne cherchez pas dans ce monde cette vie ni ces jours heureux, car les jours n'y être sauraient heureux et la vie même n'y ressemble-t-elle pas à la mort? Ces jours passent en courant; aujourd'hui fait disparaître hier, et demain ne paraîtra que pour faire disparaître aujourd'hui; ils ne s'arrêtent pas, et conduit par eux tu voudrais t'arrêter? Ah! je suis loin de comprimer, j'enflamme plutôt en vous le désir de la vie et des jours heureux. Oui, cherchez la vie et des jours heureux; mais cherchez-les où ils se trouvent.

6. Voulez-vous prendre avec moi conseil de Celui qui sait où se rencontrent et cette vie en ces jours heureux? Écoutez, non, pas moi, mais lui avec moi. Il nous est dit par quelqu'un : « Venez mes enfants, écoutez-moi. » Courons et arrêtons-nous, prêtons l'oreille et comprenons le langage du Père qui nous dit : « Venez, mes enfants, écoutez-moi. Je vous enseignerai la crainte du Seigneur, » ajoute-t-il. Voilà donc ce qu'il veut nous apprendre. —Mais à quoi sert cette crainte? Le voici dans les paroles qui suivent : « Quel est l'homme qui veut vivre et qui aime à avoir des jours heureux? » Nous répondons tous : C'est nous. Écoutons alors ce qui vient ensuite : « Préserve ta langue du mal, et tes lèvres de toute parole artificieuse. » Ici encore réponds : Je le veux. Quand je disais tout à l'heure : « Quel est l'homme qui veut vivre et qui aime à voir des jours heureux? » nous répondions tous : C'est moi. Qu'ici donc on me réponde aussi : C'est moi. A ces mots : « Préserve ta langue du mal, et  tes lèvres, de toute parole artificieuse, » réponds donc également : Je le veux. Quoi! tu veux la vie et des jours heureux, et tu refuses de préserver ta langue du mal et tes lèvres des paroles frauduleuses? Vif pour la récompense, tu es si lent pour le travail ! Qui donc, sans travailler, obtient une récompense? Plut à Dieu que chez toi l'ouvrier fut toujours récompensé 1 Je sais que tu ne donnes rien à qui ne travaille pas. Pourquoi? Parce que tu ne lui dois rien, Dieu aussi nous offre une récompense. Laquelle? « La vie et les jours heureux » après lesquels nous soupirons tous et que tous nous essayons de nous procurer. Après l'avoir promise, il accordera aussi cette récompense, la récompense de la vie et des jours heureux. Et en quoi consistent ces jours heureux? Dans une vie sans fin, dans un repos sans fatigue.

7. La récompense est grande; à quelles conditions la met-il ? Voyons-le, et pleins d'ardeur pour de telles promesses, préparons, pour lui obéir, toutes nos forces, et nos mains et nos bras. Va-t-il nous commander de porter des fardeaux énormes, de creuser la terre ou de dresser quelque puissante machine? Il n'ordonne rien de si laborieux; il te commande seulement de dompter le plus agile de tes membres : « Préserve, dit-il, ta langue du mal. » Il n'en coûte pas de bâtir une demeure, et il en coûte de retenir sa langue! « Préserve ta langue du mal; » évite le mensonge, évite les accusations, évite les calomnies, évite les faux témoignages, évite les blasphèmes: «Préserve ta langue du mal. » Considère comment tu te fâches quand on parle mal de toi. Eh bien! comme tu te fâches contre qui parle mal de toi,fâche-toi contre toi-même quand tu parles mal d'autrui. « Préserve tes lèvres de toute parole artificieuse. » Exprime simplement ce que tu as dans le cœur; qu'il n'y ait pas dans l'esprit autre chose que ce qui est sur la langue. « Evite le mal et pratique le bien. » Eh! comment dire à quelqu'un : Donne des vêtements à ce pauvre qui en manque, s'il cherche à dépouiller celui qui en a ? Comment recueillir un étranger, quand on tourmente un concitoyen ? L'ordre donc le demande : « Evite le mal, puis fais le bien; » ceins-toi les reins d'abord, puis allume ta lampe. Tu pourras alors attendre tranquillement « la vie et les jours heureux. Cherche « la paix et la poursuis (1); » et tu diras avec confiance au Seigneur : J'ai fait ce que vous m'avez commandé, accomplissez ce que vous m'avez promis.

1. Ps. XXXIII, 12-15.

SERMON CIX. FAIRE PÉNITENCE (1).

465

ANALYSE. — Ce qui nous oblige à faire pénitence, c'est que : 1° notre mort est proche ; 2° il est nécessaire, pour échapper aux derniers supplices, de nous entendre pendant la vie avec notre adversaire, c'est-à-dire, de nous conformer à la parole de Dieu; 3° nos jours ne font que s'écouler.

1. En entendant l'Évangile, nous avons vu le Seigneur accuser des hommes qui savent juger d'après l'aspect du ciel, et qui ne savent pas découvrir le temps où la foi montre l'approche du royaume des cieux. Il s'adressait aux Juifs; mais ces paroles s'appliquent aussi à nous.

Ce divin Seigneur Jésus-Christ commença ainsi la prédication de l'Évangile : « Faites pénitence car le royaume des cieux approche (1). » Son précurseur, Jean-Baptiste, commença de même : « Faites pénitence, car le royaume des cieux approche (2). » Aujourd'hui encore le Sauveur blâme ceux qui à cet approche du royaume des cieux refusent de faire pénitence. Il dit en effet : « Le royaume des cieux ne viendra pas de manière à être remarqué; » et encore : « Le royaume des cieux est au dedans de vous (3). »

A chacun donc d'accueillir, comme la prudente l'exige, les avertissements du Sauveur et de ne pas perdre le temps où il fait miséricorde, où il pardonne au genre humain. Pourquoi en effet épargner l'homme, sinon pour l'amener à se convertir et à ne mériter pas la condamnation? Dieu sait quand viendra la fin du siècle; mais ce temps est pour nous le temps de la foi. Quelqu'un d'entre nous sera-t-il encore ici à la fin du monde? Je l'ignore, et il est possible que non. Mais la vie de chacun de nous touche à sa fin, car nous sommes mortels et nous marchons au milieu des périls. Nous en aurions moins à redouter, si nous étions de verre. Qu'y a-t-il de plus fragile qu'un vase de verre ? On le conserve néanmoins pendant des siècles; et si on craint pour lui des accidents, il n'est exposé ni à la vieillesse ni à la fièvre. Ne sommes-nous pas plus fragiles et plus faibles? Nous avons à craindre chaque jour, pour notre fragilité, les dangers qui se multiplient autour de nous; si nous y échappons, le temps nous entraîne. On évite un coup, évite-t-on la mort? On se soustrait aux accidents extérieurs, échappe-t-on aux maladies

1. Luc, XII, 56-59. — 2. Matt. IV, 17. — 3. Ibid. III, 2 . — 4. Luc, XVII, 20, 21.

qui naissent au dedans? Ce sont tantôt des vers et tantôt des indispositions subites, et si longtemps que l'on soit épargné, la vieillesse finit par venir, il faut partir sans délai.

2. Ainsi donc écoutons le Seigneur, accomplissons fidèlement ce qu'il ordonne, et voyons quel est cet adversaire dont il nous menace quand il dit : « Lorsque tu vas avec ton adversaire devant un prince, tâche de te dégager de lui en chemin; de peur qu'il ne te livre au prince et le prince à l'exécuteur, et que l'exécuteur ne te jette en prison; car tu n'en sortirais point sans avoir payé jusqu'à la dernière obole. » Quel est donc cet adversaire ? Est-ce le diable? Mais nous sommes déjà dégagés d'entre ses mains, et quelle rançon n'a pas été donnée pour notre rachat! C'est de cette rançon que parle l'Apôtre quand il dit, à propos de notre rédemption, que Dieu « nous a arrachés, de la puissance des ténèbres et transférés dans le royaume de son Fils bien-aimé (1). » Ainsi nous avons été rachetés, nous avons renoncé au diable; comment donc travailler à nous en délivrer? Quand nous péchons, peut-il nous asservir de nouveau? Il n'est pas l'adversaire dont nous parle le Seigneur.— Ce qui le prouve encore, c'est la manière dont un autre Évangéliste traduit ailleurs la pensée du Seigneur : il suffit de rapprocher et de comparer les deux textes sacrés pour comprendre dé quel adversaire il est ici question. Dans le, passage que nous examinons, que lisons-nous? « Lorsque tu vas avec ton adversaire devant un prince, tâche de te dégager de lui en chemin. » Ce que l'autre Évangéliste traduit ainsi : « Accorde-toi au plus tôt avec ton adversaire, tant que tu chemines avec lui; » le reste du texte : « De peur que ton adversaire ne te livre au juge, et le juge à l'exécuteur, et que l'exécuteur ne te jette en prison, » est identique à ce que nous avons déjà vu (2). Ainsi les deux auteurs expriment la même

1. Colos. I, l3. — 2. Matt. V, 25.

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pensée. « Tâche de te dégager de lui en chemin, » dit l'un. « Accorde-toi avec lui, » dit l'autre. Sans cet accord en effet, tu ne saurais recouvrer ta liberté. Veux-tu donc te tirer d'entre ses mains? « Accorde-toi avec lui. » Or, est-ce avec le diable que doit s'accorder un chrétien?

3. Ainsi donc cherchons cet adversaire avec lequel nous devons tomber d'accord, si nous ne voulons pas qu'il nous livre au juge et que le juge nous livre à l'exécuteur; cherchons-le et nous entendons avec lui.

Si tu pèches, la parole de Dieu ne devient-elle pas ton adversaire? Si, par exemple, tu aimes à t'enivrer, ne te crie-t-elle pas : Garde-toi de le faire? Tu aimes les spectacles et les vains divertissements, ne dit-elle pas encore : Abstiens-toi? Abstiens-toi de l'adultère, crie-t-elle à celui qui y court; et quelques péchés que tu veuilles commettre pour suivre ta volonté, toujours elle répète : abstiens-toi, s'opposant ainsi à ta volonté, pour assurer ton salut. Quel bon, quel utile adversaire : Il cherche, non pas ce qui nous plaît, mais ce qui nous sert; il n'est notre ennemi qu'autant que nous sommes nos ennemis nous-mêmes. Oui, si tu es ton propre ennemi, tuas un ennemi encore dans la parole de Dieu; deviens ton ami, et tu seras d'intelligence avec elle. « Tu ne commettras point d'homicide, » dit-elle ; écoute-la et tu es en paix. « Tu ne déroberas point; » écoute et tu es en paix. « Tu ne seras point adultère, » écoute encore et la paix est faite. « Tu ne feras point de faux témoignage; » sois-y fidèle, et tu es d'accord. « Ne convoite point l'épouse de ton prochain; » écoute et tu es en paix. « Ne convoite pas non plus son bien (1); » écoute encore et tu es en paix. Or en t'accordant sur tous ces points, qu'as-tu perdu? Non-seulement tu n'as rien perdu, mais tu t'es sauvé toi-même de la perdition où tu t'étais égaré. Le chemin désigne cette vie; si nous sommes d'accord, si nous nous entendons avec notre adversaire, une fois au

1. Exod. XX, 13, etc.

terme de la route, nous ne redouterons ni le juge, ni l'exécuteur, ni le cachot.

4. Mais quand arrive-t-on au terme? Tous n'arrivent pas à la même heure; chacun a la sienne pour y parvenir. Le chemin est cette vie, avons-nous dit; et le terme du chemin est la fin de la vie. Ainsi nous marchons, et vivre, c'est avancer. Vous imagineriez-vous au contraire que le temps avance et que nous sommes immobiles? C'est chose impossible. Si le temps avance nous avançons aussi, et au lieu de croître nos années décroissent. Comme on se trompe en disant : Cet entant n'est pas encore suffisamment sage, la prudence lui viendra à mesure que lui viendront les années. Quoi! à mesure que lui viendront les années? Mais au lieu de venir elles s'en vont. Ce qu'il est bien facile de prouver. Supposons par exemple que nous connaissions combien d'années doit vivre cet enfant, à dater de sa naissance : admettons eh sa faveur qu'il vivra quatre-vingts ans, qu'il parviendra à cette vieillesse. Retiens quatre-vingts ans. Il a un an. Combien avais-tu? combien devait-il vivre en tout? Quatre-vingts. Retranchez donc une année. S'il a vécu dix ans, il ne lui en reste que soixante-dix. S'il en a vécu vingt, soixante. Ainsi donc en avançant, nos années ne font que s'en aller; non, elles ne marchent que pour s'en aller. Elles ne viennent pas pour s'arrêter en flous; elles passent en nous pour nous user et amoindrir de plus en plus nos forces. Tel est donc le chemin où nous marchons.

Et qu'avons-nous à faire avec cet adversaire mystérieux, avec la parole de Dieu? Accorde-toi avec lui car tu ignores à quel moment tu seras au terme de ta course, et à ce terme on rencontre et le juge et l'exécuteur et la prison. Mais si ta volonté se maintient bonne et conforme à celle de ton adversaire; au lieu d'un juge tu trouveras un père, au lieu de l'exécuteur sans entrailles, un ange qui te portera dans le sein d'Abraham, et le paradis pour prison. Quel merveilleux changement pour t'être entendu le long du chemin avec ton adversaire !

SERMON CX. FAIRE PÉNITENCE (1).

ANALYSE. — En menaçant le figuier stérile et en redressant la femme malade qui était courbée depuis dix-huit ans, le Sauveur nous invite à faire de dignes fruits de pénitence en vue du ciel. Car il viendra réellement juger les hommes : tant de prophéties qu'il a déjà accomplies ne nous permettent pas de douter qu'il n'accomplisse également ce qu'il a prédit du jugement dernier.

1. À propos du figuier qui était planté depuis trois ans sans porter de fruit, et à propos de cette femme malade depuis dix-huit ans voici ce que m'inspire le Seigneur.

Le figuier désigne le genre humain, et ses trois ans, les trois époques de l'humanité : avant la loi, sous la loi et sous la grâce. Il n'est pas étrange de voir le genre humain dans ce figuier. Le premier homme, après son péché, ne voila-t-il pas sous des feuilles de figuier les membres de la génération (2)? Honorables avant le péché, c'est depuis seulement que ces membres sont devenus les membres honteux. Auparavant encore nos premiers parents étaient nus et ils n'en rougissaient pas. Pourquoi auraient-ils rougi, puisqu'ils étaient sans péché? Pouvaient-ils rougir des oeuvres de leur Créateur, quand ils n'en avaient altéré la pureté par aucune action mauvaise, n'ayant point encore touché l'arbre de la science du bien et du mal, où Dieu leur avait interdit de porter la main? Ce fut seulement après qu'ils eurent péché en mangeant de ce fruit, qu'ils donnèrent naissance au genre humain et que l'homme naquit de l'homme, le débiteur d'un débiteur, le mortel d'un mortel, le pécheur d'un pécheur.

Ainsi le figuier stérile désigne parfaitement ceux d'entre les hommes qui ont refusé constamment de porter des fruits et qui pour ce motif sont menacés, comme l'étaient de la cognée les racines de cet arbre ingrat: Le jardinier intercède, et pour employer un moyen efficace l'exécution est ajournée. Ce jardinier rappelle tous les saints qui prient dans l'Eglise pour tous ceux qui sont hors de l'Eglise. Mais que demandent-ils? « Seigneur, laissez-le cette année encore » c'est-à-dire, durant cette époque de grâce, épargnez les pécheurs, épargnez les infidèles, épargnez les âmes stériles, épargnez les coeurs infructueux. « Je creuse autour de lui et j'y mets une charge de fumier. S'il en profite, c'est bien ; sinon, vous viendrez ; et l'abattrez.» « Vous viendrez

1. Luc, XIII, 6-17. — 2. Gen. III, 7.

quand? A l'époque du jugement, quand vous viendrez juger les vivants et les morts. On l'épargne donc provisoirement. Que signifie cette fosse creusée autour de l'arbre, sinon l'exhortation à l'humilité et à la pénitence? La fosse en effet est une terre abaissée. Il faut prendre en bonne part la charge de fumier. Le fumier est sale, mais il donne du fruit; il rappelle ainsi la douleur du pécheur; car faire pénitence, la faire avec intelligence et sincérité, c'est la faire dans l'ignominie. A cet arbre mystérieux il est donc dit : « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche. (1) »

2. Que signifie aussi cette femme malade depuis dix-huit ans ? Dieu termina son oeuvre en six jours. Or, trois fois six font dix-huit, et les trois années de l'arbre ne rappellent pas autre chose que ces dix-huit ans. Cette femme était courbée, sans pouvoir regarder le ciel; ainsi donc on lui disait inutilement d'y élever son coeur. Le Seigneur la redressa; c'est que pour les enfants de Dieu il y a espoir jusqu'au jour du jugement.

L'homme se vante beaucoup. Mais qu'est-ce que l'homme? Il est quelque chose de grand avec la justice; et. toutefois l'homme juste n'est tel que par la grâce de Dieu. « Qu'est-ce en effet que « l'homme, si vous ne vous souvenez de lui (2) ? » Veux-tu le savoir? « Tout homme est menteur (3). » Nous venons de chanter: « Levez-vous, Seigneur, et que l'homme ne triomphe point (4). » Qu'est-ce à dire, « que l'homme ne triomphe point? » Les Apôtres n'étaient-ils pas des hommes? Les martyrs n'en étaient-ils pas également ? Notre-Seigneur Jésus lui-même n'a-t-il pas daigné se faire homme sans cesser d'être Dieu ? Que signifie donc : « Levez-vous, Seigneur, et que l'homme ne triomphe pas? » — Si tout homme est menteur, lève-toi, ô Vérité, et que la fausseté ne prévale point. Ainsi donc, si l'homme aspire à devenir bon, qu'il ne cherche pas à l'être par lui-même, car en cherchant à être lui-même il sera menteur ; et pour être véridique, il le sera par

1. Matt. III, 2. — 2. Ps. VIII, 5. — 3. Ps. CXV, II. — 4. Ps. IX, 20.

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la grâce de Dieu et non par sa propre nature. 3. Oui donc, « Seigneur, levez-vous et que l'homme ne triomphe point. » Tel a été avant le déluge l'empire du mensonge, que huit personnes seulement survécurent (1). Elles repeuplèrent l'univers, mais encore e menteurs, et Dieu se choisit un peuple. Que de miracles, que de bienfaits divins en faveur de ce peuple! Dieu le conduisit dans la terre promise, après l'avoir tiré de l'Egypte, il lui donna dès prophètes, un temple, un sacerdoce, la royauté, la loi, et il n'en dit pas moins « Ces enfants rebelles m'ont menti (2). »

Il finit par leur envoyer Celui qu'avaient prédit les Prophètes. Ne fût-ce que parce que Dieu s'est fait homme, « que l'homme ne triomphe plus. » Mais ce Dieu fait homme, malgré ses oeuvres divines, a été couvert d'outrages, et nonobstant -ses nombreux bienfaits, il a été saisi, flagellé, pendu. Oui, l'homme triompha alors jusqu'à garrotter le Fils de Dieu, jusqu'à flageller le Fils de Dieu; jusqu'à couronner d'épines le Fils de Dieu, jusqu'à attacher à une croix le Fils même de Dieu. Ainsi triompha l'homme; mais jusqu'à quand triompha-t-il ? Jusqu'à ce que descendu de la croix, le Fils de Dieu fut mis dans un sépulcre. S'il y était resté, le triomphe de l'homme eût été définitif. Mais le texte prophétique examiné par nous s'adresse également au Seigneur lui-même. « Levez-vous, Seigneur, et que l'homme ne triomphe point. » Vous avez daigné, Seigneur, vous incarner parmi nous; ô Verbe, vous vous êtes fait chair; comme Verbe, vous êtes au-dessus de nous, et comme homme vous êtes l'un de nous; comme Verbe fait chair, vous êtes donc intermédiaire entre Dieu et l'homme. Pour prendre un corps, vous avez fait choix d'une vierge, vous avez été conçu dans son sein et vous en êtes sorti au moment de votre naissance; mais alors on ne vous reconnaissait pas; vous vous montriez et on ne vous voyait pas. On voyait en vous la faiblesse et on ne voyait pas la puissance. Or, vous avez fait tout cela pour arriver à répandre votre sang, afin de nous racheter. Vous avez fait tant de miracles, guéri tant de malades, accordé tant de faveurs, et vous n'avez recueilli que le mal pour le bien. On vous a insulté, on vous a attaché au gibet, devant vous on a secoué la tête en disant : « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix (3). » Aviez-vous donc perdu alors votre puissance, ou bien nous enseigniez-vous la patience? Pourtant ils vous outrageaient, pourtant ils se riaient de

1. I Pierre, III, 40. — 2. Ps. XVII, 46. — 3. Matt. XVII, 40.

vous, pourtant après votre mort ils s'éloignèrent de vous en se croyant vainqueurs. Vous voilà gisant dans le sépulcre. Ah! « levez-vous, Seigneur, et que l'homme ne triomphe point. » Que l'impie qui vous hait ne triomphe point; point de triomphe au Juif aveugle. Celui-ci a cru triompher pendant qu'il vous crucifiait. « Levez-vous, Seigneur, que l'homme ne triomphe point. » N'est-ce pas ce que nous avons vu? N'est ce pas ce qui s'est parfaitement accompli? Que doit-il arriver encore, sinon « que les peuples soient jugés devant vous? » Car vous le savez, mes frères, le Christ est ressuscité, il est monté au ciel, et il en viendra juger les vivants et les morts.

4. O arbre stérile, ne te ris pas si l'on t'épargne; le coup de cognée est ajourné, ne sois pas pour cela sans inquiétude, le moment viendra de t'abattre; crois bien qu'il viendra. Tout ce que tu vois aujourd'hui n'a pas toujours été. Il fut un temps où le peuple chrétien n'était point répandu dans tout l'univers. Cet événement était annoncé dans les prophéties, on ne le voyait point réalisé, tandis qu'aujourd'hui on le voit en même temps prédit et accompli. Ainsi s'est formée l’Eglise : on né lui a pas dit: Vois, ma fille, et écoute; mais : « Ecoute envois (1). » Ecoute ce qui est prédit, vois ce qui est accompli. Ainsi, mes très-chers frères, avant que le Christ naquît d'une Vierge, il fut promis, et il est né; il n'avait pas fait de miracles, lés miracles furent promis et il les a faits; il n'avait pas encore souffert, sa passion fut prédite, et elle s'est accomplie; il n'était pas ressuscité, sa résurrection fut prédite, et elle a eu lieu; son nom n'était pas répandu dans tout l'univers, cette gloire fut prédite et nous en sommes témoins; les idoles n'étaient ni anéanties ni brisées, cette destruction fut prédite, elle est accomplie; il n'y avait pas d'hérétiques pour attaquer l'Eglise il fut prédit qu'il y en aurait, et il y en a. Ainsi en est-il du jour du jugement, nous n'y sommes pas encore; mais comme il est prédit qu'il viendra, il viendra sans aucun, doute. Est-il possible qu'après s'être montré si véridique pour de si grands événements, Dieu se montre menteur en ce qui concerne le jugement? Dieu a signé ses promesses; il est lié envers nous, non pour cause de dettes, mais pour motif de promesses, car il ne nous a rien emprunté et nous ne saurions lui dire : Rendez ce que vous avez reçu. « Qui, le premier, lui a donné et sera rétribué (2)? » Nous ne saurions donc lui dire : Rendez ce que vous

1. Ps. XLIV, 11. — 2. Ps. XI, 10.

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avez reçu, mais bien : Accomplissez ce que vous avez promis.

5. C'est ce qui nous inspire la hardiesse de lui dire chaque jour : « Que votre règne arrive (1); » afin que son règne arrivant nous régnions avec lui. De fait il nous l'a promis dans ces paroles: « Je leur dirai alors : Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. » Mais c'est à la condition que nous ferons ce qui suit : « Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger (2) » etc. Il a fait à nos pères cette promesse, et il a voulu qu'elle fût écrite, afin de nous la faire lire aussi. Si donc après avoir daigné nous donner ce titre, il entrait en compte avec nous disant: Prenez connaissance de mes dettes, c'est-à-dire de mes promesses,

1. Matt. VI,10. — 2 Ibid. XXV, 34, 35.

messes, comparez ce que j'ai payé avec ce que je redois; n'est-il pas vrai que j'ai beaucoup payé et que je redois peu? et pour ce peu qui me reste, vous me soupçonnez d'être infidèle à ma parole! En face d'un langage aussi clair et aussi vrai, que répondrions-nous?

Ah ! que celui donc qui est stérile, fasse pénitence et en produise de clignes fruits. Que celui qui est courbé, qui regarde à terre, qui s'attache à la félicité terrestre et y fait consister le bonheur sans croire à une autre vie où il puisse être heureux, que celui-là se redresse, et s'il ne le peut par lui-même, qu'il implore le secours divin. Est-ce par elle-même que cette femme s'est redressée ? Son malheur n'eût-il pas continué, si Dieu ne lui avait tendu la main?

SERMON CXI. DU NOMBRE DES ÉLUS

ANALYSE. — Ce petit discours, prononcé à Carthage, comme le montrent les paroles qui le suivent, constate que si les trois mesures de farine dont par-le Notre-Seigneur, désignent le genre humain, ce n'est pas une preuve que tous les hommes soient sauvés. Jésus-Christ l'indique clairement dans les versets qui suivent la parabole de la farine. Ailleurs, il est vrai, il enseigne que les élus seront en grand nombre. C'est que leur nombre est réellement fort considérable, si on l'examine en lui-même, mais bien petit, si on le compare à la multitude des réprouvés. Le saint Docteur terminé en excitant à la pratique de l'hospitalité comme moyen de se faire recevoir parmi les élus.

1. Les trois mesures de farine dont vient de nous parler le Seigneur, désignent le genre humain. Rappelez-vous le déluge; il n'y survécut que trois hommes pour repeupler la terre, car Noë eut trois fils qui furent les souches de l'humanité nouvelle. Quant à cette sainte femme qui cacha son levain, elle figure la sagesse, qui fait crier partout, au sein de l'Eglise de Dieu : « Je sais que le Seigneur est grand (1). »

Assurément les élus sont peu nombreux. Vous vous rappelez la question qui vient de nous être rappelée dans l'Evangile. « Seigneur, y est-il dit, est-ce que les élus sont peu nombreux? » Que répond le Seigneur ? Il ne dit pas qu'au contraire les élus sont en grand nombre, non; mais après avoir entendu cette question : « Est-ce que les élus sont peu nombreux? » il réplique : « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. » N'est-ce pas confirmer dans l'idée du petit nombre des élus ? Il dit encore ailleurs : « Etroite et resserrée est la voie

1. Lc, XIII, 21-24. — 2 Ps. CXXXIV, 5.

qui mène à la vie, et il y en a peu pour y marcher; tandis que la voie qui mène à la perdition est large et spacieuse, et il y en a beaucoup pour la suivre (1). » Pourquoi donc chercher notre joie dans les multitudes? Vous qui êtes en petit nombre, écoutez-moi. Beaucoup en effet prêtent l'oreille, et peu sont dociles. Je vois une aire et mes yeux y cherchent le grain. On l'aperçoit difficilement tant qu'il est sous le fléau, mais viendra le moment de le vanner. C'est ainsi que comparés aux réprouvés, les élus sont en petit nombre ; tandis que considérés en eux-mêmes, ils formeront une quantité considérable lorsque le Vanneur viendra, le van à la main, nettoyer son aire, serrer le froment au grenier et brûler la paille au feu inextinguible z. Que la paille ne se rie pas du bon grain: cet oracle est véritable, Dieu ne trompe personne.

Soyez nombreux au sein des nombreux élus, et toutefois vous ne serez qu'en petit nombre;

1. Mat. VII, 13, 14. — 2 Luc, III, 17.

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comparés à une grande multitude . De l'aire du Seigneur doit sortir une telle quantité de bons grains, qu'ils rempliront les greniers célestes. Le Christ effectivement ne saurait se contredire. S'il a dit qu'il y en a peu pour entrer par la porte étroite et beaucoup pour périr en suivant la voie large; ailleurs il a dit aussi : « Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident (1). » C'est que ceux-ci sont aussi en petit nombre; ils sont à la fois nombreux et peu nombreux. Les nombreux et les peu nombreux seraient-ils différents les uns des autres? Non. Les mêmes sont en même temps nombreux et peu nombreux; peu nombreux comparativement aux réprouvés, et nombreux absolument dans la société des Anges. Ecoutez, mes bien-aimés, voici ce qu'on lit dans l'Apocalypse: « Je vis venir ensuite, avec des robes blanches et des palmes, des élus de toute langue, de toute race et de toute tribu ; c'était une multitude que personne ne saurait compter (2). » Cette multitude est la grande assemblée des saints.

Quand donc l'aire sera vannée; quand cette multitude sera séparée de la foule des impies, des chrétiens mauvais et hypocrites ; quand seront jetés aux feux éternels ces hommes perdus qui pressent Jésus-Christ sans le toucher, car l'hémorrhoïsse touchait la frange du Christ tandis que la foule le pressait à l'importuner (3) ; quand enfin tous les réprouvés seront éloignés, et que debout à la droite du Sauveur, la masse purifiée des élus ne craindra plus ni le mélange d'aucun homme méchant,ni la perte d'aucun homme de bien et qu'elle commencera à régner avec le Christ, quel éclat et quelle force ne prendra point sa voix et avec quelle confiance ne s'écriera-t-elle pas : « Je sais que le Seigneur est grand! »

2. Par conséquent, mes frères, si j'ai ici de bons grains devant moi, s'ils comprennent ce que je dis et sont prédestinés à l'éternelle vie, qu'ils s'expriment par leurs oeuvres plutôt que par des applaudissements.

1. Matt. VIII,          11. — 2 Apoc. VII, 9. — 3. Luc, VIII, 44, 42

Nous sommes forcés de vous parler comme nous n'aurions pas dû le faire; car nous aurions dû trouver de quoi louer en vous sans être obligés de chercher à vous reprendre. Je vais expliquer ma pensée sans différer plus longtemps.

Reconnaissez la vertu d'hospitalité, elle a mené jusqu'à Dieu. Recevoir un hôte, c'est recevoir un compagnon de voyage, puisque nous sommes tous voyageurs; et au sein de son pays, dans sa propre demeure, le vrai chrétien se considère comme voyageur. Notre, vraie patrie n'est-elle pas le ciel ? C'est là seulement que nous ne serons pas étrangers; car chacun l'est ici, même auprès de son foyer. Si quelqu'un ne l'est pas, qu'il ne quitte donc pas sa demeure; et s'il doit la quitter, n'est-ce pas une preuve qu'il est voyageur? Qu'on ne se fasse pas illusion, bon gré, mal gré, on est étranger ici bas. Car on laisse sa maison à ses enfants, comme un hôte laisse l'hôtellerie à d'autres hôtes. Pourquoi? Si tu étais réellement dans une hôtellerie, ne la quitterais-tu pas, pour faire place à d'autres? C'est ainsi que tu sors de ta maison. Ton père a dû te faire place, tu feras place aussi à tes enfants. Tu demeures pour ne pas demeurer toujours et ceux qui te succèderont seront comme toi.

Si donc nous passons tous, faisons des oeuvres qui ne passent pas, afin de les trouver lorsque nous aurons passé et que nous serons parvenus au séjour heureux où rien ne passe. Le Christ s'est fait lui-même le gardien de tes mérites; pourquoi craindre de perdre ce que tu donnes? Tournons-nous vers le Seigneur (1). etc. Après- le discours : Nous allons vous rappeler ce que sait déjà votre charité. C'est demain l'anniversaire de la consécration du vénérable Aurèle (2) : il a daigné s'adresser à mon humilité pour vous prier et vous prévenir de vouloir bien vous rendre, avec la plus grande piété, à la basilique de Fauste. — Grâces à Dieu.

1. Ser. I. — 2. Evêque de Carthage.

SERMON CXII. OBSTACLES A LA CONVERSION (1).

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ANALYSE. — En expliquant la parabole du festin nuptial, saint Augustin montre que les prétextes alléguées par les invités qui refusent de s'y rendre, se réduisent aux trois concupiscences signalées par l'Apôtre saint Jean, savoir : l'orgueil de la vie, la curiosité sensuelle et la convoitise de la chair.

1. Ces saintes lectures nous sont faites, et pour que nous y prêtions l'oreille, et pour que nous y puisions, avec l'aide du Seigneur, un sujet d'entretien. Le texte de l'Apôtre rend grâces à Dieu de la foi des gentils, et avec raison, car elle est son oeuvre. Nous répétions en chantant le Psaume: « Dieu des vertus, attirez-nous, montrez-nous votre face et, nous serons sauvés (2). » Quant à l'Evangile il nous a invités au festin, ou plutôt il en a invité d'autres, puisque, sans nous y inviter, il nous y a menés, nous a même forcés d'y prendre part.

Voici en effet ce que nous venons d'entendre : « Un homme fit un grand festin. » Quel est cet homme, sinon Celui qui est médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus homme (3)? Il envoya ensuite chercher les invités, car l'heure était venue pour eux de se rendre au banquet. Quels sont ces invités, sinon ceux qu'avaient conviés les Prophètes envoyés par lui ? Quand les avaient-ils invités ? Depuis longtemps, car les Prophètes n'ont cessé depuis que Dieu les envoie, de convier au festin du Christ. Envoyés donc vers le peuple d'Israël et envoyés fréquemment, ils ont sans relâche pressé ce peuple de venir pour lé moment du repas. Mais tout en recevant les Prophètes qui les invitaient, les Juifs refusèrent de se rendre au festin. Qu'est-ce à dire : tout en recevant les Prophètes qui les invitaient, ils refusèrent de se rendre au festin? C'est-à-dire que tout en lisant les prophètes ils mirent le Christ à mort.

Or, en le mettant à mort, ils nous ont, sans s'en douter, préparé un festin; et quand ce festin a été préparé, quand le Christ a été immolé, quand, après la résurrection du Christ, le banquet mystérieux que connaissent les fidèles, a été institué par lui, consacré par ses mains et par ses paroles, les Apôtres on été envoyés vers ces mêmes hommes à qui avaient d'abord été adressés les Prophètes. Venez au festin.

2. Mais en refusant ils apportèrent des excuses.

1. Luc, XIV, 16-24 . — 2. Ps. LXXIX, 2. — 3. I Tim. II, 6.

Quelles excuses? Trois. « L'un dit : J'ai acheté une métairie, je vais la voir, excusez-moi. Un autre dit: J'ai acheté cinq paires de boeufs, je vais les essayer; excusez-moi, je vous prie. Un troisième dit: J'ai pris une femme, excusez-moi, je ne puis venir. » Ne sont-ce pas là, croyez-vous, les prétextes qui retiennent quiconque refuse de se rendre au divin banquet? Examinons, sondons, comprenons ces prétextes, mais pour les éviter.

L'achat de la métairie est un signe de l'esprit de domination. Ici donc le Sauveur flagelle l'orgueil, car c'est par orgueil qu'on aime à avoir, à garder, à conserver des domaines et à y entretenir des serviteurs que l'on se plaît à commander. Vice désastreux ! vice primordial ! Car en refusant d'obéir, le premier homme voulut commander. Et qu'est-ce que commander, sinon relever de sa propre autorité? Au dessus de nous toutefois est une autorité plus haute; soyons-lui soumis, afin de pouvoir être en sûreté. « J'ai acheté une métairie ; excusez-moi. » C'est l'orgueil qui empêche de se rendre à l'invitation.

3. « Un autre dit: J'ai acheté cinq paires de boeufs. » Ne suffisait-il pas de dire : J'ai acheté des boeufs? Sans aucun doute, il y a ici quelque mystère qui par son obscurité même nous invite à l'étudier et à le pénétrer. C'est une porte close qui nous appelle à frapper. Ces cinq paires de boeufs sont les cinq sens corporels. Chacun le sait effectivement, nos sens sont au nombre de cinq, et s'il en est qui ne l'aient pas remarqué encore, il suffit pour les leur faire connaître, d'éveiller leur attention. Nos sens sont donc au nombre de cinq : la vue qui réside dans les yeux; l'ouïe, dans les oreilles; l'odorat, dans les narines; le goût, dans la bouche; le toucher, dans tout le corps. C'est la vue qui distingue ce qui est blanc et noir, ce qui est coloré d'une manière quelconque, ce qui est clair et obscur. L'ouïe discerne les sons rauques et les voix harmonieuses. A l'odorat de sentir ce qui exhale bonne ou mauvaise odeur.

472

Le goût distingue ce qui est doux et ce qui est amer. Le toucher enfin reconnaît ce qui est dur ou tendre, âpre ou poli, chaud ou froid, pesant ou léger. Ainsi ces sens sont au nombre de cinq. J'ajoute: De cinq paires.

Ce qu'il est facile d'observer dans les trois premiers, puisque nous avons deux yeux, deux oreilles et deux narines Voilà trois paires. Dans la bouche aussi, considérée comme sens du goût, on remarque 'encore le nombre deux, puisqu'il faut, pour goûter, la langue et le palais. Le plaisir charnel du toucher réside aussi dans une espèce de couple, quoique d'une façon moins apparente, car il est à la fois intérieur et extérieur ; double par conséquent.

Pourquoi dire paires de boeufs ? C'est que ces sens charnels s'occupent de ce qui est terrestre, comme les boeufs de retourner la terre. Il y a en effet des hommes qui n'ont pas la foi et qui se donnent, s'appliquent tout entiers aux choses de la terre et aux plaisirs du corps, refusant de croire autre chose que ce que leur montrent les sens et prenant leurs inspirations pour seules règles dé conduite. Je ne crois que ce que je vois, disent-ils. Ceci est blanc, cela est noir; voilà qui est rond, voilà qui est carré, voilà telle et telle couleur ; je le sais, je le sens, j'en suis sûr, la nature même me l'enseigne; je ne suis pas forcé de croire ici ce que tu ne saurais me montrer. J'entends une voix; je sens bien que c'est une voix elle chante bien, elle chante mal, elle est rauque, elle est douce; je le sais, j'en suis sûr, elle me frappe l'oreille. Cette odeur est agréable, celle-ci est désagréable; je le sais, car je la sens. Ceci est bon, cela est amer, ceci est salé, cela est fade. Que peux-tu me dire de plus? C'est au toucher que je constate ce qui est dur et ce qui est mou, ce qui est rude et ce qui est poli, ce qui est chaud ou froid. Que peux-tu me montrer davantage?

4. Tels étaient les liens qui enchaînaient notre Apôtre saint Thomas lui-même, lorsqu'au sujet même du Christ Notre-Seigneur, c'est-à-dire de sa résurrection, il ne voulait s'en rapporter qu'au témoignage de ses yeux. « Si je ne mets mes doigts à la place même des clous et dans ses plaies, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point. » Le Seigneur aurait pu ressusciter sans conserver aucune trace de ses blessures; mais il garda ses cicatrices, afin que l'Apôtre incertain pût les toucher et guérir ainsi la plaie faite à son coeur. Ce qui toutefois ne l'empêchera point de dire, pour réfuter d'avance ceux qui refuseraient son invitation en alléguant les cinq paires de boeufs : « Heureux ceux qui croient sans voir (1). »

Pour nous, mes frères, nous n'avons point vu là d'obstacle à répondre à l'invitation divine. Avons-nous en effet désiré voir maintenant le Seigneur dans sa chair? Avons-nous désiré entendre sensiblement sa voix, ou flairer les parfums précieux que répandit sur lui une sainte femme et dont fut embaumée toute la maison (2)? Nous n'étions point là, nous n'avons pas senti ces parfums, et pourtant nous croyons. Après avoir consacré les aliments mystérieux, le Sauveur les distribua de ses propres mains à ses disciples nous n'étions pas à ce festin, et la foi néanmoins nous y fait prendre part chaque jour. N'enviez pas comme un grand bonheur, d'avoir assisté, sans avoir la foi, à ce banquet servi de ses mains divines. La foi d'ensuite ne fut-elle pas préférable à la perfidie d'alors ? Paul n'y était point et il crut; Judas y était, et il trahit son Maître. Aujourd'hui encore, quoiqu'ils n'aient vu ni la table sur laquelle le Seigneur consacra, ni le pain qu'il présenta de ses mains adorables et quoiqu'ils n'aient pas mangé ce pain lui-même, combien, au moment du repas sacré, mangent et boivent leur jugement (3), car le repas qui se prépare maintenant est le même.

5. Quelle fut pour le Seigneur l'occasion de parler de ce festin ? C'est qu'à un festin où le Sauveur avait été invité, un des convives s'était écrié : « Heureux ceux qui mangent du pain dans le royaume de Dieu ! » Ce pain après lequel soupirait ce convive lui paraissait loin d'être à sa portée, et il était à table devant lui. Quel est en effet le pain du royaume de Dieu, sinon Celui qui dit: « Je suis le Pain vivant, descendu du ciel (4)? » N'ouvre pas la bouche, mais le coeur. Voilà ce qui donne tant de valeur à ce festin. Nous croyons au Christ et nous le recevons avec foi. Nous savons, en mangeant, de quoi nourrir notre esprit. Nous prenons peu et notre âme s'engraisse. Ce qui nous fortifie n'est pas ce qui se révèle aux sens, mais ce que montre la foi. Ainsi nous n'avons pas cherché le témoignage des sens extérieurs et nous n'avons pas dit : A eux de croire, puisqu'ils ont vu de leurs yeux et touché de leurs mains le Seigneur ressuscité, si néanmoins l'histoire rapporte la vérité; pour nous qui ne le touchons point, comment croirions-nous? Avoir de telles idées, ce serait prétexter les cinq paires de

1. Jean, XX, 25-27. — 2. Ibid. XIII, 3. — 3. I Cor. XII, 29. — 4. Jean, VI, 41

boeufs pour ne nous rendre pas au festin. Et pour vous convaincre, mes frères, que ce qui est signalé par les cinq sens qui figurent ici, ce West pas la volupté ni le plaisir charnel, mais une espèce de curiosité, remarquez qu'il n'est pas dit : « J'ai acheté cinq paires de boeufs, » je vais les mener paître, mais: «je vais les essayer. »Vouloir les essayer, ce n'est pas vouloir rester dans le doute, c'est en vouloir sortir comme voulut en sortir saint Thomas, par le témoignage des sens. Je veux voir, toucher, porter les doigts, disait-il. « Oui, reprit Jésus, mets le doigt dans mon côté, et ne sois plus incrédule. » Pour toi j'ai été mis à mort, et pour te racheter j'ai répandu mon sang par l'ouverture que tu veux sonder; et si tu ne me touches, tu doutes encore de ma parole ! Eh bien ! ce que tu veux de plus, le voilà, je te l'offre ; touche, mais crois ; sonde mes plaies et guéris les tiennes.

6. « J'ai pris une femme. » C'est ici l'obstacle de la volupté charnelle. Ah ! combien elle en éloigne de Dieu ! Si seulement ce n'était qu'en dehors de nos rangs ? Beaucoup s'écrient en effet On n'est pas bien sans les joies de la chair ; et ils répètent, comme l'a observé l'Apôtre : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons (1). » Et qui est revenu d'entre les morts ? Qui nous a redit ce qui se passe parmi eux ? Nous n'emportons avec nous que les jouissances que nous prenons maintenant. Parler ainsi, c'est avoir pris femme, c'est étreindre la chair, c'est goûter les joies de la chair. On s'excuse alors de venir au festin, mais ne va-t-on pas mourir de la faim intérieure?

Ecoutez saint Jean, Apôtre et Evangéliste « N'aimez, dit-il, ni le monde, ni ce qui est dans le monde. » O vous qui vous rendez au banquet divin, « n'aimez ni le monde, ni ce qui est dans le monde. » Saint Jean ne dit point: Ne possédez pas, mais: « N'aimez pas. » Toi, tu possèdes, tu t'attaches, tu aimes : cet amour des choses de la terre est comme une glu pour les ailes de l'âme. La convoitise même te lie. Qui te donnera des ailes comme à la colombe ? Quand prendras-tu ton essor pour le séjour du repos véritable (2), dès qu'ici tu cherches, dans de coupables attachements, un repos trompeur ? « N'aimez point le monde. » c'est le cri de la trompette céleste et cette trompette divine fait aussitôt retentir aux oreilles de l'univers entier: « N'aimez ni le monde ni ce qui est dans le monde. Quiconque aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui; car

1. I Cor. XV, 32 . — 2. Ps. LIV, 7.

ce qui est dans le monde est convoitise de la chair, convoitise des yeux et ambition du siècle (1). » Cet Apôtre commence par où finit l'Evangile ; le premier caractère indiqué par lui est le dernier que montre l'Evangile. Ainsi la convoitise de la chair : « j'ai pris une femme ; » la convoitise des yeux: « j'ai acheté cinq paires de boeufs ; » l'ambition du siècle, « j'ai acheté une métairie. »

7. Si nous voyons ici la partie pour le tout, et les yeux pour les autres sens, c'est qu'ils sont les principaux. Aussi la vue étant la fonction propre des yeux, le mot voir s'applique à l'action de tous les sens. Comment? Ne disons-nous pas d'abord, en parlant des yeux eux-mêmes : Vois comme cet objet est blanc, regarde et vois comme il est blanc? Voilà pour les yeux. Nous disons- encore : Ecoute et vois combien cette voix est harmonieuse. Pouvons-nous dire réciproquement : Ecoute et vois comme cet objet est blanc? Ce mot Vois exprime ainsi l'action de tous les sens, ce qu'on ne peut pas dire du terme propre à chaque sens. Ecoute et vois combien ce chant est harmonieux ; flaire et vois comme c'est parfumé ; goûte et vois comme c'est bon ; touche et vois comme c'est doux. Puisqu'il s'agit ici de l'action des sens, ne devrait-on pas dire plutôt: Ecoute et sens comme ce chant est harmonieux ; flaire et sens comme c'est parfumé; goûte et sens comme c'est chaud; palpe et sens comme c'est poli, comme c'est doux? Nous ne parlons pourtant pas ainsi. Le Seigneur lui-même, en apparaissant, après sa résurrection, à ses disciples qu'il voyait chancelants encore dans la foi et persuadés qu'ils étaient en présence d'un esprit, leur dit : « Pourquoi doutez-vous, et pourquoi ces pensées s'élèvent-elles dans votre coeur ? Voyez mes mains et mes pieds. » Non content d'avoir dit : « Voyez, » il ajoute : « Touchez, palpez, et voyez (2). » Regardez et voyez, palpez et voyez ; les yeux seuls voient et pourtant on voit par tous les sens.

Afin d'obtenir l'assentiment intérieur de la foi, le Sauveur se montrait aux sens extérieurs de ses disciples. Et nous, pour nous attacher à lui nous n'avons rien demandé à ces sens corporels; notre oreille a entendu et notre coeur à cru; et ce que nous avons entendu, nous l'avons entendu, non pas de sa bouche, mais de la bouche de ses prédicateurs, de la bouche de ces hommes qui assis au festin nous y invitaient en nous en disant les douceurs.

8. Par conséquent, loin de nous les excuses

1. Jean, II, 15, 16. — 2. Luc, XXIV, 38 39.

474

vaines et funestes, rendons-nous à ce banquet pour y nourrir nôtre âme. Ne nous laissons arrêter ni par l'orgueil qui pourrait nous enfler, ni par une curiosité coupable qui pourrait s'effrayer et nous éloigner de Dieu, ni par les voluptés charnelles qui nous priveraient des délices du coeur. Venons et puisons des forces.

Mais quels furent ceux qui se rendirent alors au festin ? N'était-ce pas des mendiants, des malades, des boiteux, des aveugles? On n'y vit ni les riches, ni les bien portants, ni ceux qui croyaient marcher droit ou avoir la vue pénétrante, présumant beaucoup d'eux-mêmes et d'autant plus désespérés qu'ils étaient plus superbes. Accourez, mendiants, car l'invitation vient de Celui gui pour nous s'est fait pauvre quand il était riche, afin de nous enrichir par sa pauvreté (1). Accourez, malades, car le médecin n'est pas nécessaire à qui se porte bien mais à qui a mal (2). Accourez, boiteux et dites-lui : « Affermissez mes pas dans vos sentiers (3). » Accourez, aveugles, pour lui dire encore : « Eclairez mes yeux, de peur que Je ne m'endorme un jour dans la mort (4). »

1. II Cor. VIII, 9. — 2. Mat. IX, 12 . — 3. Ps. XVI, 6. —  4. Ps. XII, 4.

Tels sont ceux qui se rendirent au moment, prescrit, tandis que les premiers invités méritèrent en s'excusant, d'être rejetés. Lors donc qu'au moment voulu les autres furent accourus du milieu des places et des carrefours de la ville, « le serviteur » envoyé pour les chercher répondit : « Seigneur, il a été fait comme vous l'avez ordonné, et il reste de la place. — Va dans « les chemins et le long des haies et force à entrer ceux que tu rencontreras. » N'attends pas qu'il leur plaise d'entrer, force-les. J'ai préparé un grand festin, une salle immense, je ne souffrirai pas qu'il y ait des places vides. — C'est ainsi que les gentils sont venus du milieu des rues et des places publiques; puissent les hérétiques venir du milieu des haies! Les haies ne sont-elles pas des limites de séparation? Arrachez-les à leurs haies, tirez-les du milieu de leurs épines. Ils y sont attachés, ils ne veulent pas être forcés à en sortir. Nous voulons, disent-ils, nous réunir librement à vous. Telle n'est point la volonté du Seigneur. « Contraignez-les d’entrer, » dit-il; la contrainte extérieure fera naître à l'intérieur la bonne volonté.

SERMON CXIII. LES RICHESSES D'INIQUITÉ (1).

ANALYSE. — Les pauvres dont on doit se faire des amis avec les richesses d'iniquité pour être reçu par eux dans les tabernacles éternels sont les serviteurs du Christ qui ont tout abandonné pour l'amour de lui. Mais quelles sont ces richesses d'iniquité avec lesquelles on doit se faire des amis? Ce ne sont pas, comme se l'imaginent quelques-uns, les biens que l'on ravit injustement pour faire l'aumône, car pour ceux-là on est obligé à les restituer comme Zachée; ce sont les biens que l'iniquité appelle richesses, quoiqu'elles soient pleines de pauvreté, car les vraies richesses sont dans l'amour de Dieu, qui peut seul nous rendre heureux.

1. Nous vous devons les avertissements qui s'adressent à nous. Dans la lecture de l'Evangile qui vient d'être faite, on nous presse de nous faire des amis avec les richesses d'iniquité, afin que ces amis nous reçoivent un jour dans les tentes éternelles.

Mais qui aura des tentes éternelles, sinon les saints de Dieu? Et quels sont ceux qu'ils y recevront, sinon ceux qui pourvoient à leurs besoins et leur donnent avec joie ce qui leur est nécessaire? Rappelons-nous le jugement suprême; à ceux qui seront à sa droite le Seigneur dira en effet : « J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, » et le reste, que vous savez. Et comme

1. Luc, XVI, 9.

ils lui demanderont à quel moment ils ont pu lui rendre ces services : « Chaque fois, leur répondra-t-il, que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait. » Ce sont ces plus petits qui reçoivent dans les tentes éternelles, et le Seigneur le fait entendre soit aux hommes de sa, droite qui ont pratiqué la charité, soit aux hommes de sa gauche qui ont refusé d'en accomplir les devoirs.

Qu'ont obtenu cependant ou plutôt qu'obtiendront les hommes de la droite qui s'y sont montrés fidèles? « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès la formation du monde. Car j'ai eu faim et vous (475) m'avez donné à manger. —Chaque fois que vous n l'avez l'ait pour l'un de ces .plus petits d'entre les miens, vous l'avez fait à moi-même (1). » Ainsi donc, quels sont les plus petits du Christ? Ce sont ceux qui ont tout abandonné, qui l'ont suivi, et qui ont distribué aux pauvres tout ce qu'ils avaient, afin de servir Dieu sans aucune des entraves du siècle et de prendre leur essor sans être arrêtés par aucune des charges que porte le monde et comme s'ils avaient des ailes. Voilà ceux que le Christ appelle ses plus petits. Pourquoi ce nom? Parce qu'ils sont humbles, parce qu'ils ne sont ni fiers ni orgueilleux. Pèse néanmoins ces petits; quel poids de mérites !

2. Pourquoi dire encore qu'il faut s'en faire des amis avec les richesses d'iniquité ? Que signifie richesses d'iniquité, mammona iniquitatis? Mammona est une expression qui n'est pas latine, mais hébraïque, et l'hébreu touche à la langue punique, ces deux idiômes ont beaucoup d'analogies. Le mot punique mammon signifie gain, et le mot hébreu mammona veut dire richesses, en sorte que la pensée de Notre-Seigneur Jésus-Christ est bien celle-ci : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité. »

Il en est qui comprennent mal ce précepte; ils ravissent le bien d'autrui pour en donner quelque partie et s'imaginent obéir ainsi à Jésus-Christ. Voici leur raisonnement : Le bien pris à autrui est un bien d'iniquité; en donner surtout aux saints dans l'indigence, c'est se faire des amis avec ce bien d'iniquité. — Redressez une telle interprétation, ou plutôt effacez-la complètement de votre coeur. Gardez-vous, gardez-vous de comprendre ainsi. Faites l'aumône du juste fruit de vos travaux, donnez de ce que vous possédez légitimement. Prétendez-vous corrompre votre juge, corrompre le Christ et obtenir qu'il ne vous cite pas à son tribunal avec les pauvres que vous dépouillez? Suppose qu'il t'arrive d'abuser de ta force et de ta puissance pour ruiner un homme faible; suppose que cet homme comparaisse avec toi devant un juge quelconque de la terre, devant un homme revêtu de quelque puissance judicaire et qu'il veuille soutenir sa cause contre toi: si pour obtenir une sentence favorable, tu donnais au juge une portion de la dépouille enlevée à ce pauvre, franchement l'estimerais-tu? Il aurait prononcé dans ton intérêt; telle est toutefois la puissance de la justice que tu le mépriserais toi-même. Garde-toi donc de te représenter

1. Matt. XXV, 46-40

475

Dieu sous ces traits, de placer dans le sanctuaire de ton coeur une idole semblable. Ton Dieu n'est pas ce qu'il t'est interdit d'être toi-même. Tu ne voudrais pas juger de la sorte, tu veux que la justice préside à tes arrêts; malgré ces bons sentiments ton Dieu est encore meilleur que toi, il ne té cède en rien, il est plus juste, il est la source même de la justice. Si tu as tait du bien, c'est à lui que tu le dois; si tu as répandu de bonnes idées, tu les as puisées en lui. Quoi ! tu estimes le vase à cause de ce qu'il contient, et tu méprises la source où il se remplit !

Gardez-vous donc de faire des aumônes avec les exactions et l'usure. Je parle ici à des fidèles, je m'adresse à ceux qui reçoivent de nous le corps du Christ. Craignez et corrigez-vous, ne m'obligez pas à dire bientôt : C'est toi et c'est toi le coupable. Si pourtant je dénonce ainsi, vous ne devrez pas, je crois, vous irriter contre moi, mais contre vous, pour vous corriger. C'est ainsi qu'on doit entendre ce passage d'un psaume : « Fâchez-vous, et gardez-vous de pécher (1). » Je consens que vous vous fâchiez, mais pour éviter le péché. Contre qui en effet vous fâcher pour éviter le péché, sinon contre vous? Et quel est le vrai pénitent, sinon l'homme irrité contre soi ? Pour obtenir son pardon, il se châtie lui-même et il peut dire à Dieu : « Détournez vos yeux de mes péchés, car je reconnais mon crime (2). » Si tu le connais, lui l'oublie. — Vous donc qui agissiez de la sorte, ne continuez pas, cette pratique est coupable.

3. Si pourtant l'iniquité est commise, si vous avez acquis des richesses par ces moyens injustes, si vous en avez rempli vos bourses et vos trésors, votre fortune vient d'une source mauvaise; n'ajoutez pas le mal au mal et faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité. La fortune de Zachée était-elle pure ? Lisez et voyez. C'était un chef de publicains, et les publicains percevaient les impôts publics. C'est là qu'il s'était enrichi. En pressurant et en dépouillant un grand nombre de malheureux, il avait acquis beaucoup de biens. Le Christ entra dans sa maison, et le salut avec lui, car le Sauveur, dit expressément.: « Aujourd'hui cette maison a reçu le salut. » Voyez en quoi consiste ce salut. D'abord, cet homme désirait voir le Christ, et comme il était de petite taille et que la foule l'empêchait, il monta sur un sycomore et vit passer Jésus. Jésus le regarda : « Zachée, lui dit-il, descends ;

1. Ps. IV, 5. — 2. Ps. I, 11, 5.

476

il faut qu'aujourd'hui je loge dans ta maison. » Je te vois comme suspendu, mais je ne te tiens pas en suspens; je ne t'ajourne pas; tu voulais me voir passer, et aujourd'hui même tu me trouveras en repos chez toi. Le Seigneur entra donc, et tout transporté de joie : « Je donne aux pauvres moitié de mes biens, » dit Zachée. Voyez comme il s'empresse de se faire des amis avec les richesses d'iniquité! Dans la crainte d'avoir encore autre chose à se reprocher : « Si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui rends quatre fois autant (1). » C'était se condamner, pour n'être pas damné.

Vous aussi qui avez du bien mal acquis, faites en de bonnes oeuvres; et vous qui n'en avez point, gardez-vous d'en avoir jamais. Mais toi qui fais du bien avec le bien mai acquis, veille à être bon toi-même; dès que tu te mets à changer le mal en bien, ne reste pas mauvais. Tes deniers s'épurent, et tu demeures souillé !

4. On peut encore donner un autre sens aux paroles du Sauveur; je ne le tairai point. Les richesses d'iniquité sont toutes les richesses de ce inonde, quel qu'en soit d'ailleurs le principe. D'où qu'elles proviennent effectivement, ce sont des richesses d'iniquité. Qu'est-ce à dire des richesses d'iniquité? C'est de l'argent décoré par l'iniquité du nom de richesses. Ah 1 si tu cherches les richesses véritables, cherche-les ailleurs. Job les possédait en abondance, lorsque dépouillé de tout il s'attachait de tout son coeur à Dieu, lorsqu'après avoir tout perdu il comblait Dieu de bénédictions plus précieuses que les plus riches pierreries (2). —Où les aurait-il puisées, s'il n'avait eu encore un trésor ? C'étaient là les vraies richesses et il n'y a que l'iniquité pour donner ce nom à celles de la terre. Tu as de celles-ci, je ne t'en blâme pas; tu as hérité, ton hère était riche et il t'a laissé sa fortune. Tu as fait de légitimes acquisitions, ta maison est remplie du fruit légitime de tes travaux; je ne t'en fais pas un crime. Garde-toi néanmoins d'appeler cela richesses. En les appelant ainsi tu t'y affectionneras, et en t'y affectionnant; tu te perdras avec elles. Perds donc pour ne pas te perdre; donne pour acquérir; sème pour moissonner. Ne leur donne pas le nom de richesses; car elles ne sont pas des richesses véritables; mais, remplies de pauvreté, toujours elles sont sujettes à mille accidents. Quelles richesses en effet que celles qui te font craindre les larrons et trembler que ton serviteur même ne te mette à mort pour les enlever

1. Luc XIX, 2-9. — 2. Job. I, 21.

et s'enfuir? Ah! si elles étaient réellement des richesses, elles te donneraient la tranquillité.

5. Les vraies richesses sont donc celles que nous ne saurions perdre, une fois que nous les avons acquises. Tu n'auras pas à redouter pour elles le voleur, car elles seront à l'abri de tout coup de main. Ecoute ton Seigneur: « Amassez-vous des trésors dans le ciel, car le voleur ne saurait en approcher (1). » Ainsi tes richesses ne deviendront richesses que si tu les places ailleurs; elles ne sont pas des richesses tant qu'elles restent sur la terre. Le monde, il est vrai, l'iniquité les nomme richesses, et c'est pour cela même que Dieu les appelle richesses d'iniquité, mammona iniquitatis. Ecoute le psaume : « Délivrez-moi, Seigneur, de la main des fils de l'étranger : leur bouche parle le mensonge; leur droite est la droite de l'iniquité; leurs enfants sont comme de jeunes arbres bien affermis sur leurs racines; leurs filles sont préparées et ornées comme des temples; leurs celliers sont remplis et regorgent les uns dans les autres; leurs boeufs sont gras, et leurs brebis fécondes se multiplient en courant; il n'y a dans leurs murailles ni brèche ni ouverture, ni de clameurs sur leurs places publiques. » Quelle félicité décrite dans ce psaume! Tu la vois en quelque sorte; mais remarque bien le caractère des enfants d'iniquité dont il est ici question. « Leur bouche parle la vanité et leur droite est la droite de l'iniquité. » Voilà ceux dont parle l'auteur sacré et il ne montre en eux qu'une félicité terrestre. Qu'ajoute-t-il enfin ? « Ils ont proclamé heureux le peuple qui possède ces choses. Quels sont ceux qui l'ont proclamé heureux? Les fils de l'étranger, ceux quine sont pas de la race d'Abraham : ce sont eux qui ont proclamé heureux le peuple qui possède ces choses. » Que sont-ils? « Leur bouche parle la vanité. » Il est donc vain de proclamer heureux- ceux qui possèdent ces choses. Aussi ce bonheur n'est célébré que par ceux dont la bouche est une bouche de vanité; ce sont eux qui donnent le nom de richesses à ce qui n'est que richesses de vanité.

7. Et toi, ajouterez-vous, qu'en penses-tu? Ce sont, dis-tu, les fils de l'étranger, ceux dont la bouche profère le mensonge qui proclament heureux le peuple possesseur de ces biens, mais toi, qu'en penses-tu? Si ces richesses sont fausses, fais-moi connaître les véritables; tu méprisés ces sortes de bien, montre-moi les biens dignes d'estime.

1. Matt. VI, 20.

477

Tu veux que je dédaigne les premiers; indique moi quels sont les seconds que je dois préférer.—  Notre psaume le dira lui-même; car après ces mots : « Ils ont proclamé heureux le peuple possesseur de ces choses, » il semble supposer que nous lui disons: Tu nous dépouilles de ces biens, mais que nous donnes-tu en place? Oui, oui, nous les méprisons, mais de quoi vivrons-nous ? qui nous rendra heureux? Ceux qui viennent de parler trouvent en eux-mêmes à quoi s'en tenir et ils publient que le bonheur est dans les richesses; mais-toi que dis-tu?

A cette question supposée le psaume répond : Je dis, moi: « Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu (1). » Ainsi les vraies richesses consistent à se faire des amis avec les richesses d'iniquité; et le bonheur à avoir le. Seigneur pour son Dieu.

Il nous arrive parfois en longeant la route, de voir de magnifiques et riches domaines: nous demandons, a qui cette propriété? A un tel, nous répond-on. Si nous ajoutons : Il est bienheureux, c'est un langage menteur, comme aussi quand nous disons : Heureux le propriétaire de cette maison, de ce domaine, de ce troupeau, de ce serviteur, de cette famille. Loin de toi ce langage faux, si tu veux connaître la vérité, car « heureux est celui dont le Seigneur est le Dieu. » Non l'homme heureux n'est pas celui à qui appartient cette terre, mais celui dont le Seigneur est le Dieu. Pour montrer clairement que le bonheur consiste dans ces choses terrestres, tu prétends que ton domaine te rend heureux; pourquoi ? Parce qu'il te fait vivre. Lors en effet que tu le vantes, tu as soin de répéter : C'est lui qui me nourrit, c'est lui qui me fait vivre. Mais considère donc quel est celui qui te fait vivre. N'est-ce pas Celui

1. Ps. CXLIII, 11-15.

à qui tu dis : « En vous est la source de la vie (1).»

« Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu (1): » O Seigneur mon Dieu, ô Seigneur mon Dieu, pour nous attirer à vous, rendez-nous 'heureux- par vous. Nous ne voulons chercher le bonheur ni dans l'or, ni dans l'argent, ni dans les domaines, ni dans aucun des biens terrestres, biens si vains et qui échappent si promptement à cette fragile vie; nous ne voulons pas permettre à notre bouche un langage menteur. Rendez-nous heureux par vous-même, car nous pouvons ne pas vous perdre, et en vous possédant nous ne vous perdrons ni ne nous perdrons nous-mêmes. Faites-nous jouir de vous, car « heureux est le peuple dont le Seigneur est le Dieu. »

Se fâcherait-il si nous l'appelions notre domaine ? Mais nous lisons : « Le Seigneur est ma part d'héritage (2).. » Chose merveilleuse, mes frères, nous sommes en même temps l'héritage de Dieu et il est notre héritage; car si nous lui rendons un culte, il nous cultive à son tour. Il n'y a pas d'outrage à dire qu'il nous cultive : si nous lui rendons un culte comme à notre Dieu, il nous cultive comme son champ. Pour vous en convaincre, écoutez celui qui nous est venu de sa part : « de suis la vigne, dit-il, vous en êtes les branches, et mon Père est le vigneron (3). » Il nous cultive donc, et il ouvre son grenier si nous produisons du fruit; mais si nonobstant des soins comme ceux qu'il nous donne, nous voulons demeurer stériles, si au lieu de froment nous présentons des épines, je me refuse à dire ce qui nous attend; terminons sur une pensée consolante.

Tournons-nous etc.

1. Ps. XXXV, 10. — 2. Ps. XV, 5. — 3. Jean, XV, 1, 5.

SERMON CXIV. Prononcé sur le tombeau de Saint Cyprien, en présence du comte Boniface. DU PARDON DES INJURES (1).

ANALYSE. — Jésus-Christ nous oblige à pardonner toutes les offenses. Pourquoi ne pas le faire? C'est le moyen d'obtenir l'éternelle vie c'est l'exemple que nous donnent le Sauveur et ses Apôtres; C'est le moyen d'obtenir le pardon de nos propres péchés et de ne pas; mentir dans la prière.

1. Le saint Évangile qu'on vient de nous lire parle du pardon des injures, et c'est de ce sujet que nous devons vous entretenir, puisque nous sommes chargés de vous annoncer non pas notre parole, mais-la parole de Dieu Notre-Seigneur, que nul ne sert sans gloire et.que nul ne dédaigne sans châtiment. Ainsi donc ce Seigneur notre Dieu, qui nous a créés pendant qu'il demeurait dans le sein de son Père, et qui nous a régénérés depuis qu'il est devenu l'un de nous, ce Seigneur notre Dieu, Jésus-Christ nous dit ce que nous venons d'entendre à la lecture de l'Évangile : « Si ton frère a péché contre toi, reprends-le et s'il se repent, pardonne-lui; et s'il a péché contre toi sept fois dans le jour, et que sept fois dans le jour il revienne à toi en disant: Je me repens, pardonne-lui. » Dans la pensée du Sauveur, sept fois dans le jour ne signifie rien autre chose que chaque fois, autrement tu pourrais refuser le pardon si ton frère venait à t'offenser huit fois. Il faut donc donner à sept fois le sens de toujours, de toutes les fois que ton frère péchera et se repentira. Ces expressions : « Je vous louerai sept fois le jour (2), » n'ont-elles pas la même signification que les expressions suivantes d'un autre Psaume

« Sa louange est toujours sur mes lèvres (3) ? » Et si sept fois est mis pour toujours, c'est sûrement parce que la révolution du temps s'accomplit dans une succession constante de sept jours.

2. Toi donc, qui que tu sois, qui as le Christ devant tes yeux et aspires à obtenir l'objet de ses promesses, garde-toi de toute négligence pour l'observation de ses préceptes. Et qu'a-t-il promis? La vie éternelle. Et qu'a-t-il commandé? De pardonner: à notre frère. C'est comme s'il eût dit : O homme, pardonne à un homme, et Dieu se donnera à toi.

Mais ne parlons pas, ou plutôt cessons de parler de ces sublimes et divines promesses par lesquelles notre Créateur s'engage à nous rendre

1. Luc, XVII, 3, 4. — 2. Ps. CXVIII, 164. — 3. Ps. XXXIII, 2.

égaux aux Anges, à nous faire vivre sans fin avec lui, en lui et par lui; ne parlons plus, dis-,je, de ces promesses et réponds-moi: Ne veux-tu donc pas- recevoir de ton Dieu ce qu'il te commande d'accorder, à ton frère ?Je répète : Ne veux-tu pas recevoir de ton Seigneur ce qu'il t'oblige d'octroyer à ton frère ? Si tu ne veux pas le recevoir, ne l'accorde pas. Quelle est cette grâce ? N'est-ce pas d'accorder le pardon à qui-te le demande si tu veux l'obtenir en le demandant? Si tu n'as pas besoin de pardon, j'ose bien te le dire : Ne pardonne pas. Et pourtant je ne dois pas tenir ce langage, car tu dois pardonner, lors même que fui, n'aurais pas besoin de pardon. .

3. Tu vas m'objecter : Mais je ne suis pas Dieu, je ne suis qu'un pauvre pécheur. — Dieu soit béni de ce que tu l'avoues. Donc aussi pardonne afin que ces péchés te soient pardonnés.

Un autre motif, c'est que le Seigneur notre Dieu nous presse de l'imiter. Or l'Apôtre saint Pierre dit de lui : « Le Christ même a souffert pour nous, vous donnant l'exemple afin de vous exciter à marcher sur ses traces ; lui qui n'a pas commis de péché et dans la bouche de qui ne s'est point rencontrée la fraude (1). » Ainsi il était sans péché, et il est mort pour nos péchés; et pour nous en obtenir le pardon il a répandu son sang. Pour nous décharger de nos dettes, il s'est chargé de dettes qui n'étaient pas les siennes. Il ne devait pas mourir et nous ne devions pas vivre. Pourquoi ne devions nous pas vivre ? Parce que nous étions pécheurs. La mort donc ne lui était pas due, comme la vie ne nous l'était pas. Et pour nous donner ce que nous ne méritions pas, il a accepté ce qui ne lui était pas dû. N'oublions pas toutefois qu'il s'agit du pardon des injures et ne croyez pas qu'il soit au dessus de vos forces d'imiter le Christ en ce point. L'Apôtre ne dit-il pas : « Vous pardonnant réciproquement comme Dieu vous a pardonné dans la personne

1. Pierre, II, 21, 22

479

du Christ (1); — Soyez donc les imitateurs de Dieu (2) ? » C'est de l'Apôtre et non pas de moi ces paroles. « Soyez donc les imitateurs de Dieu. » N'y a-t-il pas orgueil à prétendre imiter Dieu? Écoute l'Apôtre : « Soyez les imitateurs de Dieu, comme ses enfants bien-aimés. » Tu portes ce nom d'enfant : si lu refuses d'imiter ton père, pourquoi cherches-tu à être son héritier?

4. Je tiendrais ce langage, lors même que tu n'aurais à désirer le pardon d'aucun péché. Mais quel que soit son titre, n'es-tu pas un homme? Juste, tu es homme; laïque, tu es homme; moine, tu es homme; clerc, tu es homme; évêque, tu es homme; Apôtre même, tu es homme. Or écoute un Apôtre: « Si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes.» Celui , celui qui parle ainsi, c'est Jean, Apôtre et Evangéliste, Jean, que le Christ notre Seigneur aimait spécialement et qui reposait sur sa poitrine; c'est lui qui dit : « Si nous prétendons. » Il ne dit pas : Si vous prétendez être sans péché, mais : « Si nous nous prétendons sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous. » Il se met au nombre des pécheurs pour obtenir avec eux le pardon. « Si nous prétendons. » Remarquez bien quel est celui qui parle. « Si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous. Mais si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les remettre et nous purifier de toute iniquité (3). » Comment nous en purifie-t-il? En nous les pardonnant; car s'il trouve en nous à punir, il y trouve aussi à pardonner. Par conséquent, mes frères, si nous avons des fautes, pardonnons à qui nous en prie; ne gardons dans notre coeur d'inimitiés contre personne, ces inimitiés ne feraient que le corrompre de plus en plus.

5. Je veux aussi que tu pardonnes, par le motif que je te vois demander pardon. On te le demande, accorde-le; on te le demande et tu le demanderas: on te le demande, accorde-le, car tu le solliciteras pour toi-même. Viendra bientôt le temps de la prière et je me fais contre toi une arme des paroles que tu prononceras alors : « Notre Père qui êtes aux cieux; » car tu ne serais pas de ses enfants, si tu ne disais : « Notre Père. » Ainsi tu diras: « Notre Père qui êtes aux cieux. » Poursuis: « Que votre nom soit sanctifié. » Plus loin encore : « Que votre règne arrive. » Encore plus loin : « Que votre volonté soit faite sur la

1. Coloss. III, 13. — 2. Ephès. V, 1. — 3. I Jean, I, 8, 9.

terre comme au ciel. » A cela qu'ajoutes-tu ? « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Où est ta fortune ? Te voilà mendiant. Viens néanmoins aux paroles qui renferment notre question, et après ces mots: « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, » prononce les suivants : « Pardonnez-nous nos offenses. » C'est ici que j'en voulais venir : « Pardonnez-nous nos offenses. » Mais de quel droit solliciter ce pardon? sur quelle convention, sur quel contrat, sur quelle signature s'appuyer! « Comme nous pardonnons nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés (1). »

C'est donc peu de ne pardonner pas, tu mens, et tu mens à Dieu. Tu as rappelé une condition, établi la règle; elle est dans ces mots : Pardonnez comme je pardonne. Aussi ne pardonne-t-il point si tu ne pardonnes. Pardonnez comme je pardonne. Tu veux, quand tu le demandes, qu'on, t'accorde le pardon; octroie-le donc quand on le sollicite près de toi. Cette requête est dictée par le Jurisconsulte du ciel, il ne te trompe pas; conforme ta requête à ce qu'à dit sa voix céleste ; dis : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons-nous mêmes, » et exécute ce que tu dis. Mentir en priant, c'est se.priver de la faveur sollicitée; mentir en priant, c'est à la fois perdre son procès et.provoquer un châtiment. Qui peut mentir à l'Empereur sans être convaincu quand l'Empereur paraît ? Mais si tu mens en priant; c'est dans la prière même que ton mensonge est découvert, et Dieu pour te convaincre n'appelle aucun témoin. S'il est ton avocat en dictant ta requête, il devient, si tu mens, témoin à ta charge, et si tu ne te corriges, il sera ton juge. Ainsi dis et fais.ce que tu dis. Car en ne prononçant pas cette requête, ta prière est contraire au droit, et en la prononçant sans y conformer ta conduite, tu seras convaincu de mensonge. On ne saurait donc passer sur ce verset qu'en accomplissant ce qu'il exprime. Pourrons-nous l'effacer de notre prière ? Voulez-vous conserver seulement: « Pardonnez-nous nos offenses, » et supprimer : « Comme nous pardonnons nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés? » N'efface rien, si tu ne veux être d'abord effacé toi-même.

Ainsi donc ta prière renferme ces deux mots « Donnez, » et « Pardonnez. » C'est pour acquérir ce que tu n'as pas encore, et pour être déchargé des fautes que tu   as commises. Veux-tu

1. Matt. VI, 9, 12.

480

obtenir? Donne. Veux-tu qu'on te pardonne? Pardonne. C'est un abrégé complet. Ecoute encore le Christ; ailleurs il dit lui-même : « Pardonnez, et on vous pardonnera; donnez, et on vous donnera (1). » — « Pardonnez, et on vous pardonnera. » Que pardonnerez-vous (1)? Les offenses que d'autres ont commises contre vous. Et

1. Luc, VI, 37, 38.

que vous pardonnera-t-on? Celles que vous-mêmes avez commises. « Pardonnez » donc. « Donnez, et on vous donnera ce que vous désirez, » la vie éternelle. Soutenez la vie temporelle du, pauvre, entretenez la vie actuelle de l'indigent, et comme produit de ce peu de semence terrestre, vous aurez pour moisson la vie éternelle. Ainsi soit-il.

SERMON CXV. L'HUMILITÉ DANS LA PRIÈRE (1).

ANALYSE. — Notre-Seigneur nous engage, de la manière la plus pressante, à prier toujours. Mais pour prier il faut la foi. Cependant la prière a besoin d'obtenir l'affermissement de la foi même. Que nous sommes pauvres par conséquent! Aussi nous faut-il prier non avec l'orgueil du pharisien, mais avec l'humilité profonde du publicain. Que penser alors de ces hérétiques qui en s'attribuant le mérite de leurs bonnes couvres, l'emportent par leur orgueil sur les pharisiens mêmes? Il n'est pas jusqu'aux petits enfants qui n’aient besoin de la grâce de Dieu.

1. Cette lecture du Saint Évangile nous porte à la prière et à la vraie foi, sans nous permettre de nous appuyer sur nous-mêmes, mais sur le Seigneur. Se pouvait-il une exhortation plus pressante à la prière, que cette comparaison du juge d'iniquité ? Il n'avait ni crainte de Dieu, ni égards pour personne: vaincu par l'ennui et non pas déterminé par l'humanité, il finit néanmoins par écouter la pauvre veuve qui recourait à lui. Si donc il l'exauça, quoiqu'il trouvât ses réclamations si importunes, comment ne nous exaucerait pas Celui qui nous presse de le prier? Mais en nous excitant, par cette parabole tirée des contraires, « à prier toujours et à ne cesser jamais, » le Seigneur ajoute : « Néanmoins, quand le Fils de l'homme viendra, penses-tu qu'il trouvera de la foi sur la terre? » Sans la foi, point de prière. Comment demander ce qu'on ne croit pas? Aussi le bienheureux Apôtre ne manque pas de dire, en exhortant à la prière: « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.» Puis, pour montrer que la foi est la, source de la prière et que le ruisseau ne peut couler si la source est à sec, il ajoute : « Mais comment l'invoqueront-ils, s'ils ne croient pas en lui (2) ? »

Ainsi donc, pour prier il faut croire, et pour obtenir la conservation de la foi qui fait la prière, il nous faut prier. La foi répand la prière et la prière en se répandant obtient l'affermissement

1. Luc, XVIII, 1-17. — 2.  ( ?)  X, 13, 14.

de la foi. Je le répète : La foi répand la prière, et la prière en se répandant obtient l'affermissement de la foi même. C'est en effet pour ne laisser pas notre foi s'affaiblir au milieu des tentations que le Seigneur dit ensuite: « Veillez et priez, pour n'entrer pas en tentation. Veillez, dis-je et priez, pour n'entrer pas en tentation. » Qu'est-ce qu'entrer en tentation, sinon quitter la foi? car la tentation gagne ce que la foi perd, et la foi gagne à son tour ce que perd la tentation. Effectivement, pour mieux convaincre votre charité qu'en disant: « Veillez et priez pour n'entrer pas en tentation, » le Seigneur donnait un moyen d'empêcher l'affaiblissement et la perte de la toi, il ajoute, au même endroit dans l'Évangile: « Cette nuit même Satan a demandé à vous cribler comme le froment; mais j'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille point (1). » Quand Celui qui soutient supplie, celui qui est en danger ne supplierait pas ?

Observons toutefois que ces mots : « Quand le Fils de l'homme viendra, penses-tu qu'il trouvera de la foi sur la terre ? » s'appliquent à la foi, parfaite, car elle est bien rare dans la monde, Vous le voyez, l'Église de Dieu se remplit. Or qui pourrait y entrer s'il n'avait point de foi, et si la foi était parfaite, qui ne transporterait des montagnes? Considérez les Apôtres eux-mêmes : ils n'auraient pas tout abandonné, ils n'auraient pas foulé aux pieds les espérances du siècle pour

1 Luc, XXII, 46, 31, 32.

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suivre le Seigneur, s'ils n'avaient une grande foi; et pourtant si cette foi était parfaite, ils ne diraient pas au Seigneur : « Accroissez en nous la foi (1). » Considérez ce double aveu, cette foi qui existe réellement, mais sans être parfaite, dans la bouche de ce père qui vient de présenter son fils au Seigneur pour qu'il le délivre du démon : interrogé s'il a la foi : « Je crois, Seigneur, répond-il; aidez mon incrédulité (2). » — « Je crois, je crois, Seigneur, » il a donc la foi. Mais « aidez mon incrédulité : » sa foi n'est donc pas encore parfaite.

2. Cette foi n'étant pas pour les orgueilleux, mais pour les humbles, le Seigneur  « dit cette parabole pour quelques-uns qui se confiaient en eux-mêmes comme étant justes et méprisaient les autres : Deux hommes montèrent au temple pour y prier, un pharisien et un publicain. Le pharisien disait : Je vous rends grâces, ô Dieu, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes. » Il devrait dire au moins, comme beaucoup d'hommes. Que signifie « comme le reste des hommes, » sinon comme tous les autres hommes, excepté lui? Je suis donc juste, » dit-il, les autres sont des pécheurs. « Je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont injustes, voleurs, adultères (1). » Voici près de toi un publicain qui te donnera lieu de t'enfler davantage encore. « Comme ce publicain, » dit-il. Il fait partie du grand nombre, moi je suis seul de mon espèce. Je ne lui ressemble pas, grâces à mes oeuvres de justice, qui me préservent de toute iniquité. «Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. » Que demande-t-il donc à Dieu? Qu'on examine ses paroles, et on ne le trouvera pas. Il est monté pour prier; mais au lieu de prier Dieu, il se loue. Il ne lui suffit pas même de ne pas prier et de se louer, il insulte celui qui prie.

« Le publicain se tenait éloigné, » mais il était près de Dieu; les remords de sa conscience l'écartaient de Dieu, mais sa piété l'attachait à lui. « Le publicain se tenait éloigné; » mais Dieu le regardait de près; car le Seigneur est grand et il abaisse ses regards sur les humbles, tandis qu'il ne voit que de loin les orgueilleux, tel que ce pharisien; il voit de loin ces orgueilleux (3), mais il ne les oublie pas. Considère encore l'humilité du publicain. Peu content de se tenir éloigné, « il « ne levait pas même ses yeux au ciel. ». Pour être regardé, il ne regardait pis; il n'osait, regarder

1. Luc, XVII, 5. — 2. Marc, IX, 23. — 3. Ps. CXXXVII, 6.

en haut; sa conscience le chargeait, mais l'espérance le soulevait. Vois encore : « Il se frappait

la poitrine, » il se punissait lui-même; aussi le Seigneur pardonnait-il à son aveu. « Il se frappait la poitrine en disant : Seigneur, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur. » Voilà un homme qui prie. Qu'y a-t-il d'étonnant que Dieu lui pardonne, puisqu'il se reconnaît si bien? Après avoir prêté l’oreille à la plaidoirie du Pharisien et du Publicain, écoute la sentence. Après avoir vu l'orgueil dans l'accusateur, l'humilité dans l'accusé, écoute le Juge. « En vérité je vous le déclare. » C'est la Vérité, c'est Dieu, c'est le Juge qui parle. « En vérité je vous le dis, ce publicain sortit du temple justifié, plutôt que le pharisien. » Pourquoi, Seigneur? Je vois le Publicain, plutôt que le Pharisien, sortir du temple justifié. Pourquoi ? — Pourquoi ? Le voici : « Quiconque en effet s'exalte sera humilié, et quiconque s'humilie sera exalté. » Tu viens d'entendre la sentence, prends donc garde de te jeter dans une mauvaise affaire; autrement : Tu viens d'entendre la sentence, prends garde à l'orgueil.

3. Qu'ils ouvrent les yeux maintenant, qu'ils prêtent l'oreille ces moqueurs impies, ces hommes qui présument de leurs propres forces et qui disent: Dieu m'a fait homme, mais je me suis fait juste. N'est-ce pas être pire et plus détestable que le Pharisien ? Le Pharisien dans son orgueil se disait juste, néanmoins il rendait grâces à Dieu de sa justice. Il se disait juste, mais il rendait grâces à Dieu. « Je vous rends grâces, ô Dieu, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes. » — « Je vous rends grâces, ô Dieu.: » il remercié Dieu de n'être pas comme les autres hommes, et toutefois il est blâmé de son orgueil et de son enflure : sa faute n'est pas d'avoir rendu grâces à Dieu, mais de s'être regardé comme n'ayant plus besoin de rien. « Je vous rends grâces de ce que je suis pas comme les autres hommes, qui sont injustes. » Tu es donc juste, toi; et c’est pourquoi tu redemandes rien : tu es donc parfait, et la vie humaine n'est plus une épreuve sur la terre (1); tu es donc parfait, tu es riche et tu n'as plus besoin de dire : « Pardonnez-nous nos offenses (2). » Or, si l'on est coupable pour rendre grâces avec orgueil, que ne mérite-t-on pas en attaquant la grâce avec impiété ?

4. Après cette plaidoirie et cet arrêt, il se présente ou plutôt on apporte de petits enfants et on les présente au Sauveur pour qu'il daigne les

1. Job, VII, 1. — 2. Matt. VI, 12.

482

toucher. S'il doit les toucher, n'en est-il pas le Médecin? Et si ces enfants n'ont aucun mal, pourquoi le prie-t-on dé les toucher? A qui les présente-t-on? Au Sauveur. S'il est leur Sauveur, c'est qu'il doit les sauver. N'est-ce pas lui qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu (1) ? Comment s'étaient-ils perdus? En ce qui les regarde personnellement, je les vois innocents où trouver qu'ils sont coupables? Voici la voix de l'Apôtre : « Par un seul homme le péché est entré dans l'univers. Par un seul homme, dit-il, le péché est entré dans l'univers, et par le péché, la mort; ainsi la mort a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché (2). »

Venez donc, petits enfants, venez; qu'on écoute le Seigneur : « Laissez, dit-il, venir à moi les petits enfants (3). » Venez, petits; malades, à votre Médecin; perdus, à votre Rédempteur; venez, que nul ne vous empêche. Ils n'ont produit encore aucun fruit sur le rameau, mais ils sont

1. Luc, XIX, 10. — 2. Rom. V, 12. — 3. Luc, XVIII, 16.

morts dans la racine. Que le Seigneur bénisse les petits et les grands; que le Médecin touche aussi et les uns et les autres. Nous recommandons aux aînés la cause des petits. Parlez pour eux puisqu'ils se taisent, priez pour eux puisqu'ils pleurent. Pour n'être pas en vain leurs aînés, soyez leurs tuteurs; protégez-les puisqu'ils ne sauraient s'occuper de leurs intérêts. Ils ont été perdus avec nous, qu'avec nous ils se sauvent; nous avions péri ensemble, sauvons-nous ensemble dans le Christ. Les mérites sont inégaux, mais la grâce est commune. Il n'y a de mal en eux que ce qu'ils en ont puisé à la source; il n'y a de mal en eux que ce qu'ils en ont puisé à leur naissance. Ah! qu'ils ne soient point éloignés du salut par ceux qui ont ajouté tant de péchés au péché d'origine. Celui qui a plus d'âge, a aussi plus d'iniquités. Mais la grâce de Dieu efface en même temps ce qui vient de l'origine et ce qui vient de la volonté.  Elle a surabondé là où avait abondé le péché

1. Rom. V, 20.

SERMON CXVI. L'ÉCONOMIE DE LA FOI (1).

Analyse. — En apparaissant à ses Apôtres après sa résurrection, Jésus s'attache 1° à leur prouver que ce n'est pas, un pur esprit qui se montre à eux, mais que c'est bien lui-même dans la réalité de son corps. Combien donc sont coupables les Manichéens qui ne croient pas à la réalité de la chair du Christ, malgré toutes les assurances contraires qu'il a données au monde ! — 2° Après avoir montré à ses disciples qu'il était réellement et corporellement ressuscité, le Sauveur leur prédit la diffusion de l'Evangile et de l'Eglise par tout l'univers. Ils voyaient Jésus-Christ, mais ils ne voyaient pas encore l'Eglise universelle ; ils croyaient celle-ci sur le témoignage du Sauveur; c'est ainsi que sur le témoignage de l'Eglise que nous voyons, nous croyons au Sauveur que nous ne voyons pas. Les Apôtres toutefois virent bientôt l'accomplissement des divines promesses; la persécution même servit à propager l'Evangile, et l'un des plus ardents persécuteurs devint l'un des plus généreux confesseurs.

1. Le Seigneur, comme vous venez de l'entendre, apparut à ses disciples après sa résurrection et lés salua en leur disant : « Paix à vous. »C'est la paix et la salutation du Salut même. Salutation vient de salut : mais est-il rien de meilleur que le Salut même saluant l'homme? Car le Christ est notre salut; il est notre salut puisqu'afin de nous sauver il a été blessé et cloué sur le bois, déposé ensuite et mis dans un sépulcre.

En sortant du sépulcre il avait guéri ses plaies et conservé ses cicatrices. Il jugea en effet devoir conserver celles-ci en faveur de ses disciples, pour guérir les plaies faites à leurs coeurs. Faites

1. Luc, XXIV, 36-47.

par quoi? Par l'infidélité. Aussi apparut-il à leurs regards en leur montrant la réalité de si chair. Mais ils crurent voir un esprit, ce qui ne prouvait pas faiblement combien leur coeur était blessé; et ceux qui conservèrent cette plaie devinrent les auteurs d'une hérésie funeste. Croirons-nous que pour avoir été guéris promptement les vrais disciples n'aient pas été blessés! Mais j'en prends à témoin votre charité, s'ils avaient conservé cette plaie; s'ils avaient cru toujours que le corps du Sauveur n'était point sorti du tombeau et qu'un esprit avait pris les apparences d'un corps humain pour tromper les regards; s'ils avaient gardé cette foi ou plutôt ce défaut de foi, nous aurions à pleurer, non (483) pas sur leurs blessures, mais sur leur mort.

  2. Que dit donc le Seigneur Jésus? « Pourquoi vous troublez-vous et pourquoi ces pensées s'élèvent-elles dans votre coeur? » Si elles s'élèvent, c'est qu'elles montent, montent de la terre. Ce qui est avantageux à l'homme, ce n'est pas que des pensées s'élèvent dans son coeur, c'est que son coeur s'élève en haut, en haut où l'Apôtre cherchait à établir les coeurs des croyants lorsqu'il leur disait : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, goûtez les choses d'en haut, où le Christ est assis à, la droite de Dieu; cherchez les choses d'en haut et non les choses de la terre. Car vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous aussi vous apparaîtrez avec lui dans la gloire (1). » Dans quelle gloire? De la résurrection. Dans quelle gloire? Ecoute l'Apôtre parlant de notre corps : « Il est semé dans l'abjection, il ressuscitera dans la gloire (2).»

Or les Apôtres ne voulaient pas accorder cette gloire à leur Maître, à leur Christ, à leur Dieu; ils ne croyaient pas qu'il eût pu ressusciter son corps dans le sépulcre; ils voyaient en lui un esprit tout en voyant sa chair, ils n'en croyaient pas leurs propres regards; tandis que nous, nous croyons sur leur parole et quoiqu'ils ne nous montrent pas la réalité. Le Christ se montrait lui-même à eux et ils ne le croyaient pas. Quelle blessure ! ô divines cicatrices, venez la guérir. « Pourquoi vous troublez-vous et pourquoi ces pensées s'élèvent-elles dans vos coeurs? Voyez mes mains et mes pieds; » c'est par là que j'ai été cloué. « Touchez et voyez. » Mais vous voyez sans voir. « Touchez et voyez. » Quoi? « Qu'un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai. En parlant ainsi, il leur montra ses mains et ses pieds, » comme on vient de le lire.

3. « Comme ils tremblaient encore et étaient transportés d'admiration et de joie. » Les voilà dans la joie et pourtant ils tremblent encore c'est qu'une chose incroyable était arrivée, quoique réellement accomplie. Est-ce aujourd'hui un fait incroyable que le corps du Seigneur soit sorti du tombeau? Mais le monde entier le croit, on est coupable de ne le croire pas. Alors au contraire le fait était incroyable; et Jésus le montrait, non-seulement aux yeux; mais aux mains, afin de faire entrer la foi dans le coeur par le

1. Colos. III,1-4. — 2. I Cor. XV, 43.

 moyen des sens; et afin que cette foi descendue ainsi dans.le coeur, pût s'annoncer dans le monde et s'imposer avec fermeté à des hommes qui croiraient sans voir et sans toucher.

« Avez-vous ici, poursuit le Sauveur, quelque chose à manger? » Bon Maître, il rie néglige rien pour affermir la foi. Il n'avait pas faim et il demandait à manger. Il mangea donc parce qu'il le pouvait, non parce qu'il avait besoin. Que les disciples reconnaissent ici la réalité de son corps, puisque le monde les en croira eux-mêmes sur parole.

4. Est-il encore des hérétiques pour s'imaginer qu'en se montrant aux regards, le Christ n'avait pas un corps véritable ? Qu'ils déposent cette idée et se laissent persuader par l'Evangile. Nous ne les blâmons pas de l'avoir eue, mais le Christ les condamnera s'ils la conservent. Qui es-tu donc pour croire qu'il ait été impossible, au corps du Sauveur de sortir vivant du tombeau? Es-tu Manichéen? En ne croyant ni à la réalité de sa mort sur la croix, ni à la réalité de sa naissance, tu l'accuses d'avoir trompé toujours. Ainsi, il trompe, et tu dis vrai? Ta bouche ne ment pas, et tout son corps est menteur ? Tu prétends qu'il a montré aux yeux ce qu'il n'était pas, qu'il n'était qu'un esprit sans corps. Ecoute-le ; il t'aime et ne veut pas te condamner; écoute-le, c'est à toi qu'il parle; oui, malheureux c'est à toi qu'il dit : Pourquoi te troubles-tu et pourquoi ces pensées s'élèvent-elles dans ton coeur? « Voyez, poursuit-il, mes mains et mes pieds. Touchez et voyez qu'un esprit n'a ni os ni chair comme vous voyez que j'en ai. » Ainsi parlait la Vérité même, trompait-elle? C'était un corps véritable, une chair réelle; on voyait ce qui avait été dans le tombeau. Que le doute disparaisse et fasse place à de légitimes louanges.

5. Le Seigneur se montra donc à ses disciples. Lui, qu'est-ce à dire? Lui, le chef de son Eglise. Il voyait que cette Eglise allait se répandre dans le monde; ses disciples ne le voyaient pas encore. Mais en montrant le Chef, Jésus promettait de montrer le corps. En effet, que dit-il ensuite? « Voilà ce dont je vous ai entretenus lorsque j'étais encore au milieu de vous. » Que signifie : « Lorsque j'étais encore au milieu de vous? » N'était-il plus avec eux lorsqu'il leur adressait ce langage? Que signifie donc : « Lorsque j'étais encore avec vous? » Lorsque j'étais avec vous mortel, ce que je ne suis plus. J'étais avec, vous, lorsque je devais mourir. « J'étais (484) avec vous, » mortel avec des mortels. Maintenant je ne suis plus avec vous; car vous devez mourir et désormais je ne mourrai pas. Voilà donc ce que je vous disais. Que leur disait-il : « Il fallait que s'accomplit tout ce qui est écrit de moi dans la Loi, dans les Prophètes et dans les Psaumes. » Je vous ai dit que tout devait s'accomplir. « Alors il leur ouvrit l'esprit. » Venez donc, Seigneur, faites des clefs et ouvrez-nous l'esprit pour nous donner l'intelligence. Voyez, vous dites tout, et on ne vous croit pas. On vous regarde comme un esprit; on vous touche, on vous pousse et, tout en vous touchant, on doute encore. Vous citez les Écritures, et l'on ne comprend pas. Les cœurs sont fermés, ouvrez-les et entrez. C'est ce qu'il vient de.faire. « Alors il leur ouvrit l'esprit. » Ouvrez, Seigneur, ouvrez ce coeur qui doute encore du Christ. Ouvrez l'esprit qui regarde encore le Christ comme un fantôme. « Alors il leur ouvrit l'esprit pour qu'ils comprissent les Écritures. »

6. « Et il leur dit. » Que leur dit-il? « C'est ainsi qu'il fallait. C'est ainsi qu'il est écrit, et c'est ainsi qu'il fallait » Que fallait-il? « Que le Christ souffrit et qu'il ressuscitât d'entre les morts le troisième jour. » Les Apôtres furent témoins de cela; ils virent le Christ souffrant et attaché à la croix, et après sa résurrection ils le voyaient présent et plein de vie. Mais que ne voyaient-il s pas? Son corps, c'est-à-dire son Église. Ils le voyaient, mais ils ne la voyaient pas. Ils voyaient l'Époux, l'Épouse était encore invisible. Que l'Epoux leur promette de la voir aussi. « C'est ainsi qu'il « est écrit, et c'est ainsi qu'il fallait que le Christ « souffrit et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour. » Voilà ce qui concerne l'Epoux.

Qu'y a-t-il pour l'Épouse? « Et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. » Voilà ce que ne voyaient pas encore les disciples. Ils ne voyaient pas l'Église répandue parmi toutes les nations, à commencer par Jérusalem. Ils voyaient le Chef, et sur la parole du Chef ils croyaient le corps. Ce qu'ils voyaient les menait à la foi de ce qu'ils ne voyaient pas. Nous leur ressemblons nous-mêmes, car noirs voyons ce qu'ils ne voyaient pas et nous ne voyons pas ce qu'ils voyaient. Que voyons-nous qu'ils ne voyaient pas? L'Eglise répandue parmi toutes les nations. Et que voyaient-ils que nous ne voyons pas? Le Christ vivant dans la chair. Comme en le voyant ils croyaient ce qu'il enseignait de son corps. mystique; ainsi en voyant ce corps croyons ce qui nous est dit du Chef. Appuyons-nous sur ce que nous voyons les uns et les autres. Eux s'appuient sur le Christ qu'ils voient, pour croire à la propagation future de l'Eglise; nous nous appuyons à notre tour sur l'Église que nous voyons, pour croire à la résurrection du Christ Ce qu'ils croyaient s'accomplit, ce que nous croyons s'accomplit également ce qu'ils croyaient du Chef se réalise, ce que nous croyons du corps se réalise aussi. Ainsi.à eux et à nous se manifeste le Christ tout entier : mais ni eux ni nous ne l'avons vu tout entier. Ils ont vu le Chef et ajouté foi à l'existence du corps; nous voyons le corps et nous ajoutons foi à l'existence du Chef. Le Christ néanmoins ne fait défaut à personne, il est complet de part et d'autre quoiqu'il lui reste encore des membres à recueillir. Les Apôtres ont cru, et par eux beaucoup d'habitants de Jérusalem, ainsi que la Judée, ainsi que la Samarie. Viennent donc les membres encore séparés, que l'édifice vienne reposer sur son fondement. « Personne, dit l'Apôtre, ne saurait poser d'autre fondement que celui qui a été posé, lequel est le Christ Jésus (1). » Que les Juifs se livrent à la fureur et s'abandonnent à la jalousie ; qu'on lapide Etienne et que les vêtements des bourreaux soient gardés par Saul, qui doit devenir l'Apôtre Paul; qu'Étienne soit mis à mort et qu'on trouble l'Église de Jérusalem (2); des tisons enflammés seront jetés ailleurs pour y porter l'incendie. Les fidèles de l’Eglise de Jérusalem n'étaient-ils pas en effet comme des tisons embrasés par le Saint-Esprit, quand ils n'avaient en Dieu qu'un coeur et qu'une âme (3)? A la mort d'Etienne ce bûcher fut bouleversé, les tisons, se dispersèrent et le monde s'enflamma.

7. Ce fut a1ors qu'abandonné contre eux à sa fureur, Saul, demanda des lettres aux princes des prêtres , il s'élance avec rage, respirant le carnage, altéré de sang; partout où il peut il charge de chaînes, il entraîne au supplice, il se repaît du sang qu'il verse. Où donc est Dieu? Où est le Christ? Où est Celui qui a couronné Etienne? où est-il, sinon au ciel? Qu'il considère donc ce Saul et qu'il se joue de ses projets de fureur, qu'il crie du haut du ciel : « Saul, pourquoi me persécutes-tu? » Je suis au ciel, tu es sur la terre, et néanmoins tu me persécutes. Tu n'atteins pas le Chef, mais tu foules mes membres

1. II Cor. III, 11. — 2 Act. VII, 67. — 3. Ibid. IV, 32.

485

aux pieds. Que fais-tu donc? Que gagnes-tu? « Il t'est dur de regimber contre l'aiguillon. » Plus tu regimbes, plus tu te blesses. Assez donc de fureur, reviens à des idées saines; assez de projets funestes, cherche maintenant d'utiles secours.

A ces mots il tombe à la renverse. Qui est renversé? Le persécuteur. La voix du Christ l'a vaincu. Où allais-tu? Où l’emportait la rage? Te voilà maintenant à la suite de ceux que tu recherchais: tu souffres persécution pour ceux que tu persécutais. Le persécuteur est tombé et l'Apôtre se relève. Il a entendu la voix du Seigneur. Son corps est devenu aveugle pour éclairer son âme, et conduit vers Ananie, instruit de la plupart des vérités saintes, il reçoit le baptême et s'élance en Apôtre (1). Parle maintenant, prêche, prêche le Christ, fais le connaître au loin, ô bélier généreux qui n'étais tout à l'heure qu'un loup ravissant. Voyez, écoutez cet homme qui persécutait avec tant de rage : « A Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde m'est crucifié et moi au monde (2). » Répands l'Evangile, que tes lèvres jettent au loin ce qui remplit ton coeur. Que les gentils t'écoutent,

1. Act. IX. — 2. Galat. VI, 14.

qu'ils croient, que les Chrétiens se multiplient et que du sang des martyrs naisse pour le Seigneur une épouse tout empourprée de sang.

Cette Epouse aussi, combien a-t-elle donné d'enfants? Combien a-t-elle uni de membres au Chef, membres fidèles, dont la foi resté pure? Ceux-ci sont baptisés, d'autres le seront, et d'autres nous suivront encore. Et alors, c'est-à-dire à la fin des siècles, les pierres se réuniront au fondement, pierres vivantes, pierres saintes ainsi l'édifice entier sera construit alors par cette Eglise primitive ou plutôt par l'Eglise actuelle qui chante aujourd'hui, tout en se formant, le cantique nouveau. Nous lisons en effet à la tête d'un Psaume : « Quand on bâtissait la maison, après la. captivité. » Quoi encore? « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, chantez au Seigneur par toute la terre (1). » Que cette maison est vaste! Mais quand chante-t-elle le cantique nouveau? Lorsqu'on la bâtit. Quand aura lieu sa consécration? A la fin- des siècles. Son fondement est déjà consacré, puisqu'il est monté au ciel et qu'il ne meurt plus. Nous serons consacrés à notre tour quand nous ressusciterons aussi pour ne plus mourir.

Sermons sur l’Évangile de Saint Jean

SERMON CXVII. LE VERBE DE DIEU (1).

ANALYSE. — Pour acheter le Verbe de Dieu, il faut se donner soi-même; mais en se donnant on s'acquiert, car le Verbe est la forme suprême qui répare et perfectionne quiconque s'attache à lui. En vain les Ariens contestent son éternité et son égalité avec son Père. Le témoignage de l'Ecriture ne leur suffit pas? Si toutefois ils veulent découvrir dans la nature des images de l'éternité et de l'égalité du Verbe avec Dieu, quoique ces comparaisons ne soient pas des preuves, on peut leur en montrer. La lumière du feu n'est-elle pas aussi ancienne que le feu? Si le feu était éternel, la lumière qu'il produit ne serait-elle pas également éternelle? Un fils n’est-il pas de même nature que son père et homme aussi bien que lui? Mais au lieu de chercher si curieusement à scruter ces profonds mystères, purifiez l'oeil du coeur, profitez des abaissements et de l'incarnation du Verbe; soyez humbles à son exemple et il vous élèvera jusqu'a lui.

1. Le passage évangélique qu'on vient de lire, mes très-chers frères, a besoin pour être compris que l'oeil du coeur soit bien pur. Nous venons de voir en effet Jésus-Christ Notre-Seigneur et dans sa divinité, créateur de tout l'univers, et dans son. humanité, restaurateur de la nature déchue. L'Evangéliste Jean nous a montré ce spectacle. L'Evangile même nous a fait connaître l'étonnante grandeur de cet

1.  Jean, I, 1-13

historien, et la dignité du serviteur nous indique de quelle valeur est le Verbe qu'il a fait connaître, ou plutôt combien ce Verbe est hors de prix, puisqu'il l'emporte sur tout. Ce qu'on achète vaut exactement le prix qu'on en donne, vaut plus ou vaut moins. Quand cela vaut le prix, il y égalité entre l'objet et le prix; si l'objet vaut moins, il est au dessous du prix, et au dessus s'il vaut davantage. Mais rien ne saurait égaler le Verbe de Dieu, ni être au dessus (486) ni être au dessous de lui comme valeur. Tout sans doute est au dessous de lui, puisque « tout a été fait par lui; » mais rien ne saurait en être le prix même inférieur. Et toutefois, si l'on peut.parler ainsi, si la raison ou l'habitude permettent de s'exprimer de la sorte, le prix à donner pour acheter le Verbe est l'acheteur lui-même, et en se donnant à lui il s'enrichit. Voulons-nous acheter quelque chose? Nous cherchons ce que nous pourrons donner en échange de ce que nous désirons, et ce que nous donnons alors est hors de nous; s'il est dans nos mains nous nous en dessaisissons pour prendre en retour ce que nous achetons. Ainsi, quel que soit le prix d'achat, il faut le céder pour obtenir ce qu'on a en vue; on ne se cède pas pourtant soi-même, mais on acquiert l'objet qu'on paie. Quant au Verbe, il ne faut pas, pour se le procurer, chercher hors de soi, il faut se donner soi-même, et en se donnant on ne se perd pas comme on perd le prix d'une autre acquisition.

2. Ainsi le Verbe de Dieu s'offre à tous; l'achète qui le peut, et on le peut avec une volonté pieuse. Dans lui en effet, se trouve la paix, et cette paix passe sur la terre aux hommes de bonne volonté (1). Afin donc de se le procurer, il faut se donner, chacun en est comme le prix. Mais peut-on employer cette expression, quand en se donnant pour acquérir le Verbe on ne se perd pas, quand au contraire on se gagne en s'abandonnant à lui? Et que lui donne-t-on en se donnant? — On ne lui donne point quelque chose qui lui soit étranger, on lui rend pour le refaire ce que lui-même a fait, car « tout a été fait par lui. » Si en effet il a fait tout, il a fait sans aucun doute l’homme comme le reste. Si c'est à lui que doivent l’existence et le ciel, et la terre, et la mer, et tout ce qu'ils renferment, et toutes les créatures enfin; n'est-il pas plus manifeste encore qu'il est l'auteur de l'homme, fait par lui à l'image de Dieu.

3. En ce moment, mes frères, nous ne cherchons pas à expliquer comment peuvent s'entendre ces mots : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » On peut les entendre dans le silence de la méditation, les paroles humaines n'en sauraient donner l'intelligence. C'est du Verbe de Dieu qu'il est ici question et nous voulons dire ce qui empêche de le connaître. Remaquez, nous n'entreprenons pas de le faire comprendre,

1. Luc, II, 14.

nous exposons ce qui empêche d'en avoir une  idée parfaitement juste.

C'est que ce Verbe est une forme, mais une forme qui n'est pas formée, et qui au contraire a formé tout ce qui l'est; formé immuable où il n'y a ni déchet, ni déclin, qui n'est astreinte ni au temps ni au lieu, qui domine tout et qui est partout, qui sert à la fois de fondement pour tout appuyer et de faîte pour tout couronner. Dire que tout est en lui, ce n'est pas une erreur; car ce Verbe est appelé la Sagesse de Dieu, et il est écrit : « Vous avez tout fait d'ans votre Sagesse (1). » Ainsi tout est en lui, et pourtant, parce qu'il est Dieu, tout est au dessous de lui. Ce qu'on vient de lire est incompréhensible, et si on l'a lu, ce n'était pas pour le faire comprendre à l'esprit humain, mais pour lui inspirer le regret de ne le comprendre pas, pour lui faire découvrir ce qui lui en ôte l'intelligence, pour le porter à écarter ces obstacles et à soupirer après la connaissance de ce Verbe immuable en changeant lui-même de mal en bien. Le Verbe en effet ne profite ni ne gagne à être connu, il reste toujours le même; le même si on s'approche de lui et le même si on reste près de lui; le même si on s'en éloigne et le même si on y revient, et en restant toujours le même il renouvelle tout. C'est ainsi qu'il est la forme de tout; mais forme incréée, indépendante, comme nous l'avons dit, et du temps et de l'espace. En effet ce qui est dans un lieu quelconque y est nécessairement circonscrit. Une forme circonscrite a des limites, des limites qui la prennent à son origine et la conduisent à son terme. De plus, ce qui est contenu dans un lieu, ce qui a un volume et une étendue quelconque, est moindre dans l'une de ses parties que dans son tout. Fasse le ciel que vous me compreniez!

4. A la vue, des corps qui sont sous nos yeux, que nous touchons et au milieu desquels nous vivons, nous pouvons constater chaque jour que chacun d'eux, quelle qu'en soit la forme, occupe localement une place. Or tout ce qui occupe une place est moindre dans l'une de ses parties que dans son tout. Une partie du corps humain comme le bras, est sûrement moindre que tout le corps. Mais si le bras est moindre, il occupe un moindre espace. Ainsi la tête, autre partie du corps, occupe également un espace moindre parce quelle n'a pas autant de volume que tout le corps. Ainsi en est-il de tous les objets

1. Ps. CIII, 24.

487

contenus dans un lieu, ils sont moindres dans une de leurs parties que dans leur tout. Mais ne nous figurons, n'estimons rien de pareil dans le Verbe de Dieu; ne consultons point les impressions de la chair pour nous représenter les choses spirituelles. Ce Verbe divin, ce grand Dieu n'est pas moindre dans l'urne de ses parties que dans son tout.

5. Tu ne saurais te représenter cette propriété divine, et il y a plus de piété à ne pas la comprendre qu'à présumer d'en avoir l'intelligence. Souviens-toi que nous parlons de Dieu, car il est dit : « Le Verbe était Dieu. » Nous parlons de Dieu; est-il donc étonnant que tu ne comprennes pas? Si tu comprenais, ce ne serait pas Dieu. Avoue donc pieusement ton ignorance, plutôt que de prétendre témérairement avoir l'intelligence. Atteindre Dieu tant soi peu est un grand bonheur, le comprendre est chose absolument impossible.

Dieu est à l'esprit ce que le corps est aux yeux; on connaît Dieu comme on voit le corps. Crois-tu l’oeil capable de pénétrer tout ce qu'il voit? Tu te tromperais étrangement; tu ne vois aucun objet tout entier. Voir un homme en face, est-ce le voir en même temps par derrière ? et le voir par derrière, est-ce en même temps le voir en face? A proprement parler tu ne comprends donc pas ce que tu vois, et si la mémoire ne conservait en toi le souvenir du côté que tu as vu, tu ne pourrais, en regardant d'un autre côté, dire que tu comprends quoi que ce soit, d'une manière même superficielle. Pour voir une chose, tu la manies, tu la tournes et la retournes; ou bien tu tournes toi-même pour la considérer sous toutes ses faces. Tu ne saurais donc d'un seul coup d'œil la voir tout entière. En la tournant tu en vois les différentes parties et pour te persuader que tu l'as vue tout entière il faut te rappeler que tu les as vues l'une après l'autre. Ce n'est donc pas 1'œil, c'est la mémoire qui agit surtout ici.

Que ne peut-on alors, mes frères, dire du Verbe de Dieu? Des corps exposés à nos regards nous disons que la vue ne saurait les pénétrer tout entiers; comment donc l'œil du coeur pourrait-il comprendre Dieu? C'est assez- pour lui, s'il est pur, de l'atteindre, et l'atteindre c'est en quelque façon le toucher d'une manière toute spirituelle, mais sans le comprendre; et encore la pureté est-elle requise. Or le bonheur de l'homme consiste à atteindre ainsi par le coeur ce qui est toujours heureux, ce qui est l'éternelle béatitude, ce qui est la vie, ce qui, est la sagesse parfaite, et pour l'homme la source de la sagesse; ce qui est l'éternelle lumière, et pour l'homme le foyer de toute lumière. Remarque donc comment ce tact invisible te transforme sans altérer l'Être mystérieux que tu atteins ; en d'autres termes comment Dieu ne gagne rien à être connu, et comment tu profites en le contemplant.

Nous avons dit, il est vrai, que nous payons Dieu, mais ne nous figurons pas, mes très-chers frères, que nous l'enrichissons. Que lui donnons-nous qui puisse ajouter à son être ? N'est-il pas le même si tu t'éloignes de lui, et le même si tu t'en rapproches ? S'il désire qu'on le contemple, n'est-ce pas pour faire le bonheur de ceux qui le regardent et pour frapper d'aveuglement ceux qui se détournent? Car l'aveuglement est la première vengeance, le commencement des peines qu'il inflige à l'âme qui se détache de lui. N'est-ce pas tomber dans l'aveuglement que de s'éloigner de la lumière véritable, c'est-à-dire de Dieu? Cette peine n'est pas sensible, elle n'en est pas moins réelle.

6. Aussi, mes très-chers frères, sachons que sans parler de sa naissance temporelle, c'est d'une naissance toute spirituelle, qui le met à l'abri de toute altération et de tout changement, que le Verbe de Dieu est né de son Père. Mais comment persuader à certains infidèles qu'il n'y a rien de contraire à la vérité dans cette doctrine catholique que combattent les Ariens, infatigables ennemis de l'Eglise de Dieu? Les hommes charnels ne croient-ils pas plus facilement ce qu'ils voient?

On a donc osé dire : Le Père est plus grand et plus ancien que: le Fils; le Fils est inférieur au Père et moins ancien que lui. Et voici comme on raisonne: Si le Fils est né, évidemment le Père existait avant lui.

Soyez attentifs : que Dieu nous vienne en aide; implorez son secours par vos prières et par votre pieuse application à recueillir ce que lui-même nous donnera, nous inspirera pour vous; qu'il nous aide à expliquer de quelque manière le mystère que nous avons entrepris d'exposer. Je l'avoue cependant, mes frères, si je n'y réussis pas, attribuons-en la faute, non pas à la raison, mais à l'homme. Priez donc, je vous en conjure, je vous en supplie; touchez la miséricorde divine et qu'elle nous mette sur les lèvres les paroles qu'il est nécessaire, à vous d'entendre, et à nous de prononcer.

488

Si le Verbe est Fils de Dieu, disent donc les Ariens, il est né. — Sans aucun doute, car s'il n'était pas né, il ne serait pas Fils. Rien de plus clair; ce raisonnement est admis par la toi, approuvé par l'Eglise catholique, il est juste. —Mais ils ajoutent : Si le Père a un Fils, il existait sûrement avant la naissance de ce Fils. — Voilà ce que réprouve la foi, ce que repoussent les oreilles catholiques; anathème à qui pense ainsi; il est séparé, il ne fait plus partie ni de la communion, ni de la société des saints. — Par conséquent, poursuivent-ils, montre-nous comment le Père peut avoir un Fils aussi ancien que lui.

7. Comment, mes frères, expliquer des choses toutes spirituelles à des hommes charnels ? Ne sommes-nous pas charnels nous-mêmes lorsque nous entreprenons de faire comprendre ces idées spirituelles à des hommes charnels, à des hommes quine connaissent que des naissances charnelles, et qui voient invariablement dans ce monde des différences d'âge entre ce qui remplace et ce qui s'en va, entre ceux qui engendrent et ceux qui sont engendrés ? Parmi nous en effet le fils naît après son père, afin de, lui succéder après la mort de celui-ci; et soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, nous voyons toujours les pères plus anciens que les enfants. Ce spectacle perpétuel porte ces Ariens à se faire la même idée de l'ordre spirituel, et plus ils s'appliquent aux choses charnelles, plus facilement ils s’égarent. Ce n'est pas la raison qui les guide, quand on leur annonce ces doctrines erronées; ils se laissent aller à l'habitude, et c'est l'habitude aussi qui inspire leurs maîtres de mensonge.

Que faire donc? Nous taire? Que n'y sommes-nous autorisés! La méditation silencieuse paraît convenir à cet ineffable mystère : car ce qui est ineffable de sa nature est de sa nature inexprimable. Or Dieu est ineffable. Si en effet l'Apôtre Paul, ravi jusqu'au troisième ciel, affirmé y avoir entendu d'ineffables paroles (1); combien plus est ineffable Celui de qui viennent ces idées inexprimables pour celui qui les a reçues. Aussi, mes frères, serait-il préférable de nous taire, si nous y étions autorisés, et de nous borner à dire: Voilà ce qu'enseigne la foi, c'est ce que nous croyons; si tu ne peux le comprendre, c'est que tu es encore du nombre des petits ; prends patience jusqu'à ce que tu aies des ailes; si tu voulais sans elles prendre ton essor, tu pourrais,

1. II Cor. XII, 4.

non pas voler librement, mais tomber témérairement. — Mais que répliquerait-on ? Ah! s'il pouvait répondre, dirait-on, il n'y manquerait pas. C'est une excuse pour voiler son impuissance. S'il refuse de répondre, c'est qu'il est vaincu par la vérité même. — Et de fait, lors même que le silence ne prouverait pas que je n'ai rien à répliquer, il pourrait nuire à ceux de nos frères dont la foi n'est pas affermie. Car en entendant l'objection ils s'imaginent qu'il n'y a réellement rien à y répondre, quoiqu'on puisse n'avoir rien à répondre tout en ayant le sentiment de la vérité. On ne peut rien exprimer sans le sentir, mais on peut sentir sans pouvoir exprimer.

8. Si néanmoins, sans déroger à l’ineffabilité de cette Majesté suprême, nous employons des comparaisons pour réfuter ces hérétiques, que nul ne regarde ces comparaisons comme faisant connaître complètement ce que les faibles ne sauraient ni exprimer ni penser même; car s'il est des esprits plus avancés ils ne peuvent comprendre qu'en partie, ils ne peuvent voir qu'en énigme et à travers un miroir. Produisons donc ces comparaisons pour réfuter les hérétiques et non pour expliquer le mystère. Que font-ils d'ailleurs pour nous combattre, lorsque nous soutenons la possibilité pour le Verbe de naître du Père et d'être aussi ancien que lui? Ils font des comparaisons, des comparaisons tirées de la créature. Un homme, disent-ils, existe avant d'avoir un fils, il est plus ancien que son fils; ainsi en est-il du cheval, du mouton, de tous les autres animaux. Voilà bien des comparaisons tirées des créatures.

9. Faut-il alors que nous nous fatiguions à découvrir des similitudes pour établir les vérités dont nous nous occupons? Et si je n'y réussissais pas, ne pourrais-je pas répondre qu'à la génération du Créateur il n'y a rien de semblable dans la créature? Autant en effet sa nature divine surpasse les natures créées, autant sa génération l'emporte sur les générations naturelles. Tout a été fait par Dieu, et qu'y a-t-il néanmoins qui lui soit comparable? Tout aussi naît avec son concours; et n'est-il pas aussi impossible de signaler des similitudes qui représentent sa génération, que d'en signaler qui figurent sa nature, son immutabilité, sa divinité et sa majesté? Qu'y a-t-il ici qui puisse nous donner l'idée de ces attributs ? Si donc je ne pouvais indiquer non plus aucune génération (489) semblable à la sienne, serais-je vaincu pour cela? Devrais-je me désespérer pour n'avoir rien découvert dans la créature qui fût comparable au Créateur.

10. Non, mes frères, je ne découvrirai dans le temps rien que je puisse mettre en regard de l'éternité. Et toi, qu'as-tu découvert? qu'as-tu découvert en fait de comparaisons ? Tu as découvert qu'un père est plus ancien que son fils, et parce que dans le temps un père est plus ancien que son fils, tu prétends que dans l'éternité le Fils soit aussi moins âgé que son Père? Mais pour établir une comparaison véritable, montre-moi ici un père éternel. C'est dans le temps que tu me montres le fils moins âgé que son père; le père et le fils sont également soumis au temps; mais pourrais-tu me signaler un père qui fût éternel et son fils moins âgé que lui?

Le caractère de l'éternité est la stabilité même, la variété est le caractère du temps; dans l'éternité tout est immobile, tout vient et s'en va dans le temps; et si dans cette révolution du temps tu vois le fils succéder à son père, c'est que ce père à son tour a succédé à son propre père qui n'était pas plus éternel que lui. Comment voulez-vous donc, mes frères, que nous reconnaissions dans la créature quelque chose de coéternel, puisque nous sommes incapables d'y rien apercevoir d'éternel?

Montre-moi dans l'univers créé un père éternel et je t'y indiquerai un fils co-éternel . Mais si tu n'y découvres rien d'éternel, si le père et le fils sont différents d'âge, ne suffit-il pas, pour établir une comparaison, que nous nous arrêtions à ce qui est de même âge? Autre chose « ce qui est éternel, et autre chose ce qui est de même âge. Nous appelons hommes de même âge ceux qui vivent depuis le même moment ; l'un n'est pas né avant l'autre, tous deux néanmoins sont commencé. Eh bien! si nous parvenons à rencontrer un être produit qui soit de même âge que celui dont il émane; s'il est possible de signaler deux êtres de même âge, l'un qui engendre et l'autre qui soit engendré, ne pourrons-nous pas y voir une image de ce qui est coéternel? En voyant ici un être engendré commencer en même temps que son père, ne comprendrons-nous pas que le Fils de Dieu n'a aussi, en même temps que son Père, jamais eu de commencement? Oui, mes frères, si nous reconnaissons qu'un être produit a commencé en même temps que celui dont il émane, si l'un a commencé avec l'autre, pourquoi le Fils ne serait-il pas sans commencement aussi anciennement que son Père? Il y aurait là, coévité et ici, coéternité.

11. Votre sainteté a compris sans doute ce que je viens de dire, savoir, que l'on ne saurait comparer ce qui est temporel à ce qui est éternel, mais qu'on peut établir quelque faible et légère similitude entre ce qui est contemporain et ce qui est coéternel. Cherchons donc des êtres contemporains, et demandons à l'Ecriture même l'idée de ces rapprochements.

Nous y lisons que la Sagesse « est l'éclat de l'éternelle lumière, et le miroir sans tache de la majesté divine (1). » Ainsi la Sagesse est appelée l'éclat de l'éternelle lumière et l'image du Père: puisons là, dans ce qui est créé en même temps, des rapprochements qui nous donnent l'intelligence de ce qui est coéternel. O Arien, si je constate qu'un être producteur n'est pas plus ancien que l'être produit par lui et que l'être produit n'a pas moins d'âge que celui dont il procède, tu devras m'accorder que dans la nature créatrice deux personnes peuvent être coéternelles, puisqu'en effet deux êtres sont absolument contemporains dans la nature créée. Quelques-uns de mes frères, je crois, saisissent déjà toute ma pensée; plusieurs en effet l'ont devinée quand j'ai rapporté ces paroles: « Elle est l'éclat de l’éternelle lumière. » Le feu donc produit la lumière, la lumière jaillit du feu. Nous allumons la lampe chaque jour; suions examinions alors comment la lumière naît du feu, notre esprit se reporterait sur un mystère invisible et ineffable, et le flambeau de notre intelligence pourrait s'allumer aussi durant l'épaisse nuit du siècle. Considère avec attention un homme qui allume sa lampe. Avant que cette lampe soit allumée, on n'y voit ni le feu ni l'éclat qui en jaillit. Dis-moi, maintenant : Est-ce la lumière qui vient du feu ou le feu qui vient de la lumière ? Chacun me répondra, car Dieu a semé dans tous les esprits les idées premières de l'intelligence et de la sagesse; chacun donc me répondra, et me répondra sans hésiter, que la lumière vient du feu, et non pas le feu de la lumière. Supposons donc que le feu est le père de cette lumière, et n'oublions pas que nous cherchons ici des phénomènes contemporains et non pas coéternels. Eh bien ! quand je veux allumer ma lampe, il n'y a ni feu ni lumière, et sitôt que je l'ai allumée, le feu s'y montre en même temps due la lumière. Fais-moi voir ici

1. Sag. VII, 26.­

490

du feu sans lumière et je croirai qu'au ciel le Père est sans son Fils.

12. Remarquez bien: nous avons exprimé ce grand mystère autant qu'il nous a été possible; le Seigneur a eu égard à l'ardeur de vos prières et aux dispositions de votre coeur, et vous m'avez compris dans la mesure de vos forces. Ces vérités pourtant sont ineffables ; ne regardez pas mes paroles comme proportionnées au sujet, puisqu'il m'a fallu comparer ce qui est contemporain à ce qui est coéternel, ce qui est temporel à ce qui subsiste toujours, ce qui s'éteint à ce qui est immortel.

Toutefois, puisque le Fils est appelé aussi l'image de son Père, tirons encore de là un rapprochement, quoiqu'il y ait tant de différence, comme nous l'avons dit, entre ces divers objets. Quand un homme est en face d'un miroir, on y voit son image. Mais ceci ne saurait nous aider à rendre sensible le mystère que nous cherchons à expliquer tant soit peu ; car on peut m'objecter que celui qui est en face d'un miroir existait, était né auparavant. Son image ne se reflète qu'à dater du moment où il se met en présence du miroir ; mais il existait avant de s'en approcher. Comment donc établir une comparaison semblable à celle que nous ont offert le feu et la lumière? Interrogeons ce qu'il y de plus faible.

Il vous a été facile d'observer comment l'eau reproduit les images dès corps. Ainsi, quand un homme passe ou s'arrête au dessus de l'eau, il y voit son image. Si donc une plante, un arbrisseau ou une herbe, naissait au dessus de l'eau, n'y naîtrait-elle pas avec son image? Son image commencerait d'exister en même temps qu'elle, elle ne lui serait pas le moins du monde antérieure. Impossible de me montrer qu'une plante soit née au dessus de l'eau, et qu'ensuite seulement et non en même temps, son image s'y soit peinte; elle s'y peint au même moment; et pourtant l'image vient de la plante, et non la plante de l'image. Elle naît donc avec son image : l'existence de l'image et l'existence de la plante commencent en même temps. N'avoues-tu pas que l'image est produite par la plante et non la plante, par l'image? L'image vient ainsi de la plante, ce qui engendre et ce qui est engendré commencent en même temps et par conséquent sont contemporains; et par conséquent encore si la plante avait toujours existé, toujours aussi aurait, existé l'image qu'elle produit, l'image qu'elle engendre; d'où il suit encore que ce qui engendre peut exister toujours, et toujours aussi exister en même temps ce qui est engendré. Tout l'effort, tout le travail de notre esprit tendait à nous faire l'idée d'une génération éternelle, voilà cette idée. Concluons aussi que le Fils de Dieu porte ce nom pour exprimer qu'il a un Père qui lui donne la vie, et non pour signifier que le Père lui soit antérieur. Toujours le Père existe et toujours existe également le Fils qui procède de lui; et comme en procédant de lui le Fils en naît, on peut dire que toujours le Fils est né du Père. Le Père existe toujours, et toujours l'image qu'il produit. Ainsi l'image de la plante est produite par la plante, et si la plante eût toujours existé, toujours également aurait existé l'image qu'elle forme. Tu n'as pu découvrir d'êtres coéternels engendrés de pères éternels, et tu viens de rencontrer des êtres contemporains produits par des êtres temporels. Ainsi j'ai l'idée du Fils coéternel de Dieu engendré de son Père éternel. Entre le coéternel et l'éternel il y a la même relation qu'entre le contemporain et l'éternel.

13. Mes frères, il y a .ici, pour éviter les blasphèmes, une petite observation. Constamment on répète : Voilà bien des comparaisons, mais la lumière produite par le feu est moins éclatante que le feu même, et l'image de l'arbrisseau n'a certes pas la même réalité que l'arbrisseau. — Sans doute, il y a ici ressemblance, mais non pas égalité absolue et c'est pourquoi il ne parait pas y avoir même nature. Que répondre alors si on nous disait: Le Fils est donc au Père ce que la lumière est au feu, et l'image à l'arbrisseau? — Je vois que le Père est éternel et que le Fils est coéternel au Père; mais dirons-nous qu'il ressemble à la lumière en tant qu'elle est moins éclatante que le feu, et à l'image en tant qu'elle a moins de réalité que l'arbrisseau? Nullement; il y a ici égalité parfaite. — Je n'en crois rien, dit-on, puisque tu ne découvres rien de semblable — Eh bien ! crois-en l'Apôtre, car il a pu voir ce que j'enseigne. Le Christ, dit-il, « n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu (1). » C'est une égalité parfaite et absolue. Mais pourquoi ne l'a-t-il pas usurpée ? C'est qu'il ne se l'attribue que parce qu'elle lui appartient.

14. Réunissons maintenant ces rapports divers, ces deux espèces d'êtres; peut-être trouverons-nous dans la créature quelque similitude qui nous aide à comprendre comment le Fils est coéternel

1. Philip. II, 6.

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au Père et en même temps son égal. Mais il nous est impossible de voir cette vérité dans une même espèce de comparaisons; réunissons alors des comparaisons empruntées à deux espèces d'êtres. Lesquelles? L'une comprend les similitudes invoquées par les hérétiques, et l'autre comprend les comparaisons indiquées par nous. Les hérétiques ont tiré leurs comparaisons de ce qui naît dans le temps et se trouve par conséquent moins ancien que l'être générateur: ainsi l'homme issu de l'homme est moins ancien que son père; et toutefois le fils, comme le père, est homme, c'est-à-dire de même nature, car un homme engendre un homme comme un cheval produit un cheval, comme un animal produit son semblable. Ces êtres communiquent leur substance, mais ils ne communiquent par leur âge. L'âge est différent, mais la nature est la même. Que constatons-nous donc dans ce genre de naissances? Sans aucun doute, l'égalité de nature. Et que n'y trouvons-nous pas ? L'égalité d'âge. N'oublions pas alors cette égalité de nature que nous y avons rencontrée.

Quant aux comparaisons que nous-mêmes avons tirées soit de la lumière produite par le feu, soit de l'image peinte par l'arbrisseau, si tu n'y découvres pas l'égalité de nature, tu y vois l'égalité d'âge. Qu'y constatons-nous donc? L'égalité d'âge. Que n'y découvrons-nous pas? L'égalité de nature. Eh bien ! unis ces deux caractères; tu le peux, car si les créatures manquent de quelque qualité, le Créateur ne saurait manquer d'aucune, puisque de lui vient tout ce que possède la créature. Ne faut-il donc pas attribuer à Dieu ce que tu rencontres dans les êtres contemporains, comme il est nécessaire de n'attribuer pas à cette Majesté qui est sans défaut, ce dont manquent ces êtres ? Voici des générateurs de même âge que les êtres engendrés par eux ; en y reconnaissant l'égalité d'âge, tu y constates l'inégalité de nature. Garde-toi de prêter à Dieu aucun défaut, prête-lui au contraire les perfections des créatures, et pour nous en tenir d'abord aux créatures de même date, vois dans leur coévité la coéternité du Fils avec le Père. Quant  aux autres créatures, qui sont également l'oeuvre de Dieu et qui doivent aussi louer leur Créateur, que constates-tu en elles? L'égalité de nature. Les premières t'avaient enseigné à attribuer à Dieu la coéternité; que celles-ci te déterminent à admettre en lui l'égalité de nature. Eh! ne serait-ce pas, rues frères, le comble de la folie que de ne célébrer pas dans le Créateur ce que je célèbre dans la créature? Je loue dans l'homme l'égalité de nature, et je l'admets pas dans Celui qui a fait l'homme? Ce qui naît de l'homme est homme, et ce qui naît de Dieu ne serait pas Dieu? Peu m'importent les oeuvres qui ne sont pas les oeuvres de Dieu ; mais je veux que tous les ouvrages du Seigneur bénissent leur Créateur ; et puisque dans ces ouvrages je vois la coévité, j'en conclus qu'il y a en Dieu coéternité ; et puisque dans ces mêmes ouvragés je constate égalité de nature, je reconnais en Dieu égalité de substance. Je réunis en lui ce que je trouve répandu partiellement sur chacune de ses créatures, et sans m'arrêter même à ce que je découvre dans celles-ci, je lui en attribue toutes les perfections, mais comme au Créateur, et je les lui attribue d'une manière d'autant plus éminente que ces perfections sont visibles ici et en lui invisibles; ici temporelles, éternelles en lui; ici muables et en lui immuables; ici corruptibles, incorruptibles en lui. Enfin, pour nous arrêter à l'homme, le père et le fils sont deux hommes ; tandis qu'en Dieu le Père et le Fils ne sont qu'un seul Dieu.

15. Je rends au Seigneur notre Dieu d'ineffables actions de grâce, de ce qu'à votre requête il a daigné me tirer de ce dangereux et difficile écueil. Mais n'oubliez jamais que le Créateur est élevé, à une hauteur infinie, au dessus de tout ce que nos sens ou nos méditations peuvent remarquer dans la créature. Veux-tu donc t'élever intérieurement, jusqu'à lui? Purifie ton esprit, purifie ton coeur, purifie cet oeil intérieur qui pourra seul contempler ce qu'il est, purifie l'oeil du coeur, car il est écrit : « Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu (1). »

Cependant, puisque le coeur n'était pas purifié, était-il possible à Dieu de se montrer plus miséricordieux envers nous qu'en procurant l'incarnation de ce Verbe dont nous avons tant parlé sans pouvoir, malgré nos efforts, rien dire qui fût digne de lui ? Ce Verbe en effet a fait toutes choses, et pour nous aider à atteindre à ce que nous ne sommes pas, il s'est fait ce que nous sommes. Nous ne sommes pas Dieu, mais nous pouvons le considérer en esprit, c'est-à-dire fixer sur lui le regard du coeur. Maintenant, il est vrai, les péchés qui nous accablent et qui nous aveuglent, ainsi que la faiblesse gui nous tient abattus, nous réduisent au simple désir de voir Dieu; mais nous sommes au temps de l'espérance et non à

1. Matt. V, 8.

492

l'époque de la réalité. « Nous sommes les enfants de Dieu. » Ainsi parle Jean, celui qui a dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu: » celui qui reposait sur la poitrine du Seigneur et qui puisait dans son coeur ces secrets divins. Il dit donc: « Mes bien aimés, nous sommes les enfants de Dieu, et ce que nous serons un jour ne parait pas encore; nous savons seulement que lorsqu'il apparaîtra lui-même, nous lui serons semblables, car nous le verrons tel qu'il est (1). » Ceci nous est promis.

16. Afin toutefois d'y parvenir, et parce que nous ne saurions contempler encore là divinité du Verbe, écoutons son humanité, charnels que nous sommes, prêtons l'oreille au Verbe fait chair ; car s'il est venu parmi nous, s'il s'est chargé de ta faible nature, c'est pour te permettre d'entendre sa forte parole. Et n'est-ce pas avec raison qu'on l'a comparé au  lait? Ne donne-t-il pas du lait aux petits, pour leur donner, quand ils seront grands, lé pain de la sagesse ? Souffre donc qu'on t'allaite, pour que tu manges un jour avec avidité. Vois encore comment se forme le lait qu'on donne aux enfants. Ce lait n'est-il pas d'abord sur la table une nourriture ordinaire Mais l'enfant ne saurait manger cette nourriture placée sur la table. Que fait alors la mère ? Elle se l'incorpore, elle la change en lait pour que nous puissions nous en nourrir. Ainsi le Verbe s'est fait chair, afin qu'incapables de prendre encore aucun aliment solide, nous vécussions de lait, comme les petits enfants. Il y a  pourtant cette différence : Quand la mère forme le lait avec la nourriture qu'elle a prise, cette nourriture se change réellement en lait; au lieu que le Verbe est resté immuable, quand il a pris un corps, afin d'en être revêtu. Il n'a alors ni altéré ni transformé sa nature, et sans se changer en homme, il a voulu te parler en se rendant visible comme toi. Absolument immuable et inaltérable, il est devenu un autre toi-même, sans cesser d'être semblable à son Père.

17. Que dit-il en effet lui-même aux petits pour leur apprendre à recouvrer la vue et à s'élever de quelque manière jusqu'à ce Verbe qui a tout fait? « Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine et quiètes chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez

1. Jean III, 2.

de moi que je suis doux et humble de coeur (1). » Que fait ici le Maître souverain, ce Fils de Dieu, cette Sagesse de Dieu par qui tout a été fait? Il appelle à lui le genre humain: « Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine, et apprenez de moi. » Tu t'attendais peut-être à  entendre dire à la Sagesse divine : Apprenez de moi comment j'ai formé les cieux et les astres; comment tout était compté dans mon esprit avant d'être formé, et comment je voyais, à la lumière des idées immuables, le nombre même de vos cheveux (2). Tu t'attendais donc à l'entendre parler  ainsi ? Tu te trompais; elle dira d'abord : « Apprenez que je suis doux et humble de coeur.» Considérez, mes frères, ce que vous avez à apprendre d'abord; c'est assurément peu de chose. Nous aspirons à ce qui est grand ; pour le devenir, attachons-nous à ce qui est petit. Tu voudrais t'occuper des grandeurs de Dieu ? Occupe-toi d'abord de son humilité. Ne dédaigne pas de devenir humble dans ton intérêt, puisque dans, ton intérêt encore et non dans le sien, Dieu a daigné le devenir. Nourris-toi donc de l'humilité du Christ, apprends à être, humble et garde-toi de l'orgueil. Avoue ta maladie et reste avec patience aux pieds de ton médecin. Une fois que tu seras humble comme lui, tu te relèveras avec lui ; non que lui-même se relève considéré comme Verbe, c'est toi plutôt qu'il relèvera pour le connaître de plus en plus. Tu ne le regardes d'abord qu'en tremblant et en hésitant ; tu le verras ensuite d'un oeil plus ferme et avec plus de clarté. Il ne grandit pas, c'est toi qui profites et il semble s'élever avec toi.

Oui, mes frères, c'est bien la vérité. Ajoutez foi aux commandements de Dieu et accomplissez-les; Dieu fortifiera alors votre intelligence. Point de présomption, ne semblez pas mettre la science avant le précepte, ce serait le moyen de rester petits sans vous affermir. Considérez cet arbre, il cherche à descendre pour monter, il enfonce ses racines en-bas pour porter sa tète vers le ciel. Ne s'appuie-t-il pas sur l'humilité? Pour toi, tu veux sans charité comprendre les mystères sublimes, t'élancer dans, les airs sans avoir ale racine? C'est périr et non grandir. Que par la foi donc le Christ habite en vos  coeurs; enracinez-vous et établissez-vous dans la charité, pour être remplis de toute la plénitude de Dieu (3).

1. Matt. XI, 28, 29. — 2. Matt. X, 30. — 3. Ephès. III, 17, 19.

SERMON CXVIII. L’ÉTERNITÉ DU VERBE (1).

493

ANALYSE. — Les premières paroles de l'Évangile de saint Jean prouvent l'éternité du Verbe, et si l'on se demande comment le Verbe engendré de Dieu peut être éternel comme Dieu, il suffit de se rappeler que l'éclat; produit par la lumière, est aussi ancien que la lumière elle-même.

1. Vous tous qui aimez tant à entendre parler l'homme, entendez l'unique Parole de Dieu. « Au commencement était le Verbe. » Sans doute, au commencement Dieu a fait le ciel et la terre; » « mais le Verbe était dès lors. Reconnaissons en lui le Créateur; car c'est le Créateur qui a fait, et la créature est son ouvrage; et celte créature, qui est son ouvrage n'a pas toujours existé comme a existé toujours le Verbe divin dont elle est l’oeuvre.

Mais où était ce Verbe dont il est dit qu' »il était au commencement? » Evidemment il était dans le Père; car le Père ne l'a ni créé ni formé, mais engendré. En effet, « au commencement Dieu a fait le ciel et la terre. » Par quel moyen les a-t-il faits ? « Le Verbe était, et le Verbe » ou la Parole « était en Dieu. » Quel était ce Verbe ou cette Parole ? Une parole qui retentit et qui passe? Une parole que l'on inédite et qui s'en va ? Une parole que l'on se rappelle et que l'on prononce ?

Nullement. Quelle était donc cette Parole? Pourquoi m'adresser tant de questions ? «Cette Parole était Dieu. » Or en disant : « Cette Parole était Dieu, » nous ne faisons pas deux Dieux, nous ?  nommons le Fils de Dieu, puisque la Parole ou le Verbe de Dieu est son Fils. Et s'il est Fils, n'est-il pas Dieu ? Aussi bien «et le Verbe était Dieu. » Qu'est le Père? Il est  Dieu, sans aucun doute. Si le Père est Dieu, si le Fils est Dieu également, n'y a-t-il pas deux Dieux ? Non. Le Père est Dieu, le Fils est Dieu ; mais le Père et le Fils ne sont qu'un seul Dieu.

Effectivement, le Fils unique de Dieu n'a pas été fait, il est né. « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre ; » mais le Verbe alors était né de son Père. N'est-ce pas une preuve qu'il a été fait par lui ? Non. «C'est par lui que tout a été fait. » Si tout a été fait par lui, ne s'est-il pas fait aussi lui-même ? Ne confonds point avec ce qui a été fait Celui qui a fait tout. Si en effet il a été fait, il n'a pas fait tout, il a été fait comme le reste. Il a été fait, tais-tu ; mais est-ce par lui ? Eh ! qui peut donc se faire ? Et s'il a été fait,

1. Jean, I, 1-3.

comment a-t-il fait tout ? Admettons avec toi qu'il a été fait, pour moi je ne nie pas qu'il ait été engendré ; si donc il a été fait, par quoi, par qui l'a-t-il été? Est-ce par lui-même ? Mais pour se faire lui-même il aurait dû exister avant d'être, et comme tout a été fait par lui, il est sûr que lui-même ne l'a pas été.

Ne peux-tu comprendre ? Crois et tu comprendras ; car la foi précède l'intelligence, et le prophète a dit : « Si vous ne croyez, vous ne comprendrez point (1). »

« Le Verbe » donc « était. » Ne demande pas en quel temps. « Le Verbe était. » Il fut pourtant, dis-tu, une époque où il n'était pas. C'est une assertion fausse, tu ne la lis nulle part; tandis que je lis : « Au commencement était le Verbe. » Que cherches-tu avant le commencement? Situ découvrais quelque chose avant le commencement, ce quelque chose ne serait-il pas le commencement même ? N'est-ce pas avoir perdu le sens que de chercher quoique ce soit avant le commencement? Qu'est-ce donc qui a pu exister avant le commencement ? « Au commencement était le Verbe. »

2. Mais le Père était aussi, diras-tu ; il était donc avant le Verbe ? — Que cherches-tu à savoir? — « Au commencement était le Verbe. » Comprends ce que tu vois et ne cherche pas ce que tu ne saurais trouver. Il n'y a rien avant le commencement.

« Au commencement était le Verbe. » Le Fils est la splendeur du Père, car il est dit de la Sagesse de Dieu ou de son Fils : « Elle est la splendeur de l'éternelle lumière (1). » Tu veux le Fils sans son Père ? Montre-moi une lumière sans splendeur. S'il fut un temps où le Fils n'existait pas, le Père était donc alors une lumière ténébreuse ; et comment n'eût-il pas été une lumière ténébreuse puisqu'il était, d'après toi, une lumière sans clarté ? Ainsi donc le Père a toujours été, et le Fils toujours également ; l'un n'a pas toujours existé sans que l'autre existât toujours. Tu me demandes si le Fils est né. Je réponds que oui;

1. Isaïe, VII, 9. sel, LXX. — 2. Sag. VII, 26.

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car s'il n'était né, il ne serait pas Fils, et si de toute éternité il est Fils, il est né de toute éternité. — Qui comprendra qu'il soit né de toute éternité ? — Montre-moi du feu qui soit éternel, et je te montre en même temps une éternelle lumière. Combien nous bénissons le Seigneur de nous avoir donné les saintes Ecritures ! En face de la lumière, ne soyez pas aveugles. N'est-il pas vrai que la splendeur est produite par la lumière et que néanmoins elle est aussi ancienne ? Que fa lumière ait toujours existé, son éclat également aura existé toujours. La lumière engendre en quelque sorte son éclat ; mais a-t-elle été jamais sans lui ? Permettons à Dieu d'engendrer éternellement. Rappelez-vous, je vous en conjure, de qui nous parlons; prêtez l'oreille et soyez attentifs, croyez et comprenez ; nous parlons de Dieu même. Nous confessons et nous croyons que le Fils est coéternel au Père. Mais, dit-on, quand un homme engendre un fils, le père est plus' âgé et le fils l'est moins. Sans aucun doute, il est facile d'observer parmi les hommes que le père est plus âgé, que le fils l'est moins et que celui-ci a besoin d'acquérir par degrés la force de son père. — Pourquoi, sinon parce que l'un se développe et que l'autre vieillit? Que le père ne se laisse point entraîner par le mouvement du temps, le fils en grandissant le rejoindra bientôt et sera son égal. Voici qui fera mieux saisir. Tandis que la splendeur est de même date que le feu qui la produit, on ne voit parmi les hommes que des pères plus âgés que leurs enfants, jamais ils ne sont de même âge. Considérons donc, comme je l'ai dit, que la splendeur est de même date que le feu qui la produit, ce qui est incontestable, puisque le feu qui l'engendre n'est jamais sans elle. Mais en voyant la splendeur aussi ancienne que le feu, ne permettras-tu pas à Dieu d'engendrer un Fils aussi ancien que lui ?

Vous qui comprenez, réjouissez-vous ; et vous qui ne comprenez pas, croyez, car on ne saurait prescrire contre cette parole d'un prophète « Si vous ne croyez, vous ne comprendrez pas. »

SERMON CXIX. LE VERBE FAIT CHAIR (1).

ANALYSE. — Tout grand, tout éternel que soit le Verbe de Dieu, il s'est fait chair, il est descendu jusqu'à nous, afin de nous élever jusqu'à lui.

1. Nous n'avons jamais cessé de vous annoncer, et toujours votre foi a été persuadée que Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est fait homme pour chercher l'homme égaré, et que ce même Seigneur, qui s'est fait homme pour nous, a toujours été Dieu dans le sein de son Père, qu'il le sera ou plutôt qu'il l'est toujours, car il n'y a ni passé ni futur là où n'est point la mobilité du temps. En effet le passé n'est plus et le futur n'est pas encore, tandis que le Seigneur est toujours, puisqu'il existe véritablement, en d'autres termes, puisqu'il est immuable. C'est le grand et divin mystère que vient de nous rappeler la lecture de l'Evangile.

C'est saint Jean qui a exhalé en quelque sorte ce commencement de l'Evangile, qu'il avait comme puisé dans le coeur de son Maître. On

1 Jean, I, 1-14.

vous l'a lu dernièrement encore ; rappelez-vous donc comment ce saint Evangéliste reposait sur le sein du Seigneur, sur le sein du Seigneur, c'est-à-dire « sur sa poitrine, » comme il l'exprime clairement (1). Or en reposant ainsi sur la poitrine du Seigneur, que n'y puisait-il pas ? Ne cherchons pas tant à nous l'imaginer qu'à en profiter, puisque nous aussi nous venons d'entendre de sublimes vérités.

2. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Quelle prédication! Quels flots divins jaillissant de la poitrine du Seigneur ! « Au commencement était le Verbe.» Pourquoi chercher ce qui était avant lui, puisqu'il « était au commencement ? » Le Verbe n'a pas été créé, puisque tout a été créé par lui : mais s'il avait été créé,

1. Jean, XIII, 23, 25.

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l'Ecriture dirait : Au commencement Dieu a fait le Verbe, comme il est dit dans la Genèse : « Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre (1). » Dieu n'a donc pas fait le Verbe au commencement, puisqu'« au commencement était le Verbe. » Mais où était ce Verbe, qui était au commencement ? Poursuis : « Et le Verbe était en Dieu. » Habitués à entendre chaque jour la parole humaine, estimons-nous assez ce terme de Verbe qui signifié parole? Garde-toi d'en faire ici peu de cas, car « le Verbe était Dieu; il était en Dieu au commencement. Tout a été fait par lui, et sans lui rien n'a été fait. »

3. Appliquez vos coeurs, suppléez à l'insuffisance de mon discours; écoutez ce que je pourrai dire et réfléchissez à ce que je ne dirai pas. Qui peut se représenter une parole immobile? Les nôtres passent en faisant du bruit. Afin donc de se figurer le Verbe subsistant, ne faut-il pas demeurer en lui? Veux-tu donc comprendre comment ce Verbe est immobile ? ne suis pas le torrent charnel. Notre chair est comme un fleuve, puisqu'elle n'est jamais immobile. Les hommes en effet naissent des sources mystérieuses de la nature, ils vivent et ils meurent, sans savoir ni d'où ils viennent, ni où ils vont. Ainsi les eaux sont invisibles jusqu'au moment où elles jaillissent, elles coulent et on les voit dans le lit du fleuve, puis elles se perdent de nouveau dans la mer. Ah! dédaignons, dédaignons ce flot qui jaillit, qui coule et disparaît. « Toute chair n'est que de l'herbe et toute sa beauté ressemble à la fleur des champs ; l'herbe s'est desséchée, la fleur est « tombée. » Veux-tu ne tomber pas ? « Mais le Verbe du Seigneur demeure éternellement (2). »

4. Afin toutefois de nous venir en aide, « le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. » Qu'est-ce à dire, « le Verbe s'est fait chair? » C'est-à-dire que l'or s'est fait herbe, il s'est fait herbe pour brûler ; l'herbe en effet a brûlé, mais l'or est resté, et loin de se consumer avec l'herbe, il l'a transformée. Comment l'a-t-il transformée ? En la ressuscitant, en lui rendant la vie, en l'élevant jusqu'au ciel, en la plaçant à la droite du Père.

Mais de quoi sont précédés ces mots : « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ? » Rappelons-le brièvement. « Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu. Mais à  tous ceux qui l'ont reçu il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, » de le devenir,

1. Gen. I, 1. — 2.  Isaïe, XI, 6-8.

car ils ne l'étaient pas, tandis que lui l'était dès le commencement. « Il a donc donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui ne sont pas nés du mélange du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. » Quel que soit leur âge proprement dit, voilà ce qu'ils sont, des enfants; regardez-les et soyez heureux. Voilà ce qu'ils sont, mais des enfants qui ont Dieu pour père ; le sein de leur mère est l'eau du baptême.

5. Loin d'ici la pauvreté du coeur et l'indigence des pensées ; que nul ne dise : Comment ! « Le Verbe était au commencement, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, tout a été fait par lui : » et voilà que ce même « Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous ! » Apprenez pourquoi. Il est sûr qu'à ceux qui croient en son nom il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ; et vous à qui il a donné ce pouvoir, ne regardez point cette transformation comme impossible. « Le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous. » Est-il étonnant que vous puissiez devenir fils de Dieu, quand pour vous le Fils de Dieu est devenu Fils de l'homme? S'il s'est abaissé, ne peut-il nous élever? S'il est descendu jusqu'à nous, est-il impossible que nous montions jusqu'à lui? Il s'est assujetti à notre mort, ne saurait-il nous donner sa vie ? Pour toi il a enduré les maux qui t'étaient dus, ne pourra-t-il te communiquer les biens qui lui appartiennent ?

6. Néanmoins, objecte-t-on, comment a-t-il été possible que le Verbe de Dieu, qui gouverne le monde, qui a créé et qui crée encore tout, se rapetissât dans le sein d'une Vierge, laissât le monde et quittât les anges pour s'enfermer dans les flancs d'une femme? —  Tu n'entends rien aux choses de Dieu. Souviens-toi, ô homme, que je te parle de la toute-puissance du Verbe de Dieu. Le Verbe de Dieu a donc pu sans difficulté faire tout cela; également tout-puissant, et pour demeurer avec son Père, et pour venir parmi nous, et pour se montrer à nous dans un corps humain et pour demeurer invisible en lui. Il ne doit pas la vie à sa naissance corporelle. Il existait avant de prendre un corps ; c'est lui qui a créé sa mère ; il a fait choix de celle qui l'a conçu, il a créé celle qui devait le créer. Pourquoi cette surprise? C'est de Dieu que je te parle, car « le Verbe était Dieu. »

7. Il est ici question du Verbe, de la Parole ; la parole humaine ne saurait-elle nous donner quelque idée de sa puissance? Quelle différence!

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Il n'y a aucune comparaison à établir, et toutefois n'y peut-on signaler aucune ressemblance ? Ainsi, la parole que je vous adresse était d'abord dans mon coeur ; je te la donne et elle ne me quitte point ; elle n'était pas en toi et elle y est, mais en y allant elle demeure en moi. De même donc qu'elle frappe tes sens sans quitter mon coeur, ainsi le Verbe divin s'est montré à nous sans quitter son Père. Ma parole était en moi et elle est devenue voix ; le Verbe de Dieu était en son Père et il est devenu chair. Mais puis-je faire de ma voix ce qu'il a fait de sa chair? Ma voix s'envole et je ne puis la retenir ; lui au contraire, complètement maître de sa chair en naissant, en vivant et en travaillant, l'a de plus ressuscitée après sa mort, puis il l'a conduite au Ciel comme le char sur lequel il était venu au milieu de nous. Donne à cette chair les noms de vêtement, de char ou de bête de somme, comme il est possible qu'il ait voulu nous l'indiquer lui-même en faisant placer sur cette monture le malheureux qui avait été blessé par les voleurs (1); donne-lui enfin le nom de temple qu'il s'est donné lui-même expressément (2); ce temple, après avoir été renversé, est maintenant assis à la droite du Père, et il viendra dans ce temple juger les vivants et les morts. Mais ce qu'il a enseigné par ses préceptes, il l'a montré par ses exemples et tu dois espérer pour ton corps ce que tu vois: dans le sien. Tel est l'objet de la foi, attache-toi à ce que tu ne vois pas encore ; il est nécessaire que la foi te tienne lié à ce que tu ne vois pas, pour n'avoir pas à rougir lorsque tu seras en face.

1. Luc, X, 34. — 2. Jean, II, 19.

SERMON CXX. LE VERBE DE DIEU PARTOUT (1).

ANALYSE. — Afin de comprendre un peu comment le Verbe de Dieu est partout, rappelez-vous, non pas le soleil qui n'est pas en même temps partout, mais la parole humaine qui se trouve simultanément dans celui qui la prononce et dans tous ceux qui l'entendent.

1. Saint Jean commence ainsi son- Évangile: « Au commencement était le Verbe. »  c'est ce qu'il a vu. S'élevant donc au dessus de toutes tes créatures, au dessus des montagnes et, de 1a région de l'air, au dessus des cieux et des astres, au dessus des Trônes, des Dominations, des Principautés, des Puissances, de tous les Anges et de tous les Archanges, s'élevant au dessus de tout, il a vu-le Verbe dès le commencement, et il s'en est pénétré; il l'a vu supérieur à toute créature, c'est le mystère dont il a puisé la connaissance dans le coeur du Seigneur. Car ce saint Évangéliste était chéri spécialement de Jésus, chéri au point qu'il reposait sur sa poitrine (2), et c'est là qu'il devait puiser ce secret pour le divulguer dans son Evangile. — Heureux ceux qui l'écoutent et le comprennent! Heureux aussi, mais moins heureux ceux qui le croient sans le comprendre ! Quelle parole humaine pourrait expliquer l'immense bonheur de voir le Verbe de Dieu ?

2. Élevez vos coeurs, mes frères, élevez-les autant

1. Jean, I, 1-3. — 2 Jean, XII, 23, 25.

que vous en êtes capables ; repoussez toute image corporelle, s'il s'en présente à vous. Ne te figure pas le Verbe de Dieu semblable à la lumière de ce soleil qui nous éclaire ; si loin qu tu étendes, que tu portes cette lumière, quand même tu te la représenterais comme étant sans bornes, près du Verbe de Dieu elle ne serait rien. Ces sortes d'objets en effet sont moindres dam une de leurs parties que dans leur tout, tandis que le Verbe de Dieu est tout entier partout. Entendez bien ce que je dis : j'emploie toutes mes forces à me restreindre, pour l'amour de vous, dans lest limites de ma faiblesse. Entendez donc ce que je dis.

Voyez cette lumière qui descend du ciel et qu'on appelle la lumière du soleil : en se montrant elle éclaire la terre, elle forme le jour, elle donne aux objets leur beauté, elle en fait distinguer les diverses couleurs. Cette lumière est un grand bien, un grand bien accordé par Dieu à tous les mortels. Ah ! qu'on loue le Seigneur à cause de ses oeuvres ! Si le soleil est si beau, est-il rien de plus beau que Celui qui l'a fait !

497

Faisons néanmoins une observation, mes frères: oui, le soleil répand ses rayons sur toute la terre, il pénètre tous les corps transparents ; mais pénètre-t-il les corps opaques ? Sa clarté passe à travers la fenêtre ; traverse-t-elle la muraille ? — Au Verbe de Dieu, au contraire, tout est accessible, rien n'est caché pour lui.

Considérez un autre caractère, saisissez combien la créature, surtout la créature corporelle, est distante du Créateur. Si le soleil est à l'Orient, il n'est pas à l'Occident. Sans doute la lumière qui s'échappe de ce globe immense se porte jusqu'en Occident; mais le soleil n'y est pas lui-même. Il y sera quand viendra l'heure de son coucher ; car s'il est en Orient quand il se lève, il est en Occident quand il se couche. C'est même de son lever et de son coucher que viennent ces dénominations d'Orient et d'Occident, car il se trouve alors en ces lieux. Mais nulle part on ne le voit la nuit. En est-il ainsi du Verbe de Dieu? N'est-il pas en Orient en même temps qu'il est en Occident et en Occident quand il est en Orient? Quitte-t-il jamais la terre pour aller ou sous la terre ou loin de la terre ? Il est tout entier partout. Mais qui peut l'expliquer ? Qui le voit ? Quelle preuve vous donner de cette vérité? Je suis un homme parlant à des hommes, un infirme parlant à de plus infirmes; et pourtant, mes frères, j'ose bien vous le dire, je vois, comme dans un miroir et en énigme, je vois et je comprends tant soit peu ce que je vous dis, et il y a pour l'exprimer une parole dans mon coeur. Cette parole cherche à en sortir pour aller à vous; mais elle ne rencontre point de véhicule convenable. Le véhicule de la parole est le son de la voix. Je cherche donc à vous dire ce que je me dis en moi-même, mais les paroles me manquent; car c'est du Verbe de Dieu que je veux vous entretenir, et quel Verbe! « Tout a été fait par lui. » Considérez ses oeuvres et tremblez devant lui. « Par lui tout a été fait. »

3. Reviens sur toi, infirmité humaine, reviens sur toi. Comprenons les choses humaines, si nous en sommes capables cependant. Nous sommes tous hommes, et nous qui parlons, et vous qui prêtez l'oreille; de plus nous émettons des sons de voix. Nous portons ces sons à l'oreille et par eux, autant qu'il est possible, l'intelligence à l'esprit. Eh bien! parlons de ce phénomène dans la mesure de nos forces, efforçons-nous de comprendre. Si nous ne comprenons même pas ce phénomène de la parole humaine, que sommes-nous près du Verbe de Dieu?

Vous m'écoutez maintenant, je parle: Si quelqu'un de vous venait à sortir et qu'on lui demandât ce qui se fait ici , il répondrait : L'Évêque parle. Oui je parle du Verbe. Mais quelle est ma parole et quel est ce Verbe ? Parole mortelle et Verbe immortel; parole muable et Verbe immuable; parole qui passe et Verbe qui demeure éternellement. Examinez néanmoins cette parole. Je vous disais : Le Verbe de Dieu est tout entier partout. Voyez : je vous parle et ma parole se communique à tous. Mais pour qu'elle se communiquât à tous, vous l'êtes-vous partagée ? Si je nourrissais, non pas vos âmes, mais vos corps, et si pour apaiser votre faim je mettais des aliments devant vous, ne seriez-vous pas obligés de vous les partager ? Chacun de vous pourrait-il avoir tout? N'est-il pas sûr que si l'un de vous avait tout, les autres n'auraient rien ? Eh bien ! je vous distribue la parole, et tous vous l'entendez, vous la possédez, tous vous la possédez tout entière ; elle parvient tout entière à tous et à chacun. O merveilles de ma parole! Que n'est donc pas le Verbe de Dieu?

Autre observation : J'énonce une pensée, et cette pensée se donne à vous sans me quitter, elle vous arrive sans se séparer de moi. Avant de l'exprimer je l'avais et vous ne l'aviez pas; je l'exprime et vous l'avez sans que je la perde. O prodige de ma parole! Que n'est donc pas le Verbe de Dieu?

Que les petites choses vous élèvent vers les grandes. Contemplez les merveilles de la terre et admirez les merveilles du ciel. Je suis créature, vous êtes également créatures, et si ma parole produit de tels prodiges dans mon coeur, sur mes lèvres, dans ma voix, dans vos oreilles et dans votre coeur, que penser du Créateur?

O Seigneur, écoutez-nous. Réparez-nous, car c'est vous qui nous avez faits; rendez-nous bons, puisque déjà vous nous avez éclairés. Ces fidèles en blanc, que vous avez éclairés, entendent votre parole dans ma bouche; c'est la lumière de votre grâce qui les tient ici devant vous dans ce jour que le Seigneur a fait. Ah! qu'ils travaillent et qu'ils prient pour ne devenir pas ténèbres, après ces solennités, puisqu'en eux reluisent aujourd'hui les prodiges et les bienfaits divins.

SERMON CXXI. LES DEUX NAISSANCES (1).

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ANALYSE. — Le monde qui a rejeté Jésus-Christ n'est pas précisément le monde créé par lui; ce sont les hommes charnels que l'Écriture appelle le monde pour exprimer combien ils sont attachés aux choses du monde. Quant aux hommes qui ont reçu le Sauveur, ce sont ceux qui outre leur nature humaine ont reçu de Dieu et de l'Eglise une naissance toute spirituelle et toute divine, comme Jésus-Christ a reçu la vie par l'union sainte de l'Esprit divin et de la Vierge Marie.

1. « Le monde a été fait par » le Seigneur, « et le monde ne l'a point reconnu. » Quel est le monde qui a été fait par lui ? et quel est le monde qui ne l'a point reconnu ? Le monde fait par lui n'est pas celui qui ne l'a point reconnu. Quel est effectivement le monde fait par lui? Le ciel et la terre. Mais comment le ciel ne l'a-t-il pas reconnu, puisqu'à sa mort le soleil s'est obscurci ? Comment la terre ne l'a-t-elle pas reconnu, puisqu'elle a tremblé lorsqu'il était suspendu à la croix ? « Le monde » qui « ne l'a point reconnu » est celui qui a pour chef l'esprit mauvais dont il est dit : « Voici venir le prince de ce monde, et il ne trouve rien en moi (1). » On appelle monde les méchants et les infidèles, et ce nom leur vient de ce qu'ils aiment. En aimant Dieu nous devenons des dieux, et en aimant le monde nous sommes appelés monde. Cependant Dieu était dans le Christ et se réconciliait le monde (3). Tous forment-ils donc « le monde » qui « ne l'a point connu? »

2. « Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu. » Tout lui appartient, mais il était plus spécialement chez lui dans ce peuple dont faisait partie sa mère, où il avait pris un corps, à qui il avait fait annoncer longtemps auparavant son avènement futur, à qui il avait donné sa loi, qu'il avait délivré de la captivité égyptienne, et dont le père charnel, Abraham, avait été choisi par lui; car il a pu dire en toute vérité : « Je suis avant Abraham (4). » Il ne dit pas : Je suis avant que fût Abraham ; ni : J'ai été fait avant qu'Abraham le fut; car « Au commencement était le Verbe; » il était, sans avoir été fait. « Il est donc venu chez lui, » parmi les Juifs; « et les siens ne l'ont pas reçu. »

3. « Mais à tous ceux qui l'ont reçu. » De là en effet sont les Apôtres qui l'ont reçu; de là aussi ceux qui portaient des rameaux devant sa monture, marchant devant et derrière lui, couvrant

1. Jean, I, 10-14. — 2.  Jean, XIV, 30. — 3. II Cor. V, 19. — 4. Jean, VIII, 68.

la route de leurs vêtements et criant à haute voix: « Hosanna au fils de David; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! » — « Faites taire ces enfants, qu'ils ne crient pas ainsi devant vous, » lui disaient les Pharisiens, et il répondait : « S'ils se taisent, les pierres crieront (1). »

Qu'entendre ici par pierres, sinon les adorateurs des pierres? Si les petits juifs se taisent, les petits et les grands crieront parmi les gentils, Qu'entendre par pierres, sinon ce qu'entendait Jean, ce grand homme qui est venu pour rendre témoignage à la lumière ? Un jour en effet qu'il voyait des. Juifs s'enorgueillir d'être de la race d'Abraham, il les appela « race de vipères. » Ils se disaient les enfants d'Abraham, et lui les nommait « race de vipères. » N'était-ce pas Outrager Abraham lui-même ? Nullement. Je leur donnais le titre que méritaient leurs moeurs, Fils d'Abraham, ils auraient dû imiter leur père, comme le leur rappelait le Sauveur même. « Nous sommes libres, jamais nous n'avons servi personne, nous ayons Abraham pour père. » Ainsi les Juifs parlaient-ils au Sauveur, qui leur répondait : « Si vous étiez fils d'Abraham, vous feriez les oeuvres d'Abraham. Parce que je vous dis la vérité, vous voulez me mettre à mort; c'est ce qu'Abraham n'a pas fait (3). » Vous êtes issus d'Abraham, mais vous avez dégénéré.

Que leur disait donc Jean ? « Race de vipères, qui vous a montré à fuir devant la colère qui va venir? Faites donc de dignes fruits de pénitence, et ne songez pas à dire en vous-mêmes; «Nous avons Abraham pour père, car Dieu peut, de ces pierres mêmes, susciter des enfants à Abraham (4). » —  « De ces pierres mêmes; » de celles qu'il voyait en esprit; car il parlait aux Juifs et nous avait en vue. « Dieu peut, de pierres mêmes, susciter des enfants à Abraham De quelles pierres ? Si ceux-ci se taisent,

1. Matt. XXI, 9, 16; Luc, XIX, 39, 40. — 2. Jean, I, 8. — 3. Jean, VIII, 39, 40. — 4. Matt. III, 7-9.

499

« pierres crieront. » Vous venez d'entendre ces mots et vous les avez acclamés. Ainsi donc se vérifie l'oracle : « Les pierres crieront. » Car nous sommes issus de la gentilité et nous avons adoré les pierres dans la personne de nos parents. C'est pour ce motif encore que nous avons été comparés à des chiens. Rappelez-vous en effet ce qui fut dit à cette femme qui criait derrière le Seigneur. Comme elle était Chananéenne, asservie au culte des idoles et liée au service des démons, que lui dit Jésus ? « Il ne convient pas de prendre le pain aux enfants et de le jeter aux chiens. N'avez-vous remarqué jamais comment les chiens lèchent les pierres engraissées? Tels sont les adorateurs d'idoles. Mais la grâce de Dieu est descendue en vous. A tous ceux qui l'ont reçu il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. » Voici des fils nouveau-nés. « Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. » Pourquoi ? « Parce qu'ils croient en son nom. »

4. Et comment deviennent-ils enfants de Dieu? En ne naissant « ni du mélange des sangs, ni de la volonté de l'homme, ni de la volonté de la chair, mais de Dieu. » Après avoir reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu, ils sont nés de Dieu. Remarquez bien : ils sont nés de Dieu, « non pas du mélange des sangs, » comme dans cette première génération, génération pleine de misère et produite par la misère. Qu'étaient en effet ces nouveaux fils de Dieu? Comment étaient-ils nés d'abord? Du mélange des sangs du père et de la mère, du rapprochement des corps. Et aujourd'hui! « C'est de Dieu qu'ils sont nés. » Leur première naissance était due à un homme et à une femme; la seconde est due à Dieu et à l'Église.

5. Ainsi donc il sont nés de Dieu. Pourquoi sont-ils nés de Dieu après avoir reçu d'abord une naissance humaine? Pourquoi ? Pourquoi? C'est que « le Verbe s'est fait chair afin d'habiter parmi nous. » Quel contraste! Lui se fait chair; et eux deviennent esprits. Quelle condescendance, mes frères ! Préparez vos âmes à espérer et à recueillir de plus signalés bienfaits encore. Ne vous attachez pas aux passions du siècle. On vous a achetés cher; pour vous le Verbe s'est fait chair, pour vous le Fils de Dieu est devenu fils de l'homme; ainsi veut-il que les enfants des hommes deviennent les enfants de Dieu. Qu'était-il, et qu'est-il devenu? Qu'étiez-vous et qu'êtes-vous devenus ? Il était Fils de Dieu. Qu'est-il devenu Fils de l'homme.Et vous, qui étiez fils des hommes, qu'êtes-vous devenus? Des fils de Dieu. Il a partagé nos maux pour nous communiquer ses biens.

En qualité même de fils de l'homme, il est bien élevé au dessus de nous. Nous devons notre vie humaine à la convoitise de la chair; il doit la sienne à la foi d'une Vierge. Chacun de nous est né d'un père et d'une mère; le Christ est né de l'Esprit-Saint et de la Vierge Marie.

Mais en s'approchant de nous, il ne s'est pas éloigné beaucoup de lui-même; ou plutôt il ne s'en est pas éloigné en tant que Dieu, et il n'a fait qu'ajouter sa nature à la nôtre; car en s'unissant à ce qu'il n'était pas, il n'a point sacrifié ce qu'il était; sans cesser d'être le Fils de Dieu, il est devenu fils de l'homme. Ainsi s'est-il établi Médiateur; médiateur, tenant le milieu, n'étant ni en haut ni en bas; ni en haut, parce qu'il est homme, ni en bas, parce qu'il n'est point pécheur. Et toutefois il est en haut en tant que Dieu, car en venant parmi nous il n'a pas quitté son Père. C'est ainsi qu'en remontant au ciel il ne nous a pas quittés, et qu'en revenant vers nous il ne quittera pas non plus son Père.

SERMON CXXII. JÉSUS ET NATHANAËL (1).

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ANALYSE. — Jésus dit à Nathanaël qu'il l'a vu sous le figuier, mais que lui-même ensuite verra le Fils de l'homme servi par les Anges. Que signifie ce langage? — Le figuier rappelle le péché de nos premiers parents : Jésus veut donc dire qu'il a vu Nathanaël dans l'état du péché. Nathanaël verra ensuite le Fils de l'homme dans sa gloire servi pas les Anges : c'est une allusion au songe ni mystérieux de Jacob où tout figurait le Christ, soit la pierre parfumée d'onction, soit l'ange qui se laissa vaincre volontairement, soit Jacob même qui représente à la fois: le peuple juif dans sa partie réprouvée et dans sa partie fidèle, car le patriarche est à la fois boiteux et béni de Dieu; le peuple chrétien qui a supplanté le peuple Juif et qui verra Dieu dans sa gloire; le Christ enfin, car les Anges descendent et montent en même temps vers lui, c'est que le Christ est en même temps dans le ciel et sur la terre.

1. Si nous comprenons bien ce que Jésus-Christ Notre-Seigneur vient de dire à Nathanaël; nous verrons que ses paroles ne s'adressaient pas seulement à lui. C'est en effet le genre humain tout entier que le Seigneur a vu sous le figuier. Le figuier en cet endroit signifie évidemment le péché. Le figuier n'a point partout cette signification, irais il l'a ici, comme je l'ai avancé, et ce qui porte à le croire, c'est que le premier homme, après son péché, se couvrit de feuilles de figuier, vous ne l'ignorez pas (2). Dans la confusion que leur inspirait leur crime; nos premiers parents voilèrent sous ces feuilles des membres que Dieu leur avait donnés et dont eux-mêmes venaient de faire des Membres honteux. Assurément on ne doit pas rougir de l'oeuvre de Dieu, le péché seul produit la confusion, et sans le péché; la nudité même n'inspirerait aucune honte. Aussi bien Adam et Eve étaient-ils nus sans en rougir; ils n'avaient rien fait d'humiliant.

Pourquoi ces réflexions ? Pour nous amener à comprendre comment le figuier rappelle le péché. Que signifie alors : « Je t'ai vu lorsque tu étais sous le figuier? » Je t'ai vu lorsque tu étais asservi au péché. Se rappelant alors un fait particulier, Nathanaël se souvint qu'il s'était trouvé effectivement sous un figuier et que Jésus n'était point là. Non, il n'y était pas de corps, mais où n'est point le regard de son esprit ? Nathanaël sachant donc qu'il s'était trouvé seul sous le figuier et que le Christ n'était point là, bien qu'il lui ait dit : « Je t'ai vu lorsque tu étais sous le figuier, » comprit qu'il était Dieu et s'écria : «C'est vous le Roi d'Israël. »

2. Le Seigneur reprit : « Parce que je t'ai dit je t'ai vu lorsque tu étais sous le figuier, tu t'étonnes; tu verras de plus grandes choses. » —  Lesquelles ? —  « Vous verrez le ciel ouvert et les

1. Jean, I, 48-51. — 2. Gen. III, 7.

Anges de Dieu montant et descendant vers le Fils de l'homme. »

Rappelons une ancienne histoire consignée dans un de nos livres saints, dans la Genèse. Jacob voulant s'endormir plaça une pierre sous sa tête. Or il vit en songe une échelle qui allait de la terre jusqu'au ciel; au dessus s'appuyait le Seigneur et sur les degrés de cette échelle les anges montaient et descendaient. Voilà ce que vit Jacob. Ce songe ne serait pas dans l'Ecriture s'il ne désignait quelque profond mystère et s'il ne contenait quelque prophétie importante. Aussi Jacob l'ayant compris plaça en cet endroit une pierre sur laquelle il répandit de l'huile (1).

Vous connaissez la nature du chrême; ici donc voyez aussi le Christ. Il est la pierre rejetée par les constructeurs et devenue pierre angulaire (2), Il est la pierre dont lui-même a dit : « Celui qui se heurtera contre cette pierre sera écrasé, et celui sur qui elle tombera sera brisé (3). » On se heurte contre elle quand elle est à terre; elle tombera quand elle viendra du ciel juger les vivants et les morts. Malheur aux Juifs qui se sont heurtés contre le Christ, lorsqu'il était à terre dans son humilité! « Cet homme, disaient-ils, ne vient pas de Dieu, puisqu'il viole le Sabbat (4). » — « S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de la croix (5). » Insensé ! tu ris parce que la pierre est à terre ; mais tu montres en riant combien tu es aveugle, et dans ton aveuglement tu te heurtes, et en te heurtant tu te brises, et après t'être brisé contre cette pierre qui maintenant est à terre, tu seras broyé par elle lorsqu'elle viendra d'en haut.

Ainsi donc Jacob fit une onction à la pierre, Etait-ce pour en faire une idole? C'était pour en faire un monument et non pour l'adorer. Maintenant donc revenons à Nathanaël, puisque c'est

1. Gen. XXVIII, 11-18. — 2. Ps. CXVII, 22. — 3. Matt. XXI, 44. — 4. Jean, IX, 16. — 5. Matt. XXVII, 40.

501

à son occasion que Jésus Notre-Seigneur a voulu nous expliquer la vision de Jacob.

3. Vous êtes instruits à l'école du Christ, vous savez que Jacob s'appelle en même temps Israël. Le même homme porte deux noms : le premier, qui signifie supplantateur, lui fut donné au moment de sa naissance. Esaü en effet naquit le premier de ces deux frères jumeaux, et on remarqua que la main de Jacob lui tenait le pied; il lui tenait le pied pendant qu'Esaü sortait le premier du sein maternel, et lui-même n'en sortit qu'après. Or c'est parce qu'il lui tenait ainsi la plante du pied qu'il fut appelé Jacob (1), c'est-à-dire supplantateur. Plus tard, lorsqu'il revenait de Mésopotamie, il lutta sur la route contre un ange. Un homme peut-il lutter vraiment avec un ange? Ici donc il y a un mystère, une espèce de sacrement, une prophétie, une figure, que nous devons nous attacher à comprendre.

Remarquez de plus, en effet, comment lutta Jacob. Il l'emporta sur l'ange, dans la lutte, ce qui renferme une signification profonde; et après l’avoir emporté sur lui, il le retint; oui, l'homme vainqueur retint l'ange vaincu. « Je ne te laisse pas aller, lui dit-il, si tu ne me bénis. » Quelle idée de Jésus-Christ dans cette bénédiction donnée par le vaincu au vainqueur! Ce fut alors que cet ange, en qui nous voyons Jésus Notre-Seigneur, dit à Jacob : « Tu ne t'appelleras plus Jacob, tu porteras le nom d'Israël; » Israël, qui voit Dieu. Il lui toucha ensuite le nerf de la cuisse, dans toute son étendue; et ce nerf se dessécha, et Jacob devint boiteux (2). Voilà ce que fit le vaincu. Même après sa défaite il fut capable de toucher la cuisse de son vainqueur et de le rendre boiteux. N'est-ce donc pas volontairement qu'il fut vaincu? C'est qu'il avait le pouvoir de déposer ses forces, et le pouvoir de les reprendre (3). S'il ne s'irrite point d'être vaincu, il ne s'irrite point non plus d'être crucifié. Il bénit même son vainqueur en lui disant : « Tu ne t'appelleras plus Jacob, mais Israël. » Ainsi le supplantateur voyait Dieu.

Je l'ai déjà dit, l’ange en touchant Jacob le rendit boiteux. Vois dans Jacob la figure du peuple juif : vois-y d'abord ces milliers d'hommes qui suivaient et qui précédaient le Seigneur sur sa monture, qui s'unissaient aux Apôtres pour adorer le Seigneur et qui s'écriaient : « Hosanna au Fils de David; béni soit Celui qui vient au

1. Gen. XXV, 25. — 2. Gen. XXXII, 24-32. — 3. Jean, X, 18.

nom du Seigneur (1) ! » Voilà Jacob en tant qu'il a reçu la bénédiction. S'il est resté boiteux, c'est pour représenter les Juifs restés dans le Judaïsme. L'étendue du nerf blessé désigne le grand nombre de Juifs qui ne sont pas Chrétiens. Il est un psaume qui parle d'eux. Ce psaume prédit d'abord la conversion des gentils. « Un peuple que je ne connaissais pas m'a servi, il m'a prêté une oreille docile. » Ainsi donc la foi vient par l'audition, et l'audition par la parole du Christ (2). Le Psaume continue : « Mes enfants rebelles m'ont menti, mes enfants rebelles se sont en« durcis et ont boité dans leurs voies (3). »Voilà bien Jacob, Jacob béni et Jacob boiteux.

4. N'oublions pas, à cette occasion, d'examiner une question qui pourrait se présenter à quelqu'un d'entre vous et le préoccuper. Abraham aussi, l'aïeul de Jacob, changea de nom. Il s'appelait d'abord Abram et Dieu lui donnant un autre nom lui dit : « Tu ne t'appelleras plus  Abram, mais Abraham (4). » Pourquoi donc, désormais, ne s'appelle-t-il plus Abram ? Feuilletez les Ecritures et vous remarquerez qu'avant de recevoir un nom nouveau il n'était désigné que sous le nom d'Abram : et qu'après avoir reçu ce nouveau nom, il ne s'appelait plus qu'Abraham. Pour changer le nom de Jacob ont dit comme à Abraham : « Tu ne t'appelleras plus Jacob, mais tu l'appelleras Israël. » Eh bien! feuilletez aussi les Ecritures, et vous observerez que Jacob porta toujours ces deux noms de Jacob et d'Israël. Abraham, après son changement de nom, ne fut plus appelé qu'Abraham; et après avoir également changé de nom, Jacob fut appelé en même temps Jacob et Israël. C'est que la signification du nom d'Abraham devait recevoir son accomplissement dans ce siècle : ce nom signifie en effet qu'Abraham est devenu le père de peuples nombreux, tandis que le none d'Israël nous reporte vers l'autre monde où nous verrons Dieu.

Aussi le peuple de Dieu, le peuple chrétien est maintenant tout à la fois Jacob et Israël, Jacob en réalité et Israël en espérance. Ce peuple puîné n'a-t-il pas effectivement supplanté son frère aîné? .N'avons-nous pas supplanté le peuple juif? Nous pouvons dire que nous les avons supplantés, puisque c'est à cause de nous qu'ils le sont. S'ils n'étaient tombés dans l'aveuglement, ils n'auraient pas crucifié le Christ; si le Christ n'eût été crucifié, son sang précieux n'eût pas été

1. Matt. XXI, 9. — 2. Rom. X,17. — 3. Ps. XVII, 45, 46. — 4. Gen. XVII, 5

502

répandu; et si son sang n'eût pas été répandu, il n'aurait pas racheté l'univers. Et comme leur aveuglement nous a servi, l'aîné a dû être supplanté par le puîné, nommé pour ce motif supplantateur. Mais combien de temps le sera-t-il?

5. Viendra un jour, viendra la fin du siècle et tout Israël se convertira, non pas les Israëlites d'aujourd'hui, mais leurs descendants. Car en poursuivant leurs voies ils aboutiront, ils arriveront à la damnation éternelle. Mais quand ce peuple entier sera entré dans l’unité, alors s'accomplira ce que nous chantons : « Je serai rassasié, lorsque se manifestera votre gloire (1); » lorsque se réalisera la promesse qui nous est faite, de vous voir face à face. Nous voyons aujourd'hui dans un miroir, en, énigme et en partie seulement; mais quand également purifiés, ressuscités, couronnés, devenus immortels et incorruptibles- à tout jamais, les deux peuples verront Dieu face à face et qu'il n'y aura plus de Jacob, mais seulement un Israël; le Seigneur alors le contemplera comme il contemplait ce saint Nathanaël et il dira : « Voilà un véritable Israëlite, en qui il n'y a point d'artifice. »

En entendant ces mots : « Voilà un véritable Israëlite, » rappelle-toi Israël, et en te rappelant Israël, souviens-toi de ce songe durant lequel Israël vit une échelle qui allait de la terre au ciel, le Seigneur appuyé sur cette échelle, et les Anges qui y montaient et y descendaient. Ce fut après ce songe, quelque temps après, quand il revenait de Mésopotamie, durant le voyage même, que Jacob reçut le nom d'Israël. Jacob donc, Jacob ou Israël ayant vu cette échelle mystérieuse, et Nathanaël étant de son côté un vrai Israélite sans aucun artifice, ne comprends-tu pas pour quel motif le Seigneur lui répondit : « Tu verras de plus grandes choses; » et pour quel motif il lui rappela le songe de Jacob, lorsqu'il le vit étonné de cette parole : « Je t'ai vu sous le figuier? » A qui en effet le Sauveur parlait-il ainsi? A un homme qu'il venait d'appeler un Israélite véritable et sans artifice. C'est donc comme s'il lui eût dit : Tu verras s'accomplir en toi le songe de celui dont je t'ai donné le nom; assez de cette admiration prématurée ;

1. P. XVI, 15.

tu verras de plus grandes choses. « Tu verras le ciel ouvert, et les Anges de Dieu montant et descendant vers le Fils de l'homme. » Voilà bien ce que vit Jacob ; voilà pourquoi il répandit de l'huile sur la pierre ; voilà pourquoi, devenu prophète, il érigea ce monument comme figure du Christ; car tout cela était prophétique,

6. Je sais ce que vous attendez maintenant, je comprends ce que vous demandez de moi. Je l'exprimerai en peu de mots également et comme Dieu m'en fera la grâce.

« Les Anges descendaient et montaient vers le Fils de l'homme. » S'ils descendent vers lui, n'est-il pas en bas? et s'ils montent vers lui, n'est-il pas en haut? Et s'ils montent -vers lui et y descendent tout à la.fois, n'est-il pas en même temps et en haut et en bas? Non, il n'est pas possible que dès Anges descendent et montent en même temps, s'il n'est en même temps et en haut où ils montent, et en bas où ils descendent, Mais comment prouver qu'il est tout.à la fois et ici et là? Paul nous répondra. Il portait d'abord le nom de Saut, il était d'abord persécuteur; ce fut alors qu'il comprit ce problème et qu'il devint prédicateur. Jacob d'abord, et Israël ensuite, de la race d'Israël et de la tribu de Benjamin (1), il nous montrera que le Christ est en même temps au ciel et sur la terre. N'est-ce pas ce que lui fil entendre dès le principe cette grande voix descendue du ciel : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu (2) ? » Paul en effet était-il monté au ciel? Avait-il contre le ciel lancé même une pierre? C'était les Chrétiens qu'il persécutait, les Chrétiens qu'il enchaînait, les Chrétiens qu'il traînait à la mort, cherchant à les découvrir partout dans leurs retraites et ne leur pardonnant jamais quand il était parvenu à les découvrir. Le Christ notre Seigneur lui cria donc alors: « Saul, Saul. » D’où lui criait le, Sauveur? Du haut du ciel. Il y est donc. « Pourquoi me persécutes-tu? » Il est donc sur la terre.

J'ai tout expliqué, bien qu'en peu de mots et comme je l'ai pu, à votre charité. J'ai donné comme j'y suis obligé ; à vous maintenant de vous occuper des pauvres, selon, votre devoir. Tournons-nous etc. (3).

1. Phllip. III, 5. — 2. Act. IX, 4. — 3. serm. I

SERMON CXXIII. HUMILITÉ DU CHRIST (1).

503

ANALYSE. — L'orgueil a commencé notre perte, par l'humilité doit commencer notre salut, Aussi quels exemples d'humilité nous a donnés Jésus-Christ ! Lui qui change pour autrui l'eau en vin aux noces de Cana, ne change pas pour lui-même les pierres en pain dans le déserte Lui qui se montre si puissant dans ses miracles, s'abandonne volontairement aux dernières indignités durant sa passion, et aujourd'hui encore il s'humilie dans la personne de ses pauvres. Ah ! comprendrons-nous enfin que nous sommes pauvres nous-mêmes et que nous nous enrichissons en assistant les pauvres?

1. Vous le savez, mes frères, vous l'avez appris lorsque vous avez commencé à croire en Jésus-Christ, et nous vous le rappelons constamment clans l'accomplissement de notre ministère : le remède à notre orgueil est l'humilité du Sauveur. En effet, l'homme n'aurait pas péri, s'il ne s'était laissé enfler par l'orgueil. « L'orgueil, dit l'Ecriture, est le commencement de tout péché (2). » Or, à ce commencement de tout péché il a fallu opposer le commencement de toute justice. Si donc l'orgueil est le commencement de tout péché, eût-il- été possible de guérir cette plaie funeste si Dieu n'avait daigné se faire humble? Rougis, ô homme, de ta superbe, en face de l'humilité d'un Dieu.

Nous invite-t-on à nous humilier? nous ne tenons pas compte de cette recommandation, et l'orgueil porte l'homme il se venger des outrages qu'il a reçus. Oui, c'est parce qu'on dédaigne de s'humilier que l'on veut se venger; comme si l'on.pouvait profiter de la peine faite à autrui! Mais si en aspirant à se venger des torts et des injures que l'on a soufferts, on cherche un remède dans lé châtiment d'autrui, on n'y trouve qu'un cruel tourment. C'est pourquoi le Christ notre Seigneur a daigné s'humilier en toutes choses. Il nous montré ainsi la voie; à nous de ne refuser pas d'y marcher.

2. Voyez, ce Fils d'une vierge paraît dans une noce, lui qui dans le sein de son Père a établi les noces. La première femme, la femme qui a introduit le péché parmi nous, ayant été tirée de l'homme sans le concours d'aucune femme, il convenait que l'homme qui venait détruire le péché, naquit d'une femme sans le concours d'aucun homme. Elle nous ayant fait tomber, lui nous relève.

Que fait il donc aux noces? Il change l'eau en vin. Quel témoignage de sa puissance! Et pourtant il s'est abaissé jusqu'à se réduire à

1. Jean, II, 1-11. — 2. Eccli. X, 15.

l’indigence. Lui qui a changé l'eau en vin, ne pouvait-il changer des pierres en pain? Il ne fallait pas plus de puissance. Sans doute, niais s'il ne fit pas ce changement, c'est que le diable l'y avait porté. Vous le savez en effet, c'est ce que le diable conseillait à notre Seigneur Jésus-Christ au moment où il le tenta.

Le Seigneur donc souffrait de la faim, il en souffrait volontairement, car c'était aussi un acte d'humilité; c'était le Pain de vie qui avait besoin d'aliments. Ainsi on le vit épuisé, bien qu'il fût la voie; couvert de blessures, quoiqu'il fût la santé, et mort, bien qu'il fût la vie même. Au moment donc où il avait faim, le tentateur lui dit, comme vous savez : « Si tu es le Fils de Dieu, dis à ces pierres de devenir des pains. » Pour t'apprendre à répondre au tentateur, il lui répondit, comme un général combat afin de faire la leçon à ses soldats. Que répondit-il ? « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu. » Mais il ne changea pas les pierres en pain. Il le pouvait faire aussi, aisément .qu'il avait changé l'eau en vin, il ne lui fallait que la même puissance; mais il, n'en usa pas afin de témoigner son mépris pour la volonté du tentateur. Car on ne peut vaincre le tentateur qu'en le méprisant. Or, quand il l'eut vaincu les Anges s'approchèrent de lui et ils le servaient (1). Pourquoi, demandera-t-on, pourquoi avec tant de puissance fit-il un miracle plutôt que l'autre? Lis; ou plutôt rappelle-toi ce qu'on t'a lu à propos de l'un de ces miracles, du changement d'eau en vin : Que dit alors l'Evangile? « Et ses disciples crurent en lui. » Mais le démon aurait-il cru en lui?

3. Oui, malgré tant de puissance, il a eu faim, il a eu soif, il a été fatigué, il a dormi, il a été garrotté, déchiré de coups, crucifié et mis a mort. Voilà le chemin tracé; marche dans cette voie d'humilité pour parvenir à l'heureuse éternité

1. Matt. IV, 2, 3, 4, 10.

504

Le Christ notre Dieu est la patrie où nous aspirons, et le Christ devenu homme est la voie qui nous y mène. Par lui nous allons donc a lui; que craignons-nous de nous égarer? Sans quitter son Père il est venu parmi nous. Il prenait le sein de sa mère, et il soutenait le monde. Il était couché dans l'étable, et en même temps la nourriture des Anges; Dieu et homme tout â la fois, l'humanité est en lui unie à la divinité et la divinité unie à l'humanité. Son humanité toutefois n'a pas le même principe que sa divinité; il est Dieu, parce qu'il est le Verbe, et homme, parce qu'il est le Verbe fait chair ; mais il est resté Dieu tout en prenant un corps humain, et en devenant ce qu'il n'était pas, il n'a rien perdu de ce qu'il était. C'est pour cela qu'après avoir souffert, qu'après être mort et avoir été enseveli dans son humilité; il est ressuscité, il est monté au ciel, où maintenant il est assis à la droite de son Père.

Ici toutefois il a encore besoin dans la personne de ses pauvres. Hier encore j'ai parlé de ce sujet a votre charité, à propos de ces paroles adressées à Nathanaël : « Tu verras de plus grandes choses. Je vous le déclare, vous verrez le ciel ouvert et les Anges de Dieu montant et descendant vers le Fils de l'homme (1). » Nous avons cherché à comprendre ce texte, nous nous sommes étendus longuement : faut-il aujourd'hui nous répéter? Ceux d'entre vous qui étaient hier ici n'ont qu'à réveiller leurs souvenirs. Je vais cependant les rappeler en peu de mots.

4. Il ne dirait pas : « Montant vers le Fils de l'homme, » si le Fils de l'homme n'était en haut; ni: « Descendant vers le Fils de l'homme, » s'il n'était aussi en bas. Il est en même temps et en haut et en bas; en haut, dans sa personne et en bas dans la personne des siens; en haut, dans le sein de son Père, et en bas parmi nous. De là viennent aussi ces paroles adressées à Saul : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu (2)?». Jésus ne dirait pas: « Saut, Saul; » s'il n'était en haut; et comme Saut ne le persécutait pas dans le ciel, ces mots: « Pourquoi me persécutes-tu? » signifient assurément que s'il était au ciel, il était en même temps sur la terre.

Craignez donc le Christ au ciel, et sachez le reconnaître sur la terre. Au ciel il donne, il est ici dans le besoin; au ciel il est riche, et pauvre ici. Pauvre ici, et pour nous disposer à recevoir ses grâces il dit lui-même : « J'ai eu faim, j'ai

1. Jean, I, 50, 51; ci-dess. serm. CXXIII. — 2. Act. IX, 4.

eu soif, j'ai été nu, j'ai été en prison. » — « Vous ne m'avez pas servi, » dira-t-il aux uns. Vous m'avez servi, » dira-t-il aux autres (1). N'y a-t-il point là des preuves de la pauvreté du Christ? Maintenant, qui ne connaît combien il est riche ? Sans sortir de notre sujet, ne se montrait-il pas riche en changeant l'eau en vin? Si la possession du vin est une richesse, le pouvoir de le créer n'en est-il pas une plus grande? Le Christ est ainsi pauvre et riche en même temps. Comme Dieu, il est riche, et comme homme il est pauvre. Comme homme il est riche aussi, mais dans son humanité il est monté au ciel et il y est assis à la droite du Père; et toutefois il est encore ici pauvre, souffrant de la faim, de la soif, de la nudité.

5. Et toi, qu'es-tu? Es-tu riche, ou es-tu pauvre ? Beaucoup me disent : Je suis pauvre, et ils disent vrai. Je connais des pauvres qui possèdent et j'en connais qui n'ont rien. Un tel possède abondamment de l'or et de l'argent. Ah s'il sentait combien il est pauvre ! Il le sentira s'il regarde le pauvre qui l'avoisine. Quelle que soit d'ailleurs ton opulence, toi qui es riche, tu n'es qu'un mendiant près de Dieu. Voici l'heure de la prière, c’est là que je t'attends. Tu demandes; n'es-tu pas pauvre, puisque tu demandes? J'ajoute : Tu demandes du pain. Ne dis-tu pas effectivement. « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien (2) ? » Demander son pain de chaque jour, est-ce être riche ou est-ce être pauvre ?

Et pourtant le Christ ne craint pas de te dire:Donne-moi de ce que je t'ai, donné. Qu'as-tu apporté en venant au monde ? Tout ce que tu as trouvé ici après ta naissance, c'est moi qui l'ai créé; tu n'as rien apporté; tu n'emporteras rien. Pourquoi ne me donnes-tu pas de ce que je t'ai donné, puisque tu es dans l'abondance et le pauvre dans la disette? Considérez l'un et l'autre quelle à été votre origine vous êtes nés tous deux également nus; toi comme lui. Mais toi, tu as trouvé ici beaucoup ; qu'y as-tu apporté? Je ne demande que de ce qui vient de moi. Donne et je rends. Je suis ton bienfaiteur, rends-moi ton débiteur, fais-toi mon créancier. Tu me donneras peu, et je te rendrai beaucoup; pour tes biens terrestres, les biens célestes ; pour tes biens temporels, lesbiens éternels; je te rendrai enfin toi-même à toi-même, lorsque je te donnerai à moi.

1. Matt. XXV,35-45. — 2. Ib. VI, 11.

SERMON CXXIV. GUÉRISON D'UN PARALYTI QUE (1) .

ANALYSE. — La santé rendue à ce paralytique devait, comme la vie humaine, durer si peu, que Notre-Seigneur, évidemment avait un dessein plus relevé en opérant ce miracle. II voulait nous faire entendre qu'il était venu pour nous assurer le salut éternel par le mérite de sa passion. De même en effet que les paralytiques ne pouvaient trouver la santé dans la piscine qu'au moment où l'eau en était troublée, ainsi il n'y a de salut pour le genre humain que dans les souffrances endurées par le Sauveur.

1. On vient de faire retentir à nos oreilles une leçon évangélique bien sainte; notre attention est éveillée et nous voudrions connaître ce qu'elle signifie. De moi sans doute vous en attendez l'explication et je promets de m'y employer de toutes mes forces avec l'aide du Seigneur.

Il est sûr que ces miracles ne s'opéraient pas sans de grandes raisons et qu'ils se rapportaient de quelque façon au salut éternel. Combien devait durer en effet la santé corporelle rendue à ce paralytique? « Qu'est-ce que notre vie ? demande la sainte Ecriture. C'est, répond-elle, une vapeur qui paraît pour un peu de temps, et qui ensuite sera dissipée (2). » Ainsi la santé corporelle rendue à ce malade, c'est une durée telle quelle assurée à. une légère vapeur, ce qu'il ne faut pas estimer beaucoup : « la santé de l'homme est chose vaine (3). » Rappelez-vous aussi, mes frères, ce témoignage prophétique, et en même temps évangélique, puisqu'il est reproduit dans l'Evangile : « Toute chair est comme l'herbe, et toute sa gloire comme la fleur de l'herbe. L'herbe a séché et sa fleur est tombée ; mais le Verbe du Seigneur demeure éternellement (4). » Et ce Verbe de Dieu couvre de gloire l'herbe même, et cette gloire n'est point passagère, c'est l'immortalité conférée à la chair.

2. Auparavant, toutefois, passeront les afflictions dont nous délivre Celui à qui nous avons dit : «Secourez-nous dans la détresse (5). » Pour qui sait comprendre, en effet, cette vie n'est-elle pas tout entière un tissu d'angoissés ? L'âme y a deux bourreaux, deux bourreaux qui la torturent non pas ensemble mais alternativement. Ces deux bourreaux se nomment la crainte et la douleur. Es-tu heureux? Tu crains. Es-tu malheureux ? Tu es dans la douleur. Est-il un homme qui ne se laisse séduire par la prospérité et abattre par l'adversité du siècle ? Il faut donc, tant que dure cette herbe vaine, se tenir

1. Jean, V, 24. — 2. Jacq. IV, 45. — 3. Ps. LIX, 13. —  4. Isaïe, XL, 6-8 ; Jacq. I, 10, 11 ; I Pierre, 1, 24, 25. — 5. Ps. LIX, 13.

dans la voie la plus sûre, s'attacher au Verbe de Dieu. Car après ces mots : « Toute chair est comme la fleur, de l'herbe, » il semble, au prophète que nous demandions: Quelle espérance peut avoir ce qui n'est que de l'herbe? Quelle durée peut avoir une fleur? Et il répond : Mais « le Verbe de Dieu demeure éternellement. » Et ce Verbe de Dieu, comment puis-je l’atteindre ?  — « Ce Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (1). » Il te dit lui-même : Ne dédaigne pas mes promesses, puisque je n'ai pas dédaigné de me faire herbe comme toi.

Or, ce que nous a accordé le Verbe de Dieu poilu nous attacher à lui et pour ne pas nous laisser passer comme la fleur de l'herbe; ce qu'il nous a accordé en se faisant chair, en prenant une chair sans se changer en chair, en restant ce qu'il était et en s'unissant à ce qu'il n'était pas ; ce qu'il nous a accordé est représenté aussi par la piscine dont il a été question.

3. Quelques mots seulement : cette eau figurait le peuple juif, et les cinq portiques représentaient la loi donnée par Moïse en cinq livres; et ces cinq livres étaient un frein pour ce peuple comme les cinq portiques étaient une digue pour cette eau. Si l'eau se troublait, c'était pour désigner la passion endurée par le Seigneur au milieu des Juifs. Parmi ceux qui descendaient dans la piscine, il n'y en avait qu'un pour être guéri : symbole de l'unité. Ceux qui rejettent la passion du Sauveur sont dés superbes; ils refusent de descendre, et ils ne sont pas guéris.

Quoi! dit-on, je pourrais voir un Dieu dans la chair, un Dieu né d'une femme, un Dieu crucifié, flagellé, mort, déchiré et enseveli? Loin de moi d'avoir de telles idées sur bien! Elles sont indignes. — Assez d'opiniâtreté, fais parler ton coeur. Le superbe regarde l'humilité comme indigne de Dieu; c'est ce qui éloigne la guérison de ces malheureux. Ah! ne t'élève point; si

1. Jean, I, 14.

506

veux guérir, descends. Ta religion devrait s'effrayer si nous disions que le Christ incarné est devenu muable. Mais la Vérité même te crie que, considéré comme Verbe, le Christ est immuable. « Au commencement, est-il dit, était le Verbe, et le Verbe était en Dieu ; » ce n'était pas la parole qui fait du bruit et qui passe, car « le Verbe était Dieu (1). » Ainsi ton Dieu demeure immuable. O piété sincère! ton Dieu te reste; ne crains rien, il ne périt pas, il ne te laissera pas périr non plus, il te reste. Il naît d'une femme, mais comme homme, car comme Verbe il a créé sa propre mère : lui qui était avant de naître a donné l’être à celle de qui il a reçu la vie. Il a été enfant, mais selon la char. Il a pris le sein et il a grandi, il s'est nourri d'aliments solides et a parcouru tous les âges jusqu'à celui d'homme fait; mais selon la chair. Il s'est fatigué et endormi, mais selon la chair. Il a souffert de la faim et de la soif, mais selon la chair. Il a été saisi, garrotté, flagellé, couvert d'outrages, enfin attaché à la croix et mis à mort, mais selon la chair. Que crains-tu? « Le Verbe de Dieu demeure éternellement. » Repousser cette humilité d'un Dieu, c'est ne vouloir pas guérir de l’enflure mortelle de l'orgueil.

4. C'est ainsi que dans sa chair Jésus-Christ Notre-Seigneur a rendu l'espérance à la nôtre. Il s'est assujetti à ce que nous connaissions, à ce qui était commun sur cette terre, à naître et à

1. Jean, I, 14.

mourir, car la naissance et la mort y étaient le partage de tous. Mais on ne rencontrait ici ni la résurrection ni l'éternelle vie. En échange donc de choses viles et terrestres, il a apporté des richesses précieuses et célestes; et si tu redoutes sa mort, aime sa résurrection. Dans ta détresse il est venu à ton secours; car ton salut était sans appui.

Attachons-nous donc, mes frères, et appliquons-nous à ce salut que le monde ne saurait donner et qui est éternel; vivons ici comme des étrangers: Songeons que nous ne faisons qu'y passer, et nous pécherons moins. Au lieu de nous plaindre rendons plutôt grâces au Seigneur notre Dieu, de ce qu'il a voulu que le dernier jour de la vie fût à la fois rapproché et incertain. Qu'importait à Adam d'avoir vécu jusqu'ici, s'il était mort aujourd'hui? Peut-on 'appeler long ce qui finit? Nul ne peut rappeler le jour d'hier, et demain pèse sur aujourd'hui afin de le faire disparaître. Puisque nous sommés ici pour si peu de temps, appliquons-nous à bien vivre, afin d'arriver au lieu d'on nous ne sortirons plus. Maintenant même, pendant que nous parlons, nous marchons. Les paroles se précipitent et les heures s'envolent : ainsi en est il de toute notre vie, de tous nos actes, de nos honneurs, de nos adversités et de nos prospérités présentes. Tout passe; mais ne craignons pas : « Le Verbe de Dieu demeure éternellement. »

Tournons-nous vers le Seigneur etc.

SERMON CXXV. MALADE DE TRENTE-HUIT ANS (1).

ANALYSE. — Saint Augustin rappelle qu’il a déjà traité ce sujet. C'est effectivement l'objet du précédent discours. Il est probable toutefois que ce n'est pas à celui-ci que le saint Docteur fait allusion, attendu qu'on n'y trouve pas ce qu'il rappelle avoir dit. Ici en effet il explique bien plus longuement le sens figuré des circonstances qui ont accompagné la guérison du malade de trente huit ans. — Les cinq portiques où gisaient les malades, représentent les cinq livres de la loi mosaïque, qui faisaient connaître les péchés sans pouvoir guérir les pécheurs. — L'eau dans les saints livres est le symbole du peuple, dont l'émotion s'élève si facilement et le mouvement imprimé à l'eau de la piscine représente le trouble et l’agitation du peuple juif lorsque descendit dans ses rangs l'Ange du grand conseil. On voit ici même que ce qui émut les Juifs c'est ce que le Sauveur dit du sabbat et de son égalité personnelle avec son Père. — Le malade guéri avait trente huit ans. Le nombre quarante est le chiffre de la perfection: En jeûnant quarante jours, Moïse, Elie et le Sauveur ont voulu nous apprendre que la perfection consiste d'abord à s'abstenir de l'amour déréglé des choses du siècle. L'amour étant comme la main du coeur ne saurait tenir, saisir les biens éternels, s’il est rempli des biens temporels: Mais le malade n'avait pas quarante ans, il lui en manquait deux. C'est qu'il manque aux pécheurs dont il était la figure le double amour, tant recommandé, de Dieu et du prochain. — Ainsi donc, détachons-nous de la terre et attachons-nous à Dieu.

1. En répétant ce qui n'est nouveau ni à votre oreille ni à votre coeur, nous allons ranimer vos sentiments et réveiller des souvenirs qui nous renouvellent en quelque sorte: Ne vous fatiguez pas d'entendre encore ce que vous connaissez déjà, car ce qui vient du Seigneur est toujours plein de douceur.

1 Jean, V.

507

Il en est de l'explication des divines Ecritures comme de la divine Écriture elle-même. Si bien que l'on connaisse les Ecritures, on les lit pour se les rappeler; ainsi faut-il s'en rappeler l'interprétation afin de la faire connaître à ceux qui peuvent ne l'avoir pas entendue, afin d'en faire revivre l'idée si elle est éteinte dans quelques uns, et de mettre dans l'impossibilité de l'oublier ceux donc la mémoire est fidèle. Il nous souvient donc d'avoir entretenu déjà votre charité de ce passage de l'Évangile. Mais si nous n'avons point hésité de vous le relire, nous n'hésitons pas non plus dé vous en redire l'explication. « Vous écrire les mêmes choses, dit l'Apôtre dans l'une de ses Epîtres, n'est pas pénible « pour moi, et c'est nécessaire pour vous 1. Vous parler des mêmes choses, vous dirai je à son exemple, ne me coûte pas et c'est pour vous une précaution sûre.

2. Les cinq portiques où gisaient les malades, désignent la Loi qui t'ut donnée primitivement aux Juifs et au peuple d'Israël, par le ministère de Moïse, le serviteur de Dieu. Ce fut en effet Moïse, le promulgateur de la Loi, qui en écrivit les cinq livres, figurés par les cinq portiques de la piscine. — Cependant la Loi n'était par destinée à guérir les malades; elle devait seulement les découvrir et les faire connaître. « Si la Loi avait été donnée, dit l'Apôtre saint Paul, afin de pouvoir vivifier, « la justice viendrait vraiment de la Loi : mais l'Écriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse fût accomplie par la foi en Jésus-Christ en faveur des croyants (2). » C'est donc pour ce motif que les malades gisaient sous les portiques sans y trouver leur guérison. N'est-ce pas le sens de l'Apôtre ? « Si la Loi avait été donnée afin de pouvoir vivifier? » Ainsi ces portiques qui rappelaient la Loi, ne pouvaient guérir les malades.

Pourquoi alors, me dira-t-on, Dieu a-t-il donné cette Loi? Le même Apôtre l'explique. « L'Ecriture, dit-il, a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse fût accomplie par la foi

en Jésus-Christ, en faveur des croyants. » Les malades alors se croyaient en santé. On leur donna une loi qu'ils ne pouvaient observer; ils apprirent ainsi combien ils étaient frappés, ils implorèrent le secours du médecin, et ce désir de guérison venait en eux de ce qu'ils se sentaient malades en se sentant incapables d'accomplir la Loi qu'ils avaient reçue. L'homme auparavant se

1. Philip. III, 1. — 2. Galat. III, 21, 22.

croyait innocent et cet orgueil trompeur ne faisait qu'aggraver son état. Afin donc de dompter cet orgueil et de le mettre à nu, Dieu donna sa Loi; la Loi n'avait pas pour but de guérir le malade, mais de convaincre le superbe. Que votre charité remarque ceci avec soin : ce fut pour dévoiler et non pour enlever le mal que Dieu donna sa Loi. C'est ainsi que ces malades dont parle l'Évangile, auraient pu tenir leurs infirmités plus cachées en restant dans leurs demeures; mais ils se montraient à tous en se tenant sous ces portiques, qui néanmoins ne les guérissaient pas.

L'avantage de cette manifestation des péchés par la Loi consistait en ce que devenu plus coupable pour l'avoir violée, le pécheur sentait son orgueil abattu et pouvait implorer le secours de la miséricorde divine. Écoutez l'Apôtre : « La Loi est survenue, dit-il, afin que le péché abondât; mais où le péché a abondé, a surabondé la grâce (1). » Que signifie : « La loi est survenue afin que le péché abondât? » Ce qui est exprimé dans cet autre passage : « Où il n'y a point de loi, il n'y a point non plus de prévarication (2). » Avant la Loi, on pouvait appeler l'homme pécheur, mais non pas prévaricateur : tandis qu'après la Loi il est en même temps pécheur et prévaricateur; et la prévarication s'ajoutant au péché, on conçoit comment l'iniquité a abondé. L'iniquité abondant ainsi, l'orgueil humain apprend enfin à s'abaisser, à. bénir Dieu et à lui dire : « Je suis malade (3) ; » à répéter aussi ces mots d'un autre psaume qui ne conviennent qu'à un coeur humilié : « J'ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme car j'ai péché contre vous (4). » Parle donc ainsi, âme malade, convaincue de ton infirmité au moins par tes prévarications, éclairée et non guérie par la Loi. Écoute encore Paul lui-même : il te montrera d'un côté que la Loi est bonne, et d'autre part qu'elle ne délivre du péché que par la grâce du Christ. La Loi peut bien défendre et commander : elle ne saurait présenter le remède nécessaire pour guérir le vice intérieur qui ne permet pas à l'homme d'observer la Loi; pour cela la grâce est nécessaire. « Je me complais dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur, » dit l'Apôtre : ce qui signifie : Je vois que ce que défend la Loi est mal, et que ce qu'elle ordonne est bien. « Je me complais donc dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur. Mais je vois

1. Rom. V, 20. — 2. Ibid. IV, 15. — 3. Ps. VI, 3. — 4. Ps. XL, 5.

508

dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et qui me captive sous la loi du péché. » C'est le châtiment du péché, c'est la mort qui se communique, c'est la condamnation encourue par Adam qui résiste à la loi de mon esprit, et m'assujettit à la loi du péché se faisant sentir dans mes membres. Voilà un homme convaincu, c'est à la loi qu'il est redevable de cette conviction : vois, maintenant combien cette conviction lui est salutaire. « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur (1). »

3. Remarquez le bien: ces portiques figuraient la Loi, ils mettaient le mal au grand jour, et n'y appliquaient pas le remède. Qui donc guérissait de ces malheureux? Celui d'entre eux qui descendait dans la piscine. Et quand y descendait-il? Lorsque l'ange l'en avertissait en mettant l'eau en mouvement. Ce lieu en effet était si saint, qu'un ange y venait remuer l'eau. Les hommes voyaient cette eau dont le mouvement les avertissait de la présence de l'ange; et quiconque y descendait alors se trouvait guéri. Pourquoi donc notre malade ne l'était-il pas encore? Examinons ses paroles : « Je n'ai personne pour me mettre dans la piscine lorsque l'eau est agitée; et lorsque j'y vais un autre y descend. » Mais ne saurais-tu donc y descendre quand avant toi un autre y est descendu? Son langage indique qu'il n'y avait qu'un seul malade pour guérir, lorsque l'eau était en mouvement. Quiconque y descendait le premier était seul guéri, et quelque fût celui qui y serait descendu ensuite, il ne recouvrait pas alors la santé, mais il attendait que l'eau fût agitée de nouveau. Que signifie ce mystère? Cette circonstance n'est pas ici sans raison profonde.

Que votre charité redouble d'attention. Dans l'Apocalypse, les eaux figurent les peuples. En effet, Jean ayant vu de grandes eaux, demanda ce qu'elles signifiaient, et il lui fut répondu que ces eaux étaient des peuples (2). L'eau de la piscine désignait donc le peuple juif; ce peuple était contenu par l'autorité des cinq livres de Moïse, comme cette eau était contenue dans l'enceinte des cinq portiques. A quel moment se troubla cette eau? Au moment où le trouble se mit parmi les Juifs. Et quand se mit-il parmi eux, sinon à l'époque où y vint Jésus-Christ Notre-Seigneur? Quel trouble au moment de la passion! Quelle émotion

1. Rom. VII, 22-26. — 2. Apoc. XVII, 16.

parmi les Juifs quand le Sauveur endura les derniers supplices! Ce trouble ne se remarque-t-il pas déjà dans ce qu'on vient de lire? Le Juifs en effet voulaient mettre le Seigneur à mort, non- seulement parce qu'il faisait des miracles aux jours de sabbat, mais encore parce qu'il se disait Fils de Dieu en s'établissant l'égal de Dieu. Jésus effectivement prenait ce titre de Fils de Dieu autrement qu'il n'est accordé aux hommes dans ces mots : « J'ai dit : Vous êtes des dieux; vous êtes tous les Fils du Très-Haut. (1). » Car s'il ne se disait Fils dé Dieu que dans le sens qui permet de donner ce nom à un homme quel qu'il soit quand il a la grâce, les Juifs n'entreraient point en fureur. Mais ils comprenaient que Jésus se disait Fils de Dieu autrement, dans le sens de ces paroles: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (2); » dans le sens aussi de ce texte de l'Apôtre : « Il avait la nature de Dieu, et il n'a point cru usurper en se faisant l'égal de Dieu (3); » et voyant en lui un homme, ils s'irritaient de ce qu'il osait revendiquer cette égalité avec Dieu. Mais Jésus se savait l'égal de Dieu par un côté qui ne tombait point sous les yeux des Juifs. Ceux-ci voulaient crucifier ce qu'ils voyaient en lui; ce qu'ils n'y voyaient pas les jugeait. Que voyaient-ils? Ce que voyaient aussi les Apôtres quand Philippe lui dit : « Montrez-nous votre Père, et cela nous suffit. » Et que ne voyaient-ils pas? Ce que ne voyaient pas les Apôtres eux-mêmes quand le Seigneur répondit: « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas! Qui me voit, voit aussi mon Père (4). » Dans l'impuissance donc de le voir de cette sorte, les Juifs le considéraient comme un orgueilleux et un impie qui osait se faire l'égal de Dieu.

  C'était l'eau qui se troublait; l'Ange y était descendu. Aussi bien le Seigneur est-il nommé « l'Ange du grand conseil (5), » car il est venu annoncer la volonté de son Père. Ange signifie celui qui annonce; et le Seigneur n'a-t-il pas dit qu'il nous annonçait le royaume des cieux? Cet Ange du grand conseil, ou plutôt ce Seigneur de tous les Anges était donc descendu; car s'il est appelé Ange pour s'être incarné; il est le Seigneur des anges, puisque « tout a été fait par « lui et que sans lui rien ne l'a été (6). » Tout, et par conséquent les anges, mais non pas lui, car c'est par lui qu'a été fait tout ce qui l'est. Or

1. Ps. LXXXI, 6. — 2. Jean, I, 1. — 3. Philip. II, 6. — 4. Jean, XIV, 8, 9. — 5. Isaïe, IX, 6. Sept. — 6. Jean, I,3.

509

rien de ce qui a été fait ne l'ayant été sans lui, Celle qui était réservée à devenir sa mère

n'a pu naître sans être créée par Celui qui plus tard devait naître d'elle-même.

4. Les Juifs donc se troublent. Qu'est-ce que cette conduite, disent-ils? Pourquoi fait-il ces choses les jours de sabbat? Ce qui les émeut par dessus tout, ce sont ces paroles du Seigneur lui-même : « Mon Père travaille sans cesse, et moi je travaille avec lui. » Ce qui les scandalisait, c'est qu'ils comprenaient dans un sens tout charnel le repos que Dieu prit le septième jour après avoir achevé toutes ses oeuvres (1). Il est parlé de ce repos dans la Genèse; c'est un passage aussi magnifiquement écrit que profondément pensé. Mais les Juifs s'imaginaient que si Dieu s'était reposé le septième jour, c'est qu'il s'était fatigué en travaillant, et que s'il avait béni ce jour, c'est qu'il s'y était remis de sa lassitude : insensés! ils ne comprenaient pas qu'ayant tout fait d'un mot il n'avait pu se fatiguer. Qu'ils lisent, et qu'ils m'expliquent comment Dieu pouvait se fatiguer en disant : « Qu'il soit fait. » — « Et il était fait: » Parmi les hommes eux-mêmes, qui se fatiguerait aujourd'hui en agissant comme Dieu agissait alors? « Il dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. » — « Soit le firmament, et le  firmament fut formé (2). » Dira-t-on qu'il s'est fatigué parce qu'il a commandé sans être obéi? L'Ecriture répond ailleurs plus brièvement encore : « Il dit, et tout fat fait; il commanda, et tout fut créé (3). » Agir ainsi, est-ce se fatiguer?

Si néanmoins Dieu ne se fatigue pas, comment prend-il du repos? C'est que ce repos que prend le Seigneur après avoir terminé tous ses ouvrages, est la figure du repos que nous goûterons dans le repos de Dieu; car le fidèle sera comme en un jour de sabbat, lorsqu'auront passé les six âges du inonde. Ces six âges en effet sont comme six jours. Le premier jour s'étend depuis Adam jusqu'à Noé; le second, du déluge à Abraham; le troisième, d'Abraham à David; le quatrième, de David à la transmigration de Babylone; le cinquième, de la transmigration de Babylone à l'avènement du Messie. Nous sommes au sixième jour, c'est-à-dire au sixième âge. Donc, puisqu'au sixième jour l'homme a été créé à l'image de Dieu, rétablissons en nous cette image  (4). Dieu nous a formés, à nous de nous réformer; il nous a créés, créons-nous de nouveau. Et après ce jour, après l'âge que nous traversons

1. Gen. II, 2. — 2. Gen. I, 3, 6, 7. — 3. Ps. XXXII, 9. — 4. Gen. 1, 27.

maintenant, viendra le repos promis aux saints et figuré dès le commencement. Ainsi Dieu, après avoir produit toutes ses créatures ne fit plus rien de nouveau dans le monde, où ses oeuvres ne font que se succéder et se transformer, sans qu'aucune espèce nouvelle se soit établie depuis la création.

Toutefois, si le monde n'était régi par son auteur, il retomberait dans le néant, Dieu peut-il se refuser à conduire ce qu'il a créé? Mais comme il n'a rien établi de nouveau, on dit pour ce motif qu'il s'est reposé de tous ses travaux; et comme il ne cesse de gouverner ce qu'il a fait, le Seigneur a dit avec raison : « Mon Père agit sans cesse. » Que votre charité remarque bien ceci. Quand on répète que Dieu s'est reposé après avoir fini, on veut faire entendre qu'il n'a rien ajouté à ce qu'il a fait d'abord: et quand on dit qu'il ne cesse pas d'agir, on entend qu'il gouverne tout. Gouvernement aussi peu laborieux que l'était peu la création. Gardez-vous de croire en effet, mes frères, que si Dieu ne se fatiguait en créant, il se fatigue en gouvernant comme se fatiguent et ceux qui construisent et ceux qui conduisent un navire. Ils sont des hommes; mais autant il a été facile à Dieu de tout créer par sa parole, autant il lui est aisé de gouverner tout par l'autorité de son jugement et par son Verbe.

5. Si le désordre se révèle dans les choses humaines, n'en concluons pas qu'elles manquent de direction. Chacun est à sa place, quoique chacun n'y croie pas être. Occupe-toi seulement de ce que tu veux être; car le divin Ouvrier saura te placer en conséquence. Considère ce peintre voici devant lui diverses couleurs; ne sait-il pas où placer chacune? Et si le pécheur prend le noir pour lui, l'Artiste est-il embarrassé? Que ne fait-il pas avec le noir? A combien d'ornements ne l’emploie-t-il pas ? Il en fait les cheveux, la barbe, les sourcils; ruais pour le front il lui faut du blanc. Vois donc ce que tu veux devenir, et ne t'inquiète pas de savoir où te placera Celui qui ne se trompe jamais; il le sait, lui. N'est-ce pas ce que nous apprennent aussi les lois de ce monde? Un tel a voulu se rendre voleur avec effraction; la loi de l'empire sait qu'elle a été outragée par lui, elle sait aussi ce qu'elle en fera, et elle le met parfaitement à sa place. Le coupable a mal fait, mais la loi qui le punit ne fait pas plat; elle le condamne aux mines, et à combien d'oeuvres ne l'emploiera-t-elle pas? Son châtiment servira aux décorations de la ville. Dieu sait également (510) où te placer. Ne t'imagine point qu'en voulant faire le mal tu troubles les desseins de Dieu. Quoi Celui qui a su te créer, ne saura te placer? Ton avantage est de faire des efforts afin d'obtenir d'être en bon lieu. Qu'est-il dit de Juda par l'Apôtre Pierre ? « Il est allé en son lieu (1). » Ainsi l'a ordonné la divine providence pour le punir d'avoir voulu opiniâtrement faire le mal, sans que Dieu lui-même l'ait rendu mauvais. Ce malheureux a voulu être pécheur, il a fait comme il a voulu, mais il a souffert ce qu'il ne voulait pas. Son crime est d'avoir fait ce qu'il voulait; la gloire de Dieu est de lui avoir fait souffrir ce qu'il ne voulait pas.

6. Pourquoi ces réflexions ? Afin de vous faire comprendre, mes frères, combien Jésus-Christ Notre-Seigneur avait raison de dire : « Mon Père agit sans cesse, » puisqu'il ne délaisse pas la créature sortie de ses mains. En ajoutant : « Et moi j'agis comme lui, » il indique qu'il est l'égal de Dieu. « Mon Père agit sans cesse, et moi j'agis avec lui. » Ainsi est combattue l'idée charnelle que les Juifs se faisaient du sabbat. Ils s'imaginaient donc que Dieu s'était reposé de ses fatigues pour ne plus rien faire. Mais à ces mots : « Mon Père agit sans cesse, » ils se troublent; et à ceux-ci qui montrent le Sauveur égal à Dieu « Et moi j'agis avec lui, » ils se troublent encore. Ah ! ne craignez point. C'est l'eau qui se trouble, c'est un malade qui doit être guéri. Qu'est-ce à dire? Le trouble où ils entrent conduira le Seigneur à la mort. Le Seigneur souffre en effet son sang, précieux est répandu, le pécheur est racheté et la grâce accordée au coupable qui s'écrie. « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? C'est la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre Seigneur (2). »

Et quel traitement lui fait-on suivre? On l'oblige à descendre. Cette piscine était en effet construite de manière qu'il fallait y descendre au lieu d'y monter. Pourquoi avait-elle cette forme ? Parce que la passion du Sauveur exige l'humilité. Humble, descends, et si tu veux être guéri, garde-toi de l'orgueil.

Pourquoi aussi n'y avait-il qu'un malade pour guérir? Parce qu'il n'y a qu'une seule Église dans tout l'univers, c'est une recommandation en faveur de l'unité; cette guérison accordée à un seul en est le symbole.Vois donc ici l'unité, et pour ne rester pas malade, garde-toi de t'en écarter.

7. Pourquoi maintenant ce malade avait-il

1. Act I, 25. — 2. Rom. VII, 25, 25.

trente huit ans? Je sais; mes frères, que j'en ai déjà dit la raison; mais si on oublie en lisant le texte, que ne fait-on pas lorsqu'on ne l'entend lire que rarement? Que votre charité fasse donc encore un peu d'attention.

Le nombre quarante figure la perfection de la justice. En effet, comme nous vivons ici au milieu des travaux, dans la détresse, dans la contrainte, dans le jeune, parmi les veilles et les afflictions, l'exercice de la justice consiste à supporter le poids de la vie, et à jeûner en quelque sorte en renonçant au siècle, à se priver, non pas des aliments corporels, ce que nous ne faisons que rarement, mais de l'amour du monde. Ainsi on accomplit la loi quand on renonce au siècle. Comment d'ailleurs aimer ce qui est éternel, si on ne cesse d'aimer ce qui est temporel? Considérez l'amour naturel : n'est-il pas comme la main du coeur? Si cette main tient un objet, elle ne saurait en tenir un autre, et pour recevoir ce qu'on lui donne, il faut qu'elle laisse ce qu'elle tient. Eh bien! entendez-moi, je parle clairement. Celui qui aime le siècle ne saurait aimer Dieu, car il a la main pleine. Prends ce que je te donne, dit le Seigneur. Mais il ne veut pas jeter ce qu'il avait à la main; et il ne saurait recevoir ce qu'on lui offre.

Ai je dit : Que personne ne possède rien? Si on le peut, si la perfection de la justice l'exige ainsi, qu'on renonce à tout. Mais si on n'en est point capable, si l'on en est empêché, par quelque obstacle insurmontable, qu'on possède, mais sans se laisser posséder, qu'on retienne, mais sans être retenu : qu'on reste le maître et non l'esclave de son bien, conformément à cette recommandation de l'Apôtre : « D'ailleurs, mes frères, le temps est court; il faut même que ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas; et ceux qui achètent, comme ne possédant pas; et ceux qui se réjouissent, comme ne se réjouissant pas; et ceux qui pleurent, comme ne pleurant pas; et ceux qui usent de ce monde, comme n'en usant pas; car elle passe, la figure de ce monde, et je voudrais que vous fussiez exempts de soucis (1). » Que signifie cet avertissement : Prends garde d'aimer ce que tu possèdes en cette vie ? Que ta main n'y soit pas liée, puisque c'est par elle que tu dois te saisir de Dieu; que ton amour n'y soit point attaché, puisque c'est par lui que tu peux t'élancer vers Dieu et t'unir à ton Créateur.

1. I Cor. VII, 29, 82.

511

8. Mais Dieu sait, répliques-tu, que je ne me rends point coupable en possédant ce que j'ai. La tentation le montrera: On te conteste ta propriété, et tu blasphèmes ! Nous avons été soumis, il y a peu de temps, à de semblables épreuves. Donc on te conteste ta propriété, et- tu né te montres plus le même qu'auparavant! tu ne parles même plus comme tu parlais la veille! Encore si tu te contentais de défendre même avec bruit ce qui t'appartient, sans faire effort pour usurper audacieusement le bien d'autrui, et ce qui est pire, sans recourir, pour échapper aux poursuites, au moyen de revendiquer comme ton bien ce qui n'est pas à toi

Est-il nécessaire d'en dire davantage ? Ce sont, mes frères, ce sont des avis et des avis maternels, que je vous donne. Dieu me le commande; et je vous les transmets; car ils me sont donnés comme à vous. La parole de Dieu m'effraie, elle ne me permet pas de garder le silence. Dieu réclame ce qu'il m'a donné; il me l'a donné pour le distribuer, et si je le cachais pour le conserver, il me dirait bientôt : « Mauvais et paresseux serviteur, pourquoi n'as-tu pas donné mon argentait banquier? En venant aujourd'hui je le redemanderais avec les intérêts (1). » Et.que me servira de n'avoir rien perdu de ce qui m'a été confié? Ce n'est pas assez pour mon Maître, car il est avare mais avare pour notre salut. Oui, il est avare, partout il recherche ses deniers, il rassemble ce qui porte son image. « Tu devais, dit-il; donner cet argent aux banquiers, et en venant aujourd'hui je le redemanderais avec les intérêts. » Quand même d'ailleurs, j'oublierais de vous prévenir, les épreuves et les calamités que nous subissons ne seraient elles pas pour vous un avertissement ?

Mais vous entendez la parole de Dieu. Que le Seigneur en soit béni, lui et sa gloire. Je vous vois réunis et suspendus aux lèvres de celui qui nous la dispense au nom du ciel. Ne faites pas attention à l'organe extérieur qui vous la distribue; les affamés ne s'occupent-ils pas plutôt de la bonté des aliments que du peu de valeur du vase où il leur sont présentés? Dieu vous éprouve, et réunis ici, vous entendez sa parole. Mais l'épreuve même fera connaître quelles sont vos dispositions; il vous surviendra des affaires qui montreront ce que vous êtes. Tel outrage Dieu bruyamment aujourd'hui, qui l'écoutait hier avec plaisir. Pour ce motif donc, mes frères, je

1. Luc, XIX, 23.

vous avertis d'avance, je vous dis et je vous répète que le moment de l'examen viendra. « Le Seigneur, dit l'Écriture, examinera le juste et l'impie. » Ne venez-vous pas de chanter, n'avons-nous pas chanté ensemble: « Le Seigneur examine le juste et l'impie? » Qu'est-il dit ensuite : « Mais celui qui aime l'iniquité hait son âme (1)? » Ailleurs encore nous lisons : « L'impie sera interrogé sur ses pensées (2). » Ainsi Dieu n'interroge pas comme je t'interroge. J'interroge ta parole, et Dieu interroge ta pensée. II sait avec quelles dispositions tu m'écoutes, il sait également avec quelle rigueur il réclamera ce qu'il m'oblige de distribuer. Il veuf que je distribue, mais il se réserve de faire rendre compte. A nous d'avertir, d'enseigner, de rependre mais non pas de sauver et de couronner, ni de condamner ni de jeter dans les tourments. C'est le juge qui livrera le coupable au bourreau, et celui-ci le jettera en prison. « En vérité, je te le déclare, tu n'en sortiras pas que tu n'aies payé jusqu'au dernier quart d'un as (3). »

9. Revenons à notre sujet. La perfection de la justice est figurée parle nombre quarante. Qu'est-ce qu'accomplir ce nombre? C'est s'abstenir de l'amour du siècle; et s'abstenir des choses temporelles pour éviter de les aimer d'une manière dangereuse, c'est en quelque sorte jeûner. Aussi le Seigneur, Moïse et Elie ont jeûné quarante jours (4). Si le Seigneur a donné à ses serviteurs de pouvoir jeûner quarante jours, ne pouvait-il en jeûner lui-même quatre-vingt et même cent ? Pourquoi n'a-t-il pas voulu jeûner plus longtemps qu'eux, sinon parce que le nombre quarante est la figure mystérieuse du jeune dont nous parlons, du renoncement au siècle? En quoi consiste ce renoncement ? Dans ce que dit l'Apôtre: « Le monde est pour moi un crucifié et je suis un crucifié pour le monde (5). » Ainsi se réalise en lui la signification du nombre quarante.

Mais enfin que prétend le Seigneur?

Moïse et Elie ayant jeune autant que le Christ, la loi et les prophètes publient le même enseignement que l'Évangile, et l'on ne doit pas voir dans celui-ci le contraire de ce que renferment les prophètes et la loi. Toutes les Écritures en effet ne recommandent que de renoncer à l'amour du siècle, afin de faire prendre à notre amour son essor vers Dieu. Cette espèce de jeûne est figurée dans la loi par le jeune de Moïse durant quarante jours; dans les prophètes, par le jeûne

1. Ps. X, 6. — 2. Sag. I, 9. — 3. Matt. V, 25, 26. — 4. Matt. IV, 2 ; Exod. XXXIV, 28; III Rois, XIX, 8. — 5. Galat. VI, 14.

512

d’Elie, durant quarante jours également; dans l'Évangile, par le jeune du Seigneur, aussi de quarante jours. Ceci explique encore pourquoi le Seigneur apparut sur la montagne, ayant à ses côtés Moïse et Elie. C'est que la loi et les prophètes rendent témoignage à l'Évangile (1).

Examinons maintenant comment le nombre quarante exprime la perfection de la justice. On lit dans un psaume. « Je vous chanterai, Seigneur, un cantique nouveau ; je vous célèbrerai sur le psaltérion à dix cordes (2). » Ce psaltérion rappelle les dix préceptes de la loi que le Seigneur n'est pas venu abroger, mais perfectionner. De plus cette Loi étant répandue partout a comme quatre points d'appui, l'Orient et l'Occident, le midi et l'aquilon, comme parle l'Écriture. De là vient que ce vase mystérieux, où étaient en images toutes les espèces d'animaux, et qui fut montré à Pierre en même temps qu'une voix disait : « Tue et mange (3) ; » afin de faire connaître que tous les peuples devaient croire et être incorporés à l’Église, comme ce que nous mangeons devient partie de nos organes; descendait du haut du ciel soutenu par quatre cordes représentant les quatre parties du monde et marquait ainsi la future conversion de l'univers entier. C'est ainsi que le nombre quarante exprime le renoncement au siècle. Ce renoncement comprend la plénitude qui consiste elle-même dans la charité.

De là vient encore que nous jeûnons durant quarante jours avant Pâques. Ce jeune est la figure de cette vie pénible où il nous faut accomplir la loi au milieu des travaux, des afflictions et des privations de tout genre. Après Pâques, au contraire, c'est-à-dire après la résurrection du Seigneur, c'est une époque qui représenté notre propre résurrection. Cette époque comprend cinquante jours, parce qu'en ajoutant à quarante le denier ou les dix as de la récompense, on obtient la somme de cinquante. Pourquoi dire le denier de la récompense? Mais n'avez-vous pas lu que les ouvriers appelés à la vigne, soit à la première, soit à la sixième, soit à la dernière heure, n'ont pu recevoir qu'un denier (4)? Lors donc que notre justice aura reçu sa récompense, nous serons au nombre cinquante. Nous n'aurons plus qu'à louer Dieu. Aussi chanterons-nous alors l'Alléluia, Alleluia ou louange à Dieu. Mais aujourd'hui, durant cette vie fragile et mortelle, durant cette quarantaine, gémissons dans la prière comme avant la résurrection, afin de louer Dieu plus tard. C'est

1. Rom. III, 24. — 2. Ps. CXLIII, 9. — 3. Act. X, 11-13. — 4. Matt. XX, 1-10.

maintenant l'époque des désirs, ce sera alors le temps des embrassements et des jouissances. Ne manquons pas à notre devoir pendant la quarantaine, afin de goûter le bonheur durant la cinquantaine.

10. Mais qui peut accomplir la loi sans avoir la charité? Interroge ]'Apôtre: « La charité, dit-il, est la plénitude de la loi (1). » — « Car toute la loi est renfermée dans une seule parole, dans la suivante : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (2). » Et ce précepte de la charité est double. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, et de toute ton âme, et de tout ton esprit. Voilà le grand précepte. En voici un autre qui lui ressemble : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Ainsi parle le Seigneur dans l'Évangile, et il ajoute : « A ces deux commandements se rattachent toute la loi et les prophètes (3). » Sans cette double charité on ne saurait accomplir la loi, et en ne l'accomplissant pas on est malade.

Voilà pourquoi il manquait deux ans à ce malade qui l'était depuis trente-huit. Qu'est-ce à dire, il lui manquait deux ans? C'est-à-dire qu'il n'accomplissait pas ces deux préceptes. Et que sert d'observer les autres si on n'observe pas ceux-ci? Tu en accomplis trente huit? Sans ces deux points de récompense pour toi. Ces deux que tu violes sont ceux qui mènent au salut et sans lesquels les autres n'ont aucun mérite. « Quand je parlerai les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais toute la foi, au point de transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais tout mon bien, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, cela ne me sert de rien (4). » Ainsi parle l'Apôtre, et tout ce qu'il énumère ici peut être considéré comme les trente huit ans; mais parce que la charité y fait défaut, ce n'en est pas moins un état de maladie. Qui en délivrera, sinon Celui qui est venu donner la charité? « Voici de ma part, a-t-il dit, un commandement nouveau; c'est que vous vous aimiez les uns les autres (5). » Or, c'est parce qu'il est venu établir le règne de la charité, et parce que la charité perfectionne la loi, qu'il a pu dire : « Je ne suis pas venu pour abroger, mais pour achever la loi (6). » Après

1. Rom. XIII, 10, — 2. Galat. V, 14. — 3. Matt. XXII, 37-44. — 4. I Cor. XIII,1-3. — 5. Jean, XIII, 34. — 6. Matt. V, 17.

513

avoir guéri notre malade, il lui dit d'emporter son grabat et d'aller chez lui. Il en dit autant

au paralytique, après l'avoir rendu à la santé (1). Mais qu'est-ce qu'emporter son grabat? N'est-ce pas rejeter les voluptés charnelles où nous gisons malades comme dans un lit? Or quand on est guéri, on maîtrise et on dompte sa chair, au lieu d'être maîtrisé par elle. Toi donc qui es en bonne santé, surmonte la fragilité de la chair, accomplis le jeûne de quarante jours en renonçant au siècle, tu atteindras ainsi la quarantaine avec cet heureux malade, guéri par celui qui n'est pas venu abroger, mais achever la loi.

11. Après avoir entendu ces réflexions; élevez vos coeurs vers Dieu. Né vous faites pas illusion. Examinez-vous quand le monde vous sourit, examinez alors si vous ne l'aimez pas, et apprenez à le quitter avant qu'il vous quitte. Qu'est-ce que le quitter? C'est ne l'aimer pas véritablement. Pendant que tu tiens encore ce qu'il te faudra quitter ou pendant la vie ou au moment de la mort, car tu ne saurais le garder toujours, détaches-en ton coeur, sois prêt à tout ce que te demandera la volonté divine, tiens-toi comme suspendu à Dieu, tiens-toi uni à Celui que tu ne saurais perdre malgré toi, et s'il t'arrive d'être dépouillé de ces choses temporelles, tu pourras dire : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, il a été fait : Que le nom du Seigneur soit béni (2). » S'il arrive au contraire, si Dieu veut que tu conserves ces biens, jusqu'à la fin de ta vie, une fois sorti des liens de ce monde, tu recevras le denier de la cinquantaine, tu parviendras au parfait bonheur

1. Marc, II, 11. — 2. Job, I, 21.

Et tu ne cesseras de chanter le céleste Alleluia Ne perdez pas de vue ce que je viens de vous rappeler et que ce souvenir vous empêche d'aimer le siècle. Cette amitié est funeste, trompeuse et provoque l'inimitié de Dieu. Il suffit, hélas! d'une tentation à l'homme pour offenser Dieu et pour devenir son ennemi, ou plutôt pour montrer qu'il l'était. Car il l'était, quand il le louait et croyait l'aimer, mais c'était à son insu et à l'insu d'autrui. Une tentation est survenue, touchez le pouls, vous constatez la fièvre. Ainsi, mes frères, l'amitié et l'affection du monde nous rendent ennemis de Dieu. De plus, ce monde ne donne jamais ce qu'il a promis, c'est un menteur et un trompeur. Est-ce pour ce motif qu'on ne cesse d'espérer en lui? Mais qui obtint jamais tout ce qu'il en attend? Et quoi que l'on ait obtenu, bientôt on le méprise, pour commencer à désirer avec ardeur, à espérer d'autres choses. Celles-ci encore ne sont pas plus tôt arrivées qu'on les dédaigne encore. Attache-toi donc à Dieu : jamais il ne perd rien de ses charmes, parce que sa beauté est sans égale. Si les biens du monde se flétrissent si vite, c'est qu'ils n'ont rien de stable, c'est qu'ils ne sont pas Dieu, c'est qu'il ne te faut rien moins, ô âme humaine, que Celui qui t'a créée à son image. Aussi fut-il dit avec raison : « Seigneur, montrez-nous votre Père, et cela nous suffit (1). » Là seulement se trouve la sécurité et avec elle un rassasiement en quelque sorte insatiable. Ce rassasiement en effet ne fera dire jamais : c'est assez; jamais non plus rien ne manquera dont on puisse ressentir le besoin.

1. Jean, XIV, 8.

SERMON CXXVI. LE REGARD DU VERBE (1).

514

ANALYSE. — De ces paroles de Notre-Seigneur : « Le Fils ne peut faire de lui-même que ce qu'il voit faire au Père, » les Ariens concluaient que le Verbe n'est pas égal à Dieu. Saint Augustin, pour les réfuter, précisera le sens de ces paroles. Mais auparavant il établit que la foi doit précéder et préparer l'intelligence; que ce que nous voyons doit nous assurer de ce que nous ne voyons pas; le spectacle de l'univers prouve l'existence de Dieu, et les miracles du Sauver démontrent sa divinité. Il suit delà que si plusieurs ne comprennent pas suffisamment l'explication qu'il va donner de la difficulté soulevée par les Ariens, ils n'en doivent pas être moins inébranlables dans la foi catholique. Que signifient les paroles citées? Elles ne signifient pas que le Fils, après avoir vu son Père à l'oeuvre, produit lui-même des ouvrages semblables, puisque les trois personnes de la sainte Trinité font en même temps toutes les œuvres attribuées à l'une d'entre elles. Que signifient-elles donc? Il faudrait avoir une idée exacte de la nature du regard du Verbe. Nous connaissons en quoi consiste le regard de son humanité. Mais qu'est-ce que le regard de sa divinité et comment, entant que Dieu, voit-il son Père agir? Comme la nature divine est très-simple, il est sûr que le regard du Verbe n'est pas différent de lui-même et que ces mots: « Le Fils ne peut faire que ce qu'il voit faire au Père, » reviennent à ceux-ci : Le Fils n'existerait pas s'il ne naissait du Père.

1. Les mystères et les secrets du royaume de Dieu demandent qu'on les croie, avant de se révéler à l'intelligence. La foi conduit à l'intelligence, et l'intelligence est méritée par la foi. C'est ce que dit clairement un prophète à tous ces hommes qui cherchent à comprendre prématurément et désordonnément, sans s'inquiéter de croire. « Si vous ne croyez, leur crie-t-il, vous ne comprendrez pas (2). » La foi est donc éclairée aussi; elle l'est parles Écritures, parles prophètes, par l'Évangile, par les écrits des Apôtres; et tous les témoignages qu'on nous en lit pour le moment sont comme autant de flambeaux qui luisent dans l'obscurité pour nous préparer au grand jour. Ainsi s'exprime l'Apôtre Pierre : « Nous avons la parole plus ferme « des prophètes, à laquelle vous faites bien d'être « attentifs, comme à une lampe: qui luit dans « un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour brille, et que l'étoile du matin se lève dans vos coeurs (3). »

2. Vous voyez donc, mes frères, combien sont funestement et désordonnément pressés, ces esprits qu'on peut comparer aux embryons trop hâtifs qui cherchent à avorter avant de naître. Pourquoi, disent-ils, me commander de croire ce que je ne vois pas? Fais-moi voir pour m'amener à croire. Tu m'ordonnes de croire sans que je voie; pour moi je veux voir et croire ensuite, croire en voyant et non en écoutant. Mais voici le prophète : « Si vous ne croyez, vous ne comprendrez pas. » Quoi ! tu veux monter sans appui! N'est-ce pas mal ? Ah! si je pouvais, ô mon ami, te montrer et te faire voir, je ne t'engagerais plus à croire.

3. Aussi « la foi est-elle, selon la définition donnée ailleurs, le fondement de ce qu'on

1. Jean, 19. — 2. Isaïe, VII, 9 sel. LXX — 3. II Pierre, I, 19.

espère, la conviction de ce qu'on ne voit pas (1). » — Si l'on ne voit pas, comment se convaincre? — D'où vient ce que tu vois, sinon de ce que tu ne vois pas? Tu vois une chose pour en croire une autre, et ce que tu vois te porte à croire ce que tu ne vois pas. Ne sois pas ingrat envers Celui qui t'a accordé la vue; car cette vue te mène à croire ce que tu ne saurais voir encore. Dieu a donné des yeux à ton corps, et la raison à ton âme; éveille cette raison, elle est en quelque sorte enfermée dans l'oeil intérieur de l'âme, qu'elle vienne à la fenêtre pour contempler les créatures de Dieu. Oui, il faut en nous quelque chose afin que nous puissions voir par l'organe de la vue. Si tu es devant moi absorbé dans tes pensées, n'est-il pas vrai que ton esprit distrait ne saurait voir ce qui est sous tes yeux! En vain la fenêtre est ouverte, quand le spectateur est absent. Il est donc bien vrai que ce ne sont pas les yeux qui voient, mais quelqu'un qui s'en sert. Eveille ce quelqu'un, presse-le.

Ah! tu n'es point déshérité : Dieu a fait de toi un animal raisonnable, il t'a mis au dessus dés autres animaux et formé à sa propre image, Dois-tu alors voir simplement comme voient les animaux, pour nourrir le corps, et non pour éclairer l'âme? Ouvre donc l'oeil de la raison, regarde en homme, contemple le ciel et la terre, les beautés du ciel et la fécondité de la terre, le vol des oiseaux, les poissons qui nagent, les végétaux qui poussent et les saisons qui se succèdent avec tant d'ordre; contemple ces oeuvres et cherche à en connaître l'auteur; regarde ce que tu vois et cherche Celui que tu ne vois pas, A cause de ces oeuvres que tu vois, crois en lui quoique tu ne le voies pas. Si tu ne voulais pas

1. Héb. XI, 1.

515

obéir à mes conseils, prête l'oreille à la voix de l'Apôtre : « Les perfections invisibles de Dieu, dit-il, sont devenues visibles, depuis la création du monde, par les choses qu'il a faites (1). »

4. Tu foulais aux pieds ces oeuvres, tu les regardais, non pas en homme, mais comme un animal sans raison. Le prophète te criait, mais en vain : « Gardez-vous de ressembler au cheval et au mulet, qui n'ont pas d'intelligence (2). » Tu voyais donc ces oeuvres, et tu les dédaignais. Ces merveilles que Dieu produit chaque jour avaient sur toi perdu leurs charmes, non pas qu'elles en manquassent, mais parce que tu étais accoutumé à ce spectacle. Eh! qu'y a-t-il de plus difficile à comprendre que la naissance et la mort d'un homme, que cette disparition de ce qui était, et cette apparition de ce qui n'était pas? Est-il rien de plus admirable, rien de moins aisé à expliquer ? Mais pour Dieu, rien de plus facile à produire. Admire ces merveilles, sors de ton engourdissement. Ton admiration ne s'arrête que sur ce qui est extraordinaire; y a-t-il moins de grandeur dans ce que tu vois ordinairement ?

On s'étonne que Jésus-Christ notre Dieu ait rassasié plusieurs milliers d'hommes avec cinq pains; et on ne s'étonne pas que quelques grains suffisent pour couvrir les campagnes de moissons (3). A la vue de l'eau changée en vin, on fut frappé de stupeur (4); en passant par les racines de la vigne, l'eau du ciel ne se transforme-t-elle pas également ? L'auteur de ces merveilles est le même; il fait les unes pour te nourrir et les autres pour te les faire admirer. Les unes et les autres toutefois sont également admirables, parce qu'elles sont également les oeuvres de Dieu. Un homme voit une chose extraordinaire et il s'étonne. Mais,d'où vient cet homme qui s'étonne? Où était-il? D'où -sort-il ? D'ou lui viennent et la forme de son corps; et ses membres divers, et cet air distingué? Quelle a été son origine? Toutes les circonstances n'en étaient-elles pas méprisables? Il s'étonne, et il est en lui-même le plus grand sujet d'étonnement.

D'où viennent donc enfin toutes ces merveilles que tu vois, sinon de Celui que tu ne vois pas? Mais, comme je le disais, tu ne savais plus les apprécier; c'est alors que l'auteur se montra, et en faisant des choses extraordinaires, il voulut se révéler à toi dans les plus ordinaires. Il lui avait été dit : « Renouvelez les prodiges (5); » et

1. Rom. I, 20. — 2. Ps. XXXI, 4. —  3. Matt. XIV, 17-21. — 4. Jean, II, 9-11. —5. Eccli. XXXVI, 6.

encore : « Signalez vos miséricordes (1). » Sans doute il les répandait avec profusion, mais personne n'en était frappé. Il s'est donc fait petit pour venir vers les petits; médecin il a visité ses malades; et libre de venir quand il voudrait, de faire ce qu'il lui plairait et de juger comme il l'entendrait, car sa volonté est la justice même; oui, son vouloir est la justice; ce qu'il veut ne saurait être injuste, ni juste ce qu'il ne veut pas; il est donc venu ressusciter les morts, et les hommes se sont étonnés de le voir rendre à la lumière ceux qui en avaient déjà joui, quand il la donne chaque jour à ceux qui ne l'ont jamais vue!

5. Malgré ces merveilles, plusieurs l'ont méprisé, moins attentifs à la grandeur de ses cenvres qu'à ses abaissements. Ils semblaient se dire Ces actions sont divines, mais lui n'est qu'un homme. Ici donc tu vois deux choses : un homme et des actes divins. Mais si Dieu seul peut faire des actes divins, cet homme ne serait-il pas un Dieu caché? Considère bien ce que tu vois, et crois ce que tu ne vois pas. En t'appelant à croire, le Ciel ne t'a pas laissé sans secours; s'il t'ordonne de croire ce que tu ne saurais voir, ne t'a-t-il pas fait voir ce qui peut te conduire à croire ce que tu ne vois pas? Dans la création même quels signes révélateurs de Celui qui en est l'auteur! Il a fait plus, il est venu en personne, il a opéré des miracles. Tu ne pouvais voir Dieu, mais tu pouvais voir un homme; Dieu donc s'est fait homme, afin de réunir dans sa personne ce qui tombe sous tes sens et ce qui est l'objet de ta foi. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (2). » En entendant ces mots, tu ne vois rien encore. Mais ce Verbe descend, il naît, il naît d'une femme, lui qui a fait l'homme et la femme; et quoiqu'il ait fait l'homme et la femme, il ne naît pas de l'homme et de la femme. Si tu le méprises en le voyant naître, peux-tu mépriser la manière dont il naît, puisqu'avant de naître il existait éternellement? Il a donc pris un corps, il s'est. revêtu de chair, il est sorti du sein maternel. Le vois-tu, maintenant; le vois-tu? Je parle à un homme de chair; mais aussi je lui montre un homme de chair; tu vois en lui une chose, il en est une autre que tu n'y vois pas. Oui, dès sa naissance, il y a en lui deux choses, l'une que tu peux voir et l'autre qui échappe à ta vue ; mais celle que tu verras devra te porter à croire celle que tu ne vois pas. En le

1. Ps. XVI, 7. — 2. Jean, I, 1.

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voyant naître, tu t'étais mis à le mépriser; crois ce que tu ne vois pas en lui. il est né d'une Vierge. Qu'il était petit en naissant, disait-on! Qu'il est grand au contraire, puisqu'il, est né d'une Vierge ! Or en naissant d'une Vierge il nous montre un miracle, puisque sans avoir de père, de père humain, il n'en est pas moins issu de notre chair. Comment d'ailleurs lui eût-il été impossible d'avoir une mère et point de père, puisqu'il a créé l'homme avant que l'homme eût ni père ni mère ?

6. Sa naissance donc est un miracle qu'if fait clans le temps, afin de te porter à le chercher et à l'admirer lui-même dans son éternité. C'est bien lui en effet qui en s'élançant de sa couche nuptiale (1), c'est-à-dire du sein d'une Vierge où s'est consommée la sainte union du Verbe et de l'humanité, a fait un miracle temporel. Mais lui-même est éternel, coéternel au Père; il est lui-même le Verbe qui était au commencement, le Verbe qui était en Dieu, le Verbe qui était Dieu. Mais il s'est fait homme pour te guérir et te permettre de voir ce que tu ne voyais pas. Ce qui te parait en lui méprisable, n'est pas ce que contemple l'oeil guéri, c'est ce qui guérit l'oeil malade. Ne cherche pas à voir trop tôt ce que voient les yeux guéris. Les Anges le "voient sans doute, ils le voient avec ravissement, ce spectacle fait leur nourriture et leur vie, et jamais ne s'épuise ni ne diminue cet aliment divin; oui, sur leurs trônes sublimes, au haut des cieux et au- dessus des cieux, les Anges voient le Verbe et est leur félicité; ils vivent de lui et lui demeure toujours le même; mais pour préparer l'homme à manger ce pain des Anges, le Seigneur des Anges a dû se faire homme. Ainsi est-il notre salut; remède pour qui est malade, aliment pour qui se porte bien.

7. Or, il enseignait les hommes et leur disait, comme vous venez de l'entendre : « Le Fils ne peut faire de lui-même que ce qu'il voit faire au Père » Y a-t-il, pensez-vous, quelqu'un pour comprendre cela? Oui, y a-t-il ici un homme déjà suffisamment guéri par la vue de l'humanité du Sauveur, pour pouvoir contempler tant soit peu l'éclat de sa divinité? Cependant, puisqu'il a parlé, parlons aussi; il a parlé, parce qu'il est le Verbe, parlons à notre tour puisque nous devons parler du Verbe. Mais comment nous hasarder à parler du Verbe ? C'est que lui-même nous â faits à son image. Ainsi donc, parlons de

1. Ps. XVIII, 6.

lui autant que flous en sommes capables, parlons de lui autant que nous pouvons parler de ce qui est ineffable, parlons et que nul ne nous contredise. Notre foi n'a-t-elle pas devancé nos paroles et ne pouvons-nous pas dire : « J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ? » (1). Ainsi je dis ce que je crois. Le vois-je aussi tant soit peu? Le Verbe le sait mieux que moi, mais vous, vous ne pouvez le constater. Que m'importe d'ailleurs, si l'on voit ce que je vais dire, que l'on croie on que l'on ne croie pas que je le vois moi-même? Voyez-le clairement et pensez de moi ce qu'il vous plaira.

8. « Le Fils ne saurait faire de lui-même que ce qu'il voit faire au Père. » Ici s'élève avec orgueil une erreur des Ariens; mais elle ne s'élève que pour tomber, car ce n'est point par l'humilité qu'ils cherchent l'humiliation. Que prétends-tu donc? Que le Fils est moins que le Père, et tu t'appuies sur ces mots : « Le Fils ne saurait faire de lui même que ce qu'il voit faire, au Père. » C'est de là que tu veux couture à l'infériorité du Fils. Je le sais, je le sais, ce passage t'embarrasse. Eh bien! crois que le Fils n'est pas moins que le Père; tu ne peux le comprendre encore, crois-le, c'est ce que je disais tout à l'heure. — Comment, répliques-tu, aller à l'encontre de ses propres paroles? Il dit lui-même : « Le Fils ne saurait faire que ce qu'il voit faire au Père. » — Sans doute, mais lis aussi ce qui suit : « Car tout ce que fait le Père, le Fils le fait également; » il ne dit pas qu'il en fait autant.

Que votre charité se recueille un peu, afin que vous ne vous étourdissiez pas vous-mêmes, Il faut ici un coeur tranquille, une foi pieuse et appliquée; une religieuse attention, non pas à moi, pauvre instrument, mais à Celui qui me donne à distribuer le pain de vie. Donc, un peu d'attention. Vous avez entendu avec bonheur, avec joie, vous avez compris facilement ce que nous avons dit pour vous exciter à la foi, pour vous pénétrer de cette foi qui dispose à comprendre; vous vous êtes réjouis d'entendre cela, vous m'avez suivi et saisi parfaitement. Quelques-uns sans doute comprendront aussi ce qu'il me reste encore à dire; je crains que tous ne le saisissent pas. Cependant c'est Dieu même qui nous a indiqué, par la lecture de l'Évangile, le sujet toutefois que nous avons à traiter et nous ne pouvons

1. Ps. CXV, 10.

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décliner les ordres du Maître. Mais je crains, d'être accusé d'avoir parlé inutilement par ceux qui ne comprendront pas, et peut-être y en aura-t-il plusieurs. Toutefois, comme il y en aura aussi pour comprendre, ma parole ne sera point complètement stérile. Qu'on se réjouisse donc, si on comprend, et si on ne comprend pas, qu'on prenne patience; qu'on souffre avec calme de ne pas saisir, afin d'arriver à saisir plus tard.

9. Jésus donc ne dit pas : Quoique fasse le Père, le Fils en fait autant, comme si les oeuvres du Père n'étaient pas identiquement les mêmes que celles du Fils. Il semblait exprimer cette idée dans les paroles déjà citées : « Le Fils ne fait de lui-même que ce qu'il voit faire au Père. » Là néanmoins, remarque-le, il ne dit pas non plus : Que ce qu'il entend commander au Père, mais : « Que ce qu'il voit faire au Père. »

Donnons à ces mots une pensée, ou plutôt un sens charnel; nous verrons comme deux ouvriers, le Père et le Fils, le Père qui travaille sans prendre modèle sur personne, et le Fils qui travaille eu regardant le Père. Ce regard sans doute serait encore charnel; mais pour bien saisir ce qui précède, ne dédaignons pas de descendre à ces basses et abjectes suppositions. Met tons-nous donc sous les yeux un spectacle tout matériel; représentons-nous deux ouvriers, père et fils. Le père vient de faire un meuble que le fils n'aurait pu faire s'il ne l'avait vu faire au père; le fils regarde ce meuble, et il en fait un pareil, mais il ne fait pas celui-là.

Avant de passer à ce qui suit, je m'adresse à l'Arien. Te fais-tu, lui dis-je, l'idée que je viens d'exprimer? Te figures-tu le Père faisant un travail et le Fils en faisant un semblable parce qu'il a vu comment s'y prenait le Père ? N'est-ce pas ce que, semblent signifier les paroles auxquelles tu t'es arrêté ? Il n'y est pas dit en effet Le Fils ne saurait faire de lui-même que ce qu'il entend le Père lui commander; mais : « Le Fils ne saurait faire de lui-même que ce qu'il voit faire au Père. » Si c'est là le sens que tu donnes à ces mots, il faut admettre que le Père a travaillé, que le Fils l'a regardé pour apprendre à travailler lui-même et à faire un ouvrage différent et néanmoins semblable à celui de son Père. Mais cet ouvrage du Père, par qui l'a-t-il exécuté? Si ce n'est point par son Fils, par son Verbe, te voilà en guerre contre l'Évangile où il est dit: le Père. « Tout a été fait par lui (1). » Ainsi donc,

1. Jean, I, 3.

tout ce qu'avait fait le Père, il l'avait fait par son Verbe, par son Verbe, c'est-à-dire par son Fils. Quel autre alors le regardait pour apprendre à faire ce qu'il voyait faire à son Père ? Vous ne dites pas ordinairement que le Père ait deux fils; il n'a qu'un Fils unique engendré par lui, bien que, dans sa miséricorde, tout en ne commun quant.sa divinité qu'à lui seul, il n'en fasse pas son seul héritier; car il donne des cohéritiers à ce Fils unique, et s'il ne les engendre pas, comme lui, dé sa substance, il les adopte par lui, pour être membres de sa famille, puisqu'au témoignage des saintes Écritures, notre vocation est d'être ses enfants adoptifs (1).

10. Que dis-tu donc? C'est le Fils unique qui parle lui-même; c'est le Fils unique qui parle dans l'Évangile; c'est la Parole même qui nous adresse la parole et qui nous dit. « Le Fils ne saurait faire de lui-même que ce qu'il voit faire à son Père. » Mais déjà le Père a agi, le Fils l'a vu agir ; et cependant le Père ne fait rien que par le Fils, Je te vois embarrassé, hérétique, je te vois troublé; mais ce trouble, comme le mouvement produit par l'hellébore, sera pour toi un trouble salutaire. Tu ne t'y retrouves plus, et si je ne me trompe, tu condamnes toi-même ton interprétation et ton sentiment charnel. .Laisse de côté ce regard physique, et si tu as quelque chose au coeur, élève-toi à la.contemplation des choses divines. Il est vrai, ce sont des paroles humaines qui te sont adressées par un homme, par un Évangéliste, et parce que tu es homme toi-même; mais ces paroles sont relatives au Verbe, et si elles sont humaines, c'est pour t'élever à la connaissance des choses de Dieu. C'est le Maître qui t'embarrasse pour t'instruire, qui te jette une question pour exciter ton attention. « Le Fils, dit-il, ne saurait rien faire qu'il ne le voie faire à son Père. » Conséquemment il devait ajouter : Quoique fasse le Père; le Fils en fait autant. Néanmoins ce n'est pas ce qu'il dit, mais : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait avec lui. » Les oeuvres du Père ne sont pas autres que celles du Fils ; car tout ce que fait le Père, il le fait par le Fils. Le Fils a ressuscité Lazare (2). Le Père ne l'a-t-il pas en même temps ressuscité ? Le Fils a guéri l’aveugle-né (3); le Père ne l'a-t-il pas guéri avec lui ? Le Père agit par le Fils dans le Saint-Esprit ; c'est une Trinité de personnes, mais il n'y a qu'une seule action; c'est la même majesté, la même éternité et là même coéternité, ce sont les mêmes œuvres. Il n'y a pas des homme créés par le Père, ni d'autres

1. Ephés. I, 5-2. — 2. Jean, XI. — 3. Ibid. IX.

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par le Fils, ni d'autres par l'Esprit-Saint; le même homme est créé par le Père, le Fils et le Saint-Esprit; le Père, le Fils et l'Esprit-Saint ne sont qu'un seul et même Dieu créateur.

11. Si tu vois ici pluralité dans les personnes, reconnais aussi qu'il y a unité dans la divinité. A cause de la pluralité des personnes nous lisons « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. » Dieu ne dit pas : Je vais faire l'homme ; sois attentif afin de pouvoir en faire toi-même un semblable; mais: « Faisons; » voilà la pluralité; « à notre image; » la pluralité encore. Où donc est l'unité de Dieu? Poursuis : « Et Dieu fit l'homme (1). » Après : « Faisons l'homme, » il n'est pas dit: Et les dieux firent l'homme; l'unité se révèle dans ces mots. « Et Dieu fit l'homme. »

12. Qu'est devenue ton interprétation charnelle? Qu'elle rougisse, qu'elle se cache, qu'elle s'évanouisse : ô Verbe de Dieu, parlez-nous. Nous tous qui avons déjà quelque piété et qui croyons, nous qui avons une foi pénétrante et qui sommes déjà tant soit peu disposés à comprendre, tournons-nous vers le Verbe, le foyer de toute lumière, et disons-lui: Seigneur, votre Père fait les mêmes choses que vous, puisqu'il fait tout par vous. Dès le commencement vous étiez son Verbe: nous ne l'avons pas vu, mais on nous l'a enseigné et nous le croyons. Dans cet enseignement nous avons appris aussi que tout a été fait par vous et de là il suit que tout ce que fait le Père c'est par vous qu'il le fait et que vous faites tout ce qu'il fait. Pourquoi alors avez-vous dit : « Le Fils ne saurait rien faire de lui-même ? » Je vois bien que vous avez avec votre Père une certaine égalité, lorsque j'entends ces mots: « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait avec lui; » oui, je reconnais, je saisis ici une certaine égalité et j'y vois dans la mesure de mes forces la même pensée que dans ces autres expressions: « Mon Père et moi nous sommes un (2). » Mais pourquoi ne pouvez-vous rien faire que vous ne le voyiez faire à votre Père ? Que voulez-vous dire par là?

13. Né pourrait-il pas me répondre, ou plutôt nous répondre à tous : Dans ces paroles : « Le Fils ne saurait rien faire qu'il ne le voie faire à son Père, » quel sens donnes-tu au mot voir? Qu'entends-tu par mon regard? — Oublions un peu la nature de serviteur qu'il a prise pour nous. Considéré dans cette nature, le Seigneur avait, comme nous, des yeux et des oreilles, un corps et des membres comme nous. Sa chair lui

1. Gen. I, 26, 27. — 2. Jean, XI, 30.

venait d'Adam; mais quelle différence entre lui et Adam! Et soit qu'il marchât sur terre ou sur mer, car il pouvait tout ce qu'il voulait, tout ce qui lui plaisait, il regardait comme il l'entendait, jetait les yeux et voyait, les détournait et ne voyait plus ; on marchait devant lui et il voyait des yeux du corps, on marchait derrière lui et il n'en voyait pas, quoique rien ne fût caché à sa divinité. Fais abstraction, fais donc un peu abstraction de cette nature de serviteur et considère en lui la nature de Dieu, cette nature qu'il avait avant la création du monde et qui le rendait égal à son Père, ainsi que le dit et que doit te le faire entendre celui de qui viennent ces paroles: « Il avait la nature de Dieu et il n'a point cru usurper en se faisant égal à Dieu (1). » Considère-le, si tu le peux, dans cette nature, afin de pouvoir comprendre en quoi consiste son regard. « Au commencement était le Verbe. » Comment regarde le Verbe ? A-t-il des yeux? A-t-il des yeux comme les nôtres ? A-t-il, non pas les yeux du corps, mais les yeux de ces coeurs pieux dont il est dit: « Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu (2) ? »

14. Le Christ est à la fois Dieu et homme; il te montre aujourd'hui son humanité, il te réservé pour plus tard sa divinité. En voici la preuve. « Celui qui m'aime, dit-il, observe mes commandements : celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et je l'aimerai aussi.» Puis, comme si on lui demandait: Que donnerez-vous à celui qui vous aime ? « Et je me montrerai à lui, poursuit-il. » Que signifie cela, mes frères ? Comment ! ses disciples le voyaient, et il promettait de se montrer à eux ? A qui en effet promettait-il de se montrer? A ceux qui le voyaient ou à ceux qui ne le voyaient pas? Rappelons-nous ce qu'il répondit à un de ses Apôtres qui demandait comme suprême bonheur de voir le Père et qui disait expressément : « Montrez-nous votre « Père, et cela nous suffit. » Debout donc, dans sa nature humaine, sous les yeux de cet Apôtre et réservant de lui montrer sa nature divine quand il serait lui-même divinisé : Quoi, répondit-il, « je suis depuis si longtemps avec vous, et vous ne me connaissez pas ! Qui me voit, voit aussi mon Père (3). » Tu cherches à voir mon Père, regarde-moi : tu me vois sans me voir: tu vois la nature que j'ai prise pour toi, tu ne vois pas celle que je te réserve. Observe mes préceptes, purifie-toi la vue; car « celui qui m'aime

1. 1 Philip. II, 6. — 2. Matt. V, 6. — 3. Jean, XIV, 21, 8,9.

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garde mes commandements; et je l'aimerai à mon tour : » et parce qu'il aura gardé mes commandements et qu'il sera guéri parce moyen, « je me découvrirai moi-même à lui. »

15. Hélas ! mes frères, si nous ne pouvons comprendre en quoi consiste le regard du Verbe, où allons-nous? N'exigeons-nous pas trop tôt de le comprendre? Pourquoi demander qu'on nous montre ce que nous ne saurions voir ? Aussi quand on nous parle de ce regard du Verbe, on nous parle de ce que nous désirons et non pas de ce que nous pouvons contempler. En effet, voir le regard du Verbe, si tu en étais capable, ce serait voir le Verbe même ; le Verbe n'est pas différent de son regard ; autrement il serait d'une nature mélangée et compliquée, double et composée, tandis qu'il est simple, d'une ineffable simplicité. Le regard de l'homme est différent de l'homme même, car le regard peut s'éteindre sans que l'homme vienne à mourir; mais il n'en est pas ainsi dans le Verbe.

Voilà ce que j'annonçais ne pouvoir être compris par tout le monde: encore si le Seigneur accordait à quelques-uns de le comprendre! Ce qu'il demande de nous, mes frères, c'est que nous reconnaissions au moins que ce regard du Verbe surpasse notre entendement, et comme cet entendement est faible, appliquons-nous à le fortifier, à le perfectionner. Par quel moyen ? Par l'observation des commandements. Lesquels? Ceux dont il est dit : « Celui qui m'aime, garde mes préceptes. » Quels sont ces préceptes ? car enfin nous voulons grandir, nous fortifier et nous perfectionner jusqu'à voir le regard du Verbe. O Seigneur, dites-nous donc quels sont ces préceptes. « Le précepte nouveau que je vous fais, c'est de vous aimer les uns les autres (1). » Ainsi donc, mes frères, puisons cette charité à la source abondante d'où elle jaillit; pénétrons-nous, nourrissons-nous de charité. Saisis pour pouvoir saisir. Que la charité t'engendre, te nourrisse, te développe, te fortifie, te rende capable de voir que le regard du Verbe n'est pas différent de lui-même, que ce regard est le Verbe même. Tu comprendras alors facilement que ces paroles: « Le Fils ne saurait rien faire de lui-même qu'il ne le voie faire au Père, » reviennent à celles-ci : Le Fils n'existerait pas, s'il ne naissait du Père.

Assez, mes frères; en méditant ce que je viens de dire, beaucoup pourront le comprendre; je pourrais l'obscurcir en le répétant plusieurs fois.

1. Jean, XIII, 34.

SERMON CXXVII. LA VIE ÉTERNELLE (1).

ANALYSE. — Impossible de nous faire une idée exacte des promesses qui nous attendent dans la vie future. Alors en effet nous vivrons éternellement, nous vivrons sans fatigue et sans souffrance ; nous aurons bien plus encore, nous aurons le bonheur inouï qui consiste dans la vue de Dieu. Car le Fils de Dieu, qui est éternel comme son Père, le Fils de Dieu, dont la voix puissante anime de la vie surnaturelle tous les coeurs qui lui sont dociles, le Fils de Dieu ressuscitera tous les hommes au dernier jour ; il jugera ensuite lui-même les vivants et les morts et accordera aux justes, comme récompense suprême, le bonheur de voir Dieu. Sans doute les pécheurs comme les justes le verront dans son humanité ; mais il n'y aura que les justes pour le contempler dans les splendeurs de sa divinité. — Pourquoi révoquerait-on en doute la réalité de la résurrection des corps? Dieu ne peut-il aussi facilement rendre la vie à qui l'a déjà eue, que la donner à qui n'en a jamais joui?

1. Notre espérance, mes frères, ne s'arrête ni à ce temps, ni à ce monde, ni aux jouissances dont se montrent follement épris les hommes oublieux de Dieu. Ce que nous devons savoir d'abord et nous rappeler sans cesse avec un coeur pieux, c'est que nous ne sommes point devenus chrétiens en vue des félicités de la vie présente, mais en vue de je ne sais quel autre bonheur que Dieu nous promet et que nous ne, saurions comprendre

1. Jean, V, 24-29.

encore ; car c'est de ce bonheur qu'il est dit : « Ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce qui n'est point monté dans le coeur de l'homme, c'est ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment (1). » Aussi l'homme n'ayant jamais goûté un bonheur si grand, si excellent, si ineffable, nous avions besoin de la promesse d'un Dieu. Non, l'obscurcissement où vit aujourd'hui le coeur humain, ne lui permet

1. Cor. II, 9.

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pas de comprendre les divines promesses, et on ne saurait nous montrer, dans l'état actuel, ce que nous deviendrons plus tard.

Voici un enfant qui vient de naître : il ne peut ni parler, ni marcher, ni rien faire; mais supposons qu'il puisse comprendre ce qu'on lui dit il est, comme nous voyons ordinairement les enfants, faible, ne pouvant guère qu'être couché et incapable de se passer d'un secours étranger, quoique d'après notre supposition, il comprenne quand on lui parle. Figurons-nous donc qu'on lui dise: Tel que tu me vois aujourd'hui marcher, travailler et parler, tel tu seras dans quelques années. En considérant, d'une part, sa faiblesse, et d'autre part, l'état de celui qui lui tient ce langage, il n'y croirait pas, et pourtant il aurait sous les yeux la réalité de la promesse qui lui est faite. A nous aussi qui sommes, comme des enfants, retenus dans ce corps avec ses infirmités, on nous promet de grandes choses, mais nous n'en voyons pas la réalité, et pour croire ce que nous ne voyons pas et mériter de voir ce que nous croyons, il faut affermir notre foi. Si l'on outrage cette foi, si l'on s'imagine qu'il ne faut pas croire ce que l'on ne voit pas, quelle confusion quand apparaîtra ce qu'on a refusé de croire ! Cette confusion suffira pour séparer des élus, et une foi séparé, c'est la damnation. En croyant au contraire, on méritera d'être placé à la droite, et on se tiendra, plein de confiance et de joie, au milieu de ceux à qui s'adressent ces paroles : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du mondé. » Et le Seigneur, après cette sentence, conclut ainsi : « Ceux-ci iront dans les flammes éternelles, et les justes, dans l'éternelle vie (1). » Cette éternelle vie est bien celle qui nous est promise.

2. Ainsi, les hommes aiment à vivre sur cette terre, et on leur promet la vie; ils redoutent singulièrement la mort, et on leur assure une vie éternelle. Qu'aimes-tu ? A vivre. Tu vivras. Que crains-tu ? De mourir. Tu ne mourras pas. Il semble que la fragilité humaine devrait se contenter de la promesse de vivre éternellement. Ce qui se passe ici fait comprendre en quelque manière à l'esprit humain ce qui nous est réservé dans l'avenir. Et pourtant quelle disproportion! Ici en effet, parce qu'on vit et qu'on ne voudrait pas mourir, on aime la vie, on veut vivre toujours sans mourir jamais. Ceux néanmoins qui

1. Matt. XXV, 34, 46.

sont tourmentés dans le lieu des châtiments, désirent mourir et ils ne le peuvent. Aussi l'important n'est-il pas de vivre longtemps ni même toujours : c'est de vivre heureux.

Aimons toutefois l'éternelle vie, et apprenons combien nous devons travailler pour elle, eu considérant combien travaillent pour la vie présente, pour cette vie passagère et périssable ceux qui y sont attachés; combien aussi, quand ils sont menacés de la mort, ils s'empressent de tout faire non pas pour empêcher, mais pour ajourner le trépas. Que de peines on se donne en effet, quand on voit approcher la mort, pour la fuir, pour s'y dérober ! on sacrifie tout ce qu'on a pour s'en exempter, on s'épuise, on ne recule devant ni gêne ni torture, on recourt aux médecins, on essaie enfin tout ce qui est possible. Or à quoi aboutissent toutes ces dépenses et toutes ces douleurs ? A obtenir de vivre un peu plus et non pas de vivre toujours. Ah ! si on se livre à tant de travaux, si l'on fait tant d'efforts et tant de frais, si l'on se condamne à tant d'essais, à tant de veilles et à tant de soins pour prolonger un peu sa vie, que ne doit-on pas faire pour vivre éternellement ? Et si l'on appelle prudents ceux qui emploient ainsi tous les moyens pour ajourner leur mort, pour vivre, pour ne perdre pas quelques jours, combien sont insensés ceux qui vivent de manière à perdre l'éternité même ?

3. Afin donc de nous faire apprécier le don de Dieu, il suffit de rapprocher ce qu'il nous promet de ce qu'il nous accorde maintenant; car c'est à lui que nous sommes redevables de la vie et de la santé. Ainsi représentons-nous, quand on nous parle de vie éternelle, une vie exempte de tout ce que nous endurons dans celle-ci; car il nous est plus facile de découvrir ce qui n'y est pas, que de dire ce qu'elle est.

Ici nous vivons; là nous vivrons aussi. Nous avons ici la santé quand nous ne souffrons ni maladie ni douleur corporelle; là aussi nous aurons la santé. Quand enfin nous nous trouvons bien ici, c'est que nous n'avons aucune peine; nous n'en aurons point là non plus. Suppose maintenant un homme qui a la vie, la santé et qui est exempt de toute peine; suppose encore qu'il lui est accordé d'être toujours dans le même état, de ne perdre jamais son bonheur, quelle ne serait pas sa joie, son ivresse? Pourrait-il modérer ses transports en se sentant ainsi sans peine, sans tourment, sans avoir à redouter la mort? Ainsi, quand même Dieu ne nous promettrait que le (521) bonheur que je viens de dire, que j'ai tâché de 'peindre par mes paroles et de vous mettre sous les yeux, combien ne faudrait-il pas l'acheter s'il était à vendre, combien ne faudrait-il pas donner afin de l'acquérir? Serait-ce assez d'y consacrer tout ce que l'on a, lors même qu'on posséderait l'univers entier?

Eh bien! ce bonheur est à vendre ; achète-le si tu veux. Ne t'inquiète pas excessivement de savoir comment payer un bien si précieux. Après tout, il ne vaut que ce que tu as. Si tu avais à faire l'acquisition de quelque grand et riche domaine, tu chercherais de l'or, de l'argent, des sommes considérables, peut-être aussi donnerais-tu les revenus de tes troupeaux et de tes terres, et cependant tu ne jouirais que durant ta vie terrestre de ce vaste et opulent domaine. Achète aussi, si tu en as envié, celui que je te propose. Pour le payer,, ne cherche pas ce que tu possèdes, mais ce que tu es, car c'est toi qui en es le prix, et il vaut autant que toi. Donne-toi, et tu l'auras. Pourquoi donc te troubler? Pourquoi t'inquiéter? Faut-il que tu ailles bien loin pour te trouver ou pour t'acheter? Livre-toi tel que tu es, et tu l'obtiendras.

Mais je suis mauvais, diras-tu, on ne m'acceptera peut-être point. En te livrant pour cet objet, tu deviendras bon; la bonté consiste à s'abandonner tout entier à la foi et à la promesse d'un bien si grand. Et lorsque tu seras devenu bon, tu suffiras pour le payer, et non-seulement tu jouiras des avantages que j'ai énumérés, d'une santé parfaite, de la vie, et de la vie qui ne finit pas, mais encore tu seras à l'abri de beaucoup d'autres peines. Alors en effet il n'y aura plus ni lassitude ni sommeil, ni faim ni soif, ni croissance ni vieillesse, car il n'y aura pas non plus de naissance tout étant toujours au complet; et le nombre des élus étant toujours le même, il n'aura pas besoin d'augmenter, puisqu'il ne souffrira aucune diminution.

Que de douleurs écartées! et je n'ai pas dit encore ce que sera ce bonheur. On y aura la vie, la santé, l'exemption de toute douleur, de la faim, de la soif, de la fatigue de toutes les peines semblables, je l'ai dit; mais je n'ai point énuméré encore « ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce qui ne s'est point élevé dans le coeur de l'homme. » Si je l'avais énuméré, il ne serait pas vrai « que l'œil ne l'a point « vu, que l'oreille ne la point entendu, et que cela ne s'est point élevé dans le coeur de l'homme. »

 Comment ce qui ne monte point dans le coeur de l'homme serait-il entré dans le mien pour me permettre de vous en parler ? On croit ce bonheur, on ne le voit pas; non-seulement on ne le voit pas, on ne saurait même l'exprimer. Mais quoi? Peut-on croire ce qui ne se dit point ? Comment croire ce dont on n'entend pas parler ? Si pour y croire on en entend parler, c'est qu'on y pense ; si on y pense et qu'on en parle, évidemment l'oreille en est frappée, évidemment aussi le coeur de l'homme s'en occupe puisqu'on ne saurait en parler sans y penser. Ainsi nos idées se troublent en face des questions relatives à ce bonheur immense, nous ne pouvons expliquer comment on peut y croire, comment donc expliquer en quoi consiste le bonheur même?

4. C'est pourquoi interrogeons l'Evangile et pratiquons ce que le Seigneur vient de nous y enseigner. « Celui qui croit en moi, dit-il, passe « de la mort à la vie, et ne vient pas en jugement. «En vérité je vous le déclare, viendra une heure, « et c'est maintenant, où les morts entendront la « voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront en« tendue vivront. Car comme le Père a la vie en « lui-même, ainsi il a donné au Fils d'avoir en « lui-même la vie. » C'est en l’engendrant qu'il lui a donné cette vie, la génération même en est la communication. Le Fils en effet vient du Père, et non le Père du Fils, car le Père est Père du Fils, comme le Fils est Fils du Père. Le Fils aussi est engendré du Père, et non le Père du Fils ; et comme le Fils existe éternellement, éternellement il est engendré. Mais qui peut comprendre un Fils éternellement engendré? En face de ce mot, engendré, chacun se dit naturellement : On n'a pas été toujours engendré. Que répondre? Loin d'ici cette pensée. La génération du Fils n'a été précédée d'aucun temps, puisque « tout a été fait par lui (1). » S'il a tout fait, il a fait tous les temps comme le reste, et s'il a fait tous les temps, quel temps a pu exister avant lui? Avant lui donc ne suppose aucun temps; toujours ce Fils a existé avec son Père. S'il a existé toujours avec son Père et toujours comme Fils; toujours aussi il a été engendré; et s'il a été engendré toujours, toujours il a existé comme le Père qui l'a engendré.

5. Jamais, diras-tu, je n'ai rien vu de semblable; jamais je n'ai vu un fils aussi ancien que son père; le père est toujours plus avancé en âge que son fils. — Tu as raison de dire : Je n'ai jamais

1. Jean, I, 3.

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rien vu de semblable, puisque c'est un des mystères « que l'œil n'a point vus. » — Comment donc l'expliquer? — On ne le saurait, car « l'oreille ne l'a point entendu et il n'est pas « monté dans le cœur de l'homme.» Il faut le croire et le respecter. En le croyant, on le respecte; en le respectant, on profite; et en profitant, on finit par le comprendre. Tant que nous sommes revêtus de cette chair, tant que nous voyageons loin du Seigneur, nous sommes, relativement aux Anges qui contemplent ces merveilles, comme des enfants qui ont besoin du lait de la foi, avant de prendre la nourriture solide de la contemplation face à face. Ainsi en effet s'exprime l'Apôtre : « Tant que nous sommes dans ce corps, nous voyageons loin du Seigneur, car c'est par la foi que nous marchons et non par la claire vue (1). » Nous arriverons effectivement à la claire vue que Jean nous promet en ces termes dans une de ses Epîtres : « Mes bien-aimés, nous sommes les enfants de Dieu, et ce que nous serons ne parait pas encore. » — « Nous soin« mes les enfants de Dieu; » dès maintenant, parla grâce, par la foi, par les Sacrements, par le sang du Christ, par la rédemption du Sauveur. « Nous sommes les enfants de Dieu; mais ce que nous serons ne parait pas encore. Nous savons seulement que lorsqu'il apparaîtra, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est (2). »

6. Voilà dans.quel but on nous allaite; c'est pour nous rendre capables de saisir, de prendre, de digérer cette autre nourriture; nourriture mystérieuse qui fortifie merveilleusement sans diminuer entre les mains de celui qui la prend. Les aliments que nous prenons maintenant, nous soutiennent sans doute, mais ils diminuent à mesure que nous lés mangeons. Au contraire, lorsque nous nous serons mis à vivre de justice, de sagesse, à manger ce pain immortel, il nous soutiendra sans diminuer: Voyez l'oeil; il vit de lumière, ruais il n'amoindrit pas la lumière, puisqu'il en reste autant lorsque plusieurs en jouissent; si nombreux que soient les yeux qu'elle éclaire, elle demeure ce qu'elle était, elle nourrit sans s'amoindrir. Or, si Dieu a donné un tel pouvoir à la lumière en faveur des yeux qui dirigent notre corps, que ne peut-il lui-même sur l'œil de l'âme? Si l'on te vantait un aliment distingué que tu vas prendre, tu te disposerais sans doute à en nourrir ton corps; mais quels éloges ne

1. II Cor. V, 6, 7. — 2. I Jean, III, 2.

te fait-t-on pas de Dieu? Prépare donc ton âme.

7. Voici ce que te dit ton Seigneur : « Viendra une heure et c'est maintenant. —Viendra une heure et nous sommes » à cette heure, « où. » Où quoi? « Où les morts entendront la voix du Fils de Dieu; et ceux qui l'auront entendue, vivront. » Il s'ensuit que ceux qui ne l'auront pas entendue, ne vivront pas. Qu'est-ce que l'entendre? C'est y obéir, Qu'est-ce que l'entendre? C'est y croire et la suivre, pour avoir ainsi la vie, Avant donc d'y croire et d'y obéir, on était mort? Oui, debout ou couché on était mort. Mais que servait à ces morts de marcher? Hélas! si quelqu'un de ces morts venait à mourir physiquement, les autres s'empresseraient, ils prépareraient un cercueil, l'y enfermeraient, l'emporteraient, ces morts enfin enseveliraient un mort. Aussi est-il dit: « Laisse les morts ensevelir leurs morts (1). » Eh bien! ce sont ces morts que ressuscite la parole de Dieu et qu'elle fait vivre de la foi.L'infidélité en avait fait des morts; la parole de Dieu en fait des vivants. Quand? Le Seigneur l'a dit: « L'heure viendra, et c'est maintenant. » Aussi bien sa parole ressuscitait-elle ces victimes de l'infidélité. A elles encore s'adresse l'Apôtre: «Lève-toi, toi qui dors ; lève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera (2). » Cette espèce de résurrection est la résurrection des esprits, la résurrection de l'homme intérieur, la résurrection de l'âme.

8. Il y a encore une autre résurrection, c'est la résurrection du corps. Quand l'âme est ressuscitée, le corps ressuscite pour son bonheur. Toutes les âmes ne ressuscitent pas, mais tous les corps ressusciteront. Toutes les âmes ne ressuscitent pas, mais seulement celles qui croient et qui obéissent, car il est dit : «Ceux qui l'auront entendue, vivront. » D'un autre côté l'Apôtre observe que « tous n'ont pas la foi (3). » Or, si tous n'ont pas la foi, c'est que toutes les âmes ne ressuscitent pas. Tous au contraire ressusciteront corporellement, lorsque viendra l'heure de la résurrection des corps ; bons ou mauvais, tous ressusciteront, mais avec cette différence, que si l'âme est ressuscitée déjà, le corps ressuscitera pour son bonheur, tandis que l'âme n'étant point ressuscitée, c'est pour son malheur que ressuscitera le corps. Si l'âme est ressuscitée, le corps ressuscitera pour la vie; et si l'âme n'est point ressuscitée, c'est pour son supplice que le corps ressuscitera.

Après nous avoir parlé de cette résurrection des

1. Matt. VIII, 22. — 2. Ephés. V, 14. — 3. II Thess. III, 2.

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âmes, à laquelle nous devons tous courir, dans laquelle nous devons tous travailler à vivre, et à vivre de manière à y persévérer jusqu'à la fin, ne convenait-il pas que le Sauveur nous instruisit aussi de la résurrection des corps qui s'accomplira à la fin du monde ?Ecoutez comment il nous en parle.

9. Il vient de dire : « En vérité je vous le déclare, l'heure viendra, et c'est maintenant, où les morts, » c'est-à-dire les infidèles, « entendront la voix du Fils de Dieu, » l'Évangile; « et  ceux qui l'auront entendue, » qui y auront obéi, « vivront, » seront justifiés, ne seront plus infidèles. Après donc avoir parlé ainsi, il remarque qu'il doit nous instruire aussi de la résurrection de la chair et ne pas nous laisser dans notre ignorance ; il poursuit alors son discours. « De même, dit-il, que le Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d'avoir en lui-même la vie. » Ceci se rapporte encore à la résurrection, à la justification des âmes. Jésus ajoute : « Il lui a donné aussi le pouvoir de juger, parce qu'il est le fils de l'homme. »

Ainsi le Fils de Dieu est en même temps fils de l'homme, et s'il était resté Fils de Dieu sans devenir fils de l'homme, il ne sauverait pas les enfants des hommes. Mais après avoir fait l'homme, il est devenu ce qu'il a fait, pour ne pas le laisser périr. Toutefois, en se faisant homme, il est resté Fils de Dieu; car il s'est fait homme en prenant ce qu'il n'était pas, sans sacrifier ce qu'il était; en restant Dieu il s'est fait homme. Il a pris ce que tu es, sans- s'y perdre, et c'est ainsi qu'il est venu parmi nous, Fils de Dieu et fils de l'homme tout à la fois, formateur et formé, créateur et créé, créateur de sa mère et créé de son sang; c'est donc ainsi qu'il s'est présenté à nous. Or, c'est comme Fils de Dieu qu'il a dit : « Viendra l'heure, et c'est maintenant, que les morts entendront la voix du Fils de Dieu; » du Fils de Dieu et non du Fils de l'homme, car il s'agissait ici de la vérité, et comme Vérité le Fils est égal au Père. « Et ceux qui l'auront entendue, vivront. Car, de même que le Père à la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d'avoir en lui même la vie; » en lui-même et non dans autrui. Pour nous, si nous avons la vie, ce n'est pas en nous mais en notre Dieu; tandis que le Père a la vie en lui et qu'en engendrant son Fils il lui a accordé d'avoir aussi la vie en soi, d'être lui-même une source de vie à laquelle nous devons puiser, oui, d'avoir la vie en lui-même, d'être lui-même la vie. Quant à sa qualité de fils de l'homme, c'est de nous qu'il l'a reçue. Considéré en lui-même, il est Fils de Dieu, et par nous il est fils de l'homme; Fils de Dieu par sa nature, fils de l'homme par la nôtre. Mais s'il a reçu de nous ce qu'il y a de moindre en lui, il nous a communiqué ce qu'il y a en lui de plus grand. Il est mort en effet, non en tant que Fils de Dieu, mais en tant que fils de l'homme; et cependant c'est le Fils de Dieu qui est mort, mort selon la chair et non comme étant le Verbe qui s'est fait chair et qui a habité parmi nous (1). Il est donc mort, mort dans ce qu'il tenait de nous; et si nous vivons, c'est à lui que nous en sommes redevables. Comme il ne pouvait mourir par lui-même, nous ne saurions vivre par nous. C'est donc comme Dieu, comme Fils unique de Dieu, comme égal à son Père, que le Seigneur Jésus nous promet la vie, si nous l'écoutons.

10. Dieu donc, continue-t-il, « lui a donné aussi le pouvoir de juger, parce qu'il est fils de l'homme. » Aussi c'est comme homme qu'il viendra juger, et c'est pour nous l'apprendre qu'il dit : « Dieu lui a donné aussi le pouvoir de juger, parce qu'il est le fils de l'homme. » Le Fils de l'homme sera donc notre Juge; la nature qui a été jugée en lui, jugera à son tour. En voulez-vous une nouvelle preuve? Ecoutez. Un prophète avait dit bien auparavant : « Ils verront Celui qu'ils ont percé ? » Oui ils verront cette même nature qu'ils ont frappée à coup de lance. Ils verront siéger comme juge, Celui qu'ils avaient vu debout devant un juge; et condamner de vrais coupables, Celui qui a été faussement condamné comme coupable. Il viendra en personne, il viendra dans sa nature humaine. C'est ce qu'enseigne aussi l'Évangile. Au moment où il montait au ciel sous les yeux de ses disciples, ceux-ci restaient debout et le regardaient, et tout-à-coup ils entendirent ces paroles qui leur étaient adressées par des Anges : « Hommes de Galilée, pourquoi vous tenez-vous-là? etc. Ce Jésus viendra de la même manière que vous l'avez vu allant au ciel (3). » Que signifie de la même manière? Il viendra avec la même nature, « car il a reçu le pouvoir de juger, comme étant le fils de l'homme. »

Or, voyez s'il n'était pas nécessaire, s'il n'était pas juste que les hommes vissent leur Juge ? Devant lui devaient comparaître les bons et les méchants. Mais il est dit : « Heureux ceux qui

1. Jean,  I, 14. — 2. Jean, XIX, 37 ; Zach. XII, 10. — 3. Act. I, 11.

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ont le coeur pur, car ils verront Dieu 1. » Il fallait donc qu'au moment du jugement la nature humaine fût montrée aux bons et aux méchants, et qu'aux bons seuls fût réservée la vue de la nature divine.

11. Que recevront en effet les bons? Je vais dire enfin ce que je n'ai pas dit encore, et tout en le disant je ne l'exprimerai pas. J'ai dit que nous aurons alors la vie, la santé, une santé parfaite, que nous serons exempts de toute peine, n'ayant plus à souffrir ni la faim, ni la soif, ni aucune défaillance, ni la crainte de perdre la vue. J'ai dit tout cela, mais je n'ai pas dit ce que nous aurons de plus. Nous verrons Dieu. Or cette vue de Dieu est une faveur si haute et si grande, que rien n'y est comparable. Je l'ai dit : Nous aurons la vie, la santé et une santé parfaite, nous n'endurerons ni la faim ni la soif, ni abattement de lassitude, ni accablement de sommeil. Mais qu'est-ce que tout cela en présence du bonheur de voir Dieu? Ainsi, Dieu n'étant pas aujourd'hui pour nous visible tel qu'il est, dès que néanmoins nous le verrons, n'est-ce pas pour ce motif que « ce que l'œil n'a point vu, ce que, l'oreille n'a point entendu, » sera contemplé par les bons, contemplé par les hommes pieux, contemplé par les coeurs compatissants, contemplé par les fidèles, contemplé enfin par ceux qui auront heureusement part à la résurrection des corps, pour avoir heureusement obéi quand il s'agissait de la résurrection des âmes?

12. Le méchant aussi verra-t-il Dieu? Isaïe dit de lui : « Que l'impie disparaisse et ne voie point la gloire de Dieu (2). » Ainsi les pieux et les impies verront sa nature humaine; mais après cette sentence : « Que l'impie disparaisse et ne voie « point la gloire de Dieu; » il faudra que s'accomplisse envers les pieux et les justes la promesse faite par le Seigneur lorsqu'il vivait sur la terre et que les méchants le voyaient aussi bien que les bons. Alors en effet il faisait entendre sa parole au milieu des bons et des méchants; tous le voyaient, voyaient son humanité, mais non pas sa divinité, et tandis que sa divinité dirigeait secrètement les, nommes, il paraissait parmi eux comme l'un d'entre eux et leur disait : Celui qui m'aime observe mes commandements; celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et « moi aussi je l'aimerai. » Puis, comme si on lui avait demandé : Que lui donnerez-vous donc? « Et je me montrerai à lui. » poursuit-il (3). »

1. Matt. V, 8. — 2. Isaïe, XXVI 10, sel. LXX. —3. Jean, XIV, 21.

Quand parlait-il ainsi? Quand les hommes le voyaient. Quand parlait-il ainsi? Quand le voyaient ceux-mêmes qui ne l'aimaient pas. Si donc il voulait se montrer à ceux qui l'aimaient, c'était sous une forme qu'eux-mêmes ne voyaient pas en lui, c'était comme Dieu, car ils le voyaient comme homme. Ainsi donc, comme homme il parlait aux hommes et se montrait ostensiblement aux bons et aux méchants; mais comme Dieu il se réservait à ses amis.

13. Quand doit-il se révéler à eux? Après la résurrection des corps, quand l'impie disparaîtra pour ne voir pas la gloire de Dieu. Alors en effet, « lorsqu'il apparaîtra, nous lui serons semblables, car nous le verrons tel qu'il est (1).» En cela consiste la vie éternelle, et tout ce que nous eu avons dit jusqu'alors n'est rien. Qu'est-ce effectivement que la vie présente? Qu'est-ce que la santé? Mais voir Dieu, voilà ce qui est important, en cela consiste la vie éternelle. Lui-même d'ailleurs l'a déclaré. — « La vie éternelle, a-t-il dit, est de vous connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ (2). » Oui, la vie éternelle est de connaître, de voir, de saisir, de pénétrer ce qu'on a cru de posséder ce qu'on ne pouvait goûter jusqu'alors. O âme humaine, vois enfin ce que l'œil n'avait point vu, ce que l'oreille n'avait point entendu, ce qui n'était point monté dans le coeur de l'homme; car à la fin il sera dit aux justes: « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. » Et tandis que les méchants iront brûler éternellement, où iront les justes? « A l'éternelle vie (3). » Qu'est-ce que l'éternelle vie? « L'éternelle vie consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. »

14. C'est donc de la future résurrection des corps que parle le Sauveur, lorsque pour ne nous laisser pas dans l'ignorance, il dit : « Dieu lui a donné le pouvoir de juger comme étant le fils de l'homme. Ne vous en étonnez pas; car viendra l'heure. » Il n'ajoute pas ici : « Et c'est maintenant, » parce que l'heure dont il parle ne viendra que plus tard, à la fin des siècles; parce que cette heure est l'heure dernière et sonnera avec la dernière trompette. « Ne vous en étonnez pas; » de ce que j'ai dit : « Il lui a donné le pouvoir de juger, comme étant fils de l'homme, Ne vous en étonnez pas. » Car il faut que l'homme

1. I Jean, III, 2. — 2. Jean, XVII, 3. — 3. Matt. XXV, 34, 46.

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soit jugé par l'homme. Mais quels sont les hommes que jugera Jésus-Christ? Ceux qu'il trouvera en vie? Non seulement ceux-là. Lesquels encore ? « Viendra l'heure où ceux qui sont dans les tombeaux. » Comment désigne-t-il ceux qui sont morts corporellement? Il les appelle « ceux qui sont dans les tombeaux, » ceux dont les cadavres gisent ensevelis, ceux dont la cendre est recouverte et les ossements dispersés, ceux enfin dont la chair n'et plus chair, quoique pour Dieu elle soit encore clans son intégrité. « Viendra l'heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront tous. » Bons et mauvais, tous entendront sa voix tous sortiront; car tous les liens de la mort seront rompus et tout ce qui est détruit, ou plutôt tout ce qui paraît l'être sera rétabli. Si Dieu a fait l'homme, quand l'homme n'était pas, ne peut-il refaire ce qui a déjà existé?

15. Il n'est sans doute pas incroyable que Dieu puisse ressusciter les morts; c'est de Dieu et non de l'homme qu'il s'agit. Quelle oeuvre ! elle peut même paraître incroyable, mais pour y croire, considère Celui qui en sera l'auteur. Qui te ressuscitera? Celui qui t'a créé. Tu n'étais pas, tu es maintenant; et quand tu es créé tu n'existerais plus? N'en crois rien. En faisant ce qui n'était pas, Dieu a fait quelque chose de plus étonnant; et ceux-mêmes qu'il a faits quand ils n'étaient pas, ne croient pas qu'il puisse refaire ce qui a déjà été? Est-ce là notre reconnaissance pour Celui qui nous a formés quand nous n'étions pas? Notre gratitude envers lui est-elle de le croire impuissant à ressusciter ce qu'il a créé? Est-ce là la récompense qu'il reçoit de sa créature? O homme, te crie le Seigneur, si je t'ai donné l'être quand tu ne l'avais pas, si tu as pu devenir ce que tu n'étais pas, est-ce pour ne croire pas sur ma parole que tu seras ce que tu étais?

Pourtant, dit-on, je ne vois dans ce sépulcre que cendre, poussière, ossements; et tout cela reprendrait vie, forme, chair et beauté; tout cela ressusciterait? Qu'est-ce donc que cette cendre ? Que sont ces ossements? — Eh bien ! tu ne vois dans le sépulcre que cendre et ossements; mais qu'y avait-il dans le sein de ta mère? Ce que tu vois est encore cendre et ossements; mais toi, avant de recevoir l'existence, tu n'étais ni ossements ni cendre. Tu n'étais absolument rien, et tu es devenu quelque chose; et après avoir reçu de que tu n'avais pas, tu ne crois pas que ces ossements, qui malgré tout sont encore quelque chose, reprendront la forme qu'ils avaient ? Crois-le; car en le croyant, ton âme ressuscitera; et si ton âme ressuscite maintenant, maintenant que son heure est venue; ton corps ressuscitera heureusement, il ressuscitera quand sera venue l'heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront. Car il ne te suffit pas, pour te livrer à la joie, de l'entendre aujourd'hui et de lever la tête; écoute ce qui suit — « Ceux qui auront fait le bien, pour ressusciter à la vie; mais ceux qui auront t'ait le mal, pour « ressusciter à leur condamnation. » Tournons-nous, etc.

SERMON CXXVIII. LE COMBAT SPIRITUEL (1).

ANALYSE. — Quoique le témoignage que se rendait Jésus-Christ fût indubitablement vrai, il en appelait néanmoins au témoignage que lui avait rendu saint Jean, et c'était pour confondre les Juifs. Mais saint Jean, comme les martyrs, ne confessait Jésus-Christ que parce qu'il était animé de son Esprit, et c'est ce même Esprit qui doit nous aider dans la lutte que nous avons à soutenir contre nos convoitises. Pouvons-nous espérer de ne les ressentir pas? Non. Mais nous pouvons avec le Saint-Esprit ne pas nous y soumettre, ne pas y consentir. Nous pouvons même, si elles nous ont donné la mort, recouvrer la vie comme l'ont recouvrée les trois morts dont il est parlé spécialement dans l'Évangile.

1. Nous venons d'entendre quelques paroles du saint Evangile, et ce qui pourrait surpendre, c'est cette affirmation du Seigneur Jésus : « Si je rends témoignage de moi-même, mon

1. Jean, V, 31-35; Ciel. V, 14-17.

témoignage n'est pas vrai. » Comment pourrait n'être pas vrai le témoignage de la Vérité même? N'est-ce pas en effet le Sauveur qui a dit « Je suis la voie, la vérité et la vie (1)? » Et à qui

1. Jean, XIV, 6.

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faut-il s'en rapporter, s'il faut ne pas croire à la vérité? Il est évident que ne pas chercher à s'en rapporter à elle, c'est ne vouloir se fier qu'au mensonge. Mais en parlant ainsi le Christ entrait dans la pensée de ses interlocuteurs et le sens de ses paroles est celui-ci: « Si je rends témoignage de moi-même, mon témoignage n'est pas vrai, » dites-vous. Il savait sans doute combien était fondé le témoignage qu'il se rendait; mais pour éclairer ces hommes malades et incrédules qui ne le comprenaient pas, le Soleil recourait à un flambeau. Leurs yeux souillés ne pouvaient soutenir l'éclat du Soleil même.

2. Aussi en appela-t-il à Jean pour rendre témoignage à la vérité, et vous avez vu en quels termes: « Vous êtes allés vers Jean. C'était un flambeau ardent et luisant, et vous avez voulu vous réjouir un moment à sa lumière. » Ce flambeau était destiné à les couvrir de confusion et c'est ce qui était, depuis bien longtemps, prédit dans les Psaumes : « J’ai préparé un flambeau à mon Christ. » Quoi! un flambeau pour le Soleil? « Je couvrirai ses ennemis de confusion, tandis qu'éclatera sur lui la gloire de ma sainteté (1). » Aussi Jean lui-même servit-il à les humilier quand ils dirent au Seigneur: « En vertu de quel pouvoir fais-tu cela? » apprends-le nous. « Et vous, repartit le Seigneur, apprenez-moi à votre tour si le Baptême de Jean venait du ciel ou des hommes? » Mais ils se turent, car il se dirent aussitôt en eux-mêmes: « Si nous répondons qu'il vient des hommes, le peuple nous lapidera, car on tient Jean pour un prophète, Et si nous répondons qu'il vient du ciel, lui nous demandera : Pourquoi donc n'y avez-vous pas cru? » Jean en effet avait rendu témoignage au Christ. Pressés intérieurement par ces questions et pris dans leurs propres pièges, ils répondirent: « Nous n'en savons rien. » Quel autre cri pouvait s'échapper de ces ténèbres? Il faut, quand on ignore, répondre: Je ne sais pas; mais quand on sait et qu'on dit: Je l'ignore, on dépose contre soi-même. Ces Juifs connaissaient sûrement et la grandeur de Jean et l'origine céleste de son baptême; mais ils ne voulaient pas s'abandonner à Celui à qui Jean avait rendu témoignage. Aussi, dès qu'ils eurent répondu: « Nous n'en savons rien, » Jésus ajouta : « Je ne vous dirai pas non plus en vertu de quelle autorité je fais cela (2). » Ainsi furent-ils

1. Ps. CXXXI, 17,18. — 2. Luc, XX, 2-8.

confondus conformément à cette prédiction: «J'ai préparé un flambeau à mon Christ; je couvrirai ses ennemis de confusion. »

3. Les martyrs aussi ne sont-ils pas les témoins de Jésus-Christ et ne rendent-ils pas témoignage à la vérité ? Mais si nous examinons avec soin, nous verrons que quand ils rendent témoignage au Messie, c'est lui encore qui se rend témoignage, car il est dans ses martyrs pour les animer à déposer en faveur de la vérité. Ecoute l'un d'entre eux, c'est l'Apôtre Paul: « Voulez-vous donc, dit-il, éprouver Celui qui parle en moi, le Christ (1) ? » Ainsi donc, lorsque Jean rend témoignage au Christ, c'est le Christ, habitant en lui, qui se rend témoignage ; et peu importe celui qui parle en son honneur, que ce soin Pierre, que ce soit Paul, que ce soit les autres Apôtres ou Etienne, c'est toujours lui qui se rend témoignage, puisqu'il habite en eux tous. Il est Dieu sans eux; mais eux, que sont-ils sans lui!

4. Il est dit de lui: « Il est monté au ciel, il a         rendu la captivité captive, il a répandu ses dons sur les hommes (2). » Que signifie: « Il a rendu la captivité captive? » Il a vaincu la mort. Le diable lui a donné la mort, et par la mort du Christ le diable est devenu son captif. « Il est monté au ciel. » Connaissons-nous rien de plus élevé que le ciel? Eh bien! il y est monté visiblement et sous les yeux de ses disciples (3). Nous le savons, nous le croyons, nous le confessons. « Il a répandu ses dons sur les hommes. » Quels sont ces dons? L'Esprit-Saint. Quand il fait un tel don, que n'est-il pas lui-même? Combien donc est généreuse la 'miséricorde de Dieu! Il donne son égal, puisque le Don qu'il fait n'est rien moins que l'Esprit-Saint, et que le Père, le Fils et le Saint Esprit, ou la Trinité, ne forment qu'un seul Dieu. A son tour que nous a donné le Saint-Esprit! Ecoute l'Apôtre : « La divine charité, dit-il, a été répandue dans nos coeurs. » Comment donc, ô mendiant, la charité divine a-t-elle été répandue dans ton coeur? Comment cette charité peut-elle inonder le coeur humain? « Nous portons ce trésor dans des vases d'argile, » dit encore le même Apôtre. Pourquoi « dans des vases d'argile! « Afin de faire éclater la vertu de Dieu (4). » Et après avoir dit: « La divine charité a été répandue dans nos coeurs; » il ajoute immédiatement, pour empêcher chacun de s'attribuer le  bonheur d'aimer Dieu: « Par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (5). » Ainsi, pour aimer Dieu,

1. II Cor. XIII, 3. — 2. Ps. LVII, 19 ; Ephés. IV, 8. — 3. Act. 1, 9. — 4. II Cor. IV, 7. — 5. Rom. V, 5.

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il faut que Dieu même demeure en toi et qu'il s'aime par toi, en d'autres termes, il faut qu'il t'excite à l'aimer, qu'il t'embrase, qu'il t'éclaire, qu'il t'anime.

5. Car il y a lutte dans notre corps même ; notre vie entière est un combat et le combat un danger; aussi nous ne pouvons vaincre que par la grâce de Celui qui nous aime (1). N'a-t-il pas été question de ce combat dans la lecture de l'Apôtre, qu'on vient de vous faire? « Toute la loi, dit-il, est comprise dans cette seule parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Or cet amour vient du Saint-Esprit.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Vois d'abord si tu sais t'aimer toi-même; je te recommanderai ensuite d'aimer ton prochain comme tu t'aimes. Mais si tu ne sais t'aimer, ne duperas-tu pas ton prochain comme tu te dupes? En aimant le péché tu ne t'aimes pas; un psaume l'atteste: « Aimer l'iniquité, y est-il dit, c'est haïr son âme ? » Si tu hais ton âme, à quoi te sert d'aimer ton corps? Sans doute, avec cette haine de ton âme et cet amour de ton corps, ton corps ressuscitera, mais il ressuscitera pour le châtiment de ton âme. C'est donc l'âme qu'il faut aimer d'abord et soumettre à Dieu, afin que tout soit réglé dans la subordination, que l'âme obéisse à Dieu et que le corps obéisse à l'âme. Veux-tu que ton cops soit soumis à ton âme ? Que l'âme en toi se soumette à Dieu. Pour gouverner, tu as besoin d'être gouverné; car la lutte est terrible, et sans une haute direction, la défaite est certaine.

6. En quoi consiste cette lutte? « Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous consumiez les uns les autres. Or je dis: Marchez selon l'Esprit. » Ce sont les paroles de l'Apôtre, qu'on vient de lire dans son Epître. « Or je dis: Marchez selon l'Esprit et n'accomplissez pas les désirs de la chair. — Or je dis : Marchez selon l'Es« prit, et n'accomplissez pas les désirs de la chair; » l'Apôtre ne dit pas : N'ayez point, ne ressentez point ces désirs, mais : « Ne les accomplissez point. » Que veut-il faire entendre? Je l'exprimerai le mieux qu'il me sera possible, avec l'aide du Seigneur; appliquez-vous à comprendre, si vous marchez selon l'Esprit.

« Je dis donc: Marchez selon l'Esprit, et vous « n'accomplirez pas les désirs de la chair.» Poursuivons, car il est possible que nous rencontrions plus loin des mots qui jettent de la lumière

1. Rom. VIII, 37. — 2. Ps. X, 6.

sur ce qui est obscur ici. Ce n'est pas sans raison, ai-je observé, que l'Apôtre n'a pas voulu dire : N'ayez, ni: Ne ressentez, mais: « N'accomplissez point les désirs de la chair. » C'est en effet en cela que consiste la lutte qu'il nous faut soutenir, le combat où nous nous exerçons, si nous faisons partie de la milice de Dieu. Que rencontrons-nous donc plus loin? « Car la chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. Ils sont effectivement opposés l'un à l'autre, de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez. » Si on ne comprend pas bien ces paroles, elles sont très-dangereuses à entendre. C'est dans la crainte qu'on ne se perde en les comprenant mal, que j'ai entrepris, avec le secours du ciel, de les expliquer à votre charité. Du reste nous avons du temps, nous avons commencé matin et l'heure du repas ne nous presse point ; d'ailleurs encore, c'est aujourd'hui, samedi, que nous voyons principalement ceux qui sont affamés de la divine parole. Ecoutez donc attentivement, je m'exprimerai aussi exactement que possible.

7. Pourquoi cette observation que je viens de faire : Ces paroles sont dangereuses à entendre si on ne les comprend pas bien? C'est que beaucoup, vaincus par les damnables passions de la chair, se laissent aller à toutes sortes de crimes et d'infamies et se roulent dans d'exécrables impuretés qu'on serait honteux de nommer, en se répétant ce qu'a dit l'Apôtre. Considère, se disent-ils, comment s'exprime l'Apôtre : « De sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez. » Je ne veux pas faire le mal, je suis forcé, violenté, vaincu, je fais ce que je ne veux pas, comme dit l'Apôtre (1); « car là chair convoite « contre l'esprit et l'esprit contre la chair, de sorte « que vous ne faites par ce que voulez. » Vous voyez combien ces paroles sont dangereuses à entendre, si on ne les comprend pas bien. Vous voyez combien un pasteur est obligé de découvrir les fontaines couvertes et d'étancher la soif de ses brebis avec une eau purs et inoffensive.

8. Ne te laisse donc pas vaincre en combattant. Voyez à quelle lutte, à quelle mêlée nous sommes appelés, elle est à l'intérieur même, au dedans de chacun de nous. « La chair convoite contre l'esprit. » — Si l'esprit à son tour ne convoite pas contre la chair, voilà l'adultère commis. Mais si l'esprit convoite contre la chair, c'est la lutte, c'est le combat, ce n'est pas la défaite. Quand la chair convoite contre l'esprit, » c'est qu'on

1. Rom. VII, 19.

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est porté à l'impureté, on y est porté parla délectation. Quand de son côté « l'esprit, convoite  contre la chair, » c'est que la chasteté fait aussi sentir ses charmes. Ah! que l'esprit triomphé alors de la chair, ou qu'au moins il ne se laisse pas dompter par elle.

L'impureté cherche les ténèbres; la pureté se produit au grand jour. Vis comme tu aimes à être connu; oui, même loin du regard des hommes; ne fais que ce que tu veux qu'ils sachent, car celui qui t'a créé, te voit même dans l'obscurité. Pourquoi ces éloges publics décernés à la chasteté, tandis que les adultères eux-mêmes ne louent pas l'adultère? C'est que celui qui accomplit la vérité vient à la lumière (1).

Mais on se sent attiré au plaisir honteux; qu'on ne consente pas, qu'on résiste, qu'on repousse. N'en as-tu pas le moyen, puisque ton Dieu même est en toi, puisque tu as reçu l'Esprit qui est la source de tout bien? Il est vrai que malgré sa présence la chair ne laisse pas que de convoiter contre l'esprit en lui insinuant des pensées perverses et en lui faisant sentir des attraits trop naturels. Qu'on suive alors la recommandation de l'Apôtre : « que le péché, dit-il, ne règne pas dans votre corps mortel (2). » Il ne dit pas: Que le péché ne soit pas; car il y est et on donne à ce désordre le nom de péché parce qu'on le doit au péché. Dans le paradis, la chair ne convoitait pas contre l'esprit, il n'y avait pas de combat, mais une paix sans trouble; c'est seulement après la transgression, après que l'homme eut refusé d'obéir à Dieu et fut abandonné à lui-même, sans toutefois pouvoir être son maître, puisqu'il fut asservi à celui qui l'avait séduit, que la chair commença à convoiter contre l'esprit. C'est surtout dans les bons que se fait sentir cette convoitise; elle est sans objet dans les méchants, attendu que sans l’Esprit, il ne saurait y avoir convoitise contre l'Esprit.

9. Ne t'imagine pas en effet que dans ces mots « La chair convoite contre l'Esprit, et l'Esprit contre la chair, » il s'agisse uniquement de l'esprit de l'homme. C'est l'Esprit de Dieu qui combat en toi, contre ce qu'il y a en toi d'opposé à toi-même. Tu n'as point voulu rester attaché au Seigneur; tu es tombé, tu t'es brisé comme un vase qui s'échappe de ta main et qui vole en éclats. Et c'est parce que tu t'es brisé, que tu es ainsi ennemi de toi-même, opposé à toi-même. Détruis cette opposition et tu te répareras.

1. Jean, III, 21. — 2. Rom. VI, l2.

Pour te faire connaître que cette réparation doit être l'oeuvre de l'Esprit-Saint, le même Apôtre dit ailleurs: « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez; mais si vous mortifiez par l'Esprit les œuvres de la chair, vous vivrez. » Aces mots l'homme s'élève déjà, il se croit capable de mortifier par son propre esprit les oeuvres de la chair. « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez; mais si vous mortifiez par l'Esprit les oeuvres de la chair, vous vivrez. » Faites-nous donc connaître, ô Apôtre, de quel esprit il est ici question. Chacun en effet a un esprit naturel qui le caractérise, et c'est cet esprit qui fait l'homme, car l'homme est composé d'un corps et d'un esprit. C'est de cet esprit qu'il est dit: « Nul ne sait ce qui est dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui (1).» Ainsi l'homme a un esprit qui fait partie de sa nature, et c'est vous néanmoins qui dites: « Si vous mortifiez par l'Esprit les œuvres de la « chair, vous vivrez. » Quel est cet esprit? Est-ce mon esprit ou l'Esprit de Dieu ? Je vous écoute et je n'en reste pas moins en suspens. Que dis-je? Le mot esprit ne s'applique pas seulement à l'homme, il se dit aussi des animaux dans l'Ecriture même; on y lit que le déluge fit périr toute chair ayant en elle l'esprit de vie (2). Il est donc bien vrai que cette expression est pour les animaux aussi bien que pour l'homme. Quelquefois aussi le vent est désigné sous ce même nom d'esprit. Ainsi on lit : dans un psaume: « Feu, grêle, neige, glace, esprit des tempêtes (3). » Le mot d'esprit ayant donc tant d'acceptions différentes, dans quel sens, ô Apôtre, avez-vous dit que l'esprit doit mortifier les œuvres de la chair? S'agit-il ici de mon esprit ou de l'Esprit de Dieu?

Ecoute ce qui sait et tu comprendras, car l'Apôtre ajoute des paroles qui tranchent la question. Après ces mots: « Si vous mortifiez par l'Esprit les œuvres de la chair, vous vivrez; » il écrit immédiatement: « Car ceux qui sont animés par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils  de Dieu  (4). » Pour agir tu as besoin d'être animé, et tu agis bien si tu es animé d'un bon esprit. Si donc tu ne comprenais pas de quel esprit il était question dans ces mots: « En mortifiant par l'Esprit les oeuvres de la chair, vous vivrez; » vois ton Maître, reconnais ton Rédempteur dans les paroles qui suivent. C'est ton Rédempteur effectivement qui t'a donné son Esprit, afin que par lui tu mortifies les oeuvres de la chair. « Car

1. II Cor. II, 11. — 2. Gen. VI, 17; VII, 22. — 3. Ps. CXLVIII, 8. — 4. Rom. VIII, 13,14.

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tous ceux qui sont, animés de l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. » Ils ne sont pas fils de Dieu, s'ils ne sont animés de son Esprit. Mais s'ils sont animés de son Esprit, ils combattent, parce qu’ils ont un puissant auxiliaire. Ah! Dieu ne se contente pas de les contempler, comme le peuple contemple les gladiateurs. Le peuple peut sans doute applaudir un gladiateur, il ne saurait le tirer du danger.

10. Tel est donc le sens qu'on doit donner encore à ces paroles : « La chair convoite contre l'Esprit, et l'Esprit contre la chair. » Mais que signifient celles-ci: « De sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez? » C'est ici qu'il y a du danger à comprendre mal et qu'un interprète, quel qu'il soit, doit s'efforcer de remplir            son devoir.

« De sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez. » Ecoutez, ô saints combattants, car je m'adresse aux lutteurs. Ceux qui luttent me comprennent: je ne suis pas compris de ceux qui ne luttent pas. Que dis-je? ceux qui luttent ne se contentent pas de saisir ma pensée, ils la devancent: Que voudrait un homme chaste? Qu'il ne s'élevât dans ses membres absolument aucune impression contraire à la chasteté. Il voudrait la paix; mais il ne l'a pas encore. Pour ne plus ressentir absolument aucune impression mauvaise, il faut arriver à l'heureux séjour où nous n'avons plus d'ennemi à combattre, ni de victoire à espérer, puisqu'on y triomphe de l'ennemi vaincu. Apprends de l'Apôtre même en quoi consistera la victoire: « Il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, et que ce corps martel revête l'immortalité. Et quand ce corps corruptible aura revêtu l'incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l'immortalité, alors sera accomplie cette parole de l'Ecriture : « La mort a été abîmée dans sa victoire. » Ecoute encore les chants de triomphe : « O mort, où sont tes armes? O mort, où est ton aiguillon (1) ? » Tu nous as frappés, tu nous as blessés; tu nous as abattus; mais mon Créateur même s'est laissé blesser pour moi. O mort, ô mort, oui, mon Créateur même s'est laissé blesser pour moi, et par sa mort il t'a vaincue; et maintenant nous ne cesserons de répéter en triomphant : « O mort, où sont tes armes ? O mort, où est ton aiguillon? »

11. Mais aujourd'hui, que la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair, la mort

1. I Cor. XV, 53-55.

lutte et nous ne faisons pas ce que nous voulons. Pourquoi? Parce que nous voudrions ne ressentir aucun mouvement de concupiscence, et nous ne saurions y parvenir. Bon gré, mal gré, ces mouvements sont en nous; bon gré, mal gré, ils s'éveillent, ils flattent, ils s'étendent, ils cherchent à dominer. On les comprime mais on ne les éteint pas, tant que « la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair. » Se feront-ils sentir encore après la mort? A Dieu ne plaise! Puisque tu te dépouilles alors de la chair, comment pourrais-tu en conserver les convoitises ? Combats bien et tu jouiras du repos, d'un repos qui sera ta couronne et non ta condamnation ; car tu parviendras aussi à régner.

Voilà, mes frères, voilà ce qu'il en est durant la vie présente. Nous-mêmes, qui avons blanchi dans ces combats, nous sentons contre nous des ennemis moins puissants, nous les sentons toutefois. On dirait que l'âge même les a fatigués ; mais tout fatigués qu'ils soient, ils ne cessent de troubler comme ils peuvent le repos de notre vieillesse. La guerre est plus ardente pour les jeunes gens ; nous la connaissons, nous y avons passé.

C'est donc ainsi que «la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair; de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez. » Que voulez-vous en effet, ô saints, ô généreux combattants, ô vaillants guerriers du Christ? Que voulez-vous ? N'éprouver absolument aucune convoitise déréglée. Hélas ! vous ne le pouvez. Faites donc la guerre et espérez la victoire; nous sommes ait temps des combats. « La chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair; de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez; » et qu'il y a encore en vous des convoitises charnelles.

12. Mais faites tout ce que vous pouvez; faites ce que recommande l'Apôtre dans cet autre passage que j'avais commencé de rappeler « Que le péché ne règne pas dans votre corps mortel, pour vous faire obéir à ses convoitises. » Je ne le veux pas; des désirs coupables s'élèveront, mais n'y cède pas. Arme-toi, prends en mais les engins de guerre. Les commandements divins seront tes armes. Si tu m'écoutes comme il convient, tu t'appuyeras même sur ce que je dis. « Que le péché le règne pas dans votre corps mortel. » En effet, tant que vous êtes chargés de cette, chair mortelle, le péché lutte contre vous; mais « qu'il ne règne pas. » — « Qu'il ne règne pas, » qu'est-ce à dire? « Qu'il

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ne vous fasse pas céder à ses penchants coupables. » Commencez-vous à y céder ? Il règne. Et qu'est-ce qu'y céder, sinon « faire servir vos « membres au péché, comme des instruments d'iniquité (1)? »

Est-il rien de plus clair que ce langage? Pourquoi demander encore que je l'explique ? Fais ce que tu viens d'entendre. Ne consacre pas tes membres au péché, comme des instruments d'iniquité. Dieu t'a donné, par son Esprit, le pouvoir de réprimer tes sens. La passion s'élève-t-elle? Retiens tes sens; que lui servira alors de s'être élevée ? Retiens tes sens; garde-toi de faire servir tes membres au péché, comme des instruments d'iniquité; n'arme pas ton ennemi contre toi. Retiens tes pieds, pour qu'ils ne courent pas au mal; et si la convoitise se fait sentir, retiens tes sens; éloigne tes mains de toute action mauvaise, tes yeux de tout mauvais regard, tes oreilles de toute attention volontaire aux paroles impures ; règle enfin tout ton corps, tous tes sens, les sens plus nobles comme ceux qui le sont moins. Que fait la passion? Elle peut attaquer, elle ne saurait vaincre; et à force d'attaquer sans résultat, elle apprend à rester calme.

13. Un retour sur les paroles de l'Apôtre où nous avons vu de l'obscurité, et nous constaterons maintenant combien elles sont claires. J'avais fait remarquer que l'Apôtre n'a pas dit Marchez selon l'Esprit et vous n'aurez point de convoitises charnelles, car il est nécessaire que nous en ayons. Pourquoi encore n'a-t-il pas dit Ne les ressentez point ? C'est que nous les ressentons. Les ressentir, c'est les produire; mais comme s'exprime le même Apôtre : « Ce n'est pas moi qui fais cela, c'est le péché qui demeure en moi (2). » Que dois-tu donc éviter? Assurément d'exécuter les désirs coupables. Une passion déréglée s'élève en toi, elle s'élève, elle te parle; ne l'écoute pas. Elle s'enflamme, loin de s'éteindre, et tu voudrais qu'elle ne s'enflammât point. Oublies-tu ces mots — « De sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez? » Refuse-lui tout concours, qu'elle brûle sans trouver d'aliments, elle s'éteindra. En toi donc se font sentir les convoitises, n'en disconviens pas. Aussi l'Apôtre a-t-il dit : « N'accomplissez pas leurs désirs. » Ne les accomplis pas; c'est les accomplir, par exemple, que d'être déterminé à commettre un adultère, quand on ne s'abstient

1. Rom. VI, 12,13. — 2. Rom. VII, 17.

que pour n'en avoir pas trouvé l'occasion, le moment  favorable, que pour avoir rencontré un obstacle dans la chasteté de la personne qu'on avait en vue. Cette personne alors reste chaste, et toi, tu es coupable d'adultère. Pourquoi? Parce que tuas accompli tes désirs mauvais. Comment les as-tu accomplis? En consentant dans ton âme à commettre l'adultère. Alors donc, mais que le ciel t'épargne ce malheur! sans avoir fait l'acte même tues tombé sous les coups de la mort.

14. C'est dans la maison même que le Christ ressuscita la fille défunte d'un Chef de synagogue (1). Cette fille était encore dans la maison de son père, on ne l'avait pas enlevée encore. Tel est l'homme qui a consenti dans son coeur à commettre le crime; il est mort, mais il n'est pas emporté. Le pécheur est-il allé jusqu'à faire servir aux crimes les membres de son corps? il est sorti de sa demeure. Mais le Seigneur n'a-t-il pas ressuscité aussi le jeune fils de la veuve, au moment où on l'emportait en dehors des portes de la ville? J'ose donc dire: Si après avoir pris dans ton coeur une résolution funeste, tu te repens de ce que tu viens de faire, tu es guéri avant de commettre l'acte même. Oui, si tu fais pénitence pour avoir consenti à une action mauvaise, et criminelle, ignominieuse et inexcusable, tu ressuscites intérieurement comme intérieurement tu étais mort. N'es-tu pas allé jusqu'à consommer le crime? On t'emporte loin de ta demeure; mais aussi tu as quelqu'un pour te dire : « Jeune homme, je te le commande, lève-toi (2). » Oui, lors même que le crime serait commis, repens-toi, reviens au plus vite sur, tes pas, ne descends pas dans le tombeau.

Cependant, ici encore je trouve une troisième, espèce de mort, un mort qui a été conduit jusqu'au tombeau. Déjà pèse sur lui le poids de la coutume, il est accablé sous un monceau de terre; car il s'est livré longtemps aux désordres et il est enchaîné par des habitudes tyranniques. A lui encore s'adresse le Christ, il crie : « Lazare, viens dehors. » Avec ses habitudes perverses cet homme exhale déjà une odeur infecte. Aussi Jésus crie-t-il, il crie même d'une voix forte (3). Et à ce cri puissant ces pécheurs, quoique morts, quoiqu'ensevelis, quoique sentant déjà mauvais, ressusciteront aussi. Ils ressusciteront; de quel mort faut-il désespérer avec un tel Rédempteur? Tournons-nous etc.

1. Marc, V, 22-42. — 2. Luc, VII, 11-15. — 3. Jean, XI, 14-44.

SERMON CXXIX. LES JUIFS ET LES DONATISTES (1).

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ANALYSE. — Dans le passage qui vient d'être indiqué, Notre-Seigneur adressait aux Juifs deux reproches que l'Église peut appliquer parfaitement aux Donatistes. Il leur reprochait 1° de n'étudier pas avec soin les Écritures qui rendent témoignage de lui. Et si les Donatistes voulaient ouvrir les yeux ils remarqueraient mi nombre considérable de passages sacrés où il est parlé en mime temps de Jésus-Christ et de la catholicité de l'Église. Le Sauveur reprochait encore aux Juifs, 2° de s'appuyer sur leur propre justice et non sur la justice de Dieu. C'est ainsi que les Donatistes prétendent que la grâce des Sacrements dépend d'eux-mêmes et du ministre qui les confère, quoique le contraire soit enseigné par Jésus-Christ même. Ainsi méprisent-ils le Sauveur dans sa gloire comme les Juifs le méprisaient dans son obscurité.

1. Que votre charité médite la lecture évangélique qui vient de retentir à nos oreilles, pendant que nous vous adresserons les quelques paroles que Dieu nous inspire.

C'est aux Juifs que parlait le Seigneur Jésus, et il leur disait. « Sondez les Ecritures, puisque vous pensez y trouver l'éternelle vie ; elles rendent témoignage de moi. » Et après quelques mots : « Je suis venu, poursuit-il, au nom de mon Père, et vous ne m'avez point reçu ; si un autre vient en son propre nom, vous le recevrez. » Il continue : « Comment pouvez-vous croire, vous qui attendez la gloire l'un de l'autre et qui ne cherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? » Il termine en disant : « Ce n'est pas moi qui vous accuse devant mon Père; vous avez pour vous accuser Moïse en qui vous espérez. Car si vous croyiez à Moïse, vous me croiriez sans doute aussi, puisqu'il a écrit de moi. Mais puisque vous n'ajoutez point foi à ses paroles, comment pouvez-vous vous en rapporter à moi ? »

C'est Dieu même qui vient de nous faire entendre ces paroles par la bouche du Lecteur, après nous les avoir communiquées par le ministère du Sauveur ; écoutez les quelques réflexions que j'y ajoute; pesez-les et ne les comptez pas.

2. Sans doute, il est facile d'appliquer tout cela aux Juifs; mais il est à craindre qu'en pensant trop à eux nous ne détournions les yeux de nous-mêmes. D'ailleurs c'est devant ses disciples que parlait le Seigneur, et ce qu'il leur disait, il nous l'adressait en même temps, car nous sommes leurs successeurs. Est-ce à eux seuls en effet que s'appliquent ces mots : «.Me voici avec vous jus« qu'à la consommation du siècle (2)? » N'est-ce pas aussi à tous les chrétiens qui devaient se succéder jusqu'à la fin du monde ?

1. Jean, V, 39-47. — 2. Matt. XXVIII, 20.

Un jour donc il disait à ces disciples : « Gardez-vous du levain des Pharisiens. » Ils crurent qu'il s'exprimait ainsi pour leur rappeler qu'ils n'avaient pas emporté de pains avec eux, et ils ne comprirent pas que ces mots : « Gardez-vous du levain des Pharisiens, » signifiaient Défiez-vous de leur doctrine (1). Or, quelle était la doctrine des Pharisiens, sinon la doctrine que vous venez d'entendre rappeler dans ces paroles « Vous qui cherchez la gloire l'un de l'autre, vous qui attendez la gloire l'un de l'autre et qui ne cherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul ? » C'est d'eux encore que parle l'Apôtre Paul quand il dit: « Je leur rends ce témoignage, qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais non selon la science. » Oui, « ils ont du zèle pour Dieu, » je le sais, j'ai vécu au milieu d'eux, j'ai été ce qu'ils sont. « Ils ont du zèle pour Dieu, mais pas selon la science. » O Apôtre, que signifient ces mots : « Pas selon la science? » Faites-nous comprendre quelle est cette science que vous recommandez, que vous êtes peiné de ne pas voir en eux et que vous voudriez voir en nous. L'Apôtre continue et il explique clairement ce que d'abord il avait avancé d'une manière un peu obscure. Que veut dire : « Ils ont du zèle pour Dieu, mais pas selon la science ? — C'est qu'ignorant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur, ils ne sont pas soumis à la justice de Dieu (2). » Ainsi donc, ignorer la justice de Dieu et vouloir établir sa propre justice, ou attendre la gloire l'un de l'autre sans rechercher la gloire qui vient de Dieu seul, c'est le levain des Pharisiens, c'est le levain dont le Seigneur ordonne de se défier. Défions-nous en donc, puisque c'est à ses serviteurs que le Seigneur le commande en personne, pour ne pas nous exposer à entendre cet arrêt : « Pourquoi me crier

1. Matt. XVI, 6-12. — 2. Rom. X, 2, 3.

532

Seigneur, Seigneur, quand vous ne faites pas ce que je dis (1) ? »

3. Laissons donc un peu les Juifs à qui le Seigneur s'adressait alors. Ils ne sont pas ici, ils refusent de nous entendre. Ils haïssent l’Evangile même et si pour faire condamner le Seigneur durant sa vie, ils ont évoqué contre lui de faux témoignages, ils en ont payé d’autres  pour les faire déposer contre lui après sa mort. Croyez en Jésus, leur disons-nous. Nous croirions en un homme mort, nous répondent-ils ? — Mais il est ressuscité. — Nullement; ce sont ses disciples qui l'ont enlevé du sépulcre. Ces acheteurs juifs aiment le mensonge et ils dédaignent la sincérité du Seigneur qui nous a rachetés. Ce que tu dis, ô Juif, a été acheté par les ancêtres, ils t'ont laissé la matière de leur trafic. Aie plus d'égards pour Celui qui t'a racheté, que pour celui qui t'a acheté le mensonge.

4. Mais je le répète, laissons-les et occupons-nous plutôt de nos frères avec qui nous traitons. Le Christ est à la fois le chef et le corps auquel nous appartenons. Comme Chef, il est au ciel; comme corps, il l'est sur la terre ; comme Chef il est notre Seigneur, et comme corps, l’Eglise chrétienne. Or, vous vous souvenez de ces paroles : «Ils seront deux dans une seule chair. Ce sacrement est grand, observe l'Apôtre, je dis dans le Christ et dans l'Eglise? » Mais si tous deux ont la même chair, tous deux ont aussi la même voix; et puisqu’en s’adressant aux Juifs ce qui nous a été rappelé par la lecture de l'Evangile, le Seigneur Jésus, notre Chef parlait à ses ennemis, que son corps ou l'Eglise parle également aux siens. Ainsi c'est à eux qu'elle parlera. Qu'a-t-elle à leur dire ? Je ne lui prêterai point ma voix, puisque ne formant avec le Christ qu'une mérite chair elle ne doit pas avoir une voix différente de la sienne. Disons-leur donc, disons-leur au nom de l’Eglise : O frères, ô enfants dispersés, ô brebis égarées, ô rameaux retranches; pourquoi m'outragez-vous? Pourquoi ne me reconnaissez-vous point ? « Sondez les Ecritures, puisque vous croyez y trouver l'éternelle vie; elles rendent témoignage de moi. » Ce que disait notre Chef aux Juifs, son corps : vous l`adresse : « Vous me chercherez et vous ne   me trouverez pas (3).» Pourquoi? Parce que vous ne sondez point les Ecritures, qui rendent témoignage de moi.

5. Voici un témoignage qui concerne le Chef : « Les promesses ont été faites à Abraham et à

1. Luc, VI, 46. — 2. Ephés. V, 23, 31. 32. — 3. Jean, VII, 36.

Celui qui naîtrait de lui. Il n'est pas dit : à ceux qui naîtront de lui, comme s'il s'agissait de plusieurs ; mais comme s'il ne s'agissait que d'un seul : à celui qui naîtra de toi, c'est-à-dire au Christ (1). » Et voici, relativement au corps, le témoignage adressé à Abraham et rappelé par l'Apôtre quand il dit : « Les promesses ont été faites à Abraham : Je suis vivant, dit le Seigneur, et je le jure par moi-même: parce que tu as écouté ma voix et que tu n'as pas épargné ton fils chéri à cause de moi, oui, je te bénirai, oui, je te multiplierai comme les étoiles du ciel et comme le sable de la mer, et toutes les nations de la terre seront bénies en Celui qui sortira de toi (2). » Ainsi voilà pour le Chef et voilà pour le corps. Prête maintenant l'oreille à un témoignage qui est exprimé en moins de mots et qui embrasse, presque dans une seule phrase, ce qui est relatif au Chef et ce qui est relatif au corps. Un psaume parle ainsi de la résurrection du Christ : « Elevez-vous au dessus des cieux, Seigneur; » puis il ajoute aussitôt en faveur de son corps : « Et que votre gloire se répande sur toute la terre (3). » Voici pour le Chef : « Ils m'ont creusé les pieds et les mains, ils ont compté tous mes os, ils m'ont considéré attentivement, ils se sont partagé mes vêtements, ils ont tiré ma robe au sort. » Et quelques paroles plus bas, il est dit du corps « Les peuples les plus reculés se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui; toutes les patries se prosterneront en sa présence; car au Seigneur est l'empire et il règnera sur les nations (4). » Voici pour le Chef : « Il est comme l'époux qui sort du lit nuptial; » et dans le même psaume il est dit de son corps : « Leur éclat s'est répandu par toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu'aux extrémités de l'univers (5).»

6. Ces témoignages sont pour les Juifs et pour nos frères égarés. Pourquoi? parce que ceux-ci reçoivent, aussi bien que les Juifs, ces livres sacrés de l'ancien Testament. Mais voyons s'il est vrai que clos frères reçoivent le Christ, repoussé par les Juifs. Parlez, ô Christ, parlez et pour vous, qui êtes le Chef, et pour votre Eglise, qui est votre corps, puisqu'en nous-mêmes la tête parle aussi pour tout le corps.

Voici donc ce qu'il dit pour le Chef même: Il ressuscita d'entre les morts, il trouva ses disciples dans l'hésitation et dans le doute, la joie même

1. Gal. III,16. — 2. Gen. XXII, 16-18. — 3. Ps. LVI, 6,12. — 4. Ps. XXI, 17 18, 19, 28, 29. — 5. Ps. XVIII, 6, 5.

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les empêchait de croire ; il leur ouvrit donc l'intelligence polir leur faire comprendre les Ecritures et il leur dit : « Ainsi est-il écrit et ainsi fallait-il que le Christ souffrit en ressuscitant d'entre les maris le troisième jour.» Voilà pour le Chef; voici maintenant pour le corps : « Et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés parmi toutes les nations, en commençant par Jérusalem (1). »

Ainsi donc l'Eglise peut dire à ses ennemis, elle peut leur dire, ou plutôt elle leur dit, car elle ne garde pas le silence, et c'est à eux de l'écouter : Mes frères, vous avez lu les témoignages qui me concernent, reconnaissez-moi enfin. « Sondez les Ecritures, ait vous espérez puiser l’éternelle vie; elles rendent témoignage de moi. » Ce que je viens de dire ne vient pas de moi, mais de mon Seigneur; et toutefois vous vous éloignez encore, vous contestez encore. « Comment pouvez-vous me croire, en attendant votre gloire film de l'autre et en ne cherchant pas la gloire qui vient de Dieu seul ? » C'est qu'ignorant la justice de Dieu, vous avez dit zèle pour Dieu, mais pas selon la science. — En effet, parce que vous ignorez cette justice de Dieu et que vous voulez établir votre propre justice, vous n'êtes point soumis à la justice de Dieu. Or, qu'est-ce qu'ignorer la justice de Dieu et chercher à établir la sienne, sinon dire : C'est moi qui sanctifie, c'est moi qui justifie, je donne la sainteté même? O homme, laisse à Dieu ce qui est à Dieu et ne t'attribue que ce qui est à toi. Tu ignores la justice de Dieu et veux établir la tienne ; tu prétends donc me justifier. Ah ! c'est assez pour  toi d'être justifié avec moi.

7. Il est dit de l'Antéchrist et tous comprennent dans ce sens cette parole du Seigneur: «Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m'avez point reçu; si un Autre vient en son propre nom, vous le recevrez. » Entendons aussi l'Apôtre Jean : « On vous a dit que l'Antéchrist vient, et il y a maintenant beaucoup d'Antéchrists (2). » Mais que redoutons-nous dans l'Antéchrist, sinon l'honneur qu'il exigera pour son nom et le mépris qu'il fera du nom de Dieu? Fait-on autre chose quand on dit : C'est moi qui justifie? Je réponds: Je suis venu vers le Christ, non par le mouvement des pieds, mais par les sentiments du coeur; dans le lieu où j'étais, j'ai entendu l'Evangile, là aussi j'ai cru et j'ai reçu le baptême ; je me suis effectivement attaché au Christ, attaché à

1. Luc, XXIV, 45-47. — 2. Jean, II,18.

Dieu effectivement. — Tu n'en es pas plus pur, réplique-t-on. — Pourquoi? — Parce que je n'étais pas là. — Mais ce n'est pas m'expliquer pourquoi je ne suis pas justifié, moi qui ai reçu le baptême soit à Jérusalem, soit à Ephèse, où l'Apôtre a envoyé une lettre que tu lis tout en dédaignant d'être en communion avec cette Eglise ? Oui, l'Apôtre a écrit aux Ephésiens; il a fondé leur Eglise et jusqu'aujourd'hui cette Eglise subsiste, s'enrichit de grâces, multiplie ses enfants, conserve la doctrine qu'elle a reçue de l'Apôtre, conformément à ce qu'il a dit lui-même: « Si quelqu'un vous enseigne autrement que vous avez été enseignés par nous; qu'il soit anathème (1). » Et toi, tu oses bien me dire que je ne suis pas purifié ? C'est là que j'ai reçu le baptême; et je ne suis pas pur ? — Non, tu ne l'es pas. Pourquoi? — Parce que je n'étais point là. — Mais Celui qui est partout s'y trouvait. Oui, Celui qui est partout y était, et c'est à son nom que j'ai donné ma foi. Et toi qui viens je ne sais d'où, ou plutôt qui ne viens de nulle part, mais qui prétends me faire aller vers toi, tu oses nie dire ici : Tu n'es pas bien baptisé, parce que je n'étais pas là? Mais considère dans Celui qui y était. Que fut-il dit à Jean-? « Celui-là baptise, sur qui tu verras l'Esprit descendre comme une colombe (2). » C'est celui-là, qui te cherche; ou plutôt, parce que tu me fais un reproche d'avoir été baptisé par lui, c'est-celui-là que tu as perdu.

8. Ainsi, mes fières, comparez notre langage avec le leur, et voyez quel choix vous devez faire. Nous vous disons, nous : Sommes-nous saints? Dieu le sait. Sommes-nous pécheurs ? A lui surtout il appartient de le savoir; mais, quels que nous soyons, ne mettez pas en nous votre espoir. Si nous sommes gens de bien, suivez cette recommandation : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ (3). » Si nous sommes méchants, ne désespérez pas non plus, vous n'êtes ni abandonnés, ni privés de conseil, écoutez Celui qui dit : « Faites ce qu'ils enseignent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font (4). » Mais ces malheureux répondent : Si tous ne sommes justes, c'en est fait de vous. N'est-ce pas cet autre qui doit venir en son nom ? Ainsi, c'est de toi que viendra ma vie? C'est de toi que viendra mon salut? Crois-tu que j'aie oublié, jusqu'à ce point Celui qui a voulu me servir de fondement?

N'est-ce pas le Christ qui est  la pierre (5), et celui

1 Gal. 1, 9 — 2. Jean, I, 33. — 3. II Cor. IV, 6. — 4. Matt. XIII, 3. — 5. I Cor. X, 4.

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qui bâtit sur la pierre n'est-il pas en assurance contre le vent, contre la pluie, contre les flots (1)? Ah! plutôt viens avec moi t'appuyer sur cette pierre, sans prétendre être toi-même ma pierre.

9. L'Eglise peut donc dire aussi en terminant « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, puisqu'il a écrit de moi, » attendu que je suis le corps de celui dont il a parlé. D'ailleurs Moïse a écrit de l'Eglise elle-même, puisque c'est de lui que sont ses paroles : « Toutes les nations seront bénies dans Celui qui sortira de toi (2), » qu'on lit dans le premier de ses livres. Oui, si vous croyiez Moïse vous auriez aussi foi au Christ. Mais parce que vous dédaignez l'autorité de Moïse, nécessairement aussi vous méprisez l'autorité du Christ. Ils ont Moïse et les prophètes, est-il dit, qu'ils les écoutent. Non, ô mon père Abraham, mais si quelqu'un ressuscite d'entre les morts, ils l'écouteront. — S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, reprend le patriarche, ils « n'écouteront pas non plus celui qui ressusciterait d'entre les morts (3). » C'est des Juifs qu'il est ainsi parlé, s'ensuit-il qu'on ne puisse appliquer cela aux hérétiques?

N'était-il pas ressuscité d'entre les morts, Celui qui disait : « Il fallait que le Christ souffrit et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour? » Je le crois. Je le crois aussi, dit l'hérétique. Tu le crois? Pourquoi donc ne crois-tu pas également ce qui suit? Tu crois : « Il fallait que le Christ souffrit et ressuscitât d'entre les morts le troisième

1. Matt. VII, 25. — 2. Gen. XXII, 18. — 3. Luc, XVI, 29-31.

jour.» Ceci est dit du Chef; ce qui suit concerne l'Eglise, crois-le également: « Et qu'on  prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés parmi toutes les nations. » Pourquoi croire ce qui est relatif au Chef, et ne croire pas ce qui est relatif au corps? Que t'a fait l'Eglise, pour vouloir en quelque sorte la décapiter? Tu veux lui enlever son Chef pour lui donner ta foi et laisser le corps comme un cadavre sans vie. En vain tu essaies de flatter le Chef comme un serviteur dévoué. En cherchant à décapiter, on attente à la vie du Chef comme à la vie du corps.

Ils rougiraient de renier le Christ, et ils ne rougissent pas de renier ses paroles. Ni vous ni nous n'avons vu le Christ de nos propres yeux. Les Juifs l'ont vu, et ils l'ont mis à mort. Nous ne l'avons pas vu, et nous croyons en lui, nous gardons ses paroles. Vous estimez-vous semblables aux Juifs.? Ils le méprisèrent pendant qu'il était suspendu à la croix; et vous le dédaignez pendant qu'il trône au ciel. Malgré leurs réclamations on laissa le titre du Christ; et par vos efforts, vous anéantissez son baptême.

Que nous reste-t-il donc à faire, mes frères, si ce n'est de prier pour ces orgueilleux, de prier pour ces superbes qui s'enflent et s'élèvent si haut? Disons à Dieu : « Qu'ils reconnaissent que vous vous appelez le Seigneur, et que vous seul, » et non les hommes, « vous êtes le Très-haut par toute la terre (1). » Tonnons-nous etc.

1. Ps. LXXXII, 19.

SERMON CXXX. LE PAIN DE VIE (1).

ANALYSE. — Les cinq pains se multiplient dans les mains des Apôtres qui les distribuent, comme les enseignements de la loi quand on les répand. Mais de même que dans le froment la farine est cachée sous le son, ainsi Jésus-Christ est renfermé dans toute la loi et en se faisant homme il est devenu pour nous le pain de vie éternelle. Quand nous voyons ce qu'il a fait pour nous racheter, est-il possible que nous n'ayons pas en lui la plus entière confiance? Et quand nous méditons les merveilles qu'il a opérées en notre faveur, soit dans la personne du père des croyants, soit dans sa propre personne, soit en nous, comment ne pas voir que ce qu'il nous promet est moins prodigieux que ce.qu'il nous a accordé, et que le passé répond invinciblement de l'avenir? Appuyons-nous avec joie sur cet incomparable protecteur.

1. Voilà un grand miracle, mes amis; cinq pains et deux poissons ont suffi pour rassasier cinq mille hommes, et les restes des morceaux pour emplir douze corbeilles. Quel miracle! et

1. Jean, VI, 5-14.

pourtant nous n'en serons pas fort surpris si nous en considérons l'Auteur. S'il a multiplié cinq pains dans les mains qui les rompaient, n'est-ce pas lui qui multiplie les semences qui germent sur la terre et à qui peu de grains (535) suffisent pour emplir les greniers? Mais comme ce prodige se renouvelle chaque année, personne ne l'admire; ce qui écarte l'admiration, ce n'est pas le peu d'importance du fait, c'est que le fait est ordinaire.

Lorsque le Seigneur opérait ces miracles, il parlait à l'intelligence, non-seulement de vive voix, mais encore par ses actes. Les cinq pains signifiaient pour lui les cinq livres de la loi de Moïse; car cette loi est à l'Evangile, ce que l'orge est au froment. Il y a dans ces livres de profonds mystères concernant le Christ; aussi le Christ disait-il lui-même : « Si vous croyiez Moïse, « vous ne croiriez aussi, car il a parlé de moi dans ses écrits (1). » Mais de même que dans forge la moëlle est cachée sous la paille, ainsi le Christ est voilé sous les mystères de la loi. Quand on expose ces mystères qui recèlent le Pain de vie, ils semblent se dilater : ainsi se multipliaient les cinq pains quand on les rompait. Ne vous ai-je pas rompu le pain moi-même en vous faisant ces observations? Les cinq mille hommes désignent le peuple soumis aux cinq livres de la loi ; les douze corbeilles sont les douze Apôtres remplis aussi des débris de cette même loi. Quant aux deux poissons, ils figurent ou les deux préceptes de l'amour de Dieu et du prochain, ou les Juifs et les Gentils, ou les deux fonctions sacrées de l'empire et du sacerdoce. Exposer ces mystères, c'est rompre le pain; les comprendre, c'est le manger.

2. Contemplons maintenant l'Auteur de ces merveilles. Il est le pain descendu du ciel (2); mais c'est un pain qui nourrit sans diminuer, qu'on peut manger sans le consumer. Ce pain était encore désigné par la manne; aussi est-il écrit : « Il a donné le pain du ciel, l'homme a  mangé le pain des Anges (3). » Quel est ce pain du ciel, sinon le Christ ? Mais afin de permettre à l'homme de manger le pain des Anges, le Seigneur des Anges a dû se faire homme. S'il ne se l'était point fait, nous n'aurions pas sa chair; et si nous n'avions pas sa chair, nous ne mangerions pas le pain de l'autel. Ah! puisque nous en avons un gage si précieux, courons prendre possession de notre héritage. Oui, mes frères, désirons vivre avec le Christ, puisque nous avons un tel gage dans sa mort. Eh! comment ne nous ferait-il point part de ses biens, lui qui a souffert de nos maux ?

Dans ces pays et dans ce siècle pervers, que

1. Jean, V, 46. — 2. Jean, VI, 41. — 3. Ps. LXXVII, 24, 25.

voit-on le plus, sinon naître, souffrir et mourir? Examinez avec soin les choses humaines, et confondez-moi si je mens. Examinez si tous les hommes sont ici pour autre chose que pour naître, souffrir et mourir. Tels sont les produits de notre pays, on les y trouve en abondance. Or c'est pour les acheter qu'est descendu le divin Négociant. Quiconque achète, donne et reçoit; il donne ce qu'il a et reçoit ce qu'il n'a pas; pour payer il donne son argent, et reçoit ce qu'il a payé, ainsi en est-il ici du Christ ; il a donné et il a reçu. Mais qu'a-t-il reçu? Ce que produit si largement notre pays, de naître, de souffrir et de mourir. Et qu'a-t-il donné? De renaître, de ressusciter et de régner éternellement. O négociant généreux, achetez-nous. Pourquoi dire achetez-nous, quand nous devons vous rendre grâces de nous avoir achetés? Vous nous livrez même notre rançon; ne la recevons-nous pas lorsque nous buvons votre sang? De plus nous lisons l'Evangile, l'acte de notre acquisition. Ainsi nous sommes à la fois vos esclaves et vos créatures; puisque vous nous avez formés et rachetés. Chacun ici peut acheter son esclave, nul ne saurait le créer; tandis que le Seigneur a créé et racheté ses serviteurs: il les a créés en leur donnant l'existence, il les a rachetés pour les soustraire à l'esclavage.

Nous étions tombés sous l'autorité du prince de ce siècle, qui avait séduit et asservi Adam et nous retenait comme des esclaves de naissance. Le Rédempteur est venu, et il a triomphé du séducteur. Et qu'a-t-il fait contre ce tyran? Pour nous racheter, il a fait de sa croix un piège; il y a mis son sang comme un appât. L'ennemi a pu répandre ce sang, mais sans mériter de le boire; et en répandant le sang de qui ne lui devait rien, il a été condamné à relâcher ses débiteurs; pour avoir versé le sang innocent, il a perdu tout droit sur les coupables. Le Sauveur effectivement consentit à le répandre pour effacer nos péchés; et c'est ainsi que le sang du Rédempteur anéantit les titres de notre ennemi Celui-ci ne nous tenait sous le joug qu'à cause de nos iniquités; ces iniquités étaient comme les chaînes des captifs. Survint le Libérateur; il enchaîna le fort armé par sa passion, il pénétra dans sa demeure, c'est-à-dire dans les coeurs qu'il habitait et enleva les vaisseaux qui lui appartenaient (1), c'est-à-dire nous-mêmes. Ce tyran nous avait remplis de son amertume; il voulut

1. Matt. XII, 29.

536

même la faire boire à notre Rédempteur en lui présentant du .fiel. Mais en lui enlevant et en s'appropriant les vaisseaux qu'il remplissait de lui-même, le Seigneur en répandit la liqueur amère et les remplit de la douceur de son esprit.

3. Ah! aimons-le, puisqu'il, est si doux. « Goûtez et voyez combien le Seigneur est suave (1). » Il faut le craindre, mais l'aimer davantage. Il est à la fois Dieu et homme. Il y a dans,la seule personne du Christ l'humanité et la divinité, comme il y a dans un même homme Fane et le corps; mais la divinité et l'humanité ne forment pas deux personnes dans le Christ. Il y a en lui deux natures, la nature divine et la nature humaine, mais une seule personne; ce qui fait que malgré l’incarnation il n'y a pas en Dieu quaternité, mais seulement Trinité. Est-il donc possible que Dieu n'ait pas compassion de nous, puisqu'il s'est fait homme pour nous? Il a fait beaucoup, ce qu'il a fait est plus, étonnant que ce qu'il a promis, et ses couvres doivent nous déterminer à compter sur ses promesses. Si nous ne le voyions, nous aurions peine à croire ce qu'il a ait. Où le voyons-nous? Parmi les peuples qui croient en lui; dans la multitude des nations qu'il a su s'attacher.

Ainsi nous voyons accompli ce qu'il a promis à Abraham, et' ce spectacle nous porte à croire ce que nous ne voyons pas. Abraham effectivement n'était qu'un homme, et il lui fut dit

« Toutes les nations seront bénies dans Celui qui sortira de toi (2). » S'il n'avait considéré que lui, aurait-il cru? Il n'était qu'un, homme, et un homme déjà dans la vieillesse, de plus son épouse était stérile, et déjà si avancée en âge, que l’âge seul sans la stérilité eût été un obstacle à la conception. Ainsi rien absolument ne pouvait légitimer d'espérance. Mais le patriarche considérait l'auteur de la promesse et il croyait sans voir; Pour nous, nous voyons ce qu'il croyait, et pour cela nous devons croire ce que nous ne voyons pas. Abraham engendra Isaac, nous ne l'avons pas vu; Isaac engendra Jacob ; nous ne l'avons pas vu non plus; Jacob engendra ses douze fils, qu'également nous n'avons pas vus; ses douze fils à leur tour engendrèrent le peuple d'Israël; nous voyons aujourd'hui ce grand peuple. Puisque j'ai commencé à parler de ce que nous voyons, j'ajoute : Du peuple d'Israël est issue la vierge Marie, mère du Christ, et sous nos yeux toutes les nations sont bénies

1. Ps. XXX, 9. — 2. Gen. XII, 3.

dans le Christ. Est-il rien de plus vrai, rien de plus certain, rien de plus manifeste? O vous qui êtes sortis avec moi de la gentilité, désirez avec moi la vie future. Si dans ce siècle Dieu n'a point manqué à la promesse qu'il avait faite à Abraham relativement à sa postérité, n'accomplira-t-il pas encore bien plus largement ses promesses éternelles envers nous qui sommes par sa grâce la postérité même d'Abraham ? « Si vous êtes chrétiens, dit expressément l'Apôtre, il s'ensuit que vous formez la postérité d'Abraham (1). »

4. Ah! nous avons commencé à devenir quelque chose de grand ; que nul ne se méprise nous n'étions rien, mais nous sommes quelque chose. Nous avons dit au Seigneur : « Souvenez-vous que nous sommes poussière (2); » mais de cette poussière il â fait un homme, à cette poussière il a donné la vie, et dans la personne du Christ notre Seigneur il a élevé jusqu'au trône des cieux cette même poussière. N'est-ce pas ici en effet qu'il a pris chair, qu'il s'est uni à la terre et qu'après avoir l'ait la terre et le ciel il a élevé la terre jusqu'au ciel? Figurons-nous donc qu'on nous parle aujourd'hui pour la première fois de ces deux choses en supposant qu'elles ne sont pas accomplies encore, et qu'on nous demande Qu'y a-t-il de plus étonnant, ou que Dieu se fasse homme ou que l'homme devienne l'homme de Dieu? De quel côté est la plus grande merveille, la difficulté plus grande? — Que nous a promis le Christ? Ce que nous ne voyons pas encore, c'est-à-dire, de devenir ses hommes, de régner avec lui et de ne mourir jamais. Ce qui paraît difficile à croire, c'est que l'homme sorti du néant parvienne ainsi à la vie, qui ne finit pas. Et pourtant c'est ce que nous croyons quand nous avons secoué de notre coeur la poussière du monde, cette poussière qui ferme nos yeux à la lumière de la foi. Nous sommes même obligés (le croire qu'après notre mort, nous entrerons avec ces corps, victimes du trépas, dans la vie d'où la mort est bannie à tout jamais. C'est chose étonnante. Ce qui l'est plus encore, c'est ce qu'a fait, le Christ. Qu'y a-t-il en effet de plus incroyable ou de voir l'homme vivre éternellement, ou de voir le Christ mourir un jour? N'est-il pas plus facile de croire que les hommes reçoivent de Dieu la vie, que de voir ces mêmes hommes donner la mort à Dieu? Ce dernier fait est selon moi plus difficile à admettre. Et toutefois il est

1. Galat. II, 29. — 2. Ps. CII, 14.

537

accompli; croyons donc l'autre qui s'accomplira également. Dieu ayant fait ce qu'il y a de plus incroyable, ne nous accorderait pas ce qui l'est moins? Dieu en effet peut faire de nous des Anges, puisque d'une terre abjecte il a fait de nous des hommes. Que deviendrons-nous? Des Anges. Qu'avons-nous été? On a honte de le rappeler; je suis forcé d'y penser et je rougis de le dire. Qu'avons-nous été? De quoi. Dieu a-t-il formé les hommes? Qu'étions-nous avant d'être? Rien. Qu'étions-nous dans le sein de nos mères? C'est assez. De ce que vous étiez alors, élevez maintenant votre esprit à ce que vous êtes aujourd'hui. Vous vivez : les plantes et les arbres vivent aussi. Vous sentez: les animaux sentent également. Vous êtes hommes, et ce qui vous élève bien an dessus des animaux, c'est que vous avez l'intelligence des dons immenses que Dieu, nous a faits. Oui, vous vivez, vous sentez, vous comprenez, vous êtes hommes. Qu'y a-t-il de comparable à tant de faveurs? C'est que vous êtes chrétiens. Et si nous n'avions pas reçu cette grâce, que nous servirait d'être hommes? Nous sommes donc chrétiens; nous appartenons au Christ. Que le monde se courrouce; il ne nous domptera point, car nous appartenons au Christ. Que le monde nous flatte; il ne nous séduira point, nous appartenons au Christ.

5. Nous avons trouvé, mes frères, un puissant protecteur. Vous savez comment les hommes s'appuient sur leurs patrons. On menace le client d'un puissant du monde. Tant que mon seigneur un tel a la tête sur les épaules, répond-il, tu ne peux rien contre moi. Et nous, ne saurions-nous dire avec bien plus de force et d'assurance : Tant que notre Chef est vivant, tu ne peux rien contre nous? Notre protecteur en effet est aussi notre Chef. D'ailleurs ceux qui s'appuient sur un patron ordinaire ne sont que ses clients; nous sommes, nous, les membres de notre protecteur; qu'il continue à nous communiquer la vie; personne ne saurait nous arracher à lui, quels que soient les maux que nous ayons à souffrir dans ce monde, car tout ce qui passe n'est rien, et nous parviendrons à des biens qui ne passeront pas, nous y parviendrons parla souffrance, et une fois que nous y serons, qui nous en privera? On ferme les portes ale Jérusalem, on y place même des verroux et on peut dire  à cette cité : « Loue le Seigneur, Jérusalem ; ô Sion, loue ton Dieu. Il affermit les verroux de tes portes; il bénit tes enfants dans ton enceinte et il a placé la paix sur tes remparts. » Or, quand les portes sont closes et les verroux fermés, aucun ami ne sort, il n'entre aucun ennemi. C'est donc là que nous jouirons d'une tranquillité véritable et assurée, pourvu qu'ici nous n'abandonnions pas la vérité.

SERMON CXXXI. Prononcé en 417 le dimanche, 9 des calendes d'Octobre, au tombeau de Saint Cyprien. SUR LA GRACE (1).

ANALYSE. — Quelqu'avantageuse que fut la promesse de l'Eucharistie, plusieurs n'y crurent pas. C'est que la grâce est nécessaire pour croire, pour mener une sainte vie et pour persévérer dans le bien. Pourquoi revenir si souvent sur ce sujet ? C'est que plusieurs aujourd'hui le méconnaissent parmi les Chrétien; eux-mêmes. Déjà les Juifs attribuaient à la grâce la rémission des péchés, la guérison des langueurs de l'âme, l'exemption de la corruption et le couronnement des mérites. Et aujourd’hui que le Sauveur à répandu la grâce par tout l'univers, on peut la méconnaître comme la méconnaissaient les Pharisiens? Mais la cause est jugée, car Rome a parlé.

1. Nous avons entendu le Maître de la vérité, le Rédempteur divin, le Sauveur des hommes recommander à nôtre amour le sang qui nous a rachetés. Car en nous parlant de son corps et de son sang, il a dit que l'un serait notre nourriture et l’autre notre breuvage. Les fidèles reconnaissent ici le Sacrement des fidèles. Mais qu’y voient les catéchumènes ?

1. Jean, VI, 54-66.

Afin donc d'exciter notre ardeur pour une telle nourriture et pour un breuvage si divin, le Sauveur disait : « Si vous ne mangez ma chair et si vous ne buvez mon sang, vous n'aurez pas en vous la vie, » et c'est la Vie même qui parlait ainsi de la vie, et pour celui qui accuserait la Vie de mentir, cette vie deviendrait la mort. Ce fut alors que se scandalisèrent, non pas tous les disciples, mais un grand nombre et.ceux-ci (538) disaient en eux-mêmes : « Ce langage est dur, qui peut le supporter? » Mais le Seigneur vit tout en esprit, il entendit le bruit de leurs pensées, et pour leur apprendre qu'il avait entendu leurs murmures intérieurs et les déterminer à y mettre un terme, il répondit avant même qu'ils eussent parlé. Que leur dit-il? « Cela vous scandalise? Et si, vous voyez le Fils de l'homme remonter où il était d'abord? » Qu'est-ce à

dire, Cela vous, scandalise? Croyez-vous que je vais couper mes membres en morceaux afin de vous les donner? Et « si vous voyez le Fils de l'homme remonter où il était d'abord? » Vous comprendrez sûrement, en le voyant remonter tout entier, qu'il n'était pas consumable.

C'est ainsi qu'il nous dorme avec son corps et avec son sang une alimentation salutaire et qu'il résout en quelques mots l'importante question de son incorruptibilité. Vous qui mangez, mangez donc réellement; buvez aussi, vous qui buvez; ayez faim, ayez soif; mangez la vie, buvez la vie. Manger ce corps, c'est se nourrir, mais se nourrir sans rien retrancher de ce qui nourrit. Qu'est-ce aussi que boire ce sang, sinon puiser la vie? Mange la vie, bois la vie : ainsi tu l'acquerras en la laissant tout entière. Mais pour y parvenir, pour trouver la vie dans le corps et le sang du Christ, chacun doit manger et boire véritablement et d'une manière toute spirituelle, ce qu'il reçoit dans le Sacrement d'une manière sensible. Effectivement, nous avons entendu dire au Seigneur : « C'est l'esprit qui vivifie et la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai adressées sont esprit et vie : mais il en est parmi vous, poursuit-il, qui ne croient pas. » C'était ceux qui disaient : « Ce langage est dur; qui peut le supporter? » Oui, il est dur, mais pour les durs; il est incroyable, mais pour les incrédules.

2. Afin de nous apprendre que la foi même est gratuite et non pas méritée, Jésus ajoute « Je vous l'ai déjà dit : Personne ne vient à moi, s'il ne lui est donné par mon Père. » Quand le Seigneur a-t-il dit cela? En nous rappelant ce qui précède, dans le même Evangile, nous remarquerons qu'il a dit : « Nul ne vient à moi, si le Père, qui m'a envoyé, ne l'attire (1). » Nous ne lisons pas : Ne le mène, mais ne l'attire. C'est une impulsion donnée au coeur et non au corps. Pourquoi donc t'étonner de ce langage? Croire, c'est venir; aimer, c'est être attiré. Ne considère

1. Jean, VI­, 44.

pas cette impulsion comme fatigante et désagréable : elle est douce, elle fait plaisir, c'est le plaisir même qui attire. N'attire-t-on pas la brebis quia faim en lui montrant de l'herbe? Alors sans doute on ne lui fait pas violence, mais on se l'attache en excitant ses désirs. Viens au Christ de la même manière; ne conçois pas l'idée d'un long trajet; croire, c'est venir, en quelque lien que tu sois. Il est partout, et pour l'aborder il ne faut pas de vaisseaux, mais seulement de l'amour, il faut le reconnaître toutefois, on ne laisse pas, dans cette espèce de traversée, que de rencontrer des vagues, des tempêtes, des tentations : afin donc de mettre ta foi en sûreté sur la planche de salut, crois au Crucifié; et porté par la croix, tu ne sombreras point. C'est ainsi, que naviguait sur les flots de ce siècle l'Apôtre qui s'écriait : « A Dieu ne plaise que je me glorifie si ce n'est dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1) ! »

3. Toutefois, ce qui étonne, c'est que de deux hommes qui entendent prêcher le Christ crucifié, l'un dédaigne, et l'autre s'attache à lui. Celui qui dédaigne doit s'imputer son dédain; mais celui qui s'attache au Christ ne doit rien s'attribuer. Le Maître de la vérité ne lui a-t-il pas dit : « Nul ne vient à moi, s'il ne lui est donné par mon Père? » Qu'il se réjouisse d'avoir reçu; qu'à son Bienfaiteur il rende grâces avec un coeur vraiment humble et sans orgueil; l'orgueil lui ferait perdre ce qu'a obtenu l'humilité.

Eh! ceux mêmes qui suivent la voie de la justice, s'en écartent bientôt s'ils attribuent leur vertu à eux-mêmes et à leurs propres forces, Aussi l'Écriture sainte, pour nous enseigner l'humilité, nous dit par l'Apôtre : « Faites votre salut avec crainte et tremblement. » Redoutant même qu'à ce mot : Faites, on ne vienne à s'attribuer quoi que ce soit. L'Apôtre ajoute aussitôt: Car c'est Dieu qui opère en vous et le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté (2). » — C'est Dieu qui opère en vous; » craignez donc et tremblez, devenez vallées pour recevoir la pluie. Les terrains bas s'en pénètrent, tandis que les hauteurs se dessèchent, et cette pluie est la grâce. Pourquoi s'étonner alors que Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (3) ? Craignez donc et tremblez, c'est-à-dire, soyez humbles. « Ne cherche pas l'élévation, mais crains (4). » Crains, pour être pénétré de la grâce;

1. Gal. VI, 14. — 2. Philip. II, 12,13. — 3. Jacq. IV, 6. — 4. Rom. XI, 20.

539

ne cherche pas l'élévation, pour éviter d'être à sec.

4. Tu répliques : Je suis maintenant dans la bonne voie; j'avais besoin d'en être instruit, j'avais besoin d'apprendre, des enseignements de la Loi, ce que je devais faire; j'ai la liberté, qui m'éloignera du droit chemin? — En lisant l'Écriture avec attention, tu y verras un homme s'enorgueillir d'abord de richesses spirituelles, que pourtant il avait reçues; le Seigneur, pour lui inspirer l'humilité, lui enlève dans sa compassion ce qu'il lui avait donné; et lui, tombé tout-à-coup dans l'indigence, se souvient du passé et publie ainsi les divines miséricordes : « J'ai dit dans mon bonheur: Jamais je ne serai ébranlé. — J'ai dit dans mon bonheur; » mais c'est moi qui l'ai dit, moi qui ne suis qu'un homme, et « tout homme est menteur (1). » — J'ai donc dit; « j'ai dit dans mon bonheur; » ce bonheur était si grand que j'ai osé dire : « Jamais je ne serai ébranlé. »

Et puis ? « Dans votre bonté, Seigneur, vous avez joint pour moi la force à la beauté. Mais vous avez détourné la face, et j'ai été dans le trouble (2). » Vous m'avez montré que toute ma richesse venait de la vôtre. Vous m'avez montré à qui je devais demander, à qui faire remonter ce que j'avais reçu, à qui je devais rendre grâces et vers qui je devais courir pour étancher ma soif et pour me fortifier, près de qui enfin je pourrais conserver les forces dont je me sentais pénétré. Car il est dit : « C'est près de vous, Seigneur, que je conserverai mon courage (3); » c'est vous qui m'enrichissez, et c'est par vous que je ne perdrai pas mes richesses. « Près de vous je garderai ma force; » et pour m'en convaincre, « vous avez détourné la face et je suis tombé dans la défaillance. » J'ai défailli, parce que je me suis desséché, et je me suis desséché pour m'être élevé. Terrain sec et aride, dis donc pour obtenir d'être arrosé : « Mon âme est devant vous comme une terre sans eau (4). » Répète: « Mon âme est devant vous comme une terre sans eau. » C'est toi en effet et non pas le Seigneur, qui avais dit d'abord : « Jamais je ne serai ébranlé. » Tu avais dit cela dans ta présomption; mais ton bonheur ne venait pas de toi, et ne te regardais-tu pas un peu comme en étant l'auteur?

5. Qu'enseigne donc le Seigneur? « Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous en

1. Ps. CXV, II. —2. Ps. XXIX, 7,8. — 3 Ps. LVIII,10. —  4. Ps. CXLII, 6.

lui avec tremblement. » C'est le sens de ces paroles de l'Apôtre : « Faites votre salut avec crainte et tremblement; car c'est Dieu qui produit en vous et le vouloir et le faire. » Pour ce motif donc, « réjouissez-vous avec tremblement, de peur que le Seigneur ne s'irrite. » Je comprends à vos cris que vous devancez ma parole; vous savez ce que je vais ajouter, vos cris le disent d'avance. Mais comment le savez-vous, sinon par l'enseignement de Celui à qui vous attache la foi? Il l'enseigne en effet; écoutez donc ce que vous savez déjà; je tic vous apprends rien, ma prédication ne fait que vous rappeller; ou plutôt je ne vous apprends pas puisque vous savez; je ne vous rappelle pas non plus, puisque vous avez l'idée présente. Ainsi donc répétons ensemble ce que vous connaissez aussi bien que nous. Voici les paroles du Seigneur : « Soumettez-vous à la discipline et tressaillez de joie, » mais «avec crainte, » afin que toujours humbles vous conserviez ce que vous avez reçu. « De peur que le Seigneur ne « s'irrite; » sans doute contre les superbes, contre ceux qui s'attribuent ce qu'ils ont, et qui ne rendent point grâces à leur bienfaiteur. « De  peur que le Seigneur ne s'irrite et que vous ne vous écartiez de la droite voie. » Est-il dit De peur que le Seigneur ne s'irrite et que vous n'entriez pas dans la droite voie ? Est-il dit : De peur que le Seigneur ne s'irrite et ne vous amène pas ou ne vous admette pas dans la droite voie? Vous y marchez déjà, pour ne vous en écarter pas, gardez-vous de l'orgueil. « De peur que vous ne vous écartiez de la droite voie, lorsque soudain sa colère éclatera » sur vous. Elle n'ira pas te chercher au loin; en t'enorgueillissant tu perds ce que tu avais reçu. Et comme si l'homme effrayé de ce langage, s'écriait : Qu'ai-je donc à faire? l'auteur sacré poursuit: « Heureux ceux qui se confient en lui (1), » en lui et non pas en eux-mêmes. C'est la grâce qui nous a sauvés; elle ne vient pas de nous, elle est un don de Dieu (2).

6. Vous direz peut-être : Pourquoi revenir si souvent sur le même sujet? Voilà la seconde, la troisième fois, et presque jamais il ne prêche sans en parler. — Ah! si seulement je n'y étais pas forcé! Il est en effet des hommes bien ingrats pour le bienfait de la grâce et qui donnent trop à la faiblesse de notre nature blessée. Sans doute le libre arbitre était puissant au moment

1. Ps. II, 11-13. —  2. Ephès. II, 8.

540

de la création, mais il perdit sa force en se laissant aller au péché. Car l'homme alors fut blessé à mort, affaibli, laissé presque sans vie sur le chemin ; et il fallut que le Samaritain, c'est-à-dire que le Gardien qui passait, le mit sur sa monture et le conduisit à l'hôtellerie. Comment peut-il s'enfler d'orgueil? Il est encore en traitement. — Il me suffit, dit-il, d'avoir reçu dans le baptême la rémission de tous mes péchés. — Mais de ce que l'iniquité soit effacée, s'ensuit-il qu'il n'y ait plus d’infirmité? — J'ai bien reçu, reprend-il; la rémission de tous mes péchés. — C'est incontestable ; oui tous les péchés sont effacés par le sacrement de baptême, tous sans exception, péchés de paroles, péchés d'action, péchés de pensée, tout est anéanti. Mais c'est là l’huile et le vin répandus, sur le chemin même, dans les plaies du malade. Vous n'avez pas oublié, mes, très-chers frères, comment ce voyageur blessé et laissé à demi-mort par, les larrons, fut soulagé en recevant cette huile et ce vin dans ses blessures (1). C'est le pardon accordé à ses égarements, mais il reste languissant et on le soigne dans l'hôtellerie. Cette hôtellerie n'est-elle pas l'Église ? Elle est aujourd'hui une hôtellerie, parce que notre vie n'est qu'un passage; elle sera une demeure, une demeure d'où nous ne sortirons plus, lorsque parfaitement guéris nous serons parvenus au royaume des cieux. En attendant soyons heureux d'être soignés dans l'hôtellerie, et convalescents encore, ne nous glorifions pas d'avoir recouvré toute notre santé; cet orgueil pourrait n'aboutir qu'à nous éloigner de tout remède et de toute guérison.

7 « Bénis le Seigneur, ô mon âme. » Dis à cette âme, dis lui : Tu es encore dans cette vie chargée encore d'une chair fragile, d'un corps corruptible qui appesantit l'âme (2), obligée encore à prendre le remède de la prière malgré l'entière rémission de tes fautes; car pour obtenir la guérison de ce qu'il te reste de langueurs tu répètes : « Pardonnez-nous nos offenses (3). » Humble vallée plutôt que fière montagne, dis à ton âme : « Bénis le Seigneur, ô mon âme, et garde-toi d'oublier toutes ses faveurs. » Quelles sont-elles ? Dis-1e, énumère-les, rends-en grâces. Quelles sont donc ces faveurs? « Il te pardonne toutes tes iniquités. » Ce qui s'est fait dans le Baptême. Et maintenant ? « Il guérit toutes les langueurs. » Oui, c'est maintenant, je le

1. Luc, X, 30-35. — 2. Sag. IX, 15. — 3. Matt. VI, 12.

reconnais. Mais tant que je suis ici, ce corps corruptible appesantit l'âme. Dis donc aussi ce qui suit ? « Il délivre ta vie de la corruption. » Et après cette délivrance qu'a-t-on à attendre encore? « Lorsque ce corps corruptible sera revêtu d'incorruptibilité, et ce corps mortel d'immortalité, alors s'accomplira cette parole de l'Écriture : La mort a été abîmée dans sa victoire. O mort, où sont tes armes? O mort, est-il dit encore avec raison, où est ton aiguillon ? » Tu en cherches la trace, mais sans la trouver. — Que signifie l'aiguillon de la mort? Que signifie : « O mort, où est ton aiguillon? » Cela veut dire : Où est le péché ? On le cherche, il n'est plus. « En effet le péché est l'aiguillon de la mort dit expressément l'Apôtre et non pas moi. On répètera donc alors : « O mort, où est ton aiguillon? » Il n'y aura plus de péché, ni pour surprendre, ni pour attaquer, ni pour blesser ta conscience. On ne dira plus alors : « Pardonnez-nous nos offenses. » Et que dira-t-on ? « Seigneur notre Dieu, donnez-nous

la paix, car vous avez tout fait pour nous (2). »

8. Qu'y aura-t-il encore, après qu'on sera affranchi de toute corruption, sinon la couronne de justice? Oui, ou aura à la recevoir encore, mais pour la porter il ne faut pas de tête enflée. Considère comment ce même Psaume exprime cette vérité. Après avoir dit : « Il délivre ta vie de la corruption; — il te couronne, » ajoute-t-il. Je vois ici l'orgueilleux sur le point de dire: Il me couronne, mais, comme le proclament mes mérites, c'est ma vertu qui l'exige, c'est un paiement et non un don. Prête plutôt l’oreille à la voix du psaume avec lequel tu as dit toi-même : « Tout homme est menteur (3). » Ecoule ce que Dieu même t'enseigne : « Il te couronne dans sa miséricorde et sa compassion. » Oui, s'il te couronne, c'est par miséricorde, c'est par compassion. Tu n'étais digne ni d'être appelé, ni d'être justifié après avoir été appelé, ni, après avoir été justifié, d'être admis dans la gloire. « C'est par le choix de la grâce que les restes ont été sauvés. Or, si c'est par la grâce, ce n'est plus par les oeuvres, autrement la grâce ne serait plus la grâce (4). » — « Car pour celui qui travaille le salaire ne sera point considéré comme une grâce, mais comme une dette ; » C'est bien l'Apôtre qui dit : « Non pas comme une grâce, mais comme une dette; » tandis que c'est dans sa miséricorde et sa compassion

1. I Cor. XV, 54-56. — 2. Isaïe, XXVI, 12. — 3. Ps.CXV, 11. — 4. Rom. XI, 5. — 5. Ibid. IV, 4.

que Dieu te couronne. Diras-tu que pourtant tu avais des mérites ? Dieu te répondra : Examine-le bien et tu verras que ces mérites sont encore des dons de ma bonté.

9. Voilà en quoi consiste la justice de Dieu... On dit « le salut du Seigneur (1), » non pour exprimer le salut dont Dieu jouit, mais pour signifier le salut dont il fait jouir ceux qu'il sauve : ainsi la grâce divine méritée par Jésus-Christ Notre-Seigneur s'appelle la justice de Dieu, non pas la justice qui le rend juste, mais la justice qu'il accorde à ceux qu'il rend justes, d'impies qu'ils étaient. Aujourd'hui toutefois il est des hommes qui se disent chrétiens et qui, pareils aux Juifs d'autrefois, ignorent la justice de Dieu et veulent établir la leur; oui, aujourd'hui même, dans ces temps oit la grâce se montre à découvert, dans ces temps où elle se révèle après avoir été cachée d'abord, dans ces temps oi1 on la voit sur l'aire après quelle a été voilée dans la toison.

Je remarque que peu d'entre vous m'ont compris; je dois au grand nombre de m'expliquer; je n'y manquerai pas.

Un des anciens justes demanda au Seigneur un signe de sa volonté et lui dit : « Je vous prie, Seigneur, d'imbiber de pluie toute cette toison et de laisser sèche l'aire qui l'entoure. » Ce qui arriva : latoison s'humecta et l'aire resta sèche tout entière. Dès le matin Gédéon pressa la toison au dessus d'un bassin : c'est la figure de la grâce qui coule dans les humbles; vous savez aussi ce que fit Notre-Seigneur à ses disciples, un bassin à la main. Gédéon demanda un second signe : « Je désire Seigneur, que la toison soit sèche et l'aire imbibée. » Ce qui arriva aussi (2). Rappelle-toi l'époque de l'ancien Testament. La grâce n'y était-elle pas cachée dans le nuage comme la rosée dans la toison ? Et maintenant, à l'époque du nouveau Testament,

1. Ps. III, 9. — 2 Juges, VI, 37-40.

considère les Juifs : ils ressemblent à une sèche toison, tandis que l'univers entier, pareil à l'aire de Gédéon, est rempli de la grâce, qui s'.y révèle avec éclat. C'est ce qui nous force à pleurer amèrement ceux de nos frères qui disputent contre la grâce, au moment même où elle se manifeste et se montre à découvert. On pardonne aux Juifs; ruais des Chrétiens? Pourquoi sont-ils ennemis de la grâce du Christ? Pourquoi présumer ainsi de vous-mêmes? Pourquoi cette ingratitude? Le Christ est-il venu sans motif? N'avions-nous pas la nature, cette nature que vous trompez en l'exaltant? N'avions-nous pas aussi la Loi? Mais « si la justice a été établie par la Loi, dit l'Apôtre, c'est donc en vain que le Christ est mort (1)? » Ce que l'Apôtre dit de la Loi, nous l'appliquerons à la nature et nous dirons à ces orgueilleux : Si la justice a été établie par la nature, c'est donc en vain que le Christ est mort?

10. Ainsi nous remarquons en eux ce qu'on a observé des Juifs. Ils ont du zèle pour Dieu. « Je « leur rends ce témoignage, qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais non pas selon là science. » — Qu'est-ce à dire : « Non pas selon là science ? » « C'est qu'ignorant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur, ils ne sont pas soumis à la justice de Dieu (2). »

Mes frères, prenez pitié d'eux avec moi. Quand vous rencontrerez de ces esprits, gardez-vous de les cacher, n'ayez pas cette compassion funeste; oui, gardez-vous de les cacher quand vous en rencontrerez. Réfutez leurs contradictions, amenez-nous les quand ils résistent. Déjà effectivement on a envoyé sur ce sujet les actes de deux Conciles au Siège Apostolique, dont on a aussi reçu les réponses. La cause est finie; puisse ainsi finir l'erreur ! Aussi les avertissons-nous de rentrer en eux-mêmes; nous prêchons pour leur faire connaître la vérité et nous prions pour obtenir leur changement.

Tournons-nous etc.

1. Galat. II, 21. — 2. Rom. X, 2, 3.

SERMON CXXXII. PURETÉ ET SAINTE COMMUNION (1).

541

ANALYSE. — Après avoir excité les Catéchumènes à faire leur profession de foi et à recevoir le baptême afin d'être initiés é la connaissance de ce que l'Écriture appelle le corps et le sang de Jésus-Christ, S. Augustin rappelle aux fidèles la nécessité de la pureté pour communier. Que tous donc la pratiquent, et ceux qui sont mariés, et ceux qui ne le sont pas encore, et ceux surtout qui en ont fait vœu et qui doivent la garder avec une perfection plus grande. Il termine en disant qu'il voudrait être moins sévère, mais que son devoir ne le lui permet pas.

1. Nous venons de l'entendre pendant la lecture du saint Evangile, c'est en nous promettant la vie éternelle que Jésus-Christ notre Seigneur nous exhorte à manger sa chair et à boire so sang. Vous l'avez tous entendu, mais tous vous ne l'avez pas compris. Vous qui êtes baptisés et vous- qui êtes au nombre des fidèles, vous savez la pensée du Seigneur. Quant à ceux qui sont encore Catéchumènes où Écoutants, ils ont pu entendre ses paroles, mais en ont-ils saisi le sens? Aussi nous adressons-nous aux uns et aux autres.

Ceux qui déjà mangent la chair du Seigneur et boivent son sang, doivent songer à ce qu'ils mangent et à ce qu'ils boivent; pour ne pas s'exposer, comme s'exprime l'Apôtre, à manger et à boire leur condamnation (2). Pour ceux qui ne communient pas encore, qu'ils s'empressent d'approcher de ce divin banquet où ils sont invités. C'est à cette époque que les maîtres de maison donnent des repas : Jésus en donne chaque jour, et voilà sa table dressée au milieu de cette enceinte. Qui vous empêche, ô Écoutants, de voir cette table et de vous asseoir à ce festin? Vous vous êtes dit peut-être, durant la lecture de l'Évangile : Quelle idée nous faire de ces mots : « Ma chair est véritablement une nourriture et mon sang véritablement un breuvage ? » Comment se mange la chair et comment se boit le sang du Seigneur ? Que veut-il dire? — Mais qui t'a fermé l'entrée de ce mystère? Tu y vois un voile; ce voile, si tu veux, sera 'soulevé. Viens à la profession de foi et la question sera résolue pour toi, car ceux qui l'ont faite connaissent ce qu'a voulu dire notre Seigneur Jésus. Quoi! on t'appelle Catéchumène, on t'appelle Écoutant, et tu es sourd! Tu as ouverte l'oreille du corps, puisque tu entends le bruit des paroles; mais tu as fermée encore l'oreille du coeur, puisque tu n'en comprends point le sens. Je parle, mais je n'explique

1. Jean, VI, 66. 67. — 2. I Cor. XI, 29.

pas. Nous voici à Pâques, fais-toi inscrire pour le Baptême. Si la fête ne suffit pas pour t'exciter, laisse-toi conduire par la curiosité même, par le désir de savoir ce que signifie « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. » Pour comprendre avec moi le sens de ces mots : frappe et on t'ouvrira. Je te dis : Frappe et on t'ouvrira; moi aussi je frappe, ouvre-moi; je fais bruit aux oreilles, mais je frappe au coeur.

2. Mes frères, si nous devons exciter les Catéchumènes à ne point différer de recevoir cette grâce- immense de la régénération; quel soin devons-nous consacrer à porter les fidèles à profiter de ce qu'ils reçoivent, à ne pas manger, à ne pas boire leur condamnation à cette table divine ! Qu'ils vivent donc bien, pour être préservés de ce malheur. Et vous, exhortez, non par vos paroles, mais par vos moeurs, ceux qui ne sont pas baptisés, à suivre vos exemples sans y trouver la mort. Époux, gardez à vos épouses la foi nuptiale ; faites pour elles, ce que vous exigez pour vous. Mari, tu requiers de ta femme la garde de la chasteté, donne-lui l'exemple et non des paroles. Tu es le chef; vois où tu marches; car tu ne dois marcher que par où elle peut te suivre sans danger; que dis-je? partout où tu veux qu'elle mette le pied, tu dois mettre le tien. De ce sexe faible tu exiges la force : comme vous éprouvez l'un et l'autre les convoitises de la chair, c'est au plus fort de vaincre le premier. N'est-il pas toutefois déplorable de voir tant d'hommes vaincus par les femmes? Des femmes gardent la chasteté que des hommes refusent d'observer; ils mettent même leur honneur d'homme à ne l'observer pas, comme si leur sexe n'était plus fort que pour se laisser plus 'facilement dompter par l'ennemi. Il y a lutte, il y a combat, il y a bataille. L'homme est plus fort que la femme, dont il est le chef  (1). La

1. Ephés. V, 23.

543

femme combat, elle triomphe; et toi tu succombes! Le corps reste debout et la tête est tombée!

Pour vous, qui n'êtes point mariés encore et qui pourtant vous approchez de la table du Seigneur pour y manger sa chair et y boire son sang, conservez-vous pour vos futures épouses si vous devez en prendre. Ne doivent-elles pas vous trouver telles que vous désirez les trouver vous-mêmes? Quel est le jeune homme qui ne désire une épouse chaste, qui ne demande l'intégrité la plus parfaite dans la vierge à laquelle il veut s'unir ? Sois ce que tu veux qu'elle soit ; tu la veux pure, sois pur. Ne pourrais-tu ce dont elle est capable ? Si la vertu est impossible, pourquoi la pratique-t-elle? Et si elle la pratique, n'est-ce pas t'enseigner qu'elle est praticable ? C'est Dieu sans doute qui la dirige pour l'en rendre capable.

Souviens-toi cependant qu'à la pratiquer tu auras plus de gloire qu'elle. Pourquoi plus de gloire? C'est qu'elle est comprimée par la vigilance de ses parents, arrêtée par la pudeur (le son faible sexe, retenue enfin par la peur de lois que tu n'as pas à craindre. Voilà pourquoi tu auras réellement plus de gloire à demeurer chaste, la pureté sera en toi la preuve que tu crains Dieu.Elle, en dehors de Dieu, que n'a-t-elle pas à craindre? Toi, tu n'as d'autre crainte que celle de Dieu ; mais aussi quelle grandeur comparable à celle de ce Dieu que tu crains ? Il faut le craindre en public et le craindre en secret. Si tu sors il te voit, il te voit encore si tu entres ; ta lampe brûle, il te voit ; elle est éteinte, il te voit encore; il te voit quand tu pénètres dans ton cabinet, il te voit aussi quand tu réfléchis en ton coeur. Crains, crains cet oeil qui ne te perd pas de vue, et que la crainte au moins te maintienne chaste; ou bien, si tu es déterminé à pécher, cherche un endroit où Dieu ne te verra pas, et fais là ce que tu veux.

3. Pour vous qui déjà avez fait le voeu de pureté, châtiez plus sévèrement votre corps, ne laissez pas la convoitise aller même à ce qui est permis; non content, de vous abstenir de tout contact impur, sachez dédaigner même un regard licite. Quelque soit votre sexe, souvenez-vous que vous menez sur la terre la vie des Anges, puisque les Anges ne se marient point. Après lai résurrection nous serons tous comme eux (1) ;

1. Matt. XXXII, 30.

mais combien vous l'emportez sur les autres, vous qui commencez d'être avant la mort ce qu'ils ne seront qu'après la résurrection ! Soyez fidèles à vos engagements divers, comme Dieu sera fidèle à vous glorifier diversement. Les morts ressuscités sont comparés aux étoiles du ciel. « Une étoile, dit l'Apôtre, diffère en clarté d'une autre étoile. Ainsi en est-il de la résurrection (1). » Autre sera l'éclat de la virginité, autre l'éclat de la chasteté conjugale, autre encore l'éclat de la viduité sainte. La gloire sera diverse, ruais tous les élus auront la leur. La splendeur n'est pas la même, le ciel est commun.

4. Réfléchissez ainsi à vos devoirs, soyez fidèles à vos obligations diverses et recevez la chair, recevez le sang du Seigneur. Qu'on n'approche point, si l'on n'a pas la conscience en bon état. Que mes paroles vous portent de plus en plus à la componction. Elles portent la joie dans ceux qui savent rendre à leurs épouses ce qu'ils demandent d'elles et dans ceux aussi qui observent avec perfection la continence qu'ils ont vouée à Dieu. Mais il en est d'autres qui s'affligent en m'entendant dire : N'approchez pas de ce pain sacré, vous qui n'êtes pas purs. Je voudrais bien ne pas tenir ce langage : mais que faire ? Aurai-je peur de l'homme pour ne pas annoncer la vérité ? Il faudra donc que ces serviteurs infidèles ne craignant pas le Seigneur, je ne le craigne pas non plus, comme si je ne connaissais pas cette sentence : « Serviteur mauvais et paresseux, tu aurais dû donner et moi j'aurais fait rendre (2). »

Ah ! j'ai donné, Seigneur mon Dieu ; oui, devant vous, devant vos Anges et devant votre peuple j'ai distribué vos richesses; car je redoute vos jugements. J'ai            distribué, à vous de faire rentrer. Du reste vous le ferez assez sans que je le dise. Je dirai donc au contraire: J'ai distribué, à vous de toucher, à vous de pardonner. Rendez purs ceux qui étaient impurs. Ainsi, au jour de vos arrêts, nous serons tous dans la joie, et celui qui a donné et celui qui a reçu. Le voulez-vous, mes frères ? Veuillez-le. O impudiques, corrigez-vous pendant que vous êtes en vie. Je puis bien annoncer la parole de Dieu, mais je ne saurais soustraire au jugement et à la condamnation suprême les impurs qui auront persévéré dans leurs infamies.

1. I Cor. XV, 41, 42. — 2. Matt. 26, 27.

SERMON CXXXIII. JÉSUS ACCUSÉ DE MENSONGE (1).

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ANALYSE. — Invité par ses parents à se rendre à la fête des tabernacles, le Sauveur répond: « Allez, vous, à cette fête, pour moi je n'y vais point: » Mais lorsque ses frères furent partis, il y alla aussi lui-même. Le langage de Jésus n'est-il pas ici en contradiction avec sa conduite? Ne peut-on pas voir ici une espèce de mensonge? S. Augustin expose d'abord plusieurs raisons préjudicielles pour détourner du Fils de Dieu l'accusation de mensonge. Premièrement, dit-il, est-ce mentir que de promettre sincèrement une chose que l'on rie peut ensuite accomplir? Le seigneur ne connaissait donc pas l'avenir ? dira-t-on. On ne peut admettre qu'il l'ait ignoré, et l'on croirait qu'il a menti ? Quoi ! et c'est la troisième raison, tu veux, accusateur, que j'aie foi à ta parole et tu veux que je me défie de celle du Christ? Quoi  encore, en prenant à la lettre le récit évangélique, ne vois-tu pas que tu estimes le.disciple plus digne de foi que le Maître? Pour ors quatre motifs, condamne d'abord ton accusation. Puis, si tu veux comprendre la vérité, observe que l'on demandait au Sauveur de se mettre en relief en allant le premier à la fête dés tabernacles. Comme sa vie eût été plus en danger et que son heure n'était pas encore venue, il attend que les pèlerins soient plus nombreux et qu'il soit lui-même à l'abri d'une surprise. C'est pourquoi il ne se met en route qu'après le départ de sa famille, et sa conduite n'est aucunement en contradiction avec son langage. On pourrait dire aussi qu'il parlait alors en notre nom et pour signifier que nous devons ne point prendre part aux solennités juives.

1. Nous nous proposons, avec le secours du Seigneur, d'examiner le passage évangélique qu'on a lu en dernier lieu. Il renferme une grave question : prenons garde de mettre la vérité en danger et de glorifier le mensonge. Mais la vérité ne saurait périr, ni le mensonge triompher. En quoi donc consiste la question ? Je vous le dirai en peu de mots, et une fois votre attention éveillée, priez pour que nous puissions résoudre le problème.

La Scénopégie était une fête des Juifs. Ils l'observaient, je crois, et ils l'observent encore aujourd'hui à l'époque qu'ils nomment les tentes. Alors en effet ils élèvent des tabernacles, et skene, signifiant tabernacle, scénopégie signifie dresser un tabernacle. Cette, époque était donc une fête chez les Juifs, et si l'on disait simplement le jour de la fête, ce n'est pas que la fête rie durât qu'un jour, c'est qu'elle se prolongeait durant plusieurs jours consécutifs. Ainsi on dit le jour ou la fête de Paques, le jour ou la fête des azymes, quoique cette fête, comme on sait, dure quelques jours.

Cette fête de la Scénopégie se célébrait en Judée, et le Seigneur était en Galilée, où il avait été élevé et oit étaient ses parents et ses proches, nommés ses frères dans l'Ecriture. « Ses frères lui dirent » donc comme on vient de nous le lire : « Partez d'ici et allez en Judée, afin que vos disciples voient, eux aussi, les oeuvres que vous faites. Nul en effet n'agit en secret, lorsqu'il cherche lui-même à paraître en public. Si vous faites tout cela, manifestez-vous devant le monde. » L'Evangéliste fait ensuite cette réflexion . « Car ses frères ne croyaient pas en

1. Jean, VII, 2-10.

lui. » Et ne croyant pas en lui, ils lui adressaient ces paroles blessantes. « Jésus leur répondit; Mon temps n'est pas encore venu, mais votre temps est toujours prêt. Le monde ne saurait vous haïr ; pour moi, il me hait, car je rends de lui ce témoignage, que ses oeuvres sont mauvaises. Montez, vous, à cette fête ; pour moi, je n'y monte point, parce que mon temps n'est pas encore accompli. Ce qu'ayant dit, ajoute l'Evangéliste, il demeura en Galilée. Puis, lorsque ses frères furent partis, il monta aussi lui-même à la fête, non pas publiquement, mais.  comme en secret. » Voilà ce qui renferme notre question, le reste est clair.

2. De quoi donc s'agit-il ici? Où est l'embarras? Où est le danger ? Ce qui est à craindre, c'est qu'on n'accuse de mensonge le Seigneur, ou pour parler plus clairement, la Vérité même. Admettre qu'il a menti, c'est accréditer le mensonge auprès de la faiblesse humaine. Or nous avons entendu cette accusation s'élever contre lui, et voici comment on la formule : Jésus adit qu'il.ne monterait pas à la fête, et il y est monté.

Ainsi donc examinons d'abord, autant que nous le permet le peu de temps dont nous pouvons disposer, si c'est mentir que de promettre une chose et de ne pas la faire. Exemple: je dis à mon ami : Je te verrai demain ; de plus graves obligations sont venues me retenir : je n'ai pas menti. J'étais sincère en faisant ma promesse, et lorsque sont arrivés ces obstacles majeurs qui m'ont empêché de l'accomplir, je n'avais pas non plus l'intention de mentir, c'est le pouvoir qui m'a manqué. Vous le voyez, me semble-t-il, il ne m'a point fallu d'efforts, il m'a (545) suffi d'éveiller l'attention de votre sagesse, pour vous montrer qu'il n'y a pas mensonge à promettre sans exécuter, lorsqu'il se présente des obstacles majeurs : ces obstacles empêchent d'accomplir la promesse, ils né prouvent pas le mensonge.

3. Mais quelqu'un s'écrie parmi mes auditeurs Peut-on dire du Christ ou qu'il était incapable d'accomplir ce qu'il voulait ou qu'il ignorait l'avenir ? — C'est bien, voilà une bonne idée, une excellente ouverture ; mais, ô mon ami, partage mon embarras. Oserons-nous accuser de mensonge Celui à qui nous n'osons refuser la toute-puissance? Pour mon propre compte, autant du moins que permet d'apprécier et de juger ma faiblesse, j'aime mieux voir un homme se tromper que de le voir mentir en quoi que ce soit. Car si l'erreur est une faiblesse, le mensonge est une iniquité. « Seigneur, est-il écrit, vous a haïssez tous ceux qui commettent l'iniquité. » Et aussitôt après : « Vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge (1). » Il faut admettre ou que l'iniquité et le mensonge ont la même gravité, ou que perdre signifie plus que haïr. De fait, la peine de mort ne suit pas immédiatement la haine.

Mais laissons de coté ta question de savoir s'il est quelquefois nécessaire de mentir. Je ne l'examine pas pour le moment. Elle est obscure, elle a une infinité de replis ; je ne puis les ouvrir tous ni pénétrer au vif. Attendons un autre moment,            pour la traiter : peut-être même que le secours divin, sans l'intermédiaire de nos paroles, vous en montrera la vérité à découvert. Saisissez seulement et distinguez bien ce que je veux examiner aujourd'hui et ce que j'ajourne. Faut-il mentir quelquefois ? C'est ce que j'appelle la question difficile, obture, et j'ajourne cette question. Le Christ a-t-il menti? la Vérité a-t-elle énoncé quelque fausseté ? C'est ce que nous entreprenons de traiter aujourd'hui, déterminés que nous y sommes par la lecture de l'Evangile.

4. Disons d'abord en peu de mots quelle différence il y a entre mentir et se tromper. Se tromper, c'est croire vrai ce que l'on dit, c'est le dire parce qu'on le croit vrai. Si ce que l'on dit alors était vrai, on ne se tromperait pas ; et pour ne pas mentir, il ne suffit point que ce que l'on dit soit vrai, il faut encore qu'on sache qu'il l'est. Se tromper consiste ainsi à croire vrai ce qui est faux, et à ne le dire que parce qu'on le croit vrai ;

1. Ps. V, 7.

ce qui vient de la faiblesse humaine sans blesser la conscience. Mais estimer qu'une chose est fausse et la donner comme vraie, c'est mentir. Sachez bien cela, mes frères, distinguez-le avec soin, vous qui êtes nourris au sein de l'Eglise et instruits des divines Ecritures, vous qui ne manquez ni d'éducation, ni de distinction, ni de science ; car il y a parmi vous des esprits instruits, des esprits cultivés, des hommes qui ne sont pas médiocrement versés dans l'une et l'autre littérature. Il y en a aussi qui ne se sont pas occupés des arts libéraux, mais ils ont un plus grand avantage, c'est d'avoir été élevés dans la connaissance de la parole de Dieu. S'il me faut travailler pour expliquer ma pensée, aidez-moi, aidez-moi en écoutant avec attention et en réfléchissant avec prudence. Mais vous ne m'aiderez pas si vous n'êtes aidés vous-même. C'est pourquoi prions les uns pour les autres et attendons ensemble un commun secours.

C'est donc se tromper que de croire vrai ce que l'on dit, quoiqu'il soit faux : et c'est mentir due d'affirmer comme vrai ce que l'on croit faux. Peu importe d'ailleurs que ce que l'on dit alors soit faux ou soit vrai. Remarquez bien ceci : oui, que ce que l'on dit soit faux oie soit vrai, il y a mensonge quand on le présente comme vrai tout en le croyant faux, car on a alors intention de tromper. Eh! que sert au menteur que ce qu'il dit soit vrai, puisqu'il le croit faux et le présente comme vrai ? Sans doute, ce qu'il dit est vrai, considéré en soi, est bien vrai ; mais dans son esprit c'est une fausseté, sa conscience dément ses paroles ; il donne pour vrai autre chose que ce qu'il croit vrai. Cet homme n'est pas simple, il a un cœur double, il ne dit pas ce qu'il pense, et depuis longtemps le cœur double est réprouvé de Dieu. « Leurs lèvres sont trompeuses, ils ont dit le mal dans un coeur et dans un cœur (1). » Ne suffirait-il pas d'écrire : « Ils ont mal parlé dans leur cœur ? » Pourquoi ajouter: « Leurs lèvres sont trompeuses ? » En quoi consiste la tromperie ? A montrer autre chose que ce que l'on fait. « Les lèvres trompeuses » n'ont pas un cœur simple ; et le coeur n'étant pas simple, nous lisons : « dans un cœur et dans un coeur, » deux fois dans un cœur : c'est le cœur double.

5. Irons-nous donc penser que Jésus-Christ Notre-Seigneur ait menti ? S'il y a moins de mal à se tromper qu'à mentir, oserons-nous accuser d'avoir menti Celui que nous n'osons accuser de

1. Ps. XI, 3.

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s'être trompé ? Mais il ne se trompe ni ne ment, et c'est de lui que s'entendent et que doivent s'entendre littéralement ces paroles écrites quelque part : On ne dit rien de faux au Roi, et rien de faux ne sortira de sa bouche. Si Roi ne désigne ici qu'un roi ordinaire, il est certain que nous devons à ce roi préférer le Christ, le Roi suprême. Si au contraire il n'est question ici que du Christ, ce qui est plus véritable, car on ne lui dit rien de faux puisqu'il ne se trompe pas, et rien de faux ne sortira de sa bouche puisqu'il ne ment pas, cherchons quel sens il faut donner au passage de l'Evangile que nous étudions et gardons-nous d'invoquer une autorité céleste pour creuser l'abîme du mensonge.

Ne répugne-t-il pas de chercher à établir la vérité dans le dessein d'accréditer le mensonge? Toi qui m'expliques le texte évangélique, que prétends-tu m'apprendre? que veux-tu m'enseigner ? Tu n'oserais sans doute répondre : Je viens t'enseigner ce qui est faux ; car si tu me faisais cette réponse, à l'instant je détournerais les oreilles, je les fermerais avec des épines et si tu voulais en forcer l'entrée je m'éloignerais tout blessé, plutôt que d'entendre ton explication mensongère de l'Evangile. Dis-moi ce que tu veux m'enseigner, et la question sera résolue, dis-le moi, je t'en prié : me voici ; j'ai l'oreille ouverte et le coeur préparé, parle. Que vas-tu me dire ? Pas de détours ; que vas-tu m'enseigner ? Quelque doctrine que tu veuilles exposer publiquement, quelles que soient les preuves que tu invoques à son appui, dis-moi seulement, réponds à cette question disjonctive : Est-ce la vérité ou le mensonge que tu veux m'enseigner? — Que va-t-il répondre pour m'empêcher de m'éloigner, de le quitter sans hésitation, au moment même où déjà il ouvre la bouche et cherche à me parler ? Ne promettra-t-il pas de ne dire que la vérité ? Je l'écoute donc, je suis immobile, j'attends, et j'attends avec la plus grande attention. Et cet homme qui promet de me dire la vérité, ose accuser le Christ de mensonge ? Comment me dira-t-il la vérité, s'il représente le Christ comme un menteur ? Si le Christ ment, puis-je espérer que tu ne mentes pas ?

6. Autre observation. Que dit mon adversaire ? — Que le Christ a menti. — Comment a-t-il menti? — En disant qu'il n'irait pas à la fête tandis qu'il y est allé. — Je voudrais d'abord sonder ce passage ; peut-être y découvrirais-je que le Christ n'a point menti. Je suis même sûr que le Christ n'a point menti, et en examinant ses paroles je parviendrai à les comprendre, ou bien si je ne les comprends pas, je me promettrai d'y revenir plus tard; mais je ne dirai jamais que le Christ a menti. Oui, si je ne les comprends pas, j'avouerai mon ignorance : jointe à la piété, elle est préférable à une présomption insensée. Essayons néanmoins d'approfondir ce passage; il est possible qu'aidés de Celui qui est la Vérité même, nous y découvrions quelque lumière qui nous édifie. Ce que nous découvrirons ne saurait être un mensonge émané de la Vérité; et si nous voyions là un mensonge, nous pourrions être sûrs de ne rien voir.

Quand donc prétends-tu que le Christ a menti? — Quand il a dit qu'il n'irait pas à la fête et qu'il y est allé. — Où as-tu appris qu'il a dit cela? Et si je te disais à mon tour, ou plutôt si un autre que moi te disait, car à Dieu ne plaise que je tienne ce langage ! que le Christ n'a point parlé ainsi? Comment le réfuterais-tu? Comment lui démontrerais-tu son erreur? Tu ouvrirais le livre saint, tu chercherais la page, tu la montrerais à, cet homme; ou plutôt, pour vaincre ses résistances, tu lui donnerais fièrement et brusquement le livre sacré, en lui disant: Tiens, regarde, lis, voilà l'Evangile. Pour moi, je t'en prie, n'y mets pas tant d'animosité, pas tant d'indignation; parle avec calme, dis d'un ton posé: Voici l'Evangile, examinons. Or l'Evangile, dis-tu à ton adversaire, attribue au Christ ce que tu nies. — Et parce que l'Evangile le dit, tu le croiras? — Sans doute. — Je m'étonne étrangement que tu croies le Christ, et non pas l'Evangile, coupable de mensonge. — Mais par Evangile n'entends ici ni le livre ni le parchemin, ni l'encre ; recours à l'étymologie grecque : Evangile signifie bon messager ou bonne nouvelle. — Ainsi ce bon messager ne ment pas, c'est Celui qui l'envoie? Réponds: ce messager, cet Evangéliste, et pour dire son nom, cet écrivain sacré nommé Jean, a-t-il menti ou a-t-il dit vrai en parlant ici du Christ? Admets ce qu'il te plait, je suis également prêt à t'entendre. Si Jean a menti, tu ne saurais plus prouver que le Christ a tenu le langage qu'il lui prête. Et s'il a dit vrai, comment la vérité a-t-elle pu jaillir d'une source menteuse? Quelle est cette source ? Le Christ même, dont Jean n'est que comme le faible ruisseau. Ce ruisseau coule vers moi et tu me dis : Bois en -toute sûreté; et tout en me faisant craindre la source, tout en prétendant m'y montrer le mensonge, tu répètes: Bois (547) en toute sûreté ? Et qu'y boirai-je ? Qu'a dit Jean ? Que le Christ a menti. Et qui envoie Jean ? Le Christ. Quoi ! le messager dit vrai et Celui qui l'envoie est menteur?

J'ai lu expressément dans l'Evangile : « Jean reposait à table sur la poitrine du Seigneur (1); » il y buvait sans doute la vérité ; et quelle vérité y a-t-il bue? Qu'y a-t-il bu, sinon ce qu'il nous a fait entendre: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe  était Dieu ; il était en Dieu dès le commencement. Tout a été fait par lui, et sans lui rien n'a été fait. Ce qui a été fait, était en lui la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise: » elle luit, et si à mes yeux il y a encore de l'obscurité, si je ne puis comprendre parfaitement, elle n'en luit pas moins. « Il y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était Jean. Il vint en témoignage, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Il n'était pas la lumière. » Qui n'était pas la lumière ? Jean. Quel Jean ? Jean-Baptiste; car c'est bien de lui que Jean l'Evangéliste dit qu' « il n'était pas la lumière, » tandis que le Seigneur a dit au contraire qu' il était un flambeau ardent et luisant (2). » Mais un flambeau peut s'allumer et s'éteindre. N'y a-t-il donc pas ici une distinction? Où la prendre ? Dans ces mots : Celui à qui le flambeau rendait témoignage « était la lumière véritable. » Et tu cherches le mensonge dans ce que Jean appelle « la lumière véritable? »

Ecoute encore le même Evangéliste nous redisant ce qu'il a vu. « Nous avons vu sa gloire, » s'écrie-t-il. Qu'a-t-il vu ? Quelle gloire a-t-il vue? « Comme la gloire que le Fils unique reçoit de son Père, plein de grâce et de vérité (3). »

Vois maintenant, vois si nous ne devons pas étouffer des discussions soulevées par la faiblesse ou par la témérité, nous garder d'attribuer aucun mensonge à-la Vérité, et nous empresser de rendre au Seigneur ce qui lui est dû? Ah ! pour boire avec sûreté, rendons gloire à Celui qui est la source du vrai. « C'est Dieu qui dit vrai, et tout homme est menteur (4). » Qu'est-ce à dire que le coeur de Dieu est plein, tandis que celui de l'homme est vide : afin donc de se remplir le coeur, que l'homme s'approche de Dieu. « Approchez-vous de lui, et soyez éclairés (5). » Ah ! si le coeur de l'homme est vide parce que la vérité

1. Jean, XIII, 23. — 2. Jean, V, 35. — 3. Jean, I, 1-14. — 4. Rom. III, 4. — 5. Ps. XXXIII, 6.

n'est pas en lui; n'est-il pas juste qu'il cherche à le remplir, qu'il coure vers la fontaine avec autant d'empressement que d'avidité ? Il a soif et il veut boire. Mais toi, que lui dis-tu? De se défier de cette fontaine, parce que d'elle jaillit le mensonge. N'est-ce pas prétendre qu'elle est empoisonnée ?

7. C'est assez, reprends-tu, je suis réprimé, je suis châtié. Montre-moi enfin comment il n'y a pas mensonge à dire qu'on ne va pas à la fête, tandis qu'on y va ? — Je le ferai, si j'en suis capable : reconnais cependant que si je ne t'ai pas fait voir encore la vérité, je ne t'ai pas rendu un léger service en te préservant de tout jugement téméraire. Parlons ; mais si tu te rappelles les paroles que j'ai citées, je ne ferai qu'exprimer ce que tu comprends sans doute. La réponse à la question est dans le texte même.

Effectivement, la fête durait plusieurs jours, et le Sauveur voulait faire entendre qu'il n'irait pas à la fête le jour même où ses parents comptaient qu'il irait, mais le jour où lui-même se disposait à y aller. Aussi considère ce qui suit : « Après avoir ainsi parlé, dit l'Evangéliste, il demeura en Galilée. » Ce jour-là donc il n'alla pas à la fête. Ses frères auraient voulu qu'il y allât le premier; aussi lui disaient-ils : « Allez d'ici en Judée. » Non pas: Allons d'ici, comme s'ils avaient dû l'accompagner ; ni : Suivez-nous en Judée, comme s'ils avaient voulu marcher en avant; ils désiraient seulement que Jésus les précéda.t. Lui au contraire voulait qu'ils y fussent avant lui, et en ne cédant pas à leurs désirs, il avait dessein de cacher sa divinité et de révéler la faiblesse de sa nature humaine, comme il fit en fuyant en Egypte (1). Ce n'était point de sa part une preuve d'impuissance, c'était une règle de prudence tracée par la Vérité même. Jésus en effet apprenait par son exemple à ses serviteurs à ne pas dire, quand il est bon de prendre la fuite : Je ne, m'échapperai pas, ce serait honteux. Il devait dire aux siens : « Lorsqu'on vous persécutera dans une ville, fuyez vers une autre (2) ; » et lui-même donna cet exemple.

Il fut pris quand il le voulut, et quand il voulut il naquit. Mais afin de n'être pas prévenu par ses frères, pour leur ôter la pensée d'annoncer son arrivée et empêcher qu'on lui dressât des pièges, « Je ne vais pas à ce jour de fête,» dit-il. « Je ne vais pas : » voilà pour cacher sa marche ; « à ce jour: » voilà pour éviter le mensonge. Ainsi

1. Matt. II,14. — 2. Ibid . X, 23.

548

il exprime une chose, il en écarte une autre et il en ajourne une troisième: mais il ne dit rien de faux, aucun mensonge ne sort de sa bouche. Après cela, et « lorsque ses frères furent partis : » c'est l'Évangile qui parle, écoute, lis ce passage dont tu te faisais une arme contre moi; considère si la solution n'est pas dans le texte même, et si j'ai pris ailleurs ma réponse. Afin donc d'empêcher ses frères d'annoncer sa venue, le Seigneur attendit qu'ils partissent les premiers. « Après qu'ils furent partis, alors il alla lui-même à la fête, non pas publiquement, mais comme en secret. » Pourquoi « comme en secret? » Le Seigneur agit « comme en secret.» Pourquoi «comme en secret ? » Parce que ce n'était pas réellement en secret. Non, il ne cherchait pas véritablement à se cacher, puisqu'il dépendait de lui de n'être saisi que quand il le voudrait. En se cachant de cette manière, il voulait seulement, je le répète, servir de modèle à la faiblesse de ses disciples qui n'avaient pas le pouvoir de se dérober quand ils ne voudraient pas être pris, et leur apprendre à se défier des pièges de leur ennemis. Aussi se montra-t-il ensuite en publie; il enseignait même au milieu du temple et plusieurs disaient: « Le voici, voici qu'il enseigne. Il est certain que nos princes prétendaient hautement vouloir s'emparer de lui; le voilà qui parle en public et personne ne met sur lui la main (1). »

8. Maintenant considérons-nous nous-mêmes, songeons que nous sommes son corps et que lui c'est nous. Si en effet nous ne faisions pas avec lui une même personne, pourrait-il dire : « Ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait (2) ? » Pourrait-il dire encore : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu (3) ?» C'est ainsi que lui c'est nous; car nous sommes ses membres, nous sommes son corps, il est notre chef (4), et le Christ entier comprend le corps aussi bien que le Chef. Ne pourrait-on pas dire alors qu'il nous avait en vue et qu'en disant: « Je ne vais pas à cette fête, » il faisait entendre que nous ne célèbrerions pas les fêtes des Juifs ?

Ainsi ni le Christ ni l'Évangéliste n'ont menti, et s'il fallait reconnaître quelque mensonge dans l'un d'entre eux, l'Évangéliste me pardonnerait de ne le croire pas plus vrai que là Vérité même, de ne préférer pas l'envoyé à Celui qui l’envoie. Mais, grâces à Dieu, ce qui était obscur est clair maintenant, je crois. Que ne pourra votre piété auprès de Dieu ? J'ai résolu, comme je l'ai pu, la question relative au Christ et à l'Évangéliste. Avec moi, mon ami, attache-toi à la vérité, embrasse la charité sans contester davantage.

1. Jean, VII, 25, 26. — 2. Matt. XXV, 40. — 3. Act. IX, 4. — 4. Ephés. I, 22.

SERMON CXXXIV. LA VRAIE LIBERTÉ (1).

ANALYSE. — A ceux qui s'attachent à sa parole, Jésus promet la vraie liberté, l'affranchissement du joug du démon et de la tyrannie du péché. Le démon, en effet, ayant mis à mort le Sauveur, sans avoir sur lui aucun droit, a mérité de perdre les droits que le péché lui avait donnés sur.nous; et Jésus-Christ a conquis, en se soumettant à la mort, le droit de rendre libres tous ceux qui s'attachent à lui.

1. Votre charité n'ignore pas que tous nous avons un seul et même Maître et que sous son autorité nous sommes tous condisciples. Pour vous adresser la parole d'un lieu plus élevé, nous ne sommes pas vos maîtres : notre maître à tous est Celui qui habite en chacun de nous. C'est lui qui vient de nous parler dans l'Évangile ; il nous y disait ce que je vous répète ; car c'est de nous qu'il était question et il me disait comme à vous : « Si vous demeurez dans ma parole, » non pas

1. Jean, VIII, 31-34.

dans la mienne, de moi qui vous prêche en ce moment; mais dans la sienne, de lui qui vient de nous enseigner dans l'Évangile. « Si vous demeurez dans ma parole, dit-il, vous êtes véritablement mes disciples. » Il ne suffit pas pour un disciple d'entendre la parole du maître, il doit s'y attacher. Aussi le Sauveur ne dit-il pas Si vous entendez ma parole, si vous cherchez à la recueillir, si vous y applaudissez; mais, remarquez bien ; « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes véritablement mes disciples; (549) et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera. »

Quelle observation faire ici, mes frères? Il y a peine ou il n'y a pas peine à demeurer dans la parole de Dieu, Si c'est une peine, considère la grandeur de la récompense ; et si ce n'en est pas une, la récompense t'est accordée gratuitement. Ah! demeurons dans Celui qui demeure en nous. Ne pas demeurer en lui, pour nous c'est tomber; et pour lui, s'il ne demeure pas en nous, il n'en a pas moins une demeure; car il sait demeurer en lui-même, puisqu'il n'en sort jamais. L'homme au contraire, après s'être perdu, doit se garder de demeurer en soi; et si le besoin nous .porte à demeurer en lui, c'est la compassion qui le détermine à demeurer en nous.

2. Maintenant, qu'il nous a montré ce que nous devons faire, examinons quelle récompense nous est offerte. Car si Jésus a commandé, il a aussi promis. Qu'a-t-il commandé? « Si vous demeurez dans ma parole, » a-t-il dit. C'est peu de chose, peu de chose à dire, mais beaucoup à faire. « Si vous demeurez. » Que signifie « Si vous demeurez ? » Si vous bâtissez sur la pierre. O mes frères, qu'il est important, qu'il est important de bâtir sur la pierre! « Les fleuves se sont débordés, les vents ont soufflé, la pluie est descendue, tout est venu fondre sur cette maison, et elle n'est pas tombée, parce qu'elle était bâtie sur la pierre (1). » Qu'est-ce donc que demeurer dans la parole de Dieu, sinon ne céder devant aucune tentation ?

Et quelle récompense recevra-t-on ? « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera. » — Vous me plaignez parce que vous vous apercevez que ma voix est voilée; aidez-moi par votre silence. « Vous connaîtrez la vérité : » quelle récompense ! On pourrait dire : Que me sert de connaître la vérité? « Et la vérité vous délivrera. » Si tu n'aimes pas la vérité, aime la liberté. Le mot délivrer, dans notre langue, peut s'entendre de deux manières: on le prend le plus ordinairement pour exprimer que l'on sauve d'un danger, que l'on tire d'embarras. Mais dans le sens propre délivrer signifie rendre libre. Qu'est-ce que sauver, sinon assurer le salut ? Qu'est-ce que guérir, sinon rendre la santé ? Ainsi délivrer signifie rendre libre, et voilà pourquoi je disais : Si tu n'aimes pas la vérité, aime la liberté. Le mot grec exprime ce sens plus clairement encore, et on ne peut l'entendre autrement. Ce qui le

1. Matt. VII, 24, 25.

prouve, c'est que les Juifs répondirent au Seigneur. « Nous n'avons été jamais esclaves de « personne ; comment dites-vous: La vérité vous « délivrera? » la vérité vous rendra libres ? Comment nous dites-vous cela puisque nous n'avons jamais été esclaves de personne ? Vous savez que nous ne sommes assujettis à aucun esclavage ; comment donc nous promettez-vous la liberté ?

3. Ils comprenaient bien, mais ils agirent mal. Comment comprirent-ils ? — « La vérité vous délivrera, » ai-je dit; et considérant que vous n'êtes esclaves d'aucun homme, vous vous êtes écriés: «Jamais nous n'avons été esclaves. » Mais « quiconque » Juif ou Gentil, riche ou pauvre homme privé ou homme public, empereur ou mendiant, « quiconque fait.le péché, est esclave du péché. » Oui, «quiconque fait le péché, est « esclave du péché, » et si on reconnaît cet esclavage, on saura à qui demander la liberté.

Un homme libre est saisi parles barbares, de libre qu'il était il devient esclave. Un riche compatissant l'apprend ; il considère qu'il a de la fortune et il veut le racheter. II va trouver les barbares, leur donne de l'argent et rachète l'esclave. Mais l'affranchir complètement, ce serait le délivrer du péché. Qui en délivre ? Est-ce un homme qui en affranchit l'homme ? Cet homme que nous venons de voir sous le joug des barbares a été racheté par son bienfaiteur, et il y a de l'un à l'autre une grande différence : il est possible pourtant que tous deux soient également esclaves de l'iniquité. Je demande à l'esclave racheté : As-tu quelque péché ? — J'en ai, répond-il. — Et toi, rédempteur, en as-tu ? — J'en ai aussi, reprend-il. — Donc ne vous vantez ni l'un ni l'autre, ni toi d'être racheté, ni toi d'avoir racheté; mais courez tous deux au Libérateur véritable.

Ce n'est pas même assez d'appeler esclaves ceux qui sont assujettis au péché ; ils sont morts; l'iniquité a fait contre eux ce qu'ils craignent de la captivité. S'ils paraissent vivants, s'ensuit-il que le Sauveur n'a pas eu raison de dire : « Laisse les morts ensevelir leurs morts (1) » Ainsi tous ceux qui sont en état de péché, sont morts, ce sont des esclaves morts: ils sont morts parce qu'ils sont esclaves, et ils sont esclaves parce qu'ils sont morts.

4. Qui peut délivrer de la mort et de l'esclavage, sinon Celui qui est resté libre parmi les morts ? Et quel autre est resté libre parmi les morts, que

1. Matt. VIII, 22.

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Celui qui est resté sans péché au milieu des pécheurs? « Voici venir le prince du monde, » dit notre Rédempteur, notre Libérateur; « voici venir le prince du monde et il ne trouvera rien

en moi (1). » Il tient captifs ceux qu'il a trompés, ceux qu'il a séduits, ceux qu'il a portés au péché et à la mort. « mais en moi il ne trouvera rien. » Venez, Seigneur, venez; ô Rédempteur, venez. Soyez reconnu de l'esclave et que devant vous le tyran prenne la fuite. Ah ! soyez mon libérateur.

J'étais perdu quand m'a rencontré Celui en qui le démon n'a rien trouvé des oeuvres de la chair. Le prince de ce siècle a bien trouvé la chair en lui, et quelle chair ? Une chair mortelle qu'il pouvait saisir, crucifier, mettre à mort. Mais tu t'égares, ô séducteur; dans le Rédempteur il n'y a aucune faute, tu te méprends. Tu vois dans le Seigneur une chair mortelle, mais ce n'est point une chair de péché; ce n'en est que la ressemblance. Car « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à la chair de péché. » C'est une chair véritable, une chair mortelle, mais non pas une chair de péché. Oui « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à la chair de péché, afin de condamner dans la chair le péché par le péché même. » Oui « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à la chair de péché : » c'est bien dans la chair, mais non pas dans une chair de péché; c'est seulement « dans une chair semblable à la chair de péché. » Et pourquoi? «Afin de condamner dans la chair le péché par le péché même, » qui néanmoins n'existait pas en lui; « afin que la justification de la loi s'accomplit en nous, qui ne marchons point selon la chair, mais selon l'esprit (2). »

5. Si pourtant le Christ avait, non pas une chair de péché, mais une chair semblable à la chair de péché, comment a-t-il pu « condamner dans la chair le péché par le péché même ? » — On donne ordinairement à une image le nom de ce qu'elle représente. On connaît ce qui s'appelle homme dans le sens propre; mais si tu demandes le nom de cette peinture que tu montres sur la muraille, on te répondra aussi que c'est un homme. C'est ainsi que l'Apôtre appelle péché, la chair qui ressemble à la chair de péché et qui doit être sacrifiée pour effacer le péché. Le même Apôtre dit ailleurs : Dieu « a rendu péché pour l'amour de nous Celui qui ne connaissait pas le péché (3). » — « Celui qui ne connaissait point le péché. » Quel est celui-là, sinon Celui qui

1. Jean, XIV, 30. — 2. Rom, VIII, 3, 4. — 3. II Cor. V,21.

a dit : « Voici venir le prince de ce monde, et il ne trouvera rien en moi? » — « Il a rendu péché pour l'amour de nous Celui quine connaissait pas, le péché. » Oui, c'est le Christ même, le Christ étranger au péché, que « Dieu a rendu péché pour l'amour de nous. » Que signifie cela, mes frères ?

S'il était dit: Dieu a péché contre lui ou l'a fait tomber dans le péché, la chose semblerait intolérable; comment donc souffrons-nous ces mots Dieu « l'a rendu péché? » Le Christ est-il le péché même? Ceux qui connaissent les livres de l'ancien Testament comprennent ce langage. Il n'est par rare en effet, il arrive même fort souvent que lés péchés y signifient les sacrifices offerts pour effacer les péchés. Offrait-on, par exemple, un bouc, un bélier, tout autre chose pour le péché? La victime, quelle qu'elle fût alors, était désignée sous le nom de péché : et le péché était pris dans le sens de sacrifice pour le péché. Aussi la loi dit-elle quelque part que les prêtres doivent mettre la main sur le péché (1). Conséquemment ces mots de l'Apôtre: Dieu « a rendu péché pour l'amour de nous Celui qui ne connaissait pas le péché, » veulent dire que le Sauveur s'est fait victime pour nos péchés. Le péché s'est offert, et.le péché a été effacé; le sang du Rédempteur a coulé, et il n'a plus été question des obligations du débiteur. Ce sang n'est-il pas celui qui a été répandu pour la rémission des péchés?

6. Pourquoi donc, ô mon tyran, cette joie insensée à la vue de la chair mortelle dont était revêtu mon Libérateur? Vois s'il était coupable, et si tu trouves en lui quelque chose qui t'appartienne, arrête-le. Le Verbe s'est fait chair (2). Qui dit Verbe, dit Créateur: et qui dit chair, dit créature. Qu'y a-t-il là qui t'appartienne, cruel ennemi ? Le Verbe est Dieu; quant à son âme humaine, quant à sa chair et même à sa chair mortelle, ce sont des créatures de Dieu. Cherches-y le péché. Mais pourquoi le chercher? La Vérité même a dit : « Voici venir le prince de ce monde, et il ne trouvera rien en moi. » Ce n'est pas la chair qu'il ne trouvé pas, c'est son bien, c'est le péché. Tu as séduit des innocents et tu en as fait des coupables; mais aussi tu as mis à mort l'Innocent, tu l'as mis à mort sans avoir aucun droit sur lui; rends alors ce dont tu étais le possesseur. Ah! fallait-il ces transports d'un moment pour avoir découvert dans le Christ

1. Lévit. IV, 29, sel. Sept. — 2. Jean, I, 14.

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une chair mortelle? Pour toi c'était un piège, et, ce qui faisait ta joie, a fait ta perte. Tu tressaillais en le trouvant, et tu gémis maintenant d'y avoir tout perdu.

Pour nous, mes frères, pour nous qui croyons au Christ, demeurons dans sa parole. En y demeurant, nous serons véritablement ses disciples; car il n'a pas pour disciples que ses douze Apôtres, il a encore tous ceux qui demeurent dans sa parole. Ainsi nous connaîtrons la vérité, et la Vérité, c'est-à-dire le Christ, le Fils de Dieu qui a dit : « Je suis la Vérité (1), » la Vérité nous délivrera : elle nous rendra libres, elle nous affranchira, non pas du joug des barbares, mais de la tyrannie du démon, non pas de la captivité qui pèse sur le corps, mais de l'iniquité qui enchaîne l'âme. Seul d'ailleurs il peut nous procurer cette liberté. Que nul donc ne se croie libre, s'il ne veut rester esclave. Mais notre âme ne restera point dans l'esclavage, puisque chaque jour lui remet ses dettes.

1. Jean, XIV, 6.

SERMON CXXXV. A PROPOS DE L'AVEUGLE-NÉ (1).

ANALYSE. —- Ce discours est la solution de deux difficultés qu'on élève devant saint Augustin à propos de l'histoire de l'aveugle-né. 1° Jésus-Christ disant alors qu'il était obligé de « faire les oeuvres de son Père, » n'est-ce pas une preuve qu'il est inférieur à son Père? Non, car d'autres textes prouvent clairement que les œuvres et la nature du Père son aussi les œuvres et la nature du Fils. 2° Est-il vrai, comme le dit l'aveugle-né, et dans un sens absolu, que Dieu n'exauce point les pécheurs? Non; autrement personne ne devrait prier, car tous les hommes, et les plus saints eux-mêmes, ont des fautes à se reprocher et en demandent pardon en priant.

1. La lecture du saint Evangile vient de nous rappeler que le Seigneur Jésus a ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si nous considérons, mes frères, le châtiment dont nous avons hérité, le monde entier est cet aveugle, et si le Christ est venu lui rendre la vue, c'est que le démon l'avait aveuglé; en trompant le premier homme, il a fait de nous tous des aveugles-nés. Courons donc à Celui qui nous rendra la vue, courons, croyons, recevons sur nos yeux la boue faite avec sa salive. La salive n'est-elle pas comme le Verbe même, et la terre, comme sa chair? Lavons-nous la face dans la fontaine de Siloé. Que signifie Siloé ? L'Evangéliste a dû nous le dire: Siloé, selon lui, « signifie envoyé. » Et quel est l'envoyé, sinon Celui qui a dit dans notre Evangile : « Je suis venu faire les oeuvres de Celui qui m'a envoyé? » Voilà le véritable Siloé lavez-vous y la face, recevez son baptême, recouvrez la lumière, et voyez, vous qui ne voyiez pas jusqu'alors.

2. Et d'abord ouvrez les yeux à ces paroles « Je suis venu faire les couvres de Celui qui m'a envoyé. » Voici un Arien qui se lève : vous voyez bien, dit-il, que le Christ ne fait pas ses propres oeuvres, mais les oeuvres du Père qui l'a envoyé. — Mais l'Arien ne parlerait pas ainsi, s'il

1. Jean, IX.

voyait clair, s'il se lavait la face dans Siloé, dans Celui qui a été envoyé. Que dis-tu donc, Arien ? — biais c'est lui-même qui l'affirme, répond-t-il. — Qu'affirme-t-il? — « Je suis venu faire les « œuvres de Celui qui m'a envoyé. » — Donc ce ne sont pas les siennes ? — Sans doute. — Pourquoi alors, pourquoi ce Siloé, cet envoyé, ce Fils de Dieu, ce Fils unique que tu regardes avec douleur comme un Fils dégénéré, pourquoi dit-il : « Tout ce qui est à mon Père, est à moi (1) ? » Tu prétends qu'il ne faisait pas ses propres oeuvres parce qu'il s'est présenté comme faisant « les œuvres de son Père. » Je pourrais répliquer, en m'appuyant sur tes principes, que le Père possédait le bien d'autrui. Comment prouverais-tu en effet que ces mots : « Je suis venu « faire les oeuvres de Celui qui m'a envoyé, » indiquent que ces œuvres n'étaient pas en même temps celles du Christ?

3. J'en appelle à vous, Seigneur Jésus, décidez cette question, finissez en avec cette dispute. Le Sauveur répond : « Tout ce qui est à mon Père, est à moi. » Si c'est à vous, s'ensuit-il donc que ce n'est pas à votre Père ? — Jésus ne dit pas Mon Père m'a donné tout ce qu'il possède, et toutefois ce langage n'aurait t'ait que prouver son égalité avec lui. Il dit : « Tout ce qui est à mon

1. Jean, XVI, 15.

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Père, est à moi. » Comment l'expliquer? Dans ce sens, que tout ce qui est au Père; est au Fils, comme tout ce qui est au Fils, est au Père. Voici en effet comme il s'exprime dans un autre passage : « Tout ce qui est à moi, est à vous ; et tout ce qui est à vous, est à moi (1). » Ainsi relativement à ce que possèdent le Père et le Fils, la question est tranchée; ils possèdent paisiblement en commun; pourquoi susciter des débats?

Quant aux œuvres du Père, le Fils dit aussi qu'elles sont ses oeuvres. Elles sont les siennes, puisqu'elles sont celles du Père à qui il disait « Tout ce qui est à moi est à vous; et tout ce qui « est à vous est à moi. » Ne s'ensuit-il pas en effet que mes œuvres sont les vôtres et que les vôtres sont les miennes? D'ailleurs, a-t-il dit encore, lui, le Seigneur même, le Fils et le Fils unique de Dieu, la Vérité suprême : qu'a-t-il donc dit? « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait aussi comme lui (2). » Quel trait de lumière! quelle vérité ! quelle égalité! Ne suffirait-il pas de dire « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait aussi ? » — Non, j'ajoute : « Comme lui. » Pourquoi ajouter. : « Comme lui ? » Parce qu'il est des esprits peu intelligents et marchant sans avoir les yeux ouverts, qui aiment à répéter que le Père agit en commandant et le Fils en obéissant, d'où il suit qu'ils n'agissent pas l'un comme l'autre. Mais ces mots : « comme lui, » indiquent qu'ils agissent l'un comme l'autre, et que l'un fait ce qui est fait par l'autre.

4. Cependant, réplique-t-on, le Père commande au Fils d'agir. Quelle idée charnelle! Eh bien! sans préjudicier aux droits de la vérité, j'accepte. Le Père donc commande et le Fils obéit : s'ensuit-il que le Fils qui obéit n'est pas de même nature que le Père qui commande? Supposons deux hommes, un père et son fils. L'un commande, c'est un homme ; l'autre obéit, c'est un homme encore; ils ont tous deux une seule et même nature. Celui qui commande n'a-t-il point communiqué par la génération la nature à son fils ? Et celui qui obéit a-t-il en obéissant perdu cette nature ? Provisoirement donc considère comme deux hommes le Père qui commande et le Fils qui obéit, sans oublier toutefois que l'un et l'autre est Dieu. Mais il y a cette différence que les deux hommes sont deux hommes réellement, tandis que le Père et le Fils ne forment ensemble qu'un seul. Dieu; ce qui est une propriété merveilleuse et toute divine. Veux-tu

1. Jean, XVII,10. — 2. Ibid. V, 19.

donc que j'attribue avec toi l'obéissance au Fils? Admets d'abord avec moi qu'il est de même nature que son Père. Le Père a engendré un autre lui-même; son Fils autrement ne serait pas son vrai Fils. Le Père lui dit : « Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore (1). » Que signifie « avant l'aurore ? — Avant l'aurore » signifie avant le temps, et par conséquent avant tout ce qui est précédé par quoi que ce soit, avant tout ce qui n'est pas encore, et avant tout ce qui est déjà. Aussi l'Évangile ne dit-il pas : Au commencement Dieu a fait le Verbe, comme il est dit ailleurs: « Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre (2). » Il ne dit pas non plus : Au commencement est né le Verbe; ni: Au commencement Dieu l'a engendré. Que dit-il alors? «Il était, il était, il était. » A ce mot, il était, crois. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (3). » A chaque répétition de ce mot, il était, éloigne toute idée de temps, car c'est toujours qu'il était. Ainsi donc, comme Dieu a toujours été et toujours été avec son Fils, comme aussi il peut engendrer en dehors du temps, c'est lui qui a dit à son Fils : « Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore. » Que signifie, de mon sein ? Dieu aurait-il un sein? Lui donnerons-nous une forme et des membres corporels ? Nullement. Si donc il a dit : De mon sein, n'est-ce pas pour nous faire entendre qu'il a engendré de sa propre substance? Son sein a ainsi produit un autre lui-même; attendu que si le Fils était d'une autre nature que son Père, il ne serait pas un Fils, mais un monstre véritable.

5. Dans ce sens donc le Fils peut accomplir les oeuvres de Celui qui l'a envoyé, et le Père, les œuvres du Fils. Oui, le Père veut et le Fils exécute. Ne puis-je montrer aussi que le Fils veut et que le Père accomplit? — Comment, dis-tu, le montrerai-je ? — Le voici. « Mon Père, je veux. » Ne pourrais-je à mon tour accuser le Fils de vouloir et le Père d'exécuter ? Que voulez-vous Seigneur? « Que là où je suis, eux soient aussi avec moi (4). » Nous voilà tirés du danger, nous serons alors où il est; oui, nous y serons. Qui peut annuler ce vouloir du Tout-Puissant?

Après avoir constaté la volonté de sa puissance, constate maintenant la puissance de sa volonté.

« Comme le Père, dit-il; réveille les morts et les rend à la vie; ainsi le Fils vivifie ceux qu'il veut (5). » — « Ceux qu'il veut. » Ne dis donc

1. Ps. CIX, 3. — 2 Gen. I, 1. — 3. Jean, I, 1. — 4. Jean, XVII, 24. — 5. Ibid. V, 21.

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pas que le Fils vivifie ceux que le Père lui commande de vivifier. « Il vivifie ceux qu'il veut. »

Ceux par conséquent que le Père veut comme lui; car la puissance étant la même, la volonté est la même aussi. Ainsi donc n'ayons pas le coeur aveugle et reconnaissons au Père et au Fils une seule et même nature, car le Père est véritablement Père, et le Fils véritablement Fils. Le Père a engendré un autre lui-même, car le Fils n'est pas un Fils dégénéré.

6. Il y a, dans les paroles de l'aveugle-né, je ne sais quoi qui peut inquiéter, peut-être même porter au désespoir quand on ne les comprend pas bien. Après avoir recouvré la vue, il dit entre autres choses : « Nous savons que Dieu n'exauce pas les pécheurs. » Eh ! que deviendrons-nous, si Dieu n'exauce pas les pécheurs? Si Dieu n'exauce pas les pécheurs, oserons-nous le prier? — Eh bien ! montrez-moi quelqu'un qui prie, et je vous montre qui l'exauce. Montrez-moi quelqu'un qui prie, examinez le genre humain; allez des imparfaits aux parfaits, du printemps à l'été, car nous venons de chanter. « C'est vous qui avez fait l'été et le printemps (1); » c'est-à-dire : C'est vous qui avez fait les hommes qui sont déjà spirituels et ceux qui sont encore charnels ; car le Fils de Dieu dit lui-même : « Vos yeux voient ce qu'il y a en moi d'imparfait; » ils voient ce qu'il y a d'imparfait dans mon corps. Poursuivons. Ceux qui sont imparfaits ont-ils à espérer quelque chose? Sûrement, car nous lisons ensuite: « Et tous seront inscrits dans votre livre (2). »

Peut-être croyez-vous, mes frères, que les spirituels prient et sont exaucés, parce qu'ils ne sont pas pécheurs. Que deviendront alors les hommes encore charnels ? Que deviendront-ils? Ils seront donc perdus? Ils ne prieront plus le Seigneur? Loin de nous cette pensée ! Voyons te publicain de l'Évangile. Viens, publicain, arrête-toi au milieu de nous, pour empêcher les faibles de perdre tout espoir, montre-nous quelle espérance te soutenait. Ce publicain est monté au temple pour y prier avec le pharisien; il se prosterne la face contre terre, il reste éloigné du sanctuaire et se frappe la poitrine en disant : « Soyez moi propice, Seigneur, car je suis pécheur; » puis il retourne justifié, plutôt que le pharisien (3). En s'écriant: « Soyez-moi propice, car je suis pécheur, » disait-il vrai ou faux Puisqu'il disait vrai, il était pécheur; il fut néanmoins

1. Ps, LXXIII, 17. — 2. Ps. CXXXVIII, 16. — 3. Luc, XVIII, 10-14.

moins exaucé et justifié. Comment donc as-tu pu dire, toi dont les yeux ont été ouverts par le Seigneur: « Nous savons que Dieu n'exauce pas les pécheurs ? » Nous voyons ici qu'il les exauce. Lave donc ton âme, fais pour ton coeur ce que tu as fait pour tes yeux et tu reconnaîtras que Dieu exauce les pécheurs. Tu es dupe d'une imagination vaine; tu n'es pas encore guéri complètement. Cet aveugle fut excommunié par, la Synagogue; Jésus l'apprit, vint à lui et lui dit : « Crois-tu au Fils de Dieu ? » — « Qu'est-il, Seigneur, pour que je croie en lui? » Il voyait donc et ne voyait pas; il voyait des yeux, mais non du coeur. « Mais tu le vois, » répliqua le Seigneur, tu le vois des yeux du corps; « c'est lui-même qui te parle. — Et se prosternant alors il l'adora. » C'était se purifier l'oeil du coeur.

7. Pécheurs, appliquez-vous donc à prier; confessez vos péchés, priez pour les effacer, priez pour en diminuer le nombre, priez pour obtenir qu'ils disparaissent à mesure que vous progressez : mais gardez-vous de désespérer et priez, tout pécheurs que vous êtes. Quel est, hélas ! celui qui n'a point péché? Commençons par les prêtres.

Il est dit aux prêtres : « Offrez d'abord des sacrifices pour vos péchés, et ensuite pour le peuple (1). » Ces sacrifices témoignaient contre les prêtres, et si l'un d'entre eux s'était prétendu juste et exempt de péché, on lui aurait répondu-: Je ne considère point ce que tu dis, mais ce que tu offres; la victime qui est entre tes mains sert à te confondre. Pourquoi offrir en vue de tes péchés, si tu es sans péché? Prétends-tu tromper Dieu, même en sacrifiant?

On objectera peut-être que si les prêtres de l'ancien peuple étaient pécheurs, les prêtres du peuple nouveau ne le sont pas. Croyez-moi, mes frères: puisque Dieu l'a voulu, je suis son prêtre, et pourtant je suis pécheur, je frappe avec vous rua poitrine, avec vous je demande pardon, j'espère avec vous que Dieu me fera miséricorde. Mais les saints Apôtres, les premiers chefs du troupeau chrétien, ces premiers pasteurs, membres du Pasteur suprême, n'étaient-ils pas sans péchés? Non, ils n'étaient pas sans péché, ils avaient réellement des péchés, et si nous le publions ils ne s'irritent point, attendu qu'ils l'avouent eux-mêmes. De moi-même je n'oserais l'avancer; ruais prête d'abord l'oreille à la voix du Seigneur;

1. Lévit. XVI, 6 ; Héb. VII, 27.

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il leur disait : « C'est ainsi que vous prierez. » Cette prière prouvera contre eux, comme les sacrifices déposaient contre les prêtres de l'ancienne loi. « C'est ainsi que vous prierez; » et entre autres demandes prescrites le Seigneur a inséré la suivante : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à qui nous a offensés (1). » Que disent donc les Apôtres ? Ils demandent, chaque jour le pardon de leurs fautes. Coupables, ils se présentent à la prière, ils en sortent absous et y reviennent de nouveau coupables. On n'est pas dans cette vie exempt de péché, puisqu'on en demande pardon toutes les fois qu'on prie.

8. Que dire encore ? Dirai-je qu'ils étaient encore malades quand cette prière leur fut enseignée ? Dirai je, comme on pourra le faire, qu'au moment où le Seigneur Jésus leur apprit cette prière, ils étaient petits encore, faibles et encore charnels, et non pas du nombre de ces spirituels qui ne commettent point de péché? Mais ont-ils, mes frères, cessé de prier quand ils sont devenus spirituels? Le Christ donc aurait dû leur dire qu'ils devaient pour le moment prier de cette manière, puis leur indiquer une autre formule de prière pour l'époque où ils seraient devenus spirituels. Mais non, il n'y a dans l'Eglise que cette formule donnée parle Sauveur, suivez-la en priant.

Portons contre l'objection le dernier coup. Tout en soutenant que ces saints Apôtres étaient spirituels, tu avoueras que jusqu'au moment de la passion du Seigneur ils étaient charnels encore. N'est-il pas vrai qu'ils tremblèrent quand ils le virent suspendu à la croix et qu'ils désespérèrent au moment même où le larron crut en lui? Pierre osa le suivre quand on le conduisait au supplice, il osa le suivre, arriva jusqu'à la demeure du pontife, entra tout fatigué dans la cour, se tint près du feu où son zèle se, refroidit; c'était la crainte qui le glaçait près du feu. Questionné par une servante, une première fois il renia le Christ; interrogé une seconde fois, il le renia

1. Matt. VI, 9,12.

encore; il le renia une troisième fois quand une troisième fois il fut questionné (1). Que Dieu soit béni de ce qu'on cessa de l'interroger ! Combien de temps encore n'eût-il pas continué à renier? Et ce ne fut qu'après sa résurrection que le Seigneur confirma ses Apôtres et en fit des hommes spirituels.

Mais alors n'étaient-ils pas sans péché? Ces hommes spirituels écrivaient et adressaient aux Eglises des lettres toutes spirituelles; ils étaient sans péché, prétends-tu. Je ne te crois pas sur parole, je les interroge eux-mêmes. Dites-nous donc, saints Apôtres, si vous n'avez plus commis de fautes depuis qu'après sa résurrection le Seigneur vous eut confirmés en vous envoyant du haut du ciel l'Esprit-Saint? Dites-nous cela, je vous en conjure. Ecoutons, mes frères, et les pécheurs ne désespéreront pas, et ils ne cesseront pas de prier pour n'être pas sans péché. Parlez donc. Voici l'un d'entre eux. Lequel? Celui que le Seigneur aimait spécialement, celui qui reposait sur sa poitrine (2) , et qui y puisait, pour nous les communiquer, les secrets du royaume des cieux. C'est celui-là que j'interroge. Etes-vous, ou n'êtes-vous pas sans péché? Voici sa réponse : « Si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous. » Remarquez : c'est le même Evangéliste Jean qui a dit: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (3). » Quels espaces il avait franchis pour arriver jusqu'au Verbe ! Et bien! c'est ce grand homme, ce grand homme qui s'était élevé comme l'aigle au dessus des nues et qui d'un regard serein contemplait le Verbe qui « était au commencement; » c'est lui qui a dit : « Si nous prétendons être sans péché, nous nous faisons illusion et la vérité n'est point en nous. Mais si nous confessons nos fautes, Dieu est fidèle et juste pour nous les remettre et pour nous purifier de toute iniquité (4). » Ainsi donc priez.

1. Matt. XXVI, 69-74. — 2. Jean, XIII, 23. — 3. Ib. t, 1. — 4. Jean, I, 8, 9.

SERMON CXXXVI . AVEUGLEMENT DES JUIFS (1).

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ANALYSE. — En guérissant l'aveugle-né et surtout en ouvrant son âme à la lumière de la vérité, le Sauveur faisait entendre qu'il était venu dissiper l'aveuglement des Juifs. Les Juifs prenaient la loi trop à la lettre et ils n'en connaissaient pas l'impuissance. Il a fallu que Jésus-Christ vint en enseigner l'esprit et donner la vie aux hommes en se faisant homme comme eux. Heureux qui profite de son enseignement et de ses grâces !

1. Nous avons entendu, comme à l'ordinaire, cette lecture du saint Evangile ; mais il est bon de ranimer nos souvenirs et de les préserver de l'assoupissement qu'engendre l'oubli. D'ailleurs, ce passage que nous connaissons depuis si longtemps nous a fait autant de plaisir, que s'il eût été nouveau pour nous.

Pourquoi vous étonner que le Christ ait fait voir la lumière à l'aveugle-né ? Le Christ est notre Sauveur; il a accordé à cet homme, comme un bienfait, ce qu'il ne lui avait pas donné en le créant. Se méprenait-il alors en ne lui donnant pas des yeux? Non, il voulait plus tard lui en donner miraculeusement. — Comment le sais-tu, demanderez-vous? — Je l'ai appris de lui-même ; il vient de le dire encore et nous l'avons tous entendu. Ses disciples, en effet, lui ayant demandé : « Seigneur, qui a péché, celui-ci ou ses, parents, pour qu'il soit né aveugle? » il répondit, comme vous venez de l'entendre avec moi : « Ni celui-ci n'a péché, ni ses parents; mais c'est pour la manifestation en lui des oeuvres de Dieu. » Voilà pour quel motif il avait différé de lui donner des yeux. Il ne lui en avait pas donné, parce qu'il devait lui en donner plus tard, parce qu'il savait qu'il lui en donnerait au moment opportun.

Ne pensez pas, mes frères, que ses parents aient été sans péché ou qu'il n'ait pas lui-même contracté en naissant le péché originel, pour la rémission duquel on confère aux enfants le baptême destiné à effacer les péchés. Mais sa cécité ne fut l'effet ni du péché de ses parents, ni de son péché propre; elle devait servir à manifester en lui les oeuvres de Dieu. Aussi bien, quoi que nous ayons tous en naissant contracté la souillure originelle, nous rie sommes pas nés aveugles. Et toutefois en y regardant de près, nous sommes des aveugles de naissance. Qui de nous en naissant n'était aveugle, mais aveugle de coeur? Créateur de l'âme et du corps, le Seigneur Jésus a guéri l'un et l'autre.

1. Jean, IX.

2. La foi vous a montré cet homme aveugle d'abord, puis voyant la lumière : vous l'avez vu aussi dans l'erreur. Son erreur consiste premièrement à regarder le Christ comme un prophète, à ignorer qu'il est le Fils de Dieu. Il a fait aussi une réponse certainement fausse lorsqu'il a dit : « Nous savons que Dieu n'exauce pas les pécheurs. » Si Dieu n'exauce pas les pécheurs, quel espoir nous reste-t-il? Si Dieu n'exauce pas les pécheurs, pourquoi le prions-nous, pourquoi confessons-nous nos péchés en nous frappant la poitrine ? Que faire de ce Publicain qui monta au temple avec le Pharisien et qui se tenant éloigné et les yeux fixés à terre se frappait la poitrine et confessait ses péchés, pendant que le Pharisien vantait et étalait ses mérites? Le Publicain pourtant, après avoir confessé ses fautes, sortit du temple justifié, plutôt que le Pharisien (1). N'est-ce pas une preuve que Dieu exauce les pécheurs? Mais l'aveugle en parlant ainsi ne s'était point encore lavé 1'œil du coeur à Siloé. Déjà il s'était mis sur les yeux la boue mystérieuse; mais la grâce n'avait point produit encore son effet dans le coeur. Quand se lava-t-il l'œil du coeur? Quand après avoir été chassé par les Juifs il fut appelé par le Seigneur. Le Seigneur en effet le rencontra et lui dit : « Crois-tu au Fils de Dieu? — Quel est-il, Seigneur, pour que je croie en lui? » Il le voyait des yeux du corps; le voyait-il des yeux du coeur ? Non ; mais attendez, il le verra bientôt. Jésus lui répondit effectivement : « C'est moi, moi qui te « parle. » Cet homme douta-t-il ? — A l'instant même il se lavait l'âme, puisqu'il communiquait avec Siloé, c'est-à-dire avec l'Envoyé. Et quel est l'Envoyé, sinon le Christ? Lui-même l'a répété plusieurs fois. « Je fais, disait-il, la volonté de mon Père qui m'a envoyé (2). » C'est ainsi qu'il est Siloé, et en s'approchant dé lui, en l'écoutant, en le croyant, en l'adorant, cet aveugle se purifia le coeur et recouvra la vue.

3. Quant à ceux qui l'avaient expulsé, ils

1. Luc, XVIII, 10-14. — 2. Jean, IV, 34; V, 30; VI, 38.

556

restèrent aveugles. On le vit, quand ils reprochèrent au Seigneur d'avoir violé le sabbat en faisant de la boue avec sa salive et en en mettant sur les yeux de l'aveugle.

Sans doute l'accusation était manifestement fausse, puisqu'ils reprochaient au Sauveur des guérisons opérées par sa seule parole. Etait-ce travailler le jour du sabbat que de dire simplement pour faire ? C'était une évidente calomnie, c'était accuser un simple commandement, accuser une simple parole : eux-mêmes s'abstenaient-ils donc de parler le jour du sabbat? Je pourrais affirmer qu'ils ne parlent ni le jour du sabbat, ni aucun autre jour, puisqu'ils ont cessé de louer le vrai Dieu. Il est vrai cependant qu'ils calomniaient ouvertement le Sauveur, ainsi que je l'ai déjà observé. Le Seigneur disait à un homme : « Etends la main, » cet homme guérissait et on criait à la violation du sabbat (1) ! Mais qu'a fait Jésus? A quel travail s'est-il livré? Quel fardeau a-t-il porté ? Maintenant qu'il crache à terre, qu'il forme de la boue et qu'il en met sur les yeux d'un aveugle, il travaille à la vérité ; nul ne doit le révoquer en doute, il travaille, il abolit le sabbat, et toutefois il ne se rend point coupable.

Pourquoi ai-je dit qu'il abolissait le sabbat : Parce qu'il était la lumière qui venait écarter les ombres. Le sabbat en effet avait été établi parle Seigneur notre Dieu et par le Christ même, uni au Père pour la promulgation de cette loi ; mais il avait été établi comme l'ombre de ce qui devait arriver. « Que personne donc ne vous juge sur le manger ou sur le boire; ou à cause des jours de fête, ou des néoménies, ou des sabbats, ce qui n'est que l'ombre des choses futures (2). » On voyait arrivé Celui qu'annonçaient ces institutions. Pourquoi se plaire encore dans l'ombre? Juifs, ouvrez les yeux, voilà le soleil. « Nous savons, dites-vous. » Que savez.vous, ô coeurs aveugles? Que savez-vous? — « Que cet homme n'est point de Dieu, puisqu'il viole ainsi le sabbat. » — Le sabbat, malheureux, le sabbat! Mais il a été publié par ce même Christ que vous prétendez n'être point dé Dieu. Et observant le sabbat d'une manière charnelle, vous n'êtes point sanctifiés par la salive du Christ. Voyez dans le sabbat l'empreinte du Messie et vous comprendrez que le sabbat est une prophétie qui l'annonce. Mais vous n'avez pas sur les yeux la boue faite avec la salive du Christ,

1. Matt, XII, 10-14. — 2. Colos, 11, 16

c'est pourquoi vous n'êtes pas allés à Siloé, pour vous y laver et vous êtes restés aveugles; ne voyant pas le bonheur de cet aveugle qui a recouvré la vue du corps et de l'esprit. C'est lui qui a reçu sur ses yeux la boue faite avec la salive; il s'est approché ensuite de Siloé, il s'est lavé, il a cru au Christ, il a vu et il n'est pas resté sous l'arrêt de cette formidable sentence

« Je suis venu dans ce monde pour juger; afin que ceux qui ne voient pas, voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. »

4. Quelle menace ! J'aime à entendre : « Afin que ceux qui ne voient pas, voient. » Un Sauveur, un médecin doit faire « que ceux qui ne « voient pas, voient. » Mais pourquoi, Seigneur, avez-vous ajouté : « Afin que ceux qui voient, deviennent aveugles? » Si nous comprenons bien, rien ne nous paraîtra ni plus vrai ni plus juste.

Que faut-il entendre par « ceux qui voient? » — Les Juifs. — Les Juifs voient donc? — Ils le prétendent, mais en réalité ils ne voient pas. — Que signifie donc « Ils voient? » — Ils pensent voir, ils croient voir. Car ils croyaient voir, quand ils défendaient la Loi contre le Christ. « Nous savons, » disaient-ils; voilà comment ils voient. « Nous savons » ne signifie-t-il pas: nous voyons? Pourquoi ajouter: « Que cet homme ne vient pas de Dieu, puisqu'il viole ainsi le sabbat? » C'est que ces prétendus voyants lisaient la lettre de la Loi, où il était prescrit de lapider quiconque violerait le sabbat (1); et pour ce motif ils soutenaient que cet homme ne venait pas de Dieu. Mais ces voyants étaient aveugles et ils ne voyaient pas que le Juge futur des vivants et des morts était déjà venu dans le inonde pour juger. Quel arrêt rend-il? Il fait « que ceux qui ne voient pas, « voient; » c'est-à-dire que ceux qui reconnaissent leur aveuglement soient éclairés; « et que ceux qui voient deviennent aveugles; » c'est-à-dire que ceux qui ne confessent pas leur aveuglement soient plus endurcis qu'ils ne l'étaient. . Aussi voyez l'accomplissement de ce dernier arrêt. Les défenseurs de la Loi, les commentateurs de la Loi, les docteurs de la Loi, les savants dans la Loi ont crucifié l'Auteur même de la Loi. Quel aveuglement! Et une partie d'Israël y est tombée. Elle y est tombée, ce qui a fait crucifier le Christ et entrer la plénitude des gentils. Que signifie : « Afin que ceux qui ne voient pas,  voient?» — « Afin que la plénitude des gentils

1. Nomb. XV, 36.

557

entrât, une partie d'Israël est tombée dans l'aveuglement (1). » L'univers entier gisait dans

l'aveuglement; mais le Sauveur est venu « afin que ceux quine voient pas, voient, et que ceux  qui voient, deviennent aveugles. » Les Juifs l'ont méconnu, les Juifs l'ont crucifié, pour lui il a fait avec son sang un remède pour les aveugles. De plus en plus opiniâtres et aveuglés de plus en plus, ceux qui se vantaient de voir la lumière ont crucifié la Lumière même. Quel aveuglement, d'avoir éteint la Lumière! Mais cette Lumière, éteinte sur la croix, a éclairé les aveugles.

5. Écoute un ancien aveugle, maintenant éclairé; reconnais combien ils ont été malheureux de heurter contre la croix pour avoir refusé d'avouer au médecin leur aveuglement. Ils avaient conservé la Loi. Que peut la Loi sans la grâce? Qu'a pu, malheureux, la Loi sans la grâce? Que peut la terre, si elle n'est détrempée par la salive, du Christ? La Loi sans fa grâce peut-elle autre chose que de rendre plus coupables? Pourquoi? Parce qu'en écoutant la Loi sans l'accomplir, on est non, seulement pécheur, mais encore prévaricateur. L'hôtesse de l'homme de Dieu vient de perdre son enfant, le prophète envoie son serviteur poser son bâton sur la face de cet enfant, mais il ne revient pas à la vie. Que peut la Loi sans la grâce: Écoutez un ancien aveugle ; c'est aujourd'hui un voyant, un Apôtre : que dit-il ? «Si la Loi avait été donnée avec le pouvoir de communiquer la vie, la justice viendrait vraiment de la Loi. » Remarquez bien, répétons. Qu'a dit l'Apôtre ? « Si la Loi avait été donnée  avec le pouvoir de communiquer la vie, la justice viendrait vraiment de la Loi. »    Mais si elle ne pouvait communiquer la vie; à quoi bon la donner ? L'Apôtre le dit en continuant ainsi « Mais l'Écriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse fût accordée aux croyants par la foi en Jésus-Christ (2). » Afin donc d'accomplir en faveur des croyants, par la foi en Jésus-Christ, les promesses qui assuraient aux hommes la lumière et l'amour, l'Écriture ou la Loi atout compris sous le péché. Que veut dire, « A tout compris sous le péché ? — Je ne connaîtrais pas la concupiscence, si la Loi n'eût dit : Tu ne convoiteras pas (3). » Que veut dire encore : « L'Ecriture a tout compris sous le péché? » — Que la Loi a rendu le pécheur prévaricateur, puisqu'elle n'a pu le guérir. « Elle a tout compris sous le péché.» Dans l’espoir de la grâce,

1. Rom. XI, 25. — 2. Galat. III, 21, 22. — 3. Rom. VII, 7.

dans l'espoir de la miséricorde. Tu as reçu la Loi et tu as voulu l'accomplir, mais tu n'as pu; tu es ainsi tombé du haut de ton orgueil, tu as expérimenté ta faiblesse. Cours donc au médecin, lave-toi la face; appelle le Christ de tes voeux, confesse-le et crois en lui; ainsi l'Esprit se joindra â la lettre et tu seras guéri. Car si tu ôtes l'Esprit de la lettre, « la lettre te tuera; » si elle te tue, quel espoir te reste-t-il ? « C'est l'Esprit qui donne la vie (1). »

6. Que le serviteur d'Elisée, que Giézi prenne donc le bâton de son maître, comme Moïse, le serviteur de Dieu, reçut autrefois la Loi. Qu'il prenne le bâton, qu'il le prenne, qu'il coure, qu'il devance son maître, arrive avant lui et mette son bâton sur le visage de l'enfant mort. C'est déjà fait. Giézi a reçu le bâton, il a couru et l'a posé sur la face du mort. Mais à quoi bon ? A quoi bon ce bâton ? « Si la Loi avait été donnée avec le pouvoir de communiquer la vie, » le bâton aurait ressuscité l'enfant; mais « l'Écriture ayant tout compris sous le péché, » l'enfant reste mort. Pourquoi « l'Écriture a-t-elle tout compris sous le péché?  — Afin que la promesse fût accomplie en faveur des croyants par la foi en Jésus-Christ.» Vienne donc Elisée. Pour constater la mort, il a envoyé son serviteur avec son bâton ; mais qu'il vienne lui-même, qu'il vienne, qu'il entre dans la demeure de son hôtesse, qu'il monte dans la chambre haute et qu' y rencontrant l'enfant mort il applique sur chacun des membres de ce mort chacun des membres vivants de son propre corps. Il l'a fait aussi; il a appliqué sa face sur la face de l'enfant, ses yeux sur ses yeux, ses mains sur ses mains, ses pieds sur ses pieds, il s'est comme rétréci, contracté, rapetissé (2). Il s'est comme rétréci, comme diminué. Ainsi : « Celui qui avait la nature divine s'est anéanti en prenant la nature de serviteur (3). » Tout vivant il s'est appliqué sur l'enfant mort: qu'est-ce à dire? Vous voulez le savoir? Ecoutez l'Apôtre « Dieu a envoyé son Fils. » Mais s'appliquer sur l'enfant mort ? L'Apôtre va le dire, il continue en effet : « Dans une chair semblable à la chair de péché (4).» S'appliquer vivant sur le mort, c'est donc venir à nous, non pas avec une chair de péché, mais avec une chair semblable à la chair de péché. Nous étions morts dans notre chair de péché, le Christ s'est approché de nous avec une chair, semblable à notre chair de péché ;

1. II Cor. III, 6, 2. — 2. IV Rois, IV. — 3. Philip. II, 6. — 4. Rom.VIII, 3.

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il est mort sans être condamné à mort lui seul était libre parmi les morts; il est mort parce que tous les hommes étaient condamnés à mort par le péché. Comment les hommes revivraient-ils, si Celui qui était seul sans péché n'était venu comme pour s'appliquer sur eux, avec une chair semblable à la chair de péché ? O Seigneur Jésus, vous qui avez souffert pour nous et non pour vous, vous qui n'avez commis aucune faute et qui en subissez la peine, ah! c'est pour nous délivrer et de toute faute et de toute peine.

SERMON CXXXVII. LE BON PASTEUR (1).

ANALYSE. — On serait porté à croire, surtout en lisant la fin de ce discours, que plusieurs s'étaient plaints de la sévérité des avertissements donnés par saint Augustin à son peuple. L'explication de l’Evangile du bon Pasteur lui fournissant l'occasion d'expliquer sa conduite, il en profite. Qu'est-ce donc que le bon Pasteur? Jésus-Christ s'appelle à la fois la porte et le bon Pasteur. C'est en lui-même et considéré comme chef de l'Église qu'il est la porte, c'est dans son Eglise même qu'il est Pasteur; et en disant que le bon pasteur doit entrer par la porte, il veut faire entendre que tout bon pasteur doit recevoir de lui sa vocation et être rempli de son amour. De plus un bon pasteur ne doit pas être un mercenaire? Qu'est-ce qu'un pasteur mercenaire? Un pasteur mercenaire, quoiqu'en disent certains ecclésiastiques, est celui dont la conduite, semblable à celle des Scribes et des Pharisiens; est en opposition avec son enseignement, Il ne remplit pas son devoir pour l'amour de Jésus-Christ, mais par intérêt; et voilà pourquoi il ne résiste pas avec vigueur aux attaques de l'ennemi, aux mauvais conseils et aux doctrines mauvaises. II faut le supporter dans l'Église, profiter même de l'enseignement salutaire qu'il donne au nom de l'Église; mais on doit se garder d'imiter sa lâcheté. C'est pour ne pas faire comme lui et ne mériter pas d'être condamné au tribunal suprême, que saint Augustin reprend avec fermeté, ne consultant que l'avantage spirituel de son troupeau.

1. Votre foi ne l'ignore pas, mes bien-aimés, nous savons même que vous l'avez appris du Maître qui enseigne du haut du ciel et en qui vous avez mis votre espoir: Celui qui pour nous a souffert et est ressuscité, Jésus-Christ Notre-Seigneur est le Chef de l'Église, l'Église est son corps, et la santé de ce corps c'est l'union de ses membres et le lien de la charité. Que la charité vienne à se refroidir, on est malade tout en faisant partie du corps de Jésus-Christ. Il est vrai, Celui qui a exalté notre Chef divin peut aussi guérir ses membres; mais c'est à la condition qu'un excès d'impiété ne les fera point retrancher de son corps et qu'ils y restent attachés jusqu'à ce qu'ils soient complètement guéris. Car il ne faut pas désespérer de ce qui lui est uni encore; mais on ne peut ni traiter ni guérir ce qui en est séparé. Or le Christ étant le Chef de l'Église et l'Église étant son corps, le Christ entier comprend et le chef et le corps. Mais le Chef est ressuscité. Nous avons donc au ciel notre chef qui intercède pour nous, et qui exempt de tout péché et affranchi de la mort, apaise Dieu irrité par nos iniquités. Il veut ainsi que ressuscitant nous-mêmes à la fin des siècles, transformés et pénétrés de la gloire céleste, nous parvenions où il est. Les membres en

1. Jean, X, 1-16 .

effet ne doivent-ils pas suivre la tête? Ah! puisqu'ici même nous sommes ses membres, ne nous décourageons point; nous suivrons notre Chef.

2. Contemplez, mes frères, combien nous sommes aimés de ce Chef divin. Il est au ciel, et pourtant il souffre sur la terre tout le temps qu'y souffre son Église. Ici en effet il a faim, il a soif, il est dépouillé, il est étranger, il est malade, il est en prison. N'a-t-il pas dit qu'il endure tout ce que souffre son corps et qu'à la fin du monde plaçant ce corps à sa droite et à sa gauche les impies qui le foulent aujourd'hui, il dira aux élus de sa droite : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès la création du monde? » Et pourquoi ? « Parce que j'ai eu faim et que vous m'avez donné à manger. » Il énumère les autres services comme s'il en avait été l'objet. Les élus mêmes ne le comprennent pas et ils s'écrient : « Quand est-ce, Seigneur, que nous vous avons vu sans pain, sans asile et en prison? » Et il leur répond: « Toutes les fois que vous avez rendu ces bons offices de l'un des plus petits d'entre les miens, c'est à moi que vous les avez rendus. »

Notre corps même présente quelque chose de semblable. La tête y est on haut et les pieds en (559) bas; si cependant au milieu d'une foule serrée quelqu'un te marche sur le pied, la tête ne dit-elle pas: Tu me blesses ? Ce n'est ni la tête ni la langue que l'on presse alors; elles sont en haut, elles sont en sûreté, personne ne les frappe; mais le lien de la charité unissant tout le corps, de la tête aux pieds, la langue ne sépare point sa cause de celle des autres membres et elle crie : Tu me blesses, quoique personne ne la -touche. Si donc notre langue, sans être touchée, peut dire alors qu'on la blesse, le Christ notre Chef ne peut-il dire, sans souffrir personnellement. « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger? » Ne peut-il dire encore à ceux qui ont refusé ce service à ses membres : « J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger? » Comment enfin conclut-il ? Le voici : « Ceux-ci iront aux flammes éternelles, et les justes à l'éternelle vie (1). »

3. Dans les paroles que nous venons d'entendre, le Seigneur se présentait à la fois comme étant le pasteur et comme étant la porte. Il disait expressément : « Je suis la porte; » et expressément : « Je suis le pasteur. » C'est comme Chef qu'il est la porte, c'est dans ses membres qu'il est le pasteur. Aussi bien en établissant l'Église sur Pierre seulement, il lui dit : « Pierre, m'aimes-tu? —  Seigneur, je vous aime, répond Pierre. — Pais mes brebis. » Comme il disait une troisième fois : « Pierre m'aimes-tu ? » Pierre s'attrista de cette troisième demande (2) : si son Maître avait pu voir dans sa conscience qu'il le renierait, ne voyait-il pas dans sa foi combien il était sincère- à le confesser ? Mais Jésus ne cessa jamais de connaître Pierre; il le connaissait même lorsque Pierre s'ignorait, et Pierre s'ignorait quand il disait : « Je vous suivrai jusqu'à la mort; » il ne savait pas alors jusqu'où, allait sa faiblesse. Il arrive souvent à des malades de ne connaître point ce qui se passe en eux, tandis que le médecin le sait et quoique celui-ci ne souffre pas ce qu'endure le malade. L'un explique mieux ce qui se passe dans l'autre, que ce dernier n'exprime ce qui se passe en lui-même. Voilà ce qui avait lieu entre Pierre, malade alors, et le Seigneur, son médecin. Le premier prétendait avoir des forces et pourtant il n'en avait pas ; ruais en touchant les pulsations de son coeur, Jésus annonçait qu'il le renierait trois fois. On sait comment se réalisa la prédiction du médecin, et comment fat confondue la présomption du malade (3). Si donc le Sauveur l'interrogea après sa

1.  Matt. XXV, 31-46. — 2. Jean, XXI, 15-17. — 3. Luc, XXII, 33, 34, 55-61.

résurrection, ce n'est point qu'il ignorât combien était sincère l'amour qu'il professait pour lui; mais il voulait qu'en confessant trois fois son amour, il effaçât le triple reniement que lui avait arraché la crainte.

4. Aussi quand le Seigneur demande à Pierre « Pierre m'aimes-tu ? » c'est comme s'il lui disait : Que me donneras-tu, que m'accorderas-tu comme témoignage de ton amour? Eh ! que pouvait accorder Pierre au Seigneur ressuscité, quand il était sur le point de monter au ciel et d'y siéger à la droite du Père ? Jésus semblait donc lui dire : Ce que tu me donneras, ce que tu feras pour moi, situ m'aimes, c'est de paître mes brebis, c'est d'entrer par la porte, sans monter par ailleurs. On vous a dit, en lisant l'Évangile « Celui qui entre par la porte est le pasteur; mais celui qui monte par ailleurs est un voleur et un larron, qui cherche à troubler, à disperser et à ravir. » Qu'est-ce qu'entrer par la porte ? C'est entrer par le Christ. Qu'est-ce qu'entrer par le Christ? C'est l'imiter dans ses souffrances, c'est le reconnaître dans son humilité, et Dieu s'étant fait homme, c'est avouer que l'on est homme et non pas Dieu. Est-ce en effet imiter un Dieu fait homme que de vouloir paraître Dieu quand on n'est qu'un homme? On ne t'invite pas à devenir moins que tu es, mais on te dit: Reconnais que tu es homme, que tu es pécheur; reconnais que Dieu justifie et que tu es souillé. Avoue les taches de ton coeur, et tu feras partie du troupeau de Jésus-Christ; car cet aveu de tes fautes portera le médecin à te guérir, autant que l'éloigne de lui le malade qui prétend être en bonne santé.

Le Pharisien et le Publicain n'étaient-ils pas montés au temple? L'un se vantait de sa bonne santé, et l'autre montrait ses plaies au Médecin. Le premier disait effectivement : « O Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme ce Publicain. » Ainsi s'élevait-il superbement au dessus de lui, et si le Publicain n'eût pas été malade, dans l'impuissance de se préférer à lui, le Pharisien l'aurait haï. Avec de telles dispositions à la jalousie et à la haine, en quel état se trouvait donc le Pharisien montant au temple? Sûrement il était malade, et en se disant bien portant il ne fut point guéri quand il quitta le temple. Le Publicain au contraire tenait les yeux à terre sans oser les lever vers le ciel, et se frappant la poitrine il disait: « O Dieu, ayez pitié de moi, pauvre pécheur. » Et que (560) conclut le Seigneur? « En vérité je vous le déclare : le Publicain sortit du temple justifié, plutôt que le Pharisien; car quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé (1). » Ceux donc qui s'élèvent veulent monter par ailleurs dans le bercail; tandis que ceux qui s'abaissent, y entrent par la porte. Aussi est-il dit, de l'un, qu'il entre et de l'autre, qu'il monte. Monter, vous le voyez, c'est rechercher les grandeurs, ce n'est pas entrer, c'est tomber; au lieu que s'abaisser pour entrer par la porte, ce n'est pas tomber, c'est être pasteur.

5. Cependant le Seigneur fait figurer dans l'Évangile trois personnages que nous devons y étudier : le pasteur, le mercenaire et le voleur. Vous avez .sans douté remarqué à la lecture de l'Évangile, les caractères assignés par Jésus-Christ au pasteur, au mercenaire et au voleur. Le pasteur, a-t-il dit, donne sa vie pour ses brebis et il entre par la porte. Le voleur et le larron montent par ailleurs. Quant au mercenaire, il fuit lorsqu'il voit le loup ou le voleur, parce qu'étant mercenaire et non pasteur, il ne prend point souci des brebis. L'un entre par la porte, attendu qu'il est le pasteur; l'autre monte par ailleurs, attendu qu'il est un voleur; et le troisième tremble et prend la fuite à la vue des ravisseurs qui veulent s'emparer des brebis, attendu qu'il est mercenaire et qu'étant mercenaire il ne prend point souci du troupeau.

Si nous parvenons à bien reconnaître ces trois sortes de personnages, votre sainteté saura qui vous devez aimer, qui vous devez supporter et de qui vous devez vous garder. Il faudra aimer le pasteur, supporter le mercenaire et vous garder du larron.

Il y a en effet dans l'Église des hommes dont l'Apôtre dit qu'ils annoncent l'Évangile par occasion, recherchant auprès des hommes leurs propres avantages, argent, honneurs, louanges humaines (2). Ce qu'ils veulent, ce sont des présents de quelque nature, et ils ont moins en vue le salut de l'auditeur que leurs intérêts personnels. Quant au fidèle à qui le salut est annoncé par un homme qu'y n'y a point part, s'il croit en Celui qu'on lui annonce sans s'appuyer sur le prédicateur, il y aura profit pour l'un, perte pour l'autre.

6. Le Seigneur disait des Pharisiens: « Ils sont assis sur la chaire de Moïse (3). » Il n'avait pas en vue que les Pharisiens et son intention n'était

1. Luc, XVIII, 10-14 — 2. Philip. I, 18. — 3. Matt. XXIII, 2.

pas d'envoyer à l'école des Juifs ceux qui croiraient en lui, pour y apprendre le chemin qui conduit au royaume des cieux. N'était-il pas venu effectivement pour former son Église, pour séparer du reste de la nation, comme on sépare le froment de la paille, les Israëlites qui étaient dans la bonne foi, qui avaient une bonne espérance et une charité véritable, pour faire de la circoncision comme une muraille, pour y joindre, comme une autre muraille, la gentilité, et pour servir lui-même de pierre angulaire à ces deux murs aboutissant à lui de directions opposées ? N'est-ce pas de l'union future de ces deux peuples qu'il disait : « J'ai aussi d'autres brebis qui ne sont pas de ce bercail, » du bercail des Juifs; « il faut que je les amène encore, afin qu'il n'y ait plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur?» Aussi est-ce de deux barques qu'il appela ses disciples; ces deux barques désignaient les deux peuples qui devaient entrer dans l'Église, lorsque les Apôtres, après avoir jeté les filets, prirent cette multitude de poissons dont le poids faillit les rompre et qu'« ils en chargèrent ces deux mêmes barques (1). » Il y avait bien deux barques, mais il n'y a qu'une Église formée de deux peuples différents qui s'unissent dans le Christ. C'est ce qui était figuré aussi par Lia et Rachel, les deux épouses d'un même mari, de Jacob (2); par les deux aveugles assis près de la route et it qui lé Seigneur rendit la vue (3). Si enfin vous étudiez avec attention les Écritures, souvent vous y rencontrerez des figures de ces deux Églises qui n'en forment qu'une seule, comme l'indiquent et la pierre angulaire qui unit deux murs et le pasteur qui unit deux troupeaux.

En venant donc pour enseigner son Église et pour établir son école en dehors du Judaïsme, comme nous la voyons établie aujourd'hui, le Seigneur ne voulait pas rendre disciples des Juifs ceux qui croiraient en lui. Sous le nom de Scribes et de Pharisiens il voulait désigner ceux qui un jour dans son Église diraient et ne feraient pas, comme il se désignait lui-même dans la personne de Moïse. Moïse effectivement figurait Jésus-Christ, et si en parlant au peuple il se voilait la face, c'était pour indiquer qu'en cherchant dans la Loi les joies et lés voluptés charnelles et qu'en ambitionnant un empire terrestre, les Juifs avaient devant les yeux un voile qui les empêcherait de reconnaître le Christ dans les Écritures. Aussi le voile tomba-t-il après la passion du Seigneur

1. Luc, V, 2-7. — 2. Genèse, XXIX. — 3. Matt. XX, 30-34

561

et on vit alors les secrets du sanctuaire. C'est pour ce motif qu’au moment où le Sauveur était suspendu à la croix, le voile du temple se déchira de haut en bas (1); et l'Apôtre Paul dit expressément : « Lorsque tu te seras converti au Christ, le voile disparaîtra (2); » au lieu «qu'il reste posé sur le coeur, » comme s'exprime le même Apôtre, lorsque tout en lisant Moïse, on ne s'est point attaché au Christ (3). Afin donc d'annoncer qu'il y aurait dans son Église de ces docteurs pervers, que clin le Seigneur? « Les Scribes et les Pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse ; faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font. »

7. En entendant ce texte qui les condamne, il est de mauvais ecclésiastiques qui cherchent i en corrompre le sens; j'en ai réellement entendu quelques-uns qui voulaient l'altérer. S'ils le pouvaient, n'effaceraient-ils pas cette maxime de l'Évangile ? Dans l'impuissance d'y réussir, ils veulent au moins la fausser. Mais par sa grâce et par sa miséricorde, le Seigneur ne leur permet pas d'y parvenir non plus. Toutes ses paroles sont environnées du rempart protecteur de sa vérité; elles sont tellement posées que si un lecteur ou un interprète infidèle voulaient en retrancher ou y ajouter quoi que ce fût, un homme de coeur, pour rétablir le sens qu'on cherchait à pervertir, n'a qu'à rapprocher l'Ecriture d'elle-même en lisant ce qui précède ou ce qui suit. Comment donc s'y prennent ceux dont il est question dans ces mots : « Faites ce qu'ils disent ? » C'est aux laïques, affirment-ils que cela s'adresse.

Il est vrai, que fait un laïque qui veut se bien conduire, lorsqu'il voit un ecclésiastique se conduisant mal? Le Seigneur a dit, se rappelle-t-il « Faites ce qu'ils disent; gardez-vous de faire ce qu'ils font. » Je vais donc suivre les voies tracées par le Seigneur, sans imiter un tel dans ses moeurs. Je recevrai, quand il parlera, non pas sa parole, mais la parole de Dieu. Qu'il s'attache à sa passion, pour moi je m'attache à Dieu. Car si pour me défendre devant Dieu je disais un jour : Seigneur, j'ai vu cet homme qui est votre clerc, se conduire mal et je me suis mal conduit; le Seigneur ne me répondrait-il pas, mauvais serviteur, ne t'avais-je pas dit: « Faites ce qu'ils disent; gardez-vous de faire ce qu'ils font? » — Quant au laïque mauvais, infidèle, qui ne fait partie ni du troupeau du Christ, ni du froment du Christ et qu'on supporte simplement comme

1. Matt. XXVII, 51. — 2. II Cor. III, 16. — 3. Ibid. 15.

on laisse la paille sur l'aire, que réplique-t-il quand on se met à le presser en lui citant la parole de Dieu? — Laisse-moi; à quoi bon me parler ainsi? Les évêques, les ecclésiastiques mêmes ne font pas ce que tu dis, et tu prétends que je le fasse? — C'est se chercher, non pas un- avocat de mauvaise cause, mais un compagnon de supplice. Comment être défendu au jour du jugement par un méchant qu'on aura voulu imiter ? Quand le diable parvient à séduire, ce n'est pas pour régner, c'est pour être condamné avec ceux qu'il dupe; ainsi en s'attachant aux traces des méchants, on s'associe à eux pour l'enfer, on ne s'en fait pas des protecteurs pour le ciel.

8. Comment donc ces ecclésiastiques qui se conduisent mal faussent-ils la pensée du Seigneur, quand on leur oppose qu'il a eu raison de déclarer : « Faites ce qu'il disent; gardez-vous de faire ce qu'ils font ? » La sentence est irréprochable répondent-ils. Il vous est dit de faire ce que nous disons et de ne pas faire ce que nous faisons. C'est qu'il ne vous est pas permis d'offrir le sacrifice que nous offrons. — Quelles supercheries de la part de ces..... de ces mercenaires! Ah! s'ils étaient de vrais pasteurs, ils ne parleraient pas ainsi. Aussi pour leur fermer la bouche, il suffit d'observer la suite des paroles du Seigneur. « Ils sont assis, dit-il,  sur la chaire de Moïse ; faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font, car ils disent et ne font pas. » Que signifie ce langage, tues frères ? S'il était ici question du sacrifice à offrir, nous ne lirions point : « Ils disent et ne font pas; » car le sacrifice est une action, c'est une offrande faite à Dieu. Qu'est-ce donc qu'ils disent sans le faire ? Le voici dans les paroles qui suivent: « Ils lient des fardeaux pesants et qu'on ne peut porter, et les placent sur les épaules des hommes, sans vouloir même les remuer du doigt (1). » Voilà des reproches manifestes et clairement exprimés. Mais en voulant fausser la pensée du Seigneur, ces malheureux montrent que dans l'Eglise ils ne cherchent que leurs propres avantages et qu'il n'ont pas lu l'Evangile. S'ils en connaissaient seulement une page et en avaient lu le texte entier, jamais ils n'avanceraient ce qu'ils osent avancer.

9. Voyez plus clairement encore qu'il y a dans l'Eglise de ces mauvais docteurs. On pourrait nous objecter que le Seigneur ne parlait que des Pharisiens, que des Scribes, que des Juifs, et qu'il

1. Matt. XXIII, 2-4.

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n'y a parmi nous personne qui leur ressemble. Quels sont alors ceux qu'envisage le Sauveur quand il s'écrie : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux ? » et quand il ajoute : « Beaucoup me diront, en ce jour-là: Seigneur, Seigneur, n'est-ce pas en votre nom que nous avons prophétisé, en votre nom que nous avons .fait beaucoup de miracles, et en votre nom que nous avons bu et mangé ? » Est-ce au nom du Christ que les Juifs font tout cela? Il est évident toutefois qu'il ne s'agit ici que, de ceux qui portent le nom du Christ. Et que dit ensuite le Sauveur ? « Je leur déclarerai alors : Je ne vous ai jamais connus. Éloignez-vous de moi, vous qui opérez l'iniquité (1). »

Prête l'oreille aux gémissements que l'Apôtre répand sur eux. Les uns, dit-il, annoncent l'Evangile par charité, les autres par occasion, et ceux-ci « ne l'annoncent pas avec droiture (2). » L'Evangile est droit, mais eux ne le sont pas. Ce qu'ils annoncent est droit, mais eux ne sont pas droits. Pourquoi ne sont-ils pas droits ? Parce qu'ils cherchent dans l'Église autre chose que Dieu et ne cherchent pas Dieu même. S'ils cherchaient Dieu, ils seraient purs, attendu que Dieu est le légitime époux de l'âme, et que chercher en Dieu autre chose que Dieu même, ce n'est pas le chercher purement. En voici la preuve, lues frères. Une épouse n'est pas pure, si elle aime son mari parce qu'il est riche ; ce n'est pas lui qu'elle aime alors, c'est plutôt son or. Mais si elle l'aime véritablement, elle l'aime jusque dans le dépouillement et l'indigence. En l'aimant parce qu'il est riche, que fera-t-elle, si par suite des vicissitudes humaines, il vient à être proscrit et jeté tout-à-coup dans la misère ? Il est possible qu'elle le quitte. Ce serait la preuve qu'elle ne l'aimait pas, mais qu'elle aimait son bien. Car si elle l'aimait réellement, elle l'aimerait plus.vivement encore quand il tombe dans la pauvreté, puisque la compassion se joindrait en elle à l'amour.

10. Et pourtant, mes frères, notre Dieu ne saurait tomber jamais dans la pauvreté. Il est riche, c'est lui qui atout fait, le ciel et la terre, la mer et les Anges. Tout ce que nous voyons et tout ce que nous ne voyons pas dans le ciel, c'est lui qui l'a fait. Mais nous ne devons pas aimer ses richesses, nous devons l'aimer lui-même, lui qui en est l'auteur, car il ne t'a promis

1. Matt. VII, 21-23. — 2. Philip. I, 17.

que lui. Montre-lui quelque chose de plus précieux que lui, et il te le donnera: La terre est belle,. le ciel et les Anges sont beaux ; mais leur Créateur est plus beau encore.

Ainsi donc ceux qui annoncent Dieu avec amour, ceux qui annoncent Dieu pour Dieu même, ceux-là sont de vrais pasteurs et non pas des mercenaires. Leur âme est pure, comme l'exigeait Notre-Seigneur Jésus-Christ quand il disait à Pierre: « Pierre, m'aimes-tu? M'aimes-tu? » C'est-à-dire : Es-tu pur? N'as-tu pas un coeur adultère? Est-ce tes intérêts et non pas les miens que tu cherches dans l'Église ? Ah! si tu es pur, tu m'aimes, « pais mes brebis (1); » tu ne. seras pas un mercenaire, mais un vrai pasteur.

11. Pour ceux qui excitent les gémissements de l'Apôtre, ils ne prêchaient pas l'Évangile avec pureté. Que dit néanmoins l'Apôtre ? « Mais qu'importe, pourvu que le Christ soit annoncé de quelque manière que ce puisse être, ou par occasion, ou par un vrai zèle (2)? » C'était tolérer des mercenaires. Le pasteur annonce le Christ avec un vrai zèle, le mercenaire l'annonce par occasion et avec d'autres .vues. Ils le prêchent toutefois l'un et l'autre. Écoute ce cri d'un vrai pasteur: « Pourvu, dit Paul, que le Christ, soit prêché, ou par occasion, ou par un vrai zèle! » Ce bon pasteur laisse agir les mercenaires. Ils font le bien où ils peuvent, ils sont utiles autant qu'ils en sont capables.

Avait-il, dans d'autres circonstances, besoin de quelqu'un qui pût servir de modèle aux faibles? Il écrivait: « Je vous ai envoyé Timothée, pour vous rappeler mes voies (3). » Qu'est-ce à dire ? Je vous ai envoyé un pasteur qui doit vous rappeler mes voies, parce qu'il se conduit comme je me conduis. Que dit-il encore de ce pasteur qu'il envoie ailleurs ? « Je n'ai personne qui me soit aussi intimement uni et qui s'inquiète pour vous avec une affection aussi sincère. » Mais n'avait-il pas avec lui beaucoup de disciples ? Lisez encore : « C'est que tous cherchent leurs intérêts, et non les intérêts de Jésus-Christ (4). » En d'autres termes: J'ai voulu vous envoyer un pasteur, car il y a beaucoup de mercenaires, et if ne fallait pas vous en envoyer maintenant. — On peut dans d'autres occasions et pour d'autres affaires envoyer un mercenaire; mais il fallait un pasteur pour ce que Paul avait en vue. Hélas ! il en trouve un à peine dans ce grand nombre de mercenaires; c'est qu'effectivement

1. Jean, XXI, 16. — 2. Philip. I, 18. — 3. I Cor. IV, 17. —  4 Philip. 20,21.

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il y a beaucoup de mercenaires et peu de pasteurs. Cependant, qu'est-il dit des mercenaires ? « En vérité je vous le déclare, ils ont reçu leur récompense (1). » Du pasteur au contraire que nous enseigne l'Apôtre? « Quiconque se tient pur de ces choses, sera un vase d'honneur sanctifié et utile au Seigneur, préparé pour toutes les bonnes oeuvres: » non pas pour quelques-unes, mais pour toutes; «préparé pour toutes les bonnes oeuvres (2). » Voilà pour les pasteurs.

12. Quant aux mercenaires : « le mercenaire prend la fuite lorsqu'il voit le loup rôder autour des brebis. » Ainsi s'exprime le Seigneur. Et pourquoi le mercenaire prend-il la fuite? «Parce qu'il n'a point souci des brebis. » Par conséquent le mercenaire rend des services tant qu'il ne voit ni loup, ni voleur, ni larron. En voit-il? Il prend la fuite. Quel mercenaire ne prend pas la fuite, ne sort pas de l'Église, lorsqu'il voit le loup et le larron ? Les loups et les larrons sont nombreux. Ce sont ceux-ci qui montent par ailleurs? Et quels sont ceux qui montent par ailleurs ? Ceux du parti de Donat qui veulent faire proie des brebis de Jésus-Christ. Ils montent par ailleurs, ils n'entrent point par le Christ, car ils ne sont pas humbles. Ils sont orgueilleux et ils montent. Qu'est-ce à dire, ils montent? Ils s'élèvent. D'où s'élèvent-ils ? D'un parti, car ils prétendent porter le nom d'un parti. N'étant point dans t'unité, ils sont d'un parti et c'est de ce parti qu'ils montent, qu'ils s'élèvent pour enlever les brebis. Voyez comment ils s'élèvent. C'est nous, disent-ils, qui sanctifions, c'est nous qui justifions, c'est nous qui faisons des justes. Voilà jusqu'où ils montent. Mais qui s'élève sera humilié (3); le Seigneur notre Dieu peut les humilier. Le loup désigne le diable. Or le diable et ceux qui marchent à sa suite cherchent à tromper; aussi est-il dit qu'ils sont revêtus de peaux de brebis et qu'intérieurement ils sont des loups rapaces (4). Eh bien ! qu'un mercenaire voie quelqu'un mal parler, avoir des sentiments pernicieux pour son salut, faire des actes coupables,et obscènes; malgré l'autorité qu'on lui connaît dans l'Église, où pourtant il n'est qu'un mercenaire puisqu'il y cherche son intérêt; ce mercenaire , tout en voyant un homme périr dans son péché, être saisi au gosier et traîné par le loup au supplice, ne lui dira pas : Tu fais mal, et ne lui fera aucun reproche, par égard pour ses propres intérêts.

1 Matt. VI, 4. — 2. II Tim. II, 21. — 3. Luc, XIV, 11. — 4. Matt. VII, 16.

N'est-ce pas fuir quand. on voit le loup? En ne disant pas : Tu fais le mal, ce n'est pas le corps, c'est l'âme qui prend la fuite. Le corps est immobile, mais le coeur s'en va, quand on voit un pécheur et qu'on ne lui dit pas: Tu fais mal, quand on va même jusqu'à s'entendre avec lui.

13. Ne voyez-vous pas souvent, mes frères, monter ici des prêtres et des évêques, et du haut dé cette tribune engagent-ils à autre chose qu'à s'abstenir de prendre le bien d'autrui, de faire des fraudes, de commettre des crimes ? Assis sur la chaire de Moïse, ils ne sauraient parler autrement, et c'est plutôt elle qui parle qu'eux-mêmes. — N'est-il pas dit toutefois : « Cueille-t-on des raisins sur les épines et des figues sur les chardons? » et encore: «Tout arbre se reconnaît à son fruit (1) ? » Comment donc un Pharisien peut-il enseigner la vertu ? Le Pharisien est l'épine; comment cueillir le raisin sur l'épine ? — Ah! c'est que vous avez dit, Seigneur : « Faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font. » — Ainsi vous me commandez de cueillir le raisin sur l'épine, quoique vous ayez dit en personne: « Cueille-t-on le raisin sur des épines ? » — Voici ce que répond le Seigneur: Je ne te commande pas de cueillir le raisin sur des épines; mais examine, regarde bien s'il n'arrive pas souvent à la vigne, lorsqu'elle court sur la terre, de s'entre!acer dans des épines? Plusieurs fois, mes frères, nous avons vu des ceps de vigne appuyés sur ces figuiers sauvages qui forment ici des haies épineuses; ces ceps déploient leurs rameaux, ils les entrelacent dans les épines, et au milieu de ces épines on voit pendre des grappes. Mais est-ce sur les épines qu'on les cueille ou plutôt sur la vigne qui s'y entrelace ? Oui, les Pharisiens sont des buissons épineux; mais une fois assis sur la chaire de Moïse, la vigne s'attache à eux; à eux sont suspendues des grappes, d'excellents conseils, de salutaires préceptes. Cueille le raisin, tu ne te blesseras point dans l'épine si tu es attentif à ces mots: « Faites ce qu'il disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font. » Leurs actions sont des épines, tandis que leurs discours sont le raisin, mais le raisin produit par la vigne, c'est-à-dire par la chaire de Moïse.

14. Ces mercenaires fuient donc quand ils voient le loup, quand ils voient le larron. Mais, comme je le disais, il ne peuvent, du haut de cette chaire, que vous répéter : Faites le bien, ne soyez point

1. Matt. VII, 16.

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parjures, gardez-vous de tromper, de surprendre personne.

Il est pourtant des hommes assez égarés pour consulter l'évêque sur les moyens à prendre afin de s'approprier le domaine d'autrui. Nous le savons par nous-même, nous ne l'aurions pas cru autrement. Plusieurs donc veulent que nous leur donnions des conseils pervers, que nous leur apprenions à mentir et à tromper; ils s'imaginent nous plaire ainsi. Mais par la grâce du Christ et si le Seigneur me permet de parler ainsi, jamais aucun d'eux n'a réussi à nous tenter et à obtenir de nous ce qu'il désirait; car pourvu que Celui qui nous a appelé nous en fasse la grâce, nous sommes pasteur et non pas mercenaire. Cependant que dit l'Apôtre? « Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par un tribunal humain; bien plus, je ne me juge pas moi-même. A la vérité, ma conscience ne me reproche rien, mais je ne suis pas pour cela justifié, et celui qui me juge, c'est le Seigneur (1). » Ce ne sont pas vos louanges qui me mettent la conscience en bon état. Pourquoi louez-vous ce que vous ne voyez pas? C'est à Celui qui voit de louer, à Lui encore de reprendre s'il voit en moi quelque chose        qui blesse son regard. Car nous sommes bien éloignés de nous croire parfaitement guéris et nous nous frappons la poitrine en disant à Dieu: Aidez-moi dans votre miséricorde à ne point pécher. Je crois pouvoir le dire cependant, puisque je parle en sa présence et n'ayant en vue que votre salut: nous gémissons bien souvent sur les péchés de nos frères; ces péchés nous accablent et nous tourmentent le coeur; nous en reprenons de temps en temps les auteurs, ou plutôt nous ne cessons de les en reprendre. J'invoque le témoignage de tous ceux qui voudront réveiller leurs souvenirs : combien de fois n'avons-nous pas repris et repris avec force nos frères dans le désordre!

15. Je révèle maintenant des desseins à votre sainteté. Vous êtes, par la grâce du Christ, le peuple de Dieu, un peuple catholique, les membres du Sauveur. Vous n'êtes point séparés de l'unité, mais en communication avec ceux qui tiennent aux Apôtres, avec ceux qui honorent la mémoire des saints Martyrs et il y en a dans tout l'univers; vous êtes l'objet ne notre sollicitude et nous devons rendre bon compte de vous.

1. I Cor. IV, 3, 4.

Vous savez en quoi consiste- ce compte. Pour vous, ô mon Dieu, vous n'ignorez pas que j'ai parlé, que je n'ai pas gardé le silence, vous connaissez avec quelles dispositions j'ai parlé et combien j'ai pleuré devant vous lorsqu'on n'écoutait pas mes avertissements: N'est-ce pas là tout le compte dont je suis chargé ?

  Ce qui nous rassure en effet, c'est ce que le Saint-Esprit a fait dire au prophète Ezéchiel. Vous vous rappelez le passage relatif à la sentinelle. « Fils de l'homme, est-il écrit, je t'ai établi sentinelle pour la maison d'Israël. Quand je dirai à l'impie: Impie, tu mourras de mort, si tu ne lui parles pas; » car je te parle à toi pour que tu lui reportes mes paroles ; si donc tu ne les lui reporte pas, « et que le glaive vienne le frapper et le mettre à mort, » comme j'en ai menacé le pécheur ; « l'impie sans doute mourra dans son péché, mais  je demanderai compte de son sang aux mains de la sentinelle. » Pourquoi? Parce qu'elle ne l'a pas averti. « Au contraire, si la sentinelle voit venir l'épée, si de plus elle sonne de la trompette pour inviter à prendre la fuite et que l'impie « ne se mette pas sur ses gardes, » c'est-à-dire ne se corrige pas pour échapper au supplice dont Dieu le menace; « si l'épée vient en effet et le mette à mort ; l'impie sans doute mourra dans son iniquité, mais toi, tu auras sauvé ton âme (1). » N'est-ce pas ce qu'enseigne aussi le passage suivant de l'Evangile ? « Seigneur, y dit le serviteur paresseux, je savais que vous êtes un homme dur ou sévère, que vous moissonnez  où vous n'avez pas semé, que vous cueillez où vous n'avez rien mis, j'ai donc eu peur et je suis allé enfouir mon talent dans la terre: voici ce qui est à vous. — Serviteur mauvais, répond le Seigneur, et d'autant plus paresseux que tu me connaissais pour un homme dur et sévère, moissonnant où je n'ai pas semé et recueillant ou je n'ai rien mis : » l'avarice même que tu m'imputes devait t'apprendre que je veux profiter de mon argent. « Tu devais donc mettre cet argent chez les banquiers et en revenant je l'aurais repris avec les intérêts (2).» Le Seigneur dit-il ici: Tu devais mettre cet argent et le reprendre? C'est nous, mes frères, qui le mettons à la banque et c'est Lui qui viendra le reprendre. Priez pour obtenir que nous soyons prêts alors,

1. Ezéch. XXXIII, 7-9. — 2. Luc, XIX, 20-23.

SERMON CXXXVIII. L'UNITÉ DE L'ÉGLISE (1).

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ANALYSE. — Il y a sans doute plusieurs bons pasteurs. Comment donc se fait-il que Jésus parle comme s'il était le seul bon Pasteur? Remarquons d abord avec l'Écriture que le martyre même ne servant de rien sans la charité, on n'est pas bon pasteur pour avoir répandu son sang; il faut l'avoir répandu par charité et conséquemment dans l'unité. Maintenant, si le Fils de Dieu, après avoir institué lui-même d'autres bons pasteurs, semble se dire le seul bon Pasteur, c'est pour nous apprendre que tous les autres doivent relever de lui et par conséquent vivre dans l'unité entre eux comme avec lui. Il est vrai; les Donatistes citent un texte des Cantiques pour autoriser leur schisme. Mais premièrement ils ne le comprennent pas, puisque l'épouse dans ce texte demande à connaître quels sont les vrais pasteurs, les pasteurs embrasés de charité, et cela pour ne pas s'exposer à s'égarer sur les traces des pasteurs rebelles. Secondement, ce texte expliqué à la lettre, comme il doit l'être, est une condamnation manifeste des Donatistes. Ils sont obligés de l'altérer pour l'interpréter dans leur sens.

1. Nous venons d'entendre Notre-Seigneur Jésus nous prêcher les devoirs d'un bon pasteur et par conséquent nous avertir ainsi qu'il y a de bons pasteurs. Afin toutefois d'écarter de notre esprit toute idée fausse sur la puralité des pasteurs, il ajoute: « Je suis le bon pasteur. » Comment est-il le bon pasteur? Le voici : « Le bon pasteur, dit-il, donne sa vie pour ses brebis. Quant au mercenaire, quant à celui qui n'est pas réellement pasteur, il voit venir le loup et s'enfuit, parce qu'étant mercenaire il ne prend point souci des brebis. » Le Christ est donc le bon pasteur.

Et Pierre? N'est-il pas aussi bols pasteur? Lui aussi n'a-t-il pas donné sa vie pour ses brebis? Et Paul ? Et les autres Apôtres? Et les bienheureux évêques martyrs qui leur ont succédé ? Et votre Saint Cyprien encore (2)? Tous n'étaient-il pas de bons pasteurs, au lieu d'être de ces mercenaires dont il est dit: « En vérité je vous le déclare, ils ont reçu leur récompense (3) » ? Tous ces grands hommes étaient donc de bons pasteurs; ce qui le prouve, ce n'est pas seulement qu'ils ont versé leur sang, c'est qu'ils l'ont versé en faveur de leurs brebis. Ce n'est pas l'orgueil, c'est la charité qui les a portés à le répandre.

2. On voit bien parmi les hérétiques des hommes qui pour avoir souffert quelques désagréments en faveur de leurs iniquités et de leurs fausses doctrines, se donnent vaniteusement le nom de martyrs et se parent de ce manteau pour ravir plus facilement, car ils ne sont que des loups. Voulez-vous savoir en effet ce qu'il faut penser d'eux? Apprenez d'un bon pasteur, de l'Apôtre Paul, qu'il ne faut pas regarder comme ayant répandu leur sang pour leurs brebis, car c'est plutôt contre elles, tous ceux qui ont souffert

1.  Jean, X, 11-18. — 2. Ce passage indique que ce discours a été prononcé sur le tombeau du grand Evêque de Carthage. — 3. Matt. VI, 2.

jusqu'à même livrer leurs corps aux flammes. « En vain, dit-il, je parlerais les langues des Anges et des hommes, si je n'ai pas la charité, je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. En vain je connaîtrais tous les mystères, j'aurais en vain toutes les

lumières prophétiques et toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. » Quelle puissance que cette foi, capable de transporter les montagnes! Quels dons aussi que ceux qui sont énumérés avant la foi! Eh bien! dit saint Paul, si je les possédais sans avoir la charité, sans doute ils ne perdraient rien de leur valeur, mais moi je ne serais rien. L'Apôtre néanmoins n'a pas atteint encore ceux qui dans les punitions qui leur sont infligées, se glorifient faussement d'être des martyrs. Voyez maintenant quel coup il leur porte, ou plutôt comment il les perce d'outre en outre. « En vain, dit-il, je distribuerais tous mes biens aux pauvres, et je livrerais en vain mon corps pour être brûlé. » Voilà bien ces hommes. Et la suite du texte? « Si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien (1). » On va jusqu'à être tourmenté, on va jusqu'à répandre son sang, on va jusqu'à livrer son corps aux flammes; mais cela ne sert de rien, parce qu'on n'a point la charité. Avec la charité tout profite; rien ne profite sans la charité.

3. Que cette charité est donc un grand bien, mes frères! Eh! qu'y a-t-il de plus précieux, de plus glorieux, de plus ferme, de plus utile, de plus solide? Dieu fait beaucoup de dons aux méchants eux-mêmes qui diront un jour. : « Seigneur, nous avons prophétisé en votre nom, en votre nom chassé les démons, opéré de nombreux prodiges en votre nom. » Le Seigneur ne

1. I Cor. XIII, 1-3.

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répondra point qu'ils n'ont pas fait ce qu'ils disent; sous l'œil d'un tel juge oseraient-ils mentir ou se vanter d'oeuvres imaginaires? Mais comme ils n'avaient pas la charité : « Je ne vous connais pas, » sera-t-il dit à tous (1). Y a-t-il la moindre étincelle de charité dans celui qui hait l'unité, tout convaincu qu'il soit par la vérité ?

C'est donc pour recommander cette unité aux bons pasteurs, que le Seigneur a évité de parler des pasteurs au pluriel. Sans aucun doute, je l'ai déjà remarqué, Pierre, Paul et les autres Apôtres étaient de bons pasteurs, ainsi que les saints évêques qui les ont remplacés, ainsi que le bienheureux Cyprien. Oui, ils étaient tous de bons pasteurs : et pourtant le Seigneur ne leur a point parlé de plusieurs bons pasteurs, mais d'un seul. « Je suis, dit-il, le bon pasteur. »

4. Interrogeons le Seigneur comme nous le pourrons; questionnons avec la plus profonde humilité ce divin Père de famille. — Que dites-vous donc, ô Seigneur, û bon Pasteur? car si vous êtes l'agneau de Dieu, vous êtes aussi le bon pasteur, vous êtes tout à la fois pasteur et pâturage, agneau et lion. Que nous enseignez-vous? Aidez-nous à vous écouter et à vous comprendre. Que dites-vous ? — « Je suis le bon « pasteur. » — Et Pierre? N'est-il donc point pasteur, ou est-il un pasteur mauvais? Examinons s'il n'est point pasteur. — « M'aimes-tu? » C'est vous, Seigneur, qui lui avez demandé : « M'aimes-tu? — Je vous aime, » répondit-il. Et vous : « Pais mes brebis. » — C'est vous, c'est vous, Seigneur, qui après l'avoir questionné avez établi pasteur, par l'autorité dé votre parole, cet amant dévoué. Il est pasteur, puisque vous lui avez donné vos brebis à paître. Voyons maintenant s'il n'est pas bon pasteur. Nous l'apprendrons encore par la question et par la réponse. Vous lui demandiez s'il vous aimait; il répondit: « Je vous aime. » Vous voyiez dans son coeur qu'il disait vrai. Ne serait-il. pas bon dès qu'il vous aime ainsi, vous le Bien suprême? Sa réponse aurait-elle jailli, comme elle a fait, du fond de son coeur? Au moment où il sentait votre regard plonger jusque dans ses entrailles, se serait-il affligé que vous l'eussiez questionné, non pas une fois, mais deux et trois fois, afin de lui donner lieu d'effacer son triple reniement en confessant trois fois son amour? Se serait-il affligé d'être interrogé plusieurs fois par Celui qui connaissait ce qu'il demandait et qui inspirait la

1. Matt. VII, 22, 23.

réponse? Se serait-il écrié, sous l'impression de sa tristesse : « Vous savez tout, Seigneur, ah!  vous savez que je vous aime (1)? » Mentirait-il en faisant cette confession ou plutôt cette profession solennelle? Il était donc sincère en répondant qu'il vous aimait, c'est du fond même de son coeur que s'échappa ce cri d'amour. Or vous avez dit que « c'est du bon trésor de son coeur que l'homme bon fait jaillir le bien (2). » — Pierre est donc et pasteur et bon pasteur. Il n'est rien sans doute, comparé à la puissance et à la bonté du Pasteur des pasteurs; il est pourtant pasteur aussi et même bon pasteur, et ceux qui lui ressemblent sont bons pasteurs également.

5. Pourquoi alors ne parlez-vous à ces bons pasteurs que d'un seul pasteur, sinon parce que vous voulez ainsi recommander l'unité? C'est ce qu'exprimera plus clairement encore le Seigneur lui-même par notre organe. Il s'adresse donc, d'après le même Evangile, à votre charité : Ecoutez, dit-il, ce que j'ai voulu vous faire sentir. J'ai dit : « Je suis le bon pasteur; » parce que tous les autres bons pasteurs sont mes membres; parce qu'il n'y a qu'un Chef, qu'un seul corps, qu'un seul Christ, conséquemment qu'un seul pasteur des pasteurs et que tous les pasteurs établis par lui sont, avec leurs brebis, sourds à ce Pasteur suprême. N'est-ce pas ce qu'enseigne l'Apôtre? « Comme le corps est un, dit-il, tout en ayant beaucoup de membres, et que tous les membres du corps ne sont cependant qu’un seul corps; ainsi en est-il du Christ (3). » S'il en est ainsi du Christ, c'est avec raison que comprenant en lui tous les bons pasteurs il ne parle que d'un seul et dit : « Je suis le bon pasteur. » Je le suis, il n'y a que mollet tous ceux qui sont avec moi n'en forment qu'un seul dans le lien de l'unité. Paître en dehors de moi, c'est être contre moi; et ne pas recueillir avec moi, c'est dissiper.

Voulez-vous voir l'unité recommandée plus fortement encore? « J'ai d'autres brebis qui  n'appartiennent point à ce bercail. » Il faisait mention du premier bercail formé du peuple issu charnellement d'Israël. Car il y avait en dehors et parmi les gentils des prédestinés qui devaient avoir la foi d'Israël, mais qui n'étaient pas encore réunis au bercail. Le Sauveur les connaissait, puisque c'était lui qui les avait prédestinés; il les connaissait, puisqu'il était venu

1. Jean, XXI, 15-17. — 2. Matt. XII, 35. — 3. I Cor. XII,12.

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les racheter au prix de son sang. Il les voyait sans en être vu encore, il les connaissait sans qu'ils crussent encore en lui. « J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de ce bercail; » qui ne sont pas de la race d'Israël; mais elles ne seront pas toujours en dehors du bercail; car « il faut que je les amène, afin qu'il n'y ait qu'un troupeau et qu'un pasteur. »

6. C'est donc avec raison que l'épouse bien-aimée de ce Pasteur des pasteurs, que cette épouse ornée et embellie par sa miséricorde et par sa grâce, car elle était auparavant toute souillée d'iniquités, s'adresse à lui dans l'ardeur qui la transporte et lui dit: « Où paissez-vous? »

Remarquez, mes frères, combien s'enflamme ici, avec quelle ardeur s'élève l'amour spirituel. Pour ressentir vivement les joies de cet amour, il faut en avoir goûté tant soit peu les douceurs; ceux qui aiment le Christ me comprennent, car c'est par leur bouche et c'est d'eux que parle l'Eglise dans le Cantique des Cantiques. Si le Christ qu'ils aiment parait sans beauté, il n'en est pas moins la beauté incomparable. « Nous l'avons vu, est-il dit, et il n'avait ni éclat, ni beauté (1). » C'est dans cet état qu'il parut sur la croix, qu'il se montra avec sa couronne d'épines : il était alors sans beauté et .sans éclat, on aurait dit qu'il avait perdu sa puissance, qu'il n'était point le Fils de Dieu. C'est dans cet état que le virent les aveugles; car c'est au nom des Juifs qu'Isaïe s'écriait : « Nous l'avons vu, et il n'avait ni éclat ni beauté. » Aussi lui disait-on : « S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de la croix. Il a sauvé les autres, il ne peut se sauver lui-même. Christ, prophétise-nous, lui disait-on encore en lui frappant sur la tête avec un roseau, qui t'a frappé (2) ? » Il était alors sans éclat et sans beauté. Mais si vous l'avez cru tel, ô Juifs, c'est qu'une partie d'Israël est tombée dans l'aveuglement, jusqu'à ce qu'entrât la plénitude des gentils, jusqu'à ce que vinssent les autres brebis (3). Oui, c'est pour être tombés dans l'aveuglement que vous avez vu sans beauté la beauté même. Ah! si vous l'aviez connu, jamais vous n'auriez crucifié le Seigneur de la gloire (4). Vous l'avez crucifié, parce que vous ne le connaissiez pas. Et pourtant ne vous supportait-il point malgré vos crimes? N'était-il pas beau quand il priait pour vous et disait : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (5)? » S'il était sans beauté,

1. Isaïe, LIII, 2. — 2. Matt. XXVII, 40,41 ; XXVI, 68. — 3. Rom. XI, 25. — 4. I Cor. II, 8. —5. Luc, XXIII, 34.

serait-il aimé de l'épouse et dirait-elle : « Apprenez-moi, vous que chérit mon âme? » Pourquoi l'aime-t-elle? Pourquoi s'enflamme-t-elle? Pourquoi craint-elle si vivement de s'égarer loin de lui? Pourquoi chérit-elle sa présence au point de ne redouter que d'en être privée ? L'aimerait-elle enfin, s'il n'était beau? Mais comment l'aimerait-elle, si elle ne voyait en lui que ce qu'y voyaient ces bourreaux qui le tourmentaient sans savoir ce qu'ils faisaient? Qu'aimait-elle donc en lui? Le plus beau des enfants des hommes. « Vous l'emportez en beauté sur les enfants des hommes, la grâce est répandue sur vos lèvres (1). » Ah! de ces lèvres bénies, « apprenez-moi, vous que chérit mon âme; apprenez-moi, vous que chérit, » non pas ma chair, mais « mon âme, où vous paissez, où vous reposez à midi, dans la crainte que je ne m'égare sur les traces des troupeaux de vos commensaux (2). »

7. Ce passage semble obscur, il l'est, en effet, car c'est le mystère sacré du lit nuptial. L'épouse ne dit-elle pas : « Le Roi m'a fait entrer dans sa chambre? » Et il s'agit ici du secret communiqué alors. Pour vous néanmoins, qui n'êtes point écartés de ce sanctuaire comme des profanes, écoutez ce que vous êtes, dites avec l'épouse, si toutefois vous aimez avec elle, et vous aimez avec elle si vous lui êtes unis; dites tous, où plutôt qu'elle dise toute seule, car c'est l'unité même qui parle : « Apprenez-moi, vous que chérit mon âme; » puisqu'on ne doit avoir en Dieu qu'un coeur et qu'une âme (3); « Apprenez-moi où vous paissez, où vous reposez à midi. »Que rappelle le midi? Une grande chaleur et une éclatante lumière. L'épouse veut donc dire : Faites-moi connaître quels sont vos sages, quels sont les hommes qui unissent 1a ferveur de l'esprit à l'éclat de la doctrine. « Montrez-moi la puissance de votre droite et quels sont les coeurs pénétrés de votre sagesse (4). » Je veux m'attacher à eux dans votre corps, leur être associée, jouir de vous avec eux. Dites-moi donc, « apprenez-moi où vous paissez, où vous reposez à midi; » afin que je ne me jette pas au milieu de ceux qui parlent de vous autrement qu'ils ne pensent, qui croient autrement qu'ils ne prêchent, qui ont leurs troupeaux particuliers et qui sont, vos commensaux, mangeant à votre table et célébrant le Sacrement qu'on y reçoit. Le mot sodales en effet signifie qu'ils

1. Ps. XLIV, 3. — 2. Voir ci-des. serm. XLVI, n. 36-38. — 3. Act. IV, 32. — 4. PS. LXXXIX, 12.

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sont vos commensaux, quasi simul edales. C'est à eux que s'adresse ce reproche d'un psaume

« Si mon ennemi m'eût outragé, je me serais soustrait à ses injures; oui sans doute je me serais dérobé à ses injures si mon ennemi s'était emporté contre moi. Mais toi, mon intime, mon conseil et mon familier, toi qui prenais avec moi des aliments exquis et avec qui je vivais cordialement dans la maison de Dieu (1) ! » Pourquoi maintenant ces esprits s'élèvent-ils contre la maison de Dieu et nous sont-ils opposés? C'est qu'ils nous ont quittés, n'étant point d'avec nous (2). Faites donc, « ô vous que chérit mon âme, » que je ne me jette point au milieu d'eux; ils sont vos commensaux, mais comme l'étaient ceux de Samson, infidèles à leur ami et cherchant à corrompre son épouse (3). Non, « que je ne me jette pas au milieu d'eux, » que je n'y sois pas comme une inconnue, comme une femme cachée et voilée au lieu d'être assise sur la montagne. « Apprenez-moi » donc, « ô vous que chérit mon âme, où vous paissez, où vous reposez à midi; » quels sont les sages et les fidèles en qui vous reposez de préférence; dans la crainte que je ne me jette en aveugle, non pas au milieu de vos troupeaux, mais au milieu des troupeaux de vos commensaux. Car vous n'avez pas dit à Pierre : Pais tes brebis; mais : « Pais mes brebis (4). »

8. A cette épouse bien-aimée réponde maintenant ce bon Pasteur, le plus beau des enfants des hommes; qu'il lui réponde, puisqu'il l'a rendue la plus belle des femmes. Ecoutez donc et comprenez ce qu'il dit : craignez ses menaces et attachez-vous aux avis qu'il lui donne. Que lui dit-il? Il ne la flatte pas, mais sous des formes caressantes il lui donne des avertissements sévères; il la reprend pour la retenir, pour la préserver: « Si tu ne te connais toi-même, lui dit-il, ô toi la plus belle d'entre toutes les femmes. » Si belles que soient les autres des dons de ton époux, elles n'en sont pas moins des hérésies; c'est la parure, ce n'est pas le coeur qui les embellit; elles brillent à l'extérieur, elles se couvrent du nom de la justice; mais « toute la beauté de la fille du Roi est à l'intérieur (5). » — « Si donc tu ne te connais, » si tu ne sais que tu es une, que tu es répandue parmi toutes les nations; que tu es pure et que tu ne dois pas te laisser corrompre par le langage pervers de ces commensaux indignes; si tu ne sais que tu m'es

1. Ps. LIV, 13-15. — 2. I Jean, 11, 19. — 3. Jug. XIV. — 4. Jean, XXI, 15. — 5. Ps. XLIV, 14.

légitimement fiancée et que tu dois être présentée au Christ comme une vierge pure; si tu ne te présentes à moi toi-même, dans la crainte que comme le serpent séduisit Eve par son astuce, les mauvaises doctrines ne corrompent en toi la chasteté que tu m'as vouée (1); si donc tu ne connais en toi ces caractères, « sors, sors. » A d'autres je dirai : « Entre dans la joie de ton Seigneur (2); » à toi je ne dirai pas : Entre; mais: « Sors, » joins-toi à ceux qui nous ont quittés. « Sors;» mais seulement « si tu ne te connais pas; » car si tu te connais, entre. « Si tu ne te connais pas, sors sur les traces des troupeaux et pais tes boucs au milieu des tentes des pasteurs (3). »

« Sors sur les traces, » non pas du troupeau, mais « des troupeaux; et pais, » non pas, comme Pierre, mes brebis, mais « tes boucs, » — « au milieu des tentes, » non pas du pasteur, « mais des pasteurs, » non pas de l'unité, mais de la désunion, sans rester ou il n'y a qu'un troupeau et qu'un pasteur.

Ainsi s'affermit, ainsi s'édifie, ainsi devient plus forte cette épouse bien-aimée, également prête à mourir pour son époux et à vivre pour lui.

9. Ces paroles que nous avons rappelées, viennent du livre sacré des Cantiques, lequel est comme l'épithalame de l'Epoux et de l'Epouse. Il y a en effet des noces spirituelles qui demandent de nous une grande pureté; car le Christ a accordé à son Eglise d'être spirituellement ce que fut corporellement sa mère, vierge et mère tout à la fois. Mais à ces mêmes paroles les Donatistes donnent un sens particulier bien différent et complètement faux. Je neveux pas manquer de vous le faire connaître, ni de vous exposer brièvement; avec la grâce de Dieu et dans la mesure de mes forces, comment vous pouvez leur répondre.

Lorsque nous pressons les Donatistes en leur montrant cette vive lumière de l'unité de l'Eglise répandue dans tout l'univers, lorsque nous leur demandons de citer dans l'Ecriture quelque passage où Dieu ait prédit que son Eglise s'établirait en Afrique pendant que les autres contrées seraient comme perdues pour lui; voici ce qu'ils ont l'habitude de répondre : L'Afrique est au midi; lors donc que l'Eglise demande au Seigneur où il paît, où il repose, le Seigneur répond: « Au midi. » La question serait alors contenue dans ces mots . « Apprenez-moi, vous

1. II Cor. XI, 2, 3. — 2. Matt. XXV, 21, 23. — 3. Cant. I, 6, 7.

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que chérit mon âme, où vous paissez, où vous « reposez; » et la réponse dans ceux-ci : « Au  midi; » c'est-à-dire en Afrique.

Mais si c'est l'Église qui fait la question, et si c'est le Seigneur qui lui répond : Je pais en Afrique et conséquemment: L'Église est en Afrique, il s’ensuit que l'Église qui l'interroge n'est pas là. « Apprenez-moi, disait cette Eglise, ô vous que chérit mon âme, où vous paissez, où vous reposez; » et à cette Eglise qui n'est pas en Afrique il serait répondu : « Au midi, » en d'autres termes : C'est en Afrique que je repose, en Afrique que je pais, ce qui ferait entendre que ce n'est pas en toi. — Maintenant, si la questions est adressée par une Eglise, et nul n'en doute, les Donatistes mêmes n'en disconviennent pas, si de plus ces sectaires voient ici je ne sais quoi qui rappelle l'Afrique, c'est qu'évidemment l'Église qui interroge n'est pas en Afrique. Elle est pourtant une Eglise véritable; l'Église existe donc en dehors de l'Afrique.

10. Admettons que l'Afrique soit au midi, quoique l'Égypte soit plutôt qu'elle au point précis du midi, du milieu du jour. Or, que fait en Egypte le divin Pasteur? Vous qui le savez, réveillez vos souvenirs, et vous qui l'ignorez, apprenez quel immense troupeau il y réunit, quel nombre considérable il y possède de saints et de saintes qui ont renoncé complètement au monde. Le saint troupeau s'y est accru au point d'en bannir toutes les superstitions; et pour ne pas dire comment en se développant il a éloigné le culte des idoles, qui y exerçait tant d'empire; j'admets ce que vous dites, ô perfides commensaux, j'admets absolument, je veux croire que l'Afrique est au midi et qu'il est question d'elle dans ces mots : « Où paissez-.vous, où reposez-vous au midi? » Mais de votre côté remarquez aussi que c'est l'Épouse et non l'Époux qui parle ainsi. Oui, c'est l'Épouse qui dit : « Apprenez-moi, vous que chérit mon âme, où vous paissez, où vous reposez au midi, dans la crainte que je ne me jette comme une aveugle. » O sourd, ô aveugle, si tu vois l'Afrique dans ce mot dé midi, comment ne vois-tu pas que ces autres mots; comme une aveugle, désignent une femme? « Apprenez-moi, vous que chérit mon âme : » c'est bien à un homme que s'adressent ces expressions : « Vous que chérit « quem delexit. » Si nous lisions : Apprenez-moi, vous que chérit, quam dilexit; nous comprendrions que c'est l'Époux parlant à l'Épouse; donc puisqu'il est écrit — « Apprenez-moi, vous que chérit mon âme, quem dilexit, où vous paissez, où vous reposez, » c'est l'Epouse parlant à l'Époux. Mais c'est elle aussi qui ajoute : « au midi; » et elle demande : « Où paissez-vous au midi, dans la crainte que je ne m'égare, comme une aveugle, au milieu des troupeaux de vos commensaux. » J'admets donc, j'admets complètement qu'il est ici question de l'Afrique, comme tu le prétends, que le mot midi la désigne. Ne s'ensuit-il pas que c'est l'Église du Christ, située au delà des mers, qui s'adresse à son Epoux, dans la crainte de heurter contre l'erreur répandue en Afrique?

« O vous que chérit mon âme, dites-moi, » enseignez-moi. J'ai appris qu'il y a dans le midi, c'est-à-dire en Afrique, deux partis, ou plutôt de nombreuses factions. « Dites-moi » donc « où vous paissez, » quelles sont vos brebis, à quel bercail je dois m'attacher, auquel m'unir. « Dans la crainte que je ne me jette, comme une aveugle. » On m'insulte en effet, on m'accuse d'être voilée, d'être cachée, comme perdue et comme n'existant ailleurs nulle part. Je crains donc de me jeter comme une aveugle, comme une femme inconnue et dans les ténèbres, au milieu des troupeaux, des assemblées d'hérétiques, de vos commensaux, des Donatistes, des Maximianistes, des Rogatistes, et des autres sectes venimeuses qui recueillent en dehors de vous et qui par conséquent dissipent; je vous en conjure, éclairez-moi, afin qu'en cherchant là mon Pasteur, je ne me jette point dans l'abîme ouvert par les rebaptisants.

Je vous en prie, je vous en supplie par la sainteté de ces noms sacrés, aimez cette Eglise, vivez en elle, formez-la telle qu'elle vient de vous apparaître; chérissez le bon Pasteur, l'époux si beau qui ne trompe personne et qui ne veut la mort de personne. Priez aussi pour les brebis dispersées; qu'elles reviennent aussi, qu'elles reconnaissent aussi et aiment la vérité, afin qu'il n'y ait plus qu'un troupeau et qu'un pasteur. Tournons-nous etc.

SERMON CXXXIX. CONSUBSTANTIALITÉ DU FILS AVEC LE PÈRE (1).

570

ANALYSE. — Si Dieu a un grand nombre dé fils adoptifs, il n'a pourtant qu'un Fils proprement dit : un Fils qui soit de même nature et de même substance que lui. Vainement les Ariens objectent qu'un fils en naissant est inférieur à son père. S'il lui est inférieur, c'est seulement en âge et parce qu'il est soumis aux mouvements du temps; mais il lui est égal en nature. Quelle injure donc les hérétiques ne font-ils pas et an Père éternel et à son Fils? En considérant celui-ci comme inférieur à son Père, ils l'accusent de n'être qu'un Fils dégénéré, comme ils accusent le Père de n'avoir engendré qu'un monstre.

1. Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Dieu, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, qui est né de Dieu le Père sans le concours d'aucune mère, et de la Vierge sa mère sans le concours d'aucun père mortel, Jésus-Christ a dit, vous venez de l'entendre : « Mon Père et moi nous sommes « un. » Accueillez, croyez cette assertion de manière à mériter de la comprendre; car la foi doit précéder l'intelligence et l'intelligence doit être la récompense de la foi, comme l'enseigne expressément un Prophète : « Si vous ne croyez, dit-il, vous ne comprendrez point (2). » Ainsi donc c'est à la foi que s'adresse la prédication en exposant simplement les mystères, et c'est l'intelligence que veut éclairer la discussion en les approfondissant. Aussi, afin de commencer par répandre la foi dans vos âmes, nous vous prêchons Jésus-Christ, Fils unique de Dieu.

Pourquoi dire unique? Parce que le Père de ce Fils unique s'est fait par sa grâce beaucoup d'autres enfants. Tous les saints en effet sont fils de Dieu par grâce, Jésus-Christ seul l'est par nature. Etre fils de Dieu par grâce, c'est n'avoir pas la nature du Père; voilà pourquoi aucun saint n'a osé dire jamais, comme le Fils unique : « Mon Père et moi nous sommes un. » Le Père toutefois n'est-il pas aussi notre Père? S'il ne l'est pas, comment lui disons-nous en priant : « Notre Père qui êtes aux.cieux (3)? » Il est vrai, nous sommes ses enfants; mais il nous a rendus tels par sa volonté, sans nous avoir engendrés de sa substance; et s'il est dit qu'il nous a engendrés, c'est pour exprimer qu'il nous a adoptés en nous communiquant ses bienfaits et non point en nous transmettant sa nature. Aussi portons-nous ce titre d'enfants pour avoir été appelés par lui à l'adoption de ses fils (4). Nous sommes des hommes adoptés par Dieu. Si Jésus-Christ est appelé Fils unique, c'est qu'il a la même nature que son Père; nous au contraire nous ne sommes que des hommes

1. Jean, X, 30. — 2. Isaïe VII, 9. sel. LXX. — 3. Matt. VI, 9. — 4. Ephès. I, 6.

et notre Père est Dieu. Or c'est parce que Jésus a la même nature que son Père qu'il a dit et qu'il a dit avec vérité: «Mon Père et moi nous sommes un. » Que signifie «nous sommes un?» Nous sommes d'une seule et même nature, d'une seule et même substance.

2. Peut-être ne comprenez-vous pas suffisamment ce que veut dire d'une seule et même substance. Appliquons-nous et que Dieu nous aide; moi à m'expliquer et vous à entendre; moi à mettre la vérité à votre portée, vous à la croire, ce qui est nécessaire avant tout, à la comprendre ensuite dans la mesure de vos forces. Que signifie donc d'une seule et même substance? Afin d'éclaircir par des exemples ce qui peut n'être pas suffisamment clair, j'emploierai des comparaisons.

Suppose que Dieu c'est de l'or, le Fils sera de l'or aussi. Et pourquoi des comparaisons tirées des choses de la terre ne serviraient-elles pas à nous élever vers les choses du ciel, puisqu'il est écrit : « La pierre était le Christ (1)? » Ainsi le Fils est tout un avec le Père; et si, comme je l'ai déjà supposé, le Père était de l'or, le Fils aussi serait de l'or. Dire que le Fils n'est point de la même substance que le Père, ne serait-ce pas dire, par exemple : Le Père est de l'or, et le Fils de l'argent? Mais si le Père est de l'or tandis que le Fils est de l'argent, c'est que le Fils unique du Père est un Fils dégénéré. Un homme engendre un homme; le père qui engendre est de même substance que le fils engendré par lui. Qu'est-ce à dire encore de même substance ? L'un est homme, l'autre aussi; l'un a une âme, l'autre en a une ; l'un a un corps, l'autre a un corps; l'un est enfin ce qu'est l'autre.

3. Mais j'entends l'hérésie Arienne. Que me dit-elle? — Souviens-toi de ce que tu viens de dire. — Et qu'ai-je dit? — Qu'on peut établir une comparaison entre un fils de l'homme et le Fils de Dieu. — Oui, une comparaison, mais une

1. I Cor. X, 4.

571

comparaison de ressemblance et non une comparaison d'égalité. Mais qu'en veux-tu conclure? — Ne vois-tu donc pas, reprend-elle, que le père qui engendre est plus grand que le fils engendré par lui? Comment, dis-moi, comment osez-vous enseigner que le Père et le Fils, que Dieu et le Christ sont égaux, quand vous voyez parmi les hommes Je fils toujours inférieur au père? — O homme sage, tu vas donc chercher le temps dans l'éternité, la succession des âges là où il n'y a point de temps? Si parmi nous le père est plus grand que le fils, c'est qu'ils sont tous deux dans le temps, c'est que l'un grandit tandis que l'autre vieillit. Car, je l'ai déjà dit, ce n'est point par la nature que le père l'emporte sur son fils, c'est par l'âge. En veux-tu la preuve? Attends, laisse croire le fils et il sera égal à son père; si petit que soit un enfant, il pourra en grandissant atteindre la taille de son père. Mais toi, en représentant le Fils de Dieu comme inférieur à son Père, tu veux qu'il ne grandisse ni rie s'élève jamais à la hauteur de Celui qui l'engendre. Ainsi tu mets un simple fils d'homme dans une condition préférable à celle du Fils de Dieu. Comment? Parce qu'un fils d'homme grandit et parvient à égaler son père; tandis que le Christ, selon vous, naît inférieur à son Père pour lui rester inférieur, sans avoir même à espérer le développement de l'âge; et c'est ainsi qu'on lui donne une nature différente. Mais pourquoi lui donne-t-on une nature différente si.ce n'est pour ne pas croire qu'il est de même substance que son Père? Confesse au moins qu'il a la même substance que son. Père, et dis ensuite qu'il lui est inférieur.

Voyons les hommes: voici un homme. Qu'est-il par sa substance? Un, homme. Et le fils qu'il engendre? Un homme aussi, quoique plus petit. L'âge est différent, la nature est la même. Dis donc aussi : Le Fils est de même nature que le Père, mais il lui est inférieur. Dis cela, fais un pas en avant, dis que le Fils est de même substance que le Père, mais que pourtant il est moindre que lui; tu parviendras ainsi à voir en lui son égal. Oui, reconnaître qu'il est de même substance, quoique moindre, que lui, c'est avancer beaucoup, c'est se rapprocher beaucoup de la vérité qui nous le montre son égal. — Mais le Fils, prétends-tu; n'est pas de même substance que le Père. C'est dire que l'un est de l'or et l'autre de l'argent; c'est dire d'un homme qu'il a engendré un cheval, puisque l'homme n'est pas de même substance que le cheval. Or si le Fils est d'une autre substance que le Père, il s'ensuit que le Père a engendré un monstre. D'une créature, d'une femme qui enfante ce qui n'est pas un être humain, ne dit-on pas qu'elle a donné le jour à un monstre? Pour n'être pas un monstre, il faut que ce qui naît soit de même substance que ce qui le produit; que l'homme engendre un homme, le cheval un cheval, la colombe une colombe et le passereau un passereau.

4. Dieu donc a accordé à ses créatures d'engendrer ce qu'elles sont: à ses propres créatures, à des créatures mortelles et terrestres il a donné d'engendrer ce qu'elles sont; et lui, qui devance tous les siècles, n'aurait pu garder pour lui ce pouvoir? Il est sans aucun commencement, et son Fils ne serait pas ce qu'il est, il aurait un Fils dégénéré? Quel blasphème n'est-ce donc pas de soutenir que le Fils unique de Dieu n'est pas de même substance que son Père? Oui, c'est dire qu'il est dégénéré. Quelle injure de reprocher au fils d'un homme quelconque qu'il est dégénéré! Qu'est-ce qu'être dégénéré? C'est, par exemple, avoir un père courageux, et être soi-même lâche et timide. Quand on veut humilier ce lâche dont le père est d'un caractère généreux, que lui dit-on? — Arrière, fils dégénéré. Ton père était vaillant, et la peur te fait trembler. — Mais c'est par sa faute qu'un fils dégénère de son père, par nature il est son égal. Par nature il est son égal, qu’est-ce à dire? C'est-à-dire qu'il est homme aussi bien que son père. Sans doute le père est courageux et le fils est un lâche, le père est intrépide et le fils un trembleur; ils sont néanmoins tous deux des hommes, ce qui prouve que c'est le vice et non la nature qui fait du fils un fils dégénéré. Pour toi, quand tu accuses le Fils unique du Père d'être un Fils dégénéré, de n'être pas ce qu'est son Père, tu l'accuses, non pas d'avoir dégénéré après sa naissance, mais d'avoir été engendré dégénéré. Qui pourrait entendre un tel blasphème ? Ah! si les Ariens pouvaient en voir la gravité dune manière quelconque; comme ils fuiraient leur secte pour se faire catholiques!

5. Que dire pourtant, mes frères? Ne nous irritons point contre eux, mais pour eux demandons à Dieu le don d'intelligence. Peut-être en effet sont-ils nés dans cette erreur. Qu'est-ce à dire? Que peut-être ils ont reçu de leurs parents cet enseignement auquel il tiennent si fort. Hélas! ils préfèrent leur famille à la vérité. Ah ! (572) pour pouvoir rester ce qu'ils sont, qu'ils deviennent ce qu'ils ne sont pas; qu'ils deviennent catholiques, afin de pouvoir rester hommes; et pour ne pas perdre ce que leur a donné la création divine, qu'ils y ajoutent la divine grâce. Ils croient honorer le Père en outrageant le Fils, et si on dit à l'un d'eux: Tu blasphèmes; en quoi ? reprend-il. — En disant que le Fils n'est pas de même nature que le Père. — C'est toi plutôt qui blasphèmes, réplique-t-il. — Pourquoi?- Parce que tu prétends égaler le Fils au Père. — Oui, je prétends égaler le Fils à son Père; mais le Fils lui est-il étranger? Le Père n'est-il pas heureux de me voir lui égaler son Fils unique? Il en est heureux, car il ne connaît pas l'envie; et c'est parce qu'il n'a point d'envie contre son Fils unique que par la génération il lui a transmis tout ce qu'il est.

Toi au contraire tu outrages le Père en outrageant le Fils, car c'est pour honorer le Père que tu déshonores son Fils. Si en effet tu prétends que le Fils n'est pas de même substance, c'est pour ne pas manquer à son Père. Eli bien ! je vais te montrer en peu de mots que tu manques à tous deux. — Comment ? Si je dis à un fils : Homme dégénéré, tu ne ressembles pas à ton père; homme dégénéré, que tu es loin de ton père! Ce fils en m'entendant s'irrite et s'écrie : Est-ce en naissant que j'étais dégénéré? De son côté, le père en m'entendant s'irrite plus vivement encore, et que dit-il dans sa colère? Ai-je donc engendré un fils dégénéré? Si j'ai engendré ce que je ne suis pas, j'ai engendré un monstre. — Demanderas-tu encore comment tu outrages le Père et le Fils en honorant l'un au détriment de l'autre? Tu offenses le Fils sans te concilier le Père; en cherchant à faire profiter le Père du déshonneur du Fils, tu blesses le Père comme le Fils. Vers qui maintenant iras-tu te réfugier ? Si tu veux échapper à la colère du Père en courant vers le Fils, ne te dira-t-il pas : Quoi! tu recours à un Fils que tu supposes dégénéré? Et si tu recours au Père après avoir offensé le Fils, ne te dira-t-il pas aussi : Quoi ! tu recours à un Père que tu supposes avoir engendré un Fils d'autre, nature?

Contentez-vous de cela, mes frères: retenez-le, confiez-le à votre mémoire, inscrivez-le sur les tablettes de votre croyance, et pour le comprendre, adressez vos prières à Dieu le Père et à son Fils, car ils ne sont qu'un.

SERMON CXL. ÉGALITÉ DU FILS AVEC LE PÈRE (1).

ANALYSE. — Un évêque Arien, du nom de Maximin, et protégé par le comte Ségisvult, opposait à l’enseignement catholique, sur l'égalité du Fils avec le Père, ces paroles de saint Jean : « Qui croit en moi, ne croit pas en moi, mais en Celui qui m'a envoyé; » et ces autres : « Mon Père qui m'a envoyé m'a prescrit lui-même ce que je dois dire et ce dont je dois parler; et je sais que son commandement est la vie éternelle. » Pour réfuter l'évêque Arien, saint Augustin établit que le Père en engendrant son Fils lui communique une égalité parfaite avec lui-même. C'est à quoi le Fils rend hommage en faisant remonter à son Père la foi que nous avons en sa parole. Quant au commandement qu'il déclare avoir reçu de son Père dès que ce commandement est appelé par lui la vie éternelle et que de lui-même l'Écriture dit ailleurs qu'il est la vie éternelle, ce commandement n'est autre chose que l'être divin qu'il doit à son Père.

1. Pourquoi, nies frères, venons-nous d'entendre dire au Seigneur : « Qui croit en moi ne croit pas en moi, mais en Celui qui m'a envoyé ? » Il nous est salutaire de croire au Christ, surtout parce que c'est lui qui a dit expressément ce qu'on vient de répéter devant vous, savoir qu'il était venu dans le monde pour en être la lumière, et que croire en lui ce n'était pas marcher dans les ténèbres, mais avoir la lumière de la vie (2). Il est donc utile, il est extrêmement avantageux de croire au Christ, et c'est un grand malheur de n'y pas croire. Cependant, comme le Christ, Fils

1. Jean, XII, 44, 50. — 2. Ibid. VIII, 12.

de Dieu, tient de son Père tout ce qu'il est, comme le Père ne procède pas du Fils, puisqu'au contraire il en est le Père, tout en nous recommandant d'avoir foi en lui, le Fils en reporte toute la gloire à son Père.

2. Effectivement, si vous voulez demeurer catholiques, croyez d'une manière ferme et inébranlable que Dieu le Père a engendré, avant le temps, Dieu le Fils et que, dans le temps, il l'a fait naître d'une Vierge. La première naissance devance tous les temps, la seconde les éclaire; toutes deux néanmoins sont admirables, car pour la première il n'y a point de mère, ni de père pour la (473) seconde. En engendrant son Fils, Dieu l'a engendré de sa substance, sans le concours d'aucune femme, et la Vierge sa mère, en l'enfantant, l'a enfanté sans la participation d'aucun homme. Le Fils est né du Père sans avoir eu de commencement; et aujourd'hui même il a eu un commencement certain en naissant de sa mère. Fils du Père il nous a faits, Fils de sa mère il nous a refaits. Il est né du Père pour nous donner l'être, il est né de sa mère pour nous empêcher de le perdre.

Or le Père l'a engendré son égal et tout ce qu'est le Fils, il le lient de son Père, tandis que Dieu le Père ne doit pas à son Fils tout ce qu'il est; ce qui nous fait dire que Dieu le Père n'a point de principe, et que Dieu le Fils procède du Père. De là vient que le Fils attribue au Père tous les miracles qu'il opère, toutes les vérités qu'il énonce, et il ne saurait différer de l'Auteur de son être. Le premier homme a pu devenir autre chose que ce qu'il était par la création : la création l'avait formé juste, et il est devenu pécheur; mais le Fils unique de Dieu ne saurait changer rien à ce qu'il est: il ne peut ni le transformer, ni le diminuer, il lui est impossible de n'être pas ce qu'il était, impossible de n'être pas l'égal de son Père. Le Père qui a tout donné à son Fils dès sa naissance et sans qu'il éprouvât aucun besoin, lui a donné aussi et sans aucun doute d'être son égal. Comment lui a-t-il donné d'être son égal? L'a-t-il engendré inférieur à lui, pour ajouter ensuite à sa nature et l'élever jusqu'à lui? S'il eût agi ainsi, il l'aurait laissé manquer pour lui donner ensuite. Or je vous l'ai déjà dit et vous devez en être parfaitement sûrs, c'est dès sa naissance et sans qu'il éprouvât aucun besoin que le Père a donné tout son être à son Fils. Mais s'il lui a donné alors tout son être, il lui a certainement donné l'égalité avec lui-même, et pouvait-il en lui conférant cette égalité, ne l'engendrer pas son égal? Aussi, bien que le Père soit autre que le Fils, il n'est pas autre chose que lui; l'un est ce qu'est l'autre. L'un n'est pas l'autre, mais l'un est ce qu'est l'autre.

3. « Celui qui ma envoyé, » a-t-il dit et vous l'avez entendu. « Celui qui m'a envoyé m'a prescrit ce que j'ai à dire et ce dont je dois parler; et je sais que son commandement est la vie éternelle. » Ainsi s'exprime 1'Evangilede saint Jean, retenez-le. « Celui qui m'a envoyé m'a prescrit lui-même ce que .j'ai à dire et ce dont je dois parler; et je sais que son commandement est « la vie éternelle. » Ah! s'il m'était donné par Dieu d'exprimer ce que je veux! Ce qui me met dans la gêne, c'est son abondance et ma propre indigence. « C'est lui, dit le Sauveur, qui m'a prescrit ce que j'ai à dire et ce dont je dois parler; et je sais que son commandement est la vie éternelle. » Dans l'Épître de ce même Jean l'Évangéliste, cherche ce qui est dit du Christ. « Croyons, y est-il écrit, en Jésus-Christ, son vrai Fils. Il est vrai Dieu et éternelle vie (1). » — « Vrai Dieu et éternelle vie, » qu'est-ce à dire? Que le vrai Fils de Dieu est en même temps vrai Dieu et éternelle vie. Pourquoi l'appeler vrai -Fils de Dieu? C'est que Dieu a beaucoup d'enfants de qui il fallait le discerner en disant qu'il est, lui, « le vrai Fils de Dieu. » Il ne suffisait pas de le nommer son Fils, il fallait ajouter qu'il est son Fils véritable, afin de le distinguer des nombreux enfants que Dieu a d'autre part. Effectivement, si nous sommes fils de Dieu par grâce, lui l'est par nature. Par lui le Père nous a créés; il est, lui, tout ce qu'est son Père ; pouvons-nous dire que nous sommes tout ce qu'est Dieu?

4. Mais voici un aveugle qui nous prend en travers et qui crie, sans savoir ce qu'il dit : S'il est écrit : « Mon Père et moi nous sommes un (2), » c'est pour exprimer l'accord de la volonté et non la communauté de nature. Les Apôtres mêmes, c'est l'assertion de l'adversaire (3) et non la mienne, ne font non plus qu'un avec le Père et avec le Fils. Affreux blasphème ! Oui, dit-on, les Apôtres ne sont qu'un avec le Père et avec le Fils, parce qu'ils obéissent à la volonté du Père et du Fils. Est-il possible qu'on ait osé avancer une telle assertion? Paul donc pourrait dire : Dieu et moi nous sommes un ! Pierre aussi pourrait dire, ainsi que tout prophète Dieu et moi nous sommes un! Mais ils ne parlent pas de la sorte, à Dieu ne plaise! Ils savent qu'ils sont d'une autre nature, d'une `nature qui a besoin d'être guérie; ils savent qu'ils sont d'une autre nature, d'une nature qui a besoin d'être éclairée. Aucun d'eux ne dit :  Dieu et moi nous sommes un. Quels que soient leurs progrès, quelle que soit l'éminence de leur sainteté, quelle que soit la sublimité de leur vertu, jamais ils ne disent : Dieu et moi nous sommes un; et s'ils ont réellement de la vertu, il leur suffirait pour tout perdre de tenir ce langage.

5. Croyez donc que le Fils est égal au Père,

1. Jean, V, 20. — 2. Jean, X. 30. — 3. De Maximin, dans la conférence qu'il eut avec Saint Augustin, Voir contre Maximin liv. 2. chap. 22.

574

mais aussi que le Fils procède du Père et non pas le Père du Fils. Dans l'un est le principe, et dans l'autre l'égalité. Car si le Fils n'est pas égal au Père, il n'est pas son Fils véritable. Voici en effet comme nous raisonnons, mes frères. Si le Fils n'est pas égal au Père, il lui est inférieur; s'il lui est inférieur, comment a-t-il pu naître son inférieur? Réponds, nature malade dont la foi est pervertie: Ce Fils inférieur au Père grandit-il, oui ou non? S'il grandit, c'est que le Père vieillit. Mais s'il doit rester tel qu'il est né, en le supposant inférieur, à sa naissance, il restera inférieur toujours; ainsi sa perfection sera l'imperfection, puisque parfait et non perfectible à sa naissance, il ne parviendra jamais à égaler son Père. Est-ce ainsi, ô impies, que vous outragez le Fils? Est-ce ainsi que vous le blasphèmez, ô hérétiques? Qu'enseigne au contraire la foi catholique? Dieu le Fils procède de Dieu le Père et non Dieu le Père de Dieu le Fils. Dieu le Fils est toutefois égal au Père; il est né son égal, et non son inférieur; il est né son égal, et ne l'est pas devenu. Ce qu'est le Père, le Fils l'est aussi. Le Père a-t-i1 été jamais sans Fils? Non, et qu'on ne parle pas de temps là où il n'y a pas de temps. Le Père est toujours, le Fils toujours. Le Père est sans commencement; le Fils aussi sans commencement; jamais le Père ne fut ni avant, ni sans son Fils. Néanmoins, comme Dieu le Fils procède de Dieu le Père, et non pas Dieu le Père de Dieu le Fils, ne craignons pas d'honorer le Fils dans le Père; car, l'honneur du Fils rejaillit sur le Père, sans amoindrir sa divinité.

6. Mais il faut expliquer ces paroles citées par moi : « Je sais, est-il ait, que son commandement est l'éternelle vie. » Remarquez bien ces mots, mes frères : « Je sais que son commandement est l'éternelle vie. » Le même saint Jean nous dit aussi du Christ : « Il est vrai Dieu et vie éternelle. » Or, si le commandement du Père est vie éternelle, si de plus le Christ son Fils est également éternelle vie, il s'ensuit que le Fils est le commandement du Père. Comment ne serait-il pas son commandement, puisqu'il est son Verbe ? Entendrez-vous d'une manière charnelle que le Père a donné un commandement à son Fils, en lui disant, par exemple, je t'ordonne ceci, je veux que tu fasses cela? Mais quelles paroles aura-t-il employées pour se faire comprendre de Celui qui est son unique Parole? Lui l'allait-il des paroles pour commander à sa Parole? Mais non, le commandement du Père étant l'éternelle vie et son Fils étant aussi l'éternelle vie, croyez-le et l'admettez, croyez-le et le comprenez, car un Prophète a dit : « Si vous ne croyez, vous ne comprendrez pas (1).» Vous ne saisissez pas ? Dilatez-vous ; écoutez l'Apôtre : « Dilatez-vous, dit-il, pour ne traîner pas le joug avec les infidèles (2); » car c'est être infidèle, que de refuser croyance à ce mystère avant de le comprendre. Infidèles, en voulant rester tels, vous demeurerez dans l'ignorance ; croyez donc pour avoir l'intelligence. Oui, le commandement du Père est l'éternelle vie. C'est que le Fils, dont nous honorons aujourd'hui la naissance, est aussi le commandement du Père, non pas un commandement donné dans le temps, mais un commandement né de toute éternité. .

L'Evangile de saint Jean sert à exercer l’esprit, il le purifie et le spiritualise pour nous former sur Dieu, non pas des idées charnelles, mais des idées spirituelles. Assez donc pour vous aujourd'hui, mes frères; il serait à craindre que la longueur de la discussion ne produisit le sommeil de l'oubli.

1. Isaïe, VII, 9, sel. LXX. — 2. II Cor. VI, 13, 14.

SERMON CXLI. JÉSUS NOTRE VOIE (1).

575

ANALYSE. — Les philosophes ont pu avec les lumières de la raison se faire quelque idée de la grandeur et de la majesté de Dieu. Mais au lieu de prendre le chemin qui les aurait conduits à la possession de ce bien suprême, ils se sont égarés jusqu'à adorer les idoles. Ah ! que nous sommes heureux que la Vérité même se soit faite notre voie dans la personne de Jésus-Christ ! Attachons-nous inséparablement à Lui.

1. Pendant qu'on lisait l'Evangile saint, vous avez entendu, entre autres, ces paroles du Seigneur Jésus : « Je suis la voie et la vérité et la vie. » Quel homme n'aspire à la vérité et à la vie? Mais chacun n'en découvre pas la, voie.

Quelques philosophes même profanes ont vu en Dieu une vie éternelle et immuable, intelligible et intelligente, sage et principe de toute sagesse; en lui aussi ils ont vu une vérité ferme, stable, invariable et comprenant les idées et les formes de toutes les créatures. Malheureusement ils ne l'ont vue que de loin et du sein de l'erreur; aussi n'ont-ils point découvert la route qui conduit à la possession de ce magnifique, de cet heureux et ineffable héritage.

Ce qui prouve en effet qu'ils ont vu réellement, autant du moins que l'homme en est capable, le Créateur à travers la créature, l'ouvrier à travers son ouvrage et dans le monde l'auteur même du monde, c'est lé témoignage, irrécusable pour les Chrétiens, de l'Apôtre saint Paul. Il dit donc en parlant d'eux : « La colère de Dieu éclate du haut dit ciel contre toute l'impiété. » Vous reconnaissez bien ici le langage de l'Apôtre. « La colère de Dieu éclate du haut du ciel contre toute l'impiété et l'injustice de ces hommes qui retiennent la vérité dans l'iniquité. » L'Apôtre dit-il que ces hommes ne possèdent pas la vérité ? Non, mais ils « la retiennent dans l'iniquité. » Ce qu'ils possèdent est bon, mais ils ont tort de le garder ainsi : « ils retiennent la vérité dans l'iniquité. »

2. On pouvait demander à saint Paul : comment ces impies sont-ils parvenus à la vérité ? Dieu a-t-il adressé la parole à quelqu'un d'entre eux? Ont-ils reçu de lui la loi, comme le peuple d'Israël par le ministère de Moïse? Comment alors peuvent-ils retenir la vérité, fût-ce dans l'iniquité même ? — Prêtez l'oreille à ce qui suit, c'est la réponse. « Parce que ce qui est connu de Dieu est manifeste en eux ; Dieu le leur a manifesté. »

1. Jean, XIV, 6.

— Comment! il le leur a manifesté et il ne leur a pas donné sa loi ? — Voici de quelle manière. « En effet, ses invisibles perfections; rendues compréhensibles par ses oeuvres, sont devenues visibles. » Interroge le monde et la magnificence du ciel, l'éclat et la disposition des astres, lé soleil qui suffit pour former le jour, et la lune qui nous ranime pendant la nuit; interroge cette terre qui produit en abondance et la verdure et les arbres, qui se couvre d'animaux et qu'embellit le genre humain ; interroge 1a mer, les grands et nombreux poissons qui la remplissent; interroge l'atmosphère et les oiseaux qui en font la vie ; interroge enfin tous les êtres et dis-moi si tous ne te répondent pas à leur manière C'est Dieu qui nous a faits. De nobles philosophes ont ainsi interrogé l'univers, et cet oeuvre leur a fait connaître l'ouvrier.

Mais alors, comment dire que la colère de Dieu éclate contre leur impiété? C'est qu' « ils  retiennent la vérité dans l'injustice. » Venez, Apôtre, expliquez-vous. Déjà vous avez montré comment ils sont parvenus à connaître Dieu. « Ses invisibles perfections, dit-il, rendues compréhensibles par ses oeuvres, sont devenues visibles, aussi bien que sa puissance éternelle et sa divinité : de sorte qu'ils sont inexcusables. Car après avoir connu Dieu ils ne l'ont point glorifié comme Dieu ni ne lui ont rendu grâces; mais ils se sont perdus dans leurs pensées et leur coeur insensé s'est obscurci. » C'est toujours l'Apôtre qui parle et non pas moi. « Et leur coeur insensé s'est obscurci. Ainsi en disant qu'ils étaient sages ils sont devenus fous. » L'orgueil leur a fait perdre ce que la curiosité leur avait fait découvrir. « En disant qu'ils étaient sages, » en s'attribuant les dons de Dieu, « ils sont devenus fous. » Encore une fois c'est l'Apôtre qui l'assure : « En disant qu'ils étaient sages, ils sont devenus fous. »

3. Montrez maintenant, prouvez qu'ils étaient fous. O Apôtre, vous nous avez fait voir (576) comment ils ont pu parvenir à connaître Dieu, « c'est que rendues compréhensibles par ses oeuvres, ses invisibles perfections sont devenues visibles. » Montrez-nous de la même manière comment « en se disant sages ils sont devenus fous. » — Le voici : C'est parce qu' « ils ont changé, répond-il, la gloire du Dieu incorruptible contre une image représentant un homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles (1). » Les Païens en effet se sont faits (les dieux des figures de ces animaux. Quoi! tu connais Dieu et tu adores une idole! Tu connais la vérité et tu la retiens dans l'injustice! Ce que te révèle l'oeuvre de Dieu, tu le sacrifies à l'oeuvre d'un homme! Tu as tout examiné, tu as saisi l'harmonie du ciel et de la terre, de la mer et de tous les éléments; et tu ne veux pas remarquer que comme le monde est l'ouvrage de Dieu, cette idole est simplement l’ouvrage d'un homme. Si cet homme pouvait donner un coeur à son idole comme il lui a donné une physionomie, cette idole adorerait son auteur. N'est-il par vrai, mon ami, que cette idole est l'oeuvre d'un homme, de même que tu es l'oeuvre de Dieu ? Qu'est-en effet ton Dieu? Celui qui t'a formé. Et le Dieu de l'ouvrier en idoles? Celui également qui l'a formé. Le dieu de l'idole n'est-il donc pas aussi l'auteur de l'idole, et ne s'ensuit-il pas que si cette idole avait un cœur, elle adorerait aussi l'ouvrier qui l'a formée ?

C'est ainsi que ces philosophes ont retenu la vérité dans l'iniquité et qu'après l'avoir vue, ils n'ont point trouvé le chemin qui conduit à elle.

1. Rom. I, 18-23.

4. Mais le Christ est dans le sein de son Père la vérité et la vie, il est le Verbe de Dieu et c'est de lui qu'il est écrit : « La vie, était la lumière des hommes(1); » il est donc dans le sein de son Père la vérité et la vie, et comme nous n'avions pas le moyen de nous réunir à cette vérité, , lui, le Fils de Dieu, qui est éternellement avec son Père la vérité et la vie, s'est fait homme pour devenir notre voie. Suis cette voie de son humanité, et tu arrives à la divinité. C'est lui qui te conduit à lui-même, et pour y parvenir ne cherche personne que lui. Hélas! nous serions toujours égarés, s'il n'avait daigné se faire notre voie; il est réellement devenu la voie où tu dois marcher. Je ne te dirai donc pas : Cherche la voie. Cette voie s'est présentée elle-même devant toi; en avant, marche! Ce sont les moeurs qui doivent marcher en toi en non les pieds; car il en est beaucoup dont les pieds vont bien, tandis que leur conduite va mal, et tout en courant bien ils se précipitent hors de la voie. Tu rencontreras effectivement des hommes dont la conduite est régulière, mais qui ne sont pas chrétiens : ils courent bien, mais hélas! hors de la voie, et plus ils courent, plus ils s'égarent, puisqu'ils s'éloignent de leur chemin. Ah ! si ces hommes entraient dans la voie, s'ils s'y tenaient, quelle sûreté pour eux , puisqu'ils courraient sans s'égarer! Combien au contraire ils sont à plaindre de tant marcher sans être dans la voie! Mieux vaut y marcher en boitant, que de n'y être pas en marchant d'un pas ferme. Que votre charité veuille se contenter de ceci. Tournons-nous, etc.

1. Jean, I, 4. — 2. Voir. Ser. I.

SERMON CXLII. NÉCESSITÉ DE LA GRACE (1).

ANALYSE. — Jésus-Christ est la voie sûre que nous devons suivre. Or Jésus-Christ est humble et nous devons nous attacher à l'imiter dans son humilité. 1° En effet, l'amour-propre nous ayant détachés de Dieu pour nous répandre dans les créatures, il faut peur revenir à Dieu, que nous rougissions de nos égarements, il faudrait même que nous pussions nous oublier pour nous rattacher intimement à lui. L'orgueil est une enflure énorme qui nous empêche d'entrer au ciel par Celui qui en est la porte, par Jésus-Christ. 2° Ce que Jésus-Christ demande principalement de nous, c'est que nous reproduisions les exemples d'humilité qu'il a donnés au monde. 3° Enfin, la charité est incompatible avec l'orgueil. Or la charité est indispensable, puisque sans elle rien ne profite et que la perfection de la charité est la perfection du chrétien. Donc à ce titre encore nécessité de l'humilité.

1. Pour nous préserver de l'abattement du désespoir les divines Ecritures nous raniment, et d'autre part elles nous effraient pour que nous ne nous laissions pas emporter par l'orgueil. Mais il nous serait fort difficile de tenir le juste milieu, de marcher entre le désespoir à notre gauche et la présomption à notre droite, si le

1. Jean, XIV, 6.

577

Christ ne disait : « Je suis la voie. » Où veux-tu aller, semble-t-il dire ? « Je suis la voie. » Où veux-tu parvenir ? « Je suis 1a vérité. » Où veux-tu demeurer? « Je suis la vie. »

Ainsi donc marchons avec sécurité dans cette, voie; mais craignons les dangers qui l'avoisinent. L'ennemi n'ose nous attaquer lorsque nous y marchons, attendu que nous sommes alors unis au Christ; mais à côté de la voie il ne cesse de tendre des pièges; c'est pourquoi nous lisons dans un Psaume : « Près du chemin ils m'ont dressé des embûches (1) ; » et dans un autre livre de l'Ecriture : « Souviens-toi que tu marches au milieu des filets (2). » Ces filets au milieu desquels nous marchons ne sont pas dans le chemin, mais auprès. Que crains-tu donc, que redoutes-tu si tu es dans la voie ? Mais tremble, si tu la quittes. S'il est permis à l'ennemi de l'environner de pièges, c'est pour modérer la sécurité d'une joie trop vive qui te porterait à la déserter et à tomber dans le précipice.

2. Mais quelle humilité dans cette voie! Quelle humilité dans le Christ qui est en même temps la vérité et la vie, le Très-Haut et Dieu même ! Si tu marches dans l'humilité du Christ, tu parviendras jusqu'à sa grandeur; si ta faiblesse ne dédaigne pas ses humiliations, devenu fort tu demeureras au sein de sa gloire. Eh! pourquoi s'est-il abaissé, sinon pour te guérir? Tu étais effectivement sous le poids d'une maladie irrémédiable et c'est pour t'en délivrer qu'est venu, jusqu'à toi ce céleste médecin. Ton mal aurait pu sembler tolérable s'il t'eût permis d'aller jusqu'à lui; mais comme il t'en rendait incapable, c'est Lui qui est venu jusqu'à toi.

Or il est venu nous enseigner l'humilité nécessaire à notre guérison; car l'orgueil nous empêchait de recouvrer la vie comme déjà il nous l'avait fait perdre. En effet le coeur de l'homme s'est élevé contre Dieu, et foulant aux pieds les préceptes salutaires qu'il avait reçus dans l'état de santé, l'âme est tombée malade. Que la maladie lui apprenne donc à écouter Celui qu'elle a dédaigné dans sa vigueur. Qu'elle l'écoute pour se relever, puisqu'elle -est tombée en ne l'écoutant pas. Que son, expérience lui persuade enfin ce qu'elle a refusé de croire à la voix du commandement. Sa misère, hélas! ne lui a-t-elle pas appris combien il est malheureux de se prostituer loin du Seigneur? N'est-ce pas se prostituer en effet que de se détacher du

1. Ps. CXXXIX, 6. — 2. Eccli. IX, 20.

Bien suprême et unique pour se jeter éperdument au milieu des voluptés, dans l'amour du siècle et la corruption de la terre? Aussi bien, lorsque le Seigneur rappelle à lui cette âme égarée, il la considère comme souillée de prostitutions; on lit très souvent dans les prophètes les reproches qu'il lui adresse à ce titre. Toutefois il ne veut pas qu'elle désespère; car tout en la reprenant de ses désordres, il tient en main de quoi l'en purifier.

9. Son but en effet n'est pas alors de l'irriter, il veut seulement la couvrir d'une confusion qui soit salutaire. Voyez dans 1.'Ecriture quelle vivacité d'objurgations! Certes, elle ne flatte pas les coupables, mais elle veut les réhabiliter et les guérir. « Adultères, s'écrie-t-elle, ignorez-vous que l'ami de ce monde se fait l'ennemi de Dieu (1)? » L'amour du monde rend l'âme adultère, comme l'amour de l'auteur du monde la rend chaste; mais si elle ne rougit de son ignominie, elle n'a même pas le désir de retourner à ces chastes embrassements. Que la confusion la prépare donc au retour, autant que l'en détournait son orgueil, car c'est bien l'orgueil qui l'en détournait. Aussi, loin d'être coupables, les reproches qui lui sont adressés lui montrent combien elle l'est, on lui met devant les yeux ce qu'elle rejetait derrière le dos. Ah ! considère-toi en toi-même. « Tu vois une paille dans l'oeil de ton frère, et dans le tien tu ne vois pas une poutre (2) ! » Les reproches donc rappellent l'âme en elle-même, car elle en était sortie, et autant elle se quittait, autant elle quittait Dieu même.

Cette âme en effet s'était regardée, s'était plu, et enflammée d'amour pour son indépendance, elle s'est éloignée de Dieu, mais sans rester en elle-même; car elle en est repoussée, bannie et se jette à l'extérieur, aimant le monde, aimant les choses temporelles, aimant les choses terrestres: et pourtant si elle se contentait de s'aimer elle-même au mépris de son Créateur, elle s'amoindrirait déjà, elle s'épuiserait par cet amour si rabaissé. N'est-elle pas inférieure en effet et d'autant plus inférieure à Dieu que l'oeuvre est au dessous de l'ouvrier? Elle devait donc aimer Dieu et nous devons l'aimer jusqu'à nous oublier nous-mêmes, s'il est possible. Comment alors se doit faire la conversion? L'âme s'était perdue de vue, mais pour aimer le monde; qu'elle se perde de vue encore, mais pour aimer

1. Jacq. IV, 4. — 2. Matt. VII, 3.

578

son Auteur. Sortie d'elle-même elle s'est comme oubliée, ne se rendant point compte de ses actes et justifiant ses crimes ; s'emportant et s'enorgueillissant au milieu de la colère, des voluptés, recherchant les honneurs, la puissance les richesses et la vanité du pouvoir. Mais qu'on la reprenne, qu'on la corrige, qu'on la montre elle-même à elle-même; elle se déplaît alors, avoue sa laideur, désire recouvrer sa beauté perdue; et autant la dissipation l'éloignait de Dieu, autant a confusion l'y ramène.

4. Est-ce contre elle ou pour elle que semble s'élever cette prière : « Couvrez-leur la face d'ignominie? » On croirait voir ici un adversaire, un ennemi. Mais écoute ce qui suit et dis si ce n'est pas plutôt un ami. « Couvrez-leur la face d'ignominie, et ils rechercheront votre nom, Seigneur (1). » N'était-ce pas les haïr, d'appeler sur eux la confusion? Mais aussi n'est-ce pas les aimer, de vouloir qu'ils recherchent le nom du Seigneur? Qu'y a-t-il donc ici? Est-ce l'amour? Est-ce la haine? N'y a-t-il pas l'un et l'autre ? Oui, il y a en même temps haine et amour : haine contre ce qui vient de toi et amour pour toi. Qu'est-ce â dire: haine contre ce qui vient de toi et amour pour toi? C'est-à-dire qu'il y a haine contre tes œuvres et amour pour l'oeuvre de Dieu. Mais qu'elles sont tes oeuvres, sinon tes péchés? Et quelle est l'oeuvre de Dieu, sinon toi-même, formé par lui à son image et à sa ressemblance : Tu dédaignes, hélas! cette oeuvre et tu te prends d'affection pour les tiennes. Tu aimes hors de toi ce que tu as fait et tu négliges en toi l'oeuvre de Dieu. Ainsi tu mérites de t'égarer, dé tomber, de courir loin de toi et de t'entendre appeler un « esprit qui s'en va et qui ne revient point (2). » Ah! tourne plutôt la vue vers Celui qui t'appelle et qui te crie: « Revenez à moi et je reviendrai à vous (3). » Car Dieu ne se détourne point quand on le regarde, il demeure, il est immuable, pour reprendre et pour corriger. S'il est loin de toi, c'est que tu t'es éloigné de lui; c'est toi qui t'es séparé, ce n'est pas Lui qui s'est éclipsé (4). Ainsi donc prête l'oreille à sa voix : « Revenez à moi et je reviendrai à vous. » En d'autres termes: Quand je reviens à vous, c'est vous qui revenez à moi. Le Seigneur effectivement poursuit les fuyards et s'ils se retournent vers lui ils se trouvent éclairés. Où fuiras-tu, malheureux, en fuyant loin de Dieu? Où fuiras-tu, en t’éloignant de Celui qui n'est enfermé dans

1. Ps. LXXXII, 17. — 2. Ps. LXXVII, 39. — 3. Zach. I, 3. — 4. Voir traité 2e sur Saint Jean, n° 8.

aucun lieu et qui n'est absent nulle part? En s'attachant à lui on trouve la liberté et le châtiment en s'en détachant. Pour qui s'éloigne il est juge et père pour qui revient.

5. L'orgueil avait produit une enflure énorme et cette enflure ne permettait point au pécheur de revenir, car il lui fallait passer par un lieu fort étroit. Aussi j'entends Celui qui s'est fait notre voie s'écrier: « Entrez par la porte étroite (1). » Ou fait effort pour pénétrer, mais l'enflure empêche, et les efforts sont d'autant plus dangereux que l'enflure résiste davantage. Cette enflure en effet se trouve blessée pas l'étroitesse même du passage qu'elle veut franchir; ainsi blessée elle augmente, et augmentant toujours comment entrera-t-elle? Qu'elle décroisse donc. Mais par quel moyen? Qu'elle prenne l'humilité comme remède; qu'elle en boive le breuvage, il est amer, mais salutaire; oui qu'elle épuise la coupe de l'humilité. Qui l'empêche de pénétrer? Son volume même. Or l'enflure n'est pas de la grandeur, car la grandeur implique la solidité, ce que ne fait pas l'enflure. Que l'homme orgueilleux ne se croie donc pas grand; qu'il désenfle pour le devenir, pour être en même temps solide et ferme. Ah! qu'il ne se désire point ces biens temporels; qu'il ne se glorifie point de l'éclat de ces choses passagères et corruptibles; qu'il prête l'oreille à Celui qui a dit: « Entrez par la porte étroite, » et encore: « Je suis la voie. »

En effet, comme si le Seigneur supposait que l'orgueilleux lui demande : Quelle est cette porte étroite par laquelle j'entrerai, il ajoute: « Je suis la voie, » entre par moi, et pour entrer parla porte, tu ne saurais suivre que moi. Car si j'ai dit: «Je suis la voie, » j'ai dit aussi. « Je suis la porte (2). » Pourquoi chercher par où passer, où revenir, par où entrer? Ne va pas ici et là, tu trouves tout en Celui qui pour toi s'est fait tout, et il dit tout dans ces deux mots: Sois humble, sois doux. Ces paroles sont claires, écoutons-les et sache ainsi où est la voie, ce quelle est et où elle mène. Où veut-tu aller? Ton avarice te porterait-elle â vouloir tout posséder? « Tout, dit le Sauveur, m'a été donné par mon Père (3). » Diras-tu que si tout a été donné au Christ, ce n'est pas à toi? Ecoute l'Apôtre; écoute-le pour ne te laisser pas abattre par le désespoir, ainsi que je l'ai dit déjà; apprends de lui combien tu as été aimé quand tu étais tout couvert de laideur et d'ignominie,

1. Matt. VII, 13. — 2. Jean, X, 7. — 3. Matt. XI, 27.

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quand enfin tu ne méritais aucune affection, car c'est pour t'en rendre digne qu'il t'en a été accordé. « Le Christ, dit donc l'Apôtre, est mort pour les impies (1). » Quel amour méritait l'impie? Ou plutôt que méritait-il ? — D'être damné réponds-tu. — « Le Christ » cependant « est mort pour des impies. » Voile ce qu'il a fait pour toi dans ton impiété, que ne te réserve-t-il donc pas, si tu deviens pieux? Qu'as-tu reçu dans ton impiété? « Le Christ est mort pour des impies. » Mais tu aspirais à tout avoir; eh bien! n'y travaille point par avarice, travailles-y par piété, travailles-y par humilité. Ainsi tu parviendras à posséder Celui qui a fait tout, et tu posséderas tout en le possédant.

6. Ce n'est pas sur le raisonnement que nous appuyons cette doctrine; écoute l'Apôtre dire lui-même: « S'il n'a pas épargné son propre Fils, s'il l'a livré pour nous tous, comment ne nous aurait-il pas donné tout avec lui (2)? » C'est ainsi, ô avare, que tu es maître (le tout. Afin donc de n'être pas éloigné du Christ, méprise tout ce que tu aimes et attache-toi à Celui dont la puissance t'assure la jouissance de tout. Aussi qu'a fait ce Médecin généreux ? Pour exciter le courage de son malade et sans avoir besoin pour lui-même d'un semblable remède, il a bu la coupe qui ne devait-lui faire aucun bien; il l'a bue le premier, comme pour vaincre nos résistances et dissiper nos frayeurs, « C'est, dit-il, le calice que je dois boire (3). » Ce breuvage n'a rien à guérir en moi, je le prendrai pourtant, afin de t'animer à le prendre, car tu en as besoin.

Je vous le demande, mes frères, l'humanité devait-elle être malade encore quand on lui a donné un tel remède? Dieu est humble, et l'homme encore orgueilleux ! Ah ! qu'il écoute, qu'il entende enfin. « Tout, dit le Sauveur, m'a été donné par mon Père. » Si tu veux avoir tout, en moi tu le trouveras. Veux-tu le Père? Tu l'auras par moi et en moi. Nul ne connaît le Père, si ce n'est le Fils. » Point de découragement, viens au Fils, car il ajoute: « Et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. » Tu lui disais: Je ne pourrai donc y parvenir; vous m'invitez à passer par un chemin trop étroit, je ne saurais entrer par là. «Venez à moi, répond-il, vous tous qui avez de la peine et qui êtes chargés; » chargés du poids de votre orgueil; « Venez à moi, vous tous qui avez de la peine et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Prenez

1. Rom. V, 6. — 2. Rom. VIII, 33. — 3. Matt. XX, 22.

sur vous mon joug et apprenez de moi. »

7. Ainsi crie le Maître des Anges, le Verbe de Dieu, qui nourrit sans s'épuiser toutes les intelligences, et que l'on mange sans le consumer; il crie donc: « Apprenez de moi. » Peuple, écoute le quand il dit: « Apprenez de moi; » réponds: Que devons-nous apprendre de vous? Que ne va pas nous enseigner effectivement ce grand Maître quand il crie: « Apprenez de moi! » Quel est en effet Celui qui dit: « Apprenez de moi? » C'est Celui qui a formé la terre, qui a séparé la mer et l'aride, qui a créé les oiseaux, qui a créé les animaux terrestres et tous les poissons, qui a placé les astres dans le ciel, qui a distingué le jour de fa nuit, qui a affermi le firmament même et séparé la lumière des ténèbres; c'est Celui-là qui dit: « Apprenez de moi. » Eh! veut-il que nous formions ces merveilles avec lui? Qui de nous le pourrait? Dieu seul en est capable. Ne crains pas, dit-il, je ne demande rien qui soit au dessus de tes forces. Apprends seulement de moi ce que je suis devenu pour toi.

« Apprenez de moi, » non pas à créer, puisque c'est moi qui ai créé; ni même à faire ce qu'il m'a plu d'accorder à quelques-uns seulement le pouvoir de faire, comme de ressusciter les morts, d'éclairer les aveugles et d'ouvrir l'oreille aux sourds; ceci n'est pas pour vous fort important à savoir et je ne demande pas que vous cherchiez à l'apprendre de moi. — Les disciples en effet étant revenus un jour pleins de joie et d'allégresse, et s'étant écriés: « Voilà qu'en votre nom des démons même nous sont soumis; » le Seigneur répliqua: « Ne vous réjouissez point de ce que les démons vous sont soumis; réjouissez-vous plutôt de ce que vos  noms sont écrits dans le ciel (1). » Dieu donc a donné à qui il a voulu le pouvoir de chasser les démons, elle pouvoir de ressusciter les morts à qui il a voulu. Même avant l'incarnation on voyait ces sortes de miracles; des morts étaient alors ressuscités et des lépreux guéris, l'histoire en fait foi (2). Or quel autre opérait ces prodiges, sinon ce même Christ qui s'est incarné après David et qui était Dieu avant Abraham ? C'est lui qui donnait alors ce pouvoir, qui faisait ces miracles par le moyen des hommes; mais à tous il n'accordait pas cette puissance. Ceux qui ne l'ont pas reçue doivent-ils se décourager et dire qu'ils lui sont étrangers puisqu'ils n'ont pas mérité de lui cette faveur? Il y a dans un même corps

1. Luc, X, 17, 20. — 2. IV Rois IV, V.

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plusieurs membres et chacun d'eux peut faire ce que ne saurait un autre. Le Créateur, en formant ce corps; n'a donné ni à l'oreille de voir, ni à l'oeil d'entendre, ni au front de flairer, ni à la main de 'goûter, non; mais il a donné à tous les membres la santé, l'harmonie entre eux et l'union; il les a tous animés et unis par un même souffle. C'est ainsi que parmi les hommes il n'a pas donné aux uns de ressusciter les morts ni à d'autres le pouvoir d'enseigner; à tous cependant il a donné quelque chose. Quoi? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (1). » Ainsi nous l'avons entendu nous dire: « Je suis doux et humble de coeur. » Eh bien! mes frères, tout le remède qui nous guérira consiste à apprendre de lui qu'il est « doux et humble de coeur. » Que sert de faire des miracles et d'être orgueilleux, de n'être ni doux ni humble de cœur N'est-ce pas se mettre au nombre de ces malheureux qui viendront, à la fin des siècles, lui dire: « N'avons-nous pas prophétisé en votre nom et en votre nom fait beaucoup de merveilles ? » Que leur sera-t-il répondu? « Je ne vous connais pas. Eloignez-vous de moi, vous tous artisans d'iniquité (2). »

8. Que nous importe-t-il donc d'apprendre? « Que je suis doux, reprend le Sauveur, et humble de coeur. » Ainsi nous inspire-t-il la charité, mais la charité la plus sincère, une charité qui ne rougit pas, qui ne s'enfle pas, qui ne s'enorgueillit pas, qui ne trompe pas, et cette inspiration est contenue dans ces paroles: « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. » Comment pourrait avoir cette charité pure un homme orgueilleux et hautain? Il ne peut se défendre de l'envie. Un envieux aime-t-il réellement, et nous trompons-nous en disant le contraire ? Que personne ne s'avise jamais de supposer la charité à un coeur envieux. Aussi que dit l'Apôtre? « La charité n'est point envieuse. » Pourquoi? « Elle ne s'enfle point (3) ;» c'est le motif pour lequel saint Paul éloigne l'envie du caractère de la charité; c'est dire: Elle n'est point envieuse, parce qu'elle ne s'enfle point. Il a dit d'abord « La charité n'est point envieuse; » et comme si on lui en demandait la raison, il ajoute: C'est qu'elle « ne s'enfle point. » Si donc l'envie naît de l’orgueil; quand il n'y a pas d'orgueil, il n'y a pas d'envie non plus. Mais si la charité n'est ni orgueilleuse, ni envieuse; c'est enseigner la charité que de dire: « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. »

1. Matt. XI, 27-29. — 2. Ibid. VII, 22, 23. — 3. I Cor. XIII, 4.

9. Que chacun maintenant possède ce qui lui plaît et se vante comme il veut; « quand même je parlerais les langues des hommes et des Anges, si je n'ai pas la charité, je suis comme un airain sonore ou une cymbale retentissante.» Qu'y a-t-il de plus beau que de pouvoir parler tant de langues? On n'est pourtant alors, sans la charité, qu'un airain ou une cymbale faisant du bruit. Voici d'autres dons: «Quand je connaîtrais tous les mystères. » Qu'y a-t-il de plus élevé, ode plus magnifique? Ecoute encore: « Quand j'aurais tous les dons prophétiques et toute la foi, jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien. » Voici quelque chose de plus grand encore  mes frères. Qu'est-ce? « Quand je distribuerais tous mes biens aux pauvres. » Se peut-il rien de plus parfait? N'est-ce pas le moyen de perfection prescrit par le Seigneur à ce riche auquel il dit: « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes et le donne aux pauvres? » Mais est-on parfait pour avoir tout vendu et tout donné aux pauvres? Non, car le Sauveur ajoute: « Viens ensuite et suis-moi. » — Pourquoi vous suivre? J'ai tout vendu, distribué tout aux pauvres; ne suis-je donc point parfait? Qu'ai-je besoin de vous suivre ? — Suis-moi pour apprendre que « je suis doux et  humble de coeur. » — Mais peut-on vendre tout et tout donner aux pauvres sans être encore doux et humble de coeur ? — On le peut assurément. — Si pourtant j'ai tout distribué aux pauvres? — Ecoute encore. Car il en est qui après avoir tout abandonné et s'être mis à la suite du Seigneur, sans toutefois l'avoir suivi parfaitement, puisque le suivre parfaitement c'est l'imiter, n'ont pu supporter l'épreuve de la souffrance.

Voyez Pierre: il était, mes frères, du nombre dé ceux qui avaient tout abandonné et s'étaient mis à la suite du Seigneur. Car en voyant le jeune homme riche s'éloigner avec tristesse, et après avoir demandé avec émotion au Seigneur, qui les consola, quel était donc celui qui pourrait être parfait, ils ne craignirent pas de lui dire « Voici que nous avons tout laissé pour vous suivre; quelle récompense devons-nous donc attendre (1) ? » Et le. Seigneur leur fit connaître ce qu'il leur donnerait, ce qu'il leur réservait pour l'avenir. Pierre donc était dès lors du nombre de ceux qui avaient fait ces sacrifices. Et toutefois, quand fut arrivé le moment de la passion, il renia jusqu'à trois fois, à la voix d'une servante, Celui avec lequel il avait promis de mourir.

1. Matt. XIX, 21-29.

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10. Que votre charité remarque donc bien ces paroles: « Va, vends tout ce que tu as  donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; « viens ensuite et me suis. » Pierre est devenu parfait; mais il s'est mûri quand le Seigneur était déjà assis à la droite de son Père. Il ne l'é tait point, lorsqu'il suivait le Seigneur marchant vers sa passion ; et il l'est devenu quand il n'avait plus personne à suivre sur la terre. Que dis-je? Tu as toujours devant toi quelqu'un à suivre. Le Seigneur en te donnant l'Évangile t'a donné un modèle, il y est lui-même avec toi, et il n'a point trompé lorsqu'il a dit: « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation du siècle (1). » Ainsi donc suis le Seigneur. Qu'est-ce à dire? Imite-le. Qu'est-ce à dire encore? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. » En effet, « quand je distribuerais

1. Matt. XXVIII, 20.

tous mes biens aux pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien (1). »

C'est donc à la charité que j'excite votre charité, et je ne le ferais pas si vous n'en aviez déjà quelque peu. Je vous invite ainsi à poursuivre ce que vous avez entrepris, à perfectionner ce que vous avez commencé. Je vous prie aussi d'intercéder pour moi afin qu'en moi également se consomme la vertu que je vous enseigne. Tous en effet nous sommes imparfaits, et là seulement où tout est parfait nous atteindrons la perfection. « Mes frères, dit l'Apôtre Paul, je ne crois pas être arrivé. » Il s'explique: « Non que déjà j'aie atteint jusque là ou que je sois déjà parfait (2). » Quel homme oserait donc se vanter de l'être? Ah! plutôt, pour mériter d'être parfaits, confessons que nous sommes imparfaits.

1. II Cor, XIII, 1-3. — 2. Philip. III, 13, 12.

SERMON CXLIII. JÉSUS RETOURNANT AU CIEL (1).

ANALYSE. — En expliquant le passage de l'Évangile où Notre-Seigneur représente comme utile au monde son retour au ciel, saint Augustin constate en quoi consiste l'utilité de ce retour. C'est que, dit-il, la foi est la vie du juste. Or en quittant le terre le Fils de Dieu exercée et développe la foi, et c'est ainsi que son absence même nous devient salutaire.

1. Le remède à toutes les blessures de l'âme, l'unique moyen donné aux hommes d'expier leurs péchés, c'est de croire au Christ : et nul absolument ne peut se purifier, soit du péché originel, contracté en Adam, en qui tous ont péché et sont devenus par nature enfants de colère (2), soit des péchés personnels, commis ensuite pour n'avoir pas réprimé, mais pour avoir suivi en esclave la concupiscence de la chair en s'abandonnant aux crimes et aux infamies; sans s'unir intimement au corps de ce Christ divin qui a été conçu sans aucun plaisir charnel, sans aucune délectation coupable, nourri sans péché dans le sein maternel, et exempt de toute faute et de toute parole artificieuse (3). Croire en lui, effectivement, c'est devenir enfants de Dieu; car on puise en Dieu une vie nouvelle en recevant la, grâce de l'adoption que communique la foi en Jésus-Christ notre Seigneur. Aussi, mes très-chers, c'est avec raison

1. Jean, XVI, 7-11. — 2. Ephès. II, 3. — 3. I Pierre, II, 22.

que ce même Sauveur et Seigneur ne parle ici que du péché dont le Saint-Esprit convainc le monde, et qui consiste à ne croire pas en lui. « Je vous dis la vérité, déclare-t-il, il vous est avantageux que je m'en aille, car si je ne m'en vais point, le Paraclet ne viendra pas à vous; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai. Et lorsqu'il sera venu, il convaincra le monde en ce qui touche le péché, et la justice, et le jugement : le péché, parce qu'on n'a pas cru en moi; la justice, parce que je vais à mon Père et que vous ne me verrez plus; et le jugement, parce que le prince de ce monde est déjà jugé. »         .

2. Ainsi le seul péché dont il veut que soit convaincu le monde, c'est de n'avoir pas cru en lui. La foi en lui déliant tous les péchés, n'était-il pas juste de n'imputer d'autre péché que celui qui les mantient tous? Depuis cette même foi faisant puiser en Dieu une vie divine et rendant enfants de Dieu, « puisqu'il a donné à ceux (582) qui croient en lui de devenir les enfants du Seigneur (1); » croire au Fils de Dieu, c'est renoncer au péché dans la mesure de l'union contractée avec lui, et de la grâce d'adoption qui rend fils, héritiers de Dieu, et cohéritiers de Jésus-Christ. Aussi saint Jean dit-il : « Quiconque est né de Dieu ne pèche point (2); » et le péché reproché au monde est-il de ne pas croire en lui. C'est de ce même péché que le Sauveur disait encore: « Si je n'étais pas venu, ils n'auraient point de péché (3). »

N'avaient-ils pas, et en quantité innombrable, d'autres péchés? Mais c'est qu'à l'avènement du Sauveur ils commirent, pour maintenir tous leurs autres péchés, le péché de ne croire pas en lui; tandis que l'absence de ce péché dans ceux qui crurent, suffit pour effacer tous les autres. Aussi l'Apôtre Paul dit-il, et uniquement pour ce motif, que « tous ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu (4); » que ceux qui croiront en lui ne seront pas confondus (5) ; ce qui est d'ailleurs exprimé dans ce passage d'un psaume : « Approchez de lui, et vous serez éclairés, et sur votre visage ne sera point de confusion (6). » Aussi bien, se glorifier en soi, c'est se condamner à la confusion, puisqu'on n'est point alors exempt de péchés, et l'on n'évitera la confusion qu'en se glorifiant dans le Seigneur, puisque « tous ont péché et ont besoin de se glorifier en Dieu. » C'est pour cela encore qu'en parlant de l'infidélité des Juifs le même Apôtre ne dit pas : Si quelques-uns d'entre eux ont péché, est-ce que leur péché rendra vaine la fidélité de Dieu Eh! comment aurait-il pu dire : Si quelques-uns d'entre eux ont péché, après avoir dit expressément : « Puisque tous ont péché? » Il dix, donc « Si quelques-uns d'entre eux n'ont pas cru, est-ce que leur infidélité rendra vaine la fidélité de Dieu (7)? » C'est parler de la manière la plus expresse du péché qui suffit pour empêcher la grâce de Dieu de remettre tous les autres; et c'est bien de ce même péché que le monde est convaincu par la descente de l'Esprit-Saint, parla diffusion de la grâce dans l'âme des fidèles, comme l'enseigne le Seigneur dans ces paroles : « En ce qui touche le péché, parce qu'on n'a pas cru en moi. »

3. Mais il n'y aurait ni grand mérite ni glorieux bonheur à croire, si le Seigneur se montrait toujours aux regards de l'homme avec son

1. Jean, I, 12. — 2. Jean III, 9. — 3. Jean, XV, 22. — 4. Rom. III, 23. — 5. Ibid. IX, 33. — 6.  Ps. XXXIII, 6. — 7. Rom. III, 3.

corps ressuscité. Aussi la grande grâce accordée par l'Esprit-Saint aux croyants, a été d'éteindre en eux les passions charnelles et de les embraser dé désirs tout spirituels pour les faire soupirer vers le Christ, devenu invisible pour eux à l'oeil du corps. Voilà pourquoi le disciple qui avait juré de ne croire qu'autant qu'il aurait porté la main aux cicatrices du Sauveur, s'étant comme éveillé tout à coup après avoir touché son corps sacré, et s'étant écrié : « Mon Seigneur et mon Dieu! » Jésus lui répondit : « Tu crois pour m'avoir vu; heureux ceux qui n'ont pas vu et qui croient (1). » L'Esprit-Saint, l'Esprit consolateur rend donc heureux, lorsque voyant éloignée de nous cette nature de serviteur que le Christ a prise dans le sein de la Vierge, il élève le regard purifié de notre esprit vers cette nature divine elle-même qui a fait toujours de lui l'égal du Père, sans en excepter l'époque où il daigna se montrer aux hommes dans une chair mortelle. Aussi c'est sous l'impression de l'Esprit-Saint dont il était rempli que l'Apôtre disait : « Si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de la sorte (2). » C'est connaître en effet la chair même du Christ, non pas selon la chair mais selon l'esprit, que d'admettre la réalité vivante de sa résurrection, non point parce qu'on touche son corps avec curiosité, mais parce qu'on croit avec une pleine certitude. On ne dit pas alors dans son coeur : « Qui est monté au ciel ? c'est-à-dire pour en faire descendre le Christ; ni : Qui est descendu dans l'abîme ? c'est-à-dire pour rappeler le Christ d'entre les morts. » On dit au contraire : « Près de toi, dans ta bouche même est la Parole, » cette Parole est le Seigneur Jésus; « et situ crois dans ton coeur que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, tu seras sauvé; « car on croit de coeur pour la justification et on confesse de bouche pour le salut (3). » C'est ainsi, mes frères, que s'exprime l'Apôtre et qu'il exhale la sainte ivresse qu'il doit à l'Esprit-Saint.

4. Il est donc bien vrai que si le Saint-Esprit ne nous en faisait la grâce, nous n'aurions pas ce bonheur de croire sans voir. Par conséquent n'est-ce pas avec raison qu'il a été dit: « Il vous est avantageux que je m'en aille; car si je ne m'en vais, le Consolateur ne viendra pas à vous, au lieu que je vous l'enverrai si je m'en vais. » Le Sauveur sans doute est toujours avec nous dans sa nature divine; si cependant

1. Jean, XX, 25-29. — 2. II Cor. V, 16. — 3. Rom. X, 6-10.

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il n'éloignait de nous son corps, toujours nous le verrions sensiblement et nous ne pourrions

croire en lui d'une manière purement spirituelle; cette foi néanmoins est nécessaire pour nous l'aire mériter de contempler avec un coeur pénétré de justice et comblé de bonheur, , le Verbe même de Dieu dans le sein de son Père, ce Verbe-Dieu par qui tout a été fait et qui s'est fait chair pour habiter parmi nous.

Mais si on croit de, coeur pour être justifié et non pas en touchant de la main, n'est-ce pas avec raison que notre justice est la condamnation de ce monde; qui ne veut croire que ce  qu'il voit ? Or, c'est pour nous communiquer cette justice de la foi qui sera la condamnation du monde incrédule, que le Seigneur disait : « A cause de la justice, car je vais à, mon Père et vous ne me verrez plus. » En d'autres termes Votre justice sera de croire en moi, votre Médiateur, en moi que vous saurez, avec une pleine certitude; être remonté vers mon Père après ma résurrection, quoique vous ne me voyiez point d'une manière sensible; et ainsi réconciliés par moi vous pourrez parvenir à voir Dieu spirituellement. Aussi une femme qui figurait l'Église étant tombée à ses pieds quand il fut ressuscité, Jésus lui dit : « Garde-toi de me toucher, puisque je ne suis point encore remonté vers mon Père (1). » Paroles mystérieuses dont le sens est celui-ci : Garde-toi d'avoir en moi une foi charnelle en l'appuyant sur le contact corporel; tu auras en moi une foi spirituelle lorsqu'après mon retour vers mon Père tu ne me toucheras plus que spirituellement. Heureux en effet ceux qui croient sans voir, et c'est en cela que consiste la justice de la foi. Or, comme le monde ne l'a pas et que nous l'avons, le juste vivant de la foi (2), nous servons à le condamner. Ainsi donc, soit pour exprimer qu'en ressuscitant avec Jésus-Christ et qu'en montant avec lui vers son Père nous perfectionnons en nous l'invisible justice; soit pour signifier que croyant sans voir; nous vivons de la foi, comme il est écrit du juste, le

1. Jean, XX, 17. — 2. Habac. XI, 4; Rom. I, 17.

Sauveur a dit : « A cause de la justice, car je vais à mon Père, et vous ne me verrez plus. »

5. Que le monde, pour s'excuser de ne pas croire au Christ, ne prétexte pas que le démon l'en empêche. Pour ceux qui croient en effet le prince du monde est banni (1), et il ne saurait plus agir dans les coeurs des hommes dont le Christ s'est rendu maître par la foi, comme il agit sur les fils de la défiance (2), qu'il pousse trop souvent à tenter et à tourmenter les justes. Car puisqu'il est banni du coeur, lui qui y régnait en tyran, il ne peut plus qu'attaquer par l'extérieur; et quoique le Seigneur se serve de ses persécutions mêmes pour avancer les humbles dans la justice (3); par le fait de son bannissement du coeur, il est jugé. Or ce jugement sert encore à la condamnation du monde. Comment en effet le monde qui refuse de croire au Christ serait-il autorisé à se plaindre du démon, puisque, depuis qu'il est jugé, c'est-à-dire banni et réduit, pour nous exercer à la vertu, à nous attaquer en dehors seulement, le démon est vaincu, non seulement par des hommes, mais par des femmes, par des enfants et de jeunes filles couvertes aussi de la gloire du martyre ? Et par qui ceux-ci l'ont-ils vaincu, sinon par Celui à qui ils ont donné leur foi; par celui qu'ils ont aimé sans le voir et dont l'empire en s'établissant dans leurs coeurs a renversé l'affreuse domination qui les tenait sous le joug ?

Comme tout cela est dû à la grâce, c'est-à-dire au Saint-Esprit, on comprend pourquoi c'est l'Esprit-Saint qui accuse le monde « à cause du péché, » puisque le monde ne croit pas au Christ; « à cause de la justice, » puisque ceux qui avaient bonne volonté ont cru en lui tout en ne le voyant pas, et espéré de parvenir aussi, par la vertu de sa résurrection, à une résurrection pleine; « à cause enfin du jugement, » attendu que si les mondains voulaient croire à leur tour, nul ne les empêcherait, « puisque le prince de ce monde est déjà jugé. »

1. Jean, XII, 31. — 2. Ephés.  II, 2. — 3. Ps. XXIV, 9.

SERMON CXLIV. L'ESPRIT-SAINT CONDAMNANT LE MONDE (1).

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ANALYSE. — L'Esprit-Saint condamne le monde, et cette condamnation repose sur trois motifs : 1° sur le péché que commet le monde en ne croyant pas au Christ et en demeurant ainsi sous le joug de toutes les iniquités dont le délivrerait la foi du Christ; 2° sur la justice rendue au Fils de Dieu, ressuscité et glorifié par son Père, et pratiquée par les fidèles, ressuscités avec lui parla foi et avec lui élevés au ciel en quelque sorte; 3° sur le jugement prononcé contre le démon, que la foi au Christ bannit du cœur et réduit u n'attaquer plus que parle dehors.

1. En promettant d'envoyer le Saint-Esprit, qu'il a effectivement envoyé, notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ disait, entre beaucoup d'autres choses : « Il condamnera le monde à cause du péché, à cause de la justice, et à cause du jugement. » Et avant de passer à un autre sujet, il daignait s'arrêter pour expliquer sa pensée plus clairement. « A cause du péché, disait-il, car on n'a pas cru en moi; à cause de la justice, car je vais à mon Père; à cause enfin du jugement, car le prince de ce monde est déjà jugé. » Ici donc s'élève en nous le désir de comprendre les questions suivantes : Les hommes ne pêchent-ils qu'en ne croyant pas au Christ et pourquoi le Sauveur semble-t-il dire que le Saint-Esprit ne condamnera le monde que pour ce seul péché? N'est-il pas manifeste qu'il y a dans le inonde beaucoup d'autres péchés que celui-là, et pourquoi ce péché est-il le seul que doive reprocher lé Saint-Esprit? Serait-ce parce que l'infidélité maintient l'empire de tous les péchés, tandis que la foi les efface tous, et Dieu pour ce motif imputerait-il principalement, uniquement même, le péché qui empêche la rémission de tous les autres ? En effet, c'est l’orgueil qui détourne l'homme dé croire à un Dieu humilié; et il est écrit : « Dieu résiste aux superbes, tandis qu'il donne sa grâce aux humbles (2). » Cette grâce est sans douté un don de Dieu. Or le Don suprême est l'Esprit-Saint; aussi est-il une grâces Il est grâce; c'est-à-dire gratuitement donné; parce que tous les hommes avaient péché et avaient besoin de la gloire de Dieu (3), le péché étant entré dans le monde par un seul homme et par le péché la mort, dans la personne de celui en qui tous ont péché (4). La grâce est ainsi donnée gratuitement; elle n'est pas une récompense accordée après l'examen des mérites, elle est une faveur octroyée après le pardon des fautes.

2. Ainsi donc c'est à cause du péché que sont

1. Jean , XVI, 3-11. — 2. Jacq. IV, 6. — 3. Rom. III, 23. — 4. Ib. V, 12.

condamnés les infidèles, c'est-à-dire les esclaves du monde, désignés par ce terme de monde; et : quand il est dit que l'Esprit-Saint « condamnera le monde à cause du péché, » il n'est question que du péché commis par eux en ne croyant pas au Christ. Supprimez en effet ce péché d'infidélité, il n'en restera plus aucun, puisque le juste en vivant de la foi obtient la rémission de toutes ses iniquités.

Mais il y a une différence importante entre croire le Christ et croire au Christ. Les démons effectivement croient le Christ et ne choient pas au Christ. Croire au Christ, c'est en même temps espérer en lui et d’aimer; car avoir la foi sans l'espérance et sans la charité, c'est croire le Christ et non pas croire en lui. Or en croyant au Christ, on le reçoit, on s'unit à lui d'une certaine façon et l'on devient membre de son corps, ce qui ne peut se faire si la foi ne s'ajoute l'espérance et la charité.

3. Que signifient aussi ces autres paroles : « A cause de la justice, car je vais à mon Père? » Et d'abord, puisque le monde est condamné à cause du péché, pourquoi l'est-il encore à cause de la justice? Qu'y a-t-il dans la justice qui mérite condamnation? Faut-il entendre que si le monde est condamné, c'est à cause de son péché propre et à cause de la justice du Christ ? Je ne vois pas d'autre sens à donner à ces paroles, d'autant plus que je lis : « A cause du péché, car on n'a pas cru cri moi; à cause de la justice, car je vais à mon Père. » Ce sont les mondains qui n'ont pas cru et c'est lui qui va à son Père; ainsi le péché est pour eux et la justice pour lui.

Mais pourquoi ne montrer la justice que dans son retour vers son Père ? N'était-ce pas justice aussi quand il venait de Lui vers nous? Ou bien son avènement parmi nous né serait-il pas plutôt miséricorde et justice son retour vers son Père?

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4. Je crois donc, mes frères, qu'en face de l'étonnante profondeur des Ecritures, quand il y a dans ses paroles quelque mystère utile à dévoiler, il est bon pour mériter de le découvrir avec fruit, que nous cherchions ensemble avec foi. Demandons-nous alors pourquoi le Sauveur met la justice à retourner vers son Père, et non pas à être venu d'auprès de Lui. Serait-ce parce que la miséricorde l'ayant fait descendre parmi nous, c'est la justice qui le reconduit vers Dieu? Nous apprendrions alors que nous ne pouvons être parfaitement justes, si nous sommes négligents à faire miséricorde, à nous occuper des intérêts d'autrui et non pas seulement des nôtres. Aussi bien, après avoir rappelé ce devoir, l'Apôtre cite aussitôt l'exemple du Seigneur. Voici ses paroles : « Rien par esprit de contention, ni par vaine gloire, mais par humilité d'esprit, chacun croyant les autres au-dessus de soi, et ayant égard, non à ses propres intérêts, mais à ceux d'autrui. » Il ajoute immédiatement : « Ayez en vous les sentiments qu'avait en lui le Christ Jésus. Il avait la nature de Dieu et ne croyait pas que ce fût pour lui une usurpation que de s'égaler à Dieu. Cependant il s'est anéanti lui-même en prenant la nature de serviteur, ayant été fait semblable aux hommes et reconnu pour homme par les dehors; il s'est humilié, étant devenu obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix. » Telle est la miséricorde qui l'a amené du ciel. Où est maintenant la justice qui le reconduit vers son Père ? Continuons à lire : « C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père (1). » Telle est la justice qui le reconduit vers son Père.

5. Mais s'il retourne seul vers son Père, quel avantage y avons-nous? Comment le Saint Esprit peut-il condamner le monde à propos de cette justice? D'un autre côté, s'il ne retournait pas seul vers son Père, il ne dirait pas ailleurs : « Nul ne monte au ciel que celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel (2). » Pourtant, l'Apôtre Paul dit encore « Car notre vie est dans les cieux (3). » Comment? Le voici : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, dit le même Apôtre, recherchez les choses d'en

1. Philip. II, 3-11. — 2. Jean, III, 13. — 3. Philip. III, 20.

haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu; goûtez les choses d'en haut et non les choses de la terré; car, vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu (1). » Comment donc dire que le Christ y est seul monté? Serait-ce parce que le Christ avec tousses membres ne fait qu'un, comme la tête ne fait qu'un avec le corps? Et quel est le corps du Christ, sinon l'Église ? « Vous êtes, dit le même Docteur des gentils, le corps du Christ et les membres d'un membre (2). » D'après cette interprétation, comme nous sommes tombés et que le Christ est descendu à cause de nous, ces mots : « Nul ne monte que celui qui est descendu, » ne signifient-ils pas que personne ne peut parvenir au ciel qu'autant qu'il fait un avec lui et qu'il est comme un membre harmonieux de son corps? C'est dans ce sens qu'il disait à ses disciples

« Sans moi vous ne pouvez rien faire (3). » Car son union avec nous n'est pas la même que son union avec soit Père. Il est un avec son Père, parce que le Fils a la même nature que son Père; il est un avec son Père, parce que « ayant la nature de Dieu, il n'a pas cru usurper en s'égalant à Dieu. » Mais il s'est fait un avec nous, parce qu'il s'est anéanti lui-même, prenant la nature de serviteur; » il s'est fait un avec nous, en devenant ce rejeton d'Abraham en qui toutes les nations doivent être bénies. On sait qu'après avoir rappelé cette prophétie l'Apôtre observe

« Il n'est pas dit : Et aux rejetons, comme s'il y en avait plusieurs; mais : Et à ton rejeton, comme s'il n'y en avait qu'un seul, et c'est le Christ. » Or, comme nous appartenons au Christ, comme nous lui sommes incorporés tous ensemble et unis étroitement comme à notre Chef, le Christ est réellement seul. Aussi l'Apôtre nous dit-il à nous-mêmes : « Vous êtes donc le rejeton d'Abraham, les héritiers selon la promesse (4). » Mais, si Abraham n'a qu'un rejeton, si ce rejeton unique n'est que le Christ, et si nous sommes aussi nous-mêmes cet unique rejeton, ne s'ensuit-il pas que tous, et le Chef et le corps, nous ne formons qu'un Christ ?

6. C'est pourquoi nous ne devons pas nous considérer comme étrangers à cette justice dont parle le Seigneur en disant : « A cause de la justice, car je vais à mon Père. » Maintenant en effet nous sommes ressuscités avec le Christ notre chef et nous demeurons en lui par la foi et par l'espérance, en attendant que cette espérance

1. Colos. III, 1-3. — 2. I Cor. XII, 27. — 3. Jean, XV, 6. — 4. Gal. III, 16, 29.

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se réalise à la future résurrection des morts. Or lorsque se réalisera notre espérance, notre justification se complètera aussi; et avant de les compléter, le Seigneur montre dans son corps, dans notre Chef même, en ressuscitant et en remontant vers son Père, ce que nous devons espérer. Aussi est-il écrit : « Il a été livré à cause de nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification (1). »

En résumé, le monde est condamné « à cause du péché, » commis par ceux qui ne croient pas au Christ; « à cause de la justice, » pratiquée par ceux qui ressuscitent au nombre de ses membres; et c'est pourquoi il est dit: « Afin que nous soyons en lui la justice de Dieu (2); » car si nous n'étions pas en lui, nous ne serions pas justice. Mais si nous sommes en lui, comme il remonte tout entier, il retourne avec nous vers son Père

1. Rom. IV, 25. — 2. II Cor. V, 21.

et c'est alors que la justice en nous sera parfaite. De là vient, que le monde est condamné encore « à cause du jugement, car le prince de ce monde est déjà jugé, » ce prince est le démon, le chef des pécheurs, qui n'ont le coeur attaché qu'à ce monde où ils habitent, qu'à ce monde qu'ils aiment et dont par conséquent ils portent le nom, comme à notre tour nous avons la vie attachée au ciel si nous sommes ressuscités avec le Christ. Aussi comme le Sauveur ne forme avec nous, qui sommes son corps, qu'un seul Christ; ainsi le démon ne forme qu'un démon non plus avec tous les impies dont il est le chef et qui sont comme son corps. Comme enfin nous ne sommes pas étrangers à la justice dont parle le Seigneur quand il dit : « Car je vais à mon Père; » ainsi les impies ne sont pas étrangers au jugement dont il est question dans ces mots : « Car le prince de ce monde est déjà jugé. »

SERMON CXLV. QU'EST-CE QUE DEMANDER QUELQUE CHOSE (1) ?

ANALYSE. — Notre-Seigneur reproche à ses disciples de n'avoir jamais rien demandé en son nom. En son nom pourtant ils ont déjà fait bien des miracles. Comment donc entendre sa pensée ? — Il est dit dans l'Écriture que Dieu refuse les jouissances divines à ceux qui sont sous le joug de la crainte et qu'il les accorde abondamment à ceux qui vivent d'espérance. Rien n'est plus vrai, car ceux qui ne servent Dieu que par crainte ont le coeur attaché au mal que la crainte seule leur fait éviter, tandis que ceux que l'espérance attache au service de Dieu ont pour lui un amour véritable dont ils goûtent les joies: Cet amour qui rend le coeur heureux est donc la grande grâce qu'il faut solliciter. — Or les disciples jusques là avaient plutôt vécu sous le joug de la crainte que sous le joug de l'amour. Sans doute ils avaient déjà demandé bien des faveurs; mais Jésus considère ces faveurs comme n'étant rien on presque rien en comparaison de ce qu'il voudrait qu'ils sollicitassent; et c'est pourquoi il leur dit que jusqu'alors ils n'ont rien demandé.

1. Nous avons remarqué, durant la lecture du saint Évangile, une pensée qui doit sans aucun doute mettre en mouvement toute âme sérieuse et la déterminer non pas à se décourager mais à chercher. Sans mouvement en effet il n'y a pas de changement possible; mais s'il est un mouvement dangereux, comme celui dont il est dit : « Ne mettez pas mes pieds en mouvement (2); » il est aussi un autre mouvement qui consiste à chercher, à frapper, à demander. Tous, il est vrai, nous avons entendu le lecteur; tous pourtant, je présume, nous ne l'avons pas compris. Sa voix donc nous signale ce qu’avec moi vous devez chercher, examiner, demander la grâce de comprendre. Dieu, je l'espère, nous assistera dans sa bonté et m'accordera ce dont je désire vous faire part.

1. Jean, XVI, 24. — 2. Ps. LXV, 9

Pourquoi donc, dites-moi, le Seigneur vient-il d'adresser cette observation à ses disciples « Vous n'avez jusqu'alors rien demandé en mon nom ? » N'est-ce pas ici ces mêmes disciples qu'il a envoyés avec le pouvoir de prêcher l'Évangile et de faire des miracles, et qui sont revenus vers lui tout transportés de joie et s'écriant: « Seigneur, voici qu'en votre nom les démons nous sont soumis (1) ? » Vous vous rappelez, vous reconnaissez ce passage que j'ai cité de l'Évangile, dont tentes les parties et toutes les pensées sont incontestablement vraies et sans aucun langage d'erreur. Comment alors accorder ces deux textes « Vous n'avez jusqu'alors rien demandé en mon nom; — Seigneur, voici qu'en votre nom les démons mêmes nous sont soumis? » Quel esprit ne désire résoudre cette question ? Donc il

1. Luc, X, 17, 20.

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nous faut demander, chercher, frapper. Faisons-le avec une piété pleine de foi, non pas avec une inquiétude charnelle, mais avec une humble dépendance; et Celui qui nous voit frapper ne dédaignera pas de nous ouvrir.

2. Recevez donc avec attention, avec une pieuse avidité, ce que le Seigneur va me mettre en main pour vous le distribuer; et après avoir entendu mes paroles, la pureté de votre goût vous dira sans doute à quel divin trésor je les ai puisées.

Le Seigneur Jésus savait ce qui pouvait rassasier l'âme humaine, cette intelligence créée à l'image de Dieu; il savait qu'il ne lui fallait rien moins que lui-même, et il savait aussi qu'elle n'en était point remplie encore; car s'il se montrait sous un rapport, sous un autre il se cachait, connaissant parfaitement ce qu'il convenait de mettre en relief et ce qu'il convenait de laisser dans l'ombre.

« Seigneur, est-il dit dans un psaume, coin« bien est grande l'abondance de votre douceur, « que vous cachez à ceux qui vous craignent et « que vous communiquez généreusement à ceux « qui espèrent en vous (1) ! » Oui, vous les dérobez à ceux qui vous craignent, ces délices divines, immenses, infinies. Si vous les cachez à ceux qui vous craignent, à qui les révélez-vous ? « Vous les communiquez généreusement à ceux qui espèrent en vous. » Voici donc une double question; mais la solution de l'une est l'éclaircissement de l'autre. Pourquoi, dira-t-on en examinant la seconde, pourquoi « avez-vous caché à ceux qui vous craignent et communiqué généreusement à ceux qui espèrent en vous? » Ceux qui craignent sont-ils différents de ceux qui espèrent ? Ceux qui craignent Dieu n'espèrent-ils pas en lui? Comment espérer en lui sans le craindre, et comment le craindre, pieusement sans espérer en lui? Commençons par résoudre ce problème; un mot de l'espérance et de la crainte.

3. La crainte est le caractère de la Loi, l'espérance celui de la grâce. — Peut-il y avoir une différence entre la Loi et la grâce, puisque la Loi et la grâce jaillissent de la même source? La Loi effraie ceux qui présument d'eux-mêmes : la grâce soutient ceux qui espèrent en Dieu. Oui, la Loi effraie; ne passez pas légèrement sur ce petit mot : pesez-le et appréciez en l'importance. Comprenez.bien ce double caractère, écoutez et saisissez nos preuves.

La Loi, disons-nous, effraie ceux qui présument d'eux-mêmes; la grâce soutient ceux qui

1. Ps. XXX, 20.

espèrent en Dieu. En effet, que contient la Loi? Beaucoup de prescriptions. Mais pourquoi chercher à les énumérer? Je n'en rappellerai qu'une seule, elle est fort courte et déjà rappelée par l'Apôtre; qui cependant l'observe? La voici: « Tu « ne convoiteras pas. » Attention! mes frères, c'est bien la Loi; mais sans la grâce c'est ta condamnation. Pourquoi, présomptueux, pourquoi tant te vanter et tant te vanter de ton innocence ? Pourquoi t'en faire tant accroire? Tu peux dire, sans doute. Je n'ai pas dérobé le bien d'autrui : je t'écoute, je te crois; je pourrais peut-être même constater par moi-même que tu né dérobes pas ce qui n'est pas à toi. Mais il s'agit de ne pas convoiter. — Je n'approche pas de la femme d'un autre. — Ici encore je t'écoute, je te crois, je constate. Mais il s'agit de ne pas convoiter. Pourquoi regarder autour et non au dedans de toi? Regarde en toi, et tu verras dans tes membres une loi contraire. Regarde bien en toi pourquoi te jeter en dehors? Descends en toi, et tu découvriras dans tes membres une loi qui résiste à la loi de ton esprit et qui t'assujettit à elle-même, à cette loi du péché qui vit en tes membres. Comment goûter alors les divines douceurs, esclave que tu es de la loi charnelle, de la loi opposée à la loi de ton esprit? Les Anges s'abreuvent de ces douceurs qui te sont inconnues, et ce sont les chaînes de ton esclavage qui t'empêchent d'atteindre jusques là. « Si la Loi n'avait dit : Tu ne convoiteras pas, » tu ignorerais « la convoitise. » En entendant la loi tu as craint, tu as essayé de combattre, mais sans pouvoir vaincre. Car « prenant occasion de ce « précepte, le péché a produit la mort. » Ainsi parle l'Apôtre, vous reconnaissez son langage. « Prenant occasion du commandement; le péché, dit-il, a développé en moi toute concupiscence. » Pourquoi tant de jactance et tant d'orgueil? Tu le vois, c'est avec tes propres armes que l'ennemi t'a vaincu. Tu voulais une loi pour t'instruire, et la loi même a servi d'entrée à ton ennemi. « Car, prenant occasion du commandement, le péché m'a séduit, continue l'Apôtre, et par lui m'a tué. » Comment ai-je pu dire. C'est par tes propres armes que l'ennemi t'a vaincu ? Ecoute la suite du discours de l'Apôtre. « Ainsi la Loi est sainte, le commandement est saint, juste et bon. Ce qui est bon est donc devenu pour moi la mort? Loin de là; mais le péché, pour se révéler, s'est servi de ce qui est bon pour me causer la mort (1). »

1. Rom. VII, 7-13, 23.

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Comment cela? C'est parce que tu as eu pour le commandement de la crainte et non de l'amour. Tu as craint le châtiment et tu n'as pas aimé la justice. Or, quand on craint le châtiment; on voudrait s'il était possible faire ce qui plait sans avoir rien à redouter. Ainsi, Dieu défend l'adultère : tu as bien en vue une femme étrangère, mais tu ne l'abordes pas, tu ne fais pas le mal avec elle; tu en as bien l'occasion, le temps et 1e lieu sont propices, il n'y a pas de témoins, nonobstant tu ne commets pas le crime. Pourquoi? Tu as peur du châtiment. — Personne ne le saura. — Dieu ne le saura-t-il pas non plus ? — Ainsi c'est parce que l'oeil de Dieu te voit, que tu t'abstiens de ce que tu allais faire. Mais ici ne crains-tu pas plus les menaces de Dieu, que tu n'aimes ses ordres? En effet, pourquoi t'abstiens-tu? Parce qu'en faisant le mal tu serais jeté en enfer. C'est donc le feu que tu redoutes. Ah! si tu aimais la chasteté, tu t'abstiendrais dans le cas même où tu n'aurais absolument rien à craindre; et si Dieu te disait: Fais ce que tu veux, je ne te condamnerai pas, je ne te condamnerai pas à l'enfer, seulement tu ne me verras pas; en t'abstenant après cette menace, ce serait l'amour de Dieu et non la crainte de son jugement qui t’inspirerait. Mais t'abstiendrais-tu ? Il est possible, ce n'est pas à moi d'en juger. Quoi qu'il en soit, tues aidé, si tu t'abstiens, par la grâce qui fait les saints, et c'est elle qui t'inspire une juste horreur pour l'impureté de l'adultère, et pour ton Maître un amour vrai qui te fait soupirer après ses promesses plutôt que de redouter ses menaces; oui, c'est la grâce et garde-toi de revendiquer ce mérite, de l'attribuer à ta nature. Tu t'abstiens avec plaisir, c'est bien; avec amour, c'est bien encore; j'y applaudis de tout coeur. C'est la charité qui t'inspire cette bonne volonté pratique, et ta confiance en Dieu te fait goûter les douceurs divines.

4. Mais d'où te vient cette charité? si toutefois tu l'as réellement; car je crains encore que ce ne soit la crainte qui t'anime et que nonobstant tu ne t'estimes un grand homme. Oui tu es grand situ agis par charité. Mais as tu la charité? — Je l'ai, dis-tu. — D'où te vient-elle ? — De moi-même. — Ah ! si elle te vient de toi-même, que tues loin encore de la divine douceur! C'est toi qu'il te faudra aimer, car ce sera aimer la source même de la charité. Mais je te prouve que tu ne l'as pas, et la preuve que tu ne l'as pas, c'est que tu t'attribués un bien si précieux; car si tu la possédais réellement, tu saurais d'où elle te vient. En prétendant que tu l'as par toi-même, ne la considères-tu pas comme quelque chose de très peu important? Et néanmoins, quand tu parlerais les langues des hommes — et des Anges, si tu n'avais pas la charité, tu ne serais qu'un airain sonore et une cymbale retentissante. Quand encore tu comprendrais tous — les mystères, que tu posséderais toute la science, tous les dons prophétiques et toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, rien de tout cela, sans la charité, ne pourrait te servir. Si même tu distribuais tout ton avoir aux pauvres et que tu livrasses ton corps pour être brûlé, sans la charité, tu ne serais rien (1). Quelle place tient donc cette charité dont l'absence rend tout inutile? Compare-la, non pas à ta foi, non pas à ta science, non pas à ta langue, non pas à des choses moindres encore, l'oeil, la main, le pied, le dernier de te membres : quel rapprochement établir entre elle et ces biens minimes ? Et quand Dieu seul a pu te donner l'oeil et la main, tu ne devrais la charité qu'à toi ? N'est-ce            pas abaisser Dieu, que de prétendre être toi-même l'auteur de cette charité qui l'emporte sur tout! Le Seigneur peut-il te donner davantage? Tout ce qu'il peut te donner n'est-il pas moindre nécessairement? La charité l'emporte sur tout, et t'est toi qui te l'es donnée ? Si tu l'as, elle ne vient pas de toi; qu'as-tu en effet que tu ne l'aies reçu (2)? Qui donc en a fait don, soit à moi, soit à toi ? C'est Dieu. Reconnais en lui ton bienfaiteur, pour ne sentir pas sa main vengeresse. Oui, sur la foi des Écritures, c'est Dieu qui t'a donné la charité, ce bien immense, ce bien qui surpasse tout bien. Dieu te l'a donnée, « puisque la charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs; par toi ? Nullement, mais par le Saint-Esprit qui nous a été donné (3). »

5. Revenons maintenant à notre esclave, revenons à la proposition que j'ai établie 'en ces termes : La Loi effraie ceux qui présument d'eux-mêmes, la grâce soutient ceux qui espèrent en Dieu. Vois en effet l'esclave dont il a été fait mention. Il sent dans ses membres une loi qui résiste à la loi de son esprit et qui se l'assujettit à elle-même, toute charnelle qu'elle soit. Lé voilà donc vaincu; entraîné, enchaîné, sous le joug. Que lui sert, hélas! d'avoir entendu : « Tu ne convoiteras pas ? » L'ennemi lui a été signalé, mais il ne l'a pas vaincu. Car il ignorait la concupiscence, c'est-à-dire son ennemi, « si la Loi

1. I Cor. XIII, I-3. — 2. Ibid. IV, 7. — 3 Rom. V, 5.

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ne disait: tu ne convoiteras pas.. » Eh bien! le voilà, ton ennemi, combats,          affranchis-toi,

rends-toi libre, étouffe cette pensée voluptueuse, anéantis cette impression coupable. Arme-toi de la loi, en avant, triomphe si tu le peux. Mais qu'est-ce que cette complaisance intérieure dans la Loi de Dieu que t'inspire déjà un commencement de grâce? Tu vois dans tes membres une loi différente qui résiste à cette loi spirituelle et qui n'y résiste pas vainement, puisqu'elle te met sous le joug de la loi de péché.

Voilà comment. la crainte te prive de l'abondance des divines douceurs. Mais si la crainte te prive de ces douceurs, comment te seront-elles communiquées généreusement situ espères? Crie sous la main de l'ennemi; car si tu as un adversaire, tu as aussi un soutien qui attend que tu combattes pour seconder tes efforts, mais à la condition que tu espéreras en lui, puisqu'il déteste l'orgueil. Et que dire en criant ainsi sous la main de l'ennemi ? « Malheureux homme que je suis! » Vous comprenez, vos acclamations me l'indiquent. Si donc il vous arrive de vous débattre sous la main de l'ennemi, criez ainsi, criez du fond du coeur, dites avec une foi éclairée : « Malheureux homme que je suis!» Je suis malheureux, malheureux d'abord parce que je suis moi, malheureux ensuite parce que je suis homme: doublement donc malheureux; car tout homme se tourmente vainement et s'égare au milieu des fantômes (1). « Malheureux homme que je suis, «qui me délivrera du corps de cette mort? » Est-ce toi? Mais où sont tes forces? Sur quoi repose ta présomption? Ah ! tu cesses enfin, tu cesses de t'enorgueillir et non d'invoquer Dieu. Cesse ainsi de te vanter et crie. Dieu lui-même ne se tait-il pas en même temps qu'il crie ? Il se tait comme juge, mais il ne se tait pas comme législateur. Toi aussi cesse de t'élever, mais non de l'invoquer; autrement Dieu pourrait te dire : « Je me suis tu, me tairai-je toujours (2)? » Crie donc: « Malheureux homme que je suis! » Avoue-toi vaincu, confesse ta faiblesse et dis : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? »

Qu'avais je avancé? Que la Loi effraie qui présume de soi. Voici un homme qui présumait de lui-même; il a essayé de combattre, mais sans pouvoir vaincre ; au contraire il a été vaincu, terrassé, mis sous le joug, et dans les fers. Ainsi a-t-il appris à se confier en Dieu, et après avoir été effrayé par la Loi quand

1. Ps. XXXVIII, 7. — 2. Isaïe, XLII,14.

il présumait de lui-même, maintenant qu'il espère en Dieu il sera secouru par sa grâce. C'est ce qu'il exprime avec bonheur. « Qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur (1). » Ah! ressens maintenant sa douceur, goûte-la et la savoure, écoute ce psaume : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux (2). » Pour toi il est devenu doux, mais après t'avoir délivré. Il était amer quand.tu présumais de toi; plonge-toi dans cette douceur, gage heureux de ce qui t'attend.

6. Les disciples de Notre-Seigneur Jésus-Christ étaient encore sous la loi et ils avaient besoin d'être encore purifiés et nourris, d'être encore réprimandés et redressés, car ils étaient sujets encore à la convoitise, quoique la Loi dise: « Tu ne convoiteras pas (3). » Je ne veux pas blesser ces béliers sacrés, ces chefs du troupeau divin; non je ne les blesserai point, car je ne dirai que la vérité, la vérité exprimée dans l'Évangile : ils disputaient à qui d'entre eux serait le plus grand (4) ; et quoique le Seigneur fût encore avec eux sur la terre, l'ambition du premier rang les divisait et les agitait. D'où venaient en eux ces mouvements, sinon du vieux levain, sinon de la loi des membres qui résistait en eux à la loi de l'esprit? Ils cherchaient à monter, esclaves encore de la cupidité, et ils se demandaient qui d'entre eux serait le premier; aussi un enfant vint-il confondre leur orgueil. Jésus en effet appela ce petit être afin d'abattre leurs prétentions superbes (5).

Aussi quand ils revinrent en s'écriant: « Seigneur, voilà qu'en votre nom les démons nous « sont soumis ; » comme c'était se réjouir de rien, qu'était en effet ce pouvoir comparé à ce que Dieu leur réservait ? le Seigneur, le bon Maître leur répondit, pour réprimer en eux l'esprit de crainte et y affermir la confiance : « Ne vous réjouissez point de ce que les démons vous sont soumis. » Et pourquoi? « Parce que beaucoup viendront en mon nom et diront : considérez qu'en votre nom nous avons chassé les démons ; et je leur répondrai : Je ne vous connais point (6). » — « Ne vous réjouissez point de cela, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux. » Vous ne sauriez y être encore ; et pourtant vos noms y sont déjà : réjouissez-vous donc. Si j'ajoute que «vous n'avez encore rien demandé en mon

nom ; » c'est que l'objet de vos voeux n'est rien comparé à ce que je me propose de vous

1. Rom. VII, 22-25. — 2. Ps. XXXIII, 9. — 3. Exod. XX, I7. —  4. Luc, XXII, 24. — 5. Marc, IX, 33-36. — 6. Matt. VII, 22, 23.

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donner. Qu'avez-vous effectivement demandé ? Que les démons vous fussent assujettis ? « Ne vous en réjouissez pas. » — Ce n'est donc rien que cette demande, car si elle était quelque chose, le Sauveur commanderait de se réjouir. Sans doute elle n'est pas entièrement rien, mais elle est bien peu de chose en face des récompenses magnifiques du Seigneur. C'est ainsi que l'Apôtre Paul n'était pas non plus absolument rien ; et pourtant il disait en se mettant en présence de Dieu : « Ni celui qui plante, ni celui qui arrose ne sont quelque chose (1). »

Appliquez-vous cela: nous nous l'appliquons à nous-mêmes ainsi qu'à vous lorsque nous demandons ces choses temporelles ; car vous en avez sûrement demandé. Eh! qui n'en demande? Si l'on est malade, on demande la santé ; la délivrance, si l'on est en prison ; durant une tempête, l'arrivée au port; la victoire, durant la mêlée ; tout cela on le demande au nom du Christ, et pourtant ce n'est rien. Que faut-il donc solliciter ? « Demandez en mon nom, » dit le Seigneur. Il ne précise pas ce qu'il faut demander, mais ses paroles doivent nous le faire comprendre.

1. I Cor. III, 7.

« Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit pleine. Demandez et vous recevrez en mon nom. » Quoi? Quelque chose assurément. « Afin que votre joie soit pleine. » Demandez donc ce qui vous contentera. Si en effet tu demandes ce qui n'est rien, souviens-toi que celui qui boira de cette eau, aura soif encore (1). Il descend dans le puits le sceau de la convoitise, il en tire de quoi boire, mais pour avoir encore soif. «Demandez, afin que votre joie soit pleine; » c'est-à-dire afin d'être rassasiés complètement, et non pas afin d'éprouver des délectations provisoires. Demandez ce qui peut vous contenter, dites avec Philippe : « Seigneur, montrez-nous « votre Père et cela nous suffit; » et le Seigneur vous répondra : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et vous ne me connaissez pas encore ? Qui me voit, Philippe, voit aussi mon Père (2). »

Ainsi donc rendez grâces au Christ qui a tant souffert pour vous délivrer de vos infirmités, et pour remplir vos coeurs attachez-vous à sa divinité.

Tournons-nous, etc. 3.

1. Jean, IV, 13. — 2. Ibid. XIV, 8, 9. — 3. Serm. 1.

SERMON CXLVI. LE TROUPEAU DU CHRIST (1).

ANALYSE. — En apprenant qu'ils sont le troupeau du Christ et que le Christ les a confiés à la vigilance de ceux qui l'aiment pour les conduire au ciel, les fidèles doivent se réjouir. Mais aussi doivent-ils éviter avec soin d'imiter les chrétiens mauvais et de se mêler soit aux hérétiques soit aux schismatiques, si formellement réprouvés dans les Écritures.

1. Votre charité a remarqué, durant la lecture d'aujourd'hui, que le Seigneur demandait à Pierre : « M'aimes-tu? » Pierre lui répondait « Vous savez, Seigneur, que je vous aime; » il répondit ainsi deux et trois fois, et à chaque fois le Seigneur ajoutait : « Pais mes brebis. » Ainsi le Christ confiait à Pierre le soin de paître ses brebis, et c'était lui qui paissait Pierre. Que pouvait Pierre en faveur du Christ même, depuis surtout qu'il avait un corps immortel et qu'il était sur le point de monter au ciel ? Aussi en lui demandant: « M'aimes-tu? » le Seigneur semblait-il lui dire : Pour montrer que tu m'aimes, « pais mes brebis. »

1. Jean, XXI, 16-17.

C'est pourquoi, mes frères, rappelez-vous avec soumission que vous êtes les brebis du Christ, comme nous nous rappelons nous-même avec crainte ces paroles: « Pais mes brebis. » Ah! si nous n'accomplissons notre devoir qu'avec crainte, si nous tremblons pour nos ouailles; comment ne doivent-elles pas à leur tour trembler pour elles-mêmes. A nous donc la sollicitude, à vous l'obéissance; à nous la vigilance pastorale, à vous l'humble soumission du troupeau. Vous nous voyez, il est vrai, vous adresser la parole d'un lieu plus élevé ; la crainte ne nous en tient pas moins sous vos pieds, car nous savons combien est redoutable le compte qu'il nous faut rendre de ce haut siège que nous occupons.

591

Aussi, mes très-chers enfants, tendres germes de l'Église catholique, membres du Christ, songez au Chef illustre que vous avez. Fils de Dieu, songez à quel Père vous vous êtes donnés. Songez, Chrétiens, à quel héritage vous êtes appelés; il ne ressemble pas à tes domaines terrestres que les enfants ne sauraient posséder qu'après la mort de leurs parents. Nul en effet n'hérite de son père qu'après le trépas de celui-ci, tandis que du vivant même de notre Père qui ne saurait mourir, nous serons maîtres de ses biens. Je dis plus, je dis bien plus, et pourtant c'est la vérité : notre Père sera lui-même notre héritage.

2. Vivez donc honorablement, vous surtout, ô blancs enfants du Christ, qui venez de recevoir le baptême ; vivez conformément aux avis que je vous ai donnés, conformément 'a ceux que vous donne encore aujourd'hui la sollicitude dont je me sens pénétré, car la dernière lecture de l'Evangile a encore redoublé mes craintes. Tenez-vous sur la réserve, gardez-vous d'imiter les chrétiens mauvais, gardez-vous de dire : Je puis faire cela, puisque tant de fidèles le font. Ah ! ce ne serait point vous préparer une défense mais vous chercher des compagnons d'enfer. Développez-vous sur cette aire sacrée : si vous êtes bons, vous y découvrirez de bons chrétiens qui auront vos sympathies.

Etes-vous donc notre, propriété ? Les hérétiques et les schismatiques ont pris au Seigneur pour se faire des domaines privés; ce ne sont pas les troupeaux du Christ, mais les leurs, qu'ils ont prétendu conduire malgré le Christ. Sans doute ils ont mis son nom sur ces troupeaux qu'ils lui ont ravis, et c'était comme pour les défendre par cet aspect imposant. Que fait donc le Christ quand se convertissent ces hommes qui en dehors de l'Église ont reçu son nom avec le Baptême ? Il chasse le voleur, conserve le titre de la maison et il y entre comme son nom l'y invite. Pourquoi changerait-il un nom qui est le sien ? Ces sectaires considèrent-ils ces paroles que le Seigneur adressa à Pierre : « Pais mes agneaux; Pais mes brebis ? » Il ne lui dit pas : Pais tes agneaux ; pais tes brebis.

Après donc les avoir exclus de son bercail, que dit-il à son Eglise dans le Cantique des cantiques? Là l'Époux parle ainsi à l'Epouse : « Si tu ne te reconnais toi-même, ô toi qui l'emportes en beauté sur les autres femmes, sors. » En d'autres termes : Je ne te chasse pas ; sors, si tu ne te reconnais toi-même; si tu ne te reconnais toi-même, ô la plus belle des femmes, dans le miroir des Écritures ; si tu ne te mets en face de ce miroir qui ne te donne pas un éclat menteur ; si tu ne reconnais qu'à toi s'appliquent ces mots: « Ta gloire s'étend sur « toute la terre (1) ; » et ces autres : « Je te donnerai les nations pour héritage et pour domaine , jusqu'aux extrémités de la terre (2); » ainsi que beaucoup d'autres témoignages qui désignent l'Eglise catholique. Si donc tu ne te reconnais ainsi, pour toi point de partage, tu ne saurais te rendre héritière. Aussi « sors sur les traces des troupeaux, » et non avec le troupeau, « et pais tes boucs (3) ; » tes boucs et non mes brebis, comme je disais à Pierre. A Pierre en effet il est dit : « Mes brebis ; » et aux schismatiques : « Tes boucs. » Ici des brebis, là des boucs ; ici mes brebis, là tes boucs. Rappelez-vous ce qui sera à la droite et ce qui sera à la gauche de notre Juge; rappelez-vous de quel côté seront les boucs et de quel côté les brebis (4); ainsi vous verrez clairement où est la société de la droite, où est la société de la gauche ; où est la blancheur, ou est l'obscurité ; où est la lumière, où sont les ténèbres; où est la beauté, où est la difformité ; à qui est destiné le royaume éternel, et qui doit s'attendre à l'éternel supplice.

1. Ps. LVI, 12. — 2. Ib. II, 8. — 3. Cant. 1, 7. — 4. Matt. XXV, 33.

SERMON CXLVII. TRANSFORMATION DE SAINT PIERRE (1).

592

ANALYSE. — La présomption avait porté saint Pierre à promettre au Sauveur une inviolable fidélité pour l'avenir, et le Sauveur abandonnant saint Pierre à lui-même, l'apôtre l'avait renié jusqu'à trois fois. Il profita de cet avertissement et lorsque Jésus-Christ lui demanda ensuite s'il l'aimait, il évita avec soin la présomption où il était tombé. Aussi le Seigneur lui promit-il alors la gloire du martyre, qu'il a effectivement subi avec tant de courage.

1. Vous vous souvenez que le premier des Apôtres, que l'Apôtre Pierre se troubla au moment de la passion du Seigneur. Oui, il se troubla par lui-même, mais le Christ le renouvela et le raffermit. Pierre en effet avait audacieusement présumé de lui-même, et timidement ensuite il renia son Maître. Il avait promis de mourir pour le Sauveur, quand le Sauveur devait auparavant mourir pour lui. Ainsi comme il s'écriait : « Je vous accompagnerai jusqu'à la mort ; — je mourrai pour vous; » le Seigneur lui répondit: « Tu mourras pour moi? En vérité je te le déclare: avant que le coq chante tu me renieras trois fois (2). » Le moment arriva; et comme le Christ était Dieu, tandis que Pierre n'était qu'un homme, on vit l'accomplissement de cet oracle : «J'ai dit dans ma frayeur : Tout homme est menteur (3). » Si tout homme est menteur, observe l'Apôtre, Dieu est véridique (4). Le Christ donc fut véridique et Pierre menteur.

2. Mais maintenant ? Le Seigneur l'interroge, comme vous l'avez remarqué durant la lecture de l'Évangile, et lui dit: « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? — Oui, Seigneur, « répondit Pierre, vous savez que je vous aime. » Cette question lui fut adressée une seconde et fine troisième fois, et comme à chaque reprise l'Apôtre répondait qu'il aimait, le Seigneur chaque fois lui confiait son troupeau. « Je vous aime. — Pais mes agneaux ; pais mes petites brebis. » Pierre seul recevait ce dépôt ; il figurait ainsi l'union des bons pasteurs, des pasteurs qui savent gouverner pour le Christ et non pas pour eux.

Pierre aujourd'hui serait-il encore menteur ? Se tromperait-il en assurant qu'il aime le Seigneur ? Il dit vrai, car il dit ce qu'il voit dans son coeur. Quand il s'écriait : «Je donnerai m « vie pour vous, » il présumait de ses forces pour l'avenir. Chacun peut savoir ce qu'il est au moment

1. Jean, XXI, 15-19. —2. Luc, XX, 33, 34, 65-61; Jean, XIII, 37 38 ; XVII, 25-27. — 3. Ps. CXV, 11. — 4. Rom. III, 4.

où il parle ; mais qui sait ce qu'il sera demain ? Pierre donc regardait dans son âme quand le Seigneur l'interrogeait, et conformément à ce qu'il y voyait, il répondait avec confiance: « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Vous savez ce que je vous dis ; et ce que je vois ; ici dans mon coeur, volis le voyez aussi. — Toutefois il n'osa répondre précisément à ce que le Seigneur lui demandait. Le Seigneur en effet ne lui avait pas dit simplement : «M'aimes-tu? » Il avait ajouté : « M'aimes-tu plus que ceux-ci?» c'est-à-dire plus que ces autres disciples. Pierre ne put que répondre : « Je vous aime ; » il n'osa pas ajouter : « Plus que ceux-ci. » C'est qu'il ne voulut plus mentir. Il lui suffisait de rendre témoignage aux dispositions de son coeur ; il ne devait pas juger des dispositions du coeur d'autrui.

3. La vérité venait-elle alors de Pierre même ou du Christ dans la personne de Pierre ? Le Seigneur Jésus-Christ abandonna Pierre quand il lui plut, et Pierre ne fut plus qu'un homme; il le remplit aussi de lui-même quand il lui plut, et Pierre fut véridique. Pierre dut cette véracité à la Pierre, à la Pierre c'est-à-dire au Christ (1). or, quand il eut pour la troisième fois répondu qu'il aimait le Christ et que pour la troisième fois encore le Christ lui eut confié ses humbles brebis, que lui fut-il annoncé? Le Christ lui prédit son martyre. « Quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais. Mais quand « tu seras vieux, tu étendras les mains et un autre te ceindra et te portera où tu ne voudras pas. » L'Évangéliste nous expose ainsi quelle était la pensée du Christ. « Il parlait de cette manière, observe-t-il, pour indiquer par quelle mort il devait glorifier Dieu; » c'est-à-dire pour indiquer que Pierre devait être crucifié pour le Sauveur, car c'est ce que signifie : « Tu étendras les mains. »

Où est maintenant le renégat ? Le Seigneur Jésus ajouta: « Suis-moi ; » mais non dans le

1. I Cor. X, 4.

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A même sens qu'en appelant à lui ses disciples. Il disait alors : « Suis-moi ; » mais c'était pour s'instruire et c'est aujourd'hui pour être couronné. Pierre ne craignait-il pas la mort quand il renia le Christ ? Il craignait d'endurer ce qu'endura le Sauveur. Mais il ne doit plus craindre  aujourd'hui ; car il revoit vivant dans son propre corps Celui qu'il a vu suspendu au gibet. Le  Christ donc en ressuscitant lui a ôté la crainte de 1a mort ; et comme il lui a ôté cette crainte, il peut avec raison lui demander compte de son amour. La peur s'était manifestée par un triple reniement ; l'amour se révèle dans une triple confession. En reniant trois fois il avait abandonné la vérité; et il proclame son amour en confessant trois fois.

Sermons sur les Actes des Apôtres

SERMON CXLVIII. Prononcé le Dimanche après Pâques dans l’Église des vingt Martyrs. ANANIE ET SAPHIRE (1).

ANALYSE. — La mort temporelle infligée à Ananie et à Saphire est la punition de leur mensonge, et saint Augustin espère qu'ils sont préservés de la mort éternelle. Mais comme ce châtiment doit. nous porter à accomplir fidèlement les voeux que nous avons faits à Dieu!

1. Pendant qu'on faisait la lecture dans le livre qui porte pour, titre : Actes des Apôtres, vous avez remarqué comment furent frappés ces chrétiens, qui après avoir vendu un domaine, détournèrent une partie du prix et mirent le reste aux pieds des Apôtres, comme si t'eût été la somme entière. Un mot suffit pour les faire expirer tous deux, l'homme et la femme.

II en est qui regardent comme un châtiment trop sévère d'avoir fait mourir ces deux chrétiens parce qu'ils avaient soustrait de l'argent provenant après tout de leur propre bien. Ah! ce n'est point le désir de posséder qui porta l'Esprit-Saint à agir ainsi, c'est le mensonge qu'il vont ut punir en eux. Car vous avez entendu ces paroles du bienheureux Pierre : « Restant entre tes  mains, ne demeurait-il pas à toi ? et vendu, n'était-il pas encore en ta puissance? » Si tu ne voulais pas vendre, qui t'y forçait? Si tu ne voulais donner que moitié, exigeait-on le tout? Mais en n'offrant que moitié, il ne fallait pas dire que tu présentais la somme entière et c'est pour l'avoir dit que tu es coupable de mensonge.

Cependant, mes frères, ne regardons point comme un châtiment sévère cette mort temporelle, et plaise à Dieu que la vengeance ne soit pas allée plus loin ! Ces chrétiens en effet n'étaient-ils pas des mortels, ne devaient-ils pas mourir un jour? Seulement Dieu voulut que leur mort servit à affermir la discipline, et il faut

1. Act. V, 1-12.

croire qu'il les a épargnés au delà de ce monde, car sa miséricorde est immense.

A propos de ceux qui traitaient indignement le corps et le sang du Sauveur, l'Apôtre saint Paul parle quelque part des morts que Dieu inflige par punition. « C'est pour cela, dit-il, qu'il y a parmi vous beaucoup d'infirmes et de languissants et qu'un assez grand nombre s'endorment; » un assez grand nombre pour faire de salutaires impressions. Ils s'endorment, c'est-à-dire qu'ils meurent. La justice divine les frappait; ils tombaient malades et mouraient. L'Apôtre ajoute ensuite: « Car si nous nous jugions, nous ne serions pas jugés par le Seigneur. Or quand le Seigneur nous juge, il nous corrige pour ne nous damner pas avec ce monde (1). » N'est-ce pas ce qui est arrivé à Ananie et à Saphire ? Ils ont subi la peine de mort, pour n'être point. condamnés à l'éternel supplice.

2. Que votre charité fasse maintenant la réflexion suivante. Si le Seigneur s'est montré si mécontent qu'ils eussent détourné une partie de l'argent qu'ils lui avaient promis, quand toutefois cet argent ne pouvait servir qu'à des hommes, quel n'est pas son courroux quand on fait voeu de chasteté et qu'on ne l'observe pas, quand on fait voeu de virginité et qu'on n'y est pas fidèle? Ces voeux en effet sont pour Dieu et non pour des hommes. Qu'est-ce à dire, sont pour Dieu?

1. I Cor. XI, 30-32.

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C'est que Dieu fait, des saints, sa demeure et le temple où il daigne habiter, et il veut que ce temple demeure inviolable. A la vierge, à la religieuse qui se marie, on pourrait donc appliquer ce que Pierre disait à propos de l'argent, et lui dire : Restant entre tes mains, ta virginité ne t'appartenait-elle pas, et n'était-elle pas en ta puissance, avant que tu en fisses voeu? Quand toutefois on s'est conduit de la sorte, quand on a fait un tel voeu sans y être fidèle, on doit s'attendre, non pas à être corrigé par la mort temporelle, mais à être condamné aux éternelles flammes.

SERMON CXLIX. QUATRE QUESTIONS (1).

ANALYSE. — Saint Augustin, dans ce discours, résout quatre questions que le dimanche précédent il avait promis d'approfondir. La première est relative à la vision célèbre qu'eut saint Pierre immédiatement avant d'être appelé chez le Centurion Corneille. Les animaux purs et impurs qu'il lui fut ordonné de manger peuvent signifier que les observances légales étaient abolies sous le Christianisme, parce que.leurs significations prophétiques s'y trouvaient accomplies. Cependant, comme des serpents étaient mêlés à ces animaux et que les serpents ne peuvent servir d'aliment aux hommes, il faut donner à cette vision une autre interprétation encore et l'entendre, comme l'entendit Pierre, dans ce sens que les Gentils étaient, comme les juifs, appelés à faite partie du corps de l'Église. — La seconde question est relative aux bonnes oeuvres. D'un côté il nous est recommandé de les faire secrètement, et d'autre part nous sommes obligés de les faire briller publiquement. N'y a-t-il pas contradiction? Le moyen de concilier ces préceptes qui semblent opposés est de faire le bien en public, quand on doit l'y faire, mais sans se proposer pour but l'estime des hommes. Il faut avoir en vue uniquement la gloire de Dieu et l'édification du prochain. — C'est ce que rappelle la troisième question. Elle demande comment la main gauche peut ignorer ce que fait la droite. Saint Augustin répond que la gauche représente les biens temporels, et la droite, les biens éternels. Ne mêlez pas, dans vos bonnes oeuvres, le désir des premiers au désir des derniers, et votre gauche ignorera ce que fait votre droite. — Enfin, et c'est la quatrième question, comment l'Évangile nous ordonne-t-il d'aimer nos ennemis, quand l'ancien Testament disait : Aime ton prochain et hais ton ennemi? Ces préceptes sont vrais l'un et l’autre; car le prochain que nous commande d'aimer l'ancienne, loi désigne tous les hommes, et l'ennemi qu'elle ordonne de haïr n'est autre que le diable. Donnons à nos ennemis des preuves ardentes de notre charité, ce sera souvent le moyen d'en faire pour nous des amis.

1. Je me souviens que dès avant dimanche dernier je m'étais engagé, envers votre sainteté, à résoudre quelques questions tirées des Écritures. Or voici le moment d'acquitter ma promesse, autant que le Seigneur daigne m'en faire la grâce; car, sans parler de la charité qu'on doit toujours quoique toujours on s'en acquitte, je voudrais n'être pas plus longtemps votre débiteur.

A propos de la vision de Pierre, nous disions qu'il faudrait examiner premièrement ce que signifie cette espèce « de nappe de lin qu'on abaissait du ciel par les quatre coins et dans laquelle étaient toutes sortes de quadrupèdes de la terre, de serpents et d'oiseaux du ciel;» ce que signifient encore ces paroles divines adressées au même Apôitre : « Tue et mange; » pourquoi enfin cette nappe s'abaissa et se releva trois fois.

2. Il est facile de réfuter ici ceux qui s'imaginent que le Seigneur notre Dieu voulait par là commander à Pierre la gourmandise. Quand même en effet nous prendrions à la lettre ces

1. Act. X ; Matt. V,16 ; VI, 1-4 ; V, 43-48.

mots : « Tue et mange; » ce n'est pas à tuer et à manger qu'il y a péché, mais à user sans modération des dons que Dieu fait aux hommes pour subvenir à leurs besoins.

3. L'ancienne loi avait donc déterminé certains animaux dont les Juifs pouvaient manger, et certains autres dont ils devaient s'abstenir. Cette distinction figurait des choses futures; l'Apôtre saint Paul l'enseigne clairement dans ces paroles : « Que personne donc ne vous juge sur le manger ou sur le boire, ou à cause des jours de fête, des néoménies ou des sabbats, ce qui est l'ombre des choses futures (1). » Aussi dit-il ailleurs, quand l'Église déjà était établie « Tout est pur pour ceux qui sont purs, mais il est mal à l'homme de manger avec scandale. — Quand l'Apôtre écrivait ceci, il y avait effectivement des chrétiens qui mangeaient certaines viandes au scandale de quelques âmes faibles. On vendait alors au marché des chairs d'animaux immolés par les aruspices, et beaucoup de frères s’abstenaient d'en manger pour ne pas

1. Colos. III, 16, 17. — 2. Tite, I, 6; Rom. XIV, 20.

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donner lieu aux ignorants d'acheter ces viandes sacrifiées aux idoles. C'était pour rassurer la conscience à ce sujet que le même Apôtre disait dans une autre Epître : « Mangez de tout ce qui se vend à la boucherie, ne faisant aucune question par conscience ; car au Seigneur est la terre et toute sa plénitude. » Il ajoutait : « Si un infidèle vous invite et que vous vouliez aller, mangez de tout ce qu'on vous servira, ne faisant aucune distinction par motif de conscience. Mais si quelqu'un dit : Ceci a été immolé aux idoles, n'en mangez point, à cause de celui qui  vous a avertis, et par conscience (1). » D'où il suit qu'en cette matière la pureté ou l'impureté consiste, non pas dans le toucher proprement dit, mais à avoir la conscience nette ou souillée.

4. Aussi les Chrétiens reçurent sous ce rapport une franchise que n'avaient pas les Juifs. Car si les Juifs ne pouvaient pas manger de certains animaux, c'est qu'ils étaient, comme nous l'avons remarqué, des figures ou des ombres de ce qui devait se faire. Ainsi leur 'circoncision désignait la circoncision du coeur, quoi qu'ils ne voulussent point de celle-ci, se contentant de porter celle-là sur leur chair : de la même manière ces aliments permis ou défendus étaient des préceptes mystérieux et des signes de l'avenir. Ils pouvaient, d'après l'Écriture, manger des animaux qui ruminent et qui ont la corne fendue, n1'ais non pas de ceux à qui manquent l'un ou l'autre ou bien l'un et l'autre de ces caractères (2). C'était pour désigner certains hommes qui ne sont pas de la société des saints. En effet la corne fendue a rapport à la conduite et la rumination rappelle une propriété de la sagesse. Quelle relation entre le corne fendue et la conduite? C'est que les animaux dont la corne est fendue ne tombent pas aisément : or le péché n'est-il pas une chute? Quelle relation aussi entre la sagesse et le caractère des ruminants ? C'est qu'il est dit dans l'Écriture : « Un trésor précieux repose dans la bouche du sage, mais l'insensé l'engloutit (3). » Ainsi écouter la vérité et l'oublier ensuite par négligence, c'est comme l'engloutir, c'est n'en conserver pas le goût, c'est l'ensevelir dans l'oubli même ; tandis que méditer la loi du Seigneur et le jour et la nuit, c'est comme la ruminer et en savourer les délices dans son coeur. La défense faite aux Juifs signifie donc qu'à l'Église ou au corps du Christ, qu'à la grâce et à la société des saints n'appartiennent pas ceux

1. I Cor. X, 25-28. — 2 Deut. XIV. — 3. Prov. XXI, 20, sel. sept.

qui écoutent indolemment la divine parole, ni ceux qui vivent mal, bien moins encore ceux qui tout à la fois écoutent mal et vivent mal.

5. Ainsi en est-il des autres observances semblables imposées aux Juifs; elles sont des ombres figuratives de l'avenir; et depuis, l'avènement de la lumière du monde, de Jésus-Christ notre Seigneur, quand on les lit c'est seulement pour en avoir l'intelligence et non pour les pratiquer. Il est donc permis aux chrétiens de ne pas se conformer à ces inutiles coutumes et de manger ce qu'ils veulent, pourvu qu'ils le fassent avec modération, bénédiction et action de grâces. Si donc il a été dit à Pierre : « Tue et mange, c'était peut-être pour lui faire entendre de n'observer plus ces usages des Juifs; mais ce n'était sûrement pas pour lui recommander la gourmandise ni une hideuse gloutonnerie.

6. Ce qui prouve toutefois qu'il s'agissait ici d'un enseignement figuré, c'est que dans cette espèce de vase il y avait des serpents. Pierre pouvait-il en manger? Quel est alors le sens de cette vision? Cette nappe immense désigne l'Église, et les quatre coins qui la tenaient. suspendue représentent les quatre parties du monde où s'étend l'Église, puisqu'elle couvre l'univers. Ainsi vouloir former un parti et se séparer de l'Église universelle, c'est n'être plus compris dans la vision mystérieuse, et n'y être plus compris, c'est n'avoir plus les clefs données à Pierre. Si en effet le Seigneur dit qu'à la fin du siècle ses saints seront rassemblés des quatre vents du ciel (1); c'est qu'aujourd'hui la foi de l'Evangile se répand aux quatre points cardinaux. Les animaux montrés à Pierre représentent donc les gentils. Car immondes et livrés à leurs erreurs, à leurs superstitions et à leurs convoitises avant l'avènement du Christ; les gentils ont reçu de lui le pardon de leurs fautes et sont ainsi devenus purs. Et une fois leurs péchés pardonnés, pourquoi ne feraient-ils point partie du corps du Christ, c'est-à-dire de l'Église représentée dans, la personne de Pierre?

7. Plusieurs passages des Ecritures montrent effectivement que Pierre représente l'Église; on le voit surtout dans ces paroles qui lui furent adressées : « Je te donne les clefs du royaume des cieux. Tout ce que tu lieras sur la terre, sera lié aussi dans le ciel, et tous ce que tu délieras sur la terre dans le ciel aussi sera délié (2). N'y eut-il que Pierre pour recevoir ces clefs

1. Matt. XXIV, 3. — 2. Ibid. XVI, 19.

et ne furent-elles pas données à Paul? N'y eut-il que Pierre pour les recevoir et furent-elles refusées à Jean, à Jacques et aux autres Apôtres? Ne sont-elles pas dans les mains de l'Église, où chaque jour se remettent les péchés? Oui, comme en Pierre se personnifiait l'Église, à l'Église fut donné ce qui le fut à Pierre en particulier.

C'est ainsi que cet Apôtre représentait l'Église, ou le corps du Christ. Qu'il admette donc les gentils; ils sont purifiés, puisque leurs iniquités leur sont remises, et c'est pour ce motif que le gentil Corneille ainsi que les gentils qui l'accompagnaient ont député vers lui une ambassade. Les aumônes de ce gentil avaient été agréables au ciel et l'avaient purifié, jusqu'à un certain point; il n'y avait plus qu'à l'incorporer, comme un bon aliment, à l'Église ou au corps de Jésus-Christ. Pierre craignait toutefois de livrer l'Évangile aux païens; car les croyants de la circoncision s'opposaient 'à ce que les Apôtres enseignassent la foi chrétienne à des incirconcis; ils prétendaient que ces derniers ne pouvaient participer aux grâces de l'Évangile, sans avoir reçu la circoncision donnée à leurs pères.

8. La vision de Pierre mit fin à cette hésitation; aussi l'Esprit-Saint lui dit-il ensuite de descendre et d'accompagner les ambassadeurs de Corneille; ce qu'il fit. Corneille en effet et les gentils d'avec lui étaient considérés comme ces animaux que Pierre avait vus sur la nappe; mais comme Dieu les avait purifiés déjà en agréant leurs aumônes, il fallait les tuer et les manger, en d'autres fermes, détruire en eux la vie ancienne qu'ils avaient passée dans l'ignorance du Christ et les unir à son corps en leur faisant puiser une vie nouvelle dans la communion de l'Église. Aussi Pierre en arrivant près d'eux leur rappela-t-il en peu de mots sa vision. « Vous savez vous-mêmes, leur dit-il, combien il est défendu à un Juif de fréquenter ou même d'approcher un étranger; mais Dieu m'a montré à ne traiter aucun homme d'impur  ou de souillé. » C'est effectivement ce que lui fit entendre le Seigneur par ces mots: « N'appelle pas impur, toi, ce que Dieu a purifié. » Plus tard encore, comme il venait visiter les frères à Jérusalem et que plusieurs se plaignaient de voir l'Évangile livré aux gentils, il leur rappela, pour les calmer, la vision qu'il avait eue (1). L'aurait-il rappelée, si elle n'avait le sens que nous venons d'indiquer?

9. On pourrait peut-être demander encore

1. Act. XI.

pourquoi ces animaux paraissaient être sur une nappe de lin. Ce n'est pas sans motif assurément. Le lin effectivement n'est pas rongé par les vers qui rongent les autres tissus. Que chacun donc bannisse de son coeur la corruption des passions mauvaises, et s'affermisse assez énergiquement dans la foi pour ne pas se laisser entamer parles mauvaises pensées, lesquelles sont comme des vers rongeurs : c'est le moyen de profiter de la leçon mystérieuse que nous donne le lin, symbole de l'Église.

10. Pourquoi fut-il abaissé du haut du ciel à trois reprises? Parce que tous les gentils dispersés aux quatre extrémités du monde, qu'occupe l'Église et que désignaient les quatre cordons qui soutenaient les nappes, sont baptisés au nom de la Trinité Sainte; sont renouvelés par la foi au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, pour entrer dans société et la communion des saints. Ces quatre cordons de lin et cet abaissement répété trois fois, rappellent aussi les douze Apôtres, ou trois multiplié par quatre, puisque trois fois quatre font douze. Assez, je crois, sur cette vision.

11. Nous avons ajourné aussi une autre question, celle de savoir pourquoi le Seigneur, dans son discours sur la montagne, dit d'abord à ses disciples : « Que vos oeuvres brillent devant les hommes, de façon qu'ils voient vos bonnes actions et glorifient votre Père qui est dans les cieux; » et un peu après, toujours dans le même discours: « Gardez-vous d'accomplir votre justice devant les hommes, pour en être vus; » et encore : « Fais ton aumône en secret, et ton Père, qui voit dans le secret, te récompensera. » On flotte souvent dans la pratique entre ces deux préceptes et on ne sait auquel obtempérer pour obéir au Seigneur qui les a imposés l'un et l'autre (1). Comment faire briller nos bonnes oeuvres devant les hommes, en sorte qu'ils voient réellement nos actions louables, si d'autre part nous sommes obligés de tenir nos aumônes secrètes? En voulant observer le premier de ces préceptes, je viole le second, et je pèche si j'accomplis celui-ci. Il faut donc trouver entre ces deux passages de l'Écriture quelque tempérament et montrer que les divins préceptes ne sauraient être contradictoires. L'opposition qui semble se révéler dans les termes demande un grand calme pour les comprendre; que chacun soit en paix intérieurement avec la

1. Voir ci-dessus serm. 41. n° 13 ; Serm. 54, n° 1.

597

parole de Dieu et il ne trouvera dans l'Écriture aucune contrariété.

12. Suppose un homme qui fait l'aumône dans le plus grand secret et jusqu'à ne se laisser pas connaître, s'il est possible, de celui même à qui il donne, ce qui aurait lieu si pour échapper à ses regards il lui faisait trouver ses libéralités au lieu de les lui présenter. Que peut-il davantage pour rendre sa bienfaisance secrète? Mais alors il rencontre et il ne pratique pas la recommandation suivante : « Que vos oeuvres brillent devant les hommes, de façon qu'ils  voient vos bonnes actions. » Personne en effet ne voit ce qu'il fait ni n'est porté à l'imiter; et autant qu'il dépend de lui, il condamne les autres hommes à la stérilité; car si on travaille à rie laisser pas voir le bien qu'on opère, ils s'imagineront que personne n'observe les divins commandements; et pourtant il y a plus de charité à donner bon exemple à l'âme, qu'à nourrir le corps.

Autre supposition : il s'agit de quelqu'un qui publie et vante ses aumônes, qui n'a d'autre but que d'y chercher sa gloire; ses oeuvres brillent devant les hommes. Evidemment il ne manque pas à cette recommandation; mais il blesse cette autre : « Que ton aumône soit secrète; » et il se relâche bientôt s'il rencontre des impies qui vont jusqu'à blâmer sa conduite. Esclave des louanges, il ressemble aux vierges qui ne portaient pas d'huile sur elles. Vous connaissez effectivement ces cinq vierges folles qui ne portaient pas d'huile sur elles, et en même temps les vierges sages qui.en portaient toujours. Toutes avaient des lampes qui brillaient : mais les unes n'avaient pas et les autres avaient de quoi les entretenir, ce qui établissait entre elles la distinction des vierges folles et des vierges sages (1). Qu'est-ce donc que porter de l'huile sur soi, sinon chercher en conscience à plaire à Dieu par ses bonnes couvres, sans se proposer pour but le plaisir d'être loué par les hommes, qui ne peuvent lire dans l'âme; car si l'homme peut voir ce que nous faisons, Dieu seul connaît quelle intention nous porte à agir.

13. Représentons-nous maintenant quelqu'un qui observe ces deux préceptes et qui se montre aussi fidèle à l'un qu'à l'autre. A celui qui a faim il donne du pain et il en donne devant ceux qu'il veut porter à l'imiter, s'inspirant de ces paroles de l'Apôtre : « Soyez mes imitateurs, comme je

1. Matt. XXV, 1-13.

le suis moi-même du Christ (1). » Il donne donc du pain au pauvre; on voit son oeuvre, mais sa piété reste dans son coeur. A-t-il en vue sa gloire ou la gloire de Dieu? Nul ne le sait, nul ne peut le déterminer parmi les hommes; ceux toutefois que la bonne volonté porte à l'imiter regardent comme inspiré par la piété du coeur ce qu'ils voient faire de bien, et ils bénissent Dieu dont la parole et la grâce déterminent ces bonnes oeuvres. Ainsi l’action paraît pour que les hommes la voient et glorifient leur Père qui est dans les cieux; mais le coeur voudrait que l'aumône fût secrète pour en recevoir la récompense du Père saint qui voit ce qui est caché. Ainsi le tempérament est gardé, aucune obligation n'est méprisée, elles sont toutes deux accomplies parfaitement. On s'est gardé de pratiquer la justice devant les hommes, c'est-à-dire de se proposer leurs louanges pour fin dernière, puisqu'en faisant le bien on a cherché non pas à se distinguer mais à honorer Dieu; et parce que cette intention est intérieure, cachée dans la conscience, l'aumône dans ce sens est secrète, appelant la récompense de Celui qui voit tout. Qui peut effectivement, quand il agit, mettre à nu son coeur aux yeux des hommes et leur faire voir l'intention qui le dirige?

14. Aussi, mes frères, considérez avec quelle exactitude le Seigneur a pesé ses paroles. Remarquez bien celles-ci: « Gardez-vous d'accomplir votre justice devant les hommes pour en être vus. » En se proposant pour fin d'être vu des hommes, on devient répréhensible, on est coupable de vouloir faire le bien pour être loué par des mortels, sans chercher autre chose. Voilà aussi ce que blâme le Seigneur dans les paroles citées. Mais en nous commandant de montrer nos bonnes oeuvres, il ne veut pas que nous nous proposions pour but d'être seulement remarqués par les hommes et loués par eux; il monte plus haut, jusqu'à la gloire de Dieu, et il exige que nous l'ayons en vue quand nous agissons. « Que vos oeuvres, dit-il, brillent devant les hommes, de sorte qu'ils voient vos bonnes actions. » Ce n'est pas cela pourtant que tu dois ambitionner. Qu'est-ce donc? Le Sauveur ajoute : « Et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. » En cherchant de la sorte la gloire de Dieu, ne crains pas d'être remarqué par les hommes : ton aumône n'en est pas moins dans ce secret sanctuaire où le seul regard de Dieu voit clairement que tu n'as en vue que sa gloire.

1. I Cor. IV, 16; XI, 1.

598

Voilà pourquoi l'Apôtre Paul, après avoir été « abattu comme persécuteur et s'être relevé prédicateur, écrivait : « J'étais inconnu de visage aux Eglises de Judée qui étaient unies au Christ. « Seulement elles s’entendaient dire que celui qui les persécutait annonce maintenant la foi qu'il s'efforçait alors de détruire, et à mon sujet, poursuivait-il, elles glorifiaient Dieu. » Ainsi donc sa joie ne venait pas de ce qu'on connaissait en lui un homme qui avait reçu la grâce, mais de ce qu'on bénissait Dieu qui la lui avait donnée. Aussi disait-il encore: « Si je plaisais aux hommes jusque là, je ne serais point serviteur du Christ (1). » Et pourtant il disait ailleurs: « C'est  ainsi que moi-même je complais à tous en toutes choses. » On pourrait sans doute renouveler ici notre question. Mais qu'ajoute-t-il ? « Ne « cherchant pas ce qui m'est avantageux, mais « ce qui l'est au plus grand nombre, afin qu'ils soient sauvés (2). » C'est la même pensée que dans ces mots du même Apôtre : « Et à mon sujet elles glorifiaient Dieu; » et que dans ces autres du Sauveur: « Afin qu'ils glorifient votre Père qui est dans les Cieux. » Car c'est faire son salut, quand on voit les hommes faire le bien, que de glorifier Celui qui leur en accorde la grâce.

15. Restent deux questions : mais je crains soit d'être à charge à ceux qui ont assez, soit de manquer à ceux qui ont faim encore. Je me rappelle toutefois ce que j'ai déjà résolu et ce que je dois encore résoudre. Je dois, effectivement, examiner ce que signifie cette recommandation : « Que ta gauche ignore ce que fait ta droite; » et, à propos de l'amour des ennemis, pourquoi les anciens semblent avoir eu la permission de les haïr, tandis qu'à nous il est ordonné de les aimer. Comment faire? Si je traite ces questions en peu de mots, je pourrai n'être pas suffisamment compris; et je crains, en développant davantage, que mon discours ne-vous soit plus à charge, que mon explication; utile. Et pourtant, si vous ne comprenez pas assez, considérez-moi toujours comme votre débiteur, je m'engage à approfondir davantage ces problèmes dans une autre circonstance. Mais je ne dois pas aujourd'hui les passer entièrement sous silence.

La main gauche désigne dans l'âme la convoitise charnelle, et la main droite, la charité toute spirituelle. D'où il suit que si en faisant

1. Gal. I, 22, 23, 24, 10. — 2. I Cor, X, 33.

l'aumône on a en vue quelques avantages temporels, on fait connaître à la gauche les oeuvres de la droite. Si c'est au contraire avec une vraie charité et une conscience toute pure devant Dieu qu'on vient au secours du prochain, sans ambitionner autre chose que de plaire à Celui qui en impose le devoir, la gauche ignore ce que fait la droite.

16. Il est plus difficile de traiter et on ne saurait résoudre aussi vite la question de l'amour des ennemis. Tout en nous écoutant priez donc pour nous, et le Seigneur notre Dieu nous accordera peut-être bien vite ce que nous estimons si difficile à obtenir. Membres d'une même famille, nous puisons au même grenier; et il est possible que ce que nous croyons enfermé bien avant, soit placé sur le seuil par Celui qui promet de nous exaucer, afin que nous puissions plus facilement distribuer à qui demande.

Le Christ notre Seigneur a aimé réellement ses ennemis. Ne disait-il pas, lorsqu'il était suspendu à la croix : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1)? » Etienne l'imita au moment où on le lapidait. « Seigneur disait-il, ne leur imputez point cette faute (2). » Si le serviteur a ainsi unité son Maître, quel serviteur pourra hésiter et croire que le Seigneur était seul capable d'un tel acte? Ah! si nous croyons que c'est trop pour nous de suivre l'exemple du Seigneur, imitons au moins celui qui n'est que serviteur comme nous, puisque nous avons été appelés à recevoir la même grâce.

Pourquoi alors fut-il, dit aux anciens : « Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi? » Peut-être eux aussi comprenaient-ils bien ces paroles ; mais dans l'économie des temps actuels nous le comprendrons mieux encore, grâce à la présence de Celui qui comprenait si bien ce qu'il fallait voiler ou découvrir à chacun. Effectivement, n'avons-nous pas un ennemi que rien ne nous oblige d'aimer? Le diable est cet ennemi. Donc « tu aimeras ton prochain, » l'homme; « et tu haïras ton ennemi, » le diable. Cependant il s'élève souvent des inimitiés entre les hommes; car il en est dont l'infidélité donne prise intérieurement au démon, et qui deviennent même ses instruments quand il agit sur les fils de la défiance. Mais comme il peut se faire que l'homme renonce à sa méchanceté et qu'il s'attache au Seigneur, il faut aimer notre ennemi, prier pour lui et lui faire du bien, lors même

1. Luc, XXIII, 34. — 2. Act. VII, 59.

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qu'il est encore emporté contre nous et qu'il nous persécute. Ainsi on accomplira soit le précepte ancien, puisqu'on aimera l'homme qui est le prochain et puisqu'on haïra le diable qui est l'ennemi; soit le précepte nouveau, puisqu'on aimera les hommes, tout ennemis qu'ils soient, et puisqu'on priera pour ceux qui persécutent.

17. Croirais-tu que dans ces premiers temps du Christianisme les chrétiens ne priaient pas pour Saul qui les persécutait? Mais n'est-ce pas la prière du martyr Étienne qui obtint de Dieu sa conversion? Car Saut était du nombre de ses persécuteurs et il gardait leurs vêtements (1). Cet Apôtre écrivait lui-même à Timothée : « Je demande avant tout comme une grâce qu'on fasse des supplications, des prières, des demandes, des actions de grâces pour tous les hommes; pour les rois et tous ceux qui sont en dignité, afin que nous menions une vie « paisible et tranquille (2). » Ainsi donc il ordonnait qu'on priât pour les rois qui alors persécutaient les Églises; tandis qu'ils défendent aujourd'hui ces mêmes Églises qui priaient alors pour eux et qui maintenant sont exaucées pour leur bonheur.

18. Veux-tu observer aussi le précepte donné aux anciens? Aime ton prochain, c'est-à-dire tous les hommes; puisque issus tous de deux premiers parents, nous sommes conséquemment tous proches l'un à l'autre. Il est certain d'ailleurs que Celui qui nous commande d'aimer nos ennemis, que Jésus-Christ notre Seigneur, a résumé toute la Loi et les prophètes dans les deux préceptes suivantes: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout coeur, et de toute ton âme, et de tout ton esprit; » et : « tu aimeras ton prochain comme toi-même (3). » Il n'est pas fait mention ici de l'amour des ennemis; ne s'ensuit-il pas que ces deux commandements ne résument pas toute la Loi? Nullement; car en disant: a Tu aimeras ton prochain, » il comprend dans ce dernier mot tous les hommes, fussent-ils ennemis. Au point de vue même de la parenté spirituelle, tu ignores ce qu'est vis-à

1. Act. VII 67. — 2. I Tim. II,1, 2. — 3. Matt. XXII, 37-40.

vis de toi, dans la prescience divine, celui que tu crois maintenant ton ennemi. En effet, comme la patience de Dieu l'attire à faire pénitence, il est possible qu'il finisse par reconnaître et suivre ces attraits. Eh! si Dieu lui-même, si Dieu qui sait d'avance quels sont ceux qui continueront la trame de leurs iniquités, ceux qui abandonneront les voies de la justice et se jetteront irrévocablement dans le mal; ne laisse pas de faire lever son soleil sur les bons et sur les méchants, ni de faire pleuvoir sur les justes et sur les pécheurs; si sa patience les invite à faire pénitence en menaçant, pour la fin, des rigueurs de sa justice ceux qui auront dédaigné les attraits de sa bonté; avec quel empressement chacun de nous ne doit-il pas se calmer, pour ne pas s'exposer, dans son ignorance de l'avenir, à haïr Celui avec qui il règnera dans l'éternelle félicité et qu'il regarde maintenant comme son ennemi? Accomplis donc l'ancien précepte, aime dans ton prochain tous les hommes et hais le diable ton ennemi. Accomplis aussi le précepte nouveau; aime tes ennemis, pourvu qu'ils soient des hommes; prie pour ceux qui te persécutent, s'ils sont hommes aussi; et s'ils sont hommes encore, fais du bien à ceux qui te haïssent.

19. « Si ton ennemi a faim, donné-lui à manger, et à boire, s'il a soif; car en agissant ainsi, tu amasseras des charbons sur sa tête (1). » Ici encore une question : Comment aimer un homme qu'on veut brûler par des charbons? Mais il suffit de bien comprendre pour faire disparaître toute difficulté. Les charbons dont il est ici parlé sont les charbons dévorants que Dieu donne à l'homme pour le délivrer de la langue trompeuse 2. Car en faisant du bien à un ennemi, en ne se laissant pas vaincre par sa malice et en triomphant du mal par le bien, on l'amène souvent à se repentir de sa haine et à regretter d'avoir nui à un homme qui lui fait tant de bien. La combustion qu'il éprouve est la pénitence même qui détruit en lui, comme des charbons ardents, la haine et la méchanceté.

1. Rom, XII, 20. — 2. Ps. CXIX, 3, 4.

SERMON CL. LA SOURCE DU BONHEUR (1).

600

ANALYSE. — Avant de rapporter le discours de saint Paul devant l'Aréopage et le succès qu'il obtint, les Actes disent qu'il conféra avec plusieurs philosophes épicuriens et plusieurs philosophes stoïciens. Ce n'est pas sans une disposition spéciale de la Providence qu'apparaissent ici ces deux sectes. A elles en effet semblent se rapporter toutes les autres. Quel est le but de tous les philosophes comme de tous les hommes? De parvenir au bonheur, à la vie bienheureuse. Or les Epicuriens mettent le bonheur dans les plaisirs du corps et les Stoïciens dans la vertu de l'âme. N'est-ce pas à ces deux opinions que se rapportent toutes les autres opinions philosophiques, puisqu'on ne peut distinguer en nous que le corps et que l'âme? Mais l'une et l'autre sont combattues par l'Apôtre. Au lieu de mettre le bonheur dans le plaisir des sens, il ordonne la mortification des sens; et toute sa doctrine fait hautement dépendre la vertu de la grâce de Jésus-Christ. Aussi Jésus-Christ et Jésus-Christ seul est à la fois la source du bonheur et le chemin qui y conduit.

1. Votre charité a remarqué avec nous, pendant la lecture des Actes des Apôtres, que saint Paul adressa la parole aux Athéniens, et que pour tourner en dérision la prédication de la vérité, on lui donna lé nom de semeur de paroles. Dans la pensée de ceux qui lé donnaient, ce surnom était une insulte; mais la foi né doit pas le dédaigner, car l'Apôtre semait réellement des paroles pour moissonner des vertus. Et nous-mêmes qui sommes si petits et qui n'avons rien à comparer à ce grand homme, ne semons-nous pas la parole de Dieu dans le champ même de Dieu, c'est-à-dire dans votre coeur, et n'attendons-nous pas de vous une ample moisson de vertus? Quoi qu'il en soit, nous vous engageons à vous montrer fort attentifs au sujet dont la lecture des Actes nous avertit d'entretenir votre charité : peut-être y exposerons-nous, avec le secours du Seigneur notre Dieu, des idées que tous ne sauraient comprendre facilement, si quelqu'un ne les exprime, et que nul ne doit dédaigner, quand il les comprend.

2. Paul parlait à Athènes. Or les Athéniens avaient parmi les autres peuples une grande réputation en tout genre de littérature et de doctrine. Athènes était la patrie des grands philosophes, et de ce centre s'étaient répandus dans les autres contrées de la Grèce et de l'univers des enseignements nombreux et variés. C'est donc là que parlait l'Apôtre, là qu'il annonçait ce Christ crucifié qui était scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils; mais pour ceux qui « sont appelés, soit Juifs, soit Gentils, la Vertu de Dieu et la Sagesse de Dieu (2). » Songez à quel danger c'était s'exposer que de prêcher ainsi au milieu des orgueilleux et des savants.

Lorsque l'Apôtre eut terminé son discours, plusieurs se moquèrent, parce qu'il avait fait mention de cette résurrection des morts qui est l'un

1. Act. XVII, 18-34. — 2. I Cor. I , 23, 24.

des articles principaux de la foi chrétienne ; d'autres disaient : « Nous t'entendrons une seconde fois sur ce sujet; » il y en eut même qui crurent et parmi eux on nomme : Denys l'Aréopagite, l'un des magistrats d'Athènes, car l'Aréopage était comme le sénat dès Athéniens ; une femme noble encore et quelques autres. Ainsi la parole apostolique fit trois partis du peuple athénien, et on les voit caractérisés avec une exactitude remarquable : le parti des rieurs, le parti des sceptiques et le parti des croyants. « Quelques-uns, vient-on de lire, se moquaient; quelques autres disaient : Nous t'entendrons là dessus une nouvelle fois. » Ces derniers doutaient donc, et comme il y en eut qui crurent, ils tinrent le milieu entre les rieurs et les croyants. Mais rire c'est tomber; croire c'est se tenir debout, et douter c'est chanceler. « Nous t'entendrons là dessus de nouveau; » ils ne savaient donc s'ils tomberaient avec les rieurs ou s'ils s'affermiraient avec les croyants.

S'ensuit-il que le semeur de paroles ait travaillé inutilement ? Ah ! s'il avait redouté les rieurs, il ne serait pas arrivé jusqu'aux croyants : comme le Semeur évangélique dont parle le Seigneur, et saint Paul était aussi ce semeur, n'aurait pu jeter sa semence dans la bonne terre, s'if avait eu peur de la répandre, soit dans le chemin, soit parmi les épines, soit parmi les endroits pierreux. Semons donc nous aussi, répandons au loin; à vous de préparer vos coeurs et de donner du fruit.

3. La même lecture nous a rappelé encore, si votre charité s'en souvient, que quelques philosophes épicuriens et stoïciens discouraient avec l'Apôtre. Qu'étaient-ce et que sont encore ces philosophes épicuriens et stoïciens? Que pensaient-ils ? Où mettaient-ils la vérité ? Que cherchaient-ils parleurs travaux philosophiques ? Beaucoup d'entre vous l'ignorent sans doute, mais; comme (601) nous parlons dans Carthage, beaucoup aussi le savent. Ceux-ci voudront donc bien nous servir d'appui dans ce que nous dirons, car le sujet est de haute importance. Prêtez l'oreille, vous qui savez et vous qui ne savez pas ; vous quine savez pas, pour apprendre, et vous qui savez, pour vous rappeler; vous, pour connaître, et vous, pour reconnaître.

4. Sachez d'abord que tous les philosophes poursuivaient un même but et que c'est en le poursuivant qu'ils se divisèrent en cinq partis, dont chacun avait sa doctrine particulière. Ce que tous ambitionnaient dans leurs études, dans leurs recherches, dans leurs disputes et dans leur genre de vie, c'était de parvenir à la vie bienheureuse. Tel était l'unique mobile de tous les philosophes : n'est-ce pas aussi le nôtre ?

Si je vous demandais pourquoi vous avez foi en Jésus-Christ, pourquoi vous vous êtes faits chrétiens, chacun me répondrait conformément à la vérité: C'est pour parvenir à la vie bienheureuse. Ainsi l'aspiration à la bienheureuse vie est commune aux philosophes et aux chrétiens. Mais ce qui fait la question et ensuite la division, c'est de savoir où trouver ce bonheur si convenable à notre nature Oui, chercher la vie bienheureuse, la vouloir, l'ambitionner, la désirer, faire effort pour y atteindre, c'est, je crois, un caractère commun à tous les hommes. Aussi n'ai je pas assez dit en affirmant que cette aspiration est commune aux philosophes et aux Chrétiens ; je devais dire : à tous les hommes ; oui, à tous, aux bons et aux méchants. C'est pour être heureux qu'on est bon; et le méchant ne serait pas méchant s'il ne voyait son bonheur dans le mal.

Il est facile de prouver que si les bons sont bons, c'est parce qu'ils aspirent à la vie bienheureuse. Quant aux méchants, on pourrait se demander peut-être si eux aussi la recherchent. Supposons toutefois que je puisse ici les séparer des bons et les interroger à part :  Voulez-vous être heureux, leur dirais-je ? Nul d'entre eux ne répondrait qu'il ne veut pas. Voici, par exemple, un voleur. Je lui demande : Pourquoi ce larcin? — C'est que je voulais ce que je n'avais pas. — Pourquoi vouloir ce que tu n'avais pas? — Parce qu'il est malheureux de ne le pas avoir. —Mais s'il est malheureux de l'avoir pas, il croit donc qu'on est heureux de l'avoir. Seulement il y a pour lui aveuglement et égarement à chercher le bonheur dans le mal. Il est bien sans doute de vouloir être heureux. Pourquoi ce voleur ne fait-il pas bien? Parce qu'en cherchant le bien il fait le mal. Eh! pourquoi le cherche-t-il ainsi? Pourquoi la passion des méchants convoite-t-elle la récompense des bons? La récompense des bons est la vie bienheureuse : être bon, voilà le devoir; être heureux, c'est le salaire. C'est Dieu          , qui commande le devoir et qui propose la, récompense. Fais cela, dit-il, et voici ce que je te donnerai. Mais le méchant nous répond : Au contraire je ne serai pas heureux si je ne fais mal. N'est-ce pas dire : Je n'arriverai au bien que par le mal? Ne vois-tu donc pas que le bien et le mal sont, opposés? Tu cherches le bien et tu fais le mal? C'est courir en tournant le dos au but : quand y atteindras-tu?

5. Laissons ces méchants; peut-être néanmoins conviendra-t-il de revenir à eux quand nous aurons fait avec les philosophes ce que nous méditons.

Il y avait alors, dans la ville d'Athènes, un grand nombre de sectes philosophiques; mais ce n'est pas, je crois, sans une disposition particulière de cette divine Providence qui fait servir l'ignorance même à de grands desseins, qu'il n'y eut que les Epicuriens et les Stoïciens pour conférer avec l'Apôtre (1); et vous en comprendrez la raison lorsque j'aurai rappelé le sentiment particulier de chacune de ces sectes. Paul ne pouvait choisir lui-même les discoureurs à qui il lui fallait répondre; mais la divine Sagesse qui gouverne tout le mit en face de ces deux sectes, dont les doctrines semblent résumer tous les dissentiments de la philosophe. J'abrège aussi : vous qui ne savez pas, croyez-nous, et vous qui savez, veuillez apprécier. Oserais-je dire faux à ceux qui ne savent pas, quand j'ai pour juges ceux qui savent; quand surtout je vais énoncer des choses dont peuvent apprécier la vérité ceux qui ne savent pas comme ceux qui savent?

Je dis donc d'abord que l'homme est composé d'une âme et d'un corps. Je ne demande pas ici que vous me croyiez, mais, que vous me jugiez. Car je ne crains pas que cette assertion fasse porter de moi un défavorable jugement à quiconque se connaît. L'homme donc, et personne n'en doute, est composé d'une âme et d'un corps. De plus, cette nature, cet être, cette personne qu'on appelle homme, recherche la vie bienheureuse; vous le savez aussi et je ne demande pas non plus que vous me croyiez sur parole,

1. Act. XVII, 18.

602

reconnaissez seulement cette vérité. Oui, l'homme, cet être qui n'est pas des plus petits, cet être qui l'emporté sur tous les animaux domestiques, sur tous les oiseaux, sur tous les poissons, 'et sur tous les êtres corporels qui ne sont pas l'homme; l'homme qui est composé d'une âme et d'un corps, non pas d'une âme telle quelle, car les animaux ont aussi une âme et un corps, mais d'une âme raisonnable unie à une chair mortelle; l'homme est à la recherche de la vie bienheureuse. Or quand une fois il a connu ce qui rend la vie bienheureuse, s'il ne s'y attache, s'il ne le poursuit, s'il ne se l'attribue et ne se l'approprie quand il le peut et s'il ne le demande quand il est difficile d'y parvenir, il ne saurait être heureux. Ainsi toute la question est de savoir ce qui fait la vie bienheureuse.

Représentez-vous maintenant devant vous des Epicuriens, des Stoïciens et l'Apôtre; ou, ce qui revient au même, des Epicuriens, des Stoïciens et des Chrétiens. Demandons aux Epicuriens d'abord ce qui rend la vie heureuse? — Le plaisir des sens; répondent-ils. Ajoutez foi à cette assertion, car j'ai ici des juges. Vous qui n'avez pas lu cette sorte d'écrits, vous ignorez si tel est le langage, si telle est l'opinion des Epicuriens; mais il y a ici des hommes qui les ont lus. Reprenons par conséquent nos questions. Dites-nous, Epicuriens, ce qui rend la vie heureuse? — Le plaisir des sens, répondent-ils. —- Et vous, Stoïciens, dites-nous aussi ce qui fait le bonheur de la vie? — La vertu de l'âme, répliquent-ils. — Que votre charité veuille bien examiner avec moi; car nous sommes chrétiens et nous voulons prononcer entre -des philosophes.

Comprenez d'abord pourquoi il a plu à Dieu de ne mettre que ces deux sectes en face de l’Apôtre. Il n'y a, pour former la nature et la substance de l'homme, que le corps et l'âme. C'est dans l'une de ces ceux parties, le corps, que les Epicuriens placent la vie heureuse; et c'est dans l'autre, l'âme, que la mettent les Stoïciens. Effectivement si le bonheur dépend de l'homme, il ne saurait être que dans son âme ou dans son corps; c'est nécessairement le corps ou l'âme qui fait ce bonheur; et chercher davantage, ce serait chercher en dehors de l'homme. Aussi bien les esprits qui attribuent à l'homme la cause de sa félicité, n'ont pu l'établir jamais que dans son corps ou clans son âme. Or à la tête de ceux qui mettent le bonheur dans le corps marchent les Epicuriens ; et à la tête de ceux qui le     mettent dans l'âme, les Stoïciens.

6. Les voilà donc; ils confèrent avec l'Apôtre. L'Apôtre en sait-il plus qu'eux? Est-il nécessaire qu'il se rattache à l'une de ces deux sectes, et que lui aussi place dans l'âme ou dans le corps la cause du bonheur? Mais saint Paul ne mettra jamais dans le corps la source de la félicité. Pourquoi nous en étonner; puisque ce n'est pas non plus le sentiment de ceux qui se font du corps les idées les plus justes? Les Epicuriens en effet font mourir l'âme aussi bien que le corps; ce qu'il y a même de plus détestable, ils affirment qu'après la mort l'âme se, dissout avant le corps. « Pendant, disent-ils, que le cadavre subsiste encore après le dernier soupir; pendant que les membres subsistent quelque temps encore avec leurs configurations spéciales; sitôt que l'âme a quitté le corps, elle s'évanouit comme la fumée emportée par le vent. » Comment donc nous étonner qu'ils placent le souverain bien, ou la cause de la béatitude, dans le corps, puisqu'à leurs yeux leur corps.l'emporte sur leur âme?

Serait-ce là le sentiment de l'Apôtre? Loin de lui de mettre dans le corps le souverain bien, puisque le bien souverain est la cause du bonheur! N'a-t-il pas gémi au contraire d'avoir vu quelques Chrétiens de nom adopter le sentiment de ces Epicuriens, qui sont plutôt des pourceaux que des hommes? Tels étaient les misérables qui corrompaient la pureté des moeurs par la perversité de leur langage et qui répétaient : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons (1). » Il y eut des Epicuriens pour conférer avec l'Apôtre saint Paul; il y a aussi des Chrétiens épicuriens. N'est-ce pas être épicurien que de redire chaque jour : « Mangeons et buvons, demain nous mourrons? » A ce langage revient celui-ci : Plus rien au de là du tombeau; notre vie n'est que le passage d'une ombre. On répète encore, dans la folie de ses pensées : « Couronnons-nous de roses, avant qu'elles soient fanées; ne laissons aucun parterre sans y promener notre sensualité; laissons partout des traces de joie : c'est là notre part, c'est là notre sort. »

7. Nous élevons-nous avec plus de force contre ce langage? résistons-nous à ces passions avec plus d'énergie? ils ajouteront ce qui suit : « Ecrasons le juste dans sa pauvreté ?» Mais nous n'oserons pas moins vous crier, du haut

1. I Cor. XV, 32. — 2. Sag, II, 8-10.

603

de cette chaire : Gardez-vous d'être des épicuriens. Réfléchissez à ce qu'ils disent dans un sens mauvais : « Demain nous mourrons. » Nous ne mourrons pas entièrement, en effet; car à la mort survit quelque chose, et le mourant aura pour sort la vie ou le supplice. Ne dites pas : Qui en est revenu? Hélas! ce riche couvert de pourpre aurait voulu en revenir; mais il était trop tard, on ne le lui permit pas, et après avoir rebuté le pauvre affamé, il fut réduit à demander une goutte d'eau, dans l'ardeur de sa soif (1). Ne dites donc pas non plus. « Mangeons et buvons, demain nous mourrons. » Dites, si vous voulez: « Car demain nous mourrons; » j'y consens, pourvu qu'auparavant vous disiez autre chose. Parce qu'ils ne veulent pas vivre après la mort, et parce qu'ils ne connaissent que le plaisir des sens, les Epicuriens répètent : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Mais les Chrétiens doivent vivre au delà du tombeau, c'est même alors qu'ils vivront plus heureux ; qu'ils ne disent donc pas : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Retenez cependant que « demain nous mourrons; » mais dites alors : Jeûnons et prions, « car demain nous mourrons. » Je demande et je demande hautement autre chose encore; ah! je ne veux pas omettre un troisième devoir, celui qu'on doit s'attacher à observer principalement c'est que ton jeûne serve à apaiser la faim du pauvre, c'est que, si tu es incapable de jeûner, tu t'appliques davantage encore à le nourrir, afin d'obtenir par là ton pardon. Dites donc, Chrétiens : Jeûnons, prions et donnons, « car demain nous mourrons. » Si cependant vous ne voulez que deux choses, je préfère que vous disiez : Donnons et prions, plutôt que : Jeûnons sans donner.

Ainsi ne croyons pas que l'Apôtre ait placé dans le corps le souverain bien, ou le principe de la béatitude.

8. Peut-être la lutte sera-t-elle moins disproportionnée avec les Stoïciens. Car si on leur demande où ils placent la cause efficiente de la vie bienheureuse, en d'autres termes, ce qui rend heureuse la vie de l'homme; ils répondent que ce n'est pas le plaisir des sens, mais la vertu de l'âme. Et l'Apôtre? Est-il de cet avis? S'il en est, soyons-en. Mais il n'en est pas, puisque l'Écriture blâme ceux qui se confient dans leur propre vertu (1). En plaçant le souverain bien dans le corps, l'Epicurien

1. Luc, XVI, 19-24. — 2. Ps. XLVIII, 7.

se confie en lui-même. En plaçant dans l'âme le même bien souverain, le Stoïcien lui assigne sans doute un siège plus honorable; mais il se confie en lui-même également. De plus Epicurien et Stoïcien ne sont que des hommes. Mais maudit soit qui met son espoir dans l'homme (1).

Que faire encore? Après avoir placé devant nous et l'Epicurien, et le Stoïcien, et le Chrétien, questionnons chacun deux. Selon toi, Epicurien, qu'est-ce qui fait le bonheur de l'homme? — Le plaisir des sens. — Et selon toi, Stoïcien?- La vertu de l'âme. — Et selon toi, Chrétien? —  La grâce de Dieu.

9. Ainsi, mes frères, nous avons vu en quelque sorte les Epicuriens et les Stoïciens conférer avec l'Apôtre, et leur conférence nous a appris ce que nous devons rejeter et ce que nous devons admettre. Les vertus de l'âme sont dignes d'éloges soit la prudence, qui distingue le bien et le mal; soit la justice, qui rend à chacun ce qui lui est dû; soit la tempérance, qui réprime les passions; soit la force, qui soutient les adversités avec calme. Oui, la vertu est une grande chose, elle est digne d'éloges, Stoïcien, loue-la de toutes tes forces; mais dis-moi : A qui la dois-tu? Ce qui te rend heureux, ce n'est pas la vertu de ton âme; c'est Celui qui t'a fait don de la vertu, Celui qui t'a inspiré de vouloir et qui t'a donné de pouvoir (2). Je sais que tu vas te rire de moi et te mêler à ceux qui se riaient de Paul. Eh bien! quand même tu serais un chemin, il ne laisse pas de semer, car moi aussi je suis dans ma faiblesse un semeur de paroles. Ce qui était un outrage sur tes lèvres, est mon titre. Je sème donc; mais je sème en toi comme sur une terre durcie. Je ne me décourage point et je parviens à la bonne terre. Comment te traiter? Tu es digne de blâme, et jugé tel par l’oracle divin : du nombre de ceux qui se confient dans leur vertu, de ceux qui mettent leur espoir dans un homme. Tu aimes la vertu, c'est bien; tu en as soif, je le sais; mais tu peux la faire jaillir en toi, tu es à sec; et pourtant si je te montre la source de la vie, ne te riras-tu pas? Ne diras-tu pas en toi-même: Comment me faire boire à ce rocher?

Mais la verge a frappé le rocher, et l'eau en a jailli. C'est que si « les Juifs demandent des prodiges ; » toi, Stoïcien, tu n'es pas juif, mais gentil, je le sais; si de plus les Gentils recherchent la sagesse ; pour nous, nous prêchons

1. Jérém. XVII, 5. — 2. Philip. II, 13.

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« le Christ crucifié. » Les Juifs s'en scandalisent, les Gentils s'en moquent. Aussi est-il « seau« Jale pour les Juifs et folie pour les Gentils; mais pour ceux qui sont appelés, soit Juifs, « soit Gentils; » tels que Paul, autrefois Saul ; tels que Denys l'Aréopagite et ceux qui ressemblent à l'un ou à l'autre, ce Christ « est la Vertu de Dieu et la Sagesse de Dieu (1). » Te riras-tu encore du rocher? La croix est la verge mystérieuse, le Christ est la fontaine qui jaillit, et si tu as soif, bois-y la vertu; enrichis-toi à cette fontaine et de ton coeur pourront jaillir des actions de grâces; tu ne t'attribueras plus ce que tu auras puisé en elle, mais tu t'écrieras tout transporté : « Je vous aimerai, Seigneur, ô ma vertu (2). » Tu ne diras plus : C'est ma propre vertu qui me rend heureux; tu ne seras plus du nombre de ces hommes qui connaissant Dieu « ne l'ont pas glorifié comme Dieu, ni ne lui ont rendu grâces ; mais se sont perdus dans leurs pensées, et dont le coeur insensé a été obscurci; car en se disant sages ils sont devenus fous (3). » Que signifie en effet: Se disant sages, sinon disant qu'ils possédaient la sagesse par eux-mêmes et se suffisaient? « Ils sont devenus fous, » et avec justice, car la folie n'est autre chose qu'une fausse sagesse. Tu entreras au contraire dans les rangs de ceux dont il est écrit : « Seigneur, ils marcheront à la lumière de votre visage, ils chanteront votre nom durant tout le jour,

ils s'élèveront dans votre justice, car vous êtes la gloire de leur vertu (4). » Tu recherchais la vertu, dis donc : « O Seigneur, ô ma vertu  (5). » Tu aspirais à la vie bienheureuse, dis aussi

« Heureux l'homme que vous avez instruit, Seigneur, » heureux, non pas le peuple qui s'attache au plaisir des sens, ni celui qui s'attribue sa vertu, mais celui « dont le Seigneur est le Dieu (6). » En lui est la patrie de la béatitude à laquelle tous aspirent et que tous ne cherchent pas où il faut. Pour nous, afin d'y parvenir, ne nous formons pas en quelque sorte un chemin d'après nos idées, n'essayons pas de nous dresser des sentiers trompeurs : car le chemin véritable descend de là jusqu'à nous.

10. Que veut en effet l'homme heureux? Que veut-il, sinon éviter les déceptions, la mort et la douleur ? Que cherche-t-il encore ? Est-ce à accroître en lui la faim et  à manger davantage? N'est-il pas préférable de ne la plus ressentir ? Il n'y a de bonheur qu'à vivre éternellement exempt

1. I Cor. I, 22, 24. — 2. Ps. XVI, 2. — 3. Rom. I, 21, — 12. — 4. Ps. LXXXVII, 16-18. — 5. Ps. XCIII, 12. — 6. Ps. CXLIII, 15.

de crainte et d'erreur. Car toute âme a l'illusion en horreur, et ce qui prouve jusqu'à quel degré, c'est que les hommes qui ont leur bon sens pleurent les aliénés qui rient. On aime, sans doute, mieux rire que de pleurer; si l'on demandait à quelqu'un : Veux-tu rire ou pleurer? Qui ne répondrait : Je veux rire? Faisons une autre question : Veux-tu être trompé ou connaître la vérité? Chacun répond : Connaître la vérité. Ainsi ce que l'homme préfère, c'est la joie et la vérité; du rire ou des pleurs, c'est le rire; de l'illusion ou de la vérité, c'est la vérité. Mais tel est l'invincible empire de la vérité, que l'homme encore aime mieux pleurer avec sa raison, que de rire avec la folie.

Aussi dans cette heureuse patrie règnera la vérité, sans déception et sans erreur aucune. De plus, il n'y aura point de larmes avec la vérité, car on y connaîtra le rire véritable et la joie qu'inspire la vérité, puisque la vie y sera réelle. S'il y avait de la douleur en effet, ce ne serait pas la vie : comment appeler vie un perpétuel et immortel supplice ? Aussi le Seigneur n'appelle pas vie la destinée réservée aux impies, quoiqu'ils doivent vivre sans fin, quoiqu'ils n'atteignent pas la limite de leur existence, pour n'atteindre pas celle de leur supplice ; car « leur ver ne meurt point, ni leur feu ne s'éteint (1) ; » non, il ne l'appelle pas vie, il réserve ce nom à la vie bienheureuse et éternelle (2). Ce riche donc lui demandait un jour: « Seigneur, quel bien ai-je à faire pour parvenir à l'éternelle vie : » et par éternelle vie il n'entendait que la vie bienheureuse: puisque si la vie des impies doit être éternelle, elle ne sera point heureuse mais remplie de tourments. Il lui disait donc : « Seigneur, quel bien ai-je à faire pour parvenir à l'éternelle vie ? » Observer les commandements, répondit le Seigneur. Je les ai tous accomplis, reprit le riche. Or en lui parlant des commandements comment s'exprime le Sauveur ? « Si tu veux parvenir à la vie (3). » Il ne dit pas : à la vie bienheureuse, attendu qu'une vie malheureuse ne doit même pas s'appeler vie. Il ne dit pas non plus : A la vie éternelle, car vit-on quand on craint la mort?

Eh bien ! voilà ce que tous veulent, ce que nous voulons tous, la vérité et la vie. Mais par où parvenir à ce vaste domaine, à cette félicité immense ? Les philosophes se sont ouvert des sentiers trompeurs; les uns disant: C'est par ici,

1. Isaïe, LXVI, 84. — 2. Matt. XXV, 41, 46. — 3. Ibid. XIX, 16, 17.

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et les autres: Non, mais de ce côté. Hélas! ils n'ont pas connu la voie, parce que Dieu résiste aux superbes (1). Nous ne la connaîtrions pas non plus, si elle n'était descendue jusqu'à nous. Aussi te Seigneur disait-il : « Je suis la voie. » Voyageur découragé, tu ne voulais pas t'approcher de cette voie, elle s'est approchée de toi. Tu cherchais

1. Jacq. IV, 6.

par où marcher : « Je suis la vérité et la vie (1). » En allant à lui, par lui, tu ne t’égareras.point.

Tel est l'enseignement chrétien; il n'est pas à comparer, mais il est incomparablement préférable aux doctrines des philosophes, soit à l'impureté des Epicuriens, soit à l'orgueil des Stoïciens.

1. Jean, XIV, 6.

Ce premier volume des Sermons a été traduit, pas. M. l'Abbé RAULX.

Sermons sur les Lettres

SERMON CLI. LUTTER CONTRE LA CONVOITISE DE LA CHAIR (1).

ANALYSE. — Il importe de bien comprendre le passage où l'Apôtre saint Paul enseigne qu'il ne fait pas le bien qu'il veut et qu'il fait le mal qu'il ne veut pas ; car plusieurs en abusent et se perdent. Rappelons-nous donc que pour être éternellement couronnés, nous devons faire maintenant la guerre. En quoi consiste cette guerre ? A ne pas consentir, à résister aux mouvements désordonnés que produisent en nous soit les habitudes mauvaises, soit le péché originel. Il serait mieux de ne sentir pas ces mouvements de convoitise, car en eux-mêmes ils sont pervers, ils sont un mal. Mais dans l'impossibilité de les éteindre ici-bas, il faut n'y pas consentir, à l'exemple de l'Apôtre ; car ce sont ces mouvements qu'il ressentait malgré lui et qu'il ne parvenait pas à étouffer. Or, pour les combattre il faut lutter et prier. Ainsi méritera-t-on la couronne.

1. Toutes les fois qu'on répète cette divine leçon de l'une des épîtres de saint Paul, il est à craindre qu'on ne la comprenne mal et qu'elle ne soit un sujet de scandale pour ceux qui en cherchent l'occasion. Les hommes, hélas ! sont si portés au mal, qu'ils y résistent difficilement. Aussi beaucoup s'y livrent-ils quand ils ont entendu ces paroles de l'Apôtre

Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je hais ». Humiliés ensuite d'avoir fait le mal, ils se rassurent au souvenir de ces mots apostoliques: « Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais ». Comme on lit ces paroles de temps en temps, nous sommes alors obligés de les examiner à fond : on pourrait en les prenant mal changer

1. Rom. VII, 15-25.

en poison cet aliment salutaire. Que votre charité se montre donc attentive, pendant que je vous dirai ce que le Seigneur me suggérera; et si vous me voyez embarrassé dans l'explication de quelques paroles difficiles et obscures, secondez-moi par vos sentiments de piété.

2. Rappelez-vous d'abord, comme on vous le répète souvent par la grâce de Dieu, que la vie présente du juste est un combat et non pas encore le triomphe. Plus tard viendra le triomphe assuré à cette guerre. Aussi lit-on dans l'Apôtre et les cris de guerre et les chants de triomphe. Les cris de guerre, nous venons de les entendre encore: « Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais. Or, si je fais le mal que je hais, j'acquiesce à la loi comme étant bonne. Le vouloir (2) réside en moi, mais en moi je ne trouve pas à accomplir le bien. Et je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et me captive sous la loi du péché, laquelle est dans mes membres». Ces mots de combat et de captivité ne désignent-ils pas la guerre?

Ce ne sont donc pas encore les chants de triomphe, mais ils viendront un jour, et c'est ce que nous apprend l'Apôtre en ces termes : « Il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, et que ce corps mortel revête l'immortalité. Alors », voici le chant de triomphe, s'accomplira cette parole de l'Ecriture : La mort est abîmée dans sa victoire ». Criez, triomphateurs: « O mort, où est ton ardeur guerrière (1)? » Ainsi nous prononcerons ces mots, nous les prononcerons un jour, et ce jour n'est pas éloigné , car le monde ne durera plus autant qu'il a duré.

Tel sera alors notre langage; mais aujourd'hui, pendant que nous sommes en guerre, il est à craindre que ce langage mal compris ne soit pour l'ennemi et non pour nous le cri de la trompette et n'excite son ardeur au lieu de préparer sa défaite. Examinez-le donc avec soin, mes frères, et vous qui luttez, luttez toujours. Car pour vous qui ne combattez point, vous ne me comprendrez pas: je ne serai entendu que de ceux d'entre vous qui combattent. Ma voix se fera entendre au dehors; une autre voix vous parlera silencieusement au dedans.

Rappelez-vous d'abord un passage de l'épître aux Galates qui peut jeter beaucoup de lumière sur celui-ci. L'Apôtre s'adresse aux fidèles à ceux qui ont reçu le baptême et dont par conséquent tous les péchés avaient été effacés dans ce bain salutaire; mais ils combattaient encore et saint Paul leur dit: « Je vous le déclare : marchez selon l'Esprit et n'accomplissez pas les désirs de la chair ». Il ne dit point: N'éprouvez pas; mais: « N'accomplissez pas ». Pourquoi « n'accomplissez pas? » Le voici dans ce qui suit: « Car la chair convoite contre l'Esprit, et l'Esprit contre la chair; ils sont opposés l'un à l'autre, et vous ne faites pas ce que vous voulez. Que si vous êtes conduits par l'Esprit, vous n'êtes plus sous la loi (2) » ; non, mais sous la grâce. « Si vous êtes conduits par l'Esprit »,

1. I Cor. XV, 53-55. — 2. Gal. V, 16-18.

qu'est-ce à dire? Etre conduit par l'Esprit, c'est suivre les ordres de l'Esprit de Dieu et non les convoitises de la chair. La chair toutefois continue à convoiter et à résister; elle veut une chose et tu n'en veux pas; continue à n'en pas vouloir.

3. Tu dois cependant désirer devant Dieu de ne ressentir pas cette concupiscence à laquelle il te faut résister. Remarquez bien cette pensée. Oui, tu dois désirer devant Dieu de ne ressentir plus cette concupiscence à laquelle tu es obligé de résister. Tu y résistes sans doute, et en n'y consentant pas tu es vainqueur: mieux vaudrait toutefois n'avoir pas d'ennemi que de le vaincre. Un jour tu n'auras plus celui-ci. Rappelle-toi, pour t'en convaincre, ce chant de triomphe: « O mort, où est ton ardeur guerrière?» Elle n'en aura plus. « O mort, où est ton aiguillon? » Tu en chercheras la place sans la trouver. Considérez, en effet, considérez avec grand soin que le mal n'est pas en nous une seconde nature, comme le rêve la folie manichéenne. Le mal est une maladie, un défaut de notre nature; ce n'est point quelque chose qui subsiste à part, car une fois guéri il n'existera nulle part.

« N'accomplissez donc pas les désirs de la chair ». Mieux vaudrait sans doute n'en avoir point, comme le recommande la loi (1), car cette absence de convoitise est la suprême vertu, la justice parfaite, la palme de la victoire. Mais puisqu'on ne peut maintenant y arriver, qu'on soit fidèle au moins à cette recommandation de l'Écriture: « Ne suis pas tes convoitises (2) » : il serait préférable de n'en pas avoir, mais comme tu en as, garde-toi d'aller à leur remorque. Elles refusent de te suivre ; ne les suis pas. Si elles voulaient t'obéir, c'en serait fait d'elles, puisqu'elles ne se soulèveraient plus contre ton esprit. Elles se soulèvent, soulève-toi: elles t'attaquent, attaque-les: elles luttent, lutte aussi; prends garde seulement d'être vaincu par elles.

4. Pour jeter plus de lumière sur ce sujet, je vais faire une supposition. Vous savez qu'il y a des hommes sobres, hier, peu, il est vrai, mais pourtant il en est. Vous savez aussi qu'il y a des ivrognes, trop nombreux, hélas ! Un homme sobre vient de recevoir le baptême; sous le rapport de l'ivrognerie il n'a point de combat à livrer; mais il en a sous d'autres

1. Rom. VII, 7. — 2. Eccli. XVIII, 30.

3

rapports. Afin de te faire une idée de ces luttes à soutenir contre d'autres passions, assistons ici à la guerre que te fait l'une d'elles. Un ivrogne donc vient aussi de recevoir le baptême ; il a appris et appris avec crainte qu'au nombre des vices qui ferment aux pécheurs l'entrée du royaume de Dieu, figure l'ivrognerie. En effet dans le passage où il est dit « que ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les abominables, ni les voleurs ne posséderont le royaume de Dieu », il est dit aussi : « Ni les ivrognes (1) ». Il a donc entendu cela avec frayeur. Le voilà baptisé; tous ses anciens péchés d'ivrognerie lui sont pardonnés: mais il lui reste la mauvaise habitude et il doit après sa régénération lutter contre elle. Tout dans le passé lui est remis : à lui maintenant d'être sur ses gardes, de veiller et de combattre pour ne plus s'enivrer. Mais voici de nouveau le désir de boire, il frappe au coeur, il dessèche le palais, il se fait sentir partout, il veut même, s'il le peut, franchir la muraille sous laquelle le baptisé se tient à l'abri, afin de l'entraîner captif. Il t'attaque, attaque-le à ton tour. Ah ! si seulement il n'était plus ! C'est l'habitude mauvaise qui l'a formé, l'habitude contraire le détruira. Garde-toi de le satisfaire, de lui rien céder pour l'apaiser: résiste plutôt pour l'abattre. Tant qu'il existera, c'est un ennemi pour toi. Si tu ne l'écoutes pas, si jamais tu ne t'enivres, il ira s'affaiblissant chaque jour. C'est en t'y soumettant que tu le fortifies ; oui, si tu cèdes et que tu te laisses aller à l'ivresse, tu lui donnes des forces; est-ce contre moi et non contre toi ?

Pour moi, je crie, j'avertis, j'instruis du haut de ce siège, je préviens les ivrognes des maux qui les menacent. Tu ne pourras pas dire: Je n'ai pas entendu ; tu ne pourras pas dire: A celui qui ne m'as pas averti de rendre compte de mon âme à Dieu. Il est vrai, tu as du mal pour avoir donné de la vigueur à ton ennemi par l'habitude perverse à laquelle tu t'es laissé aller. Pour le nourrir tu n'as point pris de peine : prends-en pour le vaincre; et si tu n'es pas de taille à lutter contre lui, adresse-toi à Dieu. Si néanmoins il ne triomphe pas de toi, si tout en combattant contre toi l'habitude perverse ne parvient pas à te vaincre, en toi se réalise cette recommandation

1. I Cor. VI, 9-10.

de l'apôtre Paul: « N'accomplissez point les désirs de la chair». La convoitise s'est bienfait sentir en toi; mais en ne buvant pas tu n'as point accompli ses désirs.

5. Ce que j'ai dit de l'ivrognerie s'applique à tous les vices, à toutes les passions. Il en est que nous avons apportées en naissant, la coutume nous en a formé d'autres. C'est à cause des premières qu'on baptise les enfants; on veut les décharger de la culpabilité transmise par la naissance et non pas contractée par l'habitude perverse, puisqu'ils ne l'ont point. Aussi faut-il combattre toujours, attendu que cette funeste convoitise originelle ne saurait jamais disparaître durant la vie présente: on peut l'affaiblir chaque jour, on ne saurait l'anéantir. C'est elle qui fait nommer notre corps un corps de mort; c'est d'elle que parle l'Apôtre quand il dit : « Je me complais dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur; mais je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et me captive sous la loi du péché, laquelle est dans mes membres ».

Or cette loi s'est produite à la transgression de la loi première. Je me répète: cette loi s'est produite quand on a méprisé et transgressé la loi première. Qu'est-ce que la loi première? C'est la loi que reçut l'homme dans le paradis. Ce couple n'était-il pas nu, sans en rougir? Mais pourquoi était-il nu sans en rougir, sinon parce qu'il ne sentait pas encore dans ses organes cette loi qui combat la loi de l'esprit? L'homme, hélas ! a fait un acte digne de châtiment, et voilà aussitôt des mouvements qui le couvrent de confusion. Ces deux premiers humains violèrent la défense divine en mangeant; aussitôt leurs yeux s'ouvrirent. Est-ce donc à dire qu'ils erraient auparavant dans le paradis en aveugles ou les yeux fermés? Nullement. Comment en effet Adam aurait-il pu donner des noms aux oiseaux et aux animaux des champs, lorsqu'ils furent amenés en sa présence (1) ? Comment leur donner des noms, s'il ne les voyait pas? De plus, il est dit que « la femme regarda l'arbre et qu'à ses yeux il était agréable à voir ». Ils avaient donc les yeux ouverts ; et pourtant ils étaient nus sans en rougir. Si donc leurs yeux s'ouvrirent, c'est qu'ils sentirent quelque chose de nouveau, quelque chose qui ne leur avait pas fait peur

1 Gen. II, 25, 19, 20.

4

encore dans les mouvements de leur corps. Ainsi leurs yeux s'ouvrirent pour remarquer et non pour voir; et sitôt qu'ils sentirent la confusion, ils s'empressèrent de la couvrir. « Ils entrelacèrent des feuilles de figuier et s'en firent des ceintures (1) ». Le mal était dans ce qu'ils couvrirent. De là vient le péché originel; de là vient que personne ne naît exempt de péché. De là vient que le Seigneur ne voulut pas être- conçu comme nous, mais d'une Vierge. Exempt de ce péché, il nous en délivre, car il ne vient pas de ce principe. Voilà pourquoi deux Adams : l'un donne la mort et l'autre donne la vie; le premier tue et le second ressuscite. Pourquoi le premier tue-t-il ? parce qu'il n'est qu'un homme. Pourquoi le second rend-il la vie? parce qu'il est un Homme-Dieu.

6. C'est ainsi que l'Apôtre ne fait pas ce qu'il veut. Il voudrait ne sentir pas de convoitise, il en sent; ce qu'il veut, il ne le fait donc pas. Mais cette convoitise funeste traînait-elle l'Apôtre, comme un esclave, aux fornications et à l'adultère? Loin de là; ah ! que de telles pensées ne s'élèvent pas dans notre coeur. Il combattait, mais il ne portait pas le joug; et s'il disait : « Je ne fais pas ce que je veux », c'est qu'il aurait voulu n'avoir pas à lutter. Je ne veux pas de convoitise et j'en ressens. Ainsi je ne fais pas ce que je veux, et pourtant je ne consens pas aux désirs coupables. Dirait-il : « N'accomplissez pas les désirs de la chair, » si lui-même les accomplissait? » Il t'a donc mis devant les yeux la lutte qu'il soutenait, afin de te préserver de la peur quand tu combats toi-même. Si ce bienheureux Apôtre ne l'avait pas f,iit, peut-être qu'en voyant, tout en n'y consentant pas, la convoitise s'élever dans tes organes, tu te désespérerais et tu t'écrierais : Ah ! je n'éprouverais pas cela, si j'appartenais à Dieu. Considère l'Apôtre : il combat; garde-toi du découragement. « Dans mes membres, « dit-il, je vois une autre loi qui combat la loi de mon esprit». Mais je voudrais qu'elle ne combattît point ; car c'est ma chair, c'est moi, c'est une partie de moi-même. De là vient que je ne fais pas ce que je veux, mais le mal que je hais » ; je ressens la concupiscence.

7. Quel est alors le bien que je fais ? C'est de ne consentir pas à la passion. Je fais le bien, sans l'accomplir; et sans accomplir le

1. Gen. III, 1-7.

mal aussi, la passion qui me persécute fait le mal. Comment puis-je dire que je fais le bien sans l'accomplir? Je fais le bien en ne consentant pas à la passion déréglée; mais je ne l'accomplis pas, puisque je ressens encore la passion. Comment, à son tour, cette passion ennemie fait-elle le mal sans l'accomplir? Elle fait le mal, puisqu'elle l'excite en moi; elle ne l'accomplit pas, puisqu'elle ne me le fait pas commettre.

Les saints passent toute leur vie dans ces combats. Que penser alors des pécheurs qui ne luttent même pas ? Ce sont des esclaves qu'on entraîne : ou plutôt on ne les entraîne pas, car ils suivent avec plaisir. Les saints donc s'appliquent à ces combats, et jusqu'à son dernier soupir, chacun est exposé dans cette mêlée. Mais à la fin de la vie, au moment où on triomphera après avoir remporté la victoire, que dira-t-on, ou plutôt que dit l'Apôtre en vue de ce triomphe ? Alors s'accomplira cette parole de l'Ecriture : La mort est anéantie dans sa victoire. O mort, « où est ton ardeur guerrière?» C'est le chant des triomphateurs. « O mort, où est ton aiguillon? Le péché est l'aiguillon de la mort » , puisque sa blessure a causé la mort. Le péché est comme un scorpion, il nous a percés de son dard, et nous sommes morts. Mais quand on s'écriera : « O mort, où est ton aiguillon? » l'aiguillon qui t'a engendrée et non l'aiguillon que tu as produit; quand donc on criera : « O mort, où est ton aiguillon? » il n'y en aura plus, puisqu'il n'y aura plus de péché. « Le péché est l'aiguillon de la mort ». Dieu a donné sa loi pour le combattre; mais la loi est la force du péché (1) ». Comment la loi  la force du péché? « C'est que la loi est venue pour multiplier le péché ». De quelle manière? Avant la loi l'homme sans doute était pécheur; la loi donnée, il la transgressa et devint ainsi prévaricateur. Le péché rendait les hommes coupables; la prévarication de la loi les rendit plus coupables encore.

8. Où espérer encore, sinon dans ce qui suit : « Où le péché a abondé, a surabondé la grâce (2) ». Aussi considère cet habile soldat, ce soldat pleinement exercé à ce genre de lutte et si expérimenté qu'il est devenu général : au moment où il faisait effort dans la mêlée contre l'ennemi et qu'il disait : « Je

1. I Cor. XV, 54-56. — 2. Rom. V, 20.

5

vois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit et qui m'assujettit sous la loi du péché, laquelle est dans mes organes », loi honteuse, loi dégradante, espèce de langueur et de plaie livide; il ajoutait : « Misérable homme, qui me délivrera du corps de cette mort? » Ses gémissements furent entendus, on vint à son aide. Comment? Le voici : « Ce sera la grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur». Oui tu seras délivré de la loi de cette mort, en d'autres termes, du corps de cette mort, par la grâce de Dieu au nom de Jésus-Christ

Notre-Seigneur ». Et quand auras-tu un corps complètement exempt de toute concupiscence ? Lorsque ce corps se sera revêtu, « mortel, d'immortalité, corruptible, d'incorruptibilité », et qu'il sera dit à la mort : « O mort, où est ton ardeur guerrière? » sans qu'elle en ait encore; ô mort, où est ton aiguillon?» sans qu'elle en ait jamais plus (1).

Mais aujourd'hui que dire? Ainsi j'obéis moi-même par l'esprit à la loi de Dieu, et par la chair à la loi du péché ». — « J'obéis

1. I Cor, XV, 53-55.

par l'esprit à la loi de Dieu », en ne consentant pas au mal; « et par le corps à la loi du péché », en ressentant la convoitise. Oui, par l'esprit à la loi de Dieu, et par la chair à a la loi du péché ». Je me complais dans l'une et je convoite conformément à l'autre, sans toutefois être vaincu par elle; elle excite les désirs, elle tend des piéges, elle pousse et cherche à y faire tomber : « Malheureux homme, qui me délivrera du corps de cette mort?» Je n'aspire pas à vaincre toujours, je voudrais enfin obtenir la paix.

Désormais donc, mes frères, suivez cette ligne de conduite : obéissez par l'esprit à la loi de Dieu et par la chair seulement à la loi du péché, mais parce que vous y êtes forcés; en ce sens seulement que vous ressentez la convoitise sans y consentir. Perfide convoitise qui fait quelquefois éprouver aux saints durant leur sommeil ce dont elle est incapable pendant qu'ils veillent. Pourquoi tous applaudissez-vous, sinon parce que vous comprenez tous? J'aurais honte d'en dire davantage, mais n'hésitons pas à prier Dieu pour ce sujet.

Tournons-nous vers le Seigneur, etc. (Voir tom. VI, serm. 1.)

SERMON CLII. LE SALUT PAR LE CHRIST (1) .

ANALYSE. — Après avoir invité ses auditeurs à élever leurs désirs vers Dieu pour obtenir sa lumière, saint Augustin aborde l'examen du texte indiqué. Il rappelle d'abord que les mouvements de concupiscence auxquels on ne consent pas , ne sont pas des péchés pour ceux qui sont régénérés en Jésus-Christ. Il constate encore que des trois lois dont parle saint Paul dans le même texte, savoir : la loi du péché, la loi des oeuvres et la loi de l'Esprit de vie, cette dernière seule donne la force d'éviter ce qu'elle défend et de faire ce qu'elle ordonne. Mais d'où vient cette efficacité soit au baptême, soit à la loi de l'Esprit de vie ou de la grâce? De ce que Dieu a envoyé son Fils parmi nous et nous a rendu sa faveur en considération du sacrifice de Jésus-Christ.

1. Votre charité doit se souvenir que j'ai examiné une question fort épineuse tirée de ce passage d'une épître de saint Paul. « Je ne fais pas ce que je veux, et je fais ce que je hais (1) ». Vous qui étiez ici, vous vous rappelez

1. Rom. VIII, 1-4. — 2. Voir Disc. précéd.; Rom. VII, 15.

cela. Maintenant donc soyez attentifs et continuons.

Voici par où a commencé la leçon d'aujourd'hui : « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à celle du péché, et dans cette chair il a condamné le péché par le péché même; afin que la justification de la loi s'accomplît (6) en nous, qui ne marchons point selon la chair, mais selon l'esprit». Et voici d'un autre côté ce qui a -été lu dernièrement et n'a pas été expliqué: « Ainsi, j'obéis moi-même par l'esprit à la loi de Dieu, et par la chair à la loi du péché (1). Il n'y a donc pas de condamnation pour ceux qui sont maintenant en Jésus-Christ, qui ne marchent pas selon la chair; parce que la loi de l'Esprit de vie qui est dans le Christ Jésus, t'a affranchi de la loi du péché et de la mort. Car ce qui était impossible à la loi, parce qu'elle était affaiblie par la chair » ; et immédiatement ce qui vient d'être lu: « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à la chair du péché ».

Les passages obscurs ne présentent point de difficulté quand on est soutenu par l'Esprit-Saint. Que vos prières obtiennent donc qu'il nous éclaire, car votre désir de comprendre est réellement une prière adressée à Dieu; et c'est de lui que vous devez attendre le secours nécessaire. Pour nous, en effet, semblables aux hommes de la campagne, nous ne travaillons qu'extérieurement. S'il n'y avait personne pour agir à l'intérieur, ni la semence ne prendrait racine en terré, ni le germe ne s'élèverait, aucune tige ne se fortifierait non plus jusqu'à devenir un tronc d'arbre; il n'y aurait enfin ni rameaux, ni fruits ni feuillages. Aussi l'Apôtre, pour discerner ce que fait l'ouvrier de ce que fait le Créateur, a-t-il dit: « J'ai planté , Apollo a arrosé, mais c'est Dieu qui a fait croître ». Puis il ajoute: « Ni celui qui plante n'est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu qui donne l'accroissement (2)». Aujourd'hui donc si Dieu ne produit l'accroissement intérieur, c'est en vain que le bruit de mes paroles retentit à vos oreilles; au lieu que si Dieu le produit, il y 'a pour nous utilité à planter et à arroser, et notre peine n'est pas stérile.

2. Je vous l'ai déjà dit: le sens qu'il faut donner à ces paroles de l'Apôtre : « J'obéis par l'esprit à la loi de Dieu, et par la chair à la loi du péché (3) », c'est qu'on ne doit laisser aux organes corporels que les impressions qu'on ne saurait détruire. Consentez-vous, sans y résister, à ces désirs mauvais ? Vous êtes vaincus et vous gémirez; encore est-il à souhaiter que vous gémissiez et que vous n'alliez pas jusqu'à perdre le sentiment de votre malheur.

1. Rom. VII, 25. — 2. I Cor. III, 6, 7. — 3. Rom. VII, 25.

Il est bien vrai, tous nos voeux, tous nos désirs, toutes nos aspirations, quand nous répétons : « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal (1) », c'est de souhaiter de ne ressentir plus aucun désir pervers dans notre chair; mais durant la vie présente nous n'y saurions parvenir: de là ces mots. « Je ne trouve pas à accomplir le bien ». Je trouve à faire, quoi? à ne consentir pas aux impressions mauvaises. Mais « je ne trouve pas à accomplir le bien », à n'avoir pas de mauvais penchants. Ce qu'il faut donc faire dans ce combat, c'est de ne pas consentir dans l'âme aux impressions coupables et d'obéir ainsi à la loi de Dieu, pendant qu'on obéit à la loi du péché en éprouvant sans y consentir la convoitise charnelle. La chair produit ses désirs? produis aussi les tiens. Tu ne saurais étouffer, éteindre les siens ; qu'elle n'éteigne pas les tiens non plus: lutte ainsi avec courage et tu ne seras ni vaincu ni chargé de chaînes.

3. L'Apôtre continue ainsi: « Il n'y a donc pas maintenant de condamnation pour ceux a qui sont en Jésus-Christ ». Si tu ressens, sans y consentir, des désirs charnels, s'il y a dans tes organes une loi qui s'élève contre la loi de ton esprit et qui cherche à mettre ton âme sous le joug; comme la grâce du baptême et du bain régénérateur a effacé soit la tache que tu as apportée en naissant, soit les péchés que tu as commis en consentant aux désirs mauvais, crimes ou impuretés, pensées ou paroles coupables; oui, comme tout est purifié dans ces fonts sacrés où tu es entré en esclave pour en sortir affranchi, « il n'y a plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ». Il n'y en a plus, mais il y en a eu, car d'un seul est venue la condamnation de tous (2). Cette condamnation est l'œuvre de la génération, et la justification est due à la régénération. « Car la loi de l'Esprit de vie qui est dans le Christ Jésus nous a affranchis de la loi du péché et de la mort». Cette loi reste dans les membres, mais sans te rendre coupable; tu en es affranchi. Combats en homme libre, mais prends garde d'être vaincu et de tomber de nouveau dans les fers. S'il y a fatigue à combattre, quelle joie à triompher !

4. A propos de la lutte sans laquelle nous ne pouvons exister, je vous ai fait une remarque dont vous devez surtout vous souvenir,

1. Matt. VI, 13. — 2. Rom. V, 16.

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Le juste même, ai-je dit, ou plutôt le juste principalement, a les armes à la main, car celui qui ne vit pas dans la justice ne combat pas non plus et se laisse entraîner; mais ne croyez pas pour ce motif qu'il y ait en nous comme deux natures issues de principes différents; c'est le rêve insensé des Manichéens qui ne veulent pas que la chair soit formée par Dieu. Quelle erreur ! Nos deux substances viennent également de Dieu, et si notre nature est le théâtre de tant d'hostilités, c'est la juste punition du crime. La guerre en nous n'est qu'une maladie; guérissons, et nous aurons la paix. Cette lutte qui divise actuellement la chair et l'esprit a pour but d'établir la paix; l'esprit travaille à faire entrer la chair dans ses vues. Si dans une même demeure l'homme et la femme se font la guerre , l'homme doit faire effort pour dompter sa femme. La femme une fois domptée se soumettra à son époux, et la paix, par là, sera rétablie.

5. Ces paroles: « La loi de l'Esprit de vie qui est dans le Christ Jésus, t'a affranchi de la loi de la mort et du péché », nous invitent à étudier la nature de ces lois. Regardez et distinguez bien; vous avez besoin de bien discerner. « La loi de l'Esprit de vie » ; voilà une première loi: « t'a affranchi de la loi du péché et de la mort » ; c'en est une seconde. Ce qui suit: « Car ce qui était impossible à la loi, parce qu'elle était affaiblie parla chair», indique une troisième loi. Cette dernière  un résumé des deux premières? Examinons et tâchons de comprendre avec l'aide de Dieu.

Que dit l'Apôtre de la loi bonne? « La loi de l'Esprit de vie t'a affranchi de la loi du péché et de la mort ». Cette loi n'est pas sans efficacité: « elle t'a affranchi, cette loi de l'Esprit de vie, de la loi du péché et de la mort ». Ainsi la loi bonne t'a délivré de la mauvaise loi. Quelle est cette mauvaise loi? Je vois dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de mon esprit et qui m'assujettit à la loi du péché, laquelle est dans mes membres ». Pourquoi donner à celle-ci le nom de loi ? C'est qu'il était fort juste que la chair refusât d'obéir à l'homme, puisque lui-même avait refusé d'obéir à son Seigneur. Au-dessus de toi est ton Seigneur, et ta chair au dessous. Obéis à ton chef, pour être obéi de ton sujet. Mais tu as dédaigné ce chef, tu es puni par ton sujet. Telle est la loi du péché; on l'appelle aussi la loi de la mort, car le péché a introduit la mort. « Le jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort (1) ». C'est cette loi du péché qui tente l'esprit et qui essaie de le  mettre sous le joug. « Mais je me complais dan la loi de Dieu selon l'homme intérieur». Ainsi s'engage la lutte pendant laquelle on s'écrie : « J'obéis par l'esprit à la loi de Dieu, et par la chair à la loi du péché ».

« La loi de l'Esprit de vie t'a affranchi de la loi du péché et de la mort». Comment t'a-t-elle affranchi ? D'abord en te donnant le pardon de tous tes péchés; car c'est de cette loi que parle un psaume quand il y est dit à Dieu: « Et par votre loi soyez-moi propice (2)». C'est donc la loi de la miséricorde, la loi de la foi et non pas la loi des oeuvres. Quelle est maintenant la loi des oeuvres? Dans ces mots : « La loi de l'Esprit de vie t'a affranchi de la loi du péché et de la mort », vous avez vu l'excellente loi de la foi; vous y avez vu aussi la loi du péché et de la mort. Maintenant: « Ce qui était impossible à la loi, parce qu'elle était

affaiblie par la chair », voilà une troisième loi à laquelle il manque un je ne sais quoi qui a été comblé par la loi de l'Esprit de vie, puisque celle-ci t'a affranchi de la loi du péché et de 1e. mort. La loi mentionnée en troisième lieu est donc la loi qui a été donnée au peuple sur le mont Sinaï, par le ministère de Moïse, et qu'on appelle la loi des oeuvres. Elle sait menacer mais non pas secourir; commander et non pas aider. Elle a dit: « Tu ne convoiteras pas » ; de là cet aveu de l'Apôtre: « Je ne connaîtrais pas la concupiscence si la loi n'eût dit: Tu ne convoiteras pas ». A quoi m'a servi que cette loi ait dit: « Tu ne convoiteras pas? C'est que prenant occasion du commandement, le péché m'a séduit et m'a tué ». On me défendait de convoiter, je n'ai pas obéi, et j'ai été vaincu. Ainsi j'étais pécheur avant la loi, et après l'avoir reçue, prévaricateur. « Car, prenant occasion du commandement, le péché m'a séduit et m'a tué (3) ».

6. « Ainsi la loi est sainte », poursuit l'Apôtre. Elle est donc bonne aussi, cette loi, quoique les Manichéens la condamnent comme ils condamnent la chair. Oui, dit saint Paul, « la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon. Ce qui est bon est donc devenu

1. Gen. II, 17. — 2. Ps. CXVIII, 29. — 3. Rom. VII, 7, 11.

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pour moi la mort? Loin de là; mais le péché, « pour apparaître péché, a, par une chose bonne, opéré pour moi la mort (1) ». Ainsi s'exprime l'Apôtre, et pesez avec soin tous ses termes.

Ainsi la loi est sainte ». Qu'y a-t-il de plus saint que de dire : « Tu ne convoiteras pas ? » Y aurait-il du mal à enfreindre la loi, si la loi n'était bonne? Non, il n'y aurait aucun mal, puisqu'il n'est pas mal de rejeter le mal; et si c'est un mal de l'enfreindre, c'est qu'elle est bonne. Qu'y a-t-il aussi de meilleur que de dire: « Tu ne convoiteras point? » Ainsi la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon ». Comme l'Apôtre insiste ! comme il veut faire pénétrer sa pensée ! On dirait qu'il crie contre nos ennemis: Que dis-tu donc, Manichéen? Que la loi donnée par Moïse est mauvaise? — Elle est mauvaise, répètent-ils. Quel front ! Quelle audace ! Tu la qualifies d'un seul mot, mauvaise. Et l'Apôtre ? La loi, « dit-il, est sainte, et le commandement saint, juste et bon ». Te tairas-tu, enfin? — « Ce qui est bon, reprend-il, est donc devenu pour moi la mort? — Loin de là; mais le péché, « pour se montrer péché, a, par une chose bonne, opéré pour moi la mort ». Remarquez : « par une chose bonne », c'est accuser le pécheur sans manquer à faire l'éloge de la loi. « Le péché, par une chose bonne, produit pour moi la mort ». Quelle est cette chose bonne? Le commandement. Et encore? La loi. Comment s'est produite la mort? Par le péché, « pour apparaître péché, pour pécher au-delà de toute mesure, puisque c'est pécher par le commandement même (2) ». Avant le commandement, le péché était moindre; depuis le commandement, il dépasse toute mesure. Quand on ne rencontre pas de défense, en s'imagine bien faire; en rencontre-t-on? on veut d'abord ne pas enfreindre, puis on est vaincu, entraîné, mis sous le joug, et n'ayant pu observer la loi on ne doit plus songer qu'à demander grâce.

7. Il est donc bien vrai que la loi dont parle l'Apôtre en ces termes: « La loi de l'Esprit de vie t'a affranchi de la loi du péché et de la mort », est la loi de la foi, la loi de l'Esprit, la loi de la grâce, la loi de la miséricorde; tandis que cette autre loi du péché et de la mort, n'est pas la loi de Dieu, mais réellement

1. Rom. VII, 12, 13. — 2. Rom. VII, 12.

la loi du péché et de la mort. Pour cette autre encore dont l'Apôtre dit: « La loi est sainte, « et le commandement saint, juste et bon », elle est bien la loi de Dieu, mais la loi des œuvres, la loi des observances; loi des oeuvres qui commande sans aider, qui montre le péché sans le détruire. Une loi donc le fait connaître, et une autre l'efface.

Il y a deux alliances, l'ancienne et la nouvelle. Ecoute l'Apôtre: « Dites-moi, vous qui voulez être sous la loi, n'avez-vous pas lu la loi ? Car il est écrit: Abraham eut deux fils, l'un de la servante et l'autre de la femme libre. Or, celui de la servante naquit selon la chair, et celui de la femme libre, en vertu de la promesse. Ce qui a été dit par allégorie. Ce sont en effet les deux alliances: l'une sur le mont Sina, engendrant pour la servitude, est Agar », la servante de Sara, que Sara donna à Abraham et qui devint mère d'Ismaël. Ainsi l'ancienne alliance est figurée par Agar « engendrant pour la servitude; tandis que la Jérusalem d'en haut est libre; c'est elle qui est notre mère (1) ». De là il suit que les fils de la grâce sont les fils de la femme libre, et les fils de la lettre, les fils de la servante. Veux-tu connaître les fils de la servante? La lettre tue ». Les fils de la femme libre? L'esprit vivifie (2) ». — La loi de l'Esprit de vie, qui est dans le Christ Jésus, t'a affranchi de la loi du péché et de la mort», dont n'a pu t'affranchir la loi de la lettre. « Car c'était chose impossible à la loi, parce qu'elle était affaiblie par la chair ». Cette chair en effet se révoltait contre toi, elle te rendait son esclave ; elle entendait la loi et n'excitait que plus vivement la concupiscence. C'est ainsi que par la chair s'affaiblissait la loi de la lettre, et qu'il était impossible à cette loi de l’affranchir de la loi du péché et de la mort.

8. « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à la chair de péché » ; non pas dans une chair de péché. Oui, dans une chair, mais non dans celle de péché. La chair des autres hommes est donc une chair de péché; lui seul fait exception, car sa Mère l'a conçu non pas avec concupiscence, mais par la grâce. Sa chair toutefois ressemble à la chair de péché, et c'est ce qui lui a permis de manger, d'avoir faim et soif, de dormir, de se fatiguer et de

1. Gal. IV, 21-26. —  2. II Cor. III, 6.

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mourir. « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à la chair de péché ».

9. « Et dans sa chair il a condamné le péché par le péché même ». Quel péché? Par quel péché? « Il a dans sa chair condamné le péché par le péché même, afin que la justification de la loi s'accomplît en nous». Oui, qu'elle s'accomplisse en nous, qu'elle s'accomplisse en nous par le secours de l'Esprit, cette justice qui nous est prescrite; en d'autres termes, que la loi de la lettre s'accomplisse, par l'Esprit de vie, en nous qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l'Esprit ». Quel est donc ce péché et par quel péché le Seigneur l'a-t-il condamné ?

Je vois, je vois clairement quel est le péché condamné. « Voici l'Agneau de Dieu , voici Celui qui enlève le péché du monde (1) ». Quel péché? Tout ce qui est péché, tous les péchés commis par nous.

Maintenant, par quel péché? Il était, lui, sans péché. « Il n'a point commis de péché, est-il dit de lui, et on n'a point découvert de tromperie dans sa bouche (2)». Non, il n'en a aucun, ni péché originel, ni péché actuel; aucun, ni péché transmis, ni péché commis par lui. La Vierge nous fait connaître quelle fut son origine, et sa vie sainte nous montre suffisamment qu'il ne fit jamais rien qui lui méritât la mort. Aussi disait-il : « Voici venir le prince de ce monde », le diable, « et il ne découvrira rien en moi ». Ce prince de la mort ne trouvera pas un motif de me faire mourir. Ah ! pourquoi donc mourez-vous? Afin que tous sachent que je fais la volonté de mon Père, sortons d'ici (3) ». Il s'en alla alors pour souffrir la mort, une mort volontaire, une mort choisie librement et non une mort imposée. « J'ai le pouvoir de déposer la vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre. Personne ne me l'a ravie, c'est moi qui la dépose et la reprends (4) ». Tu t'étonnes de ce pouvoir, rappelle-toi sa majesté. C'est le Christ qui parle, il parle en Dieu.

10. Par quel péché donc a-t-il condamné le péché? Quelques-uns ont donné à ces mots un sens qui n'est pas mauvais; mais je crois qu'ils n'ont pas compris la pensée même de l'Apôtre. Encore une fois cependant leur sens n'est pas hétérodoxe, je le rapporterai d'abord, j'exposerai ensuite le mien et je montrerai par les

1. Jean, I, 29. — 2. I Pierre, II, 22. — 3. Jean, XIV, 30, 31. — 4. Ib. X, 17, 18.

divines Ecritures combien il est incontestable. Ils se demandaient donc avec effroi par quel péché Dieu a condamné le péché: Dieu est-il coupable? Et ils se sont répondu : S'il « a condamné le péché par le péché », ce n'est pas assurément par le sien. Cependant « il a condamné » réellement le péché par le péché». Or ce n'est pas par le sien. Par lequel donc? C'est par le péché de Juda, par le péché des Juifs. Comment, en effet, a-t-il répandu son sang pour la rémission des péchés? Parce qu'il a été crucifié par les Juifs. Qui le leur a livré? Juda. Ainsi les Juifs l'ont attaché à la croix et Juda l'a trahi. Ont-ils fait bien ou mal? Ils ont péché. C'est par ce péché que Dieu condamne le péché.

Sans doute il est juste, il est vrai de dire que c'est par le péché des Juifs que le Christ a condamné tout ce qui est péché, car c'est leur fureur qui lui a fait répandre le sang expiatoire de tous les péchés. Remarque toutefois comment s'exprime ailleurs le même Apôtre. «Nous faisons, dit-il, les. fonctions d'ambassadeurs pour le Christ, Dieu exhortant par notre bouche. Nous vous en conjurons par le Christ», supposez que le Christ vous en conjure lui-même, car c'est en son nom que nous vous parlons, «réconciliez-vous à Dieu ». Puis il ajoute : « Il ne connaissait point le péché » ; en d'autres termes, ce Dieu à qui nous vous conjurons de vous réconcilier, voyant Celui qui ne connaissait pas le péché, voyant innocent son Christ, Dieu comme lui, «l'a rendu péché pour l'amour de nous, afin qu'en lui nous devinssions justice de Dieu (1) ». Comment voir ici le péché de Juda, le péché des Juifs, le péché de tout autre mortel? Nous lisons en propres termes: « Celui qui ne connaissait point le péché, il l'a rendu péché pour l'amour de nous ».Qui a rendu? Qui a été rendu? C'est Dieu qui a rendu son Christ péché pour l'amour de nous. L'Apôtre ne dit pas qu'il fa fait pécheur, mais qu'il l'a fait péché». Ce serait un blasphème de dire que le Christ a péché : comment souffrir qu'on l'accuse d'être le péché même? Et pourtant nous ne saurions donner le démenti à l'Apôtre. Nous ne pouvons pas lui dire : Que prétends-tu là? Parler ainsi à l'Apôtre ce serait nous élever contre le Christ, puisque l'Apôtre dit encore ailleurs. « Voulez-

1. II Cor. V, 20, 21.

10

vous éprouver Celui qui parle en moi, le Christ (1) » ?

11. Quel est donc le vrai sens? Que votre charité, contemple ici un grand et profond mystère : heureux si vous l'aimez en le contemplant et si vous parvenez à le posséder en l'aimant. Oui, c'est le Christ notre Seigneur, c'est Jésus notre Sauveur, notre Rédempteur, qui est devenu péché afin qu'en lui nous devinssions justice de Dieu. Comment? Ecoutez la loi. Ceux qui la connaissent savent ce que je dis; quant à ceux qui ne la connaissent pas, qu'ils la lisent ou qu'ils l'entendent. Dans la loi donc on donnait le nom de péchés aux sacrifices offerts pour l'expiation des péchés. Preuve : quand on amenait la victime à immoler pour le péché, la loi disait : « Que les prêtres mettent leurs mains sur le péché (2)», c'est-à-dire sur la victime du péché. Or le

1. II Cor. XIII, 3. — 2. Lévit. IV.

Christ est-il autre chose que la victime du péché? «Le Christ, dit saint Paul, nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous comme un sacrifice à Dieu et une hostie de suave odeur (1). » Voilà par quel péché le Seigneur a condamné le péché; il l'a condamné par le sacrifice de lui-même pour l'expiation de nos péchés. Telle est « la loi de l'Esprit de vie qui t'affranchi de la loi du péché et de la mort». Toute bonne qu'elle fût en effet, tout saints, tout justes et tout bons que fussent ses commandements, cette autre loi, la loi de la lettre, la loi des ordonnances, « était affaiblie par la chair », et nous ne pouvions accomplir ses prescriptions. Une loi donc, comme je l'ai déjà dit, te montrera le péché, une autre loi t'en délivrera; à la loi de la lettre de te le montrer, à la loi de la grâce de t'en délivrer.

1. Ephés. V, 2.

SERMON CLIII. CONTRE LES MANICHÉENS ET LES PÉLAGIENS (1).

ANALYSE. — Dans leur opposition violente à l'ancienne loi, les Manichéens prétendaient s'appuyer sur l'autorité de saint Paul même. Saint Augustin les réfute en montrant premièrement que s'ils lisaient tout le passage de saint Paul ils y trouveraient la défense formelle et, la justification de la loi qu'ils condamnent. Secondement, s'ils remarquaient dans le même texte de saint Paul, que la loi condamne la concupiscence, accuseraient-ils cette loi?  mauvaise pour condamner le vice? Elle le condamne si ostensiblement, que l'Apôtre même, avant de l'avoir étudiée, ignorait que la concupiscence fût un vice. Troisièmement, si saint Paul reconnaît que cette connaissance du vice, donnée par la loi, fut pour lui une occasion de péché, c'est qu'il présumait de ses propres forces, lui-même l'indique et nous fait connaître ainsi le besoin que nous avons de la grâce, de cet attrait divin, si doux pour les coeurs purs. Le précepte est bien une arme pour nous défendre, mais la présomption tourne cette arme contre nous. Ayons donc pleine confiance dans la grâce de Dieu. Elle combat en nous l'inclination originelle au mal et elle est due à Jésus-Christ Notre-Seigneur.

1. Nous avons entendu chanter ; et nos coeurs en unisson aussi, bien que nos voix, nous avons chanté nous-mêmes devant notre Dieu : « Heureux l'homme que vous enseignez, Seigneur, et que vous instruisez de votre loi (2) ».

Faites silence, et vous m'entendrez; la sagesse ne saurait pénétrer là où fait défaut la

1. Rom. VII, 5-13. — 2. Ps. XCIII, 12.

patience. — C'est nous qui parlons, mais c'est Dieu qui enseigne ; c'est nous qui parlons, mais c'est Dieu qui instruit. A qui est donné le titre d'heureux? Ce n'est pas à celui que l'homme enseigne; mais à celui que vous instruisez, Seigneur ». Nous pouvons bien planter et arroser; mais c'est à Dieu de donner l'accroissement (1). Planter et arroser, c'est

1. I Cor. III, 7.

11

travailler à l'extérieur; donner l'accroissement, c'est agir à l'intérieur.

Le passage de l'épître du saint Apôtre, dont on vient de nous demander l'explication, est fort difficile, fort obscur, dangereux même si on ne le comprend pas ou si on le comprend mal : c'est ce que vous avez remarqué, mes frères, je n'en doute pas, j'en suis certain, lorsqu'on nous en faisait lecture. Aussi j'ai vu inquiets ceux d'entre vous qui ont remarqué simplement ces difficultés; quant à ceux, s'il en est, qui ont compris toute la pensée de l'Apôtre, ils voient sûrement combien il est malaisé de la saisir. C'est pourtant ce passage, avec toutes ses obscurités et tous ses embarras, que nous entreprenons de discuter, avec l'aide de la miséricorde divine, parce qu'il renferme un sens qu'il est fort salutaire de pénétrer. Nous avons, je le sais, des dettes envers votre charité, et je sens que vous voulez être payés. Eh bien ! puisque nous demandons pour vous la grâce de bien comprendre, implorez pour nous celle de bien expliquer; car si nos vœux s'unissent, Dieu vous accordera d'entendre comme il convient; et à nous d'expliquer comme nous le devons.

2. « Lorsque nous étions dans la chair, dit donc l'Apôtre, les passions du péché, qui sont occasionnées par la loi, agissaient dans nos membres de manière à leur faire produire des fruits pour la mort ». N'est-ce pas blâmer et accuser la loi de Dieu ? et si l'on ne saisit pas la pensée de l'Apôtre, ce sens qui se présente d'abord n'est-il pas un danger formidable? — Quel chrétien, dira-t-on, aurait jamais cette idée ? Ne faudrait-il pas plus que de la folie pour concevoir sur l'Apôtre un pareil soupçon ? — Et pourtant, mes frères, ces paroles mal comprises ont servi à exercer le délire et la folie des Manichéens. Car les Manichéens soutiennent que la loi mosaïque ne vient pas de Dieu, et ils prétendent qu'elle est contraire à l'Evangile. Se met-on à discuter avec eux? Ils s'emparent, sans les comprendre, de ces paroles de l'Apôtre saint Paul, et cherchent à gagner par là des catholiques, plus négligents peut-être encore qu'inintelligents. Est-il donc bien difficile, quand on a entendu les accusations de ces hérétiques, de lire au moins le contexte dans l'épître même ? Il ne faudrait qu'un peu de zèle et bientôt on serait en mesure d'arrêter le babil de ces adversaires, d'abattre ces ennemis qui s'insurgent contre la loi. Eût-on de la peine à pénétrer la pensée de l'Apôtre; on verrait sûrement en lui l'éloge formel de la loi divine.

3. Commencez par le reconnaître vous-mêmes. « Lorsque nous étions dans la chair, dit-il, les passions du péché, qui sont occasionnées par la loi, agissaient dans nos membres ». Ici déjà se dresse le manichéen, il lève fièrement la tête et s'élance impétueusement contre toi : Voilà, dit-il, « les passions du péché qui sont occasionnées par la loi ». Comment peut être bonne cette loi qui occasionne en nous les passions du péché, ces passions qui agissent dans nos membres afin de porter des fruits pour la mort ? Lis donc, lis un peu plus loin, lis le passage entier, sinon avec intelligence du moins avec patience. Tu aurais peine sans doute à comprendre ces mots : « Les passions du péché, qui sont occasionnées par la loi, agissaient dans nos membres» ; mais commence parfaire avec moi l'éloge de la loi, tu mériteras ainsi de comprendre. Quoi ! tu tiens ton coeur fermé et tu t'en prends à ta clef ? Eh bien ! mettons de côté, pour le moment, ce que nous ne saisissons pas, et lisons premièrement l'éloge formel de la loi.

«Les passions des péchés qui sont occasionnées parla loi, dit l'Apôtre, agissaient dans nos membres afin de leur faire porter des fruits pour la mort. Mais maintenant nous sommes affranchis de la loi de mort où nous étions retenus, pour servir dans la nouveauté de l'esprit et non dans la vétusté de la lettre ». Ici encore l'Apôtre semble blâmer, accuser, condamner, repousser la loi, même avec horreur ; mais c'est qu'on ne le comprend pas. Oui, ces paroles : «Lorsque nous étions dans la chair, les passions du péché qui sont occasionnées par la loi, agissaient dans nos membres de manière à leur faire porter des fruits pour la mort; mais nous sommes affranchis de la loi de mort où nous étions retenus, pour servir, dans la nouveauté de l'esprit et non dans la vétusté de la lettre », paraissent une accusation et une condamnation de la loi. L'Apôtre s'en est aperçu lui-même, il a senti qu'il n'était pas compris et que l'obscurité de son langage jetait la confusion dans l'esprit du lecteur et l'éloignait de sa pensée ; il a vu ce que tu pourrais répliquer, ce que tu pourrais objecter, et pour t'empêcher de le dire, il l'a dit d'abord.

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4. « Que dirons-nous donc ? » s'écrie-t-il immédiatement après les paroles précédentes; « Que dirons-nous donc? la loi  péché? loin de là ». Ce seul mot suffit pour absoudre la loi et pour condamner celui qui l'accuse. Tu t'appuyais contre moi, ô Manichéen, sur l'autorité de l'Apôtre, et pour dénigrer la loi tu me disais : Ecoute, lis l'Apôtre : « Les passions du péché, occasionnées par la loi, agissaient dans nos membres de manière à leur faire porter des fruits pour la mort; mais aujourd'hui nous sommes affranchis de la loi de mort qui pesait sur nous pour obéir dans la nouveauté de l'esprit et non dans la vétusté de la lettre ». Ainsi te vantais-tu; tu criais, tu disais: Ecoute, lis, vois, et tournant promptement le dos, tu cherchais à t'échapper. Attends : je t'ai écouté, écoute-moi; ou plutôt ne nous écoutons ni l'un ni l'autre, mais tous deux écoutons l'Apôtre : vois comme en- se justifiant il te condamne.

« Que dirons-nous donc ? » demande-t-il : « La loi  péché ? » C'est ce que tu prétendais ; tu disais réellement que la loi est péché ». Oui, voilà ce que tu soutenais, voici maintenant ce qu'il te faut soutenir. Tu, accusais donc de péché la loi de Dieu, quand tu la censurais en aveugle et en téméraire. Tu t'égarais; Paul s'en est aperçu, et il a pris ton langage. « Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché? » Disons-nous comme toi que la loi est péché ? loin de là ». — Si donc tu t'attachais à l'autorité de l'Apôtre, pèse ces mots et avise ensuite. Ecoute : « La loi  péché ?loin de là ». Ecoute ce « loin de là». Oui, si tu es disciple de cet Apôtre, si tu as une haute idée de son autorité, écoute ce loin de là», et éloigne toi-même ton sentiment. « Que dirons-nous donc ? » Que conclurons-nous ? Si j'ai dit : « Les passions du péché, occasionnées par la loi, agissaient dans nos membres, afin de leur faire porter des fruits pour la mort » ; si j'ai dit : « Nous sommes affranchis de la loi de mort qui pesait sur nous » ; si j'ai dit: « Obéissons dans la nouveauté de l'esprit et non dans la vétusté de la lettre », s'ensuit-il que « la loi est péché ? loin de là ». Pourquoi donc, ô Apôtre, avoir dit tout ce que vous venez de dire ?

5. Non, la loi n'est pas péché. « Toutefois je n'ai connu le péché que par la loi; car je ne connaîtrais pas la concupiscence, si la loi ne disait : Tu ne convoiteras point ». A

mon tour maintenant de t'interroger, Manichéen; je t'interroge, réponds-moi. Comment appeler mauvaise une loi qui dit : « Tu ne convoiteras point ? » Un débauché même, l'homme le plus dégradé ne l'affirmera jamais. Les libertins en effet ne rougissent-ils pas quand on les reprend, et ne craignent-ils pas de s'abandonner à leurs infamies au sein d'une compagnie honnête ? Ah ! si tu condamnes cette loi qui crie : « Tu ne convoiteras point », c'est que tu voudrais convoiter impunément; tu ne l'accuses que parce qu'elle réprime tes passions. Mes frères, quand nous n'entendrions pas ces mots de l'Apôtre : « La loi  péché ? loin de là » ; mais seulement cette citation de la loi : « Tu ne convoiteras pas »; oui, quand même il ne ferait pas l'éloge de la loi, nous devrions le faire; nous devrions la louer et nous condamner. N'est-ce pas cette loi, n'est-ce pas cette autorité divine qui crie aux oreilles de l'homme : « Tu ne convoiteras point ? » — « Tu ne convoiteras pas » ; blâme cela, si tu le peux, et si tu ne le peux, mets-le en pratique. « Tu ne convoiteras point » ; tu n'oses condamner cette défense. Elle est donc bonne, et la concupiscence est mauvaise. Ainsi la loi interdit le mal, la loi te défend ce qui ferait ton mal. Oui la loi défend la convoitise comme un mal et comme ton mai. Fais ce qu'elle ordonne, évite ce qu'elle défend, garde-toi de la concupiscence.

6. Que dit pourtant encore l'Apôtre ? Je ne connaîtrais pas la concupiscence, si la loi ne disait : Tu ne convoiteras point ». J'allais à la remorque de ma convoitise, je courais où elle m'entraînait, et je regardais comme un grand bonheur de jouir de ses séductions et de ses embrassements charnels. La loi même ne dit-elle pas : « On glorifie le pécheur des désirs de son âme, et on bénit l'artisan d'iniquités (1)? » — Voici un homme qui se livre en esclave et tout entier aux passions charnelles; partout il guette le plaisir, la fornication et l'ivresse : je n'en dis pas davantage, j'énumère simplement la fornication et l'ivresse, ce qu'interdit la loi de Dieu et ce que n'interdisent pas les lois humaines. Qui jamais, en effet, fut traduit devant un juge pour avoir pénétré dans la demeure d'une prostituée ? Qui jamais a été accusé devant les

1. Ps. IX, 3.

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tribunaux de s'être livré à la débauche et à l'impureté avec ses actrices ? Quel mari a été dénoncé pour avoir violé sa servante ? Je parle de la terre et non du ciel, des lois du monde et non des lois du Créateur du monde. On va même jusqu'à proclamer heureux ces voluptueux, ces débauchés et ces infâmes, à cause des plaisirs qu'ils se procurent en abondance, et des délices dont ils jouissent. Que dis-je ? S'ils se gorgent de vin, si sans mesure ils boivent des mesures, on ne se contente pas de ne les pas accuser, on vante leur courage; hommes, hélas ! d'autant plus abjects qu'ils tremblent moins sous le poids de la boisson.

Or, pendant qu'on les loue de tels actes, pendant qu'on vante leur félicité, leur grandeur, leur bien-être; pendant que loin de regarder tout cela comme coupable, on ose le considérer soit comme une faveur du ciel, soit au moins comme un bien agréable, délicieux et innocent, apparaît tout à coup la loi de Dieu qui s'écrie : « Tu ne convoiteras point ». Cet homme donc qui considérait comme un grand bien, comme une grande félicité de ne refuser à la concupiscence rien de ce qu'il pouvait lui accorder et de suivre tous ses attraits, entend alors cette défense : « Tu ne convoiteras pas », et il apprend que la convoitise est un péché. Dieu a parlé, l'homme a entendu, il a cru, il connaît le péché, il considère comme mal,ce qui était bien à ses yeux; il veut réprimer la convoitise, n'en être plus l'esclave; il se retient, il fait effort, mais le voilà vaincu. Hélas ! il ne connaissait pas son mal, et il ne l'a appris que pour être plus honteusement vaincu, car il est non-seulement pécheur, mais encore prévaricateur. Sans doute il péchait auparavant; mais il ne se croyait pas pécheur avant d'entendre la loi. La loi lui a parlé, il connaît le péché; en vain il travaille à vaincre, il est battu, il est renversé, et de pécheur qu'il était à son insu, le voilà prévaricateur de la loi. C'est la doctrine contenue dans ces mots de l'Apôtre : « La loi  péché ? loin de là. Cependant je n'ai connu le péché que par la loi; car je ne connaîtrais pas la concupiscente, si la loi ne disait : Tu ne convoiteras point ».

7. « Or, prenant occasion du commandement, le péché a opéré en moi toute concupiscence ». La concupiscence était moindre quand, avant la loi, tu péchais sans inquiétude; maintenant que la loi dresse devant toi ses digues, ce fleuve de convoitise semble contenu tant soit peu ; hélas ! il n'est point à sec, et les vagues qui t'entraînaient avant qu'il y eût des digues, grossissant de plus en plus, rompent les digues et t'engloutissent. Oui la concupiscence était moindre en toi quand elle ne faisait que te porter au plaisir; n'est-elle pas à son comble, maintenant qu'elle foule aux pieds la loi même ? Veux-tu avoir une idée de sa violence ? Vois comme elle se joue de cette défense : « Tu ne convoiteras point ! » Cette défense toutefois ne vient pas d'un homme, d'un être quelconque; elle vient de Dieu même, du Créateur, du juge éternel. Respecte-la donc. Tu n'en fais rien. Remarque que le législateur est aussi ton juge. Mais que feras-tu devant lui, malheureux ? Si tu n'as pas vaincu, c'est que tu t'es confié en toi.

8. Aussi bien remarque les paroles qui précèdent et qui te semblaient obscures : « Lorsque nous étions dans la chair ». Oui remarquez bien ces paroles, les premières de ce passage qui nous paraissait obscur : «Lorsque nous étions dans la chair, les passions du péché, occasionnées par la loi ». Comment étaient-elles occasionnées par la loi ? Parce que nous étions dans la chair. Qu'est-ce à dire, « nous étions dans la chair ? » Nous présumions de la chair. En effet, lorsque l'Apôtre tenait ce langage, avait-il déjà quitté cette chair ou s'adressait-il à des hommes que la mort en eût fait sortir? Non sans doute, mais lui et eux étaient dans cette chair comme on y est durant cette vie. Que signifie alors : « Lorsque nous étions dans cette chair », sinon lorsque nous présumions de la chair, autrement, de nous-mêmes ? N'est-ce pas à des hommes, à tous les hommes que s'adressaient ces mots : « Toute chair verra le Sauveur envoyé par Dieu (1) ? » Or que veut dire : « Toute chair », sinon tout homme? Que veut dire également : « Le Verbe s'est fait chair (2)», sinon: Le Verbe s'es, fait homme? Le Verbe en effet n'a pas pris une chair sans âme; la chair désigne l'homme datas cette phrase : « Le Verbe s'est fait chair ». Ainsi donc, « lorsque nous étions dans la chair», en d'autres termes, lorsque nous nous livrions aux convoitises de la chair et

1. Isaïe, XL, 5 ; Luc, III, 6. — 2. Jean, 1, 14.

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que nous placions tout notre espoir dans la chair ou dans nous, « les passions du péché, occasionnées par la loi », durent à la loi même un nouvel accroissement. La défense de la loi n'a servi qu'à rendre prévaricateur, et on est devenu prévaricateur pour ne s'être pas appuyé sur Dieu. « Elles agissaient donc dans nos membres, afin de leur faire porter du fruit , pour qui ? pour la mort ». Mais si le pécheur devait être condamné, que peut-il espérer, une fois devenu prévaricateur ?

9. Si donc, ô mortel, tu es vaincu par la concupiscence, si tu es vaincu par elle, c'est que tu occupais un terrain désavantageux; tu étais dans ta chair, voilà pourquoi tu as été battu. Quitte ce poste funeste. Que crains-tu ? Je ne te dis pas : Meurs. Ne crains pas, si je t'ai dit: Quitte la chair. Je ne te dis pas de mourir, et pourtant je t'invite à mourir. Si vous êtes morts avec le Christ, cherchez ce qui est en haut. Tout en vivant dans la chair, ne reste pas dans la chair. « Toute chair n'est que de l'herbe, tandis que le Verbe de Dieu

subsiste éternellement (1) ». Réfugie-toi dans le sein du Seigneur. La concupiscence s'élève, elle te presse, elle acquiert de nouvelles forces, la défense même de la loi redouble sa vigueur, tu as affaire à un ennemi terrible : ah ! réfugie-toi dans le sein du Seigneur, qu'il soit pour toi, en face de l'ennemi, une forte tourde défense (2). Ne reste donc pas dans ta chair, mais vis dans l'Esprit. Qu'est-ce à dire? Place en Dieu ta confiance. Eh ! si tu la plaçais en ton esprit d'homme, cet esprit retomberait bientôt dans la chair pour n'avoir pas été confié par toi à celui qui peut le soutenir; car il rie peut se soutenir si on ne le soutient. Ne reste pas en toi, monte au-dessus de toi et te place dans celui qui t'a fait. Avec la confiance en toi-même, tu deviendras prévaricateur de la loi qui te sera donnée. L'ennemi effectivement te trouve sans asile et il se jette sur toi; prends garde qu'il ne t'enlève comme un lion dévorant, sans que personne t'arrache à lui (3) ; sois attentif à ces paroles où, tout en louant la loi, l'Apôtre s'accuse, se reconnaît coupable sous l'autorité de la loi, et te représente peut-être dans sa personne : « Je n'ai connu, te dit-il, le péché que par la loi; car je ne connaîtrais pas la concupiscence, si la loi ne disait :

1. Isaïe, XL, 6. — 2. Ps. LX, 4. — 3. Ps. XLIX, 22.

« Tu ne convoiteras point. Or, prenant occasion du commandement, le péché a excité en moi toute concupiscence; car, sans la loi, le péché était mort». Que signifie cette mort? Que le péché est inconnu, qu'on n'en voit point, qu'on n'y pense pas plus qu'à un cadavre enseveli. « Mais quand est venu le commandement, le péché a revécu ». Qu'est-ce à dire encore ? Que le péché a commencé à se montrer, à se faire sentir, à s'insurger contre moi.

10. « Et moi je suis mort». Qu'est-ce à dire? Je suis devenu prévaricateur. « Et il s'est trouvé que ce commandement qui devait me donner la vie ». Remarquez cet éloge de la loi: « le commandement qui devait me donner la vie ». Quelle vie, d'être sans convoitise ! Oh ! quelle douce vie ! Il y a du plaisir dans la convoitise, c'est vrai, et les hommes ne s'y abandonneraient pas s'ils n'y en trouvaient. Le théâtre, les spectacles, les amours lascifs,.les chants efféminés plaisent à la convoitise; la convoitise y trouve des jouissances, des agréments, des délices; mais les impies m'ont parlé de leurs plaisirs, et ils ne sont pas comme votre loi, Seigneur (1) ». Heureuse l'âme qui goûte ces délices de la loi divine, où rien de honteux ne souille, où le pur éclat de la vérité sanctifie.

Celui toutefois qui aime ainsi la loi de Dieu et qui l'aime au point de dédaigner tous les plaisirs charnels, ne doit pas s'attribuer les délices de cet amour : « C'est le Seigneur qui répandra la suavité (2) ». Laquelle demanderai-je , Seigneur ? Dirai-je indistinctement l'une ou « l'autre ? Vous êtes doux, Seigneur, et dans votre suavité enseignez-moi vos justices (3) ». Enseignez-moi dans votre suavité; car vous m'enseignez alors, et lorsque vous m'enseignez ainsi dans votre suavité, j'apprends véritablement à pratiquer. Il est vrai, quand l'iniquité a pour l'âme encore des attraits et des charmes, la vérité semble amère. Oh ! « enseignez-moi avec votre suavité » ; et pour me faire aimer la vérité, que votre onction si douce me remplissez de mépris pour l’iniquité. Il y a dans la vérité infiniment plus -de valeur et plus de charmes; mais pour goûter ce pain délicieux, il faut jouir de la santé. Est-il rien de meilleur et de plus précieux que le pain céleste? Il faut néanmoins que l'iniquité n'ait point agacé les

1. Ps. CXVIII, 85. — 2, Ps. LXXXIV, 13. — 3. Ps. CXVIII, 68.

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dents. « Comme le raisin vert est aux dents et la fumée aux yeux, dit l'Ecriture, ainsi le péché à ceux qui s'y abandonnent (1) ». Que vous sert donc de louer le pain du ciel, si vous vivez mal; puisqu'en le louant vous n'en mangez pas? Il est bien d'écouter la parole sainte, d'écouter et de louer la parole de justice et de vérité : il est mieux encore de la pratiquer. Pratique-la, puisque tu en fais l'éloge. Diras-tu : Je le voudrais, mais je ne le puis? Pourquoi ne le peux-tu ? C'est que tu n'as as la santé. Mais comment l'as-tu perdue, sinon en offensant le Créateur par tes crimes? Afin donc de pouvoir manger avec plaisir et conséquemment en pleine santé ce pain divin que tu vantes, écrie-toi: « J'ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi; guérissez mon âme, car j'ai péché contre vous (2) ».

Voilà dans quel sens « il s'est trouvé que le commandement qui devait me donner la vie, m'a causé la mort ». Le pécheur, avant le commandement, ne se connaissait pas; depuis, il est devenu ostensiblement prévaricateur. Ainsi a-t-il rencontré la mort dans ce qui devait lui communiquer la vie.

11. « Ainsi le péché, prenant occasion du commandement, m'a séduit, et par lui m'a tué». C'est ce qui est arrivé d'abord dans le paradis. « Le péché m'a séduit en prenant occasion du commandement ». Remarque le langage insinuant du serpent à la femme. Il lui demande ce que Dieu leur a prescrit. « Dieu nous a dit, répond-elle : Vous mangerez de tous les arbres qui sont dans le paradis, mais vous ne toucherez pas à l'arbre de la science du bien et du mal; autrement, vous mourrez de mort ». Tel est le précepte divin. Le serpent, au contraire : « Non, » dit-il, « vous ne mourrez pas de mort. Car Dieu savait que le jour où vous mangerez du fruit de cet arbre, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux (3) ». — Ainsi, « prenant occasion du commandement, le péché m'a trompé, et par lui m'a tué ». Ton ennemi t'a mis à mort avec l'épée que tu portais; avec tes propres armes il t'a vaincu, avec elles il t'a égorgé. Reprends en main ce commandement, et sache que c'est une arme pour ôter la vie à ton ennemi et non pour être abattu par lui. Mais garde-toi de présumer de tes forces. Vois le petit David en face de

1. Prov. X, 26. — 2. Ps. XL, 5. — 3. Gen. III, 2-5.

Goliath, l'enfant en face du géant. Cet enfant se confie au nom du Seigneur. « Tu viens à moi, dit-il, avec le bouclier et la lance; pour moi je t'aborde au nom du Seigneur tout-puissant (1) ». Voilà, voilà par quel moyen il renverse ce colosse, il n'en triomphe pas autrement, et cet homme qui s'appuie sur sa force tombe avant même de combattre.

12. Remarquez cependant, mes bien-aimés, remarquez de plus en plus que l'apôtre Paul, pour condamner l'aveuglement des Manichéens, fait l'éloge le plus manifeste de la loi divine. Il ajoute en effet : « Ainsi la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon ». Que se peut-il ajouter à cet éloge? Par ce mot : « Loin de là», saint Paul avait précédemment repoussé une accusation, mais sans louer la loi; autre chose effectivement est de réfuter un reproche et autre chose de décerner des louanges méritées. Voici le reproche : « Que dirons-nous donc? La loi  péché? » En voici la réfutation : « Loin de là ». Ce seul mot suffit pour soutenir la vérité, attendu la grande autorité du défenseur. Pourquoi en dirait-il davantage? C'est assez de prononcer : « Loin de là ! » — « Voulez-vous, dit-il ailleurs, faire l'expérience de Celui qui parle en moi, du Christ (2) ? » Il fait maintenant davantage : « Ainsi la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon ».

13. « Ce qui est bon est donc devenu pour moi la mort? Loin de là » ; car ce qui est bon n'est pas la même chose que la mort. « Mais le péché, pour se montrer péché, a, par ce qui est bon, opéré pour moi la mort». Ce n'est pas la loi, c'est le péché qui est la mort. Il avait dit précédemment : « Sans la loi le péché est mort » ; et je vous faisais observer que le péché mort signifiait ici le péché caché, le péché inconnu. Avec quelle exactitude dit-il maintenant, au contraire : « Le péché, pour se montrer péché ! » Comment, « pour se montrer péché?» C'est que j'ignorerais la concupiscence, si la loi ne disait : « Tu ne convoiteras point ». Nous ne lisons pas . Je ne ressentirais point la concupiscence, mais : « J'ignorerais la concupiscence ». Ici également nous ne lisons pas : Le péché pour exister, mais : « Le péché, pour se montrer péché, a, par ce qui est bon, opéré pour moi la mort ». Quelle mort? De sorte que c'est

1. I Rois, XVII, 45. — 2. II Cor. XIII, 3.

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pécher au-delà de toute mesure, puisque c'est pécher par le commandement même». Remarquez : « C'est pécher au-delà de toute mesure ». Pourquoi « au-delà de toute mesure ? » Parce que c'est ajouter la prévarication au péché, « la prévarication n'existant pas, quand il n'y a point de loi (1) ».

14. Aussi considérez, mes frères, considérez que le genre humain prend sa source dans cette première mort du premier homme, car c'est par le premier homme que « le péché est entré dans ce monde, et par le péché la mort qui a passé à tous les hommes (2) ». Remarquez bien cette expression : « qui a passé »; examinez-en le sens avec attention. « La mort a passé à tous les hommes » ; voilà ce qui rend coupable le petit enfant : il n'a point commis, mais il a contracté le péché. Le premier péché, effectivement, ne s'est pas arrêté à sa source, « il a passé », non pas à celui-ci ou à celui-là, mais « à tous les hommes ». Le premier pécheur, le premier prévaricateur a engendré des pécheurs condamnés à mort. Le Sauveur pour les guérir est né d'une Vierge. Il n'est donc pas venu à toi par le chemin que tu as suivi, puisqu'il n'est pas né de l'union

1. Rom. IV, 15. — 2. Ib. V, 12.

des sexes, de l'esclavage de la concupiscence. « L'Esprit-Saint surviendra en toi », fut-il dit à la Vierge. Il lui fut dit avec toute la chaleur de la foi et non avec les ardeurs de la convoitise charnelle : « L'Esprit-Saint surviendra en toi, et la vertu du Très-Haut te couvrira de son ombre (1) ». Comment, sous un tel ombrage , brûler des flammes de la passion? Eh bien ! c'est précisément parce qu'il n'est pas venu dans ce monde par la même route que toi, que le Sauveur te peut délivrer. En quel état t'a-t-il trouvé? Tu étais vendu comme esclave au péché, frappé de la même mort que le premier homme, enveloppé dans son péché et coupable avant d'avoir ton libre arbitre. Voilà en quelle situation ton Rédempteur t'a trouvé quand tu étais tout petit encore. Mais aujourd'hui tu n'es plus enfant; tu as grandi, tu as ajouté de nombreux péchés au premier péché ; la loi t'a été donnée et tu es devenu prévaricateur.

Prends garde pourtant au découragement Où le péché a abondé, a surabondé la grâce (2) ».

Tournons-nous vers le Seigneur, etc. (Voir tom. VI, serm. I.)

1. Luc, I, 35. — 2. Rom. V, 20.

SERMON CLIV. PRONONCÉ AU TOMBEAU DE SAINT CYPRIEN. LA PERFECTION DERNIÈRE (1).

ANALYSE. — Après avoir résumé ce qu'il a dit dans le discours précédent, saint Augustin répète que la loi nous a été donnée pour nous faire connaître nous-mêmes à nous-mêmes. Or, que révèle-t-elle en nous ? Saint Paul se plaint douloureusement d'être asservi au péché, c’est-à-dire à la concupiscence. Mais est-ce de lui-même que parle saint Paul ? On ne peut en douter en rapprochant du texte que nous expliquons d'autres passages de ses Epîtres. Il c'était donc ni entièrement charnel, puisqu'il ne consentait pas au péché, ni entièrement spirituel, puisqu'il ressentait encore des mouvements déréglés, mais spirituel et charnel tout à la fois. Ainsi en est-il des hommes les plus saints : ils doivent lutter toute leur vie, et c'est après la mort seulement, c'est après la résurrection, qu'ils parviendront à la perfection suprême et ne ressentiront plus les attraits de la concupiscence.

1. Vous qui étiez hier au sermon, vous avez entendu la lecture qu'on y a faite dans une épître de l'Apôtre saint Paul. La lecture d'aujourd'hui est prise immédiatement après celle-là; c'est toujours ce passage difficile et dangereux que nous avons résolu d'expliquer et d'éclaircir devant vous, avec l'aide que le Seigneur daigne m'accorder et qu'il proportionne

1. Rom. VII, 15-24.

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à l'affection pieuse qui vous fait intercéder près de lui en ma faveur. Que votre charité m'écoute avec patience, et si j'ai peine à exposer ces obscures questions, que je puisse au moins me faire entendre aisément. Ne serait-il pas trop laborieux de lutter en même temps contre ces deux obstacles? Plaise à Dieu néanmoins que nos efforts ne soient pas stériles ! Afin donc de les rendre profitables, écoutez avec patience.

L'Apôtre ne condamne pas la loi : nous l'avons, je crois, montré suffisamment hier à ceux qui nous ont suivi. Voici en effet ses paroles : « Que dirons-nous donc? Que la loi est un péché ? Loin de là. Mais je n'ai connu le péché que par la loi ; car je ne connaîtrais point la concupiscence, si la loi ne disait Tu ne convoiteras pas. Or, prenant occasion du commandement, le péché a excité en moi toute concupiscence; car le péché, sans la loi, est mort » ; il est endormi, ne se montre point. « Et moi je vivais autrefois sans la loi. Mais quand est venu le commandement, le péché a revécu. Et moi je suis mort, et il s'est trouvé que ce commandement qui devait me donner la vie (qu'y a-t-il en effet de plus propre à la donner que ces mots: « Tu ne convoiteras pas ?), m'a causé la mort. Ainsi le péché, prenant occasion du commandement, m'a séduit et par lui m'a tué ». Celui-ci menaçait la concupiscence, mais ne l'éteignait pas; il la menaçait, mais sans la réprimer, faisant craindre le châtiment et non pas aimer la justice. «Ainsi donc, poursuit-il, la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon. Ce qui est bon est donc devenu pour moi la mort? Loin de là ». Ce n'est pas la loi, mais le péché qui est la mort. Et à l'occasion du commandement que s'est-il produit ? Le péché, pour se montrer péché » ; car il était inconnu quand on le disait mort; « « le péché a, parce qui est bon, opéré la mort, de sorte qu' » à cause de la prévarication qui s'y ajoute, « le pécheur dépasse toute mesure puisqu'il pèche par le commandement même ». De fait, s'il n'y avait pas de commandement, la prévarication ne mettrait pas le comble au péché. L'Apôtre ne dit-il pas ailleurs expressément: « Il n'y a pas de prévarication, quand il n'y a pas de loi (1) ? »

1. Rom. IV, 15.

Pourquoi maintenant, pourquoi douter encore que si la loi a été donnée, c'est afin d'apprendre à l'homme à se connaître ? L'homme s'ignorait quand Dieu ne lui interdisait pas le mal; il n'a senti sa langueur qu'en entendant la proclamation de la défense. C'est alors qu'il s'est reconnu, plongé dans le mal. Mais où se fuir, puisqu'il se porte partout avec lui ? Que lui sert, hélas ! de se connaître, puisqu'il ne voit en lut que des plaies ?

2. Voici donc; dans la lecture d'aujourd'hui, le langage d'un homme qui a appris à se connaître. « Nous savons, dit-il, que la loi est spirituelle; et moi je suis charnel, vendu comme esclave au péché. Aussi j'ignore ce que je fais ; car le bien que je veux, je ne le fais pas, mais je fais le mal que je hais ».

La question qui s'agite ici avec beaucoup d'application est de savoir si c'est de l'Apôtre même qu'il s'agit ici, ou de quelqu'autre qu'il personnifierait en lui, comme il le faisait quand il disait ailleurs: « Au reste j'ai représenté.cela en moi et dans Apollo, à cause de vous, afin de vous instruire  (1) ». Mais si c'est l'Apôtre qui parle ici, et personne n'en doute, si c'est de lui et non pas d'un autre qu'il dit: « Je ne fais pas ce que je veux, et c (je fais ce que je hais » , à quoi nous arrêter, mes frères? Serait-il vrai que tout en ne voulant pas commettre d'adultère, par exemple, l'apôtre Paul s'y laissait aller? qu'il était avare sans vouloir être avare? Qui d'entre nous oserait se charger d'un tel blasphème, avoir une telle idée de cet Apôtre? Peut-être donc est-il ici question de quelque autre, de toi, de lui, de moi. Or, s'il en est ainsi, prêtons l'oreille à ce qu'il semble s'attribuer, pour nous amender sans nous irriter. Et si c'est de lui-même qu'il s'agit, car il est possible qu'il s'en agisse, ne comprenons pas ces mots : « Je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais », dans ce sens qu'il voudrait être chaste, et serait adultère ; miséricordieux, et serait cruel; pieux, et serait impie. Non, n'entendons pas ainsi ces mots: «Je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais ».

3. Alors, que veut-il dire ? Je veux ne convoiter pas et je convoite. Que contient la loi? Tu ne convoiteras pas ». L'homme a entendu cette défense, il a reconnu sa faute, il a déclaré

(1) I Cor. IV, 6.

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la guerre au vice, mais il s'en est trouvé l'esclave. — Un homme, je le conçois, mais ce n'est pas l'Apôtre. — Que répondre, mes frères? Que l'Apôtre ne ressentait dans sa chair aucune passion dont il n'aurait pas voulu, sains toutefois consentir à ses impressions, à ses suggestions, à ses entraînements, à ses ardeurs et à ses tentations ? Je le déclare devant votre charité: pour se persuader que l'Apôtre n'éprouvait absolument aucune de ces impressions maladives de concupiscence qu'il devait combattre, il faudrait être hardi. Je voudrais pourtant qu'il en fût ainsi ; car loin de porter envie aux Apôtres, nous devons les imiter. Cependant, mes chers amis, j'entends l'Apôtre avouer lui-même qu'il n'est point parvenu encore à toute la perfection de sainteté que la foi nous révèle dans les anges; dans les anges dont nous espérons néanmoins devenir les égaux, si nous parvenons au terme de nos désirs. Le Seigneur nous promet-il autre chose pour le moment de la résurrection, quand il dit: « Les hommes, à la résurrection, ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris; car ils ne mourront plus, mais ils seront égaux aux anges de Dieu (1)? »

4. Pour toi, me dira-t-on, comment sais-tu que l'Apôtre Paul n'était point parvenu encore à la justice et à la perfection des anges? — Ce n'est pas en outrageant cet apôtre, c'est en ne m'en rapportant qu'à lui-même, qu'à son témoignage , sans. m'inquiéter des soupçons ou des louanges immodérées dont il peut être l'objet. Parlez-nous donc de vous-même, ô saint Apôtre, et dans un passage où personne ne doute qu'il s'agisse de vous; puisqu'il est des hommes qui prétendent qu'en écrivant : « Je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais », vous personnifiiez en vous le travail, les défaillances, la défaite et l'esclavage de je ne sais quel autre que vous. Parlez-moi de vous, dans un passage où, de l'aveu de tous, il est bien question de vous.

« Mes frères, dit cet Apôtre, je ne crois pas que j'ai atteint le but». Que faites-vous donc? « Une chose : oubliant ce qui est en arrière et m'avançant vers ce qui est en avant, je tends au terme », je n'y suis pas parvenu; je tends au terme, à la palme de la vocation céleste de Dieu dans le Christ Jésus (2) ». Il

1. Matt. XII, 30; Luc, XX, 35, 36. — 2. Phil. III, 13, 14.

venait de dire aussi : « Non que déjà j'aie atteint jusque-là, ou que déjà je sois parfait (1) ».

Mais voici de nouvelles objections. L'Apôtre en parlant ainsi, dit-on, faisait entendre qu'il n'était point arrivé encore à l'immortalité, il n'exprimait point qu'il n'avait pas atteint la perfection de la justice. Il était dès lors aussi juste que les anges, mais il n'était pas immortel comme eux. Et il est bien sûr, bien sûr, soutiennent-ils, que telle était sa pensée. — Tu viens de nous dire : L'Apôtre était aussi juste que les anges, mais il n'était pas encore immortel comme eux. Ainsi donc il possédait la sainteté dans toute sa perfection, mais en courant après la palme céleste il cherchait l'immortalité glorieuse.

5. Faites-nous donc connaître, saint Apôtre, un autre passage plus clair encore où vous confessez vos faiblesses sans parler de vos aspirations à l'immortalité. — Ici encore j'entends des murmures, des objections, il me semble lire dans la pensée de plusieurs. Il est vrai, me dit-on, je sais le passage que tu vas citer ; l'Apôtre y avoue des faiblesses, mais ce sont les faiblesses de la chair et non de l'esprit, du corps et non de l'âme : or c'est dans l'âme et non- dans le corps qu'habite la perfection de la justice. Qui ne sait effectivement que l'Apôtre avait un corps fragile, un corps mortel ? Ne dit-il pas lui-même : « Nous portons ce trésor dans des vases d'argile (2) ». Eh ! que t'importe ce vase d'argile ? Parle du trésor qu'il y portait. — Cherchons par conséquent s'il lui manquait quelque chose, et s'il pouvait ajouter encore à l'or divin de sa sainteté. Pour ne paraître pas lui manquer de respect, interrogeons-le lui-même.

« Et de peur, dit-il, que la grandeur de mes révélations ne m'élève ». Ici, sans aucun doute, tu reconnais l'Apôtre à la grandeur de ses révélations et à la crainte de tomber dans l'abîme de l'orgueil. Or pour savoir que ce même Apôtre, qui voulait sauver les autres, était encore en traitement lui-même ; pour savoir, dis-je, qu'il était encore en traitement, ne considère pas seulement les honneurs dont il était comblé; apprends quel remède le médecin suprême lui faisait prendre contre l'enflure de l'orgueil ; apprends-le, non pas de moi, mais de lui. Entends son aveu, pour

1. Phil. III, 12. — 2. II Cor. IV, 7.

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connaître sa doctrine. Ecoute donc: « Et dans la crainte que la grandeur de mes révélations ne m'élève ». Mais quoi ! puis-je lui dire, vous avez peur de vous élever, ô saint Apôtre ? Il vous faut prendre garde encore à l'orgueil, le craindre encore ? Il faut, pour vous préserver de cette maladie, chercher encore quelque remède?

6. Que me dis-tu là, reprend-il ? Sache donc qui je suis, et tremble au lieu de t'élever. Apprends avec quelles précautions doit marcher le petit agneau, quand le bélier est exposé à tant de périls. « De peur donc, poursuit-il, que la grandeur de mes révélations ne m'élève, il m'a été donné un aiguillon dans ma chair, un ange de Satan pour m'appliquer des soufflets ». — De quel orgueil n'était-il pas menacé pour avoir été astreint à un si violent remède ? Dis-nous maintenant encore que la justice était en lui aussi parfaite que dans les saints anges. Est-ce qu'au ciel les saints anges ressentent aussi cet aiguillon, cet ange de Satan leur appliquant des soufflets pour leur faire évider l'orgueil? A Dieu ne plaise que nous concevions de tels soupçons sur les saints anges ! Nous sommes hommes; reconnaissons que les saints apôtres étaient hommes aussi; vaisseaux d'élection, sans doute, mais fragiles encore, voyageurs sur la terre sans être encore triomphateurs dans la patrie du ciel, De plus l'Apôtre ayant demandé par trois fois au Seigneur d'être délivré de cet aiguillon charnel , sans être exaucé selon ses désirs, parce que Dieu avait plutôt en vue sa guérison (1), est-il étrange qu'il ait dit : « Nous savons que la loi est spirituelle; mais moi je suis charnel? »

7. Quoi ! cet Apôtre disait aux autres : « Vous qui êtes spirituels, instruisez les faibles en esprit de douceur », et il serait charnel lui-même? Il traite les autres d'hommes spirituels, et il serait charnel encore? — Cependant, que dit-il à ces spirituels ? Ils n'avaient pas atteint encore la perfection du ciel et des anges, ils ne goûtaient pas encore le tranquille repos de la patrie, mais éprouvaient toujours les sollicitudes et les anxiétés du voyage . que leur dit-il donc ? Oui, il les appelle spirituels : « Vous qui êtes spirituels, instruisez ces faibles avec l'esprit de douceur » ; mais il ajoute Prenant garde à toi, dans la crainte que toi aussi tu ne sois tenté (2) ». Ainsi pour ce chrétien

1. II Cor. XII, 7-9. — 2. Gal. VI, 1.

même qu'il nomme spirituel, il redoute la faiblesse et la chute ; il craint que la tentation n'ait prise sur ce spirituel en agissant directement sur sa chair, sinon sur son esprit. Si cet homme est spirituel, c'est qu'il vit conformément à l'esprit ; mais son corps mortel le rend charnel encore, de sorte qu'il est à la fois spirituel et charnel. Spirituel: « J'obéis par l'esprit à la loi de Dieu ». Charnel : « Mais par la chair à la loi du péché ». Il est donc bien vrai qu'il est en même temps spirituel et charnel ? C'est chose incontestable pour tout le temps que dure sa vie sur cette terre.

8. Ne t'étonne pas de ceci, toi, qui que tu sois, qui consens et te laisses aller aux convoitises charnelles, qui peut-être les crois innocentes et destinées à assouvir ta passion pour les plaisirs, ou qui tout en les condamnant, t'y abandonnes en esclave et suis leurs inspirations honteuses; tu es entièrement charnel. Oui, qui que tu sois, tu es charnel, charnel tout entier. Pour toi qui malgré cette défense de la loi : «Tu ne convoiteras pas », ressens des impressions de convoitise, sans pourtant violer cette autre défense de la loi : « Ne te livre pas à tes passions' »; si d'une part tu es charnel, tu es spirituel d'autre part. Car il est bien différent de ressentir la convoitise ou de s'y laisser aller. Pour ne la point ressentir, il faut être parvenu à la perfection suprême, et pour ne s'y pas laisser aller, il faut combattre, lutter, souffrir.

Mais comment désespérer de la victoire quand on combat avec ardeur? Or, quand la remportera-t-on? Quand la mort sera anéantie dans son triomphe. Alors en effet se feront entendre les chants des vainqueurs et non les cris laborieux des combattants. Et quels seront ces chants, au moment où ce corps aura revêtu, corruptible, l'incorruptibilité, et mortel, l'immortalité? Voici le vainqueur, écoute ses chants d'allégresse, prête l'oreille à ses acclamations triomphales. « Alors s'accomplira cette parole de l'Ecriture : La mort est anéantie dans sa victoire. O mort, où est ton ardeur? O mort, où est ton aiguillon (3) ? » —  Où est-il?» Il était, mais il n'est plus.

« O mort, où est ton ardeur ? » La voici pour le moment : « Je ne fais pas ce que je veux ». La voici encore : « Nous savons que la loi est

1. Exod. XX, 17 ; Eccli. XVIII, 30. — 2. I Cor. XV, 53-55

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spirituelle; pour moi je suis charnel». Or, si c'est de lui-même que parle l'Apôtre; si c'est de lui-même, je le suppose et ne l'affirme pas; si donc il dit de lui-même : « Nous savons que la loi est spirituelle, pour moi je suis charnel » ; ce qui indique que par le corps il est charnel et spirituel par l'esprit: quand sera-t-il spirituel tout entier? Lorsque « semé corps animal, ce corps ressuscitera spirituel (1) ». Maintenant donc que la mort travaille avec ardeur, « je ne fais pas ce que je veux » ; je suis en partie spirituel et charnel en partie, spirituel dans la meilleure moitié de moi-même, et charnel dans la moitié inférieure. Je suis dans la mêlée encore, je n'ai pas vaincu, et c'est beaucoup pour moi de ne pas être défait. « Je ne fais pas ce que je veux, je «fais ce que je hais». Que fais-tu? Je convoite. Sans doute, je ne consens pas à la convoitise, je ne m'abandonne pas à mes passions; je convoite néanmoins encore, et cette partie qui convoite tient de moi aussi.

9. Car je ne suis pas un autre dans mon esprit et un autre dans ma chair. Que suis-je donc? «C'est partout moi», moi dans ma chair et moi dans mon esprit. Je ne suis pas deux natures contraires, mais un seul homme composé de deux natures, car Dieu qui m'a fait homme est un aussi. « Ainsi donc c'est moi», c'est bien moi « qui obéis par l'esprit à la loi de Dieu, et à la loi du péché par la chair ». Mon âme n'acquiesce pas à la loi du péché, je voudrais même qu'elle ne se fît point sentir dans mes organes. Mais comme mon vouloir ne s'accomplit pas, il s'ensuit que «je ne fais pas ce que je veux» ; « je convoite » malgré moi; et que « je fais ce que je hais ». Qu'est-ce que je hais? La concupiscence. Oui, je hais la concupiscence, et nonobstant elle est dans ma chair, tout en n'étant pas dans mon esprit. Ainsi je fais ce que je hais ».

10. « Or, si je fais ce que je ne veux pas, « j'acquiesce à la loi comme étant bonne ». Que signifie : « Si j’étais ce que je ne veux pas, j'acquiesce à la loi comme étant bonne?» Sans doute, tu acquiescerais à la loi, si tu faisais ce qu'elle veut : tu fais ce qu'elle défend, et tu y acquiesces encore? — Il est bien vrai, « si je fais ce que je ne veux pas, j'acquiesce à la loi comme étant bonne ». — De quelle manière? — La loi dit: «Tu ne convoiteras pas».

1. I Cor. XV, 44.

Et moi, que voudrais-je? Ne convoiter pas. Je veux donc ce que veut la loi et « j'acquiesce à la loi comme étant bonne». Si la loi disait : « Tu ne convoiteras pas », et que je voulusse convoiter, je n'y acquiescerais pas et cette dépravation de ma volonté me mettrait en guerre avec elle. Y acquiescerais-je, si je voulais convoiter quand elle dit: «Tu ne convoiteras pas ? » Maintenant au contraire? Que dis-tu, ô loi? — «Tu ne convoiteras pas». — Je ne veux pas non plus convoiter, non, je ne veux pas. Je ne veux point ce que tu ne veux pas; ainsi je suis bien d'accord avec toi. Ma faiblesse, sans doute, n'accomplit pas toujours la loi; mais ma volonté la bénit. Voilà pourquoi, tout en ne faisant pas ce que je veux », je suis d'accord avec elle; d'accord en ne voulant pas ce qu'elle ne veut pas, et non pas en faisant ce que je ne veux point. Je le fais, en convoitant, sans toutefois consentir à la convoitise.

Ainsi pour pécher et donner le mauvais exemple, nul ne doit s'autoriser de l'exemple de l'Apôtre. « Je ne fais pas ce que je veux ». Que dit en effet la loi? «Tu ne convoiteras pas ». Je ne veux donc pas convoiter; et pourtant je convoite, tout en ne consentant pas à ma convoitise, tout en ne m'y livrant pas. J'y résiste effectivement, j'en détourne mon esprit, je lui refuse des armes, je veille sur mes sens. Hélas ! néanmoins, il se fait en moi ce que je ne veux pas. Ce que la loi ne veut pas, je ne le veux pas avec elle; je refuse ce qu'elle refuse, ainsi nous sommes d'accord.

11. Il est vrai, je suis en même temps dans ma chair et dans mon esprit; mais je suis plus moi dans mon esprit que dans ma chair; car je suis dans mon esprit comme dans la partie qui commande, attendu que le corps est gouverné par l'esprit, et il y a plus de moi dans ce qui commande que dans ce qui est commandé en moi. Or, puisqu'il y a plus de moi dans mon esprit, je puis dire : « Maintenant donc, ce n'est plus moi qui fais cela ». — « Maintenant » , c'est-à-dire , « maintenant que je suis affranchi », après avoir été vendu en esclave au péché, maintenant que j'ai reçu du Sauveur la grâce de me complaire dans la loi de Dieu, « ce n'est plus moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moi; car je sais que le bien n'habite pas en moi ». En moi, encore une fois ; dans quelle partie de moi-même ?

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« En moi, c'est-à-dire dans ma chair; car en moi-même réside le vouloir».

« Je sais », dis-tu. Que sais-tu ? « Que le bien n'habite pas en moi, autrement dans ma chair ». Tu viens de dire pourtant Je ne sais ce que je fais ». Si tu ne sais, comment sais-tu ? Tu dis : « Je ne sais » ; et puis : « Je sais » : à mon tour, je ne sais ce que je dois croire. Serait-ce ceci ? Dans cette phrase : « Je ne sais ce que je fais », je ne sais signifierait je n'approuve pas, je n'agrée pas, il ne me plaît pas, je ne consens pas, je n'applaudis pas. C'est ainsi qu'au Christ ne seront pas inconnus sans doute ceux à qui il dira : « Je ne vous connais point (1) ». Oui, c'est dans ce sens que je comprends ces mots : « Je ne sais ce que je fais ». Je ne fais pas en effet ce que je ne sais pas. « Or, ce n'est pas moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moi ». C'est ce qui me fait dire que je ne fais pas; comme il est dit du Seigneur qu'il ne connaissait pas le péché (2) ». Comment, il ne le connaissait pas ? » Ne connaissait-il pas ce qu'il condamnait ? Ne connaissait-il pas ce qu'il châtiait ? Mais s'il ne l'avait pas connu, le châtiment n'eût-il pas été injuste? Le châtiment étant juste, il connaissait donc le péché, et s'il est dit qu'il ne le connaissait pas, c'est pour indiquer qu'il ne le commettait pas. « Ainsi je ne sais ce que je fais; car je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais. Or, si je fais ce que je hais, j'acquiesce à la loi comme étant bonne. Maintenant donc », que j'ai reçu la grâce, « ce n'est pas moi qui fais cela ». Mon âme est libre et ma chair est esclave. « Ce n'est pas moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moi. Car je sais qu'en moi, c'est-à-dire dans ma chair, le bien ne réside pas ».

12. « En effet, le vouloir est en moi, mais je n'y trouve pas à accomplir le bien ». Je puis le vouloir, je ne puis l'accomplir. Il n'est pas dit : Je ne puis pas le faire, mais l'accomplir. Tu ne saurais dire, hélas ! que tu ne fais rien. La convoitise s'élève et tu la réprimes. Voici les charmes d'une femme étrangère, tu n'y cèdes pas, tu détournes l'esprit, tu rentres dans le sanctuaire de ton âme. Voici encore de bruyants attraits, tu les condamnes, tu préfères la pureté de ta conscience. Non,

1. Matt. VII, 23. — 2. II Cor. V, 21.

dis-tu, je n'y consens pas. — Mais comme c'est délicieux. — Je n'en veux point, j'ai d'autres plaisirs; je me complais selon l'homme intérieur dans la loi de Dieu ». Pourquoi tant faire avec ce corps ? Pourquoi me prôner si haut ces plaisirs insensés, passagers, éphémères, vains, nuisibles, et me les vanter avec une si creuse faconde ? Les impies m'ont parlé de leurs délices ». Comme eux la convoitise fait miroiter ses jouissances devant moi, « mais ce n'est pas comme votre loi, Seigneur (1). — Car je me complais dans la loi de Dieu », non par ma vertu, mais par la grâce divine. O convoitise, agite-toi dans mon corps, tu ne t'assujettis pas pour cela mon esprit. « Je me confierai en Dieu, je ne craindrai pas les tentatives de la chair (2) ». En vain la chair fait bruit quand je ne donne pas mon consentement, le consentement de ma volonté. «Je me confierai en Dieu; je ne redouterai point les assauts de la chair » ; de la mienne comme de celle d'autrui. Or, n'est-ce rien faire que de faire tout cela ? C'est faire beaucoup, c'est faire énormément, mais ce n'est pas accomplir. Qu'est-ce que accomplir ? C'est être en état de dire : « O mort, où est ton ardeur? »

Voilà donc le sens de ces mots : « Le vouloir réside en moi, mais je n'y trouve pas à accomplir le bien ».

13. « Effectivement, je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas ». Il répète : « Or, si je fais le mal que je ne veux pas », en ressentant la convoitise, « ce n'est plus moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi. J'approuve donc la loi, quand je veux faire le bien ». Je la trouve bonne; oui, elle est quelque chose de bien. Comment l'approuve-je ? En voulant l'accomplir. « J'approuve donc la loi, quand je veux faire le bien; car le mal réside en moi ». Ici encore : en moi, car ma chair ne m'est pas étrangère ; elle n'est ni d'une autre personne, ni d'un autre principe, mon âme venant de Dieu, et mon corps de la race ténébreuse. Assurément non. La maladie est contraire à la santé. Je suis l'homme laissé sur le chemin à demi-mort (3) ; on me traite encore, on travaille à guérir toutes mes langueurs (4).

Je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais. Or, si je ne fais pas ce que je veux,

1. Ps. CXVIII, 85. — 2. Ps. LV, 5. — 3. Luc, X, 30. — 4. Ps. CII, 3.

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j'approuve la loi quand je veux faire le bien et que le mal réside en moi». Quel mal ?

14. « Je me complais dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur; mais je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et qui m'assujettit à cette loi du péché, laquelle est dans mes membres ». Il est donc captif, mais dans sa chair; captif, mais dans une partie seulement de lui-même; car son âme résiste au mal et s'attache à la loi de Dieu. Tel est bien le sens que nous devons donner à ces mots, si nous les entendons de l'Apôtre même. D'où il suit que si la volonté ne consent ni aux tentations,-ni aux inspirations, ni aux caresses du péché ; si elle préfère à ces jouissances les jouissances qu'elle goûte intérieurement et avec qui les premières n'ont rien de comparable; si elle n'y consent pas, il y a en nous de la vie et de la mort; la mort travaille, mais l'esprit vit et résiste. La mort même n'est-elle pas en toi? Est-ce que cette partie morte ne fait point partie de toi-même ? Tu as donc à lutter encore. Et qu'as-tu à espérer ?

15. « Misérable homme que je suis ! » Oui, misérable dans mon corps, sinon dans mon esprit, car je suis également et dans l'un et dans l'autre, nul ne haïssant jamais sa chair (2). « Misérable homme que je suis, qui me délivrera du corps. de cette mort? » Que signifie ce langage, mes frères ? L'Apôtre semble vouloir n'avoir plus de corps. Mais pourquoi cet empressement? Si tu n'aspires qu'à être séparé de ton corps, la mort viendra, et ton dernier jour t'éloignera de ton corps sans aucun doute. Est-il si nécessaire de gémir? Pourquoi donc dire. «Qui me délivrera?» Un mortel, un mourant peut-il parler ainsi? Oui, ton âme se séparera enfin du corps : la vie étant courte, cette séparation n'est pas éloignées l'époque même en est incertaine, à cause des accidents qui surviennent chaque jour. Ainsi qu'on hâte ou qu'on ralentisse le pas, toute vie humaine est de courte durée. Est-il donc besoin de gémir et de t'écrier : « Qui me délivrera du corps de cette mort? »

16. Il ajoute : « C'est la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur »: Ainsi les païens, qui n'ont pas la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, seront exempts de la mort? Jamais, pas même au dernier

1. Ephé. V, 29.

jour,       ils ne quitteront leur corps? — Ils ne seront pas ce jour-là affranchis du corps de cette mort? Pourquoi donc attribuer, comme une si grande faveur, à la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, d'être délivré du corps de cette mort? — Si nous avons bien saisi le sens de l'Apôtre, ou plutôt, comme il est sûr que nous l'avons bien saisi, avec l'aide du Seigneur, voici ce que te répond l'Apôtre : Je sais ce que je dis. Tu prétends que les païens seront délivrés du corps de cette mort, parce que viendra pour eux le dernier jour de la vie et qu'il les en séparera. Mais viendra également le jour « où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront aussi la voix » du Christ, « et où tous ceux qui ont fait le bien sortiront pour ressusciter à la vie » : ils seront ainsi délivrés du corps de cette mort; alors aussi « ceux qui ont fait le mal sortiront pour ressusciter à leur condamnation ». Les voilà donc rentrés dans le corps de cette mort; ce corps sera rendu à l'impie pour ne le plus quitter; et ce sera, non pas l'éternelle vie, mais l'éternelle mort ou la peine éternelle.

17. Pour toi donc, chrétien, prie de toutes tes forces, écrie-toi : « Misérable homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? » On te répondra : Ton salut viendra, non de toi, mais de ton Seigneur, du gage divin que tu as reçu. Espère que tu posséderas avec le Christ le règne même du Christ; n'as-tu pas son sang pour gage? Dis donc, dis toujours : « Qui me délivrera de ce corps de mort? » afin qu'on te réponde : « La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». L'affranchissement du corps de cette mort ne consistera pas à ne l'avoir plus : tu l'auras, mais il ne sera plus de cette mort. Ce sera donc lui et ce ne sera plus lui. Ce sera lui, attendu que ce sera la même chair; et ce ne sera plus lui, parce qu'il ne sera plus mortel. Oui cet affranchissement consistera en ce que ce corps mortel revêtira l'immortalité, en ce que corruptible,il revêtira l'incorruptibilité. De qui et par qui lui viendra cette transformation ? « De la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ».

Ainsi par un homme est venue la mort, « et par un homme la résurrection des morts. « Et comme tous meurent en Adam » ; c'est le motif de nos larmes : « comme tous meurent en Adam »; c'est le sujet de nos gémissements, c'est la cause de nos luttes contre la mort;

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c'est le principe de ce corps de mort; tous aussi revivront dans le Christ (1) ». Tu revivras en te réunissant à ton corps devenu immortel, et tu pourras dire alors : « O mort, où est ton ardeur? » Tu seras donc affranchi du corps de cette mort, non pas grâce à toi, mais « grâce

à Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

1. I Cor. XV, 21, 22.

SERMON CLV. SORT HEUREUX DU VRAI CHRÉTIEN (1).

ANALYSE. — Ce sermon n'est que l'explication des onze versets indiqués au renvoi. Par conséquent saint Augustin y montré, comme saint Paul, combien est heureux le sort du vrai chrétien. Premièrement en effet, malgré les mouvements désordonnés qu'il éprouve, il n'est ni coupable, ni sujet à,condamnation , car il trouve dans la loi nouvelle la grâce de n'y pas consentir, et cette grâce est due à l'immolation du Sauveur devenu victime du péché pour l'amour de nous. Ah ! prenons donc grand soin de vivre de la vie de l'esprit et non de la vie de la chair, de nous appuyer sur Jésus-Christ et non pas sur nous. Secondement, le vrai chrétien, en profitant de la grâce évangélique durant cette vie, parviendra sûrement à la gloire de la résurrection bienheureuse après sa mort.

1. La lecture que nous avons faite hier du saint Apôtre s'est terminée à ces mots :Ainsi donc j'obéis par l'esprit à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché ». Cette conclusion démontre qu'en disant un peu plus haut: « Alors ce n'est pas moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi (2) », saint Paul voulait faire entendre qu'il n'y avait en lui aucun consentement de la volonté, mais seulement la convoitise de la chair. C'est donc cette convoitise qu'il appelle péché, parce qu'elle est la source de tous les péchés. De fait, tout ce qu'il y a de mauvais dans nos paroles, dans nos actions et dans nos pensées ne provient que d'aspirations désordonnées , que de jouissances coupables. Mais si nous résistons à ces attraits pervers, si nous n'y consentons pas, si nous n'y abandonnons pas nos membres comme des instruments, le péché ne règne point dans notre corps mortel. Son règne tombe en effet, avant que lui-même soit anéanti; il perd dans cette vie tout empire sur les saints, et dans l'autre il expire; il perd l'empire quand nous n'allons pas à la remorque de nos convoitises, et plus tard il expirera, et l'on s'écriera alors : « O mort, où est ton ardeur? »

2. Après donc avoir dit : « J'obéis par l'esprit

1. Rom. VIII, 1-11. — 2. Rom. VII, 25, 20.

 à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché », non pas en livrant mes sens à l'iniquité, mais en éprouvant des impressions de convoitise désordonnée sans toutefois Y donner les mains, l'Apôtre ajoute : « Maintenant donc il n'y a point de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ ». Il y a condamnation pour ceux qui vivent- dans la chair; mais pour ceux qui vivent en Jésus-Christ, absolument aucune.

Remarque : il parle ici de ce qui arrive maintenant, et non de ce qui arrivera plus tard. Espère, pour plus tard, de ne ressentir même plus de convoitise, de n'avoir plus ni à faire effort, ni à lutter contre elle, ni à lui refuser ton consentement, ni à l'assujettir, ni à la dompter; espère cela pour plus tard, car il n'y aura plus alors de concupiscence assurément: Eh ! si ce corps mortel s'insurgeait alors contre nous, ne serait-il pas faux de dire : « O mort, où est ton ardeur? » Voici donc ce qui arrivera plus tard: « Alors s'accomplira cette parole de l'Écriture : La mort a été anéantie dans sa. victoire. O mort , où est ton ardeur dans la lutte? O mort, où est ton aiguillon? Car l'aiguillon de la mort est le péché, et la force du péché, la loi (1) »; puisqu'au lieu d'éteindre le désir,

1. I Cor. XV, 54-56.

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la loi n'a fait que l'exciter; elle l'a même fortifié en commandant à l'oreille sans aider l'âme. C'est ce qui ne se verra plus alors. Mais maintenant? Tu veux le savoir? L'Apôtre vient de le dire : « Maintenant ce n'est plus moi qui fais cela ». Remarque ce maintenant. Que signifie : « Ce n'est pas moi qui fais cela? » — Je n'y consens pas, je n'y acquiesce pas, je ne dis pas oui, je repousse toujours, je réprime mes sens.

Or c'est beaucoup. La concupiscence venant de la chair et les sens aussi étant de chair, quand le péché ou la concupiscence ne règne pas, c'est que l'esprit a plus d'empire sur ces sens pour les empêcher de devenir des membres d'iniquité , que la concupiscence elle-même pour les y porter. Sans doute on sent encore le mouvement des sens et de la convoitise ; mais c'est l'esprit qui gouverne , pourvu toutefois qu'il soit soutenu par le ciel; car en le laissant trop résister à la grâce de Dieu, nous ferions de lui non pas un roi mais un tyran. Lors donc qu'il gouverne parce qu'il consent à être gouverné lui-même, son empire s'affermit à tel point sur les sens et sur la concupiscence, qu'il devient capable d'observer cette recommandation de l'Apôtre. « Que le péché ne règne donc point dans votre corps mortel jusqu'à vous faire obéir à ses convoitises; et n'abandonnez point vos membres au péché comme des instruments d'iniquité (1) ».

3. « Ainsi il n'y a plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ ». Qu'ils ne s'inquiètent pas de ressentir encore des mouvements désordonnés; qu'ils ne s'inquiètent pas de voir encore dans leurs organes une loi qui s'élève contre la loi de l'esprit. « Il n'y a plus pour eux de condamnation ». Mais à quelle condition? A quelle condition même maintenant ? Qu'ils soient « en Jésus-Christ ». Et comment accorder cela avec cette autre pensée exprimée un peu plus haut : « Je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et qui m'assujettit à cette loi du péché, laquelle est dans mes membres (2) ? » Moi désigne ici la chair et non l'esprit. Mais enfin qu'est devenue cette loi, s'il « n'y a plus de  condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ? C'est qu'il y a une loi de l'Esprit de

1. Rom. VI, 12, 13. — 2. Rom. VII, 23.

vie en Jésus-Christ ». Une loi, non pas la loi de la lettre donnée sur le mont Sina ; une loi, non pas celle qui repose sur l'ancienneté de la lettre; mais « la loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ : c'est elle qui t'a affranchi de la loi du péché et de la mort ». Eh ! comment pourrais-tu te complaire intérieurement dans la loi de Dieu, si cette loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ ne t'affranchissait de la loi du péché et de la mort? O âme humaine, ne t'attribue rien, ne sois pas trop fière, ou plutôt ne le sois pas du tout; si tu ne consens pas, ô volonté humaine, aux aspirations de la chair, si la loi du péché ne te fait pas tomber du trône, c'est que « la loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ t'a affranchi de la loi de la mort et du péché ». Cet affranchissement n'est pas dû à cette autre loi dont il vient d'être dit: « Obéissons dans la nouveauté de l'esprit et non dans la vétusté de la lettre (1) ». Pourquoi? Cette loi n'a-t-elle pas été écrite, elle aussi, avec le doigt de Dieu? Et le doigt de Dieu n'est-il pas l'Esprit-Saint? Lis l'Evangile, tu constateras que la pensée du Seigneur rendue par ces mots d'un Evangéliste : « Si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les démons (2) » ; un autre Evangéliste l'exprime ainsi: « Si c'est par le doigt de Dieu que je chasse les démons (3) ». Mais si cette loi ancienne fut écrite, elle aussi, par le doigt ou par l'Esprit de Dieu, par cet Esprit qui l'emporta sur les magiciens de Pharaon et qui leur fit dire : « Le doigt de Dieu est ici (4) » ; oui, si cette loi , ou mieux, puisque cette loi a été écrite, elle aussi , par le doigt ou par l'Esprit de Dieu, pourquoi ne la nommerait-on pas « la loi de l'Esprit de vie dans le Christ Jésus? »

4. Ce n'est pas elle en effet, ce n'est pas cette loi du Sinaï que l'on appelle la loi du péché et de la mort. On appelle ainsi celle qui inspirait ces gémissements: « Je vois dans mes membres une autre loi qui s'élève contre la loi de mon esprit ». Mais de cette loi mosaïque il est dit ; « Par conséquent la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon». L'Apôtre continue: « Ainsi donc ce qui est bon est devenu pour moi la mort? Loin de là. Mais le péché, pour se montrer péché, a, par ce qui est bon, produit en moi la mort, de manière qu'on a dépassé la mesure en péchant ainsi par le commandement même ». Que révèlent ces mots .

1. Rom. VII, 6. — 2. Matt. XII, 28. — 3. Luc. XI, 20. — 4. Exod. VIII, 19.

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« Dépassé toute mesure ? » Ils signifient que la violation de la loi s'est ajoutée au péché.

. Par conséquent la loi a servi à faire connaître l'humaine faiblesse. Ce n'est pas assez, elle a servi à augmenter le mal pour déterminer au moins alors à recourir au médecin. On aurait dédaigné le mal, s'il n'eût été que léger; en le dédaignant on n'aurait,pas eu recours au médecin, et n'y recourant pas on n'aurait pas guéri. Aussi bien la grâce a-t-elle surabondé où avait abondé le péché (1) ; elle a effacé tous les crimes qu'elle a rencontrés ; elle a de plus soutenu l'effort de notre volonté pour ne plus pécher. Ainsi, ce n'est pas en elle-même, c'est en Dieu que doit s'applaudir notre volonté, car il est écrit: « C'est en Dieu que mon âme se glorifiera tout le jour (2) » ; et encore: « C'est dans le Seigneur que se glorifiera mon âme: coeurs doux, écoutez et réjouissez-vous (3) ». — « Ecoutez, coeurs doux » ; car les esprits superbes et disputeurs ne savent pas écouter. Mais pourquoi n'est-ce pas cette loi ancienne, écrite aussi par le doigt de Dieu, qui communique cet indispensable secours de la grâce dont nous parlons? Pourquoi? Parce qu'elle est écrite sur des tables de pierre et non sur les tables charnelles du cœur (4).

5. Voyez du reste, mes frères, l'analogie profondément mystérieuse qui unit les deux lois, et la différence qui sépare les deux peuples. L'ancien peuple, vous le savez, célébrait la Pâque en immolant et en mangeant un agneau avec des pains azymes : cette immolation de l'agneau figurait l'immolation du Christ, et les pains azymes la vie nouvelle, la vie qui ne conserve rien de l'ancien levain. Aussi l'Apôtre nous dit-il : «Purifiez-vous du vieux levain, afin que vous soyez une pâte nouvelle, comme vous êtes des azymes ; car notre agneau pascal, le Christ, a été immolé (5) ». L'ancien peuple célébrait donc la Pâque non pas au grand jour, mais à l'ombre du mystère ; et cinquante jours après, comme chacun peut s'en assurer, il recevait, du haut du Sinaï, la loi écrite avec le doigt de Dieu. Voici venir le véritable agneau pascal: le Christ est mis à mort; il nous fait passer ainsi de la mort à la vie. Aussi le mot hébreu Pâque signifie-t-il passage, ce que rappellent ces paroles d'un Evangéliste : « L'heure venait où Jésus devait passer de ce monde à son

1. Rom. V, 20. — 2. Ps. XLIII, 9. — 3. Ps. XXXIII, 3. — 4. II Cor. III, 3. — 5. I Cor. V, 7.

Père  (1) ». Ainsi se célèbre cette Pâque : le Seigneur ressuscite, il fait la Pâque véritable ou le passage de la mort à la vie; puis cinquante jours s'écoulent, et l'Esprit-Saint, ou le doigt de Dieu, descend.

6. Or voyez combien les circonstances sont diverses. Au Sinaï le peuple se tenait éloigné, c'était la crainte et non pas l'amour. Cette crainte les porta même à dire à Moïse: «Parle-nous, toi, et que le Seigneur ne nous parle plus: nous mourrions ». Dieu descendait bien sur la montagne, comme le rapporte l'Ecriture, mais c'était au milieu des flammes, d'un côté jetant au loin la frayeur sur le peuple, et d'autre part écrivant avec son doigt sur la pierre (2), et non pas dans le coeur. Quand au contraire l'Esprit-Saint descendit, les fidèles étaient réunis, et au lieu de les effrayer du haut de la montagne, il pénétra dans leur demeure; du ciel sans doute se fit entendre un bruit pareil à celui d'une tempête, mais ce bruit n'inspirait pas la terreur. Ici encore il y a du feu. Sur la montagne aussi on distinguait et le feu et le bruit: mais le feu y était accompagné de fumée, tandis que maintenant c'est un feu sans fumée. « Ils virent, dit l'Ecriture, comme des langues de feu qui se partagèrent ». Ce feu jetait-il au loin l'épouvante ? Nullement : car « il se reposa sur chacun d'eux, et ils commencèrent à parler diverses langues, selon que l'Esprit-Saint leur inspirait de parler (3) ». Ecoute cette langue qui parle : c'est le Saint-Esprit écrivant non pas sur la pierre mais dans le coeur. Or c'est cette loi de l'Esprit de vie », écrite dans le cœur et non sur la pierre, donnée « par Jésus-Christ », le véritable agneau pascal, qui «t'a affranchi de la loi de mort et de péché ».

Telle est bien la différence manifeste qui distingue l'Ancien et le Nouveau Testament. Aussi l'Apôtre dit-il : « Non pas sur des tables de pierre, mais sur les tables charnelles du cœur (4) » ; et le Seigneur, par l'organe d'un prophète : « Voilà que les jours viennent, dit l'Eternel, et j'établirai avec la maison de Jacob une alliance nouvelle, non pas conforme à l'alliance que j'établis avec leurs pères lorsque je les pris par la main et que je les tirai de la terre d'Egypte » ; puis signalant avec précision la différence essentielle : « Je mettrai, dit-il, mes lois dans leurs

1. Jean, XIII, 1. — 2. Exod. XIX, XX, XXXI, 18. — 3. Act. II, 1-4. — 4. II Cor. III, 3.

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coeurs ; oui, je les graverai dans leurs coeurs (1) ». Ah ! si cette loi divine est gravée dans ton coeur, point de terreurs venues du dehors, goûte plutôt ses charmes intérieurs, et cette « loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ t'a affranchi de la loi de péché et de mort».

7. « Car ce qui était impossible à la loi » c'est la suite du texte de l'Apôtre, « ce qui était impossible à la loi ». Pourtant n'accuse pas la loi, car saint Paul ajoute : « Attendu qu'elle était affaiblie par la chair » ; ordonnant sans qu'on l'accomplît, à cause des résistances invincibles que lui opposait la chair dépouillée de la grâce. Ainsi la chair affaiblissait l'empire de la loi; la loi est bien spirituelle, « mais moi je suis charnel ». Comment donc pourrait m'aider cette loi qui se contente de commander au dehors pour communiquer la grâce au dedans ? « Elle était affaiblie par la chair ». Or en face de cette impuissance de la loi et de cette faiblesse de la chair, qu'a fait Dieu ? « Dieu a envoyé son Fils ». D'où venait à la loi cette faibles et cette impuissance ? De la chair ». Et Dieu ? Dieu opposa la chair à la chair , ou plutôt il envoya la chair au secours de la chair ; et en détruisant le péché de la chair, il a su affranchir la chair même. « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à celle du péché ». La chair était réelle, mais ce n'était pas une chair de péché. Que signifie: « Une chair semblable à celle du péché ? » Que c'était réellement une chair, une chair véritable. Et comment ressemblait-elle à la chair de péché ?

Comme la mort vient du péché, toute chair de péché est soumise à la mort, ce qui fait dire à l'Apôtre que le corps de péché doit être détruit s. La mort pesant ainsi sur toute chair de péché, on trouve dans toute chair de péché, le péché et la mort, non pas seulement la mort, mais la mort et le péché. Au contraire il n'y a que la mort et non pas le péché, dans la chair qui n'a que la ressemblance de la chair de péché. Car si le péché était dans cette chair, si par conséquent elle méritait la mort qu'elle a endurée, le Sauveur n'aurait pas dit: « Voici venir le prince du monde et il ne trouvera rien en moi  (3) ». Pourquoi me fait-il mourir? Parce que « je paie ce que je ne dois pas (4) ». Ainsi le Seigneur a fait pour la mort ce qu'il a fait pour l'impôt. On lui demandait de payer

1. Jérém. XXXI, 31-33. — 2. Rom. VI, 6. — 3. Jean, XIV, 30. — 4. Ps. LXVIII, 5.

l'impôt, le didrachme: « Pourquoi, lui disait-on, ni vous ni vos disciples ne payez-vous point le tribut ? » Il appela Pierre. « A qui, lui demanda-t-il, les rois de la terre réclament-ils l'impôt ? Est-ce à leurs fils ou aux étrangers ? — Aux étrangers, répondit Pierre. — Donc, conclut-il, leurs fils en sont exempts. « Afin toutefois de ne pas les scandaliser, va à la mer, jette un hameçon, et le premier poisson qui montera », comme le premier-né d'entre les morts, « prends-le, ouvre-lui la gueule, tu y trouveras un statère », c'est-à-dire deux didrachmes ou quatre drachmes; on exigeait en effet un didrachme ou deux drachmes par tête. « Tu y trouveras un statère », quatre drachmes : « donne-le pour toi et pour moi  (1) ». Que signifie pour toi et pour moi ?» C'est-à-dire pour l'Eglise dont je suis le chef ou le Christ, que tu représentes et pour qui sont donnés les quatre Evangiles. C'était donc ici un mystère profond : Le Christ payait ce tribut sans y être obligé, c'est ainsi qu'il endura la mort sans la mériter. Ah ! s'il n'eût payé sans devoir, jamais il ne nous eût déchargés de nos dettes.

8. « Ce qui donc était impossible à la loi », puisqu'elle n'occasionnait guère que des prévarications, l'âme n'étant point convaincue encore de son impuissance et n'ayant point recours au Sauveur; « puisque d'ailleurs elle était affaiblie par la chair, Dieu, envoyant son Fils dans une chair semblable à celle du péché, a condamné par le péché même le péché dans la chair » . Mais pouvait-il, sans péché, condamner le péché par le péché ? Nous vous avons expliqué déjà ce texte (2). Cependant nous allons réveiller les idées de ceux d'entre vous qui se souviennent de ce que nous avons dit, l'apprendre à ceux qui n'étaient pas ici et le rappeler à ceux qui l'ont oublié.

On donnait dans l'ancienne loi le nom de péché au sacrifice offert pour le péché. Ce sens se reproduit constamment: ce n'est pas une ou deux fois, c'est très-fréquemment que les sacrifices pour le péché sont appelés péchés. Or, c'est dans ce sens que le Christ lui-même était péché. Quoi ! dirons-nous qu'il avait quelque péché? Dieu nous en garde ! Il était sans péché, mais il était péché. Oui, il était péché, en ce sens qu'il était victime pour nos péchés. Voici ce qui le prouve, le voici dans les paroles

1. Matt. XVII, 23-27. — 2. Voir serm. CXXXIV, n. 4-6: serm. CLII, n. 10, 11.

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de l'Apôtre même. « Il ne connaissait point le péché », dit-il en parlant de lui. C'est bien la même idée que j'exposais devant vous, lorsque je vous expliquais ce même passage. « Il ne connaissait pas le péché » ; et pourtant ce même Jésus-Christ Notre-Seigneur qui ne connaissait pas le péché», Dieu, le Père l'a « fait péché pour l’amour de nous (1) ». Oui, Dieu le Père a fait péché pour l'amour de nous ce même Jésus-Christ qui ne connaissait pas le péché, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu ». Distinguez ici deux choses : la justice de Dieu et non la nôtre; elle est en lui, et non en nous, et c'est par lui que se sont formés ces grands saints dont il est dit dans un psaume : « Votre justice s'élève comme les montagnes de Dieu ». — « Votre justice », et non la leur;        « votre justice s'élève comme les montagnes de Dieu». Aussi bien j'ai élevé mes yeux vers les montagnes d'où me viendra le secours » ; mais ce secours ne viendra pas des montagnes mêmes, car « mon secours viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre (2)». Or, après ces mots : « Votre justice s'élève comme les plus hautes montagnes », le prophète suppose qu'on pourrait lui demander: Comment alors expliquer la naissance de ceux qui n'ont point part à cette justice de Dieu, et il ajoute : « Vos jugements sont profonds comme le grand abîme ». Que signifie : « Comme le grand abîme ? » Que ces jugements sont impénétrables et inaccessibles à l'esprit humain. Car les trésors de Dieu sont inscrutables, ses déterminations mystérieuses et ses voies inabordables (3). C'est ainsi qu' « il a envoyé son Fils », pour appeler, justifier et glorifier ceux qu'il a connus dans sa prescience, et prédestinés, et pour faire dire à ses montagnes : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous (4) ? » — « Dieu donc a envoyé son Fils, et par le péché même il a condamné le péché dans la chair, afin que la justification de la loi s'accomplît en nous ». Elle ne suffisait pas à se faire accomplir, le Christ a donné la grâce de le faire, car il n'est pas venu détruire la loi, mais la mener à sa fin (5).

9. Mais comment, à quelle condition cette « justification de la loi» pourrait-elle s'accomplir, et s'accomplit-elle en nous ? Tu veux le savoir ? L'Apôtre dit : « En nous, qui ne marchons

1. II Cor. V, 21. — 2. Ps. CXX, 1, 2. — 3. Rom. XI , 33. — 4. Rom. VIII, 29-31. — 5. Matt. V, 17.

point selon la chair, mais selon l'Esprit ». Que signifie marcher selon la chair ? Consentir aux désirs de la chair. Et marcher selon l'Esprit? C'est avoir l'âme soutenue par l'Esprit et ne suivre pas les impressions charnelles. C'est ainsi que s'accomplit en nous la loi, la justification de Dieu. Maintenant en effet, on observe cette recommandation : « Ne va pas à la remorque de tes convoitises (1) » ; et par ce mot entends ici les convoitises désordonnées. « Ne va pas à la remorque de tes convoitises » c'est ce que doit faire notre volonté avec la grâce de Dieu; elle doit n'aller pas « à la remorque de ses convoitises ». Sans doute, tous les anciens péchés produits en nous par la convoitise, péchés d'actions, de paroles ou de pensées, sont effacés, anéantis par le saint baptême, car ce grand pardon embrasse tout; mais il nous reste à lutter contre la chair; si l'iniquité est anéantie, la faiblesse n'a point disparu, la concupiscence désordonnée demeure en nous, elle provoque. Ah ! combats, résiste, garde-toi de consentir; et de cette manière tu n'iras pas à la remorque de tes convoitises». Quand même elles s'élèveraient en nous et se jetteraient dans nos yeux, nos oreilles, sur notre langue et dans notre imagination volage, même alors ne désespérons pas de notre salut. N'est-ce point pour cela que nous répétons chaque jour : « Pardonnez-nous nos offenses (2) ? » — « Afin que la justification de la loi s'accomplisse en nous ».

10. Qui, nous ? En nous qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l'Esprit. En effet, ceux qui sont dans la chair goûtent les choses de la chair; mais ceux qui suivent l'Esprit ont le sentiment des choses de l'Esprit; car la prudence de la chair est mort, « tandis que la prudence de l'Esprit est vie et paix. La prudence de la chair est vraiment ennemie de Dieu, attendu qu'elle n'est ni soumise à sa loi, ni capable de s'y soumettre». Comment, « incapable de s'y soumettre ? » Ce n'est pas que l'homme, ce n'est pas que l'âme, ce n'est pas que la chair même, en tant que créature de Dieu, en soit incapable; c'est la prudence même de la chair, c'est le vice et non la nature qui en est incapable.

Tu pourrais dire : Un boiteux ne marche pas droit, car il ne le saurait. Comme homme, il le peut sans doute, mais non pas comme

1. Eccli. XVIII, 30. — 2. Matt. VI, 12.  

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boiteux. Qu'il cesse de l'être et il marchera droit ; sinon, il ne le peut. De la même manière la prudence de la chair ne saurait être soumise à Dieu. Que l'homme dépose cette prudence, et il pourra avoir cette soumission. « La prudence de l'esprit est vie et paix ». Ainsi donc quand l'Apôtre dit : « La prudence de la chair est ennemie de Dieu », ne crois pas. que cette inimitié soit capable de nuire au Très-Haut. Elle est son ennemie pour lui résister et non pour le blesser; car elle ne blesse que celui qu'elle dirige, attendu qu'elle est un vice et que tout vice nuit à la nature où il réside. Or pour anéantir le mal et guérir la nature, il faut des remèdes. N'est-ce donc point pour nous en donner que le Sauveur est descendu parmi nous? Nous étions tous malades; c'est pourquoi il nous fallait un tel Médecin.

11. Si j'ai fait cette réflexion, c'est que pour opposer à Dieu leur nature essentiellement mauvaise, les Manichéens cherchent à s'appuyer sur ce témoignage de l'Apôtre. C'est à la nature même qu'ils appliquent ces mots : « Elle est ennemie de Dieu, car elle n'est point soumise à la loi de Dieu et elle ne le peut ». Aveugles, qui ne remarquent point que ce n'est ni de la chair, ni de l'homme, ni de l'âme, mais de la prudence de la chair qu'il est écrit: « Elle ne le peut ». Or cette prudence est un vice.

Veux-tu savoir ce qu'est au juste « cette prudence de la chair ? » C'est la mort. Mais voici un homme, une nature formée par le Dieu véritable et bon. Cet homme vivait hier de la prudence de la chair, il vit aujourd'hui de la prudence de l'Esprit. Le vice est détruit et la nature guérie; car s'il vivait encore de la prudence de la chair, il ne pourrait se soumettre à la loi de Dieu; comme le boiteux ne saurait marcher droit tout en restant boiteux. Or le vice une fois disparu, la nature est guérie. « Ci-devant vous étiez ténèbres : vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (1) ».

12. Aussi remarquez ce qui suit : « Quant à ceux qui sont dans la chair », qui y mettent leur confiance, qui suivent leurs convoitises, qui s'y attachent, qui en aiment les jouissances et qui placent dans les plaisirs charnels le bonheur et la félicité de la vie, « ils ne peuvent plaire à Dieu ». Ces mots en effet : « Quant à ceux qui sont dans la chair, ils ne peuvent

1. Ephés. V, 8.

plaire à Dieu », ne signifient pas que les hommes ne sauraient lui plaire pendant qu'ils sont dans cette vie. Eh ! les saints patriarches ne lui plaisaient-ils point? Et les saints prophètes ? et les saints apôtres? et ces saints martyrs qui avant de quitter leur corps au milieu des tortures en glorifiant le Christ, non-seulement foulaient aux pieds les séductions de la chair, mais encore enduraient les supplices avec une invincible patience? Tous se sont rendus agréables à Dieu; lisais ils n'étaient point dans la chair. Ils portaient leur corps, sans être entraînés par lui; car ils avaient entendu cette parole adressée au paralytique : « Enlève ton, grabat (1) ». — « Ceux donc qui sont dans la chair », non pas, comme je l'ai dit, comme je viens de l'expliquer, ceux qui vivent dans ce monde, mais ceux qui se laissent aller aux convoitises charnelles, ceux-là « ne peuvent plaire à Dieu ».

13. Mais écoutez l'Apôtre lui-même résoudre la question sans y laisser l'ombre d'un doute. N'était-il pas vivant, vivant dans ce corps de boue, et n'était-ce pas à des hommes vivants comme lui qu'il disait encore : « Pour vous, vous n'êtes pas dans la chair ? »

Est-il ici quelqu'un à qui cela s'applique? C'était pourtant au peuple de Dieu, c'était à l'Eglise que saint Paul parlait ainsi. Sans doute il écrivait aux Romains; mais il s'adressait à toute l'Eglise du Christ, au froment et non à la paille, au bon grain caché sous cette paille et non à la paille même. C'est à chacun de regarder dans son cœur. Nous parlons bien aux oreilles, mais nous ne lisons pas dans les consciences. Je crois toutefois au nom de Jésus-Christ que parmi son peuple il y a des fidèles à qui l'on peut dire dans le sens que nous avons exposé : « Pour vous, vous n'êtes point dans la chair, mais dans l'Esprit, si toutefois l'Esprit de Dieu habite en vous ». — « Vous n'êtes pas dans la chair », car vous n'en faites pas les oeuvres en en suivant les convoitises; « mais vous êtes dans l'Esprit », puisque intérieurement vous affectionnez la loi de Dieu; vous y êtes, « si toutefois l'Esprit de Dieu habite en vous » ; car si vous présumez de votre esprit propre, vous êtes encore dans la chair, et pour n'y être pas, il faut être dans l'Esprit de Dieu. Que cet Esprit de Dieu vienne à s'éloigner, l'esprit de l'homme, entraîné par son

1. Matt. II, 11.

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propre poids, retombe dans la chair, revient aux oeuvres de la chair et aux passions du siècle : son état devient ainsi pire que le premier (1). Tout en conservant votre libre arbitre, implorez donc le secours d'en haut. «Vous n'êtes point dans la chair? »Est-ce grâce à vos forces ? Nullement. Grâce à qui donc ?

Si toutefois l'Esprit de Dieu réside en vous. « Or, si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ, celui-là n'est pas à lui ». Ne te vante donc pas, ne t'enfle pas, ne t'attribue aucune vertu en propre, ô nature indigente et corrompue. O nature humaine, pauvre Adam, avant d'être malade tu es tombé, et c'est de toi-même que tu te serais relevé? « Si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ » ; car l'Esprit de Dieu est l'Esprit du Christ, puisqu'il est commun au Père et au Fils : « si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ», point d'illusion, « celui-là n'est pas à lui ».

14. Mais par la miséricorde divine, nous avons l'Esprit du Christ; notre amour de la justice et l'intégrité de notre foi, de notre foi catholique, nous indiquent que nous avons l'Esprit de Dieu. Or, que deviendra notre corps mortel? Que deviendra cette loi des membres qui s'élève contre la loi de l'esprit? Que deviendra cette plainte : « Malheureux homme que je suis ? » Ecoute : « Mais si le Christ est en vous, quoique le corps soit mort à cause du péché, l'esprit est vivant à cause de la justice ». Faut-il donc désespérer de notre corps, lequel est mort à cause du péché? N'y a-t-il plus d'espoir? Est-il endormi pour ne plus s'éveiller (2)? Loin de là. « Si le corps est mort à cause du péché, l'esprit est vivant à cause de la justice ». On continue à s'affliger de cette mort du corps; nul en effet ne hait sa propre chair (3); et nous sommes témoins des soins que l'on prend de la sépulture des morts. Oui, « le corps est mort à cause du péché, mais l'esprit est vivant à cause de la justice ». Tu disais pour te consoler

Je voudrais que mon corps fût en vie, mais comme cela ne se peut, si mon esprit au moins, si mon âme était vivante ! Attends, ne t'inquiète point.

15. « Car si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts rendra aussi la vie à vos corps

1. Luc, XI, 26. — 2. Ps. XL, 9. — 3. Ep. V, 29.

mortels ». Que redoutez-vous? De quoi vous inquiétez-vous pour votre corps même ? Pas un cheveu ne tombera de votre tête (1) ». Adam, par son péché, a condamné vos corps à mourir; mais Jésus, « pourvu que son Esprit « réside en vous, rendra la vie même à ces corps mortels», attendu que pour vous sauver il a donné son sang. Comment te défier de l'accomplissement de cette promesse, quand tu en tiens un si précieux gage? Voici donc, ô homme, comment finira cette lutte de la mort, comment se réaliseront ces désirs : « Malheureux homme que je suis, qui m'affranchira du corps de cette mort (2)? » C'est que Jésus-Christ, « pourvu que son Esprit réside en vous, rendre la vie même à ces corps mortels » ; et tu seras délivré du corps de cette mort, non pas en restant sans corps ou en en prenant un autre, mais en ne mourant plus jamais. Si à ces mots : « Qui me délivrera du corps », l'Apôtre n'ajoutait pas de cette mort », l'esprit humain pourrait se tromper et dire . Tu vois bien que Dieu veut nous laisser sans corps. Aussi l'Apôtre dit-il : « Du corps de cette mort ». Bannis la mort, et le corps n'aura rien que de bon; bannis la mort, la dernière ennemie qui me reste, et j'aurai dans ma chair une amie éternelle.

Personne, avons-nous dit, ne hait sa propre chair; et si l'esprit convoite contre la chair et la chair contre l'esprit (3), s'il y a maintenant division dans la famille, ce n'est pas que le mari cherche la mort de sa femme; il veut rétablir la concorde. A Dieu ne plaise, mes frères, que l'esprit haïsse la chair en s'élevant contre elle ! Ce qu'il hait, ce sont les vices de la chair, c'est la prudence de la chair, c'est la guerre que lui fait la mort. Ah ! que ce corps corruptible se revête d'incorruptibilité, que ce corps mortel se revête d'immortalité , qu'après avoir été semé corps animal, ce corps ressuscite tout spirituel (4) ; tu contempleras alors la paix la plus harmonieuse, tu verras la créature louer son Créateur. Aussi, « pourvu que l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts réside en vous, Celui qui a ressuscité le Christ d'entre les morts rendra également la vie à vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous » : non pas à cause de vos mérites, mais en vue de sa munificence. Tournons-nous, etc.

1. Luc, XXXI, 18. — 2. Rom. VII, 24. — 3. Gal. V, 17. — 4. I Cor. XV, 54, 55.

SERMON CLVI. NÉCESSITÉ DE LA GRÂCE (1).

PRÊCHÉ DANS LA BASILIQUE DE GRATIEN, LE JOUR DE LA FÊTE DES MARTYRS DE BOLITE. {16 octobre, vers 417.)

ANALYSE. — C'est en effet l'idée principale que saint Augustin met en relief dans l'explication des versets indiqués. I. En rappelant ce qu'il a dit dans les discours précédents, il montre que la grâce est nécessaire pour la justification. La loi ne justifiait pas; elle faisait plutôt sentir au pécheur son impuissance et le pressait d'implorer la médiation et la puissance du Sauveur. Il. Il ne suffit pas d'avoir été justifié, il faut. de plus mener une vie sainte, vivre selon l'esprit de Dieu et non pas selon la chair. Or l'Esprit de Dieu ou sa grâce nous est également indispensable pour vivre saintement ; non pas seulement, comme le prétendent quelques-uns, pour mener plus facilement une vie sainte, mais absolument pour pouvoir faire le bien, car sans la grâce nous en sommes incapables, et notre liberté ne peut que nous conduire au mal. III. Il s'ensuit qu'avec la grâce et la fidélité à la grâce, nous devons compter sur l'héritage des enfants de Dieu, sur la possession et la jouissance de notre Père qui est aux cieux. Ainsi la grâce est nécessaire pour nous tirer du péché, pour nous aider à mener une vie sainte, pour nous conduire au ciel.

1. La profondeur de la parole de Dieu exerce notre zèle sans refuser de se faire comprendre. Car si tout y était fermé, comment en pénètrerait-on les obscurités; et si tout y était enfoui, comment l'âme y trouverait-elle sa nourriture et la force d'en sonder les mystères ?

En expliquant à votre charité, avec l'aide qu'il a plu au Seigneur de nous accorder, les passages précédents de l'Apôtre, nous avions beaucoup de peine et d'inquiétude. Nous compatissions à vos besoins et nous étions soucieux non-seulement pour vous mais encore pour nous. Cependant, si je ne m'abuse, le Seigneur a pris pitié de nous tous, et par notre ministère il a daigné jeter de telles lumières sur ce qui nous semblait le plus impénétrable, qu'un esprit pieux n'y voit plus de problème à résoudre. Quant aux impies, ils ont horreur de l'évidence même; on voit de ces malheureux profondément pervertis redouter de connaître pour ne pas se sentir forcés de pratiquer. C'est de ces hommes qu'il est dit dans un psaume : « Ils ont refusé de comprendre de peur de faire le bien (2) ». Pour vous, mes bien-aimés, car il convient que j'aie des idées avantageuses de vous, vous demandez à comprendre coin nie Dieu demande que vous fassiez le bien. Car, est-il écrit, «tous ceux qui le servent ont un esprit droit (3) ». Il est vrai, ce qu'il nous reste à expliquer, ce qu'on vient de lire, ne présente pas autant de difficultés que nous en avons rencontrées dans ce qui précède, et pourtant

1. Rom. VIII, 12-17. — 2. Ps. XXXV, 4. — 3. Ps. CX, 10.

soutenus par la main de Dieu nous avons pu franchir ces passages périlleux. Il faut toutefois vous appliquer encore; car c'est ici comme la conclusion de ces propositions épineuses où il fallait prendre garde de faire de l'Apôtre un homme couvert en quelque sorte de tous les crimes, puisqu'il disait lui-même : «Je ne fais pas ce que je veux (1)». Il fallait prendre garde aussi de laisser croire d'une part que la loi divine avec le libre arbitre pût suffire à l'homme sans aucun autre secours du ciel, et d'autre part qu'elle ait été donnée inutilement. Voilà pourquoi nous avons expliqué le bien qu'elle était appelée à produire, sans toutefois remplacer la grâce.

2. Nous l'avons dit clairement en effet, vous devez vous en souvenir, et nous ne craignons pas de le répéter avec une force et un soin nouveau : le but de la loi était de faire connaître l'homme à lui-même, non pas de le guérir, mais de le déterminer à recourir au médecin en voyant les prévarications se multiplier proportionnellement à sa faiblesse (2). Or, quel est ce médecin, sinon Celui qui a dit : « Le médecin est nécessaire, non à qui se porte bien, mais à qui est malade (3)? » Mais de même que ne reconnaître pas le Créateur, c'est nier avec orgueil qu'on soit redevable de son être à quelqu'un; ainsi nier qu'on soit malade, c'est prétendre qu'un Sauveur est inutile. Pour nous, mieux inspirés, bénissons notre Créateur, et pour guérir les plaies que nous nous

1. Rom. VII, 15. — 2. Ci-dessus, serm. CLV. n. 4. — 3. Matt. IX, 12.

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sommes faites, implorons le Sauveur. Or, que lui demanderons-nous? De nous donner une loi? C'est trop peu; « car si la loi qui a été accordée avait pu donner la vie, la justice viendrait sûrement de la loi ». Mais si la loi octroyée ne pouvait communiquer la vie, pourquoi l'avoir donnée? L'Apôtre continue; il dit dans quel but elle a été promulguée, et il fait entendre que tout utile que fût la loi, tu ne dois pas te croire guéri par elle. « Si donc », dit-il, « la loi qui a été octroyée avait pu donner la vie, la justice viendrait sûrement de la loi ». Puis, comme si nous demandions Alors, à quoi bon la loi? «l'Ecriture, poursuit-il, a tout enfermé sous le péché, afin que les divines promesses fussent accomplies par la foi en Jésus-Christ en faveur de ceux qui croiraient (1) ».

A ce mot de promesses, attends Celui qui les réalisera. La nature humaine a bien pu se blesser avec son libre arbitre; mais une fois blessée et meurtrie elle ne saurait se guérir avec lui. Pour vivre dans l'intempérance et te rendre malade, tu n'as que faire de médecin, tu te suffis quand il s'agit de te faire du mal; mais une fois ta santé perdue dans l'intempérance, il ne t'est pas aussi facile de la rétablir qu'il t'a été facile de la ruiner dans la débauche. Que dis-je? lors même qu'on se porte bien, le médecin ne prescrit-il pas encore la sobriété? Oui, s'il est bon médecin, il ne veut pas que la maladie vienne le rendre nécessaire. C'est ainsi qu'après avoir créé l'homme sans mauvais penchant, le Seigneur notre Dieu daigna lui recommander la tempérance, et si l'homme eût été fidèle à l'observer, il n'aurait pas eu besoin ensuite d'appeler le médecin. Hélas ! pour ne l'avoir pas gardée, il est tombé malade, et malade il a créé, ou plutôt engendré d'autres malades. Dans tous ceux qui naissent ainsi malades, néanmoins, Dieu ne laisse pas de faire tout ce qu'il y a de bon : c'est lui qui donne au corps la forme et la vie, qui le nourrit et qui répand la pluie et le soleil sur les bons et sur les méchants; les méchants eux-mêmes n'ont pas à se plaindre de sa bonté. De plus il n'a pas voulu laisser abîmé dans l'éternelle mort le genre humain, tout justement, qu'il y fût condamné par lui-même; il lui a envoyé un médecin, un Sauveur, pour le guérir gratuitement, pour nous

1. Gal. III, 21, 22.

récompenser même après nous avoir gratuitement guéris. Que se peut-il ajouter à tant de bonté? Voit-on un homme pour dire : Laisse-moi te guérir et je te paierai? Ah! il n'a pris conseil que de son coeur ; il savait bien en venant à nous qu'il était riche et que nous étions pauvres. Aussi nous guérit-il de nos maux, et après nous avoir guéris nous fait-il un don qui n'est autre que lui-même, se montrant ainsi notre médecin quand nous sommes malades, et notre récompense quand nous sommes guéris.

3. « Ainsi donc, mes frères », c'est la lecture d'aujourd'hui, « nous ne sommes point redevables à la chair pour vivre selon la chair ». C'est pour n'y pas vivre que nous avons reçu le secours de Dieu, l'Esprit de Dieu, et qu'au milieu de nos travaux de chaque jour nous sollicitons sa grâce. La loi menace, la loi ne donne pas la force de faire ce qu'elle commande; ainsi elle assujettit, elle ne communique pas la grâce. « Elle est bonne pourtant lorsqu'on en fait bon usage  (1) ». Qu'est-ce qu'en faire bon usage ? Ç'est avec elle constater de quelles infirmités on est atteint et implorer, pour guérir, l'assistance du ciel. Car, je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le redire, « si la loi pouvait donner la vie, la justice viendrait entièrement de la loi » ; alors il n'eût pas fallu chercher de Sauveur, le Christ ne serait point descendu et il n'aurait pas racheté au prix de son sang ses brebis égarées. Voici en effet ce que dit ailleurs le même Apôtre: « Si la justice venait de la loi, il s'ensuivrait que le Christ serait mort inutilement (2) ». Mais à quoi sert-elle, quel avantage nous en revient? « L'Ecriture, dit saint Paul, a tout compris sous le péché, afin que les promesses fussent accomplies en faveur des croyants par la foi en Jésus-Christ. Aussi, ajoute-t-il, la loi nous a-t-elle servi de pédagogue vers Jésus-Christ (3) ». Remarquez cette comparaison , elle explique ma pensée. Un pédagogue ne garde pas l'enfant près de lui, il le conduit au maître; et l'enfant, quand son éducation est accomplie, n'est plus sous l'autorité de son pédagogue.

4. L'Apôtre traite encore ailleurs le même sujet, car il y revient fort souvent. Si seulement il n'avait pas affaire à des sourds ! Souvent donc il revient sur ce sujet et recommande

1. I Tim. I, 8. — 2. Gal. II, 21. — 3. Ib. III, 24.

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aux gent-ils les avantages de la foi. C'est par la foi qu'on obtient la grâce d'accomplir la loi ; ce n'est pas par la loi, c'est par la foi qu'on en obtient la force. Si l'Apôtre insiste si fréquemment sur cette vérité, c'est qu'il était en face des Juifs qui étaient fiers d'avoir la loi et qui s'imaginaient que le libre arbitre leur suffisait pour l'accomplir. Or, en croyant ainsi que le libre arbitre suffisait pour accomplir la loi, « ils ne connaissaient pas la justice de Dieu », ils ignoraient qu'elle vient de Dieu par la foi; « ils voulaient de plus établir la leur », se persuader qu'ils ne la devaient qu'à eux-mêmes et qu'ils ne l'avaient pas obtenue en la demandant avec foi: « Ainsi, concluait l'Apôtre, ils ne sont pas soumis à la justice de Dieu. Car le Christ est la fin de la loi, pour justifier tous ceux qui croiront (1) ».

Or en traitant ainsi ce sujet, il se fait cette objection: « A quoi donc sert la loi? » Quelle est son utilité? Et il répond : «Elle a été établie à cause des transgressions ». En d'autres termes, comme il s'exprime ailleurs, « la loi est entrée pour multiplier le péché ». Mais aussi, poursuit-il: « Où a abondé le péché, a surabondé la grâce (2) ». Le mal semblait trop léger et on dédaignait de recourir aux remèdes ; le mal s'est aggravé et on est allé chercher le médecin. « A quoi donc sert la loi ? Elle a été établie à cause des transgressions » , pour abaisser la fierté de ces esprits superbes qui présumaient trop d'eux-mêmes et qui avaient de leur volonté une idée si haute, qu'ils croyaient leur libre arbitre suffisant pour les rendre justes. Hélas ! néanmoins, lorsqu'au sein du paradis terrestre cette liberté était encore dans toute sa force, n'a-t-elle pas montré de quoi elle était capable, capable de tomber et non de se relever? Ainsi donc la loi a été établie en vue des transgressions jusqu'à ce que vînt le rejeton pour lequel Dieu avait fait la promesse, remise par les anges dans la main d'un médiateur ».

5. « Or un médiateur ne l'est pas pour un seul, et Dieu est seul (3) ». Que signifie : « Un médiateur ne l'est pas pour un seul? » Que nul ne peut être médiateur qu'entre deux. Or si Dieu est seul, si de plus on ne peut être médiateur pour un seul, entre Dieu et entre quoi cherchons-nous un médiateur ? Que veut donc

1. Rom. X, 3, 4. — 2. Rom. V, 20. — 3. Gal. III, 19, 20.

dire : « Un médiateur ne l'est pas pour un seul? » L'Apôtre va nous l'apprendre, car ailleurs il dit : « Il n'y a qu'un Dieu et qu'un médiateur entre Dieu et les hommes, « Jésus-Christ fait homme (1) ». Ah ! si tu n'étais pas tombé, un médiateur ne te serait pas nécessaire; mais comme tu es à terre sans pouvoir te relever, Dieu t'a en quelque sorte offert son propre bras pour médiateur. « Ce bras du Seigneur, pour qui s'est-il révélé (2) ? »

Mais aussi que personne ne s'avise de dire Puisque nous ne sommes plus sous la loi , mais sous la grâce, péchons à notre gré et faisons ce qui nous plaît. Parler ainsi, c'est aimer la maladie et non la santé. La grâce est un remède; vouloir être toujours malade, c'est dédaigner ce remède. « Aussi, mes frères », après avoir reçu ce remède divin, après que Dieu, du haut du ciel, nous offre son secours, son bras sacré avec l'assistance de l'Esprit-Saint, « nous ne sommes pas redevables à la chair pour vivre selon la chair ». La foi d'ailleurs ne saurait faire le bien que par la charité, et c'est à ce titre que la foi des fidèles se distingue de celle des démons, qui croient et qui tremblent (3). Ainsi la foi digne d'éloges, la vraie foi inspirée par la grâce est celle qui agit par amour. Or, pour faire ainsi le bien par amour, pouvons-nous nous procurer cet amour à nous-mêmes et n'est-il pas écrit : « La charité a été répandue dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (4) ? » La charité est tellement un don de Dieu, que Dieu en porte le nom. « Dieu est charité, dit l'apôtre saint Jean, et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui (5) ».

6. « Ainsi donc, mes frères, nous ne sommes pas redevables à la chair pour vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair, vous mourrez ». Non pas que la chair soit mauvaise par nature, puisqu'elle aussi est l'œuvre de Dieu, formée par Dieu aussi bien que l'âme, sans être plus qu'elle une partie de Dieu, mais son oeuvre comme elle. Non, la chair n'est pas mauvaise par nature; ce qui est mauvais, c'est de vivre selon la chair. Dieu est souverainement bon, parce qu'il est l'Etre souverain, comme il le dit dans ces mots : « Je suis l'Etre (6) ». Dieu donc est souverainement bon;

1. I Tim. II, 5. — 2. Is. LIII, 1. — 3. Jacq. II, 19. — 4. Rom. V, 5. — 5. I Jean, IV, 16. — 6. Exod. III, 14.

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l'âme à son tour est un grand bien, mais elle n'est pas le bien souverain. Or quand je dis que Dieu est souverainement bon, ne crois pas que je ne l'entende que du Père; je l'entends du Père, du Fils et du Saint-Esprit; car ces trois ne font qu'un, qu'un seul Dieu, et ce Dieu est le Dieu souverainement bon. C'est dans ce sens que Dieu est un, et voilà comment il te faut répondre quand on te questionne sur la Trinité, et sans croire, lorsqu'on te dit que Dieu est un, que le Père soit le Fils et le Saint-Esprit. Il n'en est rien : le Père dans la Trinité n'est pas le Fils, le Fils n'y est pas le Père, et l'Esprit-Saint n'y est non plus ni le Père ni le Fils, mais l'Esprit du Père et du Fils. Oui, il est réellement l'Esprit du Père et du Fils, coéternel au Père et au Fils, consubstantiel, égal à l'un et à l'autre. Voilà toute la Trinité, voilà le Dieu unique et souverainement bon. Quant à l'âme, comme je l'ai dit, elle a été créée par ce Bien souverain, et sans être le souverain bien, elle est un grand bien Pour la chair, elle n'est ni un souverain bien, ni un grand bien, mais un bien d'ordre inférieur. Ainsi l'âme est un grand bien, sans être le bien souverain, et elle vit entre le bien souverain et le bien d'ordre inférieur, en d'autres termes, elle vit entre Dieu et la chair, inférieure à Dieu mais supérieure à la chair. Pourquoi donc conformerait-elle sa vie au bien inférieur et non au bien suprême? Plus clairement encore: Pourquoi ne vit-elle pas selon Dieu mais selon la chair?

Car elle n'est pas redevable à la chair pour vivre selon la chair. C'est à la chair de vivre selon l'âme et non à l'âme de vivre selon la chair. La chair ne doit-elle pas conformer sa vie au principe de sa vie ? N'est-ce pas un devoir pour la chair et pour l'âme? Or, qui fait vivre ta chair? ton âme. Et qui fait vivre ton âme? ton Dieu. A l'âme donc et à la chair de vivre de ce qui les fait vivre. La chair n'est pas sa propre vie; l'âme est la vie de la chair. L'âme n'est pas non plus la vie de l'âme; c'est Dieu. Ainsi donc, obligée de vivre selon Dieu et non pas selon la chair, l'âme dégénère si elle vit selon elle-même ; et en vivant selon la chair elle progresserait? Mais pour que la chair ait raison de conformer sa vie à celle de l'âme, il faut que l'âme à son tour conforme sa vie à la volonté de Dieu. Qu'arriverait-il effectivement si l'âme voulait vivre, non pas selon la chair, mais selon elle-même, comme je viens de le dire ? Je vais vous l'exposer, car il est bon, il est même très-avantageux que vous le sachiez.

7. Il y eut des philosophes profanes dont les uns ne mettaient le bonheur qu'à vivre selon la chair, et ne voyaient de bien pour l'homme que dans les plaisirs du corps. Du nom d'Epicure, leur fondateur et leur maître, on appela Epicuriens ces philosophes, eux et leurs semblables. Il y en eut d'autres; remplis d'orgueil, ils s'élevaient en quelque sorte au-dessus de la chair, mettaient dans leur âme tout l'espoir du bonheur, et faisaient consister le souverain bien dans leur propre vertu. Votre piété reconnaît ici une expression des psaumes; vous savez, vous voyez, vous vous rappelez comment y sont tournés en dérision ceux qui « se confient dans leur propre vertu (1)» .Tels furent donc les philosophes qui portent le nom de Stoïciens. Les premiers vivaient selon la chair, ceux-ci selon l'âme; ni les uns ni les autres ne vivaient selon Dieu. C'est à Athènes principalement que s'agitaient et que discutaient ces sectes. L'apôtre Paul y vint, comme on le lit au livre des Actes, et je suis heureux de voir que vos connaissances et vos souvenirs vous permettent de prévenir ce que je veux exprimer; alors donc, est-il écrit, « quelques philosophes Epicuriens et Stoïciens conférèrent avec lui (2) » ; ainsi ceux qui vivaient selon la chair et ceux qui vivaient selon l'âme conféraient avec un homme qui vivait selon Dieu. Mon bonheur, disait l'Epicurien, est de jouir de la chair. Mon bonheur, ajoutait le Stoïcien, est de jouir de mon esprit. « Et le mien, reprenait l'Apôtre, est de m'attacher à Dieu (3) ». Heureux, disait l’Epicurien, celui qui jouit des voluptés de la chair. Heureux plutôt, s'écriait le Stoïcien , celui qui jouit des vertus de son âme. « Heureux, reprenait l'Apôtre, celui qui met son espoir dans le nom du Seigneur ». L'Epicurien est dans l'erreur; il est faux que l'homme soit heureux en jouissant des voluptés de la chair. Le Stoïcien se trompe aussi; car il est faux et absolument faux que l'homme soit heureux pour jouir de la vertu de son âme. « Heureux donc est celui qui met son espoir dans le nom du Seigneur ». Et comme ces philosophes sont aussi vains que menteurs, l'auteur sacré ajoute : « Et qui n'a

1. Ps. XLVIII, 7. — 2. Act. XVII, 18. — 3. Ps. LXXII, 28.

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point tourné ses regards vers les vanités et les folies menteuses (1) ».

8. « Ainsi donc, mes frères, nous ne sommes point redevables à la chair, pour vivre selon la chair » , comme les Epicuriens. Que dis-je ? Quand l'âme voudra vivre selon elle-même, elle deviendra charnelle, tombant, sans pouvoir se relever, dans les affections charnelles. Eh ! comment se relèverait-elle, puisqu'elle ne s'attache pas au bras libérateur qui lui est tendu? Si vous vivez selon la chair », dit l'Apôtre, et remarquez que dans ces mots : a Que peut contre moi la chair? — que peut contre moi l'homme (2)? » la chair et l'homme sont synonymes; si vous vivez selon la chair, vous mourrez », non pas de la mort qui sépare l'âme du corps, puisque vous mourrez de cette manière tout en vivant selon l'Esprit; mais de la mort dont parle le Seigneur de cette façon terrible lorsqu'il dit dans l'Evangile : « Redoutez Celui qui peut précipiter l'âme et le corps dans la géhenne brûlante (3). — Si donc vous vivez selon la chair, vous mourrez ».

9. « Mais si par l'Esprit vous mortifiez les œuvres de la chair, vous vivrez ». Notre tâche durant cette vie est ainsi de mortifier par l'esprit les œuvres de la chair, de les réprimer, de les restreindre, de les comprimer, de les anéantir chaque jour. Combien de passions, autrefois agréables, sont devenues insipides pour qui a fait quelques progrès? On les mortifiait, quand on y résistait malgré leurs charmes; et maintenant qu'elles n'ont plus d'attraits, elles sont comme mortes. Foule aux pieds ce cadavre et cours à ce qui vit encore; foule aux pieds cet ennemi étendu sans vie et va lutter contre celui qui résiste encore. Car s'il est des passions mortes, il en est d'autres qui vivent; tu mortifieras celles-ci en n'y consentant pas, et quand pour toi elles n'auront plus rien de flatteur, c'est que tu les auras exterminées. Voilà donc notre tâche, c'est en cela que doit consister pour nous la lutte; lutte laborieuse où nous avons Dieu pour spectateur, et où nous implorons son secours quand nous combattons avec courage. Sans son aide, en effet, nous ne pourrons vaincre, nous ne pourrons même pas combattre.

10. Aussi voyez ce qu'ajoute l'Apôtre. Il a dit : « Mais si par l'Esprit vous mortifiez les

1. Ps. XXXIX, 5. — 2. Ps. LV, 5, 11. — 3. Matt. X, 28.

œuvres de la chair, vous vivrez »; en d'autres termes : Vous vivrez, si vous mortifiez par l'Esprit ces convoitises charnelles qu'il est si glorieux de ne pas suivre et si parfait de ne ressentir plus; ces œuvres corrompues de la chair, qui cherchent votre mort. Or il était à craindre que chacun ne vînt à compter sur son esprit propre pour repousser ces assauts de la chair. Car on ne dit pas seulement de Dieu qu'il est un Esprit, on le dit aussi de ton âme, de ton intelligence; comme dans ces mots: « J'obéis par l'intelligence à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché (1) » ; qui signifient : « L'esprit convoite contre la chair et la chair contre l'esprit (2) ». L'Apôtre donc veut t'empêcher de compter sur ton esprit dans cette lutte contre les oeuvres de la chair, et d'être victime de l'orgueil, car Dieu résiste à l'orgueilleux comme il donne sa grâce aux humbles, selon ces paroles de l'Ecriture : « Dieu résiste aux superbes, mais aux humbles il donne sa grâce (3) ». Et pour détourner de toi cet orgueil fatal, voici ce qu'il ajoute.

Après avoir dit : « Si par l'Esprit vous mortifiez les œuvres de la chair, vous vivrez », afin d'ôter à l'esprit humain la pensée de s'élever et de se croire assez puissant et assez fort pour remporter cette victoire, il ajoute aussitôt : « Car tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu ». Pourquoi te pavaner à ces mots : « Si par l'Esprit vous mortifiez les œuvres de la chair, vous vivrez? » Tu allais dire : Je n'ai besoin pour cela que de ma volonté, que de mon libre arbitre. Que peut, hélas ! ta volonté? que peut ton libre arbitre? Si Dieu ne te dirige, tu tombes; et tu restes tombé, s'il ne te relève. Comment donc compter sur ton esprit, quand l'Apôtre te crie : « Tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu ? » Tu veux te conduire, te mener toi-même pour mortifier ces œuvres de la chair? Mais que te sert de n'être pas Epicurien, si tu es Stoïcien? Que tu sois Epicurien ou Stoïcien, tu  n’es pas au nombre des fils de Dieu. « Car tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu ». Ce ne sont ni ceux qui vivent selon la chair, ni ceux qui vivent selon leur esprit propre, ni ceux qui suivent les attraits de la chair, ni ceux qui se laissent aller à leur propre esprit,

1. Rom. VII, 25. — 2. Gal. V, 17. — 3. Jacq. IV, 6.

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mais tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu, qui sont fils de Dieu ».

11. Quelqu'un m'arrête ici : Que faisons-nous, si nous ne nous conduisons pas nous-mêmes ? Je réponds : Non-seulement tu agis quand tu es conduit, mais tu agis d'autant mieux que tu es mieux conduit. Car l'Esprit de Dieu qui te conduit, t'aide à bien agir. Il prend à ton égard ce nom d'aide, adjutor, pour te faire entendre que tu agis avec lui. Réfléchis à ce que tu demandes, réfléchis à ce que tu professes, quand tu lui dis : « Soyez mon aide, ne m'abandonnez pas (1) ». Oui tu appelles Dieu à ton aide. Mais on n'aide pas celui qui ne fait rien. « Tous ceux donc qui sont conduits par l'Esprit de Dieu », non par la lettre, mais par l'Esprit, non par la loi qui commande, qui menace, qui promet, mais par l'Esprit qui excite, qui éclaire et qui aide, « ceux-là sont fils de Dieu. — Nous savons, dit le même Apôtre, que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu ». Si tu n'opérais pas, Dieu serait-il ton coopérateur ?

12. Mais soyez ici fortement sur vos gardes. Votre esprit ne pourrait-il pas dire: Dieu me retirât-il sa coopération et son aide, je n'en viendrai pas moins à bout? Il me faudra faire effort sans doute et surmonter des difficultés, mais je puis réussir. C'est comme si on disait En ramant nous parviendrons au port avec quelque peine. Ah ! si le vent nous était favorable, quelle facilité plus grande ! — Mais telle n'est point la nature du secours que nous recevons du Père, que nous recevons du Fils, que nous recevons de l'Esprit-Saint. Nous ne pouvons sans ce secours faire absolument aucun bien. Il est vrai, tu agis sans lui avec liberté, mais tu agis mal. Voilà à quoi peut te servir cette volonté que tu appelles libre et qui en faisant le mal devient une esclave digne de damnation. Or quand je te dis que sans le secours de Dieu tu ne fais rien, j'entends, rien de bon ; ta libre volonté suffisant pour mal faire, sans le secours de Dieu. Et toutefois elle n'est pas libre ; car on est esclave de celui par qui on a été vaincu (2) », de plus : « Quiconque pèche est esclave du péché » ; enfin : « Si le Fils vous affranchit, vous serez alors véritablement libres (3) ».

13. Croyez donc qu'en faisant le bien de cette manière vous agissez volontairement.

1. Ps. XXVI, 9. — 2. II Pierre, II,19. — 3. Jean, VIII, 34, 36.

Dès que vous avez la vie, vous agissez ; l'Esprit-Saint ne vous aiderait pas si vous ne travailliez point, et si vous n'opériez, il ne vous servirait pas de coopérateur. N'oubliez pas toutefois que vous ne faites le bien qu'autant que vous l'avez pour guide et pour aide, et que sans lui vous ne pouvez aucun bien absolument (1).

Ainsi nous ne disons pas comme certains hommes qui se sont vus forcés enfin à reconnaître la grâce ; et pourtant nous bénissons Dieu de cet aveu tardif, car en avançant encore ils pourront arriver à la vérité. Ils disent donc que si la grâce de Dieu nous aide, c'est à agir plus facilement, et voici leurs expressions : « Le but pour lequel Dieu donne aux hommes sa grâce, disent-ils, c'est de les rendre capables d'accomplir plus facilement, avec cette grâce, ce qu'ils sont obligés de faire avec leur libre arbitre ». La navigation est plus facile avec les voiles, plus difficile avec les rames; les rames pourtant suffisent. On voyage à cheval plus facilement, plus difficilement à pied; à pied pourtant on finit par arriver. Or ce langage n'est pas celui de la vérité.

Ecoutez le Maître même de la vérité, ce Maître qui ne flatte ni ne trompe personne, ce Maître qui enseigne et qui sauve tout à la fois, et à qui nous a conduits un importun pédagogue. En parlant des bonnes oeuvres, qu'il compare aux fruits des sarments et des branches de la vigne, il ne dit pas: Vous pouvez sans moi faire quelque chose, mais plus facilement avec moi ; il ne dit pas: Vous produirez sans moi du fruit, mais vous en produirez davantage avec moi. Il ne dit pas cela. Que dit-il donc? Lisez le saint Evangile, devant qui s'abaissent les têtes superbes ; vous n'y trouverez pas la doctrine d'Augustin différente de la doctrine du Seigneur. Qu'y dit le Seigneur? Sans moi vous ne pouvez rien faire (2) ». Et maintenant, lorsque vous entendez ces mots : « Tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu », ne vous abattez point. En vous employant pour la construction de son temple, Dieu ne vous prend pas pour des pierres sans mouvement c'est l'ouvrier seul qui élève et place celles-ci. Telle n'est pas la nature des pierres vivantes.

1. Il s'agit ici du bien dans l'ordre surnaturel, car on peut, sans le secours de la grâce, faire quelques bonnes oeuvres naturelles.

2. Jean, XV, 5.

36

« Or c'est vous qui comme des pierres vivantes vous réunissez pour former le temple de Dieu (1) ». Ainsi donc quand il vous conduit, courez de votre côté, suivez quand il vous mène; il n'en sera pas moins vrai que sans lui vous ne pouvez rien faire, car « cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (2) ».

14. Peut-être alliez-vous dire: La loi nous suffit. La loi inspire la crainte; mais voyez ce qu'ajoute l'Apôtre. Il a dit : « Tous ceux qui sont animés de l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu » ; et comme être animé de l'Esprit de Dieu c'est agir par charité, « la charité ayant été répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (3)», il continue: « Aussi n'avez-vous pas reçu de nouveau l'esprit de servitude qui inspire la crainte ». Que rappelle ce mot, de nouveau? Comme à l'époque où vous étiez sous le joug de l'importun pédagogue. Que signifie-t-il encore? Comme au moment où sur le mont Sina vous avez reçu l'esprit de servitude.

On va me dire: L'Esprit qui rend esclave ne saurait être le même que l'Esprit qui affranchit. — S'il n'était pas le même, l'Apôtre semblerait-il dire qu'il est le même en employant ce mot de nouveau ? Oui, c'est le même Esprit; mais la première fois il a écrit sur des tables de pierre pour imprimer la crainte, et la seconde fois sur les tablettes du coeur pour pénétrer d'amour. Vous qui étiez ici avant-hier, vous vous rappelez comment le peuple se tenait éloigné et comment le bruit, le feu et la fumée de la montagne le glaçaient de frayeur (4); comment au contraire le Saint-Esprit, ou le doigt de Dieu, descendit le cinquantième jour après la pâque figurative, et reposa, sous forme de langues de feu, sur chacun des disciples (5). Ce n'était donc plus la crainte, c'était l'amour; ce n'était plus pour nous rendre esclaves, c'était pour faire de nous des enfants. Car faire le bien par crainte du châtiment, ce n'est pas aimer Dieu encore, ce n'est pas être au nombre de ses fils ; et pourtant si tous du moins avaient peur de sa sévérité ! La crainte est une esclave, la charité est libre; j'oserai même dire que la crainte est l'esclave de la charité. Ah ! pour éloigner le diable de ton coeurs fais marcher en avant ton esclave et qu'elle garde la place pour sa

1. Eh. II, 22; I Pierre, II, 5. — 2. Rom. IX, 16. — 3. Ib. V, 5. — 4. Exod. XIX, XX, XXXI, 18; ci-dev. ser. CLV, n. 6. — 6. Act. II, 1-4.

future maîtresse. Agis, agis par crainte du châtiment, si tu ne peux agir encore par amour de la justice. Viendra la maîtresse et l'esclave s'en ira, car « la charité parfaite chasse la crainte (1); et vous n'avez pas reçu de nouveau l'Esprit de servitude qui inspire la crainte ». C'est maintenant le Nouveau Testament, ce n'est plus l'Ancien. « Les choses anciennes ont passé; voilà que tout est devenu nouveau; et le tout vient de Dieu (2) » .

15. Que lisons-nous ensuite? L'Apôtre t'entend dire: Qu'avons-nous reçu? Il ajoute donc: «Mais vous avez reçu l'Esprit d'adoption filiale par lequel nous crions: Abba, « Père ». On craint un maître, on aime un père. « Mais vous avez reçu l'Esprit d'adoption filiale par lequel nous crions: Abba, Père ». Ce cri vient du coeur et non de la bouche ni des lèvres; il retentit à l'intérieur, aux oreilles de Dieu. C'est ainsi que criait Susanne, sans ouvrir la bouche ni remuer les lèvres (3). « Mais vous avez reçu l'Esprit d'adoption filiale par qui nous crions: Abba, Père ». C'est au coeur de crier: « Notre Père qui êtes aux cieux (4) ». Et pourquoi ne pas dire seulement: « Père? » Pourquoi dire: « Abba, Père? » Car si tu demandes ce que signifie Abba, on te répondra qu'il signifie Père; tel est son sens en hébreu. Pourquoi l'Apôtre a-t-il employé ces deux termes à la fois? C'est qu'il avait en vue cette pierre angulaire rejetée par les travailleurs (5), et devenue la tête d'angle; il savait qu'elle ne porte ce nom de pierre angulaire que pour réunir et faire s'embrasser les deux murs qui viennent de directions opposées. Ces deux murs sont la circoncision et la gentilité, aussi éloignées l'une de l'autre qu'elles l'étaient de l'angle, et aussi rapprochées entre elles qu'elles sont maintenant rapprochées de l'angle où elles s'unissent intimement. « Car c'est lui qui est notre paix, et de deux il ne fait qu'un (6) » ; il ne fait qu'un de la circoncision et de la gentilité; ces deux murs sont la gloire de l'angle qui les réunit. « Vous avez reçu l'Esprit d'adoption filiale par qui nous crions: Abba, Père ».

16. Si tel est le gage, quelle ne sera pas la réalité? Ne l'appelons pas gage, disons plutôt au singulier, arrhe ; car on rend le gage quand on a reçu l'objet même, au lieu qu'on conserve l'arrhe, lorsqu'on est en possession

1. I Jean , IV, 18. — 2. II Cor. V, 17, 18. — 3. Dan. XIII. —  4. Matt. VI, 9. — 5. Ps. CXVII, 22. — 6. Ephés. II, 14.

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de ce qu'on attendait; l'arrhe ainsi n'est qu'une partie de ce qui était promis. Que . chacun donc rentre dans son coeur et examine si c'est du fond de son âme, si c'est avec un amour sincère qu'il crie : « Père ». Il ne s'agit pas de savoir pour le moment quelle est l'étendue de ta charité, si elle est grande, petite ou moyenne, mais de savoir au moins si tu en as. Si tu en as, elle grandira secrètement, en grandissant elle se perfectionnera, et une fois parfaite, elle subsistera; car une fois parfaite elle ne vieillit pas pour aller de la vieillesse à la mort; mais quand elle se perfectionne, c'est pour subsister éternellement. Ecoute en effet ce qui suit. « Nous crions: Abba, Père. C'est l'Esprit même qui rend à notre esprit le témoignage que nous sommes enfants de Dieu ». Ce n'est pas notre esprit qui rend à notre esprit le témoignage que nous sommes enfants de Dieu : c'est l'Esprit même de Dieu, c'est l'arrhe qui nous garantit l'exécution de la promesse. « L'Esprit même rend à notre esprit le témoignage que nous sommes enfants de Dieu ».

17. « Or, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers ». On ne porte pas en vain le nom d'enfants; on est récompensé, la récompense est l'héritage. N'avais-je pas raison de vous dire tout à l'heure que non content de nous donner la santé, notre médecin daigne encore nous offrir une récompense pour nous l'avoir donnée? En quoi consiste cette récompense? A être ses héritiers. Héritage bien différent des héritages humains ! Un père ne fait que laisser à ses enfants, il.ne possède pas conjointement avec eux; et pourtant il croit faire beaucoup, il veut qu'on le remercie d'avoir voulu donner ce qu'il ne pourrait emporter. Que pourrait-il emporter en mourant? S'il le pouvait, laisserait-il ici quoique ce fût à sa famille? Mais c'est Dieu même qui est l'héritage de ses héritiers; aussi est-il dit de lui dans un psaume: « Le Seigneur est ma part d'héritage (1) ».

Oui, héritiers de Dieu » ; si pour vous ce n'est pas assez, voici ce qui mettra le comble à votre joie : « héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ ».

Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

1. Ps. XV, 5.

SERMON CLVII. L'ESPÉRANCE CHRÉTIENNE  (1).

ANALYSE. — L'espérance chrétienne demande que, détachés des choses présentes, nous fixions nos regards sur les biens futurs. Il est vrai, il faut pour cela courage et patience ; mais la vue de la gloire du Sauveur ne nous dit-elle point le sort heureux qui nous attend, si nous sommes fidèles à imiter ses exemples ? Il est vrai encore, les mondains se rient de notre espérance et nous vantent leur bonheur ; mais est-il rien de plus fugitif, de plus incertain et de plus vain que leurs plaisirs ? D'un autre côté, combien d'événements dont nous sommes témoins nous garantissent la fidélité avec laquelle Dieu réalisera les promesses qu'il nous a faites ?

1. Votre sainteté se rappelle, mes très-chers frères, que l'Apôtre a dit : « C'est en espérance que nous avons été sauvés. Or, continue-t-il, « l'espérance qui se voit n'est pas de l'espérance, comment en effet espérer ce qu'on voit ? Or, si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons avec patience ». Ici donc le Seigneur notre Dieu nous invite à vous adresser quelques paroles d'encouragement et de consolation. C'est à lui que nous disons dans un psaume : « Vous êtes mon espérance, mon partage dans la terre des vivants (2) ». Lui donc qui est notre espoir dans la terre des vivants, nous ordonne de vous exciter, dans la terre des mourants, à ne pas fixer vos regards sur ce qui se voit, mais

1. Rom. VIII, 24, 25.

2. II Cor. IV, 18.

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sur ce qui ne se voit pas; car ce qui se voit est temporel, tandis que ce qui ne se voit pas est éternel (4). Or, dès que nous espérons ainsi ce que nous ne voyons pas et que nous l'attendons avec patience, on a droit de nous adresser ces paroles d'un psaume: « Attends le Seigneur, agis avec courage, fortifie ton coeur et attends le Seigneur  (1)». Car les promesses du monde sont toujours trompeuses, au lieu que les promesses divines ne trompent jamais.

Cependant le monde semble devoir donner ce qu'il promet, ici même, sur la terre des mourants où nous sommes; Dieu au contraire ne nous mettra en possession de ce qu'il nous offre que dans la terre des vivants : de là vient que plusieurs se lassent d'attendre Celui qui ne peut les induire en erreur, et qu'ils ne rougissent pas de s'attacher à ce qui ne fait que les tromper. C'est de ces aveugles qu'il est dit dans l'Ecriture : « Malheur à ceux qui ont perdu patience et qui ont abandonné les droites voies (2) ». De plus, quand on agit avec courage et qu'on attend Dieu avec résolution, on est constamment outragé par les victimes de l'éternelle mort qui ne cessent de prôner leurs joies éphémères, joies perfides qui ne flattent un moment que pour surpasser le fiel en amertume. Où est, nous répètent-ils, ce qu'on volis promet au-delà de cette vie? Qui est venu de l'autre inonde pour vous assurer que vos espérances sont fondées ? Nous au moins nous savons jouir de nos plaisirs, car nous espérons ce que nous voyons : pour vous, qui croyez ce que vous ne voyez pas, vous ne savez vous imposer qu'abstinences et tortures. Puis ils ajoutent, comme l'a rappelé saint Paul: « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». Remarquez cependant à quoi il nous avertit de prendre garde. « Les mauvais propos, dit-il, corrompent les bonnes mœurs. Usez d'une sage sobriété et ne péchez pas (3) ».

2. Prenez donc garde, mes frères, que de semblables propos ne corrompent en vous les moeurs, n'abattent vos espérances, n'affaiblissent votre patience et ne vous jettent dans des voies funestes. Ah ! plutôt soyez doux et dociles pour suivre les voies droites, celles que vous montre le Seigneur, et dont il est ainsi parlé dans un psaume : « Il conduira dans la justice ceux qui sont dociles, il enseignera ses voies à ceux qui sont doux (4) ». En

1. Ps. XXVI, 14. — 2. Eccli. II, 16. — 3. I Cor. XV, 32-34. — Ps. XXIV, 9.

effet, pour pratiquer, toujours au milieu des épreuves de la vie, la patience sans laquelle il est impossible de conserver l'espérance du bonheur à venir, il est absolument nécessaire d'être doux et docile, de ne pas résister à la volonté de Dieu, de Dieu dont le joug est doux et le fardeau léger, mais pour ceux qui croient en lui, qui espèrent en lui et qui l'aiment. Si vous êtes ainsi doux et dociles, non-seulement vous aimerez les consolations de Dieu, mais, comme de bons fils, vous saurez endurer, encore les coups de sa verge et attendre avec patience ce que vous espérez sans le voir.

Agissez, agissez ainsi. C'est le Christ que vous suivez, et il a dit: « Je suis la voie (1)». Or apprenez dans ses exemples comme dans ses paroles de quelle manière vous le devez suivre. Il est le Fils unique du Père, et le Père ne l'a pas épargné, mais il l'a livré pour nous tous (2), sans que le Fils refusât ou résistât. Car il voulait ce que voulait son Père, n'ayant avec lui qu'une même volonté dans l'égalité de la divine nature, égalité qui lui permettait, sans usurpation, de s'égaler à Dieu. Et pourtant quelle incomparable obéissance il pratiqua dans la nature d'esclave qu'il prit en s'anéantissant (3) ! Car « il nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous en oblation à Dieu et en hostie de suave odeur (4)». D'où il suit que si le Père n'a pas épargné son propre Fils et l'a livré pour nous tous, le Fils aussi s'est sacrifié pour nous.

3. Or c'est en se livrant ainsi, dans sa nature humaine, aux opprobres des hommes, aux dérisions de la multitude, aux outrages, aux fouets et à la mort de la Croix, que ce Dieu Très-haut, par qui tout a été fait, nous a enseigné avec quelle patience nous devons marcher dans son amour; et, par l'exemple de sa résurrection, il nous dit encore ce qu'avec une invincible patience nous devons espérer de lui. «Car si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience ». Il est vrai, nous espérons ce que nous ne voyons pas; mais. nous sommes le corps d'un Chef divin cri qui nous voyons réalisées dès maintenant nos espérances. N'est-il pas dit de lui qu' « il est le Chef de son corps, de l’Eglise, le premier-né, et qu'il garde en tout la primauté (5)? » Et de nous : « Vous êtes le corps et

1. Jean, XIV, 6. — 2. Rom. VIII, 32. — 3. Philip. II, 6, 7. — 4. Ephés. V, 2. — 5. I Col. 1, 18.

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les membres du Christ (1)? » Or, si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience». Mais aussi avec tranquillité, puis que notre espérance est sous la garde de notre Chef ressuscité.

Ce Chef, de plus, ayant été flagellé avant de ressusciter, voilà notre patience affermie. D'ailleurs il est écrit que Dieu corrige celui qu'il aimé, et qu'il frappe de verges tout fils qu'il reçoit (2) ». Donc, pour ressusciter avec joie, ne nous décourageons pas sous la main qui châtie. N'est-il pas bien vrai qu'il fouette tout fils qu'il reçoit, puisque loin d'épargner son Fils unique, il l'a sacrifié pour l'amour de nous tous ? Ah ! le regard fixé sur ce Fils qui a été flagellé sans l'avoir mérité, qui est mort pour expier nos péchés et qui est ressuscité pour nous justifier (3), ne craignons pas que Dieu nous délaisse quand il nous châtie; ayons plutôt confiance qu'il nous recevra dans son sein après nous avoir ainsi sanctifiés.

4. Maintenant même, quoique notre bonheur soit loin encore d'être complet, nous laisse-t-il sans jouissances et ne sommes-nous pas sauvés en espérance? Aussi l'Apôtre ne se contente pas de dire : « Si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience » ; il dit ailleurs : « Vous réjouissant par l'espérance, patients dans la tribulation (4) » ; « et appuyés sur une telle espérance, agissons avec grande confiance (5) »; — « que nos paroles, toujours gracieuses, soient a assaisonnées du sel de la sagesse, en sorte a que vous sachiez comment il vous faut répondre à chacun (6) ».

Que faut-il répondre. effectivement à ces malheureux qui ont renoncé ou qui ne se sont jamais consacrés au service de Dieu, et qui néanmoins ont le front de nous insulter, nous qu'ils devraient imiter parce que nous le servons, parce que nous espérons et attendons avec patience ce que nous ne voyons pas ? Il faut leur dire : Eh ! où sont donc ces joies que vous poursuivez en marchant par vos voies tortueuses? Nous ne vous demandons pas ce qu'elles deviendront après cette vie : aujourd'hui même où sont-elles? Hier est emporté par aujourd'hui, comme aujourd'hui sera emporté par demain ; quels sont alors les objets de vos affections qui ne s'envolent et ne se dissipent? Est-il rien qui ne s'enfuie avant même

1. I Cor. II, 27. — 2. Héb. XII, 6. — 3. Rom. IV, 25. — 4. Rom. XII, 12. — 5. II Cor. III, 12. — 6. Coloss. IV, 6.

qu'on s'en empare, quand du jour actuel on ne peut arrêter même une heure; quand la douzième heure doit être remplacée par la treizième, comme la première s'est évanouie devant la seconde ; quand de l'heure qui semble actuellement présente rien n'est présent, puisque toutes les parties et que tous les points ne font que s'en écouler?

5. Si seulement l'homme n'était pas si aveugle et qu'il considérât pour quel motif il pèche ou s'est abandonné au péché ! Il pourrait remarquer qu'il soupire sans prévoyance après un plaisir qui doit passer , et que ce plaisir goûté , il n'y songe qu'avec remords. Vous nous tournez en dérision parce que nous espérons les biens éternels sans les voir; quand, esclaves des choses temporelles que vous voyez, vous ne savez pas ce que sera pour vous le jour de demain , ce jour que souvent vous attendez bon et que vous reconnaissez mauvais, sans pouvoir l'arrêter dans sa fuite, lorsque parfois il est bon ! Vous nous tournez en dérision parce que nous espérons des biens éternels qui ne passeront point quand ils seront arrivés; ou plutôt ils n'arriveront pas, puisqu'ils subsistent éternellement, et c'est nous plutôt qui parviendrons jusqu'à eux lorsqu'en suivant la voie divine nous aurons passé au-delà de ce qui passe. Et vous ne cessez d'espérer des biens temporels qui vous échappent si souvent malgré l'ardeur de vos désirs , qui ne font que vous surexciter avant de venir, que vous corrompre en arrivant et que vous torturer en s'échappant 1 N'est-il pas vrai que vous brûlez avant de les posséder, qu'ils s'avilissent entre vos mains et qu'une fois perdus ils ne sont plus qu'un songe? Nous aussi nous en usons, mais pour les besoins de notre pèlerinage, mais sans en faire dépendre notre bonheur, car ils pourraient nous entraîner avec eux. Nous usons en effet de ce monde comme n'en usant pas (1), et c'est dans le dessein de parvenir près de Celui qui a fait le monde, de demeurer en lui et de jouir avec lui de son éternité.

6. Pourquoi dire encore : Qui est revenu d'entre les morts, pour apprendre aux mortels ce qui se passe au-delà du tombeau? Ne vous a-t-il pas fermé la bouche en, ressuscitant un mort de quatre jours (2), en ressuscitant lui-même le troisième jour pour ne plus mourir,

1. I Cor. VII, 31. — 2. Jean, XI, 39-44.

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en montrant enfin avant sa mort et avec la certitude de Celui pour qui rien n'est caché, soit dans la paix dont jouit le pauvre, soit dans les flammes où est plongé le riche, quelle vie attend les humains au-delà de cette vie (1) ? Mais ils ne croient pas ces vérités, eux qui répètent . Qui est revenu d'entre les morts? Ils veulent persuader qu'ils croiraient, si quelqu'un de leurs proches recouvrait la vie. Mais maudit quiconque met son espoir dans un homme (2) ! C'est même pour détourner de nous cette malédiction qu'un Dieu fait homme a voulu mourir, puis ressusciter et montrer ainsi dans une chair humaine, ce qui attend l'homme, pourvu toutefois que l'homme ne s'appuie pas en lui, mais sur Dieu.

D'ailleurs l'Eglise fidèle est répandue par tout l'univers, elle est sous leurs yeux. Qu'ils lisent et ils reconnaîtront que bien des siècles avant son établissement Dieu en avait fait la promesse à un homme, à un homme qui espéra, contre toute espérance, qu'il deviendrait le père d'un peuple innombrable (3). Ainsi nous voyons actuellement accomplie la promesse

faite à un seul croyant, à Abraham, et nous n'espérerions pas avec certitude ce qui a été promis à tous les croyants, à l'univers entier? Qu'ils s'en aillent donc en répétant : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». Ils mourront demain, disent-ils; la vérité est qu'ils sont morts en parlant ainsi.

Pour vous, mes frères, ô fils de la résurrection, concitoyens des saints anges, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ ; gardez-vous d'imiter ces malheureux qui mourront demain, en ce sens que demain ils expireront, mais qui dès aujourd'hui sont ensevelis dans le vin. Or pour préserver vos moeurs de la corruption des mauvais propos, comme s'exprime l'Apôtre, « observez une sage sobriété et rte péchez point (4) », suivez la voie étroite mais sûre, qui conduit dans cette immense Jérusalem céleste, notre mère pour l'éternité; espérez fermement ce que vous ne voyez pas, et attendez avez patience ce que vous ne possédez pas encore, puisque vous vous attachez inséparablement au Christ dont les promesses ne peuvent manquer.

1. Luc, XVI, 19-31. — 2. Jér. XVII, 5. — 3. Rom. IV, 18. — 4. I Cor. XV, 32-34.

SERMON CLVIII. CONFIANCE EN DIEU (1).

ANALYSE. — Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? L'important donc est de savoir si Dieu est pour nous. Or l'Apôtre enseigne qu'il est pour ceux qu'il a prédestinés, appelés, justifiés et glorifiés. Voyons ce qu'il y a déjà en nous de ces quatre caractères, afin de nous en faire un point d'appui pour obtenir de Dieu ce qui nous manque encore. — Avant même que nous ayons reçu l'existence, Dieu bous avait prédestinés et il nous a appelés en nous faisant chrétiens. Mais sommes-nous justifiés afin d'être un jour du nombre des glorifiés? Examinons ce que nous pouvons posséder de justice, car elle n'est pas complète ici-bas, et cherchons à acquérir ce qui nous manque. La justification comprend la foi, l'espérance et la charité. Si déjà nous avons en nous la foi et l'espérance, perfectionnons et développons sans relâche la charité, attendu qu'au ciel nous n'aurons plus ni la foi ni l'espérance, nous n'y conserverons que la charité. — Ainsi donc, Dieu nous a suffisamment témoigné sa bonté pour nous inspirer confiance en lui; c'est à nous de développer avec sa grâce la charité dans notre vie, pour affermir de plus en plus notre confiance.

1. Nous venons d'entendre le bienheureux Apôtre nous encourager et nous rassurer par ces mots : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » Pour qui est-il? L'Apôtre venait de le dire de la manière suivante : « Ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés; et ceux qu'il a appelés, il les a justifiés; et ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés. Que dire après cela? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » Dieu est pour nous, en nous prédestinant; Dieu est pour nous, en nous appelant; Dieu est pour nous, en

1.  Rom. VIII, 30, 31.

nous justifiant; Dieu est pour nous, en nous glorifiant. « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » Il nous a prédestinés, avant notre existence; il nous a appelés, quand nous étions loin de lui; justifiés, quand nous étions pécheurs; glorifiés, quand nous étions mortels. « Si Dieu est pour nous, qui sera contre-nous ? » Pour essayer de nuire à ceux que Dieu a prédestinés, appelés, justifiés et glorifiés, il faudrait se disposer à lutter d'abord, si on le peut, contre Dieu même. Dès qu'on nous dit : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » n'est-il pas vrai qu'on ne peut nous atteindre sans triompher de Dieu? Mais qui triomphe du Tout-Puissant? Chercher à lui résister, c'est se meurtrir ; et c'est ce que le Christ criait du haut du ciel à l’Apôtre qui portait encore alors le nom de Saul : « Tu ne gagnes rien, lui disait-il, à regimber contre l'aiguillon (1) ». Qu'on frappe, qu'on frappe autant qu'on peut; frapper contre l'aiguillon, n'est-ce pas se frapper soi-même?

2. En examinant ces quatre caractères que l'Apôtre a mis en relief et qui distinguent les favoris de Dieu, savoir la prédestination, la vocation, la justification et la glorification, remarquons ceux que nous possédons déjà et ceux que nous attendons encore. En voyant ce que nous avons, nous louerons Dieu qui nous l'a donné; et en constatant ce qui nous manque, soyons sûrs que Dieu nous en est redevable. Il nous le doit, non pour avoir reçu de nous, mais pour nous avoir promis ce qu'il lui a plu. Nous pouvons dire à un homme : Tu me dois, car je t'ai donné; mais à Dieu : Vous me devez, car vous m'avez promis. Quand on peut dire : Tu me dois, parce que je t'ai donné, c'est qu'on a remis pour échanger plutôt que pour donner. Mais quand on dit : Vous me devez, parce que vous m'avez promis, on n'a rien confié et pourtant on exige; on exige parce que la bonté qui a promis donnera fidèlement, sans quoi elle ne serait plus bonté , mais plutôt méchanceté, attendu que pour tromper il faut être méchant. Or, disons-nous à Dieu : Rendez-moi , car je vous ai donné? Eh ! que lui avons-nous donné, puisque c'est de lui que nous tenons tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons de bon? Non, nous ne lui avons rien donné; et nous ne pouvons à ce

1. Act. IX, 5.

titre réclamer ce qu'il nous doit. L'Apôtre d'ailleurs ne dit-il pas avec beaucoup de raison: « Quia connu la pensée du Seigneur? ou qui a été son conseiller? ou qui le premier lui a donné et sera rétribué (1) ? » Voici donc comment nous pouvons poursuivre le Seigneur notre Dieu; il faut lui dire : Accordez-nous ce que vous avez promis, car nous avons fait ce que vous avez prescrit ; et encore est-ce vous qui l'avez fait en nous, puisque vous nous avez aidés à le faire.

3. Que personne donc ne dise : Dieu m'a appelé, parce que je l'ai servi. Comment l'aurais-tu servi, s'il ne t'avait appelé ? S'il t'avait appelé pour avoir été servi par toi, il t'aurait donc rendu pour avoir reçu de toi le premier. Mais l'Apôtre n'interdit-il pas ce langage quand il s'écrie : « Qui lui a donné le premier et sera rétribué? » Au moins tu existais déjà quand il t'a appelé; mais aurait-il pu te prédestiner, si déjà tu avais l'être? Qu'as-tu donné à Dieu, puisque, pour donner, tu n'existais même pas? Et qu'a fait Dieu en te prédestinant avant ton existence? Ce que dit l'Apôtre : « Il appelle ce qui n'est pas comme ce qui est (2) ». Non, il ne te prédestinerait pas, si tu existais, et ne t'appellerait pas, si tu n'étais éloigné; si tu n'étais impie, il ne te justifierait pas, et ne te glorifierait pas, si tu n'étais de terre et de boue. « Qui donc lui a donné le premier et sera rétribué? Puisque c'est de lui, par lui et en lui que sont toutes choses » ; que lui rendrons-nous? « A lui la gloire (3) ». Nous n'étions pas, quand il nous a prédestinés; nous étions éloignés, quand il nous a appelés; quand il nous a justifiés, nous étions pécheurs : donc rendons-lui grâces et ne demeurons pas ingrats.

4. Nous nous étions proposé d'examiner ce que nous avions déjà et ce qu'il nous restait à acquérir encore des quatre caractères énoncés par saint Paul. Or,. dès avant notre naissance, nous avons été prédestinés; et nous avons été appelés, lorsque nous sommes devenus chrétiens. Voilà ce que nous avons déjà. Mais sommes-nous justifiés? Où en sommes-nous sous ce rapport? Oserons-nous dire de ce troisième caractère que nous l'avons aussi? Y aura-t-il parmi nous un seul homme pour oser dire : Je suis juste? Je suis juste, signifie, selon moi, je ne suis pas pécheur.

1. Rom. XI, 34, 35.  — 2. Ib. IV, 17. — 3. Rom. XI, 36.

42

Mais si tu oses tenir ce langage, voici devant toi l'Apôtre Jean : « Si nous affirmons », dit-il, « que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous  (1) ». Eh quoi ! sommes-nous étrangers à toute justice? Ou bien sommes-nous un peu justes, sans l'être complètement? C'est ce qu'il nous faut examiner; car si nous sommes justes sans l'être complètement, il nous suffira, pour le devenir, d'ajouter à ce que nous sommes déjà.

Voici des hommes baptisés, tous leurs péchés sont remis, ils en sont justifiés, nous ne pouvons le nier : il leur reste néanmoins à lutter encore contre la chair, à lutter contre le monde, à lutter contre le démon. Or, quand on lutte, on frappe et on est frappé, on triomphe et on est renversé; mais il faut voir dans quel état on quittera l'arène. Oui, « si nous affirmons que nous sommes sans péché, nous nous illusionnons nous-mêmes et la vérité n'est point en, nous ». D'un autre côté, si nous nous disons absolument étrangers à la justice , c'est un mensonge qui s'élève contre les dons divins. En effet, être entièrement étranger à la justice, c'est n'avoir même pas la foi; mais si nous n'avons pas la foi, nous ne sommes pas chrétiens; si au contraire nous l'avons, nous sommes un peu justes. Veux-tu savoir la valeur immense de ce peu ? Le juste vit de la foi (2) ; — oui le juste vit de la foi », en croyant ce qu'il ne voit pas.

5. Lorsque nos pères, lorsque les chefs du troupeau sacré, lorsque les saints apôtres annonçaient l'Evangile, ils publiaient non-seulement ce qu'ils avaient vu, mais encore ce qu'ils avaient touché de leurs mains; et pourtant, comme un de ses disciples le touchait de la main, cherchant à s'assurer et s'assurant effectivement de la réalité, comme il s'écriait en le pressant : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » ce Seigneur et ce Dieu, qui nous réservait le don de la foi, répondit d'abord : « Tu as cru pour avoir vu » ; puis jetant les yeux sur ce que nous ferions : « Heureux, continua-t-il, ceux qui ont cru sans avoir vu (3) ! » Nous donc qui n'avons pas vu et qui avons cru pour avoir entendu, nous avons été d'avance proclamés bienheureux, et nous serions complètement étrangers à la justice ! Le Seigneur s'est

1. Jean, I, 8. — 2. Hab. II, 4 ; Rom. I, 17. — 3. Jean, XX, 28, 29.

montré avec son corps aux yeux des Juifs, et ils l'ont mis à mort ; il ne s'est pas montré visiblement à nous, et nous l'avons reçu. « Un peuple que je ne connaissais pas m'a servi ; il a prêté à ma voix une oreille docile (1) ». Nous sommes ce peuple, et il n'y aurait en nous aucune trace de justice ! Certes il y en a. Soyons reconnaissants pour ce que nous avons reçu; ainsi nous obtiendrons encore, sans rien perdre de ce qui nous a été donné.

Il résulte que maintenant encore se forme en nous le troisième caractère. Nous sommes justifiés, mais la justice progresse en nous avec nous. Je vais vous exposer ses développements et conférer en quelque sorte avec vous. Chacun de vous, quoique déjà justifié en ce sens qu'il a reçu la rémission de ses péchés dans le bain de la régénération, qu'il a reçu encore l'Esprit-Saint pour avancer de jour en jour, pourra reconnaître où il en est, marcher, progresser et croître jusqu'à ce qu'il arrive, non pas au terme, mais à la perfection.

6. On commence par la foi. En quoi consiste la foi ? A croire. Cette foi néanmoins doit se distinguer de celle des esprits immondes. Elle consiste, avons-nous dit, à croire. « Mais, observe l'apôtre saint Jacques, les démons croient aussi et ils tremblent (2) ». Tu crois et tu vis sans espérance ou sans amour? mais les démons croient aussi et ils tremblent ». Tu estimes avoir beaucoup fait en proclamant le Christ Fils de Dieu. Il est vrai, Pierre l'a proclamé, et il lui a été dit : « Tu es heureux, Simon, fils de Jona » ; mais les démons l'ont publié aussi, et il leur a été dit : « Taisez-vous ». Pierre parle et on lui dit : « Ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé ceci, mais mon Père, qui est dans les cieux (3) ». Les démons parlent de même, et on leur dit de se taire (4), et on les repousse ! Sans doute la parole est la même; mais le Sauveur porte son regard sur la racine et non sur la fleur. De là cette recommandation adressée aux Hébreux : « Veillant à ce qu'aucune racine amère, poussant en haut ses rejetons, n'importune et ne souille l'âme d'un grand nombre (5) ». Songe donc avant tout à rendre ta foi différente de celle des démons.

Par quel moyen ? Les démons confessaient le Christ avec crainte, Pierre avec amour. Ajoute donc l'espérance à la foi. Mais comment

1. Ps. XVII, 45. — 2. Jacq. II, 19. — 3. Matt. XVI, 17. — 4. Marc, I, 25. — 5. Héb. XII, 15.

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espérer si la conscience n'est en bon état? A l'espérance joins donc aussi la charité. C'est la voie suréminente dont parle ainsi l'Apôtre Voici la voie suréminente: quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis semblable à un airain sonore ou à une cymbale retentissante ». L'Apôtre poursuit ensuite son énumération et assure que sans la charité tous les avantages ne sont rien. Conservons donc la foi, l'espérance et la charité (1). La charité l'emporte sur tout; appliquez-vous à la charité, et par là rendez votre foi différente, vous qui êtes du nombre des prédestinés, des appelés et des glorifiés. Saint Paul dit encore: « Ni la circoncision, ni l'incirconcision ne servent de rien, mais la foi ». O Apôtre, ne vous arrêtez pas, parlez encore, signalez la différence, car les démons croient aussi et ils tremblent » ; indiquez donc la différence qui doit distinguer notre foi de celle des démons, qui tremblent parce qu'ils haïssent; parlez, Apôtre, distinguez ma foi et séparez ma cause de celle des impies (2). Il le fait clairement et voici en quels termes : « La foi qui agit avec amour», dit-il (3).

7. A chacun donc, mes frères, de s'examiner intérieurement, de se peser, de se juger, dans tous ses actes et dans toutes ses bonnes oeuvres, pour reconnaître ce qu'il fait avec charité, sans attendre de récompense temporelle, mais seulement ce que Dieu a promis, le bonheur de le voir. Quelles que soient en effet les promesses de Dieu, sans lui tout n'est rien. Non, Dieu ne me satisferait point, s'il ne se promettait lui-même à moi. Qu'est-ce que toute la terre ? Qu'est-ce que toute la mer? Qu'est-ce que le ciel entier, et tous les astres, et le soleil et la lune et tous les choeurs des anges ? C'est du Créateur de toutes ces merveilles que j'ai soif; c'est de lui que j'ai faim. J'ai soif de lui et je lui dis: « En vous est la source de vie (4), » il me dit de son côté: « Je suis le pain descendu du ciel ! (5) ». Ah ! que j'aie faim et soif dans mon pèlerinage, pour être rassasié quand je serai au terme. Le monde me sourit par une variété immense de créatures éclatantes en beauté et en force: mais que le Créateur est à la fois bien plus beau, bien plus fort, bien plus éclatant et bien plus agréable ! « Je serai rassasié, lorsqu'apparaîtra votre gloire dans son éclat (6) ». Si donc vous avez cette foi qui agit avec

1. I Cor. XII, 31; XIII. — 2. Ps. XLII , 1. — 3. Gal. V, 6. — 4. Ps. XXXV, 10. — 5. Jean, VI, 41. — 6. Ps. XVI, 15.

amour, vous êtes du nombre des prédestinés, des appelés, des justifiés : faites-la donc croître en vous. Cette foi qui agit par amour est inséparable de l'espérance. L'aurons-nous encore lorsque nous serons au terme ? Alors encore nous dira-t-on de croire ? Assurément non ; car nous verrons alors et nous contemplerons face à face. « Mes bien-aimés, nous sommes les enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a point paru encore ». Cela n'a point paru, car c'est encore la foi. « Nous sommes les enfants de Dieu », prédestinés, appelés, justifiés par lui. « Nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a point paru encore ». Avant donc de voir ce que nous serons; croyons aujourd'hui. « Nous savons que lorsqu'il se montrera nous lui serons semblables ». Est-ce parce que nous croyons? Non. Pourquoi donc? « Parce que nous le verrons tel qu'il est (1) ».

8. Et l'espérance? y en aura-t-il encore? Non, puisque nous posséderons la réalité. L'espérance est nécessaire au voyageur, c'est elle qui le soutient sur la route ; car s'il supporte courageusement les fatigues de la marche, c'est qu'il compte arriver au terme. Qu'on lui ôte cette espérance, ses forces s'affaissent aussitôt. Ce qui fait voir que l'espérance actuelle nous est nécessaire pour pratiquer la justice durant notre pèlerinage. Ecoute l'Apôtre: « En attendant l'adoption, dit-il, nous gémissons encore en nous-mêmes ». Quand il y à encore gémissement, peut-on reconnaître la félicité dont il est dit dans l'Ecriture : « Plus de fatigue ni de gémissements (2) ? » Ainsi, dit saint Paul, « nous gémissons encore en nous-mêmes, attendant l'adoption et la délivrance de notre corps ». Nous gémissons encore. Pourquoi ? C'est que nous sommes sauvés en espérance. Or, l'espérance qui se voit, n'est pas de l'espérance. Qui espère ce qu'il voit? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous attendons avec patience ». C'est avec cette patience que les martyrs méritaient la couronne, aspirant à ce qu'ils ne voyaient pas et dédaignant ce qu'ils souffraient; et ils disaient, avec cette espérance: « Qui nous séparera de l'amour du Christ? l'affliction? l'angoisse ? la persécution ? la faim ? la nudité ? le glaive ? Car c'est à cause de vous ». Et où est-il celui à cause de qui? Car c'est à cause de vous que nous sommes mis. à mort

1. I Jean, III, 2. — 2. Isaïe, XXXV, 10.

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durant tout le jour (1) ». Où est enfin celui à cause de qui? « Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu (2) ». Voilà qui indique où il est. Il est en toi, puisque ta foi y est aussi. L'Apôtre nous tromperait-il quand il dit « que par la foi le Christ habite en nos coeurs (3) ? » Il y est aujourd'hui par la foi, il y sera alors sans voiles; il y est par la foi, tant que nous sommes voyageurs, tant que nous poursuivons notre pèlerinage ; car tant que nous sommes dans ce corps, nous voyageons loin du Seigneur, « puisque nous marchons par la foi et non par la claire vue ( ) ».

9. Si la foi nous donne tant, que nous donnera la vue même? Le voici: « Dieu sera tout en tous (5) ». Que signifie tout? Il veut dire que tu posséderas alors tout ce que tu recherchais, tout ce que tu estimais ici. Que voulais-tu? Que cherchais-tu ? Tu voulais manger et boire? Dieu sera pour toi nourriture et breuvage. Que voulais-tu? La santé du corps, toute fragile et toute éphémère qu'elle lut? Dieu sera pour toi l'immortalité même. Que cherchais-tu? Des richesses? O avare, de quoi te contenteras-tu, si Dieu ne te suffit pas ? Qu'aimais-tu? La gloire, les honneurs? Dieu même sera ta gloire, et dès aujourd'hui tu lui dis : « C'est vous qui êtes ma gloire et qui élevez mon Chef (6) ». Déjà, en effet, il a exalté mon Chef, mon Chef qui est le Christ. Pourquoi enfin ton étonnement? Les membres comme

1. Rom. VIII, 23, 25, 35, 36. — 2. Jean, XX, 29. — 3. Eph. III, 17. — 4. II Cor. V, 6, 7. — 5.  I Cor. XV, 28. — 6. Ps. III, 4.

le Chef seront un jour élevés en gloire et Dieu alors sera tout en tous.

Voilà ce que nous croyons aujourd'hui, ce qu'aujourd'hui nous espérons ; mais une fois arrivés, nous le posséderons, et ce ne sera plus la foi, mais la vue; une fois arrivés nous le posséderons, et ce ne sera plus l'espérance, mais la réalité. Et la charité ? Elle aussi existe-t-elle aujourd'hui pour disparaître alors ? Mais si nous aimons maintenant, que nous croyons sans voir; comment n'aimerons-nous pas alors, que nous verrons et que nous posséderons? Ainsi donc la charité subsistera encore alors, et elle sera parfaite. Aussi l'Apôtre dit-il : « Nous avons aujourd'hui la foi, l'espérance et la charité, trois vertus; mais la charité l'emporte (1) ». Conservons-la, nourrissons-la en nous, persévérons-y avec confiance et avec le secours divin, et disons : « Qui nous détachera de l'amour du Christ », avant qu'il ait pitié de nous et qu'il mène notre charité à sa perfection ? L'affliction? l'angoisse? la faim ? la nudité? les dangers? le glaive? Car pour vous nous sommes mis à mort tous les jours, nous sommes considérés comme des brebis de boucherie ». Or, qui peut souffrir, qui supporte tout cela? En tout cependant nous triomphons ». Par quel moyen ? Par le secours de Celui qui nous a aimés (2) ».

N'est-il donc pas vrai de dire : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? »

1. I Cor. XIII, 13. — 2. Rom. VIII, 36, 37:

SERMON CLIX. AMOUR DE LA JUSTICE (1).

ANALYSE. — C'est dans les martyrs qu'on trouve l'amour véritable de la justice. En effet cet amour demande :  1° Qu'on le préfère à toutes les jouissances permises qu'offre la nature; il faut que la justice ait pour nous plus de charmes que tout le reste. Ce n'est pas assez, il faut 2° que nous fassions pour la justice ce qu'on ne fait pas ordinairement pour satisfaire ses passions, c'est-à-dire que pour elle nous bravions tous les supplices et la mort même. Or, c'est ce qu'ont fait magnifiquement les martyrs. Mais c'est à Dieu qu'il faut nous adresser, soit pour le remercier de l'amour que nous avons déjà pour la justice, soit pour lui demander ce qui nous manque encore.

1. Il a été hier longuement question de la justification que nous accorde le Seigneur notre Dieu ; c'était nous qui parlions, Dieu qui nous en faisait la grâce, et vous qui écoutiez. Il est vrai, le fardeau de chair corruptible dont nous sommes chargés en cette vie, fait

1. Rom. VIII, 30, 31.

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que nous n'y sommes point exempts de péché, et si nous disons que nous n'en avons point, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous (1); je le crois pourtant, votre charité a compris avec évidence que nous sommes justifiés autant que le comporte notre pèlerinage, puisque nous vivons de la foi, en attendant que nous soyons en face de l'heureuse réalité. Ainsi on commence par la foi, pour arriver à la claire vue; on franchit la route, afin de parvenir à la patrie. L'âme répète durant ce voyage : « Tous mes désirs sont devant vous, et mes gémissements ne vous sont point inconnus (2) ». Mais dans la Patrie on n'aura plus lieu de prier, il n'y aura place que pour la louange. Pourquoi pas pour la prière? Parce qu'on n'y manque de rien. On y voit ce qu'on croit ici; ce qu'ici on espère, on le possède là ; et l'on y reçoit ce qu'on demande ici.

Maintenant, toutefois il y a une perfection relative à laquelle sont parvenus les martyrs. Aussi, comme le savent les fidèles, la discipline ecclésiastique ne veut pas qu'on prie pour les martyrs lorsqu'on prononce leur nom à l'autel. On prie pour les autres défunts dont on fait mémoire; ce serait une injure de prier pour un martyr, puisque nous devons au contraire nous recommander à ses prières, attendu qu'il a combattu jusqu'au sang contre le péché. A des chrétiens encore imparfaits et néanmoins justifiés en partie, l'Apôtre dit dans son épître aux Hébreux : « Vous n'avez pas combattu encore jusqu'au sang en résistant au péché (3) ». Fils n'ont pas combattu encore jusqu'au sang, il est des hommes qui sont allés sûrement jusque-là. Les saints martyrs, sans aucun doute, et c'est à eux que s'appliquent ces mots de l'apôtre saint Jacques, dont on vient de faire lecture: « Considérez, mes frères, comme la source de toute joie, les diverses épreuves qui tombent sur vous (4) ». Ce langage s'adresse aux parfaits, lesquels peuvent dire aussi : « Eprouvez-moi, Seigneur, et tentez-moi (5). — Sachant, continue l'Apôtre, que l'affliction a produit la patience. Or, la patience rend les œuvres parfaites (6) ».

2. Nous devons en effet aimer la justice, et il y a, dans cet amour de la justice, des degrés qui marquent le progrès que l'on y fait. Le premier degré est de ne préférer rien

1. I Jean, I, 8. — 2. Ps. XXXVII, 10. — 3. Héb. XII, 4. — 4. Jacq. I, 2. — 5. Ps. XXV, 2. — 6. Jacq. I, 3, 4.

de ce qui charme à l'amour de la justice. C'est bien là le premier degré. Mais que veux-je dire ? Que de tout ce qui charme, rien ne te charme comme la justice. Je ne te demande pas que rien autre ne te plaise, je demande que la justice te plaise davantage. Il faut l'avouer, il est bien des choses qui ont pour notre faiblesse un attrait naturel: ainsi le boire et le manger ont de l'attrait, quand on a soif et quand on a faim; ainsi la lumière encore, soit celle qui rayonne du haut du ciel quand le soleil est sur l'horizon, soit celle que projettent les étoiles et la lune, soit celle que répandent les flambeaux allumés sur la terre pour consoler nos yeux au milieu des ténèbres; ainsi encore une voix harmonieuse, des airs suaves et des parfums délicieux ; le toucher même est flatté en nous par tout plaisir sensuel. Or, parmi tous ces plaisirs qui affectent nos sens, il en est de permis; tels sont, comme je viens de le dire, les grands spectacles de la nature qui charment les regards; mais l'œil aime aussi les spectacles des théâtres, et si ceux-là sont permis, ceux-ci ne le sont pas. L'oreille se plait au chant harmonieux d'un psaume sacré; elle aime aussi le chant des histrions. L'un est permis, l'autre ne l'est pas. Les fleurs et les parfums, qui sont aussi l'oeuvre de Dieu, flattent l'odorat; il aspire également avec joie l'encens brûlé sur l'autel des démons. Ici encore tout n'est pas permis. Le goût aime des aliments qui ne sont pas interdits ; il aime aussi ce qu'on sert aux banquets sacrilèges des sacrifices idolâtriques. Il le peut dans le premier cas, il ne le peut dans le second. Il y a aussi des embrassements permis et des embrassements impurs. Vous le voyez donc, mes bien chers, parmi ces jouissances sensibles, il en est de permises et il en est d'interdites. Or, il faut que la justice nous plaise plus que les jouissances mêmes permises; oui, tu dois préférer la justice à ce qui te charme d'ailleurs même innocemment.

3. Afin de mieux comprendre encore, représentons-nous une espèce de duel intérieur. Aimes-tu la justice? Je l'aime, réponds-tu. Ta réponse ne serait pas sincère, si la justice n'avait pour toi quelque attrait ; on n'aime en effet que ce qui en a. « Mets tes délices dans le Seigneur (1) », dit l'Ecriture. Mais le Seigneur est la justice même. Nous ne devons

1. Ps. XXXVI, 4.

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pas en effet nous le figurer tel qu'une idole. Dieu est de la nature de ce qui est invisible; or ce qui est invisible est ce que nous avons de meilleur. Ainsi la fidélité est préférable au corps, préférable à l'or, préférable à l'argent, préférable aux trésors, préférable à des domaines, à une grande maison, aux richesses tous ces biens sont visibles, tandis que la fidélité ne l'est pas. A quoi donc comparer Dieu ? A ce qui est visible ou à ce qui est invisible? A ce qui est plus vil ou à ce qui est plus précieux? Parlons de ce qui est plus vil.

Tu as deux esclaves; l'un est laid de corps et l'autre d'une beauté ravissante ; mais le premier est fidèle et non pas l'autre. Lequel des deux préfères-tu, dis-moi? Je vois bien que tu aimes ce qui ne se voit pas. Or, préférer le serviteur fidèle, avec sa laideur corporelle, à l'esclave infidèle, quoique beau, n'est-ce pas se tromper et préférer la laideur à la beauté ? Non, à coup sûr, c'est au contraire aimer la beauté plus que la laideur; c'est faire moins de cas du témoignage des yeux du corps, que du témoignage des yeux du coeur. Que t'ont répondu les yeux du corps, quand tu les as interrogés? Que des deux esclaves l'un était beau et l'autre laid. Tu n'as pas voulu de cette déposition , tu l'as mise de côté. Fixant ensuite les yeux du coeur sur les deux esclaves, tu as vu que si l'un était laid de corps, il était fidèle, et que l'autre était infidèle avec sa beauté corporelle. Tu t'es prononcé alors: Est-il rien, as-tu dit, de plus beau que la fidélité, rien de plus laid que l'infidélité ?

4. A tous les plaisirs, à toutes les jouissances mêmes permises il faut donc préférer la justice ; et s'il est vrai que tu aies des sens intérieurs, tous ces sens sont portés pour elle. As-tu des yeux intérieurs? Contemple sa lumière : « En vous est la source de vie, et à votre lumière nous verrons la lumière (1) ». De cette lumière encore il est dit dans un psaume: « Illuminez mes yeux, de peur que «je ne m'endorme un jour dans la mort (2) ». As-tu aussi des oreilles intérieures? Ouvre-les à la justice. C'est ce que demandait celui qui criait: « Entende, qui a des oreilles pour entendre (3) ». As-tu dans l'âme encore une espèce d'odorat? Nous sommes partout, dit l'Apôtre, la bonne odeur du Christ (4) ». Il est

1. Ps. XXXV, 10. — 2. Ps. XII, 4. — 3. Luc, VIII, 8. — 4. II Cor. II, 15.

dit encore, en s'adressant au goût: « Goûtez et reconnaissez combien le Seigneur est doux (1) ». Quant au toucher spirituel, voici ce que l'Epouse publie de son Epoux : « De sa gauche il me soutient la tête et de sa droite il m'embrasse (2) ».

5. Revenons à l'espèce de duel que j'ai annoncé. Qui veut me répondre? J'interrogerai et je mettrai à même de constater si on préfère réellement la justice à tout ce qui flatte les sens corporels. Tu aimes l'or, il charme tes regards ; de fait, l'or est un métal beau, brillant, agréable à voir. Il est beau, je ne le nie pas, et le nier serait outrager le Créateur. Mais voici une tentation. Je t'enlève ton or, dit-on, si tu ne fais pour moi ce faux témoignage, et si tu le fais, je t'en donne. Tu ressens alors un double attrait. Auquel, dis-moi, donneras-tu la préférence? A ton attrait pour l'or, ou à ton attrait pour la vérité? A ton attrait pour l'or, ou à ton attrait pour déposer conformément à la vérité? L'or seul brille-t-il et la vérité ne brille-t-elle pas à sa manière ? Il faut, pour faire un vrai témoignage, être fidèle à la vérité. Si l'or brille, la fidélité n'a-t-elle pas aussi de l'éclat?... Rougis, ouvre les yeux: n'offriras-tu pas à ton Maître ce qui te charmait dans ton esclave? Quand, il y a un instant, je te demandais si tu préférais un bel esclave, mais infidèle, à un esclave laid, mais fidèle, tu m'as répondu conformément à la justice, tu as préféré ce qui était réellement préférable. Rentre en toi, car c'est de toi que maintenant il s'agit. Oui, tu aimes l'esclave fidèle; Dieu est-il indigne d'avoir en toi un fidèle serviteur? Quelle récompense si grande promettais-tu à ce fidèle esclave? Comme preuve de ton vif attachement et comme récompense suprême, la liberté. Oui, qu'assurais-tu de grand à ce fidèle esclave? La liberté temporelle. Et pourtant combien ne voyons-nous pas d'esclaves qui ne manquent de rien, et d'affranchis qui mendient ? Avant néanmoins de promettre cette liberté, tu exigeais que ton esclave te fût fidèle ; et tu n'es point fidèle à Dieu , quand il te promet l'éternité ?

6. Il serait trop long de faire également l'application à chacun des sens corporels; entendez de tous les autres ce que j'ai dit de la vue et préférez toujours les joies de l'esprit aux joies de la chair. Votre corps est-il attiré à des plaisirs

1. Ps. XXXIII, 9. — 2. Cant. II, 6.

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coupables; que votre âme s'attache aux charmes invisibles de la justice, toujours si belle, si chaste, si sainte, si harmonieuse et si douce, et ne l'observer point par contrainte. Vous ne l'aimez pas encore, quand c'est la peur qui vous y porte. Ce qui doit te détourner du péché n'est pas la crainte du châtiment, mais l'amour de la justice.

De là ces paroles de l'Apôtre: « Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair. Comme vous avez fait servir vos membres à l'impureté et à l'iniquité pour l'iniquité ; ainsi maintenant faites-les servir à la justice pour votre sanctification (1)». Que signifie: « Je parle humainement?» Je dis ce qui est à votre portée. Or, lorsque vous avez fait servir vos membres à l'iniquité pour vous livrer à la débauche, est-ce la crainte qui vous poussait, ou bien est ce le plaisir qui vous attirait? Lequel des deux ? Répondez-nous; car si vous êtes sages aujourd'hui, peut-être ne l'avez-vous pas toujours été. Quand donc vous péchiez, quand vous vous plaisiez à pécher, était-ce la crainte qui vous y déterminait, ou la délectation que vous trouviez dans le péché? Vous me répondrez que c'était la délectation. Eh quoi c'est le plaisir qui attire au péché, et il faudra la crainte pour porter à la justice? Sondez-vous, examinez-vous. Ah ! que le tentateur qui m'en menace, enlève mon or; il y a dans la justice plus d'agrément et plus d'éclat. Que celui qui me promet de l'or, ne m'en donne pas; à l'or je préfère la justice, je trouve en elle plus de délices, plus d'éclat, plus de beauté, plus de charme, plus de douceur. Mais si on examine ainsi son coeur et qu'on triomphe dans cette espèce de duel, c'est qu'on a prêté l'oreille à ces mots de l'Apôtre : «Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair » . C'est sans doute ici de l'indulgence pour la faiblesse, et j'ignore si jamais il s'est mis davantage à la portée des moins avancés.

7. C'est comme s'il se fût exprimé de la manière suivante: Je me place à votre niveau; vous avez livré vos sens à des plaisirs coupables, et c'est l'attrait du péché qui vous a conduits à les commettre; ainsi laissez-vous amener à faire le bien par les charmes et la douceur de la justice, aimez la justice comme vous avez aimé l'iniquité. Elle mérite d'obtenir que vous fassiez pour elle ce que vous avez fait

1. Rom. VI, 19.

pour l'iniquité. Voilà ce que signifie: « Je parle humainement » ; en d'autres termes, je dis ce qui est à la portée de votre faiblesse même.

L'Apôtre tenait donc quelque chose en réserve; mais quoi? Qu'est-ce donc qu'il différait de dire? Je l'exprimerai, si je le puis. Mets sur une balance la justice et l'iniquité : la justice ne vaut-elle pas autant que l'iniquité valait pour toi ? Ne faut-il pas aimer l'une autant que tu as aimé l'autre ? Quelle comparaison ! Plût à Dieu néanmoins qu'il en fut ainsi ! Tu dois donc à la justice davantage? Sans aucun doute. Tu cherchais le plaisir en faisant le mal; affronte la douleur pour faire le bien. Je le répète: Si tu as cherché le plaisir dans l'injustice, supporte la douleur en faveur de la justice: ce sera faire plus pour elle.

Voici, à l'âge dangereux un jeune libertin poussé par la passion, il a jeté les yeux sur une femme étrangère, il l'aime et veut en jouir, mais il veut que ce soit secrètement : ce jeune homme aime le plaisir, il craint davantage la douleur. Pourquoi en effet ce désir de n'être pas connu ? C'est qu'il a peur d'être saisi, enchaîné, conduit, enfermé, produit au grand jour, torturé et mis à mort, et c'est la crainte de tout cela qui le porte à se cacher tout en cherchant à satisfaire sa passion. Voilà pourquoi il épie l'absence du mari, craint même de rencontrer son complice et d'avoir un témoin de son crime. Il est évident qu'il obéit à l'attrait du plaisir; cet attrait néanmoins n'est pas assez puissant pour lui faire triompher de la crainte, de la torture et de la peur des supplices.

Voyons maintenant la justice et la beauté, la fidélité avec ses charmes; qu'elles se produisent ouvertement, qu'elles se montrent aux yeux du coeur et qu'elles embrasent de zèle leurs amis. Tu veux jouir de moi ? dira chacune d'elles: dédaigne tout autre chose, méprise pour moi tout autre plaisir. Tu obéis : ce n'est pas assez; voilà ce qu'elle conseillait humainement, à cause de la faiblesse de votre chair. Oui, c'est peu de mépriser pour elle tout autre plaisir; pour elle encore dédaigne tout ce qui te faisait peur ; ris-toi des prisons, ris-toi des fers, ris-toi des chevalets, ris-toi des tortures, ris-toi de la mort. En triomphant de tout cela, tu obtiens ma main, dit la justice. Et vous, mes frères, montez ce double degré pour prouver aussi combien vous l'aimez.

8. Peut-être rencontrons-nous quelques (48) fidèles qui préfèrent les attraits de la justice aux voluptés et aux joies des sens; mais parmi vous y a-t-il un homme qui méprise pour elle les châtiments, les douleurs et la mort? Contentons-nous au moins d'élever nos pensées à la hauteur de dispositions que nous n'osons nous flatter d'avoir. Où trouver ces dispositions ? Où les rencontrer ? Il y a sous nos yeux des milliers de martyrs en qui reluit ce véritable et sincère amour de la justice. C'est en eux que se vérifie cette recommandation

Considérez, mes frères, comme la source de toute joie, les afflictions diverses où vous pouvez tomber, sachant que l'épreuve de votre foi engendre la patience ; or la patience rend les oeuvres parfaites (1) ». Eh ! que manque-t-il à la patience pour rendre les oeuvres parfaites ? Elle est embrasée d'amour et de zèle, elle foule aux pieds tout ce qui flatte et elle se précipite en avant. La voici en face de difficultés, d'horreurs, d'atrocités, de menaces; elle foule encore tout cela, elle s'en rit et s'élance. Oh ! n'est-ce pas là aimer, marcher, mourir à soi et parvenir jusqu'à Dieu ? Qui aime son âme, la perdra; et qui pour moi l'aura perdue, la gagnera pour l'éternelle vie ». Voilà, voilà comment doit se préparer un ami de la justice, un ami de l'invisible beauté. « Dites en plein jour ce que je vous dis dans les ténèbres, et prêchez sur les toits ce que je vous confie à l'oreille (1)». Que signifie : « Publiez en plein jour ce que je vous dis dans les ténèbres ? » Annoncez avec confiance ce que je vous dis et ce que vous entendez au fond du coeur. « Et prêchez sur les toits ce

1. Jacq. I, 2-4. — 2. Matt. X, 39, 27.

que je vous confie à l'oreille». Que signifie encore : « Ce que je vous confie à l'oreille ? » Ce que je vous dis secrètement, parce que vous craignez encore de le confesser et de le publier. Que signifie enfin : « Prêchez sur les toits? » Vos demeures sont vos corps ; vos demeures sont vos organes charnels. Ah ! monte sur le toit, foule aux pieds la chair et prêche ma parole.

9. Avant tout cependant, mes frères, déplorez ce que vous étiez, et vous pourrez devenir ce que vous n'êtes pas encore. Ce que je dis est important : comment y arriver? Ce que je dis est la perfection la plus élevée, la perfection suprême: comment y atteindre ? Toute grâce , excellente et tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières, en qui il n'y a ni changement, ni ombre de vicissitudes (1) ». De lui vient ce qu'il y a de bon en nous, et de lui ce que nous n'avons pas encore. Vous manquez ? « Demandez, et vous recevrez. Si vous, dit le Sauveur, tout mauvais que vous soyez, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père, céleste accordera-t-il ce qui est bon à ceux qui l'implorent (2)? »

A chacun donc de s'examiner, et s’il trouve en lui quelque don qui ait rapport à la justification, qu'il en rende grâces à Celui qui en est l'auteur; et tout en lui rendant grâces de ce qu'il a reçu, qu'il lui demande ce qu'il n'a pas reçu encore ; car situ gagnes à recevoir, lui ne perd rien à donner; et quelle que soit ton avidité, quelque dévorante que soit ta soif, tu pourras toujours te plonger dans cette source.

1. Jacq. I, 17. — 2. Matt. V, 7, 11.

SERMON CLX. SE GLORIFIER DE JÉSUS-CHRIST (1).

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ANALYSE. — Il est des hommes qui se glorifient de leurs propres mérites. Ils ne comprennent rien à la religion, car elle veut que nous nous glorifions seulement de Jésus-Christ. En effet, premièrement, il n'y a rien en lui dont nous puissions rougir, puisqu'il possède toutes les perfections divines. Secondement, s'il a subi les humiliations et les outrages de la croix, c'était pour notre salut, et nous avons besoin, pour arriver à la gloire éternelle, d'épuiser nous-mêmes la coupe des ignominies. Gardons-nous donc de rougir de la croix ; sachons nous en glorifier ; c'est pour cela que nous la portons gravée sur notre front. Evitons aussi de nous glorifier de nos mérites, et ne soyons fiers enfin que de la croix de Jésus-Christ.

1. L'Apôtre vient de nous rappeler que celui qui se glorifie doit se glorifier du Seigneur ; et en nous adressant au Seigneur lui-même nous avons dit à notre tour : « Délivrez-moi et sauvez-moi dans votre justice (2) ». Ainsi se glorifier du Seigneur, c'est se glorifier, non pas de son propre mérite, mais de la justice du Seigneur même.

Cette justice semble ignorée de ceux qui se glorifient de la leur, et ce désordre s'est révélé principalement dans la personne des Juifs qui rejettent le Nouveau Testament et qui conservent le vieil homme. C'est en vain, c'est sans profit aucun qu'ils ont lu et chanté dans leurs livres: « Sauvez-moi par votre justice; car méconnaissant la justice de Dieu et voulant établir la leur, ils ne sont point soumis à la divine justice ». Que nul donc, fût-il juste, ne se glorifie de sa justice; car on pourrait lui dire : « Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu (3) ? » Et si on se glorifie, « qu'on se glorifie du Seigneur ». Est-il rien de plus sûr que de se glorifier de Celui dont personne absolument ne peut rougir ? En effet, si tu mets ta gloire dans un homme, tu peux rencontrer en lui quelque motif, des motifs même nombreux de confusion pour toi. Or dès que tu ne dois te glorifier d'aucun homme, tu dois t’abstenir aussi de te glorifier de toi-même, attendu que tu n'es pas autre chose qu'un homme. Que dis-je? il n'y a rien de plus insensé, rien de plus détestable que de te glorifier ainsi en toi-même. Mets ta gloire dans un homme juste et sage, celui-ci ne la met pas pour cela en lui-même; au lieu qu'en la mettant en toi tu n'es ai sage ni juste; et s'il est interdit de la mettre même dans un homme sage, comment

1. I Cor. I, 31. — 2. Ps. LXX, 2. — 3. I Cor. IV, 7.

la placer dans un insensé? Or, on est sûrement insensé dès qu'on la place en soi; ce seul acte suffit pour le prouver. Ah ! si l'on se glorifie, qu'on se glorifie dans le Seigneur ; rien n'est plus sûr, rien n'est moins exposé, et si tu le peux, tu as à quoi t'attacher, tu n'auras jamais à rougir. Quel défaut peut-on signaler dans cet objet sacré de tes préférences? Aussi l'homme illustre qui s'écriait : « Sauvez-moi », non pas avec ma justice, « mais avec la vôtre », venait de dire : « Seigneur, j'ai mis en vous ma confiance; à jamais je ne serai confondu (1) ».

2. Aussi d'où est venu l'égarement des Juifs et quel est le désordre qui les a éloignés des grâces de l'Evangile? N'est-ce pas uniquement celui que je viens de rappeler, et l'Apôtre ne l'a-t-il pas dit formellement ? « Je leur rends, dit-il, ce témoignage, qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais non pas selon la science ». Voilà tout à la fois un éloge et un blâme. De quoi les blâme-t-on? De ce que tout en ayant du zèle pour Dieu, ils ne règlent pas ce zèle sur la science. Ensuite, comme si nous consultions l'Apôtre, comme si nous lui disions : Que signifie ce zèle qui ne se règle pas sur la science? Quelle est la science que n'ont pas ces hommes zélés pour Dieu ? Veux-tu le savoir ? semble-t-il reprendre, remarque ce qui suit : « C'est qu'ignorant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur, ils ne sont pas dépendants de la justice de Dieu (2)». C'est pourquoi, si tu as du zèle pour Dieu, si tu veux le régler sur la science et entrer dans l'alliance nouvelle dont les Juifs n'ont pu faire partie, parce que leur zèle n'était pas conforme à la science, reconnais la justice de Dieu, et garde-toi, si tu es quelque

1. Ps. LXX, 1. — 2. Rom. X, 2, 3.

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peu juste, de te l'attribuer; non, si ta vie est sage, situ observes les divins commandements, ne te l'attribue pas : ce serait chercher à établir ta propre justice. Reconnais à qui tu dois et de qui tu tiens tout ce que tu possèdes. Tu n'as rien effectivement que tu ne l'aies reçu:; or, « si tu l'as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu (1) ? » Te glorifier dé cette manière, c'est te glorifier de toi ; mais celui qui se glorifie ne doit-il pas se glorifier du Seigneur ? » Conserve le bienfait, mais n'oublie pas le Bienfaiteur. Lorsque le Seigneur promettait d'envoyer son Esprit, il disait : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive couleront de son sein (2) ». D'où viennent en toi ces fleuves? Rappelle-toi ton ancienne aridité ; car si tu n'avais été desséché, tu n'aurais pas eu soif, et n'ayant pas soif tu n'aurais pas bu. Que veux-je dire par ces mots : n'ayant pas soif, tu n'aurais pas bu ? Je veux dire que tu n'aurais pas cru en Jésus-Christ, si tu ne t'étais senti dans le besoin. Aussi . avant de dire : « Des fleuves d'eau vive couleront de son sein », il a dit : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne et qu'il boive ». Pour avoir ces fleuves d'eau vive, il faut boire ; pour boire, il faut avoir soif. Tu avais donc soif : pourquoi vouloir alors te glorifier comme si ces fleuves venaient de toi ? Oui, « que celui qui se glorifie, se glorifie du Seigneur ».

3. « Pour moi, mes frères, poursuit l'Apôtre, « lorsque je suis venu vers vous, je ne suis point venu vous annoncer le mystère de Dieu avec la sublimité du discours et de la sagesse». il ajoute. « Ai-je prétendu parmi vous savoir autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié (3)?» Mais ne savoir que cela, c'était ne rien ignorer. Quel trésor de science que Jésus-Christ crucifié ! L'Apôtre l'a mis devant les yeux des enfants comme un trésor enveloppé. Ces deux mots: « Jésus-Christ crucifié », que ne renferment-ils pas ? Ailleurs encore, comme il craignait que plusieurs ne se laissassent détourner du Christ par l'appât trompeur de la philosophie et d'une vaine science, il leur promit qu'ils auraient dans le Christ le trésor infini de la science et de la sagesse divine. « Prenez garde, dit-il, que personne ne vous séduise par la philosophie, par des raisonnements vains et trompeurs, « selon les principes d'une science mondaine, et non selon le Christ, en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse (1) ». Le Christ crucifié comprend ainsi tous les trésors de la sagesse et de la science. Ah ! prenez garde, dit saint Paul, de vous laisser séduire par le nom menteur de science. Approchez-vous plutôt du trésor caché, enveloppé, et demandez qu'il vous soit découvert.

Philosophe égaré de ce monde, ce que tu cherches n'est rien ; c'est Celui que tu ne cherches pas qui est quelque chose. A quoi te sert d'avoir cette soif dévorante, puisque tu marches dédaigneusement sur la fontaine ? Tu méprises l'humilité, mais c'est que tu n'en comprends pas la majesté. « Si on l'avait connu, jamais on n'aurait crucifié le Seigneur de gloire (2) ». Oui, « Jésus-Christ crucifié ; je n'ai prétendu savoir parmi vous que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié » ; que son humilité, dont se moquent les orgueilleux, mais pour attirer sur eux cette sentence : « Vous avez châtié les superbes; maudits ceux qui s'écartent de votre loi (3) ». Or, quelle est cette loi de Dieu, sinon de croire en lui et de nous aimer les uns les autres ?En lui, c'est-à-dire en qui ?En Jésus-Christ crucifié. Ah ! écoutons avec sagesse ce que refuse d'écouter l'orgueil. Le commandement imposé par Dieu est de croire, en qui? au Christ crucifié; oui, ce qu'il nous commande, c'est de croire au Christ crucifié, c'est bien cela sans doute. Mais cet orgueilleux lève la tête, il se gonfle la poitrine, il s'enfle la bouche et se moque insolemment du Christ crucifié. « Maudits ceux qui s'écartent de vos préceptes ! » Pourquoi se moquent-ils, sinon parce qu'en face d'une grossière enveloppe, ils ne voient pas le trésor qu'elle enferme ? On voit la chair, on voit l'homme, on voit la croix, on voit la mort; et on rit de tout cela. Arrête, ne passe pas, retiens tes insultes et tes mépris ; attends, fouille ; n'y a-t-il pas à l'intérieur de quoi te charmer ? Et si tu y trouvais ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce qui n'est point monté dans le coeur de l'homme (4) ? » L'oeil voit le corps; mais il y a au dedans ce que l'oeil ne voit pas. L'oreille entend la voix ; mais il y a dans la voix ce que n'entend pas l'oreille. Dans le coeur monte, comme une

1. Colos. II, 8, 3. — 2. I Cor. II, 8. — 3. Ps. CXIII, 21. — 4. I Cor. II, 9.

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pensée terrestre, le souvenir d'un homme mort attaché à la croix; mais il y a en lui ce qui ne monte pas dans le cœur de l'homme. Il ne s'élève dans notre coeur que des idées ordinaires. « Dans le coeur de Moïse, dit l'Ecriture, monta la pensée de visiter ses frères (1) » ; c'était une pensée humaine. Et lorsque les disciples étaient indécis sur la personne même du Seigneur, lorsqu'ils se disaient, en le voyant ressuscité si vite: c'est lui, ce n'est pas lui ; c'est son corps, c'est un fantôme, il les reprit en ces termes: « Pourquoi ces pensées montent-elles dans votre coeur (2)? »

4. Cherchons donc, si nous le pouvons, non pas ce qui pourrait monter dans notre coeur, mais où notre coeur doit mériter de s'élever. Il méritera d'être glorifié avec Jésus-Christ dans son royaume, s'il a appris à se glorifier avec lui sur sa croix. Aussi, bien plus heureux que ceux qui voient où il faut monter, sans savoir par où, et qui aiment le pays de la grandeur, sans savoir le chemin de l'humilité, l'Apôtre sachant tout à la fois et le terme et la route, s'écrie avec un accent profondément convaincu. « A Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon dans la croix de Jésus-Christ Notre-Seigneur !» Il aurait pu dire: Sinon dans la sagesse de Jésus-Christ Notre-Seigneur, et il aurait dit vrai; sinon dans sa majesté, il aurait dit vrai encore; sinon dans sa puissance, il aurait dit également vrai. Il dit plutôt : « Dans la croix ». Ce qui fait rougir le philosophe du siècle, est pour l'Apôtre un trésor ; il ne dédaigne point l'enveloppe grossière, et il découvre l'or caché. « A Dieu ne plaise que je me a glorifie,sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! » De quel heureux fardeau vous vous chargez, ô Apôtre, il renferme tout ce que vous ambitionnez, vous avez même montré ce qu'il contient de riche. Mais de quel secours vous est-il ? Par lui, répond-il, le monde a m'est crucifié, et je le suis au monde (3)? » Comment en effet le monde vous serait-il crucifié, si pour vous ne l'avait été d'abord l'Auteur même du monde ? Ainsi que celui qui a se glorifie, se glorifie dans le Seigneur ». Dans quel Seigneur? Dans le Christ crucifié. Il y a en lui de l'humilité, mais aussi la majesté même; de la faiblesse, mais aussi la puissance; la mort, mais aussi la vie. Pour parvenir à ce qui te flatte, ne méprise point ce qui t'effraie.

1. Exod. II, 11. — 2. Luc, XXIV, 38. — 3. Galat. VI, 14.

5. Tu as remarqué dans l'Evangile les fils de Zébédée. Ils voulaient de la grandeur, ils demandaient que l'un d'eux siégeât à la droite et l'autre à la gauche du Père de la grande famille. On ne peut le dissimuler, ils ambitionnaient là une haute élévation. Mais ils n'avaient pas souci du moyen d'y parvenir; le Christ donc les rappelle de la fin qu'ils voulaient atteindre au moyen qu'ils devaient employer. Aussi que répond-il à leur demande? « Pouvez-vous, leur dit-il, boire le calice que je boirai moi-même (1) ? » Quel calice, sinon celui de l'humilité, celui de la passion , sinon celui qu'il allait boire, quand personnifiant en lui notre faiblesse il disait à son Père : « S'il est possible, mon Père, que ce calice se détourne de moi a? » C'est donc de ce calice que reproduisant encore les sentiments de ces disciples qui refusaient de le boire, cherchant la grandeur et ne s'inquiétant pas de l'humilité qui y mène, il leur disait : « Pouvez-vous boire le calice que je boirai moi-même? » Vous voulez le Christ sur son trône; rapprochez-vous d'abord du Christ sur la croix. Vous voulez siéger et être honorés avec le Christ; apprenez d'abord à dire : « A Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (2) »

Telle est la doctrine chrétienne; elle nous ordonne, elle nous recommande l'humilité, elle nous dit de ne nous glorifier que dans la croix de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Il n'est pas difficile de te glorifier de la sagesse du Christ; ce qui est grand, c'est de te glorifier de sa croix, c'est que l'homme pieux s'honore de ce qu'outrage l'impie, c'est que le chrétien se fasse gloire de ce que dédaigne le superbe. Ne rougis donc pas de la croix du Christ; aussi pour te préserver de cette honte, as-tu reçu au front ce signe sacré, et pour ne pas avoir peur des propos étrangers, pense à ton front.

6. Le signe de l'Ancien Testament était la circoncision , imprimée secrètement sur la chair; le signe du Nouveau est la croix, marquée ouvertement sur le front. C'est qu'alors les mystères étaient cachés, tandis qu'ils sont à découvert aujourd'hui; il y avait alors un voile, la face est aujourd'hui dévoilée. Car, est-il dit, « tant qu'ils lisent Moïse, ils ont un voile posé sur le coeur (3)». Pourquoi ce voile ? Parce qu'ils ne sont pas allés jusqu'au Christ.

1. Matt. XX, 22. — 2. Ib. XXVI, 39. — 3. II Cor, III, 15, 16, 18.

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« Lors en effet que tu te seras converti au Christ, le voile sera enlevé » ; tu portais la circoncision secrètement, tu porteras la croix sur le front. — Pour nous, continue l'Apôtre, « contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, nous nous transformons en sa ressemblance , nous élevant de clarté en clarté, comme par l'Esprit du Seigneur (1) ». Ah ! ne t'attribue pas cette transformation, ne la regarde point comme ton oeuvre ; autrement, méconnaissant la justice de Dieu et voulant établir la tienne, tu ne serais pas soumis à cette divine justice. Passe au Christ, ô toi qui t'honores d'être circoncis. Ne mets-tu pas ta gloire dans ce que tu rougirais de montrer? Sans doute, la circoncision est un signe, un signe véridique et commandé par Dieu mais c'est un signe de ce qui est caché; car le Nouveau Testament était voilé dans l'Ancien, comme l'Ancien se révèle dans le Nouveau. Hâte-toi donc de mettre à découvert ce signe caché et de placer sur ton front ce qui est voilé sous tes vêtements. Ignore-t-on que le Christ était figuré par là? Aussi on employait le couteau de pierre ; et le Christ était la Pierre (2). Aussi la circoncision se faisait le huitième jour; et le huitième jour est consacré au Seigneur à cause de sa résurrection. Aussi l'Apôtre en quittant ces ombres pour s'attacher au Christ et rejeter le voile antique, sait-il de quoi il a à se glorifier. « A Dieu ne plaise que je me glorifie, dit-il, sinon dans la croix de Jésus-Christ Notre-Seigneur ! » Et que venait-il d'enseigner? « Que ceux qui se font circoncire ne gardent pas la loi, mais veulent que vous vous fassiez circoncire pour se glorifier en votre chair (3) ». Et vous, que voulez-vous, ô grand Apôtre ? — Que tu arbores le signe sacré sur ton front. « A Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! » Je sais maintenant ce que j'ignorais; la nouvelle alliance est faite, et voilà mis au grand jour ce qui était dans les ténèbres. La lumière s'est levée sur ceux qui étaient assis à l'ombre de la mort (4) ; ils voient ce qu'ils ne voyaient pas; ce qui était secret est maintenant à découvert. La Pierre fondamentale est descendue parmi nous, tous elle nous a circoncis spirituellement, et sur le front des fidèles rachetés elle a gravé le symbole de l'humilité.

1. II Cor. III, 15, 16, 18. — 2. I Cor. X, 4. — 3. Gal. VI, 14, 13. — 4. Isaïe, IX, 2.

7. Maintenant donc glorifions-nous de la croix du Christ, et n'ayons pas honte des abaissements du Très-Haut. Jusques à quand dureront cette distinction des aliments et cette circoncision de la chair? Voilà des hommes qui font un Dieu de leur ventre et qui mettent leur gloire dans l'ignominie (1). Qu'ils croient enfin, puisqu'ils le voient accompli, ce qui leur était annoncé d'avance. Ah ! si nous avons appelé son avènement, ne soyons point ingrats envers le Sauveur, puisqu'il est arrivé: « Cependant comment les Juifs sont-ils devenus, relativement à la grâce nouvelle, des bannis, des étrangers, des transfuges? C'est que leur zèle pour Dieu n'est pas conforme à la science ». A quelle science ? C'est qu'ils méconnaissent la justice de Dieu et cherchent à établir la leur » ; c'est que ne voyant Dieu que dans ses commandements, ils s'estiment capables de les accomplir par leurs propres forces et s'éloignent ainsi du secours divin qui leur est pourtant nécessaire. « Car le Christ est la fin de la loi », il en est le perfectionnement, « en ce sens qu'il communique la justice à qui croit en lui (2) ». En effet quand on croit en lui, comme il justifie l'impie », l'impie et non le saint, l'impie qu'il rend saint, « la foi est imputée à justice. « Si Abraham lui-même doit sa justification à ses oeuvres », comme s'il en était l'auteur et l'auteur par lui-même ou le premier principe, « il a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu (3) ». Cependant celui qui se glorifie doit se glorifier en Dieu », et pouvoir dire avec assurance : « Dans votre justice délivrez-moi et sauvez-moi ». C'est le Seigneur effectivement qui délivre et qui sauve, non pas ceux qui s'attribuent ce qu'ils ont reçu, mais ceux qui espèrent en lui.

« Il y a sagesse à savoir même de qui on a reçu le bienfait (4) ». Qui parle ainsi? Un homme qui a prié Dieu pour obtenir de lui la tempérance. Mais peut-on, sans quelque tempérance, accomplir, je ne dis pas toute justice, mais un devoir quelconque de justice, puisque c'est le plaisir qui porte au péché, sans quoi on ne pécherait pas? La justice, hélas l'a moins d'attraits, peut-être même n'en offre-t-elle pas du tout, au moins n'en éprouve-t-on pas pour, elle autant qu'il conviendrait. Pourquoi cette espèce de dégoût? Ne vient-il pas

1. Philip. III, 19. — 2. Rom. X, 2-4. — 3. Ib. IV, 5, 2. — 4. Sag. VIII, 21.

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de la langueur de l'âme? N'est-ce pas le pain qui fait horreur, quand on court au poison? Et comment, je vous le demande, sortir de cette langueur? Est-ce par nous-mêmes que nous en sommes capables ? Tous, hélas ! nous avons pu nous blesser, mais qui de nous peut guérir cette blessure volontaire? Voilà bien l'image de nos péchés : qui n'en commet quand il veut? Mais chacun ne saurait en fermer la plaie comme il l'entend. Ah ! que nos coeurs deviennent donc pieux, fidèlement chrétiens et sensibles à la grâce. Reconnaissons notre Médecin: jamais le malade ne se guérit lui-même.

SERMON CLXI. LE PÉCHÉ DE LA CHAIR (1).

ANALYSE. — Ce péché doit nous faire horreur : 1° Parce qu'il fait une injure grave à Jésus-Christ , dont nous sommes les membres, et au Saint-Esprit dont nous sommes les temples; 2° parce qu'il nous rend dignes de l'éternelle damnation. Comment, hélas! ne craint-on pas davantage ces supplices effroyables et interminables, quand on fait tant pour échapper aux maux légers et éphémères de la vie présente ? 3° parce que nous devrions agir par amour de Dieu, par le désir de lui plaire et la crainte de lui déplaire : amour heureux qui porte les vierges chrétiennes à renoncer absolument aux plaisirs charnels même permis.

1. Nous venons d'entendre, pendant la lecture, l'Apôtre reprendre et réprimer les passions humaines. « Ne savez-vous pas, disait-il, que vos corps sont les membres du Christ? Ainsi je prendrai au Christ ses membres pour en faire les membres d'une prostituée? Dieu m'en garde ». Si l'Apôtre dit que nos corps sont les membres du Christ, c'est qu'en se faisant homme pour nous le Christ est devenu notre Chef, notre Chef dont il est dit qu'«il est lui-même le Sauveur de son corps (2)»; or, son corps est l'Eglise (3). Si Notre-Seigneur Jésus-Christ ne s'était uni qu'à l'âme humaine, nos âmes seules seraient ses membres ; mais comme il s'est de plus uni à un corps, afin de devenir sous tout rapport notre chef, de nous qui sommes composés d'un corps aussi bien que d'une âme, il s'ensuit, à coup sûr, que nos corps aussi sont ses membres.

Si donc un chrétien se méprisait et s'avilissait assez pour vouloir s'abandonner à l'impureté, de grâce, qu'il respecte en lui le Christ; qu'il ne dise pas : Je céderai, car je ne suis rien, « toute chair n'étant que de l'herbe (4)». Ton corps toutefois n'est-il pas un membre du Christ ? Où allais-tu ? Reviens.

1. I Cor. VI, 9, 10, 15, 19. — 2. Ephés. V, 23. —  3. Colos. I, 18. — 4. Isaïe, XL, 6.

Où voulais-tu te précipiter ? Epargne en toi le Christ, reconnais-le en toi. « Je prendrai au Christ ses membres pour en faire les membres d'une prostituée ? » Car il faut qu'elle soit prostituée pour consentir à commettre avec toi l'adultère; et pourtant c'est peut-être une chrétienne qui prend aussi des membres au Christ pour en faire les membres d'un adultère. Ainsi vous outragez l'un et l'autre le Christ, sans égard ni pour votre Seigneur, ni pour la rançon qu'il a donnée afin de vous racheter. Comment néanmoins qualifier ce Seigneur, qui fait de ses serviteurs ses propres frères ? Ce n'était même pas assez; il en a fait ses membres. Et un tel honneur n'est rien pour toi ? Est-ce parce qu'il t'a été accordé avec une bonté si touchante que tu n'en tiens aucun cas ? Si tu ne l'avais pas, tu en serais jaloux; et parce que tu l'as reçu, tu le dédaignes !

2. Non content d'avoir appelé nos corps les membres du Christ, par la raison que le Christ a pris un corps de même nature que le nôtre, l'Apôtre dit encore que ces corps sont pour nous le temple du Saint-Esprit, que nous avons reçu de Dieu. Ainsi le corps du Christ fait que nos corps sont les membres du Christ, et l'Esprit du Christ demeurant en nous fait (54) de ces mêmes corps le temple de l'Esprit-Saint. Sur quoi maintenant vont tomber tes mépris ? Est-ce sur le Christ, dont tu es le membre, ou sur le Saint-Esprit, dont tu es le temple ? Cette infâme prostituée qui consent à faire le mat avec toi, tu n'oserais peut-être l'introduire dans ta chambre, dans ta chambre où est le lit conjugal; aussi pour te vautrer dans la fange, cherches-tu dans ta demeure quelque lieu abject et infâme. Ainsi tu respectes le lit de ton épouse, et tu ne respectes pas le temple de ton Dieu ? Tu ne fais pas entrer une impudique dans le lieu où tu dors avec ta femme, et quoique tu sois le temple de Dieu, tu vas trouver toi-même la prostituée? Le temple de Dieu pourtant me semble plus honorable que la chambre de ton épouse.

D'ailleurs, où que tu ailles, Jésus te voit, lui qui t'a créé, lui qui t'a racheté quand tu étais vendu, lui qui est mort pour toi quand tu étais mort. Tu te méconnais, mais lui ne détourne pas de toi ses regards; c'est pour te châtier, il est vrai, et non pour te venir en aide; car c'est sur les justes que veillent les yeux du Seigneur, et c'est à leurs prières que s'ouvrent ses oreilles ». Pour glacer de terreur ceux qui se flattent d'une fatale sécurité et qui se disent : J'agirai, car Dieu dédaigne de remarquer ces actions ignobles, le Prophète ajoute immédiatement. Ecoute-le, examine à qui tu appartiens, car Jésus te voit en quelque lieu que tu portes tes pas. Le Prophète ajoute donc : « Mais le Seigneur lance ses regards sur ceux qui font le mal, pour effacer de la terre jusqu'à leur souvenir (1) ». Et de quelle terre ? De celle dont il est dit : « Vous êtes mon espérance, mon héritage dans la terre des vivants (2) ».

3. N'y a-t-il pas ici quelque homme corrompu, impie, adultère, impudique et corrupteur qui s'applaudit de sa conduite, qui y vieillit sans laisser vieillir en lui la passion et qui se dit : Oui, il est bien vrai « que le Seigneur lance ses regards sur ceux qui font le mal, pour effacer de la terre jusqu'à leur souvenir ? » Me voici déjà vieillard; depuis mon jeune âge jusqu'aujourd'hui je n'ai rien épargné, j'ai inhumé tant d'hommes chastes plus jeunes que moi, j'ai conduit les funérailles d'un si grand nombre d'hommes purs, à combien d'hommes sages n'ai-je pas survécu

1. Ps. XXXIII, 16, 17. — 2. Ps. CXLI, 6.

dans mon libertinage ? Pourquoi donc nous dire que le Seigneur lance ses regards sur ceux qui font le mal, afin d'effacer de la terre jusqu'à leur souvenir ? » - C'est qu'il est une autre terre où il n'y a pas d'impudique, une autre terre où Dieu règne en personne. « Ne vous abusez point : ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les      abominables, ni les --voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ne posséderont le royaume de Dieu ». C'est ainsi qu'il effacera de la terre jusqu'à leur souvenir. Tout en s'abandonnant à ces crimes, beaucoup se font illusion; or, à cause de ces malheureux qui vivent abominablement et qui espèrent encore le royaume de Dieu, où ils n'entreront pas, il est écrit : « Il effacera de la terre jusqu'à leur souvenir ». Il y aura pour la demeure des justes un nouveau ciel et une terre nouvelle. Mais là ne pourront habiter ni impies, ni méchants, ni débauchés. Toi qui te reconnais ici, choisis où tu voudrais demeurer, quand le temps te permet encore de pouvoir changer.

4. Car il y a deux habitations : l'une au milieu des feux éternels, et l'autre dans l'éternel royaume. Sans doute on sera tourmenté différemment dans les flammes éternelles; on y sera pourtant, et pour y être tous tourmentés, quoique à des degrés divers. N'est-il pas écrit que Sodome, au jour du jugement, sera traitée d'une façon plus tolérable que quelque autre cité (1); et que plusieurs parcourent la mer et la terre pour faire un prosélyte, qu'ils rendent ensuite digne de l'enfer deux fois plus qu'eux-mêmes (2) ? Figure-toi que l'un est torturé deux fois plus que l'autre, que les uns le sont moins et les autres davantage, ce n'est pourtant pas un séjour à choisir pour toi. Les moindres tourments y sont plus effroyables que les plus redoutés par toi dans ce siècle. De quel tremblement ne serais-tu pas saisi, si tu te voyais accusé pour être jeté dans les cachots; et tu es assez ennemi de toi-même pour mériter par ta conduite d'être jeté dans les flammes ? Je te vois frissonner, te troubler, pâlir, courir à l'église, demander à voir l'évêque, te prosterner à ses pieds. Il te demande pourquoi. Sauvez-moi, lui réponds-tu. — Qu'y a-t-il ? — Un tel m'accuse injustement. — Que prétend-il contre toi ? — Seigneur,

1. Matt. X, 15. — 2. Ib. XXIII, 15.

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il m'enlève mon bien; Seigneur, il me jette en prison; prenez pitié de moi, sauvez-moi. Voilà jusqu'à quel point on redoute la prison, la perte des biens; et l'on craint si peu d'être brûlé dans l'enfer ?

Enfin, quand le danger devient plus pressant, quand l'infortune va plus loin et qu'on est exposé à la mort, quand quelqu'un redoute de succomber et d'être condamné à mourir, tous crient qu'il faut le secourir, et on appelle toutes sortes de moyens : Aidez-le, courez, dit-on, il s'agit de sa vie. Ce qu'on peut dire de plus pour grossir son infortune, c'est qu'il s'agit de sa vie. Sans doute il faut lui venir en aide et ne pas refuser de le secourir dans un tel embarras; si l'on a quelque pouvoir, il faut ici l'employer tout entier.

5. Je veux toutefois questionner cet homme en danger, cet homme dont le péril m'émeut jusqu'aux entrailles. Courez, dit-il, il s'agit de ma vie. Il m'est facile de lui répondre : Oui, je cours pour te sauver la vie du corps; si seulement tu courais pour sauver ton âme ; si seulement tu savais qu'en courant pour ton corps je ne puis rien pour ton âme ! Je préfère donc entendre la vérité de la bouche du Christ, plutôt que les cris que t'inspire une fausse frayeur. « Ne craignez pas, dit-il, ceux qui peuvent tuer le corps, sans pouvoir tuer l'âme (1) ». Tu veux que je courre pour te sauver la vie ; mais voilà celui que tu redoutes, celui dont les menaces te font pâlir, il ne peut tuer ton âme, sa fureur s'arrête à ton corps, c'est à toi d'épargner ton âme. Lui ne peut la tuer, tu le peux, toi ; tu le peux, non avec une lance, mais avec ta langue. Ton ennemi, en te frappant, met fin à.cette vie; « mais la bouche, en mentant, donne la mort à l'âme (2)». Il faudrait donc que la vue de ce que l'on craint dans le temps, élevât la pensée à ce que l'on doit réellement craindre. On craint la prison, et l'on ne craint point la géhenne? On craint les bourreaux de la torture, et on ne craint point les anges de l'enfer? On craint un châtiment temporel, et on ne craint point les supplices du feu éternel ? On craint enfin de mourir momentanément, et on ne craint pas de mourir éternellement?

6. Après tout, que te fera cet homme qui veut ta mort, que tu crains, que tu as en horreur, que tu fuis, dont la peur ne te laisse pas

1. Matt. X, 28. — 2. Sag. I, 11.

dormir, qui te fait même trembler durant ton sommeil, s'il t'arrive de le voir en songe ? Il séparera ton âme de ton corps. Mais considère où va cette âme un fois séparée. Car tout ce que peut ton ennemi, en tuant le corps, se borne à en séparer l'âme qui le fait vivre : puisque sa vie vient réellement de la présence de l'âme, et que cette présence, tant qu'elle dure, rend la vie indestructible. L'ennemi qui a juré ta mort, veut donc simplement chasser de ton corps l'âme qui le fait vivre.

Mais ton âme aussi n'a-t-elle pas un principe de vie ? L'âme est bien le principe de la vie du corps ; l'âme à son tour n'a-t-elle pas un autre principe de vie? Si ton corps a dans ton âme un principe de vie; l'âme également ne puise-t-elle pas la vie quelque part? Et si la mort du corps consiste à rejeter l'âme ou la vie, l'âme à son tour ne rejette-t-elle pas, en mourant, ce qui la fait vivre ? Eh bien ! si nous parvenons à découvrir, non pas quelle est la vie de ton corps, puisque nous savons que c'est ton âme, mais quelle est la vie de la vie de ton corps, en d'autres termes, quelle est la vie de ton âme ; tu devras, je crois, redouter de perdre cette vie de ton âme, plus que tu ne crains de perdre la vie de ton corps; une mort doit t'inspirer plus de frayeur que l'autre.

Abrégeons ; pourquoi rester si longtemps sur ce point? L'âme est la vie du corps, et Dieu est la vie de l'âme. L'Esprit de Dieu habite dans notre âme, et par notre âme dans notre corps, lequel devient ainsi le temple de l'Esprit-Saint, que Dieu nous a donné. Cet Esprit est effectivement descendu dans notre âme; la charité divine ayant été répandue dans nos coeurs par le Saint-Esprit que nous avons reçu (1), et le tout dépendant de qui occupe la partie maîtresse. En toi effectivement cette partie maîtresse est la nature la plus noble; d'où il suit que Dieu occupant cette nature, laquelle est ton coeur, ton intelligence, ton âme, il possède aussi par elle la nature qui lui est subordonnée, c'est-à-dire ton corps.

Que l'ennemi s'emporte maintenant, qu'il te menace de la mort, qu'il te la donne s'il le

peul, qu'il sépare ainsi ton âme de ton corps ah ! du moins que ton âme ne se sépare point de sa propre vie. Situ pleures avec raison devant cet ennemi puissant, si, tu dis d'un ton

1. Rom. V, 5.

56

attendri : Ne frappez pas, épargnez mon sang ; Dieu ne te dit-il pas aussi : « Prends pitié de ton âme pour plaire au Seigneur (1)? » C'est peut-être ton âme qui te crie : Conjure-le de ne pas frapper, autrement je te quitte ; je ne pourrais plus alors demeurer avec toi, et si tu veux que je te reste , demande-lui de ne frapper pas. Or, quelle est cette âme qui dit : Si tu veux que je te reste ? C'est toi-même ; toi qui parles ainsi, tu es l'âme ; et c'est toi qui fuis, si l'ennemi frappe le corps, c'est toi qui t'en vas, qui émigres, pendant que la poussière restera gisant sur la poussière. Où sera alors ce principe qui a animé cette poussière? Que deviendra cet esprit que t'a donné le souffle de Dieu? S'il n'a point exhalé sa vie, son Dieu même, il demeurera en lui; oui, s'il ne l'a point perdu, s'il ne l'a point éloigné, c'est en lui que demeurera ton esprit. Or, si tu as égard à la faiblesse de ton âme quand elle te crie : Il va me frapper et je te laisse ; tu ne crains point quand Dieu même te dit : Je t'abandonne si tu pèches?

7. Je voudrais que nos vaines frayeurs nous inspirassent une frayeur utile. C'est une vaine frayeur que celle de tous ces hommes qui redoutent de perdre ce qui ne peut se conserver toujours, qui doivent sortir un jour d'ici et qui tremblent d'en sortir, qui veulent enfin retarder toujours ce qui doit inévitablement s'accomplir. Oui, ce sont là de vaines frayeurs ; et pourtant elles existent, on les ressent vivement, on ne saurait s'y soustraire. Mais c'est là aussi ce qui doit nous servir à blâmer, à réprimander, à plaindre et à pleurer ces malheureux qui ont peur de mourir et qui ne travaillent qu'à retarder un peu la mort. Pourquoi ne travaillent-ils pas à ne mourir jamais ? Parce que, malgré tout, ils n'y parviendront pas. Ne peuvent-ils donc rien faire pour y parvenir? Absolument rien. Quoique tu fasses en effet, prends toutes les précautions possibles, fuis où tu voudras, abrite-toi sous les plus solides remparts, emploie toutes les richesses imaginables à racheter ta vie, et tous les plus habiles stratagèmes pour déjouer l'ennemi; une fièvre suffit pour t'arrêter, et en essayant de tous les moyens pour ne pas expirer immédiatement sous les coups de l'ennemi, tu obtiens tout au plus de mourir de la fièvre un peu plus tard.

1. Eccli. XXX, 24.

Tu peux toutefois ne mourir jamais. Si tu crains la mort, aime la vie. Or, ta vie est Dieu même, ta vie est le Christ, ta vie est l'Esprit-Saint. Ce n'est pas en faisant mal que tu lui plais; il ne veut pas d'un temple ruineux, il n'entre point dans un temple souillé. Ah ! gémis devant lui pour obtenir qu'il purifie son sanctuaire; gémis devant lui pour qu'il rebâtisse son temple, pour qu'il relève ce que tu as abattu, pour qu'il répare ce que tu as détruit, pour qu'il refasse ce que tu as défait. Crie vers Dieu, crie dans ton coeur, c'est là qu'il entend ; car si tu pèches où plonge son regard, tu dois crier où il, a l'oreille ouverte.

8. Et pourtant lorsque tu auras redressé en toi la crainte, lorsque tu auras commencé à redouter à ton profit, non pas des tourments passagers, mais le supplice des flammes éternelles , lorsqu'en conséquence tu ne commettras plus d'adultère, car c'est de ce vice que nous avons été amenés à parler à cause de ces mots de l'Apôtre : « Vos corps sont les membres du Christ » ; lors donc que la peur de brûler dans le feu qui ne s'éteint point t'aura fait renoncer à l'adultère, tu ne mériteras point d'éloge encore : sans doute tu seras moins à plaindre qu'auparavant, mais tu ne seras point encore à louer.

En effet, qu'y a-t-il d'honorable à craindre le châtiment? Ce qui est beau, c'est d'aimer la justice. Pour te connaître, je vais t'interroger. Ecoute mes questions retentissant à ton oreille, et interroge-toi en silence. Dis-moi donc : Lorsque vaincu par la passion ta as une complice, pourquoi ne commets-tu pas l'adultère? — Parce que je crains, répondras-tu, je crains l'enfer, je crains le supplice des feux éternels; je crains le jugement du Christ, je crains la société du démon, je crains d'être condamné par le premier et de brûler avec l'autre. — Eh quoi ! blâmerai-je cette crainte, comme je t'ai blâmé de craindre l'ennemi qui cherchait à t'ôter la vie du corps ? Je te disais alors et avec raison : Tu as tort, car ton Seigneur t'a rassuré par ces mots : « Gardez-vous de craindre ceux qui tuent le corps ». Maintenant que tu t'écries : Je crains l'enfer, je redoute d'être brûlé, j'ai peur d'être châtié éternellement, que.répondrai-je? Que tu as tort? Que ta crainte n'est pas fondée? Je ne l'ose, puisqu'après avoir condamné ta crainte, le Seigneur t'a recommandé de craindre. « Gardez-vous de redouter, a-t-il dit, ceux qui  (57) tuent le corps et qui ne. peuvent plus rien après cela; mais craignez Celui qui ale pouvoir de jeter dans la géhenne brûlante et le corps et l'âme; oui, je vous le répète, craignez Celui-là  (1) ». Le Seigneur donc ayant ainsi inspiré la crainte, une crainte vive, et menacé deux fois en répétant ce mot : craignez, de quel front te dirais-je que tu as tort de craindre? Je ne le dirai pas. Oui, crains, rien n'est plus digne de crainte, il n'est rien que tu doives redouter davantage.

Autre question encore : Si Dieu ne te voyait pas faire le mal, et que personne d'ailleurs ne dût te convaincre, devant son tribunal, de l'avoir fait, le commettrais-tu? Examine-toi bien; car tu ne saurais répondre à toutes mes paroles : examine-toi. Eh bien ! le commettrais-tu ? Si c'est oui, c'est que le châtiment te fait peur : ce n'est pas encore la chasteté que tu aimes, tu n'as pas encore la charité, mais une crainte servile; il y a en toi la peur du mal, et non pas l'amour du bien. Continue toutefois à craindre : cette crainte pourra te préserver et te conduire à la charité. Car cette peur de l'enfer, qui t'empêche de faire le mal, est réellement un frein pour toi, elle empêche la volonté d'exécuter le mal qui lui plait. C'est une crainte qui te préserve, qui te fait accomplir la loi, la verge à la main; c'est la lettre qui menace et non pas encore la grâce qui donne des forces. Qu'elle continue néanmoins à te préserver; et en t'abstenant par crainte tu finiras par recevoir la charité ; celle-ci entrera dans ton coeur, et au fur et à mesure qu'elle y pénètrera, elle en fera sortir la crainte. La crainte t'empêchait d'accomplir le mal; la charité t'empêchera d'y consentir , quand même tu pourrais le commettre impunément.

9. Je viens de dire ce que vous devez craindre, de dire aussi ce que vous devez rechercher. Appliquez-vous à la charité, que la charité pénètre en vous, accueillez-la avec la crainte de pécher, appelez en vous l'amour qui ne pèche pas, l'amour qui règle la vie. Je le disais tout à l'heure, quand la charité commence à entrer dans le coeur, la crainte de son côté commence à en sortir; plus l'une entre, plus l'autre disparaît, et lorsque l'une est entrée complètement, il ne reste plus rien de l'autre, car la charité parfaite chasse la

1. Luc, XII, 4-5.

crainte (1); elle la chasse en pénétrant dans l'âme.

Cependant elle n'y entre pas seule; elle y mène avec elle une crainte spéciale qui est son oeuvre : mais c'est une crainte chaste et qui subsiste dans les siècles des siècles (2). On distingue donc la crainte servile, celle par exemple de brûler avec les démons; et la crainte chaste, celle de déplaire à Dieu. Faites-vous-en une idée, mes très-chers frères, en considérant les dispositions du coeur de l'homme. Un esclave a peur d'offenser son maître, mais c'est pour n'être pas frappé, pour n'avoir pas les fers aux pieds, pour n'être pas jeté au cachot ni condamné à être broyé en tournant la meule. De telles craintes éloignent l'esclave du péché; mais dès qu'il ne voit plus l'oeil de son maître et qu'il n'y a plus aucun témoin qui puisse le convaincre, il fait le mal. Pourquoi le fait-il? C'est qu'il redoutait le châtiment, saris aimer la justice. Quant à l'homme de bien, juste et libre, car il n'y a pour être libre que l'homme juste, tout pécheur étant esclave du péché (3), c'est la justice qu'il aime. Pût-il donc pécher sans témoin, il redoute le regard de Dieu; et si Dieu même venait à lui dire : Je te vois quand tu pèches, je ne te condamnerai pas, mais tu me déplais; c'en serait assez. Il ne veut pas déplaire aux yeux de son Père, qui pourtant n'est pas un juge terrible ; il craint, non pas d'être condamné, puni, torturé, mais de blesser le coeur paternel, de déplaire à Celui qui l'honore de son amour. Et comment, s'il aime réellement et se sent aimé par son Seigneur, pourrait-il faire ce qui l'offense?

10. Considérez même les amours dangereux , et déshonnêtes. Supposez un misérable, un débauché qui s'habille ou qui se pare autrement qu'il ne plait à la femme qui cause sa perte. Que celle-ci lui dise: Je ne t'aime pas avec ce béret, il le jette ; qu'elle lui dise même en plein hiver: Je te préfère en habits légers, il aimé mieux trembler de froid que de lui déplaire. Cette femme pourtant doit-elle le condamner, l'envoyer en prison, le mettre aux mains des bourreaux? Il n'a d'elle à craindre que ce mot: Je ne te verrai plus ; il ne redoute que cette parole : Tu ne me verras plus en face. Quoi ! ce seul mot dans la bouche d'une impudique fait trembler, et dans la

1. Jean, IV, 18. — 2. Ps. XVIII, 10. — 3. Jean, VIII, 34.

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bouche de Dieu il ne fait pas trembler? Ah ! il doit nous faire trembler davantage, mais à la condition que nous aimerons; point de terreur, si nous n'aimons. Nous tremblons pourtant, mais comme des esclaves, dans la crainte du feu de l'enfer, des épouvantables menaces du tartare, des anges pervers et effrayants qui sont aux ordres du diable, et de ses affreux supplices. Eh bien ! craignons au moins cela. Si nous aimons peu le bien, redoutons au moins ces atroces malheurs.

11. Loin donc de tous les fornications. « Vous êtes le temple de Dieu, et l'Esprit de Dieu habite en vous. Si quelqu'un profane le temple de Dieu, Dieu le perdra (1) ». Le mariage est permis ; ne cherchez pas au delà. Ce fardeau n'est pas trop lourd.

Par un amour plus grand les vierges ont pris un plus lourd fardeau. Pour plaire davantage au coeur à qui elles se sont vouées, elles ont renoncé à ce qui leur était permis, ambitionnant ainsi pour leur âme une beauté plus grande. Il semble qu'elles aient dit au Seigneur: Que commandez-vous ? Vous commandez que nous ne soyons pas adultères? Eh bien !  pour l'amour de vous, nous faisons davantage. « Quant à la virginité, dit l'Apôtre, je n'ai pas reçu d'ordre du Seigneur». Pourquoi donc l'embrasser? Mais je donne un conseil (2)». Ainsi ces âmes aimantes, qui dédaignent les noces d'ici-bas, et qui ne veulent point de terrestres embrassements, prennent pour elles, non-seulement le précepte, mais encore le conseil : c'est que pour se rendre plus agréables elles veulent s'embellir davantage. En effet, plus on recherche les ornements du corps, ou de l'homme extérieur, plus l'âme perd de sa grâce; et la beauté des moeurs l'orne d'autant plus, qu'elle convoite moins les embellissements extérieurs. Aussi saint Pierre dit-il lui-même: « Qu'elles se parent, non pas d'une chevelure artistement arrangée ». A ces premiers mots : « Qu'elles se parent », les âmes sensuelles ne s'imaginaient-elles point qu'il était question d'ornements visibles ? Mais

1. I Cor. III, 16, 17. — 2. I Cor. VII, 25.

cette pensée suggérée par la vanité doit bientôt disparaître. « Qu'elles se parent, non pas avec des cheveux artistement arrangés, ni de l'or, ni des pierreries, ni des habits somptueux; mais qu'elles ornent l'homme intérieur et caché, lequel est de si haut prix devant Dieu (1) ». Dieu effectivement n'aurait pas préparé des ornements pour l'homme extérieur et laissé l'homme intérieur dans le dénûment ; aussi à l'âme invisible a-t-il donné des trésors et des ornements invisibles.

12. Avides de se procurer ces saintes parures, les vierges chrétiennes n'ont point désiré ce qui leur était permis, elles n'y ont même pas consenti quand on les contraignait. Dans combien d'entre elles le feu de l'amour divin a-t-il triomphé des violences de leurs parents ! Le père s'irritait, la mère était en larmes ; mais l'enfant s'élevait au-dessus de tout, parce qu'elle avait sous ses yeux « le plus beau des enfants des hommes (2) ». Pour lui donc elle voulait se parer, afin de ne plus s'occuper que de lui. Car si « la femme mariée pense aux choses du monde, comment elle plaira à son mari ; celle qui ne l'est pas songe aux choses de Dieu, comment elle peut plaire à Dieu (3) ». Voilà ce que c'est qu'aimer. L'Apôtre ne dit pas: Elle pense comment elle échappera à être condamnée par Dieu. Ce serait encore la crainte servile. Crainte préservative, elle éloignerait ces âmes du mal, pour les rendre dignes de recevoir l'esprit de charité. Ces âmes toutefois ne cherchent pas comment elles éviteront les châtiments divins, mais comment elles plairont à Dieu, comment elles lui plairont par les charmes intérieurs, par les grâces secrètes, par la beauté du coeur, découvert à ses yeux. C'est là seulement et non dans le corps, qu'elles sont à découvert, toujours pures d'ailleurs, et dans le corps et dans l'âme.

Que l'exemple de ces vierges apprenne au moins aux époux et aux épouses à éviter l'adultère. Si les premières font plus qu'il n'est commandé, que les autres du moins fassent ce qui l'est.

1. I Pierre, III, 3, 4 ; I Tim. II, 9, 10. — 2. Ps. XLIV, 3. — 3. I Cor. VII, 34.

SERMON CLXII. PÉCHER DANS SON CORPS (1).

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ANALYSE. — Ce sermon, que plusieurs éditions disent n'être qu'un fragment, est la solution, à un double point de vue, de ces paroles de saint Paul : « Tout autre péché commis par l'homme est hors du corps, mais celui qui commet la fornication , pèche dans son propre corps (2) ». Si on entend ici la fornication dans son sens propre, les paroles de l'Apôtre peuvent signifier qu'en commettant l'impureté l'homme est tellement absorbé dans les sens et submergé dans les délectations charnelles, qu'il ne voit rien en dehors; il est alors entièrement dans son corps, tandis qu'il n'y est pas de la même manière quand il commet d'autres péchés. Si le mot de fornication est pris ici dans un sens figuré et pour exprimer l'attachement du pécheur à tout ce qui n'est pas Dieu; ce péché se trouve opposé aux péchés d'oubli et de fragilité qui se commettent sans attachement pervers. Le corps désignerait donc ici la concupiscence à laquelle l'Apôtre rapporte tous les péchés proprement dits; et on pécherait en dehors du corps, quand on pêcherait sans passion et par pure faiblesse. Saint Augustin avertit toutefois qu'il ne se flatte pas d'être entré entièrement dans la pensée de l'Apôtre.

1. La question que nous suggèrent ces paroles du bienheureux Apôtre Paul, dans son Epitre aux Corinthiens: « Tout autre péché commis par l'homme est hors du corps ; mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps », pourra-t-elle être parfaitement résolue? Je l'ignore, tant elle est profonde ! On peut néanmoins, avec l'aide de Dieu, lui donner un sens probable.

L'Apôtre venait de dire, dans la même épître: « Ne vous abusez point: ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les abominables, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les rapaces, ne posséderont le royaume de Dieu » ; et un peu plus loin : « Se savez-vous pas que            vos corps sont les membres du Christ? Quoi ! j'enlèverai au a Christ ses membres pour en faire les membres d'une prostituée? Dieu m'en garde ! » Ignorez-vous que s'unir à une prostituée, « c'est devenir un même corps avec elle, car, est-il dit, ils seront deux en une seule chair; a tandis que s'unir au Seigneur, c'est être a un seul esprit avec lui? Fuyez la fornication ». Puis il ajoute : « Tout autre péché commis par un homme est hors du corps; mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps. Ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l'Esprit-Saint, qui est en vous, que vous avez reçu, et qu'ainsi vous n'êtes plus à vous-mêmes ?

1. I Cor. VI, 9-20. — 2. I Cor. VI, 18.

Car vous avez été achetés à haut prix. Glorifiez et portez Dieu dans votre corps ».

On le voit, l'Apôtre vient de signaler d'abord un grand nombre de péchés horribles qui excluent du royaume de Dieu, et que l'homme ne saurait commettre que par l'intermédiaire de son corps; de ce corps qu'il appelle, dans les fidèles, le temple du Saint-Esprit que Dieu nous a donné; de ces membres qu'il assure être les membres du Christ, et desquels il dit d'un ton de blâme et d'interrogation: « Quoi ! je prendrai au Christ ses membres afin d'en faire les membres d'une prostituée ? » pour répondre : « A Dieu ne plaise ! » et pour ajouter aussitôt : « Ignorez-vous que s'unir à une prostituée, c'est devenir un même corps avec elle, puisqu'il est dit; Ils seront deux en une seule chair, tandis que, s'unir à Dieu, c'est être un seul esprit avec lui ? » Il conclut de là: « Fuyez la fornication » ; et c'est alors qu'il ajoute : « Tout autre péché commis par l'homme est hors du corps; mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps ». Eh quoi ! n'a-t-il pas dit: « Ne vous abusez point. ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères ni les efféminés, ni les abominables, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les rapaces, ne posséderont le royaume de Dieu? » Et tous ces crimes, toutes ces infamies peuvent-ils se commettre autrement que par le corps? Quel homme à idées saines oserait dire le contraire ? Car l'Apôtre dans tout ce passage n'avait en vue que le corps, (60) acheté si cher, au prix même du sang adorable du Christ, et devenu le temple de l'Esprit-Saint : il voulait qu'au lieu de le souiller par ces abominations, on le conservât dans une pureté inviolable comme l'habitation de Dieu même. Pourquoi donc avoir ajouté, pour soulever une question si difficile : « Tout autre péché, commis par l'homme, est hors du corps; mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps? »

N'est-il pas vrai que la fornication et tous les autres péchés de la chair qui ressemblent à la fornication, ne peuvent se commettre et se pratiquer que par le corps? Pour ne parler pas des autres péchés, qui pourrait, sans le concours des organes corporels, être voleur, ivrogne, médisant ou rapace? L'idolâtrie même et l'avarice ne sauraient, sans le ministère du corps, produire leurs actes et leurs effets. Pourquoi alors ces paroles : « Tout autre péché commis par l'homme est hors du corps; mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps? »

On peut constater d'abord que toutes les convoitises déréglées auxquelles s'abandonne l'homme d'une manière même purement intérieure, ne sont pas en dehors du corps, puisque sûrement elles sont produites par la sensualité et par la prudence charnelle, tant que l'homme est encore revêtu de son corps. Le crime même signalé dans ces paroles d'un psaume : « L'impie a dit en son coeur : Il n'y a point de Dieu (1)», le bienheureux Apôtre saint Paul n'a pu le considérer indépendamment du corps, puisqu'il a dit quelque part: «Nous comparaîtrons tous devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive conformément à ce qu'il a fait, soit bien, soit mal, par son corps (2) ». Il fallait en effet que l'impie fût encore dans sa chair pour pouvoir dire: « Il n'y a point de Dieu ». Je ne dirai rien de ce que le même docteur des gent-ils écrit dans une autre épître, où on lit: « On connaît aisément les oeuvres de la chair, qui sont: la fornication, l'impureté, la luxure, les empoisonnements, les inimitiés, les contestations, les jalousies, les colères, les dissensions, les sectes, les envies, les ivrogneries et autres semblables, desquelles je vous déclare, comme je l'ai déclaré, que ceux qui s'y livrent n'obtiendront pas le

1. Ps. XIII, 1. — 2. II Cor. V, 10.

royaume de Dieu (1) ». Ne semble-t-il pas que, dans cette énumération, îles jalousies, les colères, les dissensions, les envies et les sectes, n'appartiennent pas au corps? Et cependant elles sont représentées comme des oeuvres de la chair par ce même docteur qui a initié les gent-ils à la foi et à la vérité. Que signifient donc ces mots: « Tout autre péché commis par l'homme est hors du corps? » et pourquoi ne dire que d'un seul péché: « Mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps? »

2. Si inculte et si peu ouvert qu'on puisse être, on voit combien est difficile cette question. Si néanmoins, acquiesçant à nos pieux désirs, le Seigneur daigne nous éclairer et nous seconder un peu, il nous sera possible d'y assigner un sens vraisemblable.

Ici donc le bienheureux Apôtre, en qui parlait le Christ, semble avoir voulu élever la gravité du péché de fornication au-dessus de la gravité de tous les autres péchés qui se commettent par l'intermédiaire du corps, mais qui néanmoins ne rendent pas l'âme humaine esclave et dépendante du corps, comme elle le devient dans le seul acte de la fornication, où la fougue impétueuse de la passion la confond avec le corps, l'y unit, l'y colle en quelque sorte et l'y enchaîne étroitement, si étroitement, qu'au moment où il se livre frénétiquement à cet acte brutal, il lui est impossible de voir ou de vouloir autre chose que ce qui peut y porter son âme; et comme submergée et engloutie dans cette fange honteuse, l'âme n'est plus qu'une esclave. Si donc l'Apôtre a dit : « Mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps », c'est qu'alors et surtout au moment de l'acte infâme, le coeur devient véritablement et absolument l'esclave du corps ; et ce serait pour détourner plus efficacement de pareilles horreurs qu'il aurait dit encore : « Quoi ! je prendrai au Christ set membres et j'en ferai les membres d'une prostituée?» et qu'il aurait répondu avec exécration et frémissement : « Dieu m'en garde ! Ne savez-vous pas que s'unir à une prostituée, c'est devenir un même corps avec elle, car il est dit : Ils seront deux en une seule chair ? »

Or, pourrait-on en dire autant des autres crimes; quels qu'ils soient, que commettent

1. Galat. V, 19-21.

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les hommes? Au moment ou on se livre à l'un d'eux, l'esprit conserve la liberté d'y penser et de s'appliquer à autre chose, tandis qu'au moment où il s'abandonne à la fornication, il ne peut s'occuper de rien autre absolument. L'homme est alors tellement absorbé dans ce qu'il fait, qu'on ne peut dire que sa pensée soit à lui; on pourrait dire au contraire qu'il n'est plus que chair, un souffle qui passe et ne revient point (1). D'où il suit que par ces paroles : « Tout autre péché commis par un homme est hors du corps; mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps », l'Apôtre semble avoir voulu nous dire, pour nous inspirer une vive horreur de la fornication, que comparés à elle les autres péchés sont hors du corps, tandis que ce mal affreux retient l'âme dans le corps, attendu que la violence de cette passion, qui n'a pas son égale, fait de cette âme une esclave et une captive de la volupté charnelle.

3. Ceci doit être entendu de la fornication proprement dite. Cependant les livres saints donnant à ce vice un sens plus étendu, efforçons-nous, avec l'aide de Dieu, d'appliquer à ce sens nos réflexions.

Il faut prendre évidemment la fornication dans un sens général, lorsqu'on lit ces paroles d'un psaume : « Ceux qui s'éloignent de vous périront; vous anéantirez quiconque se prostitue loin de vous » ; et lorsqu'on remarque ensuite, dans ces mots qui viennent après, le moyen d'éviter cette espèce de fornication générale : « Pour moi, mon bonheur est de m'attacher à Dieu (2) ». Il est facile de voir en effet qu'il y a fornication pour l'âme humaine, quand au lieu de s'unir à Dieu elle s'unit au monde. De là ces mots du bienheureux apôtre Jean: « Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui (3) » : et ces autres de saint Jacques : « Adultères, ignorez-vous que l'amitié de ce monde est ennemie de Dieu (4) ? » Ce qui constate en peu de mots que l'amour de Dieu est incompatible avec l'amour du monde, et qu'en voulant aimer le monde on est ennemi de Dieu. C'est ce que signifient encore ces paroles du Seigneur dans l'Evangile : « Nul ne peut servir deux maîtres; car il haïra l'un et aimera l'autre; ou bien il supportera l'un et méprisera l'autre » ; et cette conclusion

1. Ps. LXXVII, 39. — 2. Ps. LXXII, 27, 28. — 3. I Jean , II, 15. — 4. Jacq. IV, 4.

qui en ressort : « Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent (5) ».

Ainsi donc, comme nous l'avons dit, l'a fornication, entendue dans un sens général et embrassant absolument tout, consiste à s'attacher au monde et non pas à Dieu, et c'est dans cette acception de prostitution générale que nous devons prendre ces mots de l'Apôtre : « Tout autre péché commis par l'homme est hors du corps ; mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps ». En effet, si l'âme humaine est exempte du péché de fornication quand elle s'attache intimement à Dieu et nullement au monde, quels que soient les péchés qu'elle commette d'ailleurs, soit par ignorance, soit par négligence, soit par oubli, soit par défaut d'intelligence, dès que ces péchés ne viennent pas de la concupiscence de la chair, mais uniquement de la fragilité humaine, on peut les voir dans ces mots : « Tout autre péché commis par l'homme est hors du corps » ; ces péchés n'étant effectivement empreints d'aucune concupiscence, on a raison de les considérer comme étant hors du corps. Si au contraire l'âme mondaine s'attache au monde en s'éloignant de Dieu, dès qu'elle se prostitue ainsi en se séparant de Dieu, elle pèche dans son propre corps : car la concupiscence charnelle la jette sur tout ce qui est charnel et éphémère; la sensualité et la prudence de la chair se l'arrachent en quelque sorte et la mettent au service de la créature, plutôt qu'à celui du Créateur, béni dans les siècles des siècles.

4. Voilà donc,. à mon avis, le sens soit général, soit spécial qu'on peut assigner, sans blesser la foi, au passage fameux où nous lisons ces paroles du grand et incomparable Docteur : « Tout autre péché commis par l'homme est hors du corps ; mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps ». L'Apôtre a voulu nous inspirer une vive horreur pour la fornication proprement dite ; et si d'après lui elle se commet dans le corps, c'est que jamais l'homme en péchant n'est lié ni cloué au plaisir charnel d'une manière aussi complète et aussi invincible; de sorte que comparé au désordre de ce péché abominable, les autres péchés, même commis par l'intermédiaire du corps, semblent être hors du corps.

1. Matt. VI, 24.

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Pour asservir l'âme au corps et en faire son vil esclave, il y a dans la fornication, surtout au montent où se consomme cette impure iniquité, une force impétueuse et irrésistible qui ne se rencontre nulle part ailleurs, et l'âme ne peut réellement alors connaître ou rechercher ce qui se passe brutalement dans ses organes.

On peut admettre aussi que l'Apôtre a voulu parler de la fornication dans le sens le plus général, lorsqu'il a dit : « Tout autre péché commis par l'homme est hors du corps; mais quand on commet la fornication, on pèche dans son propre corps ». Il faudrait alors entendre qu'en s'attachant au monde et non à Dieu, par l'amour et le désir des biens temporels, chacun pèche dans son propre corps, en ce sens que livré et assujetti à toutes les convoitises charnelles, il est tout entier l'esclave de la créature, et qu'il a rompu avec le Créateur par cet orgueil qui est le principe de tout péché et qui se révèle d'abord en rompant avec Dieu (1). A quelque péché d'ailleurs qu'on fût entraîné par la corruption et la mortalité qui pèsent sur chacun, dès qu'on serait exempt de ce vice de fornication prise dans le sens général, on pécherait hors du corps; car, nous l'avons dit plusieurs fois, ce serait être en quelque sorte hors du corps, que d'être étranger

1. Eccli. X, 15, 14.

à cette convoitise vicieuse et charnelle. C'est seulement cette convoitise générale qui éloigne l'âme de Dieu et qui la prostitue dans tous les péchés qu'elle commet, la liant en quelque sorte et l'enchaînant à tous les désirs et à foutes les séductions du corps et du temps. Elle pèche ainsi dans son propre corps, puisque c'est pour obéir aux convoitises du corps qu'elle s'assujettit au monde et s'éloigne de Dieu ; ce qui est, répétons-le, le commencement de l'orgueil.

Aussi pour nous détourner de ce vice général de fornication, le bienheureux Jean s'écrie : « N'aimez ni le monde, ni ce qui est dans le monde; car tout ce qui est dans le monde est convoitise de la chair, convoitise des yeux et ambition du siècle : or, cette convoitise ne vient pas du Père, mais du monde. Or le monde passe et sa concupiscence aussi ; au lieu que celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement, comme Dieu même (2) ». Cet amour du monde qui en renferme toutes les convoitises, est donc bien la fornication générale qui se commet dans le corps; attendu que l'âme ne travaille alors qu'à satisfaire les désirs et les impressions qu'excitent les choses visibles, matérielles et passagères, pendant qu'elle est délaissée et abandonnée misérablement par le Créateur universel.

1. I Jean, II, 15-17.

SERMON CLXIII. LE TEMPLE NOUVEAU OU LA VIE NOUVELLE (1).

PRONONCÉ DANS LA BASILIQUE D'HONORIUS, LE 8 DES CALENDES D'OCTOBRE (23 septembre).

ANALYSE. — I. Pour consacrer au vrai Dieu un temple d'idoles, il est des parties que l'on renverse totalement, et il en est d'autres que l'on sanctifie. Afin également de nous dévouer au service de Dieu, nous devons anéantir en nous le péché et vivre pour Jésus-Christ, le Sauveur envoyé de Dieu à la terre ; il nous faut par conséquent être en armes et combattre. Mais par quels moyens obtenir la victoire ? — II. Deux moyens sont nécessaires : l'humilité , et c'est pour nous l'inspirer que Dieu nous fait lutter longtemps et expérimenter notre faiblesse; la grâce    divine, et c'est parce que la loi ancienne ne la conférait pas qu'elle multipliait le péché, plutôt que de l'anéantir. Implorons donc avec foi le secours du Ciel.

1. En considérant, mes frères, ce que nous étions avant la grâce et ce que la grâce a fait de nous, nous nous convaincrons facilement que si les hommes s'améliorent, il est aussi des édifices qui deviennent comme les instruments de la grâce après avoir été élevés

1. Gal. V, 16-21.

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contre elle. « En effet., dit l'Apôtre, nous sommes le temple du Dieu vivant; aussi le Seigneur déclare-t-il : J'habiterai en eux et j'y marcherai ». Les idoles qui étaient ici pourraient bien y demeurer fixées, elles ne pouvaient marcher. Quant à la Majesté suprême, elle est en mouvement dans nos coeurs, pourvu qu'ils soient élargis par la charité. C'est à quoi nous exhorte l'Apôtre par ces mots : « Dilatez-vous pour ne traîner pas le même joug que les infidèles (1) ». Oui, Dieu marche en nous si nous nous dilatons ainsi ; mais il faut qu'il travaille à nous dilater lui-même. Si c'est effectivement la charité qui nous dilate, et la charité ne resserre jamais, n'est-ce pas Dieu qui produit en nous cet élargissement, puisque l'Apôtre enseigne que « la charité a été répandue dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (2)? » N'oublions pas que cette dilatation du coeur fait que Dieu marche en nous.

2. Pendant qu'on lisait l'Epître de l'Apôtre, voici ce que nous avons entendu : « Marchez selon l'Esprit et n'accomplissez point les désirs de la chair. La chair en effet convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair; car ils sont opposés l'un à l'autre, de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez ». C'est à des baptisés que saint Paul parlait ainsi n'était-ce pas bâtir, sans dédier encore le temple? Que se passe-t-il, mes frères, lorsqu'on consacre à de plus nobles usages des édifices terrestres? On abat et on tranche d'un côté, pendant qu'on améliore de l'autre. Ainsi en est-il de nous. Il y avait en nous des oeuvres charnelles et vous venez d'entendre l'Apôtre en faire une énumération . « On connaît aisément, dit-il, les oeuvres de la chair, qui sont la fornication, l'impureté, l'idolâtrie, les empoisonnements (3), les inimitiés, les contestations, les sectes, les envies, les ivrogneries et autres semblables ». Voilà qui est à détruire et non pas à améliorer; aussi saint Paul ajoute-t-il : « Je vous le déclare comme je l'ai déclaré déjà, ceux qui se livrent à de tels désordres n'obtiendront pas le royaume de Dieu». Anéantissons en nous ces vices comme on brise des idoles. Quant aux membres de notre corps, ce sont eux qu'il faut consacrer à de plus nobles usages, en les employant au service glorieux de la charité, quand ils ont

1. II Cor. VI, 16, 13, 14. — 2. Rom. V, 5. — 3. Veneficia , non beneficia, id est, non a bonis dicta, sed a venenis.

trop agi dans l'intérêt honteux de la cupidité.

3. Remarquez, cependant, et examinez avec soin la pensée de l'Apôtre. Nous sommes les ouvriers de Dieu occupés encore à la construction de son temple. Ce temple néanmoins est déjà dédié dans la personne de notre Chef. Le Seigneur en effet n'est-il pas ressuscité d'entre les morts après avoir vaincu la mort, et n'est-il pas monté au ciel après avoir fait disparaître en lui tout ce qu'il y avait de mortel ? Aussi c'est pour lui qu'était écrit le psaume de la dédicace, et s'il dit après sa passion : « Vous avez changé mes gémissements en joie, vous avez déchiré mon cilice et vous m'avez revêtu d'allégresse, afin que ma gloire vous chante et que mon bonheur ne cesse jamais (1) », c'est que cette dédicace s'est accomplie après la passion, à la résurrection même. Il est donc bien vrai que maintenant la foi bâtit le temple et que la dédicace s'en fera à la résurrection dernière.

Voilà pourquoi ce psaume de la dédicace où est révélée la résurrection de notre Chef, est suivi, non pas précédé, d'un autre psaume qui a pour titre : « Quand on construisait la maison, après la captivité ». Rappelez-vous ici cet esclavage où nous gémissions pendant que le monde entier, comme une masse d'infidélité, était sous la tyrannie du démon. C'est pour détruire cet esclavage que le Rédempteur est venu, qu'il a versé tout son sang et qu'après avoir ainsi payé notre rançon il a effacé les titres de notre captivité. « La loi, dit l'Apôtre, est spirituelle ; mais moi je suis charnel, vendu et assujetti au péché (2) ». Oui, nous étions d'abord vendus et assujettis au péché, mais nous sommes depuis délivrés parla grâce; et maintenant que nos fers sont rompus, le temple se bâtit. N'est-ce pas pour le bâtir que l'on prêche l'Evangile ? Aussi le psaume que nous venons d'indiquer, commence ainsi : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau ». Ne t'imagine point que ce temple se bâtit à l'écart, comme bâtissent les hérétiques ou les schismatiques; car voici ce qui suit: « Toute la terre, chantez au Seigneur (3) ».

4. « Chantez au Seigneur un cantique nouveau », différent du cantique ancien: c'est le Nouveau Testament succédant à l'Ancien; c'est le nouvel homme remplaçant le vieil homme. « Dépouillez-vous du vieil homme, est-il dit, et

1. Ps. XXIX, 12, 13. — 2. Rom. VII, 14. — 3. Ps. XCV, 1.

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de ses actes; revêtez-vous du nouveau, lequel a été créé conforme à Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité (1) ». Ainsi donc chantez au Seigneur un cantique nouveau, que toute la terre chante au Seigneur». Chantez et bâtissez, chantez et chantez bien. « Annoncez son salut, le jour engendré du jour : annoncez le jour issu du jour », son Christ. Et quel est son salut, sinon aussi son Christ ? C'est pour l'obtenir que nous disions dans un autre psaume : « Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde, et donnez-nous votre salut (2) ». C'est après ce Salut que soupiraient les anciens justes dont le Seigneur disait à ses disciples : « Beaucoup ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pu (3) ». — « Et donnez-nous votre Salut ». Ces anciens disaient aussi : « Donnez-nous votre Salut », accordez-nous de voir votre Christ pendant que nous vivons dans ces corps de chair. Voyons-le dans la chair, puisqu'il doit nous en délivrer; donnez cette chair qui doit sanctifier la chair, et qu'elle souffre pour racheter l'âme aussi bien que le corps. « Et donnez-nous votre Salut ».

Tel était le désir du saint vieillard Siméon; ah ! oui, il avait ce désir, ce saint vieillard comblé de mérites auprès de Dieu ; lui aussi répétait sans doute: « Montrez-nous, Seigneur,  votre miséricorde et donnez-nous votre salut » : et c'est quand il traduisait ses veaux par ces soupirs qu'il fut assuré de ne pas goûter la mort avant d'avoir vu le Christ du Seigneur. Le Christ donc naquit; il venait et le vieillard s'en allait, mais celui-ci ne voulait pas quitter avant de l'avoir vu. La maturité de la vieillesse l'entraînait, mais sa piété sincère le retenait. Et dès que le Christ fut descendu, fut né; dès que Siméon le vit entre les bras de sa mère, ce pieux vieillard reconnut le divin enfant, il le prit dans ses mains et s'écria : « Maintenant, Seigneur, vous, laissez votre serviteur aller en paix : car mes yeux ont vu votre salut (4) ». Voilà dans quel sens il disait : « Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde, et donnez-nous votre Salut ». Les veaux du vieillard se trouvèrent ainsi accomplis, quand le monde lui-même touchait à la vieillesse ; le Sauveur se donnait à ce vieillard, au moment où il visitait ce vieux monde. Mais si dès lors le monde était vieux, qu'il prête

1. Coloss. III, 9, 10 ; Ephés. IV, 22-24. — 2. Ps. LXXXIV, 8. — 3. Luc, X, 24. — 4. Luc, II, 26-30.

l'oreille à cet avertissement: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau; que toute la terre le chante au Seigneur ». A bas la vétusté, vive la nouveauté.

5. « Chantez au Seigneur un cantique nouveau ; oui, chantez au Seigneur ». Voyez avec quelle émulation travaillent les constructeurs. « Chantez au Seigneur. — Bénissez son nom. — Publiez la bonne nouvelle », en grec l'Evangile. Prêchez. Quoi ? — « Le jour qui naît du jour ». Quel est-il ? « Le Salut de Dieu ». Quel est encore ce jour qui naît du jour ? C'est la lumière qui naît de la lumière, le Fils qui naît du Père, c'est son Salut. Publiez sa gloire parmi tous les peuples; ses merveilles au sein des nations ». C'est ainsi que se bâtit le temple après la captivité. « Le Seigneur est terrible par-dessus tous les dieux ». Quels dieux ? « Tous les dieux des nations, qui ne sont que les démons, tandis que le Seigneur a fait les cieux (1) » ; il a fait les saints, les Apôtres, ces cieux qui racontent la gloire de Dieu. Il n'est point d'idiomes, point de langues qui n'entendent leur voix, et leur parole s'est répandue par toute la terre (2) » ; aussi toute la terre chante-t-elle le cantique nouveau.

6. Prêtons donc l'oreille à cet Apôtre qui se nomme l'architecte du Seigneur : « Comme un sage architecte, dit-il, j'ai établi le fondement » ; écoutons cet architecte, édifiant d'une part et détruisant de l'autre. « Conduisez-vous par l'esprit », c'est une construction nouvelle; « et n'accomplissez point les désirs de la chair », c'est comme une démolition. « Parce que la chair, poursuit-il, convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. Ils sont opposés l'un à l'autre, et vous « ne pouvez faire tout ce que vous voulez »; preuve que vous construisez encore et que vous ne faites pas la dédicace du temple.

« Et vous ne faites pas tout ce que vous voulez ». Que voudriez-vous, en effet? N'éprouver absolument plus aucun penchant pour les plaisirs déréglés et coupables. Est-il un saint qui ne forme un tel veau ? Mais il ne le réalise pas, ce voeu ne s'accomplit point durant la vie présente. « La chair y convoite contre l'esprit, « et l'esprit contre la chair. Ils sont opposes l'un à l'autre, et vous ne faites pas tout ce que vous voulez » ; vous ne pouvez arriver à

1. Ps. XCV, 1-5. — 2. Ps. XVIII, 2, 4, 5.

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n'avoir plus aucun penchant mauvais. Que faire alors? « Conduisez-vous par l'esprit » ; et puisque vous ne pouvez éteindre absolument les désirs de la chair, «ne les accomplissez pas ». Vous devez aspirer sans doute à les détruire, à les arracher, à les déraciner complètement; mais tant qu'ils sont encore en vous; et qu'il y a dans vos membres une loi qui résiste à la loi de votre esprit, « n'accomplissez point les désirs de la chair ». Vous voudriez n'éprouver plus aucun de ces désirs; mais ces désirs mêmes résistent: résistez-leur. Vous voudriez n'en plus avoir, mais vous en avez : « La chair s'élève contre l'esprit » : que l'esprit s'élève contre la chair. « Et vous ne faites point ce que vous voulez », vous n'arrivez pas à anéantir ces inclinations de la chair: qu'elles ne fassent pas non plus ce qu'elles veulent; qu'elles ne vous fassent pas non plus accomplir ce qu'elles désirent. Si on ne cède pas complètement devant toi, ne cède pas non plus; combats, puisqu'on te combat, afin de remporter un jour la victoire.

7. Sûrement, en effet, mes frères, on aura la victoire : croyons, espérons, aimons; on aura la victoire un jour, le jour où se fera la dédicace du temple qui se bâtit maintenant, après la captivité. La mort même finira par être détruite, lorsque ce corps corruptible se sera revêtu d'incorruptibilité, ce corps mortel, d'immortalité. Lisez d'avance ces chants de triomphe. « O mort, où est ton ardeur dans la lutte (1) ? ». C'est bien le chant de triomphe et non le cri des combattants; car voici ce que disent ceux-ci : « Prenez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis infirme ; guérissez-moi, Seigneur, parce que mes os sont ébranlés et que mon âme est violemment troublée. Et vous, Seigneur, jusques à quand? » N'est-ce pas ici le travail de la lutte? Et vous, Seigneur, jusques à quand ? » Jusques à quand? Jusqu'à ce que tu sois bien convaincu que c'est moi qui te soutiens. Si je te secourais à l'instant même, tu ne sentirais pas le travail de la lutte; ne le sentant pas, tu présumerais de tes forces, et cet orgueil t'empêcherait de remporter la victoire. Il est écrit, à la vérité : « Tu parleras encore, que je répondrai : Me voici (2) » ; mais en retardant, Dieu ne nous oublie pas, il nous aide en différant, et son délai même est un secours : car en exauçant

1. I Cor. XV, 26, 53, 54, 55. — 2. Isaïe, LVIII, 9.

trop tôt nos désirs, il ne nous assurerait point une santé parfaite.

8. Manquait-il à l'apôtre saint Paul, mes frères, lorsqu'au milieu de la mêlée celui-ci craignait de s'enorgueillir? De peur, disait-il, que la grandeur de mes révélations ne m'élève ». Cet Apôtre était donc ainsi aux prises dans l'arène, sans jouir encore de la sécurité de la victoire. « De peur que je ne m'élève à cause de la grandeur de mes révélations». Qui dit : « De peur que je ne m'élève? » Quel sujet de craindre? quel sujet de trembler? Qui dit : « De peur que je ne m'élève? »Si souvent il réprime l'orgueil, abaisse la présomption, et il dit : « De peur que je ne m'élève ! » Ce n'est même pas assez pour lui de craindre de s'élever : considérez quel remède il se dit obligé de prendre.

De peur que je ne m'élève, il m'a été donné un aiguillon dans ma chair, un ange de Satan ». Quelle plaie venimeuse, que le poison seul peut guérir ! « Il m'a été donné un aiguillon dans ma chair, un ange de Satan pour me souffleter ». Pour D'empêcher de lever la tête, on le frappait à la tête. Quel contre-poison, formé, pour ainsi dire, du serpent lui-même et méritant ainsi le nom de thériaque ! C'est le serpent qui nous a inspiré l'orgueil. Goûtez et vous serez comme des dieux, disait-il : c'était bien là inoculer l'orgueil (1) ; c'était nous faire tomber par où il était tombé lui-même. Ne convenait-il donc pas que le serpent servît à guérir la plaie venimeuse faite par le serpent?

« Que dit encore l'Apôtre? C'est pourquoi j'ai demandé trois fois au Seigneur qu'il le retirât de moi ». Mais qu'est devenue cette promesse : « Tu parleras encore, que je répondrai : Me voici ? — C'est pourquoi j'ai demandé au Seigneur », non pas une fois, mais deux fois et même trois. Ne disait-il pas alors: « Et vous, Seigneur, jusques à quand ? » Si le Seigneur différait, il n'était pas moins là et il ne démentait pas cette promesse : « Tu parleras encore , que je répondrai : Me voici ». Si le médecin est là quand il t'accorde ce qui te plaît, n'est-il pas là aussi quand il tranche? Ne lui cries-tu pas de cesser, quand tu sens le tranchant du fer, et son amour même pour toi ne fait-il pas qu'il continue? Pour te convaincre enfin que le

1 Gen. III, 5.

66

Seigneur ne délaissait pas son Apôtre, vois ce qu'il répondit à sa prière, répétée trois fois Dieu me dit, poursuit-il : ma grâce te suffit, « car la vertu se perfectionne dans la faiblesse (1) ». Je sais ce qu'il en est, dit le divin Médecin; je sais quelles proportions prendrait cette tumeur dont je veux te guérir. Sois tranquille, je n'ignore pas ce que j'ai à faire. « Ma grâce te suffit », mais non pas ta volonté.

Ainsi s'exprimait donc ce soldat dans la mêlée; ainsi disait-il les dangers qu'il courait et le secours divin qu'il implorait.

9. Et maintenant quels seront les chants de triomphe? Le combattant parle pendant qu'on bâtit le temple; au vainqueur de s'écrier, quand enfin on en fera la dédicace : « O mort, « où est ton ardeur ? O mort, où est ton aiguillon? L'aiguillon de la mort est le péché ». Ainsi s'exprimait l'Apôtre, et ne dirait-on pas qu'il y était déjà? Mais pour nous faire entendre qu'il s'agit ici, non pas de la lutte actuelle, mais de la récompense future, il a dit auparavant : « Alors s'accomplira », non pas s'accomplit; alors s'accomplira », quoi ? cette parole de l'Ecriture : « La mort a succombé dans sa victoire. O mort, où est ton ardeur? O mort, où est ton aiguillon? » Ainsi il n'y aura plus nulle part ni aiguillon de la mort, ni péché, par conséquent. Pourquoi te tant hâter ? Plus tard, plus tard. Mérite pour plus tard par ton humilité; car l'orgueil t'empêcherait d'obtenir jamais ce bonheur. Plus tard : maintenant donc, pendant que tu luttes, pendant que tu te fatigues et que tu cours des dangers, répète, répète: « Pardonnez-nous nos offenses (2) ». Répète en combattant, répète ce qui est vrai, répète de tout ton coeur : « Si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes (3) ». Ce serait faire contre toi l'office même du diable. « Nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous » ; car n'étant point ici-bas sans péché, nous mentons en prétendant en être exempts. Disons donc la vérité, afin d'arriver un jour à la tranquillité. Disons la vérité en combattant, afin d'arriver à la sécurité que donne la victoire. Nous dirons alors avec raison : « O mort, où est ton aiguillon? L'aiguillon de la mort est le péché ».

10. Mais tu comptes sur la loi; car une loi

1. II Cor. XII, 7-9. — 2. Matt. VI, 12. — 3. I Jean, I, 8.

t'a été donnée avec ses préceptes. Afin toutefois de n'être pas tué par la lettre, il convient que l'Esprit te donne là vie. J'accorde que tu aies bonne volonté; la bonne volonté ne te suffit pas. Tu as besoin d'être aidé pour vouloir pleinement et accomplir ce que tu veux. Veux-tu savoir ce que peut, sans le secours de l'Esprit de Dieu, la lettre qui commande ? Tu le trouveras dans le même passage. Après avoir dit : « O mort, où est ton aiguillon? » l'Apôtre ajoute immédiatement : « La force du péché est la loi (1) ». Comment la loi est-elle la force du péché ? » Ce n'est ni en commandant le mal, ni en défendant le bien, mais au contraire en commandant le bien et en défendant le mal. « La loi est la force du péché », parce que la loi est entrée pour faire abonder le péché ». Comment la loi a-t-elle fait abonder le péché? » C'est que la grâce n'y étant pas, la défense n'a fait qu'enflammer la convoitise; et en présumant de sa propre force, l'homme est tombé dans de graves désordres. Qu'a fait ensuite la grâce? « Elle a surabondé, là où avait abondé le péché (2) ». Le Seigneur est venu; et tout ce que tu as emprunté à Adam, tout ce que tu as ajouté au vice originel par tes moeurs dépravées, a été effacé, pardonné entièrement par lui; il a de plus enseigné à prier et promis la grâce, appris à combattre, aidé le combat. tant et couronné le vainqueur. « Ainsi donc, dit l'Apôtre, la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon. Ce qui est bon serait-il devenu pour moi la mort? Nullement. Mais le péché, pour se montrer péché », car il existait avant la défense, mais on ne le voyait pas : « puisque je ne connaîtrais pas -la convoitise, si la loi ne disait : Tu ne convoiteras pas. Prenant donc occasion du commandement, le péché m'a séduit par a lui et par lui m'a tué (3) ». Voilà ce que signifie: « La lettre tue (4) » .

11. De là il suit que pour échapper aux menaces de la loi, tu dois recourir à la grâce de l'Esprit; car la foi fait espérer ce que commande la loi. Crie donc vers ton Dieu, demande qu'il vienne à ton aide. Ne demeure pas coupable sous le fardeau de la lettre; que Dieu par son Esprit te seconde, pour que tu ne ressembles pas au juif superbe. Le péché étant l'aiguillon de la mort, et la loi la force

1. I Cor. XV, 51-56. — 2. Rom. V, 20. — 3. Rom. VII, 7-13. — 4. II Cor. III, 6.

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du péché, que pourrait, hélas ! la faiblesse humaine où s'épuise la volonté? Car il est écrit: « Le vouloir est en moi, mais je n'y a trouve pas à accomplir le bien (1) ». Que faire alors? D'un côté : « Le péché est l'aiguillon de la mort » ; d'autre part : « La loi est la force du péché. — La loi est entrée pour faire abonder le péché ; car si la loi pouvait donner la vie, la justice viendrait réellement a de la loi. Mais l'Écriture a tout enfermé sous le péché ». Comment a-t-elle tout enfermé? Pour t'empêcher de t'égarer, de te. jeter dans l'abîme, de disparaître sous les flots; la loi a dressé devant toi une barrière, afin que ne trouvant point d'issue tu recourusses à la grâce. « L'Écriture a tout enfermé sous le péché, afin que la promesse... » Promettre, c'est t’engager à faire toi-même et non pas prédire ce que tu feras; autrement ce ne serait pas promettre, mais annoncer d'avance. « L'Écriture a donc tout enfermé sous le péché, afin que la promesse fût donnée aux croyants par la foi en Jésus-Christ (2) ». Remarque cette expression fût donnée. De quoi t'enorgueillir ? Elle a été donnée. Que possèdes-tu en effet sans l'avoir reçu ?

Ainsi donc le péché est l'aiguillon de la « mort, et la loi, la force du péché » ; de plus la Providence l'a permis ainsi dans sa bonté, afin d'enfermer tous les hommes sous le péché, et de les déterminer à implorer du secours, à recourir à la grâce, à recourir à Dieu et à ne plus présumer de leur vertu. Si donc après ces mots : « Le péché est l'aiguillon de la mort, et la loi, la force du péché », tu trembles, tu t'inquiètes, tu te fatigues, écoute les mots qui suivent : « Grâces à Dieu, qui nous a octroyé la victoire par Jésus-Christ Notre

1. Rom. VII, 18. — 2. Gal. III, 21, 22. — 3. I Cor. IV, 7.

Seigneur (1) ». En vérité, est-ce de toi que te vient la victoire ? Grâces à Dieu, qui nous a octroyé la victoire par Jésus-Christ Notre-Seigneur ».

12. Par conséquent, si tu te sens accablé en luttant  contre les convoitises de la chair , marche selon l'Esprit, implore l'Esprit, appelle le don de Dieu. Si de plus la loi des membres résiste, dans la partie inférieure ou dans la chair, à la loi de l'Esprit et te tient captif sous la loi du péché, compte que ce désordre même sera réparé par la victoire. Aie soin seulement de crier, de prier. « Il faut prier toujours et ne cesser jamais (2) ». Prie de tout ton coeur, crie au secours ! « Tu parleras encore, qu'il répondra : Me voici ». Recueille-toi ensuite et tu l'entendras dire à ton âme : « Je suis ton salut (3) ». Oui, quand la loi de la chair commencera à s'élever contre la loi de l'Esprit et à te pousser dans l'esclavage de la loi du péché qui est dans tes membres, dis avec l'accent de la prière, dis avec humilité : « Misérable homme que je suis ! » L'homme, hélas ! est-il autre chose? Qu'est-il, sans votre souvenir (4) ? » —  Misérable homme que je suis ! » car c'en était fait de l'homme, si le Fils de l'homme n'était venu. Crie dans ta détresse : « Qui me délivrera du corps de cette mort », où la loi de mes membres résiste à la loi de mon esprit? A l'intérieur je me complais dans la loi de Dieu. Qui me délivrera du corps de cette mort? » Si c'est la foi, si c'est l'humilité qui t'inspire ce langage, la vérité même te répondra : « Ce sera la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur (5) ».

Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

1. I Cor. XV, 56, 57. — 2. Luc, XIX, 1. — 3. Ps. XXXIV, 3. — 4. Ps. VIII, 5. — 5. Rom. VII, 22-25.

SERMON CLXIV. LE DOUBLE FARDEAU (1).

ANALYSE. — Chacun doit, conformément à la doctrine de saint Paul, porter son propre fardeau et porter aussi le fardeau de ses frères. I. Le fardeau propre que chacun porte est le fardeau de ses péchés: lourd et accablant fardeau qu'il faut nous empresser de secouer pour porter à la place le doux et consolant fardeau de Jésus-Christ. — II. Quant au fardeau de nos frères, nous devons le porter doublement : dans l'ordre physique et dans l'ordre moral. Dans l'ordre physique, en partageant nos biens avec les indi4ents ; si nous leur aidons ainsi à porter le fardeau de leur pauvreté, ils nous aident de leur côté à porter le fardeau plus lourd peut-être de la richesse. Dans l'ordre moral, nous devons supporter tes défauts de nos frères, sans nous séparer d'eux, comme font les Donatistes, tant de fois convaincus d'erreur et toujours opiniâtres à y demeurer. Opposons à leur orgueil et à leur respect humain une charité compatissante.

1. La vérité même nous invite tous, par le ministère de l'Apôtre, à porter mutuellement nos fardeaux, et tout en nous invitant à porter les fardeaux les uns des autres, elle montre ce que nous gagnerons à le faire, car elle ajoute : « Vous accomplirez ainsi la loi du Christ », laquelle ne serait donc pas accomplie, si nous ne supportions nos fardeaux réciproquement. Quels sont ces fardeaux, et comment devons-nous les supporter? C'est ce que je vais tâcher de faire comprendre, avec l'assistance du Seigneur, puisque nous sommes tous obligés d'accomplir, autant que nous le pouvons, la loi du Christ. Ayez soin d'exiger ce que je me propose de vous faire voir; mais aussi ne réclamez plus rien quand je me serai acquitté de ma dette.

Ce que je me propose donc, pourvu que le Seigneur seconde mes désirs et exauce les prières que vous lui offrez pour moi, c'est de vous montrer quels sont les fardeaux que l'Apôtre nous ordonne de porter et comment nous les devons porter. En accomplissant ce devoir, nous jouirons naturellement de l'avantage promis par cet Apôtre, celui d'observer complètement la loi du Christ.

2. Il faut donc, me dira quelqu'un, que le texte sacré ne soit pas clair, pour que lu essaies de montrer et quels sont ces fardeaux et de quelle manière nous devons les supporter? — C'est qu'ici nous sommes obligés de distinguer plusieurs espèces de fardeaux. Tu lis en effet, dans le passage même que nous expliquons: « Chacun portera son propre

1. Gal. VI, 2-5.

fardeau ». N'êtes-vous pas alors pressés de vous dire : « Si chacun, selon l'Apôtre, doit porter son propre fardeau », comment, selon lui encore, « devons-nous porter les fardeaux les uns des autres? » Pour ne pas mettre saint Paul en contradiction avec lui-même, il faut évidemment voir ici plusieurs sortes de fardeaux; car ces deux assertions différentes que chacun doit porter son fardeau personnel, et que tous nous devons nous prêter à porter nos fardeaux réciproquement, ne sont pas éloignées l'une de l'autre; elles sont dans la même épître, dans le même passage, si rapprochées enfin qu'elles se touchent.

3. Autre est donc l'obligation de porter notre fardeau particulier, sans pouvoir être aidé ni pouvoir nous décharger sur personne ; et autre l'obligation qui te fait dire à ton frère

Je vais porter avec toi, ou même: Je vais porter à ta place. Mais dès qu'il faut distinguer, tous ne sauraient comprendre aisément.

Il y avait des hommes qui croyaient qu'on peut être souillé par les péchés d'autrui: « Chacun, leur répond l'Apôtre, portera son propre fardeau ». Il y en avait aussi qui une fois certains de n'être pas coupables des péchés d'autrui, pouvaient par négligence ne s'occuper plus de reprendre le prochain : « Portez les fardeaux les uns des autres », leur crie saint Paul. L'Apôtre s'exprime et établit la distinction en peu de mots; cette brièveté, pourtant, ne paraît pas nuire à la clarté. Quelques mots en effet nous ont suffi pour comprendre la vérité. Je n'ai pas lu dans vos coeurs, mais j'ai entendu les témoignages qui viennent de s'en échapper. Maintenant (69) donc que nous sommes sûrs d'être saisis, étendons-nous un peu plus, non pour vous faire voir ce que vous voyez, mais pour vous en pénétrer davantage.

4. Les péchés sont les fardeaux personnels dont chacun est chargé. A ceux qui gémissent et qui s'épuisent inutilement sous ce poids abominable, le Seigneur crie : « Venez à moi, vous tous qui gémissez et qui êtes accablés, et je vous soulagerai ». Comment peut-il soulager ceux qui portent la charge de leurs péchés, si ce n'est eu leur en accordant le pardon? Ne semble-t-il pas que du haut de son incomparable autorité, le Docteur de l'univers s'écrie: Ecoute , humanité ; écoutez, fils d'Adam; écoutez, vous tous qui travaillez en vain? Je suis témoin de vos travaux; considérez mes largesses. Je sais que vous souffrez et que vous êtes accablés; ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que vous attachez à vos épaules ces charges qui vous tuent : ce qu'il y a même de pire encore, c'est qu'au lieu d'alléger , vous ne cherchez qu'à appesantir vos fardeaux.

5. Qui d'entre nous pourrait donner, en quelques instants, une idée de tant de fardeaux, avec leurs variétés multiples? Rappelons cependant quelques traits; ils nous permettront de juger du reste. Voici un homme courbé sous le poids de l'avarice ; il sue, il respire avec peine, il a une soif ardente et tous ses travaux ne font qu'ajouter au fardeau qui l'accable. Qu'attends-tu, ô avare, en embrassant ce fardeau et en te l'attachant aux épaules par les chaînes de la cupidité? Qu'attends-tu? Pourquoi te fatiguer? A quoi aspires-tu? Quel est l'objet de tes désirs? Tu veux satisfaire ton avarice. Voeux superflus ! coupables tentatives ! Tu veux satisfaire ton avarice? L'avarice peut bien te pousser, mais tu ne peux la satisfaire. N'est-ce pas un joug pesant, et sous ce poids énorme la sensibilité serait-elle déjà éteinte en toi jusqu'à ce point? L'avarice ne pèse pas sur toi ? Pourquoi donc te réveille-t-elle ? Pourquoi même t'empêche-t-elle de dormir?

Il serait possible encore que l'avarice fût accompagnée dans ton coeur d'une autre passion, celle de la paresse: mais ce sont deux bourreaux ennemis entre eux qui te poursuivent et te déchirent; car leurs ordres ne sont pas les mêmes, leurs prescriptions ne se ressemblent pas. Dors, dit la paresse ; lève-toi, dit l'avarice. Ne t'expose pas au froid de ce temps, dit l'une; ne redoute pas même les tempêtes de l'Océan, dit l'autre. La première dit: Repose-toi ; la seconde ne le permet pas, elle veut que tu marches, elle crie : Traverse les mers, cherche des pays inconnus, transporte tes marchandises jusque dans les Indes; tu ne connais pas la langue des Indiens, mais l'avarice se fait comprendre partout. Tu rencontreras un inconnu pour qui tu es inconnu toi-même; tu lui donnes et il te donne, tu achètes et tu emportes. Tu es arrivé jusque-là au milieu des dangers, au milieu des dangers encore tu en reviens, et quand les flots de la tempête te secouent, tu t'écries: Sauvez-moi, Seigneur. Ne l'entends-tu pas répondre: Pourquoi? Est-ce moi qui t'ai envoyé? C'est l'avarice qui t'a commandé d'aller chercher ce que tu n'avais pas; tandis que je te commandais de donner, sans fatigue, ce que tu avais, au pauvre qui mendie à ta porte. Elle t'a envoyé aux Indes pour en rapporter de l'or; moi, j'ai placé le Christ à ta. porte, afin que tu puises lui acheter le royaume des cieux. Que de fatigues pour obéir à l'avarice ! et il n'y en a point pour m'obéir! Deux voix se sont fait entendre, tu n'as pas écouté la mienne: te sauve donc le maître à qui tu as obéi.

6. Combien, hélas ! sont chargés de tels fardeaux! Combien même qui soupirent ici sous ce faix, pendant que je m'élève contre ce poids énorme ! Ils étaient sous le joug en entrant, ils y sont en sortant; avares ils sont entrés et ils sortent avares. Je me fatigue à parler contre ces passions; ah ! jetez ces fardeaux, puisque vous applaudissez. D'ailleurs, ne m'écoutez pas, moi, mais écoutez votre Chef; c'est lui qui crie : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés et accablés ». Car vous ne sauriez venir sans cesser de l'être. Vous voudriez courir jusqu'à moi ; mais la pesanteur du joug ne vous le permet pas. « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés et accablés, et je vous soulagerai ». Je vous pardonnerai les péchés passés, j'ôterai ce qui vous couvrait les yeux, je guérirai les meurtrissures de vos épaules. Mais en vous déchargeant, je n'oublierai pas de vous charger; je vous ôterai les fardeaux qui accablent et je les remplacerai par les fardeaux qui soulagent. — Effectivement , après ces mots : « Et je vous soulagerai », le Sauveur a ajouté ceux-ci: « Enlevez sur vous mon joug ». Tu étais sous le joug d'une (70) funeste cupidité, passe sous celui de l'heureuse charité.

7. « Enlevez sur vous mon joug, et apprenez de moi ». Si vous n'avez plus de confiance dans l'enseignement des hommes, «apprenez de moi ». C'est le Christ, c'est le Maître, c'est le Fils unique de Dieu, c'est le seul Docteur infaillible, le Docteur véritable, la Vérité même qui crie : « Apprenez de moi ». Quoi? Qu'au commencement était le Verbe, que le Verbe était en Dieu, que le Verbe était Dieu, et que tolet a été fait par lui (1) ? Pourrons-nous apprendre jamais de lui à construire le monde, à remplir le ciel de flambeaux, à régler les alternatives du jour et de la nuit, à présider au cours du temps et des siècles, à donner la vie aux semences et à peupler la terre d'animaux? Ce n'est rien de semblable que veut nous enseigner le Maître céleste ; car c'est comme Dieu qu'il fait tout cela.

Ce Dieu néanmoins ayant daigné se faire homme, si ce qu'il fait comme Dieu doit te ranimer, tu dois imiter ce qu'il fait comme homme. « Apprenez de moi », dit-il, non pas à créer le morde ou des natures nouvelles; non pas même à faire ce que j'ai fait visiblement comme homme et invisiblement comme Dieu ; non pas à chasser la fièvre du corps des malades, à mettre les démons en fuite, à ressusciter les morts, à commander aux vents et aux vagues, à marcher sur les eaux; non, n'apprenez pas cela de moi. Il est en effet des chrétiens à qui le Sauveur a donné ces pouvoirs, et il en est à qui il les a refusés. Mais ces mots : « Apprenez de moi », sont adressés à tous, et personne ne saurait se soustraire à cette obligation: « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ». Pourquoi hésiter d'enlever ce fardeau? Est-ce une charge accablante d'être doux et pieux ? Est-ce une charge accablante d'avoir la foi, l'espérance et la charité? Car ce sont ces vertus qui rendent humble et doux. Assure-toi qu'en l'écoutant tu ne seras pas écrasé: « Mon joug est doux, dit-il en effet, et mon fardeau léger (2) ». Que signifie ici léger? — Ne faut-il pas entendre que son joug est moins pesant, que l'avarice pèse plus que la justice? Je ne veux pas de ce sens. Ce fardeau n'est pas un poids qui charge, ce sont des ailes qui soulèvent. Les ailes de l'oiseau ne sont-elles pas

1. Jean, I, 1-3. — 2. Matt. XI, 28, 32.

aussi un fardeau? Et que dire de ces ailes? Si l'oiseau les porte, elles le portent aussi. Il les porte à terre et elles le portent au ciel. Serait-ce avoir pitié de l'oiseau, surtout en été, que de dire : Ce pauvre petit est chargé du poids de ses ailes, je vais l'en décharger ? En voulant le secourir, ne l'as-tu pas condamné à rester à terre? Reçois donc ces ailes de la charité, porte ces ailes qui t'assureront la paix. Voilà le fardeau du Christ, ainsi s'accomplit sa loi.

8. Nous avons distingué plusieurs sortes de fardeaux. Supposons donc un avare qui entre ici, et que je ne connais pas. Tu le connais, toi, il est ton voisin, mais tu n'es pas avare comme lui ; tu es même compatissant, tu donnes au pauvre de ce que tu as, sans soupirer après ce que tu n'as pas. Tu prêtes l'oreille à ces mots de l'Apôtre : « Prescris aux riches de ce siècle de ne pas s'élever avec orgueil et de ne pas espérer en des richesses incertaines , mais dans le Dieu vivant, qui nous donne tout avec abondance pour en jouir;        qu'ils    soient riches en bonnes oeuvres, qu'ils donnent aisément, « qu'ils partagent et qu'ils se fassent un trésor qui soit pour l'avenir un solide appui, afin de parvenir à la vie éternelle (1) ». Tu as écouté cette recommandation, tu l'as appréciée, apprise, retenue, pratiquée. Continué, continue sans te relâcher, sans cesser. « Qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé (2) ». As-tu fait du bien à un homme, à un homme qui est un ingrat? Ne t'en repens pas.: ce repentir te ferait perdre ce que tu as gagné par ta bonté; dis plutôt dans ton coeur : Si je ne suis pas remarqué de celui à qui j'ai fait du bien, je le suis de Celui pour qui je l'ai fait ; si cet homme le remarquait, s'il n'était pas un ingrat, sa reconnaissance lui profiterait plus qu'à moi ; pour moi je veux m'attacher à Dieu, qui n'ignore aucune de mes œuvres, aucun même des sentiments de mon coeur; c'est de lui que j'attendrai ma récompense, mes actions n'ont besoin de lui être attestées par personne.

Je suppose donc que tu es ce que je viens de dire et que dans l'assemblée da peuple de Dieu tu as pour voisin un avare, un ravisseur, un homme qui convoite le bien d'autrui. Ce malheureux est fidèle, ou plutôt il en a le

1. I Tim. VI, 17-19. — 2. Matt. X, 22.

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nom; tu le connais, mais tu ne peux le chasser de l'église, tu n'as aucun moyen de l'amender, ni châtiment ni reproche; il va même avec toi s'approcher de l'autel; ne crains rien: « Chacun portera son propre fardeau ». Rappelle-toi, pour être en sûreté à l'autel, ces paroles de l'Apôtre : « Chacun portera son propre fardeau ». Pourvu seulement qu'il ne t'invite pas à porter le sien avec lui; car en partageant son avarice, tu n'allégerais pas le faix; vous en seriez accablés tous deux. A lui donc sa charge, à toi la tienne. Dieu en effet n'ôte jamais un fardeau que pour en rendre un autre; il n'ôte le joug de la cupidité que pour rendre celui de la charité; et chacun doit porter le joug que méritent ses dispositions : le méchant, un joug qui écrase ; le bon, un joug qui soulève.

9. Remarque encore maintenant cette recommandation : « Portez mutuellement vos fardeaux». Dès que tu portes le joug du Christ, tu peux aider ton frère à porter son fardeau personnel. Il est pauvre, et tu es riche; la pauvreté est son fardeau, tu n'as pas celui-là. Ah ! prends garde, s'il t'implore, de lui répondre : « Chacun portera son propre fardeau ». Rappelle-toi ici cet autre précepte : « Portez vos fardeaux réciproquement». La pauvreté n'est pas ton fardeau , elle est celui de ton frère; mais l'opulence ne serait-elle pas pour toi un fardeau plus lourd ? Tu n'as point le fardeau de la pauvreté, mais tu as le fardeau des richesses. Oui, si tu y regardes bien, les richesses sont un fardeau. Lui a le sien, et toi le tien. Porte avec lui, à son tour qu'il porte avec toi; ainsi vous porterez réciproquement vos fardeaux. En quoi consiste le fardeau de la pauvreté ? A ne rien avoir. Et le fardeau des richesses? A avoir plus qu'il ne faut. S'il est chargé, tu l'es aussi. Porte avec lui l'indigence, et qu'il porte l'opulence avec toi; ainsi vos charges s'équilibreront. En lui donnant, tu alléges son fardeau, qui est de ne rien avoir; puisqu'il commence à avoir en recevant de toi, tu diminues évidemment sa charge ; il diminue aussi la tienne, qui consiste à trop avoir. Vous marchez l'un et l'autre dans la voie de Dieu, pendant le pèlerinage de celte vie. Tu es chargé, toi, d'un bagage magnifique, superflu; il est, lui, sans bagages; il s'approche avec le désir de t'accompagner; ne dédaigne pas son offre, ne le repousse pas, ne le laisse pas. Ne sens-tu pas combien tu es chargé? Lui ne porte rien, il n'a rien, donne-lui quelque chose, ainsi tu aideras ce compagnon de voyage, en te soulageant toi-même. Voilà, je pense, assez d'explications sur cette pensée de saint Paul.

10. Ne vous laissez donc pas éblouir par ces hommes qui répètent : Nous sommes des saints, nous ne- nous chargeons pas de vos fardeaux, et c'est pour cela que nous ne communiquons pas avec vous. Ces grands saints portent cependant d'énormes fardeaux de division, fardeaux de morcellement, fardeaux de schisme, fardeaux d'hérésie, fardeaux de dissensions, fardeaux de rancune, fardeaux de faux témoignages , fardeaux d'accusations calomnieuses. Nous avons essayé et nous essayons encore d'ôter à nos frères ces lourds fardeaux ; mais ils y tiennent; ils croiraient s'amoindrir en se séparant de ces volumes avec lesquels ils croient avoir grandi. Ne semble-t-il pas qu'on se rapetisse en quittant un fardeau que l'on portait sur la tête? Mais c'est le poids qui diminue et non la taille.

11. Pour moi, dis-tu, je ne me mêle pas aux péchés d'autrui. —T'ai-je donc dit, Viens, partage les péchés d'autrui ? Je ne te dis pas cela ; je sais ce que recommande l'Apôtre, et voici ce que je dis : Ces péchés d'autrui fussent-ils réels et ne fussent-ils pas plutôt tes propres péchés, tu ne devrais pas, pour ce motif, quitter le troupeau de Dieu, où les boucs sont mêlés aux brebis; sortir de l'aire royale, où la paille se foule avec le bon grain; ni déchirer les filets du divin Pêcheur, tant qu'on traîne vers le rivage les poissons bons et mauvais qu'ils renferment. — Et comment souffrir celui que je sais mauvais? — Ne vaudrait-il pas mieux le souffrir que de sortir toi-même? Pour le souffrir, il te suffirait de remarquer ces paroles de l'Apôtre : « Chacun portera son propre fardeau » ; cette pensée serait ta sauvegarde. D'ailleurs tu partagerais avec lui, non pas l'avarice, mais la table du Christ; et que perdrais-tu à partager cette table avec lui? L'Apôtre ne dit-il pas : « Celui qui mange et boit indignement, mange et boit sa propre condamnation (1) ? » La sienne et non la tienne. Cependant, si tu es son juge, si tu as reçu le pouvoir de le juger d'après les règles canoniques, si on l'accuse devant toi et qu'il soit convaincu par des preuves et des

1 I Cor. XI, 28.

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témoignages dignes de foi, dans ce cas corrige-le, reprends-le, excommunie-le même et le dégrade; la tolérance ne doit pas laisser dormir la discipline.

12. Mais, réplique-t-on, Cécilien a été condamné. Condamné ? Par qui? Il l'a été d'abord en son absence; ensuite, tout innocent qu'il était, par les vrais traditeurs, comme il a été dit, inséré dans les Actes et prouvé. Vainement ont-ils essayé d'affaiblir la force de la vérité et d'en voiler l'éclat, autant qu'ils l'ont pu, en élevant devant elle les vains nuages de persécutions imaginaires. Le Seigneur a été avec nous et les rayons de la vérité ont dissipé ces vaines ombres. Voyez même comment, sans le savoir, ils ont justifié l'Eglise universelle, cette Eglise dont nous sommes si heureux, quels que nous soyons, de partager la communion. Ce n'est pas notre cause que nous défendons, mais la sienne que nous soutenons, que nous faisons triompher, lorsque nous défendons l'aire du Seigneur, lorsque nous prêchons pour elle. Que t'importe ce que je suis sur cette aire sacrée? J'attends le grand Vanneur (1). Ne t'inquiète donc pas de cela; si cependant tu veux le savoir, examine-le en paix afin de pouvoir guérir ton frère. Prends soin de la paille, si tu peux; mais si tu ne peux en tirer parti, ne laisse pas là le froment, pour ce motif. Il arrive parfois que des pailles soient emportées de dessus l'aire ; des grains mêmes la quittent aussi, mais ils ne vont pas loin; car il y a de bons ouvriers qui circulent incessamment autour de cette aire sainte et qui y font rentrer avec les instruments qui la nettoient, et en agissant avec une certaine violence, les grains qui en sont sortis. Ces instruments sont les lois de l'empire. Ramène, ramène ce froment, dût-il être mêlé à un peu de terre; la présence de cette terre ne doit pas être cause qu'il se perde.

Cécilien a été condamné, disent-ils. Oui , absent, il a été condamné une fois, et présent, justifié trois fois. C'est ce que nous leur avons répondu ; nous avons même, autant qu'il nous a été possible, adressé à ces hommes opiniâtres une leçon tirée de leur propre conduite; nous leur avons dit : Pourquoi citer contre Cécilien un synode de soixante-dix évêques, puisque ces évêques n'ont condamné qu'un absent ? Les Maximianistes assemblés ont rendu plusieurs

1. Matt. III, 12.

sieurs sentences contre Primien absent, et nous avons dit aux Donatistes : Ceux-là ont condamné Cécilien en son absence; ceux-ci en son absence , ont condamné Primien. Si donc le jugement prononcé contre Primien absent ne prouve rien contre lui; quelle valeur pourrait avoir ce qui s'est fait contre Cécilien en son absence?

13. Ainsi pressés par nous, qu'ont-ils répondu, pensez-vous? Eh ! que pouvaient-ils répondre? Comment pouvaient-ils s'échapper de ce filet où les enveloppait la vérité même? Toutefois, en s'agitant violemment pour le rompre, ils ont exprimé en peu de mots une pensée toute concluante en notre faveur. Ils ont fait entendre beaucoup d'autres réponses qui presque toutes étaient pour notre cause, ainsi que s'en assurera votre charité en lisant les Actes de la Conférence qui paraîtront bientôt; mais il en est une que je vous prie, que je vous conjure, au nom du Christ, de retenir, de répéter avec soin, d'avoir toujours à la bouche; car il était impossible de nous justifier d'une manière plus précise , plus solide et plus claire. Quelle est donc cette réponse? Nous leur faisions l'objection suivante La sentence rendue contre Cécilien ne prouve pas plus contre lui que la sentence rendue contre Primien. Ce fut alors que leur défenseur s'écria : « Une cause ne fait rien à une autre cause, ni une personne à une autre personne (1) ». Quelle réponse, aussi courte que vraie et solide ! Cet avocat ne savait ce qu'il disait; et quand il s'écria : « Une cause ne fait rien à une autre cause, ni une personne à une autre personne » , il était comme Caïphe, qui prophétisa parce qu'il était pontife (2).

Or, si une cause ne fait rien à une autre cause, ni une personne à une autre personne, il s'ensuit que chacun porte son propre fardeau. Qu'on vienne donc maintenant, qu'on`

vienne encore t'opposer Cécilien; qu'on vienne l'opposer, non pas à un homme quel qu'il soit, mais à l'univers entier : n'est-ce pas opposer un innocent à des innocents? Les Actes le démontreront avec la dernière évidence, car Cécilien a été complètement justifié. Suppose néanmoins qu'il ne l'ait pas été, suppose que sa culpabilité ait été constatée, l'univers entier rie répète-t-il pas avec toi ces paroles : « Une cause ne fait rien à une

1. Voir S. Aug. lett. CLXI, n. 6, t. 2 p. 328. — 2. Jean, XI, 49.

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cause, ai une personne à une autre personne? » O hérétique, ô incorrigible, ô coeur aigri, pourquoi accuser ton juge, quand tu te condamnes toi-même? Si je,l'ai corrompu et amené à prononcer en ma faveur; qui t'a corrompu, toi, et amené à te condamner ?

14. Si seulement ils faisaient un jour ces réflexions, s'ils les faisaient au moins plus tard et quand leurs coeurs aigris se seront désenflés ! s'ils rentraient en eux-mêmes, s'ils s'examinaient, s'ils s'interrogeaient et se répondaient sérieusement, si dans l'intérêt de la vérité ils ne redoutaient point les malheureux à qui ils ont vendu pendant si longtemps le mensonge ! Car ils craignent de les offenser ; ils ont peur de la faiblesse humaine et ils n'ont pas peur de l'invincible vérité. Ce qu'ils redoutent, c'est qu'on ne leur dise : Pourquoi donc nous avez-vous trompés ? Pourquoi nous avez-vous séduits? Pourquoi nous avoir enseigné tant de funestes erreurs ? Avec quelque crainte de Dieu ils devraient répondre : S'égarer était une faiblesse humaine, demeurer dans l'erreur par animosité serait une méchanceté diabolique. Il vaudrait mieux ne nous être jamais égarés; faisons au moins ce qui est bon encore, c'est de revenir de notre égarement. Nous vous avons trompés, parce que nous l'étions nous-mêmes ; nous vous avons enseigné l'erreur, parce que nous avions confiance à ceux qui nous l'avaient enseignée. Qu'ils disent à leurs partisans : Nous avons erré ensemble, revenons ensemble de l'erreur. Nous vous guidions vers le précipice et vous nous y suiviez; c'est maintenant qu'il faut nous suivre, puisque nous vous conduisons vers l'Eglise. Voilà ce qu'ils pourraient dire. On les entendrait sans doute avec indignation et avec colère; mais on finirait par se calmer et par se réconcilier, plus tard au moins, avec l'unité.

15. En attendant, mes frères, soyons patients à leur égard. Ils ont l'oeil enflammé et enflé ne renonçons pas à les guérir; gardons-nous avec soin de les aigrir davantage par des paroles de mépris ; expliquons-leur nos raisons avec douceur sans triompher orgueilleusement de la victoire. « Il ne faut pas qu'un serviteur de Dieu dispute, dit. saint Paul, mais qu'il soit doux envers tous, capable d'enseigner, patient, reprenant modestement ceux qui pensent autrement que lui ; dans l'espoir que Dieu leur donnera l'esprit de pénitence et qu'ils se dégageront des filets du diable qui les tient captifs sous sa volonté (1) ». Ainsi donc supportez-les patiemment, si vous n'êtes pas malades ; supportez-les avec une patience proportionnée à votre santé. Qui jouit ici d'une santé parfaite ? Lorsque le Roi juste siégera sur son trône, qui se vantera d'avoir le coeur pur? qui se vantera d'être sans péché (2)? » Puisque nous avons tant d'infirmités encore, notre devoir n'est-il donc pas de supporter mutuellement nos fardeaux?

Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

1. II Tim. II, 24, 26. — 2. Prov. XX, 8, 9.

SERMON CLXV. LE MYSTÈRE DE LA GRACE (1).

PRONONCÉ DANS LA BASILIQUE DES ANCIENS.

ANALYSE. — Le passage qu'il s'agit d'expliquer prouve la nécessité de la grâce, et les Pélagiens n'opposent à cette nécessité que des arguments dérisoires. I. L'Apôtre enseigne la nécessité de la grâce, puisqu'il demande pour les Ephésiens la grâce de faire ce qu'il leur recommande, et puisqu'en demandant aussi qu'ils comprennent la largeur, la longueur et la hauteur mystérieuses de la croix, il prie pour qu'ils en comprennent également la profondeur, pour qu'ils sachent au moins que la distribution de la grâce est un mystère inexplicable. II. Pour expliquer ce mystère, il est des hérétiques qui ont prétendu que nous avions bien ou mal agi dans une vie antérieure, et que la grâce était donnée ou refusée dans ce monde, selon ce qu'on avait mérité avant d'y naître. D'autres prétendent que la mort étant un châtiment des péchés personnels, les enfants mêmes qui meurent avant l'âge de raison ou dans le sein de leurs mères ne sont pas exempts de péchés actuels. Ces deux sentiments sont aussi opposés à l'enseignement formel de l'Ecriture que déraisonnables, et la distribution de la grâce par la volonté de Dieu est réellement un mystère impénétrable.

1. Nous venons d'entendre l'Apôtre, d'entendre les psaumes, d'entendre l'Evangile; tous ces divins écrits proclament unanimement que nous devons placer notre confiance non pas en nous, mais en Dieu. « Je vous demande, dit saint Paul, de ne vous point laisser abattre à cause de mes tribulations pour vous, car c'est votre gloire ». C'est-à-dire, je vous demande de ne vous point laisser décourager lorsque vous apprenez que j'endure pour vous des afflictions, parce que ces afflictions sont votre gloire. Or, s'il demande qu'ils ne se laissent pas abattre, n'est-ce pas pour exciter en eux la volonté ? Sans quoi on pourrait lui répondre : Pourquoi exiger de nous ce qui n'est pas en notre pouvoir? Si d'ailleurs l'Apôtre ne savait que leur volonté consent quand ils font quelque chose, il ne dirait pas : « Je vous demande » ; et c'est en vain qu'il dirait : J'ordonne, s'il ne les croyait capables d'appliquer leur volonté à ses ordres.

Il savait d'autre part combien la volonté humaine est impuissante sans le secours de Dieu; aussi, après avoir dit: « Je vous demande », pour détourner d'eux l'idée qu'ils n'étaient pas libres, il veut les empêcher de dire: Notre liberté nous suffit. Qu'ajoute-t-il donc? A cause de cela », en d'autres termes, à cause de la demande que je vous ai faite, « de ne pas vous laisser abattre par mes tribulations pour vous, car c'est votre gloire » ; et

1. Ephés. III, 13-18.

j'ai fait cette demande parce que vous avez le libre arbitre : mais comme ce libre arbitre ne vous suffit pas pour accomplir ce que je demande de vous, « pour ce motif je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité prend son nom au ciel et sur la terre, afin qu'il vous accorde ». Afin qu'il vous accorde, quoi? Afin qu'il vous accorde ce que je vous demande à vous-mêmes. Je vous demande donc, parce que vous avez la liberté; et je le prie de vous donner, parce que vous avez besoin du secours de sa Majesté.

2. Mais nous devançons les expressions de l'Apôtre ;et vous qui ne connaissez pas son texte, vous désirez voir sans doute s'il est bien vrai qu'en fléchissant les genoux devant le Père céleste, il voulait obtenir pour eux ce qu'il leur demandait à eux-mêmes. Rappelez-vous donc ce qu'il leur a demandé : « Je vous demande de ne vous laisser pas abattre à cause de mes afflictions pour vous » : voilà ce qu'il leur demande; et voici ce qu'il demande pour eux: «Je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin qu'il vous accorde, selon les richesses de sa gloire, d'être puissamment fortifiés ». N'est- y ce pas la même chose que de ne pas vous laisser abattre ? « D'être puissamment fortifiés par son Esprit ». C'est l'Esprit de grâce. Voilà ce qu'il demande pour eux. Ainsi il demande à Dieu ce qu'il exige d'eux. Afin, effectivement, que Dieu veuille donner, tu dois de ton côté (75) disposer ta volonté à, accepter. Comment espérerais-tu recevoir la grâce de la bonté divine, si tu ne lui ouvrais en quelque sorte le sein de ta propre volonté ?

« Afin qu'il vous accorde », dit l'Apôtre ; car vous ne l'avez pas s'il ne vous l'accorde. « Afin qu'il vous accorde d'être puissamment a fortifiés par son Esprit ». Vous accorder d'être puissamment fortifiés, c'est vous accorder par là même de. ne pas vous laisser abattre. a Qu'intérieurement le Christ habite par la foi dans vos coeurs ». Que Dieu vous accorde tout cela. « Afin qu'enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre, avec tous les saints ». Quoi ? « Que Dieu vous accorde par son Esprit d'être puissamment fortifiés, et d'avoir intérieurement le Christ dans vos coeurs parla foi, afin qu'étant ainsi a enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre avec tous les saints » quoi? « Quelle est la,largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur ». Dans la langue latine le mot altitudo, hauteur, désigne aussi la profondeur, ce qui descend, comme ce qui monte. Mais le traducteur a eu raison d'appeler spécialement hauteur ce qui s'élève, et profondeur ce qui descend.

3. Que signifie ce langage ? Je vais vous D'expliquer, mes frères. On le ferait plus facilement, sans doute, si l'on avait ce qu'il exprime. Pourtant, si je suis moins apte que d'autres à révéler le sens de cette largeur, de cette longueur, de cette hauteur.et de cette profondeur, de ces quatre choses mystérieuses dont parle l'Apôtre, s'ensuit-il que je dois passer sans l'entreprendre ; ou bien ne dois-je pas prier et être soutenu par vos prières afin de vous présenter un enseignement utile?

Pourquoi, chrétien, laisser ton imagination courir à travers la largeur de la terre, dans la longueur des temps, la hauteur du ciel et la profondeur de l'abîme? Peux-tu comprendre tout cela dans ta pensée ou dans tes bras? Peux-tu fixer avec exactitude sur toutes ces dimensions ton esprit ou ton regard ? Ecoute plutôt l'Apôtre te dire encore : « A Dieu ne plaise que je ma glorifié d'autre chose que de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1) ! » Nous aussi, glorifions-nous de cette croix, ne fût-ce que parce que nous nous y appuyons;

1. Gal. VI, 14.

peut-être y trouverons-nous la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur que nous cherchons, et qui nous révèlent en quelque sorte cette croix même. Dans la croix en effet on distingue : la largeur, où les mains sont fixées; la longueur, c'est-à-dire le bois qui s'étend de la largeur jusqu'à terre; la hauteur, c'est-à-dire ce qui s'élève un peu au-dessus de la partie transversale où sont fixées les mains, la partie où repose la tête du crucifié; on y distingue enfin la profondeur, ce qui pénètre dans la terre et se dérobe à la vue. Contemple ici un grand mystère : c'est de cette profondeur qui échappe à ta vue que s'élève tout ce qui frappe tes regards.

4. Maintenant, où encore y a-t-il largeur ? Songe à la vie et à la conduite de ces saints qui disent : « A Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon de la croix de Jésus-Christ Notre-Seigneur ! » Nous trouvons dans leur conduite la largeur de la charité; aussi l'Apôtre leur dit-il  « Dilatez-vous, pour ne traîner pas le joug avec les infidèles ». Mais en les portant à se dilater ainsi, n'avait-il pas lui-même cette largeur mystérieuse de la charité, puisqu'il écrivait : « Pour vous, ô Corinthiens, notre bouche s'est ouverte, notre coeur s'est dilaté (1) ? » La largeur désigne donc la charité, et la charité seule fait le bien ; car elle est cause de l'amour que Dieu porte à qui donne avec joie (2). Si en effet on avait le cœur étroit, on donnerait avec tristesse; et si l'on donnait avec tristesse, on perdrait tout mérite. Pour ne perdre pas le bien que l'on fait, il faut donc avoir le cœur dilaté par la charité.

Cependant le Seigneur ayant dit : « Dès que l'iniquité se sera multipliée, la charité d'un grand nombre se refroidira », il me faut longueur aussi. Longueur, pourquoi ? « Quiconque persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé (3) ». Voilà ce que signifie la longueur de la croix, cette partie où s'étend tout le corps, où il est comme debout et continue à rester comme debout.

Toi qui te glorifies de la croix, tu voudrais en avoir la largeur? Applique-toi à faire le bien avec courage. Tu voudrais en avoir la longueur? Persévère avec constance. Aspires-tu encore à en imiter la hauteur? Songe à ce que signifient ces mots . Elevez vos coeurs, et au lieu où on te les. adresse. Elevez vos coeurs

1. II Cor. VI, 11-14. — 2. Ib. IX, 7. — 3. Matt. XXIV, 12, 13.

76

qu'est-ce à dire? Que c'est en haut qu'il faut espérer, en haut qu'il faut aimer, là qu'il faut demander la vertu et attendre la récompense. En faisant le bien et en donnant avec joie, tu sembleras avoir la charité dans sa largeur; tu sembleras l'avoir dans sa longueur, en persévérant jusqu'à la fin dans tes bonnes oeuvres ; mais si tu ne fais pas tout cela en vue de la récompense céleste, tu n'en auras pas la hauteur; plus dès lors de largeur ni de longueur. Qu'est-ce en effet qu'être à la hauteur de la charité, sinon penser à Dieu, aimer Dieu, et l'aimer sans intérêt, lui qui pourtant nous soutient, veille sur nous, nous couronne et nous récompense; sinon enfin le considérer comme récompense et n'attendre de lui que lui-même ? Si donc tu aimes, aime sans intérêt; si tu aimes réellement, prends comme récompense l'objet de ton amour. Aimerais-tu tout pour dédaigner Celui qui a tout fait?

5. C'est afin de nous rendre capables d'aimer ainsi, c'est afin de nous en obtenir la grâce que l'Apôtre fléchit pour nous les genoux. L'Evangile, hélas ! ne vient-il pas lui-même nous glacer d'effroi? Pour vous, dit-il, il vous a été donné de connaître le mystère du royaume; mais pour eux, il ne leur a pas été donné; car à celui qui a, il sera donné encore ».Mais quel est celui qui a et à qui on donnera encore, sinon celui qui a reçu déjà? « Quant à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera ôté (1) ». Or, quel est celui qui n'a pas, sinon celui qui n'a pas reçu? Pourquoi maintenant avoir donné à l'un et pas à l'autre? Je n'hésite pas de le dire : c'est la profondeur de la croix. De cette profondeur mystérieuse des desseins de Dieu, que nous ne saurions ni sonder ni contempler, vient tout ce que nous sommes capables de faire. Oui, de cette profondeur mystérieuse des conseils divins, que nous ne pouvons contempler parce que nous ne pouvons la sonder, procède tout ce dont nous sommes capables. Je vois bien ce que je puis, je ne vois pas pourquoi je le puis; je sais seulement que toute ma puissance vient de- Dieu. Mais pourquoi Dieu donne-t-il cette puissance à celui-ci et pas à celui-là? Voilà ce qui me surpasse; c'est un abîme, c'est la profondeur de la croix, c'est ce qui excite en moi des cris d'étonnement, c'est sur quoi je ne puis raisonner juste.

1. Matt. XIII, 11-12

Et que puis-je dire en face d'une telle profondeur? « Que vos oeuvres sont admirables, Seigneur ! » Les gent-ils sont éclairés, les Juifs tombent dans les ténèbres; des enfants sont purifiés dans les eaux du baptême, d'autres enfants sont laissés dans l'état de mort du premier homme. « Que vos couvres sont admirables, Seigneur ! Vos desseins sont d'une profondeur inaccessible ». Le Prophète ajoute : « L'imprudent n'en a point l'idée, et l'insensé ne les comprend pas (1) ». Que ne comprennent ni l'imprudent ni l'insensé? Qu'il y a ici une grande profondeur. Elle n'y serait pas, si le sage et non l'insensé comprenait. Ce que le sage comprend ici, c'est qu'il y à une profondeur impénétrable, et c'est aussi ce que ne comprend pas l'insensé.

6. Aussi plusieurs, pour rendre compte de ,ce profond mystère, se sont égarés dans des fables ridicules. Selon les uns, les âmes pèchent dans le ciel, puis elles sont envoyées dans des corps, et y sont en quelque sorte emprisonnées, conformément à leurs mérites. Quelles vaines imaginations ! Ces hommes sont tombés dans l'abîme en voulant discuter sur les profondeurs divines. En face d'eux se présente l'Apôtre ; il prêche la grâce, et citant les deux enfants que Rébecca portait dans son sein : « Ils n'étaient pas encore nés, dit-il, et n'avaient fait ni bien ni mal (2) ». Vois comment l'Apôtre fait évanouir le vain fantôme d'une vie antérieure au corps, et passée dans le ciel. Si en effet les âmes y ont vécu, elles y ont fait du bien ou du mal, et c'est conformément à leurs mérites qu'elles ont été liées à des corps de terre. Oserions-nous contredire ces mots de l'Apôtre : «Ils n'étaient pas encore nés, et n'avaient fait ni bien ni mal? » Ces expressions sont troll claires, et la foi catholique rejette l'idée que les âmes vivent d'abord dans le ciel et y méritent, par leur conduite, les corps auxquels elles seront unies; aussi nos petits novateurs n'osent soutenir ce sentiment.

7. Que disent-ils donc? Voici, nous a-t-on appris , comment raisonnent quelques-uns d'entre eux. Si les hommes meurent, disent-ils, c'est sûrement parce qu'ils l'ont mérité par leurs péchés, puisque sans le péché on ne mourrait pas. Rien de mieux; il est bien sûr que sans le péché on ne mourrait pas. Mais je n'applaudis à cette pensée qu'en considérant

1. Ps. XCI, 6, 7. — 2. Rom. IX, 11.

77

la mort première et le péché du premier homme. « De même que nous mourrons tous par Adam, dit l'Apôtre, ainsi tous recevront la vie par Jésus-Christ (1). Par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort ; ainsi la mort a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché (2) ». Tous effectivement étaient dans un seul.

. Est-ce dans ce sens que selon toi la mort de l'homme vient du péché? — Non. — Comment l'entends-tu ? — Aujourd'hui encore Dieu crée chaque homme immortel. — Etrange nouveauté 1 Reprends. — Oui, Dieu crée chacun de nous immortel. — Pourquoi, dans ce cas, les petits enfants meurent-ils? Si je te demandais : Pourquoi les grandes personnes meurent-elles? tu me répondrais: C'est qu'elles ont péché. Je laisse donc là les grandes personnes et j'invoque contre toi le témoignage des petits enfants. Saris parler, ils te confondront; sans rien dire, ils prouvent en ma faveur. Les voilà, Ces petits enfants ; innocents dans leurs actions, ils n'ont de mal que celui qui leur a été légué par le premier homme ; s'ils ont besoin, pour recevoir la vie chrétienne, de la grâce du Christ, c'est qu'Adam leur a donné la mort; souillés dans leur naissance, ils ont besoin, pour être purifiés, de passer.par la régénération. Voilà les témoins que je vais produire. Réponds maintenant. S'il est vrai que tous les hommes naissent immortels et qu'ils ne meurent que parce qu'ils pèchent, pourquoi -ces enfants meurent-ils? Que pensez-vous qu'ils aient pu répondre, mes frères? Ah ! quelles oreilles pourraient l'écouter ? Ces petits enfants eux-mêmes, disent-ils,ont péché. — Où ont-ils péché? dis-le moi; quand ont-ils péché ? comment ont-ils péché? Ils ne distinguent ni le bien ni le mal, et incapables de saisir un ordre, ils pèchent ? Prouve-moi que les petits enfants sont des pécheurs. Vraiment tu as oublié ce que tu étais à leur âge; mais prouve ton assertion, montre-moi en quoi pèchent ces petits. Est-ce en pleurant qu'ils pèchent? Leurs péchés consistent-ils à repousser la peine et à accepter le plaisir par des mouvements qui ressemblent à ceux des animaux sans parole? Si ces mouvements sont des péchés, le baptême ne fait que rendre davantage ces enfants pécheurs, puisqu'au

1. I Cor. XV, 22. — 2. Rom. V, 12.

moment où on les baptise, ils résistent avec tant de violence. Pourquoi néanmoins ne considère-t-on pas ces résistances comme des péchés? N'est-ce pas parce que la volonté de ces enfants n'est pas encore maîtresse d'elle-même?

8. Voici autre chose : Ces enfants, qui sont nés, ont déjà péché, dis-tu; puisque, d'après toi, s'ils n'avaient péché ils ne mourraient pas. Mais n'en est-il pas qui meurent dans le sein maternel? Quel embarras ! — Ceux-là aussi ont péché, répond-on; c'est pour cela qu'ils meurent. — Veux-tu nous duper, où es-tu dupe toi-même? Contre toi s'élève l'Apôtre : « Ils n'étaient pas encore nés, dit-il, et n'avaient fait ni bien ni mal ». J'aime mieux écouter l'Apôtre que toi, je le crois plutôt que je ne te crois. « Ils n'étaient pas encore nés et n'avaient fait ni bien ni mal ». Ne veux-tu pas de ce témoignage? Retombe alors dans ces vaines imaginations et soutiens que ces enfants ont péché au ciel et qu'on les en a jetés dans leurs corps. — Je ne dis pas cela. —Pourquoi pas? —  Parce que, d'après l'Apôtre, quand on n'est pas né, on ne fait ni bien ni mal. — Ainsi tu ne leur attribues pas de crime dans le ciel, et tu leur en attribues dans le sein de leur mère ? Or l'Apôtre réfute les deux opinions, et celle qui place le péché dans le ciel, et celle qui le place dans le sein maternel. Toutes deux en effet tombent devant cette assertion : qu'avant leur naissance ils n'avaient fait ni bien ni mal. Pourquoi enfin meurent-ils? Te croirai-je plutôt que le Maître des gent-ils ?

9. Dites-moi, Apôtre saint Paul, pourquoi meurent ces enfants? « Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort; ainsi la mort a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché». C'est donc le premier homme qui a fait condamner tout le genre humain. Venez, venez, Notre-Seigneur; venez, ô second Adam, venez, venez; mais venez par un autre chemin, venez par une Mère vierge; vivant, venez, vers des morts, et mourez pour aider les mourants, pour rendre la vie aux morts, pour les racheter de la mort, pour conserver la vie dans la mort et pour tuer la mort par la mort même. Voilà la seule grâce qui convienne aux petits comme aux grands, la seule qui sauve les grands et les petits.

Pourquoi maintenant choisit-il celui-ci et (78) celui-là? Pourquoi choisit-il l'un et non pas l'autre? Qu'on ne m'adresse pas cette question. Je suis homme; je constate la profondeur de la croix, je ne la pénètre pas; elle m'épouvante, je ne la sonde pas. Ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables (1). Je suis homme et tu es homme; il était homme aussi, celui qui disait : « O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu (2)? » et homme il s'adressait à l'homme. Que l'homme écoute donc pour ne pas périr, lui pour qui Dieu s'est fait homme.

Ainsi, en face de cette profondeur mystérieuse de la croix, en face de telles obscurités,

1. Rom. XI, 33. — 2. Ib. IX, 20.

attachons-nous à ce que nous avons chanté; ne présumons point de notre propre vertu, n'attribuons rien dans ce mystère à la faible capacité de notre petit esprit; répétons le psaume et disons avec lui : « Ayez pitié de moi, mon Dieu, ayez pitié de moi». Pourquoi? Est-ce parce que je puis vous mériter? Non. Pourquoi alors? Est-ce parce que ma volonté peut mériter votre grâce avant de l'obtenir? Non encore. Pourquoi donc? Parce que c'est en vous que se confie mon âme (1) ». Ah ! quelle science que cette confiance ! Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

1. Ps. LVI, 2.

SERMON CLXVI. L'HOMME DÉIFIÉ (1).

ANALYSE. — D'un côté l'Apôtre nous ordonne de renoncer au mensonge, et David nous enseigne d'autre part que tout homme est menteur. Si tout homme est menteur, lui est-il possible de renoncer au mensonge? Cela ne lui est possible, dit saint Augustin, qu'autant qu'il cesse d'être homme pour devenir homme-dieu, non par nature, comme Jésus-Christ, mais par grâce et par adoption. Aussi notre vocation à tous est de devenir dieux dans ce sens : pourquoi n'y correspondre pas?

1. L'Apôtre vient de nous dire : « Renoncez au mensonge et dites la vérité » ; mais on lit dans un psaume: « Tout homme est menteur». Ces deux pensées ne sont-elles pas contraires? En deux mots je vous montrerai que non, pourvu que le Seigneur daigne nous éclairer.

Que signifient donc, d'une part: « Renoncez au mensonge et dites la vérité » ; et d'autre part: « Tout homme est menteur? » Dieu n'ordonne-t-il pas l'impossible par son Apôtre? Non. Qu'ordonne-t-il donc? J'ose le déclarer, mais ne vous croyez pas outragés, car je me confonds avec vous, Dieu exige que nous ne soyons pas des hommes. Si je disais : Dieu exige que vous ne soyiez pas des hommes, vous pourriez vous mécontenter; aussi pour détourner ce mécontentement, je me suis confondu avec vous.

2. Je vais plus loin avec votre sainteté. Il est

1. Ephés. IV, 25 ; Ps. CXV, 11.

sûr que l'Apôtre a fait aux hommes un crime d'être hommes; il leur en parle avec un ton de reproche. Dans la colère nous disons à quelqu'un : Tu es une bête; et le fouet de la justice divine à la main, l'Apôtre reproche aux hommes d'être des hommes. Mais s'il leur faisait un crime d'être des hommes, que voulait-il donc qu'ils devinssent? Dès qu'il y a entre vous, déclare-t-il, jalousie et esprit de contention, n'êtes-vous pas charnels et ne vivez-vous pas humainement? L'un dit : Moi je suis à Paul; et un autre : Moi à Apollo; n'est-ce donc pas une preuve que vous êtes des hommes (1) ». C'est bien pour les blâmer et les réprimander qu'il leur dit : « N'est-ce pas une preuve que vous êtes des hommes? » Et que voulait-il qu'ils devinssent, sinon ce qui est rappelé dans un psaume : « Je l'ai dit : Vous êtes des Dieux, vous êtes tous les fils du

1. I Cor. III, 3, 4.

79

Très-Haut? » C'est Dieu en effet qui a tenu ce langage, c'est à cette grandeur qu'il nous invite. Puis, qu'ajoute-t-il? « Mais vous mourrez comme des hommes, et comme un des princes vous tomberez (1) ». N'est-ce point aussi sur un ton de blâme qu'il est dit : «Mais vous mourrez comme des hommes? »

En effet, Adam était homme, il n'était pas fils de l'homme; tandis que le Christ est en même temps fils de l'homme et Dieu. Le vieil homme, ou Adam, est pour le mensonge; l'homme nouveau, le fils de l'homme. ou le Christ Dieu est pour la vérité. Pour renoncer au mensonge, dépouille-toi d'Adam; pour dire la vérité, revêts-toi du Christ, et tu ne verras plus de contradiction entre ces deux passages de l'Ecriture. C'est effectivement pour nous engager à dépouiller le vieil homme et à revêtir le nouveau que l'Apôtre dit : « Renoncez au mensonge et dites la vérité » ; et c'était pour déplorer le sort de ceux qui en refusant de se dépouiller d'Adam et de se revêtir du Christ, voulaient rester hommes sans devenir des hommes nouveaux, que le psalmiste leur adressait ce sévère avertissement. Ceux-là méritaient qu'on leur dît : «N'êtes-vous pas des hommes? » et encore : « Tout homme est menteur ».

3. Tu seras donc menteur, si tu veux rester homme ; refuse de rester tel, et tu ne mentiras pas. Revêts-toi du Christ, et tu diras la vérité ; car ce que tu diras alors ne sera ni de toi ni imaginé par toi, mais viendra de l'éclat même et de la lumière de la vérité dans ton âme. Une fois séparé de la lumière, ne demeurerais-tu pas dans tes ténèbres, incapable de dire que le mensonge ? Le Seigneur même l'a déclaré : « Qui parle mensonge, parle de son propre fonds (2)» ; car tout homme est menteur ». D'où il suit qu'exprimer la vérité, ce n'est point parler d'après soi, mais d'après Dieu. Ce n'est pas que nous disions alors ce qui ne nous appartient pas ; nous le faisons nôtre en l'aimant quand nous le recevons et en rendant grâces à Celui qui nous l'envoie, et sans qui l'homme, privé de la lumière de la vérité , restera comme dépouillé de ce

1. Ps. LXXXI, 6, 7. — 2. Jean, VIII, 44.

splendide vêtement et ne pourra dire que mensonges ; attendu qu'il conservera ce qui est exprimé dans ces paroles : « Tout homme est menteur».

4. Ainsi nul n'a le droit de m'accuser ni de me dire : Je mentirai , puisque je suis un homme ; car je lui répondrai avec la plus grande assurance: Eh bien ! pour ne pas mentir, ne reste pas homme. — Comment? que je ne sois plus homme ? — Non. Car c'est pour n'être plus homme que tu as été appelé par Celui qui pour toi s'est fait homme. Ne critique pas : si on te dit de n'être plus homme, ce n'est pas pour te mettre au nombre des animaux, mais au nombre de ceux à qui a été donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu'. Car Dieu veut faire de toi un dieu, non par nature, comme le Fils qu'il a. engendré, mais; par sa grâce et en t'adoptant. De même en effet que par condescendance il est devenu participant de ta mortalité ; ainsi en t'élevant il te fait participer à son immortalité. Ah ! rends-lui grâces et saisis avec empressement ce qu'il te donne, afin de mériter de jouir de ce qu'il te promet. Ne sois pas un Adam et tu ne resteras plus homme ; et n'étant plus homme, tu ne seras plus menteur, puisque « tout homme est menteur ». Et quand tu auras commencé à ne plus mentir, ne te l'attribue pas, ne t'élève pas, comme si c'était par toi-même :    pareil à un flambeau qu'on vient d'allumer au foyer, tu pourrais t'éteindre au souffle de l'orgueil et retomber dans tes erreurs.

Gardez-vous donc de mentir, mes frères ; vous étiez ci-devant le vieil homme ; en recevant la grâce de Dieu vous êtes devenus l'homme nouveau. Le mensonge vient d'Adam, la vérité vient du Christ. « Renoncez donc au mensonge et dites la vérité », afin qu'une fois votre esprit renouvelé, cette chair mortelle elle-même, qui vous vient d`Adam, mérite à son tour d'être renouvelée et changée au moment où elle ressuscitera ; et que déifié ainsi tout entier, l'homme s'attache également tout entier à l'immortelle et immuable vérité.

1. Jean, I, 12.

SERMON CLXVII. RACHETER LE TEMPS (1).

80

ANALYSE. — Les jours sont mauvais, dit saint Paul ; et ce qui les rend mauvais, observe saint Augustin, c'est la misère et la méchanceté , la méchanceté à faire le mal ou à persécuter les bons , car les bons sont toujours persécutés par les méchants. Donc il faut racheter le temps. Quand on achète, on donne pour avoir, on sacrifie pour acquérir. Racheter le temps, c'est sacrifier des avantages, des droits même temporels, afin de s'appliquer davantage à acquérir les biens éternels. Que dire des chrétiens qui au lieu de sacrifier leurs droits usurpent ceux d'autrui ?

1. Vous venez d'entendre, ou plutôt nous venons tous d'entendre l'Apôtre nous dire : « Ayez soin de marcher avec circonspection, non comme des insensés, mais comme des hommes sages, rachetant le temps, parce que les jours sont mauvais ». Deux choses, mes frères, rendent les jours mauvais : ce sont la méchanceté et la misère. Oui, c'est la méchanceté et la misère humaines qui font passer de mauvais jours. Considérés au point de vue de la durée, les jours sont réguliers; ils se succèdent et mesurent le temps avec ordre ; le soleil se lève, il se couche, les temps passent régulièrement. En quoi ces,temps blesseraient-ils l'homme, si les hommes ne se blessaient eux-mêmes? Aussi n'y a-t-il que deux choses, je le répète, pour rendre les jours mauvais, savoir la misère et la méchanceté humaines.

Il est vrai, la misère est le lot commun, il n'en doit pas être ainsi de la méchanceté. Depuis la chute d'Adam et son expulsion du paradis, les jours n'ont jamais été que misérables. Demandons à ces enfants qui viennent de naître, pourquoi ils débutent dans la vie par des pleurs, quand ils pourraient également rire. On naît et on pleure immédiatement ; combien de jours s'écoulent ensuite avant qu'on rie ? Je l'ignore. Or en pleurant ainsi dès sa naissance, chaque enfant prophétise ses malheurs; ses larmes attestent ses souffrances. Il ne parle pas encore, et déjà il est prophète. Et que prédit-il ? Qu'il vivra dans la peine ou dans la crainte. Oui, lors même qu'il se conduirait sagement et serait du nombre des justes, exposé de toutes parts aux tentations, il vivra constamment dans la crainte.

2. Que dit l'Apôtre ? « Tous ceux qui veulent

1. Ephés. V, 15, 16.

vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront persécution (1) ». Voilà ce qui fait encore que les jours sont mauvais, ç'est que les justes ne peuvent être ici-bas sans être persécutés. Ils sont persécutés par là même qu'ils sont au milieu des méchants; quand ceux-ci ne les attaquent ni avec le fer ni à coups de pierres, leur conduite et leurs moeurs sont les bourreaux de ces justes. Qui persécutait Lot à Sodome ? Personne ne s'armait contre ce saint personnage;,mais il vivait au milieu des impies, et en vivant parmi ces hommes impurs, orgueilleux, blasphémateurs, il souffrait, non pas des coups qu'il recevait, mais de ce qui se passait sous ses yeux. Toi qui m'entends et qui ne mènes pas encore une vie pieuse en Jésus-Christ, commence à mener cette vie, et tu expérimenteras ce que je dis. Aussi voyez ce que disait l'Apôtre en rappelant les dangers qu'il courait : « Périls sur mer, périls sur les fleuves, périls au désert, périls de la part des voleurs, périls de la part de faux frères (2) ». Les autres périls peuvent cesser; d'ici à la fin du monde les périls de la part des faux frères ne cesseront jamais.

3. Rachetons le temps, puisque les jours sont mauvais. Peut-être comptez-vous apprendre de moi ce que c'est que racheter le temps. Je vais, en l'expliquant, dire ce que bien pets entendent, ce que bien peu supportent, ce que bien peu entreprennent, ce que bien peu pratiquent; je le dirai néanmoins en faveur du petit nombre de ceux qui doivent m'écouter et qui vivent au milieu des méchants. Racheter le temps, c'est, par exemple, faire le sacrifice de quelque chose, lorsqu'on nous intente un procès, afin de nous occuper de Dieu

1. II Tim. III, 12. — 2 II Cor. XI, 26.

84

plutôt que de plaidoierie.N'hésite pas de perdre alors quelque chose; ce que tu donnes ainsi sera le prix du temps. Quand pour tes besoins tu vas au marché, tu donnes de l'argent pour acheter du pain, du vin, de l'huile, du bois ou quelque ustensile : tu donnes ainsi et tu reçois, tu perds et tu acquiers; c'est ce qui s'appelle acheter. Car acquérir sans rien sacrifier, c'est trouver, recevoir en don ou comme héritage; mais acquérir en donnant, c'est acheter; ce que l'on acquiert ainsi est acheté, ce que l'on donne en est le prix. Eh bien ! de même que tu n'hésites pas à verser de ton argent pour acheter un objet quelconque; n'hésite pas non plus à en perdre pour acheter la tranquillité. Voilà en quoi consiste racheter le temps.

4. Il y a un proverbe punique fort connu; je le traduirai en latin, attendu, que vous ne connaissez pas tous la langue punique. Ce proverbe est ancien, le voici : La peste te demande un sou ? donne-lui en deux et qu'elle s'en aille. Cet adage ne paraît-il pas tiré de l'Évangile ? Le Seigneur nous recommande-t-il autre chose que de racheter le temps, lorsqu'il dit : « Quelqu'un veut-il t'appeler en justice et t'enlever ta tunique ? Abandonne-lui encore ton manteau (1) ». — « Veut-il t'appeler en justice et t'enlever ta tunique? » Veut-il te détourner de ton Dieu en te jetant dans les procès ? Tu n'aurais alors ni la paix du coeur, ni la tranquillité de l'âme; tu serais tourmenté de soucis, irrité même contre ton adversaire : mais ce serait perdre ton temps. Ne vaut-il pas beaucoup mieux faire un

1. Matt. V, 40.

sacrifice d'argent et racheter ce temps précieux ? Mes frères, j'ai donc raison, lorsque nous avons à juger vos procès et vos affaires, de conseiller à celui qui est chrétien de sacrifier quelque chose pour racheter le temps. Mais ne dois-je pas, avec plus de soin et d'assurance encore, inviter à rendre le bien d'autrui ? Car ceux que je juge sont chrétiens l'un et l'autre. Je vois l'injuste accusateur, celui qui veut faire un procès à son frère et lui enlever quelque chose, ne fût-ce que par arrangement, tressaillir à ces mots. L'Apôtre, se dit-il, recommande « de racheter le temps, parce que les jours sont mauvais ». Donc je vais attaquer ce chrétien, et bon gré, mal gré, il me cédera quelque chose pour racheter le temps, attendu que l'Évêque a parlé. — Mais dis-moi, accusateur, si je conseille à ton frère de faire un sacrifice pour conserver la paix, ne te demanderai-je pas, à toi, calomniateur, fils perdu de Satan, pourquoi tu travailles à ravir ce qui ne t'appartient pas ? Tu n'as aucun sujet de plainte et tu l'accuses ainsi ? Si je lui dis : Sacrifie quelque chose pour qu'il se désiste de ses accusations iniques; que deviendras-tu après avoir été payé comme faux accusateur ? Sans doute il passe de mauvais jours en rachetant le temps pour détourner tes imputations calomnieuses; mais toi, tout en profitant de tes injustes délations, tu auras non-seulement des jours mauvais ici-bas, mais, au jour du jugement, et après ceux-ci, des jours bien plus mauvais encore. Peut-être ris-tu de cette pensée en détroussant ton frère. Ris, ris encore et tourne en dérision; je vais, moi, continuer à donner, un autre viendra te faire rendre compte.

SERMON  CLXVIII. LA FOI DUE A LA GRACE (1).

ANALYSE. — Le but de l'orateur est de prouver ici, contre les Pélagiens, que la grâce est nécessaire afin même de nous donner la foi. Il le prouve d'abord directement par le texte de son discours et par le témoignage formel de l'apôtre saint Paul parlant de sa conversion. Il le prouve ensuite en réfutant les Pélagiens qui s'attribuaient le commencement de la foi. Ils ont tort ; car ils ont reçu de Dieu avant de pouvoir lui rien donner ; car l'Eglise a prié pour obtenir la foi à saint Paul ; car l'Apôtre prétend n'avoir rien que par grâce; car enfin les fidèles, en priant pour la conversion de leurs parents infidèles, demandent pour eux la foi.

1. Que par de pieuses lectures, de saints cantiques, l'audition de sa divine parole et surtout par sa grâce, le Seigneur nourrisse votre piété ; ainsi ce ne sera pas pour votre condamnation, mais pour votre récompense que vous entendrez la vérité. Dieu le fera, nous en avons pour garantie sa promesse et sa toute-puissance. C'est ainsi qu'Abraham crut, à la gloire de Dieu, et crut avec une entière certitude que le Seigneur peut faire ce qu'il a promis (2). Quel sujet de joie pour nous ! car c'est nous que Dieu avait promis au patriarche et c'est nous qui sommes les enfants de cette promesse (3); puisque c'est de nous qu'il était question dans ces paroles : « En ta descendance les nations seront bénies (4) ». Si donc nous sommes devenus par la foi les descendants d'Abraham, c'est l'oeuvre de Celui qui peut accomplir ce qu'il a promis.

Que nul donc ne dise: C'est mon oeuvre. Dieu promettrait, et tu accomplirais? On pourrait dire que Dieu accomplit ce que tu promets; car tu es faible et non pas tout-puissant, et quelques promesses que tu fasses, si Dieu n'agit, ces promesses sont vaines ; tandis que les promesses de Dieu dépendent de lui et non de toi. — Pourtant, reprends-tu, c'est moi qui crois. — Je l'accorde, tu as raison, c'est toi qui crois; mais ce n'est pas toi qui t'es donné la foi. Et comment croire sans la foi ? La foi est un don de Dieu.

2. Ecoute le docteur même de la foi, le grand défenseur de la grâce; écoute l'Apôtre; c'est lui qui dit: « Paix à nos frères, et charité avec la foi ». Voilà trois grandes choses: la

1. Ephés. VI, 23. — 2. Rom. IV, 20, 21. — 3. Gal. IV, 28. — 4. Gen. XXII, 18.

paix, la charité, la foi. L'Apôtre commence par la fin et finit par le commencement; puisqu'on commence par la foi pour finir par la paix, la foi étant la croyance même. Or, cette foi doit être une foi de chrétiens et non une foi de démons. « Les démons en effet, dit l'apôtre saint Jacques, croient et tremblent (1) », N'ont-ils pas dit au Christ: « C'est vous le Fils de Dieu ? » Ainsi proclamaient-ils ce que ne croyaient pas encore bien des hommes; ces démons tremblaient, tandis que des hommes osèrent donner la mort. Mais de ce que ces démons s'écrièrent: « C'est vous le Fils de Dieu, nous savons qui vous êtes (2) » ; s'ensuit-il qu'ils devaient régner avec lui ? Nullement. Il faut donc distinguer la foi des démons de la foi des saints; il faut insister avec soin sur cette distinction importante. Pierre aussi ne fit-il pas la même confession? Le Seigneur demandait: « Qui dites-vous que je suis? — Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant », répondit Pierre. — Simon, fils de Jona, reprit le Seigneur, tu es bienheureux (3) ». — O Seigneur, puisque les démons ont dit la même chose, pourquoi ne sont-ils pas bienheureux aussi ? Pourquoi ? — C'est que les démons ont parlé par crainte, et Pierre par amour. Ainsi on commence par la foi; quelle foi ? Celle dont l'Apôtre a dit: « Ni la circoncision ni l'incirconcision ne servent de rien, mais la foi » . Quelle foi? « La foi qui agit par amour (4) ». Or, cette foi qui agit par, amour, les démons ne l'ont pas, mais uniquement les serviteurs de Dieu, ses saints, les enfants spirituels d'Abraham, les fils de la

1. Jacq. II, 19. — 2. Marc, III, 12; I, 24. — 3. Matt. XVI, 15-17. — 4. Gal. V, 6.

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charité, les fils de la promesse; aussi le texte ajoute-t-il: «Et la charité ». L'Apôtre ici nomme trois choses: « Paix aux frères et charité avec la foi ». — « Paix aux frères » d'où vient cette paix? « Et charité» : d'où vient cette charité? D'« avec la foi ». Car on n'aime pas sans croire; et voilà pourquoi l'Apôtre a dit, en allant de la fin au commencement: « Paix, charité, avec la foi ». Disons, nous: Foi, charité, paix; crois, aime, règne. Si tu crois sans aimer, tu ne distingues pas encore ta foi de la foi qui tremblait et qui criait: « Nous savons qui vous êtes, le Fils de Dieu ». Ainsi donc, aime; et la charité jointe à la foi te conduira à la paix. A quelle paix? A la paix véritable, à la paix complète, à la paix solide, à l'inaltérable paix, à la paix qui ne redoute ni malaise ni ennemi, à la paix où aboutissent tous les bons désirs. « La charité avec la foi », dit saint Paul; quoiqu'on puisse dire aussi : La foi avec la charité.

3. Ce sont donc de grands biens, des biens précieux, que rappellent ces mots de l'Apôtre «Paix à nos frères et charité avec la foi ». Mais d'où viennent ces biens ? De nous ou de Dieu ? Dire que c'est de nous, c'est se glorifier en soi et non pas en Dieu. Mais si on connaît ces autres paroles du même Apôtre: « Celui a qui se glorifie, doit se glorifier dans le Seigneur (1) » ; on avouera que la paix et la charité avec la foi ne nous viennent que de Dieu.

Je t'entends me répondre: C'est là ton assertion, mais prouve-la. — Je la prouverai, et ce sera par le témoignage du même Apôtre. Vous connaissez déjà ces paroles .de lui : « Paix à nos frères et charité avec la foi ». — Mais que prouvent-elles? — Continue à lire : « Paix à nos frères et charité avec la foi, par Dieu le Père et Jésus-Christ Notre-Seigneur ». Qu'as-tu donc que tu ne l'aies reçu? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu ? Si Abraham a été honoré, il l'a été à cause de sa foi. Or, quelle est la foi pleine et parfaite? Celle qui croit que tous les biens, et la foi même, nous viennent de Dieu. Aussi l'Apôtre dit-il encore : « J'ai obtenu «miséricorde ». Témoignage admirable ! Il ne dit pas : « J'ai obtenu miséricorde » parce que j'étais fidèle; mais bien: « J'ai obtenu miséricorde pour devenir fidèle (2) ».

4. Considérons ses commencements ; considérons

1. I Cor. I, 31. — 2. Ib. VII, 25.

ce Saul plein de cruauté et de fureur, respirant la haine et altéré de sang. Considérons-le, mes frères ; ce spectacle est admirable. Etienne vient de mourir, le sang de ce martyr généreux a coulé sous des masses de pierres, pendant que pour le lapider en quelque sorte par les mains de tous, Saul gardait les vêtements des bourreaux. Alors se dispersèrent les frères qui habitaient Jérusalem ; et poussé par la fureur, non content d'avoir vu couler et d'avoir versé le sang d'Etienne, Saul obtint, des princes des prêtres, des lettres pour aller jusqu'à Damas et pour ramener chargés de chaînes tous les chrétiens qu'il pourrait découvrir. Il s'en allait. Aussi le Christ n'était pas encore sa voie, et lui-même était Saul encore et non pas Paul. Il s'en allait. Qu'avait-il dans le coeur ? Quoi, sinon le mal ? Qu'on me montre ses mérites. Ce qu'il a mérité, c'est sa condamnation et non sa délivrance. Ainsi s'en allait-il exercer sa fureur sur les membres du Christ, et répandre leur sang; mais c'était un loup qui allait devenir un vrai pasteur. Il marchait donc dans des dispositions funestes ; et pouvait-il en avoir d'autres quand il allait remplir une telle mission? Or, pendant qu'il marche occupé de ces pensées et respirant le carnage ; pendant que la colère précipite ses pas, que la haine donne de l'agilité à ses membres; pendant qu'il court, pendant qu'il vole pour obéir à la cruauté, voici une voix du ciel: «Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu?» Ce sont ces mots qui lui ont fait dire : «J'ai obtenu miséricorde, pour devenir fidèle ». Il était vraiment infidèle : c'est peu; à l'infidélité il joignait la cruauté; mais il obtint miséricorde pour devenir fidèle (1). Eh! que répondre quand Dieu dit : Je le veux ? Quoi ! Seigneur, cet homme qui a fait tant de mal et qui cherchait à en faire encore tant à vos saints, est jugé par vous digne d'une aussi grande miséricorde? — Je le veux. « Ton oeil est-il mauvais parce que je suis bon (2)? »

5. Ayez la foi; mais pour l'avoir priez avec foi. Pourriez-vous néanmoins prier avec foi si déjà vous n'aviez la foi? Il n'y a vraiment que la foi qui permette de prier. « Comment' le prieront-ils, s'ils ne croient pas en lui ? Et comment y croiront-ils, s'ils n'en ont ouï parler? Comment en ouïront-ils parler, si nul ne le prêche? Comment enfin le

1. Act. VII-IX. — 2. Matt. XX, 15.

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prêchera-t-on, si l'on n'est pas envoyé (1)? » Aussi, c'est parce que nous sommes envoyés que nous parlons. Ecoutez-nous donc, écoutez en nous Celui qui nous envoie.

C'est pour cela même, disent quelques-uns, que nous demandons à Dieu de nous faire persévérer dans la pratique des vertus que nous avons déjà et d'y ajouter celles qui nous manquent. Aussi avons-nous d'abord la foi qui prie. Tout, sans aucun doute, vient de Dieu; car je lui ai tout demandé. Mais pour le prier j'ai commencé par croire. Ainsi je me suis donné la foi ; et c'est Dieu qui m'a donné ensuite ce que je lui ai demandé avec foi.

Résolvons cette objection, attendu qu'elle ne manque pas d'importance. — Ne sembles-tu pas dire que tu as commencé par donner toi-même à Dieu, afin d'obtenir de lui ensuite? car tu lui as présenté d'abord ta foi et ta prière. Mais oublies-tu ces paroles apostoliques : « Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui lui a donné des conseils? Qui lui a donné d'abord pour être ensuite rétribué (2)? » Tu prétends que c'est toi. Ainsi tu as donné le premier à Dieu et tu lui as donné ce que tu n'a pas reçu de lui? Où as-tu trouvé, pauvre mendiant, de quoi lui donner ? Mais qu'avais-tu à lui donner? Qu'as-tu effectivement que tu ne l'aies reçu? Non, tu ne donnes à Dieu que ce que tu as reçu de lui; il ne reçoit de toi que ce qu'il t'a donné; et si le premier il ne t'avait donné, tu serais toujours, pauvre mendiant, dans le dénuement le plus complet.

6. En voici une preuve encore plus frappante. Admettons que vous avez reçu parce que vous aviez la foi. Mais ceux qui, comme Saut, ne croyaient pas encore? Saul obtint d'abord de croire au Christ, et lorsqu'il crut en lui, il commença à l’invoquer. La grâce du Christ lui accorda donc de croire, puis en croyant de le prier et en priant d'obtenir le reste. Qu'en pensez-vous, mes frères? Quand Saut n'avait pas encore la foi, ceux qui l'avaient priaient-ils ou ne priaient-ils pas pour lui ? Mais si l'on ne priait pas pour lui, que signifient ces paroles d'Etienne : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché (3) ? » Ainsi pour lui et pour les autres incroyants on demandait la foi. Ils ne l'avaient pas encore, et ils l'obtenaient grâce aux prières des fidèles; et ils n'avaient rien encore à offrir à Dieu, avant

1. Rom. X, 14, 15. — 2. Rom. XI, 34, 35. — 3. Act. VII, 59.

d'avoir obtenu miséricorde pour être fidèles. Aussi, lorsque Saut fut converti; lorsque la même parole l'eut renversé et relevé, renversé comme persécuteur et relevé comme prédicateur; lorsqu'il eut commencé à annoncer la foi qu'il avait poursuivie, que disait-il dé lui-même? J'étais inconnu de visage aux églises de Judée qui étaient unies au Christ; seulement elles entendaient dire : Celui qui nous persécutait il y a quelque temps, annonce maintenant la foi qu'il s'efforçait alors de détruire; et elles bénissaient Dieu à mon sujet (1) ». Dit-il: Et elles me bénissaient à mon sujet ? Il dit : Et comme je prêchais la foi que j'avais cherché à anéantir, ce n'est pas moi qu'elles glorifiaient, c'est Dieu. Si donc Saut a quitté cette vieille, tunique que le péché avait mise en lambeaux, qui était toute dégouttante de sang, pour prendre une robe d'humilité et devenir Paul, de Saut qu'il était, c'est à Dieu qu'il en est redevable.

7. Que signifie Paul? Tout petit. « Je suis, « dit-il, le plus petit d'entre les Apôtres ». Voilà ce que signifie Paul. Paul en latin est synonyme de peu, de petit; c'est ainsi que nous disons: Dans peu je te verrai, je ferai cela sous peu : post paulum, paulo post. Pourquoi Paul a-t-il donc pris ce nom? Pour signifier qu'il était petit, le plus petit. « Je suis, dit-il, le plus petit d'entre les Apôtres, car je ne suis pas digne de porter le nom d'Apôtre, ayant persécuté l’Eglise de Dieu ». C'est la vérité, Dieu devait te condamner, et il t'a donné de quoi mériter la couronne. De qui, de qui as-tu reçu de quoi mériter la couronne? Voulez-vous le savoir? Ecoutez, non pas moi, mais lui: « Je ne suis pas digne du nom d'Apôtre, dit-il, ayant persécuté l’Eglise de Dieu : par la grâce de Dieu néanmoins je suis ce que je suis ». Si c'est par la grâce de Dieu que tu es ce que tu es; c'est donc par ta faute que tu étais ce que tu étais. « Et sa grâce, ajoute-t-il, n'a pas été stérile en moi ». Le voilà qui préconise la foi qu'il voulait autrefois anéantir ; et la grâce n'est pas nulle en lui, puisqu'il dit. « Elle n'a pas été stérile en moi, mais j'ai travaillé plus qu'eux tous ». Prends garde, tu commences à t'élever. Que fais-tu, Paul? Tu étais si petit naguère. « J'ai travaillé plus qu'eux tous ». Par quel moyen? Dis-le, puisque tu n'as rien

1. Gal. I, 22-24.

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que tu ne l'aies reçu? Il s'arrête à l'instant même, et après avoir déclaré qu'il a travaillé plus qu'eux tous, il a peur en quelque sorte de ce qu'il a dit, et se montrant de nouveau dans son humilité : « Mais ce n'est pas moi, poursuit-il, c'est la grâce de Dieu avec moi (1) ».

8. Ainsi donc, mes frères, pour mieux connaître encore que la foi même nous vient du Seigneur notre Dieu, priez pour ceux qui ne l'ont pas encore. Quelqu'un d'entre vous a-t-il un ami qui n'ait pas la foi? Je l'engage à prier

1. I Cor. XV, 9, 10.

pour lui. Mais est-il besoin que je l'y engage? Le mari est chrétien, l'épouse ne l'est pas : et il ne prierait pas pour obtenir la foi à son épouse? C'est l'épouse qui est chrétienne et le mari qui ne l'est pas: et cette femme pieuse ne prierait pas pour obtenir la foi à son mari? Or, quand on prie pour cela, que fait-on ? Ne conjure-t-on pas Dieu de donner la foi? La foi est ainsi un don de Dieu. Que nul donc ne s'élève, que nul ne se vante de s'être donné quoi que ce soit. « Celui qui se glorifie, doit se glorifier dans le Seigneur (1) ».

1. I Cor. I, 31.

SERMON CLXIX. LA VIE CHRÉTIENNE (1).

ANALYSE. — Dans les quelques versets qui viennent d'être indiqués pour servir de thème à ce discours, saint Paul assigne à la vie chrétienne trois caractères opposés aux idées que se faisaient les Juifs. Ceux-ci mettaient leur gloire dans des avantages que saint Paul appelle charnels ; ils étaient surtout fiers d'être de la race d'Abraham : le chrétien, au contraire, se détache de tout l'extérieur pour ne s'attacher qu'à Jésus-Christ. Les Juifs, secondement, s'appuyaient sur leur propre justice, se croyaient capables de mériter le ciel : le chrétien au contraire ne compte que sur la grâce et la miséricorde du Sauveur. Troisièmement enfin, les Juifs s'estimaient parfaits : mais le chrétien, quoi qu'il ait fait, ne croit jamais avoir atteint à la perfection. En développant, en expliquant le texte de l'Apôtre, saint Augustin assigne ces mêmes caractères à la vie chrétienne.

1. Que votre sainteté s'applique à bien écouter et à bien comprendre cette leçon que nous fait l'Apôtre ; que vos pieux désirs nous obtiennent en même temps du Seigneur notre Dieu la grâce de vous expliquer convenablement et utilement les idées qu'il daigne nous révéler.

Pendant que se faisait la lecture, vous avez entendu l'apôtre saint Paul nous dire: « Car c'est nous qui sommes la circoncision, nous qui servons l'Esprit de Dieu ». La. plupart des manuscrits portent, je le sais: « Nous qui servons Dieu en esprit » ; mais les textes grecs que nous avons pu consulter, disent: « Nous qui servons l'Esprit de Dieu ». Du reste, il n'y a point là de difficulté ; les deux sens sont également clairs et orthodoxes , puisqu'il est vrai que nous servons l'Esprit de Dieu, vrai aussi que nous servons Dieu en esprit et non pas selon la chair. Servir Dieu selon la chair, ce serait compter lui plaire par ce qui tient à la chair. Mais lorsque, pour faire le bien, la chair même est soumise à l'esprit, c'est en esprit que nous servons Dieu. Alors en effet nous domptons la chair pour soumettre à Dieu l'esprit qui la gouverne; et l'esprit ne saurait la gouverner comme il convient, s'il n'est gouverné lui-même.

2. « C'est nous qui sommes la circoncision ». Examinez ce que l'Apôtre veut faire entendre par cette circoncision qui fut imposée sous le règne des ombres mystérieuses et qui a été abrogée à l'apparition de la lumière véritable. Pourquoi ne dit-il pas: C'est nous qui avons, mais: « C'est nous qui sommes la circoncision? » C'est comme s'il avait voulu dire C'est nous qui sommes la justice, attendu que la circoncision est justice. Mais être justice,

1. Philipp. III, 3-16.

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c'est, plus que d'être juste ; et pourtant saint Paul, en disant que nous sommes justice, veut signifier que nous sommes justes. Nous ne sommes pas en effet cette justice immuable à laquelle nous -participons. Comme on dit une nombreuse jeunesse pour désigner de nombreux jeunes gens, on dit aussi justice pour désigner des justes. Voyez-le plus clairement dans ces paroles du même Apôtre: « Afin, « dit-il, due nous soyons en lui justice de Dieu  (1) ». Justice de Dieu et non de nous; justice reçue de lui et non puisée en nous; justice obtenue et non usurpée, donnée et non ravie. Il y eut un être qui usurpa en cherchant à s'égaler à Dieu; aussi trouva-t-il sa ruine dans cette ambition. Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur étant de la nature de Dieu, « ne crut pas usurper en s'égalant à lui ». Comment d'ailleurs aurait-il usurpé, puisque par nature il était son égal? Toutefois « il s'anéantit lui-même en prenant une nature d'esclave (2), afin que nous soyons en lui justice de Dieu ». Ah ! s'il n'avait accepté notre indigence, nous ne cesserions pas d'être pauvres. Mais étant riche il s'est fait pauvre, « afin de nous enrichir par sa pauvreté », dit l'Ecriture (3). Que ne devons-nous donc pas espérer de ses richesses, puisque sa pauvreté même contribue à nous enrichir? — Ainsi l'Apôtre ne nie pas que tu sois circoncis ; seulement il explique la circoncision, il apporte la lumière et chasse les ombres.

3. « Nous sommes, dit-il, la circoncision, « nous qui servons Dieu en esprit, qui nous glorifions dans le Christ Jésus et qui ne mettons pas notre confiance dans la chair ». Il avait en vue des hommes qui mettaient dans la chair leur confiance, qui se glorifiaient de la circoncision charnelle; et d'eux il disait encore: « Qu'ils font un Dieu de leur ventre et qu'ils mettent leur honneur dans leur ignominie (4) ». Comprends mieux, toi, la circoncision, sois la circoncision; comprends et agis, car il est bon de comprendre quand on pratique (5) ».

Ce n'est pas sans raison que l'enfant devait être circoncis le huitième jour (6). Le Christ n'est-il pas la Pierre qui nous circoncit? Le peuple juif fut circoncis avec, des couteaux de pierre (7); mais la pierre désignait le Christ (8) ;

1. II Cor. V, 21. — 2. Philip. II, 6, 7. — 3. II Cor. VIII, 9. — 4. Philip. III, 19. — 5. Ps. CX, 10. — 6. Gen. XVI, 12; Lév. XI, 3. — 7. Josué, V, 2. — 8. I Cor. X, 4.

et si l'opération se pratiquait le huitième jour, c'est que, dans la succession des semaines, le huitième jour est le premier, puisque les sept jours écoulés on revient au premier. Quand finit le septième, le Sauveur est encore au tombeau; il ressuscite quand reparaît le premier, et sa résurrection est pour nous la promesse du jour éternel comme elle est la consécration du dimanche. Dimanche en effet paraît se rapporter à Seigneur, dominicus ad Dominum; ce qui s'explique parce que le Sauveur est ressuscité ce jour-là. C'est la Pierre qui nous a été rendue en ce moment. Faites-vous donc circoncire, vous qui voulez dire: « Nous qui sommes la circoncision. Car il s'est sacrifié pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification  (1) ». Cette justification ou cette circoncision ne vient pas de toi. « C'est la grâce qui vous a sauvés par la foi, et cela ne vient pas de vous, car c'est un don de Dieu, ni de vos oeuvres (2) ». Ne dis donc pas : Si j'ai reçu, c'est que j'ai mérité; ne crois pas avoir reçu à cause de tes mérites, -puisque tu n'en aurais point si tu n'avais reçu. Ainsi la grâce a devancé le mérite : ce n'est pas la grâce qui vient du mérite, mais le mérite qui vient de la grâce. Si la grâce venait du mérite, ce serait un achat et non, pas un don gratuit. « Vous les sauverez pour rien (3) ». Que signifie : « Vous les sauverez pour rien ? » Vous ne trouvez en eux rien qui mérite le salut, et pourtant vous le leur accordez. Vous donnez, vous sauvez gratuitement. Vos dons précèdent tous mes mérites , afin que, mes mérites suivent vos dons. Vous donnez donc et vous sauvez gratuitement, puisqu'au lieu de trouver en moi de quoi vous porter à me sauver, vous y trouvez tant de motifs de me condamner.

4. Donc, dit-il, « c'est nous qui sommes la circoncision, qui servons l'Esprit de Dieu et qui nous glorifions en Jésus-Christ ». Car celui qui se glorifie doit se glorifier dans le Seigneur (4). « Sans mettre notre confiance dans la chair ». Qu'est-ce que mettre sa confiance deus la chair? Le voici. « Et pourtant, continue l'Apôtre, moi aussi j'ai sujet d'y mettre ma confiance, j'ai même sujet plus que beaucoup d'autres ». Ne vous. figurez point que je dédaigne ce que je ne puis avoir. Est-il étonnant qu'un homme du bas peuple et de

1. Rom. IV, 25. — 2. Ephés. II, 8, 9. — 3. Ps. LV, 8. — 4. I Cor. I, 51.

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condition vile méprise la noblesse et montre sous ce rapport une humilité véritable? Oui, «moi aussi, j'ai de quoi mettre ma confiance dans la chair ». Je puis donc vous enseigner à ne faire aucun cas de ce que vous me voyez fouler aux pieds moi-même. «Si quelqu'un croit pouvoir se confier dans la chair, je le puis davantage ».

5. Voici enfin la nature de cette confiance. « J'ai été circoncis le huitième jour » : je ne suis par conséquent ni prosélyte, ni étranger, au sein du peuple de Dieu ; je n'ai pas été circoncis dans un âge déjà avancé, mais le huitième jour, réellement, puisque je suis né de parents juifs. « De la race d'Israël, de la tribu de Benjamin, hébreu de pères hébreux; pharisien dans le zèle pour la loi ». Les pharisiens étaient comme les premiers de la nation, comme la noblesse juive; ils n'étaient pas confondus avec le petit peuple. Ce mot de pharisien signifie, dit-on, une espèce de séparation, comme en latin le mot egregius distingué, signifie tiré de la foule, e grege. De la race d'Israël faisaient partie aussi les tribus qui avaient renoncé au temple. Mais les tribus de Benjamin et de Juda étaient restées fidèles. A l'époque du schisme qui eut lieu sous le serviteur de Salomon, il n'y eut en effet pour continuer à fréquenter Jérusalem et le temple du vrai Dieu, que la tribu sacerdotale de Lévi, la tribu royale de Juda, et la tribu de Benjamin (1). Il ne faut donc point passer légèrement sur ce mot : « De la tribu de Benjamin » c'est-à-dire attaché à Juda et fidèle au temple. « Hébreu de parents hébreux ; quant à la loi, pharisien; quant au zèle, persécuteur de l'Eglise ». Il considère donc comme un de ses mérites d'avoir persécuté les chrétiens. « C'était par zèle, dit-il ». En d'autres termes, je n'étais pas un juif indolent, je souffrais avec peine et j'attaquais avec vigueur tout ce qui semblait contraire à ma loi.

Toutes ces distinctions étaient parmi les Juifs des caractères de noblesse ; mais il faut être humble pour être chrétien. Aussi l'Apôtre s'appelait-il Saul quand il était Juif et a-t-il pris le nom de Paul quand il est devenu l'un des nôtres. Le mot Saul vient de Saül. Vous savez ce qu'était Saül, quelle haute taille il avait. L'Ecriture dit de lui qu'il surpassait tous les autres quand il fut choisi pour

1. III Rois, XII.

recevoir l'onction royale (1). Tel n'était pas Paul, mais seulement quand il eut pris ce nom de Paul, qui veut dire Petit. « Par zèle donc persécuteur de l'Eglise ». Comprenez par là quel rang j'occupais parmi les Juifs, puisque le zèle de nos traditions paternelles me déterminait à persécuter l'Eglise du Christ.

6. Il ajoute : « Quant à la justice de la loi, ayant vécu sans reproche ». Votre charité n'ignore pas qu'il est dit de Zacharie et d'Elizabeth qu'ils marchaient sans reproche dans toutes les prescriptions du Seigneur. « Observant tous deux, dit l'Ecriture, les commandements du Seigneur sans reproche (2) ». C'est ce que faisait notre saint Apôtre quand il s'appelait Saul. Il suivait la loi sans encourir de reproche; mais ce fut en ne méritant point de reproche qu'il arriva à mériter un reproche bien grave. Quoi donc? rues frères, estimons nous qu'il y eût du mal à vivre irrépréhensible dans la justice commandée par la loi? S'il y avait du mal à cela, il y en avait donc aussi dans la loi même? Le même Apôtre nous dit néanmoins : « Ainsi la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon (3) ». Or, la loi étant sainte, et le commandement saint, juste et bon, comment y aurait-il du mal à vivre irréprochable dans l'observation de la justice ordonnée par cette sainte loi ? N'est-ce pas plutôt être saint ? Et pourtant est-ce être saint que de vivre ainsi ? Ecoutons encore le même Apôtre, voici ce qu'il dit : « Ce qui était gain pour moi, je l'ai jugé perte à cause du Christ ». Il parle ici de ses pertes réelles, et dans le nombre de ses pertes il met la vie irréprochable qu'il a menée conformément à la justice légale. « Bien plus, continue-t-il, j'estime que tout est perte comparativement à l'éminente connaissance de Jésus-Christ Notre-Seigneur ». J'examine ce qui fait ma gloire, et je le mets en face de la grandeur incomparable de Notre-Seigneur Jésus-Christ. J'ai soif de ceci, dégoût pour cela. C'est peu : « Non-seulement je regarde tout comme perte en face de lui; mais quand il s'agit de gagner le Christ, tout n'est à mes yeux que fumier ».

7. Voici, grand Apôtre, une question plus profonde. Vous viviez, sans mériter de reproche, conformément à la justice ordonnée par la loi; cette vie néanmoins est considérée par

1. I Rois, IX, 2. — 2. Luc, X, 6. — 3. Rom. VII, 12.

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vous comme une perte, comme un dommage, comme du fumier, relativement à l'acquisition que vous voulez faire du Christ: ne s'ensuit-il pas que cette justice détournait du Christ? Je vous en prie, daignez vous expliquer un peu. Ou plutôt demandons à Dieu de nous éclairer; car c'est lui qui a éclairé l'auteur de cette épître, écrite, non pas avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant. Vous voyez bien, mes très-chers, qu'il y a ici une difficulté fort ardue et malaisée à comprendre. D'un côté la loi est sûrement sainte, et le commandement saint, juste et bon; pour les catholiques il est certain encore, et on ne peut le nier qu'en cherchant à sortir de l'Eglise, que cette loi ancienne n'a été donnée que par le Seigneur notre Dieu. D'un autre côté cependant la vie irréprochable et conforme à cette justice légale a détourné l'Apôtre du Christ, et il ne s'est attaché à lui qu'en regardant comme une perte, comme un dommage, comme du fumier, son irrépréhensible fidélité à la justice ordonnée par la loi. Voilà la difficulté.

Continuons à lire, faisons un pas en avant, peut-être trouverons-nous dans les propres paroles de saint Paul, un trait de lumière qui dissipera ces ombres. « J'ai regardé tout cela, « dit-il, comme une perte, et comme du fumier, afin de gagner le Christ ». Soyez attentifs, je vous prie. Je regarde tous ces avantages, et parmi eux je compte la fidélité inviolable de ma vie à la justice légale, comme perte, comme dommage, comme fumier véritable. Oui, j'estime tout cela à l'égal d'une perte, à l'égal du fumier, « afin de gagner le Christ et d'être trouvé, en lui, possédant, non ma propre justice qui vient de la loi ». Vous qui comprenez avant que j'aie expliqué, figurez-vous que vous ressemblez à des voyageurs plus rapides qui sont en route avec des voyageurs au pas plus lent. Ralentissez tant soit peu votre marche, pour ne laisser pas vos compagnons en arrière. « Pour gagner le Christ, dit donc l'Apôtre, et pour être trouvé possédant en lui, non ma propre justice, qui vient de la loi ». Si c'est la sienne, pourquoi dire qu'elle vient de la loi? Si elle vient de la loi, comment vient-elle de vous ? Est-ce vous qui vous seriez donné la loi? Mais c'est Dieu qui l'a donnée, c'est Dieu qui l'a imposée, c'est Dieu qui a commandé de l'observer. Si cette loi ne t'apprenait pas à vivre, comment te dirais-tu irréprochable au point de vue de la justice qu'elle prescrit? Et si c'est d'elle que te vient cette justice, comment affirmes-tu que tu possèdes, « non ta propre justice qui vient de la loi, mais celle qui vient de Dieu par la foi au Christ? »

8. Je résoudrai cette question le mieux que je pourrai : daigne Celui qui habite en vous y jeter plus de lumière, nous donner la grâce de voir et d'aimer la vérité; car s'il nous donne de l'aimer, il nous donnera par là même la grâce de la pratiquer. — Voici donc quelle est ma pensée.

Dieu a donné sa loi, je parle de la loi qui dit: « Tu ne convoiteras point (1) », et non de ces observances charnelles qui sont des ombres de l'avenir. Or, Dieu ayant donné cette loi; si un homme craint, s'il croit pouvoir l'accomplir avec ses propres forces, s'il fait réellement ce qu'elle prescrit, non par amour de la justice, mais par peur du châtiment, cet homme est sans reproche au point de vue de la justice légale, car il ne dérobe ni ne commet d'adultère, il ne fait ni faux témoignage ni homicide, il ne convoite même pas le bien de son prochain; va-t-il toutefois jusque-là? Le peut-il? S'il le fait, c'est par crainte du châtiment. Mais s'abstenir de convoiter uniquement par crainte du châtiment, n'est-ce pas convoiter? En présence d'un appareil formidable d'armes défensives et offensives, en face d'une multitude qui le cerne ou qui court à sa rencontre, un lion même cesse de poursuivre sa proie: en est-il moins lion? Il a laissé sa proie, mais non sa fureur. Lui ressembles-tu ? Tu pratiques sans doute la justice, et c'est elle qui te dit de te dérober aux tourments. Mais est-il étonnant qu'on redoute les supplices ? Qui ne les redoute pas? Quel voleur, quel sicaire, quel scélérat n'en a peur? La différence qui distingue ta peur de la peur du larron, c'est que tout en craignant les lois humaines , celui-ci ne s'abstient pas d'être homicide , parce qu'il compte échapper à la vigilance de ces lois ; tandis que les lois et les peines que tu redoutes sont celles d'une puissance que tu ne saurais tromper ; que ne ferais-tu point si tu le pouvais? Ainsi tes convoitises coupables ne sont pas éteintes par l'amour, mais comprimées par la crainte. C'est le loup qui se lance sur un bercail et que forcent à s'éloigner

1. Exod. XX, 16.

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l'aboiement des chiens et le cri des bergers en est-il moins loup? Ah ! qu'il change et devienne brebis. Le Seigneur en effet peut faire ce changement. Mais alors c'est sa justice et non la tienne. Tu peux avec la tienne redouter le châtiment, tu n'as pas pour la justice un amour réel.

Quoi ! mes frères, l'iniquité aurait ses charmes et la justice n'aurait pas les siens? Le mal a de l'attrait, et le bien n'en aurait. pas? A coup sûr il en a ; mais « c'est le Seigneur qui répandra la douceur, puis notre terre portera ses fruits (1)». Elle demeurera stérile si d'abord le Seigneur ne verse ses attraits. Voilà pourquoi l'Apôtre aimait la justice et se trouvait heureux; se souvenait de Dieu et se trouvait heureux (2); soupirait avec ardeur après les parvis sacrés (3), et dédaignait, considérait comme perte, comme dommage et comme vil fumier tout ce qu'il estimait auparavant.

9. C'était donc son zèle ardent pour les traditions de ses pères, qui l'avait porté à persécuter l'Eglise (4), à établir sa propre justice au lieu de rechercher la justice de Dieu. En voulez-vous la preuve? « Que dirons-nous donc? » s'écrie-t-il ailleurs. « Que les gentils, qui ne cherchaient point la justice, ont embrassé la justice ». Laquelle? « Mais la justice qui a vient de la foi; et que les gentils qui ne cherchaient point », comme la leur, « la justice qui vient de la loi », la justice inspirée par la crainte du châtiment et non par l'amour du bien, « sont parvenus à la justice, cet à la justice qui vient de la foi; tandis qu'Israël, en recherchant la loi de justice, n'y est point parvenu. Pourquoi ? Parce que ce n'est point par la foi ». Qu'est-ce à dire : « Ce n'est point par la           foi ? » C'est-à-dire qu'Israël n'a point espéré en Dieu, n'a point attendu de lui la justice, n'a point eu foi en Celui qui justifie l'impie (5), n'a point fait comme le publicain qui baissait les yeux jusqu'à terre, se frappait la poitrine et disait «Seigneur, ayez pitié de moi, pauvre pécheur (6). — Voilà pourquoi tout en recherchant la loi de justice, il n'y est point parvenu. Pourquoi? Parce que ce n'est point par la foi, mais comme par les oeuvres qu'ils l'ont recherchée; car ils se sont heurtés contre la pierre d'achoppement (7) » . Voilà bien pourquoi Saul persécutait l'Eglise;

1. Ps. LXXXIV, 13. — 2. Ps. LXXVI, 3. — 3. Ps. LXXXIII, 3. — 4. Gal. I, 14. — 5. Rom. IV, 5. — 6. Luc, XVIII, 13. — 7. Rom. IX, 30-32.

il se heurtait alors contre la pierre d'achoppement, contre le Christ étendu en quelque sorte sur terre dans son humilité. Sans doute aussi il était élevé au ciel avec son corps ressuscité d'entre les morts; mais s'il n'eût été en même temps sur la terre, aurait-il crié à Saul : « Pourquoi me persécutes-tu » ? Il était donc abaissé à terre par son humilité; et Saul se heurtait contre lui dans son aveuglement. Cet aveuglement, d'où venait-il? De l'enflure causée par son orgueil. Qu'est-ce à dire? De ce qu'il s'appuyait sur sa justice. Cette justice à la vérité venait de la toi; mais elle était aussi la sienne. Comment venait-elle de la loi ? Parce qu'elle était contenue dans les prescriptions légales. Et comment était-elle aussi la sienne? Parce qu'il se l'attribuait, parce qu'elle ne venait pas de l'amour, de l'amour de la justice, de l'amour de la charité du Christ. Mais d'où lui est venu cet amour? Quand il n'y avait en lui que la crainte, cette crainte réservait dans son coeur la place que devait occuper la charité. Lors donc qu'il sévissait avec fierté, avec orgueil contre les chrétiens et qu'il se glorifiait devant les Juifs de persécuter l'Eglise par zèle pour les traditions paternelles; lorsqu'il se croyait un grand homme, il entendit du haut du ciel la voix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Déjà assis sur son trône le Sauveur n'en recommandait pas moins l'humilité. « Saul, Saul, dit-il, pourquoi me persécutes-tu ? Il t'est dur de regimber contre l'aiguillon (1) ». Je pourrais te laisser faire; tu te blesserais toi-même, sans m'atteindre, en frappant du pied; mais non, je ne te laisse pas. Tu es furieux, et je suis miséricordieux. « Pourquoi me persécutes-tu? » Je ne crains pas que tu mie crucifies de nouveau; je veux seulement me révéler à toi, afin de te détourner de mettre à mort, non pas moi, mais toi.

10. L'Apôtre frémit; frappé et renversé, il fut bientôt relevé et raffermi. En lui s'accomplit cette parole : « C'est moi qui frapperai et c'est moi qui guérirai (2)». Il n'est pas dit: Je guérirai, puis je frapperai; mais : « Je frapperai et je guérirai». Je te frapperai, puis je me donnerai à toi. Ainsi frappé, il prit à dégoût sa propre justice, cette justice qu'il pratiquait sans reproche et qui le rendait honorable, grand et glorieux aux yeux de Juifs; il la regarda comme une perte, comme un

1. Act. IX, 4, 5. — 2. Deut. XXXII, 39.

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dommage, comme un fumier, aspirant à «avoir en lui, non sa propre justice, qui vient de la loi, mais celle qui vient de Dieu par la foi en Jésus-Christ ».

Que dit ensuite le même Apôtre de ceux qui se sont heurtés contre la pierre d'achoppement? Qu'ils s'appuyaient, non sur la foi, « mais sur les oeuvres » ; et que c'est en quelque sorte leur justice même qui a fait qu'ils se sont heurtés contre la pierre d'achoppement, comme il est écrit: Voici que je mets en Sion une pierre d'achoppement et une pierre de scandale; et quiconque croit en Elle ne sera point confondu (1) ». En croyant en Elle, effectivement, on ne comptera plus sur cette justice qui vient de la loi, toute bonne que soit cette loi; mais on accomplira la loi à l'aide de la justice octroyée par Dieu; et c'est ainsi qu'on ne sera point confondu. Car la charité est la plénitude de la loi (2). Mais par qui cette charité a-t-elle été répandue dans nos coeurs? Ce n'est point par nous, à coup sûr, c'est par le Saint-Esprit, qui nous a été donné (3). Les Juifs donc se sont heurtés contre la pierre d'achoppement et contre la pierre de scandale, et l'Apôtre dit d'eux : « Mes frères, les ardents désirs de mon coeur et mes supplications à Dieu ont pour objet leur salut ». Ainsi,l'Apôtre demande la foi pour ceux qui ne croient pas, et la conversion pour les impies ; ce qui prouve que la conversion même ne se produit pas sans la grâce. « Mes supplications à Dieu ont pour objet leur salut. Car je leur rends ce témoignage, qu'ils ont du zèle pour Dieu». Lui aussi avait du zèle pour Dieu; mais quel zèle? Un zèle pareil au leur, un zèle qui n'était pas « selon la science ». Comment n'était-il pas selon la science? C'est qu'ils ignoraient la justice de Dieu et voulaient établir la leur ». Aussi revenu de cet égarement l'Apôtre disait-il: « Je n'ai plus ma propre justice». Eux veulent établir la leur, ils aiment encore à rester sur le fumier. Je n'ai plus, moi, ma justice, mais la justice que donne la foi au Christ, la justice qui vient de Dieu, oui, cette justice qui vient de Dieu qui justifie l'impie.

11. Sors, sors de toi-même, tu es pour toi un obstacle, et en t'élevant toi-même tu ne prépares que des ruines. Si le Seigneur ne

1. Rom. IX, 32, 33. — 2. Ib. XIII, 10. — 3. Ib. V, 5.

bâtit la maison, c'est en vain qu'on se fatigue à la construire (1). Garde-toi donc de chercher à acquérir ta propre justice. Oui la justice vient, elle doit venir de la loi donnée par Dieu; mais puisqu'elle vient de la loi, quelle ne vienne pas de toi. C'est l'Apôtre qui le dit, et ce n'est pas à moi que doivent s'en prendre les amis de leur propre justice. Voilà le livre, ouvre lis, écoute, comprends. Ne cherche pas ta justice; quoiqu'elle vienne de la loi, l'Apôtre la considère comme du fumier, dès qu'elle est la tienne. « Car en ignorant la justice de Dieu et en cherchant à établir la leur, ils ne sont point soumis à la divine justice (2) ». Ne t'imagine pas qu'étant chrétien tu ne saurais te heurter contre la pierre d'achoppement. Tu t'y heurtes, dès que tu dérobes quelque chose à la grâce. Et n'est-on pas plus coupable de se heurter contre le Christ sur son trône, que contre le Christ sur la croix? Sois juste, mais par la grâce, par le secours de Dieu et non par toi. « Que vos prêtres soient revêtus de justice (3) ». On reçoit un vêtement, il ne naît pas avec les cheveux et il n'y a que les animaux qui naissent tout vêtus. Telle est la grâce que préconise l'Apôtre : tu dois l'attendre de Dieu. Gémis pour l'obtenir, crois et pleure afin que Dieu te la donne. « Celui qui invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé, est-il écrit (4) ». Remarque qu'il ne s'agit pas ici de la guérison de quelque mal corporel, tel que serait la fièvre, la peste, la goutte ou tout autre. Non. « Celui qui invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé », c'est-à-dire qu'il sera justifié. Si le Seigneur a dit: « Le médecin n'est pas nécessaire à ceux qui se portent bien, mais aux malades », n'a-t-il pas expliqué sa pensée par ces autres paroles: « Je ne suis pas venu chercher les justes, mais les pécheurs (5) ? »

12. Aussi voyez ce que dit encore l'Apôtre: « Je voudrais avoir en lui, non pas ma justice, qui vient de la loi », car c'est toujours la mienne, « mais celle qui vient de Dieu », qui s'obtient de Dieu par la foi au Christ, « la justice de la foi, pour le connaître, ainsi que la vertu de sa résurrection ». Quel bonheur de connaître la vertu de la résurrection du Christ ! Etes-vous étonnés qu'il ait ressuscité son corps? Est-ce en cela que consiste la vertu de sa résurrection ?

1. Ps. CXXVI, 1. — 2. Rom. X, 1-3. — 3. Ps. CXXXI, 16. — 4. Joël, II, 32. — 5. Matt. IX, 12,13.

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Ne ressusciterons-nous pas aussi a la fin des siècles? Ce corps corruptible ne se revêtira-t-il pas d'incorruptibilité, ce corps mortel d'immortalité ? Le Christ est ressuscité d'entre les morts, il ne meurt plus et la mort 1faura plus sur lui d'empire (1); ne ressusciterons-nous pas, si je l'ose dire, d'une façon plus admirable encore? Sa chair est ressuscitée sans avoir été corrompue; la nôtre sortira pleine de vie dé la corruption même. Il est beau sans doute qu'il nous ait devancés pour être notre modèle et pour nous montrer ce que nous devons attendre; mais ce n'est point là tout ce qu'avait en vue l'Apôtre en parlant, non pas de sa justice, mais de celle qui vient de Dieu, et en faisant mention de la vertu de la résurrection du Christ ; il voulait t'y faire voir ta justification. Car c'est la résurrection du Sauveur qui nous justifie, comme c'était la Pierre qui opérait la circoncision. Voilà pourquoi saint Paul a commencé par ces mots: « C'est nous qui sommes la circoncision ». Comment a-t-elle été produite? Par la Pierre. Quelle est cette Pierre? Le Christ. Quand a-t-elle été produite? Le huitième jour: aussi bien est-ce en ce jour que le Seigneur est ressuscité.

13. Voilà donc, mes frères, la justice que nous devons conserver si nous l'avons, augmenter dans ce qui lui manque, et porter à sa perfection pour l'époque où on chantera : « O mort, « où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon (2)? » Tout cela néanmoins doit nous venir de Dieu; mais nous ne devons ni nous endormir, ni oublier de faire des efforts, ni négliger de vouloir. Sans volonté de ta part, ne compte pas avoir en toi la justice de Dieu. Sans doute, tu n'as d'autre volonté que la tienne; mais tu ne peux avoir non plus de justice que de Dieu. La justice de Dieu est indépendante de ta volonté; mais sans la vouloir tu ne l'auras pas. On t'a bien montré ce que tu dois faire, la loi fa dit : Ne fais ni ceci ni cela; mais cela et ceci. La loi donc t'a parlé, elle t'a commandé, elle t'a montré, et si tu as de l'intelligence tu as compris ton devoir. Demande maintenant la grâce de l'accomplir, si tu connais la vertu de la résurrection du Christ. « Car il s'est sacrifié pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification (3) ». Pour notre justification? pour nous justifier, pour nous

1. Rom. VI, 9. — 2. I Cor. XV, 53-55. — 3. Rom. IV, 25.

rendre justes. Ainsi tu seras à double titre l'oeuvre de Dieu : comme homme et comme juste. Mieux vaut pour toi être juste que d'être homme. Si donc c'est Dieu qui t'a fait homme et si c'est toi qui te rends juste, ton oeuvre est préférable à celle de Dieu. Mais non; Dieu t'a fait sans toi, car tu n'as point consenti à être créé par lui. Eh ! comment y aurais-tu consenti, puisque tu n'étais pas? Mais s'il t'a fait sans toi, sans toi il ne te justifie pas. Il t'a donc formé sans que tu le susses, et il ne te justifie qu'autant que tu le veux. C'est lui néanmoins qui te justifies ce n'est pas toi, et tu ne dois pas retomber sur ce qui était pour toi une perte, un dommage, du fumier, mais chercher en lui, non ta propre justice, « qui vient de la loi, mais la justice qui vient de Dieu par la foi du Christ, la justice de la foi, pour le connaître, ainsi que la vertu de sa résurrection, et la participation de ses souffrances ». Ici encore tu trouveras la vertu ; la vertu sera pour toi dans la participation des souffrances du Christ.

14. Comment toutefois participer aux souffrances du Christ, sans la charité? Ne voit-on pas, au milieu des tortures, des larrons montrer un tempérament si ferme , que loin de faire connaître leurs complices, plusieurs mêmes refusent de se nommer? Ils sont déchirés, broyés; ils ont les côtes brisées, les membres en lambeaux; et rien ne peut vaincre leur obstination coupable. Qu'aiment-ils? car il est impossible qu'ils résistent ainsi sans un ardent amour. Ne leur comparons pas toutefois celui qui aime Dieu, car on ne l'aime que par lui. Ce coupable aime autre chose, autre chose qui tient à la chair, car il est homme. Mais quel que soit l'objet de son amour, que son amour tombe sur ses complices, sur le désir de n'être pas connu ou sur la gloire qu'il attache aux crimes; quel que soit enfin l'objet de son amour, il en avait beaucoup pour n'avoir pas cédé sous le poids des tortures. Si donc ce misérable n'a pu, sans aimer, soutenir tant de tourments, les soutenir et n'y pas succomber; tu ne pourras non plus, sans aimer, partager les souffrances du Christ.

15. Or, quel doit être ton amour? Il doit être charité et non cupidité. « Quand je livrerais mon corps aux flammes, est-il dit, si je «n'ai pas la charité, je n'y ai aucun profit (1) ».

1. I Cor. XIII, 3.

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Afin donc de profiter de là participation aux souffrances du Christ, tu dois avoir la charité. Comment l'avoir? Pauvre mendiant, comment avoir l'amour de Dieu? Veux-tu que je te l'apprenne? Interroge plutôt l'économe du Seigneur. Oui, avec la charité, la participation aux souffrances du Christ te rendra véritablement martyr; le martyr étant celui dont on couronne la charité. Mais enfin, comment avoir cette charité? Nous portons ce trésor dans des vases d'argile, dit le même Apôtre, « de sorte que la grandeur appartient à la vertu de Dieu et ne vient pas de nous (1) ». N'est-ce pas dire que « la charité a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint, qui nous a été donné (2) ? »

C'est après cela que tu dois soupirer. Dédaigne ton esprit et reçois l'Esprit de Dieu. Que ton esprit ne craigne pas de se trouver à l'étroit dans ton corps, lorsque l'Esprit de Dieu commencera à régner en toi. Non, l'Esprit de Dieu ne bannira pas alors ton esprit; ne crains pas. Tu serais à l'étroit, si tu donnais l'hospitalité à un riche, tu ne saurais où te loger, où  placer ton lit, ton épouse, tes enfants, toute ta famille. Que faire ? dirais-tu. Où aller? Où habiter? L'Esprit de Dieu est riche, reçois-le pourtant; il te mettra au large au lieu de te mettre à l'étroit. « Sous moi vous avez élargi l'espace (3) » ; c'est ce que tu chantes. Tu diras donc à ton hôte divin : « Sous moi vous avez élargi l'espace ». J'étais à l'étroit, quand vous n'étiez pas ici; vous avez rempli ma demeure, et au lieu de m'en chasser, vous n'en avez chassé que la gêne. Dans ces mots d'ailleurs: « La charité de Dieu a été répandue », le terme répandue n'éveille-t-il pas l'idée d'étendue ? Non, ne crains pas d'être à l'étroit, accueille ton hôte, et ne le traite pas comme un de ceux qui ne font que passer. Tu ne gagnerais rien à son départ; c'est en demeurant qu'il donne. Sois à lui, ne souffre pas qu'il te laisse, qu'il sorte, retiens-le toujours et dis-lui : « Faites de nous votre possession, ô Seigneur notre Dieu (4) ».

16. Oui, conservons la justice qui vient de Dieu, pour le connaître, ainsi que la vertu de sa résurrection et la participation à ses souffrances, en nous conformant à sa mort. « Car nous avons été, par le baptême, ensevelis avec le Christ pour mourir, afin que, comme

1. II Cor. IV, 7. — 2. Rom, V, 5. — 3. Ps. XVII, 37. — 4. Isaïe XXVI, 13, sept.

le Christ est ressuscité d'entre les morts, nous menions aussi une vie nouvelle (1) ». Meurs, pour vivre; pour ressusciter, ensevelis-toi: c'est après ta sépulture et ta résurrection que véritablement tu auras le coeur élevé, Vous goûtez ce que je dis. Le goûteriez-vous, si vous n'y trouviez une secrète douceur ?

« Je me conforme à sa mort, poursuit saint Paul, afin que je puisse parvenir de quelque manière à la résurrection d'entre les morts ». Il parlait de la justification, de la justification par la foi au Christ, de la justification qui vient de Dieu, et voici comment il termine. Après avoir recherché cette justification, après avoir dit: « Afin d'être trouvé en lui, possédant non ma propre justice, qui vient de la loi, mais la justice qui s'obtient par la foi au Christ, la justice qui vient de Dieu », il ajoute: « Pour parvenir de quelque manière à la résurrection d'entre les morts ». Pourquoi avoir dit: « Pour parvenir de quelque manière ? — C'est que sans avoir atteint encore jusque-là ni être déjà parfait, je cherche, en poursuivant, à atteindre de quelque manière le but auquel j'ai été destiné par le Christ Jésus ». Sa justice m'a prévenu, que la mienne le suive ; et elle le suivra, dès que ce ne sera plus la mienne. « A parvenir de quelque manière. Ce n'est pas que j'aie encore atteint ou que déjà je sois parfait». On s'étonne en entendant l'Apôtre dire: « Ce n'est pas que j'aie atteint encore jusque-là ou que déjà je sois parfait ». Que n'avait-il pas atteint encore ? Il avait la foi, le courage, l'espérance ; la charité l'embrasait, il faisait des miracles, il prêchait avec une indomptable vigueur, souffrait toutes sortes de persécutions et se montrait partout patient, plein d'amour pour l'Eglise et de sollicitude pour toutes les communautés chrétiennes: que n'avait-il pas reçu? « Ce n'est pas que j'aie encore atteint ni que je sois déjà parfait ». Que dis-tu? Tu parles et nous sommes dans l'étonnement; tu parles et nous sommes dans la stupeur; car nous avons notre pensée. Que dis-tu ? « Mes frères », s'écrie-t-il. Que veux-tu dire enfin? que dis-tu? « Je ne pense pas avoir atteint le but ». Ne vous méprenez pas       sur mon compte, je me connais mieux que vous. Si j'ignorais ce qui me manque, je ne saurais ce que j'ai. « Je ne crois pas avoir atteint le but.

1. Rom. VI, 4.

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« Il est une chose », que je ne crois pas avoir encore. J'ai beaucoup, mais il est une chose que je n'ai pas encore. « J'ai demandé une grâce au Seigneur, je la réclamerai encore ». Qu'as-tu demandé et que réclames-tu ? « C'est d'habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie». Pourquoi? « Afin de contempler la joie du Seigneur (1) ». Voilà la chose unique que l'Apôtre assurait n'avoir point obtenue encore ; et plus il en était éloigné, moins il était parfait.

17. Vous vous rappelez, mes frères, ce passage de l'Evangile où il est parlé de deux soeurs, Marthe et Marie, qui donnèrent l'hospitalité au Seigneur. Oui, vous vous le rappelez: Marthe s'empressait à faire de nombreux préparatifs et avait soin de la maison; car enfin elle recevait le Seigneur et ses disciples. Elle cherchait, avec un empressement tout religieux, à faire en sorte qu'aucun égard ne manquât chez elle à ces saints personnages. Or, pendant qu'elle s'empressait ainsi, Marie sa soeur était assise aux pieds du Seigneur et recueillait sa parole. Mécontente, au milieu de ses soins, de la voir assise sans s'occuper de ce qu'elle faisait, elle en appela au Sauveur: « Vous plait-il, Seigneur, lui dit-elle, que ma soeur me laisse ainsi, quand je suis si pressée ? Marthe, Marthe, reprit le Seigneur, tu t'occupes de beaucoup de choses; il n'y en a pourtant qu'une de nécessaire. Marie a choisi la meilleure part,  qui ne lui sera point ôtée (2) ». La tienne est bonne, la sienne est meilleure. La tienne est bonne, car il est bon de s'appliquer à servir les saints, mais la sienne est meilleure. En effet ce que tu as choisi passe. Tu apaises la faim et la soif, tu nous prépares des lits de repos, et tu ouvres ta porte quand nous voulons loger ici. Tout cela passe ; viendra le temps où on n'aura plus besoin de manger, de boire ni dé dormir; tu perdras alors ton emploi. « Marie a choisi la meilleure part; elle ne lui sera point ôtée. —Elle ne lui sera point ôtée » ; car elle a choisi de contempler et de vivre de la parole. Que ne sera point cette vie par la Parole, sans bruit de paroles ! Marie vivait bien alors de la Parole, ruais avec un bruit de paroles. Viendra la vie par la Parole, sans aucun bruit de paroles. La Parole même est la vie. « Nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est (3) ». Telle était l'unique

1. Ps. XXVI, 4. — 2. Luc, X, 38-42. — 3. I Jean, III, 2.

grâce demandée, afin de contempler la joie du Seigneur. Nous n'en pouvons jouir durant la nuit de ce siècle. « Je paraîtrai devant vous le matin, et je vous contemplerai (1) ». Ainsi donc « il est une chose que je ne crois pas avoir atteinte ».

18. Que fais-je alors ? « Oubliant ce qui est en arrière et m'élançant vers ce qui est en avant, je tends au terme », maintenant encore, « à la palme à laquelle Dieu m'a appelé d'en haut par Jésus-Christ». Oui, je marche encore, j'avance, je suis sur la route, je me hâte, je ne suis pas encore arrivé. Toi donc également, si tu marches, si tu t'avances encore, si tu penses à l'avenir; oublie le passé, ne t'y arrête pas, dans la crainte de t'arrêter au point sur lequel tu fixes les yeux. Souvenez-vous de la femme de Lot (2).

« Ayons ces sentiments, nous tous qui sommes parfaits ! » Il avait dit : « Ce n'est pas que je sois parfait » ; et il dit maintenant : « Ayons ces sentiments, nous tous qui sommes parfaits ! » — « Je ne crois pas avoir atteint. Ce n'est pas que j'aie encore atteint ou que je sois déjà parfait » ; et maintenant Ayons ces sentiments, nous tous qui sommes parfaits (3) » C'est qu'on peut être parfait et imparfait en même temps; parfait voyageur sans être encore possesseur parfait. Or, pour te convaincre que l'Apôtre parle ici de voyageurs parfaits, de ceux qui sont parfaits comme voyageurs, sans être encore eu possession du souverain bien, remarque ce qui suit : « Ayons ces sentiments, nous tous qui sommes parfaits ; et si vous en avez d'autres » ; car vous pourriez être tentés de vous croire quelque chose, malgré ces paroles : « Quiconque s'estime quelque chose, s'abuse lui-même, puisqu'il n'est rien (4) » ; et malgré ces autres : « Si quelqu'un se persuade savoir quelque chose, il ne sait pas encore comment il doit savoir (5) ». Ainsi donc, « si vous avez d'autres sentiments », si vous êtes faibles encore, « Dieu vous éclairera aussi sur ce point. Marchons cependant dans le chemin que nous connaissons déjà ». Afin donc que Dieu nous détrompe, ne nous arrêtons pas à ce que nous savons déjà; allons en avant, marchons.

Vous voyez bien que nous sommes voyageurs. Demandez-vous ce que c'est que

1. Ps. V, 5. — 2. Luc, XVII, 32. — 3. Gal. 6, 3. — 5. I Cor. VIII, 2.

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marcher ? Je le dis en un mot : Marcher, c'est progresser; je le dis ainsi dans la crainte que ne le comprenant pas, vous marchiez moins vite. Avancez donc, mes frères; examinez-vous toujours sans vous tromper, sans vous flatter, sans vous caresser; car il n'y a personne, au dedans de toi, qui te doive porter à rougir ou à te vanter. Il y a bien quelqu'un; mais c'est quelqu'un à qui plaît l'humilité. Ah ! que celui-là te contrôle. Sache aussi te contrôler toi-même, et pour arriver à ce que tu n'es pas encore, aie constamment horreur de ce que tu es. Te plaire en quelque chose, ce serait t'arrêter. Si donc pour ton malheur il t'est arrivé de dire : c'est assez; va désormais toujours en avant, augmente et progresse toujours ; garde-toi de t'arrêter, de retourner ou de t'égarer. Ne pas avancer, c'est s'arrêter; retourner, c'est retomber dans les désordres auxquels on avait renoncé; s'égarer, c'est s'éloigner de la,voie; or il vaut mieux y rester en boitant, que de s'en éloigner en courant. Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

SERMON CLXX. AU CIEL LA VRAIE JUSTICE (1).

ANALYSE. — Pourquoi l'apôtre saint Paul regarde-t-il comme un fumier la justice qu'il a pratiquée en vivant irréprochablement sous le joug de la loi? Saint Augustin en donne trois raisons principales. La première, c'est que par suite du péché originel, dont le Christ fut exempt, tous les hommes ressentent des inclinations perverses qui ne les laissent pas innocents devant Dieu. La seconde, c'est que les Juifs s'attribuaient à eux-mêmes la justice qu'ils observaient sous la loi, au lieu de la faire remonter jusqu'à Dieu, sans la grâce de qui on ne peut rien. La troisième enfin, c'est que toute la perfection pratiquée sur la terre n'est rien si on la compare à la perfection et à la félicité du ciel. Attachons-nous donc invinciblement au Christ qui nous y conduit.

1. Il y a une liaison si intime entre tous ces textes sacrés, qu'ils semblent ne former qu'une seule leçon : c'est que tous, aussi bien, sont du même auteur. Nombreux sont les ministres qui exercent le ministère de la parole; mais tous puisent à une source unique.

Dans le passage de l'Apôtre qui vient de nous être lu, on pourrait s'étonner de rencontrer ces paroles : « Après avoir pratiqué sans reproche la justice de la loi, j'ai considéré comme une perte, à cause du Christ, ce qui était un avantage pour moi. Non-seulement, poursuit-il, je l'ai considéré comme une perte, je le regarde même comme un vil fumier, afin de gagner le Christ et d'être trouvé en lui, possédant, non ma propre justice, qui vient de la loi, mais la justice qui vient de la foi en Jésus-Christ ». Comment assimiler à une perte et à un fumier la vie irréprochable qu'on a

1. Philip. III, 6-16.

menée conformément à la justice de la loi ? Qui a donné cette loi ? N'est-ce pas Celui qui devait venir ensuite pardonner aux coupables qui l'auraient enfreinte ? Il est bien vrai qu'il est venu pardonner à ceux que la loi considérait comme criminels; mais la loi considérait-elle comme criminels ceux qui dans leur vie observaient irréprochablement la justice qu'elle commandait ?

D'ailleurs, si le Fils de Dieu est venu apporter aux infracteurs de la loi le pardon de tous leurs crimes, aurait-il refusé ce pardon à l'apôtre Paul affirmant qu'il a vécu sous la -loi sans mériter de reproche ? Ecoutons le même Apôtre; ailleurs il s'exprime ainsi Ce n'est point, dit-il, à cause de nos oeuvres, « mais en considération de sa miséricorde, « qu'il nous a sauvés dans le bain régénérateur (1) ». Il dit encore : « Moi qui étais auparavant blasphémateur, persécuteur et

1. Tit. III, 5.

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outrageux, j'ai obtenu miséricorde (1) », et le reste. Ainsi, d'un côté il affirme avoir vécu irréprochablement sous la loi, et d'autre part il se représente comme si grand pécheur qu'en considérant le pardon qu'il a obtenu, il n'est aucun pécheur qui doive désespérer de son salut.

2. Etudiez avec soin, mes frères, et pesez attentivement le sens de ce passage où l'Apôtre compare à une perte et à un vil fumier la vie irrépréhensible qu'il a menée sous la loi; et où il se représente comme ayant été dans le même moment, avant d'avoir reçu le baptême et la grâce, observateur et infracteur de la loi. Ce n'est pas sans raison qu'il emploie le mot perte : écarte ici la funeste pensée de croire que d'après lui l'auteur de la loi serait différent de l'auteur de l'Evangile , comme se l'imaginent faussement les Manichéens et d'autres hérétiques. Selon eux effectivement on ne doit pas attribuer la loi de Moïse au distributeur de la grâce évangélique la loi vient du Dieu mauvais et la grâce du Dieu bon. Pourquoi serions-nous surpris d'une telle assertion, mes frères? Si ces malheureux ne voient que ténèbres dans les obscurités de la loi, c'est qu'ils ne s'en font pas ouvrir la porte en y frappant avec piété.

Il est vrai néanmoins que le même Apôtre dit quelquefois en des termes très-clairs que la loi est bonne (2) ; quoiqu'il enseigne encore qu'elle a été donnée afin de multiplier le péché et, par là, de multiplier la grâce davantage encore (3). C'est que les hommes présomptueux , en faisant tout ce qu'ils se croyaient permis, enfreignaient la loi secrète de Dieu. Comme ils ne se croyaient aucunement coupables, Dieu leur donna visiblement sa loi ; il la leur donna, non pour les guérir, mais pour leur montrer qu'ils étaient malades. Cette loi devançait donc l'arrivée du Médecin afin de détromper le malade, qui se croyait en bonne santé , et c'est pour ce motif qu'elle lui a dit : « Tu ne convoiteras point (4) ». De plus, la loi n'était point violée avant d'avoir été promulguée, « car il n'y a point de prévarication, dit saint Paul, quand

il n'y a point de loi (5) ». On       péchait sans doute avant la loi; mais en péchant après la loi on péchait davantage, puisque la prévarication s'ajoutait au péché. L'homme alors

1.  I Tim. I, 13. — 2. Rom. VII, 12. — 3. Ib. V, 20. — 4. Rom. VII, 7. — 5. Ib. IV, 15.

reconnut qu'il était vaincu par les passions désordonnées que ses mauvaises habitudes avaient nourries contre lui-même. Et pourtant il était déjà assujetti au péché par le fait même qu'il descendait d'Adam. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre : « Nous étions, nous aussi, enfants de colère par naissance (1) » ; et à Job, que pas même l'enfant d'un jour n'est exempt de péché (2) ; non de péché actuel, mais de péché originel.

3. Prête maintenant l'oreille à un psaume qui révèle ce qu'il y a dans notre âme, qui met à nu nos désordres les plus secrets. On y dit au Sauveur, au nom du genre humain : C'est contre vous seul que j'ai péché, et devant vous que j'ai fait le mal ». Ce n'est pas seulement au nom de David que se tient ce langage, c'est également au nom d'Adam, le père de l'humanité. Voici la suite : « C'est contre vous seul, a-t-il été dit, que j'ai péché, et devant-vous que j'ai fait le mal; afin, « ajoute-t-on, que vous soyez justifié dans vos discours ». Quel sens donner à ces mots adressés au Christ? Lisons encore . « Et que vous soyez victorieux quand on vous jugera (3) ». Dieu le Père n'a pas été jugé, le Saint-Esprit ne l'a pas été non plus; il n'y a que le Fils qui ait été jugé, il l'a été dans la nature humaine qu'il a daigné prendre avec nous, mais non pas au moyen de l'union des sexes; car sa mère était Vierge quand elle crut, vierge quand elle le conçut, vierge quand elle l'enfanta, et vierge toujours. Voilà pourquoi il est dit : « Afin que vous soyez victorieux lorsqu'on vous jugera ». De fait, n'a-t-il pas été vainqueur lorsqu'on l'a jugé, puisqu'il a été jugé sans; qu'on découvrît en lui de péché, puisque le jugement souffert par lui a mis en lumière sa patience et non ses crimes ? On juge souvent des hommes qui sont innocents, innocents dans la cause qui se débat; car sous d'autres rapports ils sont loin de l'être, attendu qu'aux yeux de Dieu la pensée est une faute, comme l'action aux yeux des hommes. Oui, ta pensée est un acte devant Dieu; il en est à la fois le témoin et le juge, comme ta conscience en est l'accusateur. Il n'y a donc que le Sauveur qui ait été véritablement innocent quand il a été jugé; aussi fut-il alors victorieux; victorieux, non pas de Ponce-Pilate, qui le condamna, ni des Juifs,

1. Eph. II, 3. — 2. Job, XIV, 4, sept. — 3. Ps. L, 6.

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acharnés contré lui, mais du diable même, du diable qui recherche nos péchés avec toute l'activité que lui inspire l'envie.

4. En effet, que dit de lui le Seigneur Jésus? « Voici venir le prince de ce monde ».  Souvent déjà il a été dit à votre charité que le monde désigne les pécheurs. Pourquoi les pécheurs sont-ils appelés le monde ? Parce que leur amour les y attache; attendu que ceux qui ne l'aiment point ne sont pas censés l'habiter : « Notre vie est dans les cieux », dit saint Paul (1). Or, si en aimant Dieu on habite au ciel avec Dieu, il est sûr qu'en aimant le monde, on habite le monde avec le prince du monde. D'où il suit que tous les amis du monde sont le monde; car ils l'habitent, non-seulement de corps, comme tous les justes, mais encore d'esprit, ce qui est le propre des pécheurs qui ont le démon pour chef. Ne dit-on pas la maison pour désigner ceux qui l'habitent? C'est ainsi que nous disons d'une maison de marbre que c'est une mauvaise maison, et d'une demeure enfumée que c'est une bonne maison. Viens-tu à rencontrer une maison enfumée habitée par des gens de bien ? Tu dis : Voilà une bonne maison, tandis qu'en passant devant un palais couvert de marbre et orné de superbes lambris, mais habité par des criminels, tu dis : Voilà une mauvaise maison : ainsi tu appelles maison, non pas les murailles ni les appartements, mais les habitants eux-mêmes. C'est dans le même sens que l'Ecriture appelle monde ceux qui tiennent au monde, non par le corps, mais par le coeur. Ce qui explique ces paroles : « Voici venir le prince de ce monde ».

« Et il ne trouve rien en moi ». Le Christ est le seul en qui le démon ne revendique rien. Puis, comme si on lui demandait : Pourquoi donc mourez-vous ? le Sauveur ajoute . « Or, afin qu'on sache que j'accomplis la volonté de mon Père, levez-vous, marchons (2) ». Il se lève et va souffrir. Pourquoi ? Pour accomplir la volonté de mon Père ». C'est donc en témoignage de cette innocence incomparable que le Psalmiste lui dit : « C'est contre vous seul que j'ai péché, et devant vous que j'ai fait le mal ; afin que vous soyez justifié dans vos discours et victorieux lorsqu'on vous jugera » ; puisqu'on ne découvrira en vous aucun mal. Pourquoi au contraire s'en trouve-t-il

1. Philip. III, 20. — 2. Jean, XIV, 30, 31.

en toi, ô humanité ? Le voici : « Pour moi, j'ai été formé dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché (1) ». C'est David qui s'exprime ainsi. Comment est né David ? Cherche, et tu constateras qu'il est né d'une épouse légitime et qu'il n'est pas le fruit de l'adultère. C'est pourtant de cette naissance qu'il dit : « J'ai été formé dans l'iniquité ». N'est-ce pas pour nous faire entendre qu'il y a là un germe de mort que chacun tire de l'union de l'homme et de la femme ?

5. Chacun donc porte en soi la concupiscence ; et quand il entend la loi lui dire : « Tu ne convoiteras pas (2) », il ne peut se dissimuler qu'il y a en lui ce qu'interdit la loi et que conséquemment il la viole. Mais en reconnaissant en lui cette concupiscence dont il est l'esclave, qu'il s'écrie : « Il est vrai, je me plais intérieurement dans la loi de Dieu; mais je vois dans mes membres une autre loi qui s'élève contre la loi de mon esprit et qui m'assujettit à loi du péché, laquelle est dans mes membres ». Qu'après s'être ainsi reconnu malade , il implore son Médecin : « Malheureux homme que je suis, qui me dé. « livrera du corps de cette mort ? » Le Médecin répondra : « La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur (2) ». « La grâce de Dieu » ; non tes mérites. Pourquoi dans ce cas l'Apôtre a-t-il dit qu'il avait vécu sous la loi avec justice et sans mériter de reproche? Remarquez : c'est sans mériter de reproche de la part des hommes. Il est effectivement un degré de justice où l'homme peut atteindre sans mériter de reproches de la part d'autres hommes. Ainsi la loi disant . « Tu ne convoiteras pas le bien d'autrui », les hommes ne te reprocheront rien si tu t'abstiens de ravir ce qui n'est pas à toi. Mais comme tu peux le convoiter sans le ravir, tu demeures en 1e convoitant soumis à la condamnation de Dieu; tu te rends coupable contre la loi, mais aux yeux seulement du Législateur.

Admettons toutefois que tu ne mérites aucun reproche; pourquoi dans ce cas comparer ta justice à une perte, au fumier même? Cette objection forme un noeud bien étroit; mais 7 sera dénoué par Celui qui sait nous en dénouer tant d'autres; et pour mériter cette grâce, si j'interroge avec une soumission pieuse, vous demanderez avec une pieuse intention. —Tout

1. Ps. L, 6, 7. — 2. Exod. XX, 16. — 3. Rom. VII, 22-25.

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ce que faisaient les Juifs pour se rendre irrépréhensibles aux yeux des hommes, et pour vivre sous la loi sans reproche, ils se l'attribuaient; ils revendiquaient pour eux le mérite d'avoir observé la justice légale. Ils ne pouvaient l'observer parfaitement, mais ils taisaient ce qu'ils pouvaient, et ils le faisaient mal en s'en attribuant le mérite.

6. Pour observer complètement la loi, il faudrait donc ne plus convoiter. Qui en est capable dans cette vie ? Cherchons des lumières dans le psaume qu'on vient de chanter. « Exaucez-moi à cause de votre justice », et non pas à cause de la mienne. Si l'auteur sacré disait : Exaucez-moi à cause de ma justice, il revendiquerait ce qu'il a mérité. Il est vrai que parfois il parle aussi de sa propre justice ; mais ici il s'exprime plus clairement. Quand en effet il parle de sa propre justice, il entend celle qu'il a reçue. N'est-ce pas ainsi que nous disons: «Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien (1)? » Comment entendre autrement ces deux mots : notre, et donnez ? Il s'exprime donc plus clairement en disant «Exaucez-moi à cause de votre justice ». Il ajoute : «Et n'entrez pas en jugement avec votre serviteur ». Que signifient ces mots : « Et n'entrez pas en jugement avec votre serviteur ? » Ne venez pas me juger; ne me demandez pas compte de tout ce que vous avez prescrit, de tout ce que vous avez commandé. Ah ! vous me trouverez coupable, si vous entrez en jugement avec moi. J'ai plutôt besoin de votre miséricorde que de votre rigoureux jugement. Mais pourquoi? pourquoi dire: « N'entrez pas en jugement avec votre a serviteur? » Il l'explique aussitôt : « C'est que nul homme vivant ne sera justifié en votre présence (2) ». Je suis votre serviteur ; pourquoi me faire comparaître devant votre tribunal ? Je recourrai à la clémence de mon Maître. Pourquoi ? Parce que nul homme vivant ne sera justifié en votre présence »; Qu'est-ce à dire ? que durant cette vie il n'y a devant Dieu aucun juste véritable. Devant Dieu, car on peut être juste aux yeux des hommes. Ainsi c'est devant les hommes que l'Apôtre aurait observé, sans mériter de reproche, la «justice qui vient de la loi » ; tandis qu'aux yeux de Dieu « nul homme vivant ne sera justifié ».

1. Luc, XI, 3. — 2. Ps. CXLII, 1, 2.

7. Que faire alors ? crier : « N'entrez pas en jugement avec votre serviteur ». Crier encore : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». Nous avons entendu le premier cri poussé par le Psalmiste , le second par l'Apôtre. C'est qu'une fois parvenus au degré de justice où vivent les anges, à ce degré où il n'y aura plus de convoitise, eh ! quelle différence il y aura entre nous-mêmes et nous-mêmes ? Qu'on compare une justice à l'autre ; l'une ne sera vis-à-vis de l'autre que perte et que fumier.

Considérez encore qu'en se croyant capable d'accomplir simplement la justice qui consiste à observer ce qui passe aux yeux des hommes pour être l'honnêteté et l'innocence, on s'arrête en chemin, on ne désire pas davantage, puisqu'on croit être parvenu au suprême degré  et comme on s'attribue un grand mérite, on est orgueilleux. Un pécheur humble, néanmoins, vaut mieux qu'un juste orgueilleux. Aussi l'Apôtre désire-t-il « posséder en lui, non sa propre justice, qui vient de la loi », et dont se contentaient les Juifs, « mais la justice qui vient de la foi en Jésus-Christ ». Puis il ajoute : « Afin de parvenir de quelque manière à la résurrection d'entre les morts ». C'est pour ce moment qu'il compte accomplir la justice, la posséder dans toute sa plénitude. Or, comparée à cette résurrection glorieuse, la vie présente n'est que fumier. Ecoute l'Apôtre l'enseigner plus clairement encore : « Afin de parvenir de quelque manière à la résurrection d'entre les morts : ce n'est pas que j'aie encore atteint ce but nique je sois déjà parfait. Non, mes frères, conclut-il, je ne crois pas l'avoir atteint ». Voyez-vous comme il compare la justice à la justice, le salut au salut, la foi à la claire vue, l'exil à la patrie ?

8. Considérez comment il veut parvenir à ce qu'il ne croit pas avoir encore atteint. « Il est «une chose que je fais », dit-il. Laquelle? N'est-ce pas de vivre dans la foi et dans l'espoir de ce salut éternel où règnera dans toute sa perfection, cette justice près de laquelle il faut considérer comme perte tout ce qui passe, et comme fumier tout ce qu'on doit réprouver ? Poursuivons. « Il est une chose, c'est qu'oubliant ce qui est en arrière et m'élançant vers ce qui est en avant, je cours au but, à la palme où Dieu, m'appelle d'en (98) haut par Jésus-Christ ». S'adressant ensuite à ceux qui auraient été tentés de s'estimer parfaits : «Nous tous qui sommes parfaits, dit l'Apôtre, ayons ces sentiments ». Il vient de se dire imparfait; et maintenant il se dit parfait ! Pourquoi ? N'est-ce point parce que la perfection de l'homme consiste à savoir qu'il n'a pas atteint -la perfection? Nous tous qui sommes parfaits, ayons ces sentiments. Et si vous en avez d'autres, Dieu vous éclairera également sur ce point ». En d'autres termes : Si vous estimez avoir fait quelque progrès dans la justice, vous découvrirez en lisant les Ecritures et en vous faisant une idée exacte de la vraie et parfaite justice, que vous êtes coupables encore; le désir de l'avenir vous fera condamner le présent; vous vivrez de foi, d'espérance et de charité; vous comprendrez que vous êtes loin de voir encore ce que vous croyez, de posséder ce que vous espérez, et d'être parvenus au but suprême de vos désirs. Si l'on peut avoir une charité si vive au milieu des ombres du voyage, quelle charité n'aura-t-on pas dans les splendeurs de la patrie? On ne saurait donc douter qu'en préconisant la justice de Dieu sans établir la sienne, l'Apôtre n'ait dit comme le Psalmiste : « Exaucez-moi à cause de votre justice; et n'entrez pas en jugement avec votre serviteur; car nul homme vivant ne sera justifié en votre présence ».

9. C'est en parlant de cette vie qu'il est dit à Moïse : « Nul n'a vu la face de Dieu sans mourir (1) ». Ainsi nous ne devons pas vivre de cette vie dans l'espérance de voir maintenant cette face divine; il nous faut plutôt mourir au monde afin de vivre éternellement pour Dieu. Ah ! lorsque nous contemplerons cette face adorable dont les charmes l'emportent infiniment sur toutes les convoitises, nous ne pécherons plus ni par actions ni par désirs. Elle est si douce, mes frères, elle est si belle, que rien ne saurait plaire quand une fois on l'a vue. Nous goûterons alors un rassasiement insatiable, un rassasiement sans dégoût; toujours rassasiés, nous aurons toujours faim. Vois dans l'Ecriture ces deux pensées. « Ceux qui me boivent, dit la Sagesse, auront encore soif, et ceux qui me mangent auront faim encore (2) ». Ne crois pas néanmoins qu'on doive souffrir alors de la faim ou

1. Exod. XXXIII, 20. — 2. Eccli. XXIV, 29.

de quelque autre besoin, écoute plutôt le Seigneur : « Quiconque boira de cette eau n'aura point soif de toute l'éternité (1) ».

Quand    viendra ce bonheur ?    t'écries-tu. Quelque soit le moment où il arrive, ne laisse pas d'attendre le Seigneur, d'espérer le Seigneur, d'agir avec courage et d'affermir ton coeur (2). Nous reste-t-il autant de siècles qu'il s'en est écoulé ? Depuis Adam jusqu'à nos jours, calcule combien se sont montrés qui ne sont plus. Nous n'avons plus, en quelque sorte, que quelques jours; c'est ainsi qu'il faut parler des ans qui doivent s'écouler encore, si on les compare aux âges évanouis. Excitons-nous donc les uns les autres; que Celui-là nous excite surtout qui est descendu parmi nous, qui s'est élancé dans la carrière en s'écriant: Suivez-moi; qui est monté le premier au ciel, afin de pouvoir, du haut de ces régions élevées, secourir sur la terre ses membres dans la peine, et qui s'est écrié du haut de ce trône : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu (3) ? » Que nul donc ne désespère; ce qui nous est promis finira par nous être accordé, et c'est alors que la justice sera parfaite en nous.

10. L'Evangile vous a fait entendre aussi un enseignement semblable. « C'est la volonté de mon Père, y dit le Sauveur, que de tout ce qu'il m'a donné rien ne se perde, mais que tous possèdent la vie éternelle, et je les ressusciterai au dernier jour (4) ». Il s'est ressuscité au premier jour, il nous ressuscitera au dernier. Le premier jour était pour le chef de l'Eglise; car Jésus Notre-Seigneur est pour nous lui-même un jour qui ne connaît pas de soir. Le dernier jour est la fin des siècles. Ne dis pas : Quand viendra-t-il ? Si éloigné qu'il soit pour le genre humain, pour chacun il est proche le dernier jour de chacun étant le jour de la mort. Sitôt en effet que tu quitteras cette terre, tu recevras ce que tu auras mérité, en attendant que tu ressuscites pour recueillir le fruit de tes oeuvres. Dieu couronnera alors moins tes mérites que ses dons. Il reconnaîtra, si tu l'as gardé, tout ce qu'il t'avait départi.

Ainsi donc, mes frères, n'ayons plus de désir que pour le ciel, n'en ayons plus que pour l'éternelle vie. Gardez-vous de vous plaire ù vous-mêmes comme si vous aviez déjà vécu

1. Jean, IV, 13. — 2. Ps. XXVI, 14. — 3. Act. IX, 4. — 4. Jean, VI, 39.

99

dans la justice et de vous comparer aux pécheurs; semblables à ce Pharisien qui faisait son propre éloge (1), et qui n'avait pas entendu l'Apôtre nous dire : « Ce n'est pas que j'aie encore atteint le but ou que je sois déjà parfait ». Saint Paul, par conséquent, n'était point arrivé encore au terme de ses désirs. Il avait bien reçu un gage : « Il nous a donné, disait-il, son Esprit pour gage (2) ». Mais il aspirait à posséder ce que lui promettait ce gage. Ce gage sans doute était déjà une participation à ce bonheur : quelle différence, toutefois ! Nous en jouirons alors bien autrement qu'aujourd'hui. Nous en jouissons aujourd'hui, grâce à cet Esprit divin, par la foi et par l'espérance; mais nous aurons alors la vue même et la réalité; et ce sera toujours lé même Esprit, le même Dieu, la même plénitude. Maintenant il nous crie de loin comme à des absents, il se montrera alors tout près de nous; il nous appelle aujourd'hui dans l'exil, il nous nourrira et nous rassasiera alors dans la patrie.

11. Comment, le Christ s'est fait notre voie,

1. Luc, XVIII, 11. — 2. II Cor. V, 5.

et nous désespérons d'arriver ? C'est une voie qui ne peut avoir de terme, qui ne saurait être coupée, que ne peuvent défoncer ni les pluies ni les inondations, dont les brigands enfin ne peuvent se rendre maîtres. Marche avec confiance dans cette voie sacrée, marche, sans te heurter, sans tomber, sans regarder derrière, sans t'arrêter, sans t'égarer. Evite tous ces écueils,et tu parviens au terme. Mais une fois parvenu, glorifie-toi de ce bonheur, et non de toi. Se louer soi-même, ce n'est pas louer Dieu, c'est s'éloigner de lui. Mais hélas ! s'éloigner du feu, c'est lui laisser sa chaleur et se refroidir; s'éloigner de la lumière, c'est lui laisser son éclat et se plonger dans les ténèbres. Ah ! ne nous éloignons ni de la chaleur de l'Esprit-Saint ni de la lumière de la Vérité. Nous ne faisons maintenant qu'entendre sa voix; nous la verrons alors face à face. Que nul donc ne soit content de soi, que nul n'outrage personne. Cherchons tous à avancer, mais sans porter envie à ceux qui avancent et sans mépriser ceux qui reculent, et nous jouirons avec bonheur de l'accomplissement de cette promesse évangélique : « Je les ressusciterai au dernier jour ».

SERMON CLXXI. SE RÉJOUIR DANS LE SEIGNEUR (1) .

ANALYSE. — Trois motifs principaux doivent nous porter à mettre notre joie dans le Seigneur, au lieu de la mettre dans le monde. I. Si nous vivons au milieu du monde, nous vivons mieux encore au sein de Dieu. Il. Si le monde est notre prochain, Jésus se l'est fait davantage en se chargeant de nos maux pour nous communiquer ses biens. III. Rien n'est plus dangereux que les caresses du monde ; au lieu qu'en Dieu tout nous est salutaire, spécialement les châtiments qu'il nous inflige.

1. L'Apôtre nous commande de nous réjouir, mais de nous réjouir dans le Seigneur et non pas dans le siècle. « En voulant être l'ami de ce siècle; est-il dit dans l'Ecriture, on sera considéré comme ennemi de Dieu (2) ». Et de même qu'on ne saurait servir deux maîtres (3), ainsi ne peut-on mettre sa joie dans le siècle et dans le Seigneur en même temps. Ces deux

1. Philip. IV, 4-6. — 2. Jacq. IV, 4. — 3. Matt. VI, 24.

joies sont trop différentes, elles sont même absolument contraires ; et quand on met sa joie dans le siècle, on ne la met pas dans le Seigneur, comme on ne la met pas dans le siècle, quand on la place en Dieu. Que la joie sainte triomphe donc de la joie profane jusqu'à l'anéantir ; que la première croisse toujours, et que toujours décroisse la seconde jusqu'à extermination totale.

Ce n'est pas que nous devions ne goûter (100) aucune joie tant que nous sommes dans ce monde; c'est que nous devons, dès maintenant, nous réjouir dans le Seigneur. Mais je suis dans le siècle, me dira-t-on ; si donc je me réjouis, ne dois-je pas me réjouir où je suis ? — Eh quoi ! s'ensuit-il que tu n'es pas dans le Seigneur? Ecoute l'Apôtre s'adressant aux Athéniens, lis dans les Actes de qu'il dit de Dieu, Notre Seigneur et Créateur : « Nous avons en lui la vie, le mouvement et l'existence (1) ». Où n'est-il pas en effet, puisqu'il est partout ? N'est-ce donc pas à la joie que nous invitent ces paroles : « Le Seigneur est proche, ne vous inquiétez de rien ? » C'est une chose admirable, sans doute, qu'élevé au-dessus de tous les cieux, il soit si proche de nous qui vivons sur la terre. Comment est-il d'ailleurs si loin et si proche de nous? N'est-ce point parce que sa miséricorde l'en a rapproché ?

2. Il faut voir en effet le genre humain tout entier dans cet homme que les brigands laissèrent étendu et à demi-mort sur le chemin, près duquel passèrent, sans s'arrêter, le prêtre et le lévite, et dont le samaritain s'approcha pour lui donner ses soins et du secours. Comment le Sauveur fut-il amené à faire ce récit ? Quelqu'un lui ayant demandé quels étaient les premiers et les plus importants préceptes de la loi, il répondit qu'il y en avait deux : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur et de toute ton âme, « et de tout ton esprit : Tu aimeras aussi ton prochain comme toi-même ». — « Qui est mon prochain ? » reprit l'interlocuteur. Le Seigneur rapporta alors qu'un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. C'était donc un Israélite. Il tomba au milieu des brigands, et ceux-ci l'ayant dépouillé et blessé grièvement, le laissèrent à demi-mort sur la route. Arriva un prêtre, un homme lié par le sang; il passa et le laissa. Un lévite, un homme également uni par les liens du sang vint à passer aussi; il le laissa encore sans s'occuper de lui. Arriva enfin un samaritain, un homme que rapprochait de lui, non pas le sang, mais la compassion; il fit ce que vous savez (2). Le Seigneur voulait se désigner dans la personne de ce samaritain. Samaritain en effet signifie gardien; et si Jésus-Christ ressuscité d'entre les morts ne meurt plus, si la mort ne doit

1. Act. XVII, 28. — 2. Luc, X, 25-37.

plus avoir d'empire sur lui (1) » ; n'est-il pas écrit aussi que « le gardien d'Israël ne sommeille ni ne s'endort (2)? » Que répondit-il enfin lui-même quand en le chargeant d'outrages et d'affreux blasphèmes, les Juifs lui dirent : « N'avons-nous pas raison de soutenir que tu es un samaritain et que tu es possédé du démon ? » il y avait dans ces mots deux injures. « N'avons-nous pas raison de soutenir que tu es un samaritain, et que tu es possédé du démon ? » Il aurait pu répondre : Je ne suis ni samaritain, ni. possédé du démon. Il se contenta de dire : « Je ne suis pas possédé du démon (3) ». Ce qu'il dit était une réfutation ; ce qu'il tut, un assentiment. Il nia qu'il fût- possédé du démon, car il savait comment il les chassait; mais il ne nia pas qu'il fût le gardien de notre faiblesse. Ainsi « le Seigneur est proche », pour s'être rapproché de nous.

3. Qu'y a-t-il néanmoins, qu'y a-t-il de si distant, de si éloigné, que Dieu l'est des hommes; l'Immortel, dés mortels; le Juste, des pécheurs ? Ce n'est pas l'espace, c'est la différence qui fait cet éloignement. Ne disons-nous pas chaque jour, en parlant de deux hommes dont les moeurs sont différentes Il y a loin de l'un à l'autre? Fussent-ils rapprochés l'un de  l'autre , leurs demeures fussent-elles voisines, fussent-ils attachés à la même chaîne, nous répétons qu'il y a loin du pieux à l'impie, de l'innocent au coupable, du juste à l'injuste. Or, si on parle ainsi quand il n'est question que des hommes, que dire quand il s'agit des hommes et de Dieu ? Si loin donc que fût l'Immortel, des mortels; le Juste, des pécheurs, il est descendu parmi nous, afin d'en être aussi proche qu'il en était éloigné. Qu'a-t-il fait ensuite ?

Il avait en lui-même deux biens immenses, et nous deux maux : lui, la justice et l'immortalité; nous, l'injustice et la mortalité. S'il s'était chargé de nos deux maux, il serait devenu pareil à nous, et comme à nous il lui aurait fallu un Libérateur. Qu'a-t-il donc fait pour se rapprocher de nous, pour s'en rapprocher et non pour devenir tout ce que nous sommes? Considère bien : il est juste et immortel; et toi, coupable et châtié, tu es injuste et mortel. Afin donc de se rapprocher de toi, il s'est chargé de ta condamnation, et non de tes crimes;

1. Rom. VI, 9. — 2. Ps. CXX, 4. — 3. Jean, VIII, 4, 8, 49.

101

ou bien, s'il s'en est chargé, c'est pour les anéantir et non pour s'y livrer. Juste et immortel, il est bien loin des hommes injustes et mortels; comme pécheur et mortel, tu étais pour ta part à une grande distance de ce juste immortel. Comme toi il ne s'est donc pas fait pécheur; mais il s'est fait mortel comme toi. Tout en restant juste il est devenu mortel. En se chargeant du châtiment sans se charger de la faute, il a anéanti la faute et le châtiment. C'est ainsi que le Seigneur est proche ; ne «vous inquiétez de rien ». Son corps est élevé par-dessus tous les cieux, mais sa majesté ne nous a point quittés. Auteur de tout, il est présent partout.

4. « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ». D'où vient la joie du siècle? Elle vient de l'iniquité, de la honte, du déshonneur, de l'infamie : voilà ce qui fait la joie du siècle. Tout cela est le produit de la volonté humaine. Mais outre ce qu'ils font volontairement, les hommes ont à souffrir, même malgré eux. Qu'est-ce donc que ce siècle, et quelle est sa joie? En deux mots, mes frères, autant que je le conçois et que Dieu m'en fait la grâce; en deux mots donc et à la hâte, le voici :. La joie du siècle consiste dans l'impunité du crime. Qu'on se livre à la débauche, à la fornication et aux vains spectacles; qu'on se plonge dans l'ivresse, qu'on se souille d'infamies et qu'on n'ait rien à souffrir ; voilà le siècle dans la joie. Qu'il ne vienne, pour châtier tous ces désordres, ni famine, ni bruit de guerre, ni terreur, ni maladie, ni adversité quelconque; que tout nage dans l'abondance, qu'on goûte la paix des sens et la tranquillité factice d'une conscience en désordre; voilà encore la joie du siècle.

Combien peu toutefois les pensées de Dieu ressemblent aux pensées des hommes ! Combien ses desseins diffèrent de nos desseins ! Sa grande miséricorde est de ne laisser pas le crime impuni; et pour n'être pas forcé de condamner plus tard à l'enfer, c'est par bonté que maintenant il châtie à coup de fouets.

5. Veux-tu savoir quel terrible châtiment, d'être sans châtiment? Je parle ici du pécheur que les peines temporelles doivent préserver des peines éternelles. Veux-tu, dis-je, savoir quel terrible châtiment, d'être sans châtiment? Interroge ce psaume : « Le pécheur a irrité le Seigneur », y est-il dit. C'est un cri d'indignation qui s'échappe ; le Prophète a considéré, il a examiné et il s'écrie : « Le pécheur a irrité le Seigneur ». Mais qu'as-tu vu, je t'en prie? Il a vu le pécheur se livrer impunément à la débauche, faire le mal et regorger de biens; c'est alors qu'il s'est écrié : « Le pécheur a irrité le Seigneur ». Pourquoi ce langage? Qui te l'inspire? «C'est que dans la grandeur de sa colère, le Seigneur ne s'en occupe pas (1) ». Comprenez, mes très-chers frères, en quoi consiste la miséricorde de Dieu. Quand Dieu châtie le monde, il ne veut pas le perdre. Si « dans la violence de sa colère il ne s'occupe pas » de ses crimes; c'est que réellement son indignation est au comble. Sa sévérité consiste à épargner, et sa sévérité est juste. Sévérité d'ailleurs vient de. vérité (2).

Or, si la sévérité de Dieu consiste à épargner, n'est-il pas désirable qu'il soit pour nous miséricordieux en nous châtiant ? Et pourtant que souffrons-nous, comparativement à ce que nous faisons ? Ah ! Dieu ne nous a point traités comme le méritaient nos offenses (3). C'est que nous sommes ses enfants. La preuve ? C'est que, pour ne rester pas seul, le Fils unique est. mort pour nous. Seul il est mort pour ne pas demeurer seul. Aussi le Fils unique de Dieu a-t-il engendré beaucoup d'enfants à Dieu. Car il a voulu verser son sang pour s'acquérir des frères, être repoussé pour les faire accueillir, être vendu pour les racheter, couvert d'injures pour les combler d'honneurs, souffrir la mort, pour leur donner la vie. Et quand il n'a point dédaigné de se charger de tes maux, tu doutes qu'il te fasse part de ses biens?

Oui donc, mes frères, « réjouissez-vous dans le Seigneur » et non dans le siècle, dans la vérité et non dans l'iniquité, dans l'espérance de l'éternité et non dans les fleurs de la frivolité. Réjouissez-vous de cette manière; puis en quelque lieu et en quelque temps que vous soyez, souvenez-vous que « le Seigneur est proche, et ne vous inquiétez de rien ».

1. Ps. IX, 4. — 2. Severitas, quasi saeva veritas. — 3. Ps. CII, 10.

SERMON CLXXII. NOS DEVOIRS ENVERS LES MORTS (1).

ANALYSE. — Il faut les pleurer, la nature le veut; mais les pleurer avec confiance, la religion l'exige. Il faut surtout soulager par les saints sacrifices, les prières et les borines oeuvres, ceux d'entre les morts qui ont mérité pendant leur vie de pou. voir profiter de ces secours; et s'il est louable de leur faire de belles funérailles et d'élever des monuments pour perpétuer leur souvenir, il est mieux encore de les secourir par tous moyens.

1. En nous parlant de ceux qui dorment, c'est-à-dire de nos bien chers défunts, le bienheureux Apôtre nous recommande de ne pas nous affliger comme ceux qui sont sans espoir, c'est-à-dire qui ne comptent ni sur la résurrection ni sur l'incorruptibilité sans fin. Aussi quand ordinairement l'infaillible véracité de l'Ecriture compare la mort au sommeil, c'est pour qu'à l'idée de sommeil nous ne désespérions pas du réveil. Voilà pourquoi encore nous chantons dans un psaume : « Est-ce que celui qui dort ne s'éveillera pointe ? » La mort, quand on aime, cause donc une tristesse en quelque sorte naturelle; car c'est la nature même et non l'imagination, qui a la mort en horreur; et l'homme ne mourrait pas sans le châtiment mérité par son crime. Si d'ailleurs les animaux, qui sont créés pour mourir chacun en son temps, fuient la mort et recherchent la vie; comment l'homme ne s'éloignerait-il point du trépas, lui qui avait été formé pour vivre sans fin s'il avait voulu vivre sans péché ? De là vient que nous nous attristons nécessairement; lorsque la mort nous sépare de ceux que nous aimons. Nous savons sans doute qu'ils ne nous laissent pas ici pour toujours et qu'ils ne font que nous devancer un peu; néanmoins, en tombant sur l'objet de notre amour, la mort, qui fait horreur à la nature, attriste en nous l'amour même. Aussi l'Apôtre ne nous invite point à ne pas nous affliger, mais à ne pas nous désoler «, comme ceux qui sont sans espoir ». Nous sommes dans la douleur quand l'inévitable mort nous sépare des nôtres, mais nous avons l'espérance de nous réunir à eux. Voilà ce qui produit en nous, d'un côté

1. I Thess. IV, 12. — 2. Ps. XL, 9.

le chagrin, de l'autre la consolation; l'abattement qui vient de la faiblesse et la vigueur que rend la foi; la douleur que ressent la nature et la guérison qu'assurent les divines promesses.

2. Par conséquent les pompes funèbres, les convois immenses, les dépenses faites pour la sépulture, la construction de monuments splendides, sont pour les vivants une consolation telle quelle; ils ne servent de rien aux morts. Mais les prières de la sainte Eglise, le sacrifice de notre salut et les aumônes distribuées dans l'intérêt de leurs âmes, obtiennent pour eux sans aucun doute que le Seigneur les traite avec plus de clémence que n'en ont mérité leurs péchés. En effet la tradition de nos pères et la pratique universelle de l'Eglise veulent qu'en rappelant au moment prescrit, durant le sacrifice même, le souvenir des fidèles qui sont morts dans la communion du corps et du sang de Jésus-Christ, on prie pour eux et on proclame que pour eux on sacrifie. Or, si pour les recommander à Dieu on fait des oeuvres. de charité, qui pourrait douter qu'ils n'en profitent, quand il est impossible qu'on prie en vain pour eux? Il est incontestable que tout cela sert aux morts ; mais aux morts qui ont mérité avant leur trépas de pouvoir en tirer avantage après.

Car il y a des défunts qui ont quitté leurs corps sans avoir la foi qui agit par la charité (1), et sans s'être munis des sacrements de l'Eglise. C'est en vain que leurs amis leur rendent ces devoirs de piété, puisqu'ils n'ont pas possédé , pendant leur vie le gage même de la piété; soit qu'ils n'aient pas reçu, soit qu'ils aient reçu inutilement la grâce de Dieu, s'amassant

1. Galat. V, 6.

103

ainsi, non pas des trésors de miséricorde, mais des trésors de colère. Ne croyez donc pas que les morts acquièrent de nouveaux mérites quand on fait du bien pour eux; ce bien est en quelque sorte la conséquence de leurs mérites antérieurs. Il n'y a pour en profiter que ceux qui ont mérité -pendant leur vie d'y trouver un soulagement après leur mort. Tant il est vrai que nul ne pourra recevoir alors, que ce dont il se sera rendu digne auparavant !

3. Laissons donc les coeurs pieux pleurer la mort de leurs proches, et verser sur eux les larmes que provoque la vue de ce qu'ils ont souffert : seulement que leur douleur ne soit pas inconsolable, et qu'à leurs douces larmes succède bientôt la joie que donne la religion en nous montrant que si les fidèles s'éloignent de nous tant soit peu au moment du trépas,c'est pour passer à un état meilleur. Je veux aussi que nous leur portions des consolations fraternelles, soit en assistant aux funérailles, soit en nous adressant directement à leur douleur, et qu'ils n'aient pas sujet de se plaindre et de dire : « J'ai attendu qu'on compatit à ma peine, mais en vain; qu'on me consolât, et je n'ai trouvé personne (1) ». Chacun peut, selon ses moyens, faire des funérailles et construire des tombeaux : l'Ecriture met cela au nombre des bonnes oeuvres ; elle loue, elle exalte non-seulement ceux qui ont rendu ces devoirs aux patriarches, aux autres saints et aux autres hommes indistinctement , mais encore ceux qui ont honoré de cette manière le corps sacré du Seigneur : c'est pour les vivants un dernier devoir envers les morts et un allégement à leur propre douleur. Quant à ce qui profite réellement aux âmes des morts, savoir les offrandes sacrées, les prières et les distributions d'aumônes, qu'ils s'y appliquent avec beaucoup plus de soin de persévérance et de générosité, s'ils ont pour leurs proches, dont le corps est mort et non pas l'âme, un amour vraiment spirituel et non-seulement un amour charnel.

1. Ps. LXVIII, 21.

SERMON CLXXIII. LES CONSOLATIONS DE LA MORT  (1).

ANALYSE. — L'horreur que nous inspire la mort semble venir, premièrement, du danger que court l'âme en quittant ce monde pour aller dans un autre, et secondement de ce qu'elle est forcée de se séparer du corps, pour lequel elle ressent une invincible sympathie. Quelles ne sont pas ici les consolations que donne la pratique fidèle de la religion (2). Quand, en effet le chrétien meurt dans l'état où il doit être, premièrement, il passe à un monde incomparablement meilleur, et secondement il ne quitte momentanément son corps que pour le reprendre quand ce corps sera glorieusement transformé.

1. Lorsque nous célébrons les jours consacrés à nos frères défunts, nous devons nous rappeler et ce qu'il faut espérer et ce qu'il faut craindre. Il faut espérer, car « la mort des «saints est précieuse devant le Seigneur (1) » ; nous devons craindre aussi, car « la mort des pécheurs est horrible (2) ». Pour exciter l'espoir il est dit : « La mémoire du juste sera  éternelle (3) ; et pour pénétrer de frayeur: « Il ne redoutera point la parole affreuse (4) » . La parole la plus affreuse qui se puisse entendre

1. I Thess. IV, 12-17. — 2. Ps. CXV, 15. —  3. Ps. XXXIII, 22. — 4. Ps. CII, 7.

sera celle-ci, adressée à la gauche : « Allez au feu éternel ». Le juste ne redoutera point cette terrible parole; car il sera placé à la droite, parmi ceux à qui il sera dit : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume (1) ».

Cette vie tient le milieu entre les biens extrêmes et les extrêmes maux; c'est un mélange de biens et de maux médiocres, de biens et de maux qui sous aucun rapport ne sont élevés au degré suprême. Aussi, de quelques biens que jouisse maintenant l'homme, ces biens ne sont rien, si on les compare aux biens éternels ;

1. Matt. XXV, 41, 34.

104

et quelques maux qu'il endure; ces maux ne sauraient même être comparés aux éternelles flammes. Cette vie donc se passe en quelque sorte dans un milieu. Or, nous devons y retenir cette pensée que l'Evangile vient de nous faire entendre : « Celui qui croit en moi, quand il  serait mort, est vivant ». Voilà tout à la fois et la vie et la mort : « Celui qui croit en moi, quand il serait mort, est vivant». Que signifie : « Quand il serait mort, il est vivant ? » Fût-il mort de corps, il est vivant en esprit. Le Sauveur ajoute: « Or, quiconque vit et croit en moi, ne mourra pas de toute l'éternité (1) »Comment concilier ces mots : « Quand il mourrait », avec ceux-ci: «Il ne mourra pas ? » De: cette manière : « Quand il mourrait » dans le temps , « il ne mourra pas dans l'éternité ». Ainsi se résout cette question, pour ne point mettre en contradiction les paroles de la Vérité même, et pour édifier la piété. Par conséquent; tout condamnés à mort que nous sommes, nous vivons si nous croyons.

2. C'est surtout à propos de la résurrection des morts que notre foi diffère de la foi des gentils. Ils n'y croient absolument pas, attendu qu'il n'y a pas en eux de place pour cette foi. Le Seigneur, est-il écrit, prépare la volonté humaine pour y faire place à la foi (2). « Ma parole ne prend point parmi vous », disait aussi le Sauveur aux Juifs. Elle ne prend donc que parmi ceux où elle trouve à prendre. Or elle prend, cette parole saisissante, parmi ceux que Dieu ne laisse pas étrangers à ses promesses. Quand en effet il cherche une brebis égarée (3), il connait la brebis qu'il cherche; il sait de plus où la chercher, comment resserrer ses membres disloqués pour les rendre à la santé, comment enfin la rétablir de manière qu'elle ne se perde plus.

Ainsi donc, consolons-nous les uns les autres, surtout par la méditation de ces vérités. Le coeur de l'homme peut sans doute ne pas s'affliger quand meurt ce qu'il a de plus cher; mieux vaut pourtant apaiser sa douleur, que de l'en voir exempt par inhumanité Quelle étroite union avait Marie avec le Seigneur! Elle n'en pleurait pas moins la mort de son frère. Pourquoi d'ailleurs s'étonner de voir pleurer Marie, quand le Seigneur pleurait lui-même ? On peut sans doute trouver étrange

1. Jean, XI, 25, 26. — 2. Prov. VIII, 35, sept. — 3. Luc, XV, 4.

qu'il pleurât ce mort, puisqu'il allait le rappeler à la vie (1) ; mais il ne pleurait pas tant le mort, ressuscité par lui, que la mort, attirée par le péché de l'homme. Si le péché n'avait ouvert la voie, la mort n'y serait pas entrée, et la mort du corps n'est venue qu'à la suite de la mort de l'âme. L'âme est morte en abandonnant Dieu, le corps est mort ensuite, abandonné de l'âme. C'est volontairement que l'âme a abandonné Dieu, et forcément qu'elle a quitté le corps. Il semble qu'il lui ait été dit; Tu t'es éloignée de Celui que tu devais aimer; éloigne-toi maintenant de ce que tu as aimé; Qui donc veut mourir ? Personne assurément; vérité si certaine qu'il fut dit au bienheureux Pierre lui-même: « Un autre te ceindra et te portera où tu ne veux point (2) ». Si d'ailleurs la mort ne présentait aucune amertume, les martyrs ne déploieraient pas grand courage.

3. L'Apôtre donc disait : « Je ne veux pas que vous soyez dans l'ignorance touchant ceux qui dorment, afin que vous ne vous attristiez pas comme les gentils qui n'ont point d'espoir ». Il ne dit pas simplement: « Afin que vous ne vous attristiez pas » ; il ajoute: « Comme les gentils qui n'ont point d'espoir», il est nécessaire de vous attrister ; mais dès que tu t'attristes, que l'espérance te vienne consoler. Eh ! comment ne pas t'affliger en voyant sans vie ce corps dont l'âme est la vie et que l'âme abandonne? Il marchait, et il est immobile; il parlait, et il est muet; dans ses yeux fermés ne pénètre plus la lumière; ses: oreilles ne s'ouvrent à aucun bruit; aucun des membres ne fait plus ses fonctions; plus rien pour faire marcher les pieds, pour faire travailler les mains, pour rendre sensibles les sens. N'est-ce point là une maison dont faisait l'ornement un habitant invisible ? Cet invisible l'a quittée et il ne reste plus que ce qui afflige le regard. Voilà ce qui inspire la tristesse.

Or, à cette tristesse il y a une consolation. Quelle est-elle ? La voici : « Le Seigneur lui-même, au commandement, à la voix de l'archange, et au son de la dernière trompette, descendra du ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront les premiers; ensuite nous qui vivons, qui sommes restés, nous serons emportés avec eux dans les nuées au-devant du Christ dans les airs ».

1. Jean, XI. — 2. Jean, XXI, 18.

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Sera-ce aussi provisoirement? — Non. — Pour combien de temps? « Et ainsi nous serons à jamais avec le Christ ». Arrière la tristesse , en présence d'une consolation si sublime ; que le deuil sorte du coeur, que la foi chasse la douleur. Convient-il qu'avec une espérance si haute le temple de Dieu soit dans la .tristesse? N'est-il pas habité par un excellent consolateur, par l'Auteur d'infaillibles promesses?

Pourquoi pleurer si longtemps un mort? Est-ce parce que le trépas est amer? Mais le Seigneur même l'a subi.

Assez pour votre charité: vous trouverez des consolations plus abondantes dans Celui qui ne quitte pas votre coeur. Ah ! qu'en daignant l'habiter il daigne aussi finir par le changer !

Tournons-nous, etc.

SERMON CLXXIV. LA GRÂCE ET LE BAPTÊME DES ENFANTS

Prononcé dans la basilique de Célérine un jour de dimanche.

ANALYSE. — C'est pour nous sauver par sa grâce que le Fils de Dieu s'est fait homme. Or, 1° sans cette grâce, nous, ne pouvons faire aucun bien méritoire. L'humanité du Sauveur a-t-elle mérité à être unie dans sa personne à la divinité? Zachée, comme Nathanaël, n'a-t-il pas été regardé par Jésus-Christ avant de pouvoir le contempler? 2° Cette grâce prévenante n'est pas moins indispensable aux enfants; autrement Jésus ne serait pas pour eux Jésus. lis sont d'ailleurs souillés par le péché originel qu'efface en eux le baptême, pourvu qu'on le leur donne avec foi.

1. Nous venons d'entendre le bienheureux Apôtre Paul nous dire: « Une vérité humaine et digne de toute confiance, c'est que Jésus-Christ est. venu au monde sauver les pécheurs, dont je suis le premier ». — « Une vérité humaine et digne de toute confiance ». Pourquoi humaine et non pas divine? Cette vérité, sans aucun doute, ne mériterait pas toute confiance, si elle n'était divine en même temps qu'humaine. Elle est donc à la fois divine et humaine, comme le Christ est en même temps Dieu et homme. Si néanmoins nous avons raison de dire que cette vérité est humaine et divine tout à la fois; pourquoi l'Apôtre a-t-il mieux aimé l'appeler humaine que de l'appeler divine? Non, il ne mentirait pas en l'appelant divine; il a donc eu quelque motif de l’appeler plutôt humaine.

Eh bien ! il a choisi de préférence le rapport de cette vérité avec le Christ descendant parmi nous. C'est en qualité d'homme qu'il est venu dans ce monde; car en tant que Dieu n'y. est-il pas toujours? Où Dieu n'est-il pas, puisqu'il

1. I Tim. I, 15.

remplit, dit-il, et « le ciel et la terre (1) ? » Le Christ est indubitablement la Vertu et la Sagesse de Dieu. Or il est dit d'elle « qu'elle atteint avec force d'une extrémité à l'autre et qu'elle dispose tout avec douceur (2)». Aussi « était-il dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a point connu (3) ». Il était ici, et il y est venu ; il y était avec la majesté divine, et il y est venu avec la faiblesse humaine. Or, c'est parce qu'il y est venu avec la faiblesse humaine, qu'en parlant de son avènement l'Apôtre a dit : « C'est une vérité humaine ». Non, le genre humain ne serait pas délivré, si la Vérité divine n'avait daigné se faire humaine. N'appelle-t-on pas humain, d'ailleurs, un homme qui sait se montrer homme, surtout en donnant l'hospitalité ? Ah ! si on appelle humain celui qui reçoit un homme dans son logis, combien ne l'est pas Celui qui a reçu l'homme en lui-même?

2. Ainsi « une vérité humaine et digne de toute confiance, c'est que Jésus-Christ est venu au monde pour sauver les pécheurs ».

1. Jérém. XXIII, 24. — 2. Sag. VIII, 1. — 3. Jean, I, 10.

106

Consulte l'Evangile; il y est écrit: « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu ». Si donc l'homme ne s'était perdu, le Fils de l'homme ne serait pas venu. Mais l'homme s'étant perdu, le Fils de l'homme est venu et l'a retrouvé. L'homme s'était perdu par sa liberté, Dieu fait homme est venu le délivrer par sa grâce. Veux-tu savoir ce que peut la liberté pour le mal? Rappelle-toi les péchés des hommes. Veux-tu savoir aussi quel secours nous apporte l'Homme-Dieu ? Considère en lui la grâce libératrice. Afin dé connaître ce que peut la volonté humaine livrée à l'orgueil pour éviter le mal sans le secours divin, il n'est pas de moyen plus efficace que de la voir dans le premier homme, Or, ce premier homme s'est perdu, et que serait-il devenu sans l'avènement d'un autre homme? C'est à cause du premier que le second est venu: aussi c'est « la Vérité humaine » ; et nulle part ne se révèlent les douceurs de la grâce et la générosité de la toute-puissance divine avec autant d'éclat que dans la personne du Médiateur établi entre Dieu et les hommes, que dans Jésus-Christ fait homme (1).

Où voulons-nous en venir, mes frères? Je parle à des âmes élevées dans la foi catholique ou reconquises à la paix catholique. Nous savons donc et nous sommes sûrs que le Médiateur établi entre Dieu et les hommes, que Jésus-Christ fait homme est, comme homme, de même nature que nous. Sa chair en effet n'est pas d'une autre nature que notre chair, ni son âme d'une autre nature que notre âme. Il s'est uni à la nature même qu'il a cru devoir sauver ; il a pris cette nature tout entière, mais non le péché, en sorte que cette nature est en lui toute pure. Elle n'y est pas seule toutefois. En lui est encore la divinité, le Verbe de Dieu; et comme on distingue en toi l'âme et le corps, ainsi l'on voit dans le Christ la divinité et l'humanité. Or, qui oserait dire que la nature humaine de ce divin Médiateur a commencé de mériter, par son libre arbitre, d'être unie à la divinité et de former ainsi, par l'alliance hypostatique de l'humanité et de la divinité, l'unique personne de Jésus-Christ? Nous pourrions soutenir que par nos vertus, que par notre conduite et nos moeurs nous avons mérité, nous, de devenir enfants de Dieu; nous pouvons nous écrier: Une loi nous

1.  I Tim. II, 5.

a été donnée, et nous serons admis au nombre des enfants de Dieu, si nous l'observons. Mais en Jésus-Christ le Fils de l'homme a-t-il vécu séparément d'abord, pour mériter par sa sagesse de devenir ensuite le Fils de Dieu? N'est-il pas vrai au contraire que son existence ne date que du moment même de l'incarnation? Car il est écrit: «Le Verbe s'est fait chair, pour habiter parmi nous ». Oui, quand le Verbe de Dieu, quand le Fils unique de Dieu a pris une âme et un corps humains; ni cette âme ni ce corps ne l'avaient mérité, ni n'avaient travaillé par leur énergie naturelle, à s'élever à un tel degré de gloire; le Fils de Dieu agissait d'une manière tout à  fait gratuite. Aucune partie de l'humanité du Sauveur n'a précédé l'incarnation; elle s'est formée par l'incarnation même. Une Vierge a conçu le Fils de l'homme médiateur : existait-il avant d'être conçu? Il n'a donc pas été d'abord un homme juste; et comment eût-il été juste, puisqu'il n'existait pas? Une Vierge l'a conçu, et le Christ a été formé par l'union du Verbe avec la nature humaine. Aussi est-il dit avec raison: « Nous avons vu sa gloire, comme la gloire que le Fils unique reçoit de son Père; il est plein de grâce et de vérité (1) ».

Tu aimes l'indépendance et tu voudrais dire à ton Père: « Donnez-moi l'héritage qui me revient (2) ? » Pourquoi t'abandonner ainsi à toi-même ? Ah ! Celui qui avant ta naissance a pu te donner l'être, est bien plus capable de te préserver. Reconnais donc le Christ; il est plein de grâce et il veut répandre en toi ce qui déborde en lui. Il te dit: Recherche mes dons, oublie tes mérites; jamais, si je faisais attention à tes mérites, tu n'obtiendrais mes faveurs. Ne t'élève pas; sois petit, petit comme Zachée.

3. Tu vas me dire : Si je suis petit comme Zachée, la foule m'empêchera devoir Jésus. Ne t'afflige point : monte sur l'arbre où Jésus a été attaché pour toi, et tu verras Jésus. Sur quelle espèce d'arbre monta Zachée? C'était un sycomore. Nos pays ne produisent pas ou reproduisent que rarement des sycomores ; mais cet arbre et son fruit sont communs dans ces contrées de l'Orient. Le fruit du sycomore ressemble à la figue, sans pourtant se confondre avec elle, comme le savent ceux qui en ont vu ou goûté; et à en croire l'étymologie

1. Jean, I, 14. — 2. Luc, XV, 12.

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du mot, le fruit du sycomore est une figue folle.

Arrête maintenant les yeux sur mon modèle Zachée ; considère, je t'en prie, avec quelle ardeur il voudrait voir Jésus du milieu de la foule, et ne le peut. C'est qu'il était petit,et cette foule orgueilleuse; aussi cette foule, ce qui du reste arrive d'ordinaire, s'embarrassait elle-même et ne pouvait bien voir le Sauveur. Zachée. donc sort de ses rangs, et ne rencontrant plus cet obstacle, il contemple Jésus. N'est-ce pas la foule qui dit, avec ironie, aux humbles, à, ceux qui marchent dans la voie de l'humilité, qui abandonnent à Dieu le soin des outrages qu'ils reçoivent et qui ne veulent pas se venger de leurs ennemis : Pauvre homme désarmé, tu ne saurais même te défendre? Ainsi empêche-t-elle de voir Jésus; si heureuse et si fière d'avoir pu se venger, cette foule ne permet pas de voir Celui qui disait sur la croix : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1) ». Aussi Zachée, le type des humbles, ne resta point, pour le voir, au milieu de cette multitude gênante; il monta sur le sycomore, l'arbre qui produit, avons-nous dit, comme des fruits de folie. Mais l'Apôtre n'a-t-il pas dit: « Pour nous, nous prêchons le Christ crucifié : pour les Juifs c'est un scandale, et pour les Gentils une folie (2) ? » voilà comme le sycomore. De là vient que les sages de ce monde prennent acte de la croix du Christ pour nous insulter. Quel coeur avez-vous, nous disent-ils, pour adorer un Dieu crucifié ? — Quel coeur avons-nous ? Nous n'avons pas votre -coeur, assurément; car la sagesse de ce monde est folie aux yeux de Dieu (3). Nous n'avons pas votre coeur. C'est le nôtre, dites-vous encore; qui est insensé. Dites ce qu'il vous plaira; nous allons monter sur le sycomore pour voir Jésus; car si vous autres ne pouvez le voir, c'est que vous rougiriez de monter sur cet arbre. O Zachée, saisis le sycomore; homme humble, monte sur la croix. Ce n'est pas assez d'y monter : pour ne pas rougir de la croix, imprime-la sur ton front, le siège de la pudeur; oui, c'est sur cette partie du corps qui rougit, qu'il te faut graver le signe dont nul ne doit rougir. Tu te ris de mon sycomore, ô gentil ; mais grâce à lui je vois Jésus. Tu t'en ris pourtant, mais parce que tues homme ; or la folie de Dieu

1. Luc, XXIII, 34. — 2. I Cor. I, 23. — 3. Ib. III, 39.

est préférable à toute la sagesse des hommes.

4. Le Seigneur aussi vit Zachée. Ainsi il vit et on le vit; mais il n'aurait pas vu, si on ne l'avait vu d'abord. Dieu n'a-t-il pas appelé ceux qu'il a prédestinés (1)? Et quand Nathanaël rendait déjà une espèce de témoignage à l'Evangile et disait: « De Nazareth que peut-il sortir de bon? » le Seigneur ne lui répondit-il pas : « Avant que Philippe t'appelât, lorsque tu étais encore sous le figuier, je t’ai vu (2) ? » Vous savez avec quoi les premiers pécheurs, Adam et Eve, se firent des ceintures; c'est avec des feuilles de figuier qu'après leur péché ils voilèrent leurs parties honteuses (3); car le péché même y avait imprimé la honte. Ainsi c'est avec des feuilles de figuier que les premiers pécheurs se firent des ceintures pour couvrir ces parties honteuses qui sont comme la source empoisonnée qui nous a donné la mort en nous donnant la vie, et cette mort a appelé Celui qui est venu chercher et sauver ce qui est perdu. Que signifie alors : « Quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu? » N'est-ce pas comme si le Sauveur eût dit : Tu n'accourrais pas à Celui qui efface les péchés, si d'abord il ne t'avait vu sous l'ombre même du péché? Ainsi pour voir, nous avons été regardés; pour aimer, nous avons été aimés. C'est mon Dieu, sa miséricorde me préviendra (4).

5. Donc, après avoir fait entrer Zachée dans son coeur, le Seigneur daigna entrer lui-même dans sa maison et il, lui dit : « Zachée, descends vite, car il faut qu'aujourd'hui même je loge chez toi ». Cet homme regardait comme un grand bonheur de voir le Christ; c'était pour lui une immense et ineffable faveur de le voir, même en passant; et tout à coup il mérite de lui donner l'hospitalité. C'est la grâce qui se répand en lui, c'est la foi qui agit par amour; le Christ entre dans sa demeure, mais il habitait déjà son coeur. « Seigneur, s'écria alors Zachée, je donne aux pauvres moitié de mes biens, et si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui rends quatre fois autant ». En d'autres termes : Si je conserve moitié, ce n'est pas pour garder, c'est pour restituer. Voilà ce qui s'appelle accueillir Jésus, l'accueillir dans son coeur. Ah ! le Christ était là, il était dans Zachée et c'est lui qui mettait sur les lèvres de celui-ci les paroles que cet homme lui adressait. L'Apôtre ne dit-

1. Rom. VIII , 30. — 2. Jean , I , 46 , 48. — 3. Gen. III, 7. — 4. Ps. LVIII, 11.

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il pas : « Que par la foi le Christ habite en vos coeurs (1) ? »

6. Mais c'était Zachée, c'était un chef de publicains , c'était un grand pécheur; et comme si elle n'eût rien eu à se reprocher, cette foule qui empêchait de voir Jésus, s'étonna et blâma le Sauveur d'être entré chez ce pécheur. C'était blâmer le Médecin d'être entré chez le malade. Aussi, pour répondre à ces pécheurs qui croyaient rire d'un pécheur, à ces malades qui se moquaient d'un homme guéri, le Seigneur s'écria : « Aujourd'hui cette maison est sauvée (2) ». Pourquoi y suis-je entré? Le voilà : « Elle est sauvée ». Elle ne le serait pas, si le Sauveur n'y était entré. Pourquoi, malade, t'étonner encore? Toi aussi, appelle Jésus, sans te croire en santé. Il y a espoir pour le malade que visite le Médecin; il n'y en a point pour celui qui se jette comme un furieux contre lui. Mais quelle n'est pas la fureur de celui qui va jusqu'à le tuer? Quelle bonté aussi, quelle puissance dans le Médecin qui fait avec son sang un remède pour le furieux qui l'a versé? Car ce n'est pas en vain que du haut de la croix où il était monté en venant chercher et sauver ce qui était perdu, il s'écriait : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ». Ils sont en délire, mais je suis leur Médecin ; qu'ils frappent , je supporte les coups; je les guérirai, quand ils m'auront mis à mort. — Soyons donc du nombre de ceux qu'il guérit. « Une vérité humaine et digne de toute confiance, c'est que Jésus-Christ est venu au monde: pour sauver les pécheurs », grands et. petits; « pour sauver les pécheurs » ; car « le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu ».

7. Dire que dans l'enfance Jésus ne trouve rien à sauver, c'est nier que le Christ soit Jésus pour tous les enfants fidèles. Oui, dire que dans l'enfance il n'y a rien à sauver pour' Jésus, c'est dire absolument que le Christ Notre-Seigneur n'est pas Jésus pour les enfants fidèles, en d'autres termes, pour les enfants qui ont reçu son baptême. Qu'est-ce en effet que signifie Jésus ? Jésus signifie Sauveur. Donc le Christ n'est pas Jésus pour ceux qu'il ne sauve pas, parce qu'en eux il n'y a pour lui rien à sauver. Maintenant, si vous pouvez entendre dire que pour quelques-uns

1. Ephés. III, 17. — 2. Luc, XIX, 1-10.

de ceux qui ont reçu le baptême le Christ n'est pas Jésus, je ne sais si votre foi est bien en règle. Ce sont des enfants, il est vrai, mais ils deviennent ses membres; ce sont des enfants, mais ils reçoivent ses sacrements; ce sont des enfants, mais ils partagent sa table pour avoir en eux le vie. Pourquoi me dire : Cet enfant a bonne santé, il est sans vice? S'il est sans vice, pourquoi cours-tu le porter au Médecin? Ne crains-tu pas que ce Médecin ne te réponde : Loin d'ici cet enfant, puisque tu le crois en bonne santé? Le Fils de l'homme n'est venu chercher et sauver que ce qui était perdu. Pourquoi me l'apporter, s'il n'est pas perdu ?

8. « Une vérité humaine et digne de toute confiance, c'est que Jésus-Christ est venu au monde ». Pourquoi y est-il venu? « Pour sauver les pécheurs». Il n'est venu que pour ce motif; ce ne sont pas nos mérites, mais nos péchés, qui l'ont attiré du ciel sur la terre. Il est donc venu réellement « pour sauver les pécheurs. — Tu l'appelleras Jésus », est-il dit. — Pourquoi « Jésus  ? Parce que c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés (1). — Tu l'appelleras Jésus ». Pourquoi « Jésus? » Quel est le motif de cette dénomination ? Le voici : « Parce que c'est lui qui sauvera son peuple ». De quoi ? « De ses péchés. Son peuple, de ses péchés ». Or, de ce peuple que Jésus « sauvera de ses péchés », est-ce que ne font point partie les enfants? Oui, oui, mes frères , ils en font partie. Croyez-le, soyez-en bien persuadés, c'est avec cette foi que vous devez présenter vos enfants à la grâce du Christ; sans elle en effet, vous les mettriez à mort en répondant pour eux. Pour. quoi, sans cette croyance, s'empresser de porter son enfant au baptême? Ce n'est pas être sérieux, c'est dire : Il a bonne santé, il n'a ni vice ni défaut; cependant je le présenterai au Médecin. Pourquoi? Parce que c'est la coutume. Ne crains-tu pas; que le Médecin ne te réponde : Sors d'ici avec lui; « ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais ceux qui sont malades; qui ont besoin du Médecin (2)?»

9. Je voudrais avoir recommandé à votre charité la cause de ces petits, incapables de parler pour eux-mêmes. Tous, et ceux mêmes qui n'ont pas perdu leurs parents, doivent être considérés comme des orphelins; et ces

1. Matt. I, 21. — 2. Ib. IX, 12.

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jeunes prédestinés, qui attendent leur salut du Seigneur, demandent le peuple de Dieu. pour tuteur. Le. genre humain tout entier a été empoisonné dans le premier homme par l'ennemi commun; et nul ne passe du premier Adam au second sans le sacrement de baptême. Adam vit encore dans les petits enfants qui n'ont pas reçu le baptême; le baptême leur a-t-il été conféré? C'est Jésus-Christ qui vit en eux. Ne pas voir Adam en eux, lorsqu'ils viennent de naître, c'est se mettre dans l'impossibilité devoir en eux le Christ après leur renaissance.

Pourquoi néanmoins, dit-on, un homme déjà baptisé et fidèle, à qui les péchés sont remis, engendrerait-il un enfant souillé par le péché du premier homme ? C'est que cette génération se fait par la chair et non par l'esprit. Or, ce qui naît de la chair est chair (1).

1. Jean III, 6.

Sans doute , « si l'homme extérieur se cor« rompt en nous, l'homme intérieur se rajeunit de jour en jour (1) ». Mais la génération des enfants n'est pas l'oeuvre de ce qui se rajeunit, elle est l'oeuvre de ce qui se corrompt. C'est pour ne pas mourir éternellement que tu as eu le bonheur de renaître après ta naissance; pour lui, il est né, mais il n'a pas eu encore le bonheur de renaître. C'est en renaissant que tu es arrivé à la vie; laisse-le donc renaître pour qu'il vive aussi ; oui, laisse-le, laisse-le renaître. Pourquoi cette opposition ? Pourquoi essayer par ces disputes nouvelles de briser l'antique règle de foi? Pourquoi dire que les petits enfants n'ont pas même le péché originel? Pourquoi le dire, sinon pour les tenir éloignés de Jésus ? Jésus pourtant te crie: « Laisse venir à moi ces petits (2) ». Tournons-nous, etc.

1. II Cor. IV, 16. — 2. Marc, X, 14.

SERMON CLXXV. L'ESPÉRANCE DES PÉCHEURS (1).

ANALYSE. — Jésus-Christ n'est venu au monde que pour sauver les pécheurs. Or, ce qui prouve combien les pécheurs doivent avoir en lui de confiance, c'est la grâce de conversion qu'il a daigné accorder aux Juifs en général et à saint Paul en particulier aux Juifs qui ont commis le plus grand crime en le mettant à mort dans leur fureur, et dont un grand nombre se sont convertis et sont devenus des saints quelques jours après ; à saint Paul, le premier, le plus grand des pécheurs, parce qu'il s'était montré le plus acharné des persécuteurs. Aussi dit-il lui-même que Dieu l'a converti, afin que nul ne désespère de sa conversion.

1. Ce qu'on vient de lire dans le saint Evangile est exprimé par ces paroles de l'Apôtre saint Paul : « Une vérité sûre et digne de toute confiance, c'est que Jésus-Christ est avenu au monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier » . Le Christ n'avait, pour venir au monde, d'autre motif que celui de sauver les pécheurs. Qu'on supprime les maladies et les plaies; à quoi bon la médecine? Or, si un tel Médecin est descendu du ciel, c'est qu'il y avait sur la terre un grand malade étendu; ce malade est le genre humain tout entier.

1. I Tim. I, 15.

Tous les hommes cependant n'ont pas la foi (1) ; mais le Seigneur connaît ceux qui sont à lui (2). Les Juifs donc étaient orgueilleux, ils s'enflaient, avaient de hautes idées d'eux-mêmes, se croyaient justes; ils allaient même jusqu'à faire un crime au Seigneur de ce qu'il appelait à lui les pécheurs. Aussi ces hommes hautains et fiers furent délaissés sur leurs montagnes, où ils font partie des quatre-vingt-dix-neuf (3). Ils furent délaissés sur leurs montagnes, qu'est-ce à dire ? Qu'ils furent abandonnés à leur frayeur terrestre. Ils font partie des quatre-vingt-dix-neuf, qu'est-ce à dire encore?

1. II Thess. III, 2. — 2. II Tim. II, 19. — 3. Matt. XVIII,12.

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Qu'ils ne sont pas à la droite, mais à la gauche; car les quatre-vingt-dix-neuf représentent la gauche : un de plus, et les voilà à la droite.

« Le Fils de l'homme est donc venu » , comme lui-même le dit ailleurs, « pour rechercher et sauver ce qui était perdu (1) ». Mais c'est tout qui était perdu.; tout était perdu, depuis le péché de celui en qui tout était. Un autre est donc venu, exempt de tout péché, pour sauver du péché. Mais, ce qui est plus déplorable, ces orgueilleux, dans leur orgueil, étaient malades et se croyaient en santé.

2. La maladie est plus dangereuse, quand le travail de la fièvre a égaré l'esprit. On rit alors, tandis que pleurent ceux qui ont la santé. C'est le frénétique qui rit aux éclats. Hélas ! pourtant il est malade. Supposons que tu adresses cette double question : Vaut-il mieux rire ou pleurer ? Qui ne répondrait que pour lui il aime mieux rire ? De là vient que si le Seigneur, en vue des fruits salutaires que produit la douleur de la pénitence, a fait des larmes un devoir, il a présenté le rire même comme une récompense. Quand ? Au moment où il disait en annonçant l'Evangile : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils riront (2) ». Il est donc bien vrai que notre devoir est de pleurer, et que le rire est la récompense due à la sagesse. Mais le rire est ici synonyme de la joie; il signifie, non les bruyants éclats, mais l'allégresse du coeur. Nous disions que si tu adressais cette double question : Lequel vaut le mieux, de rire ou de pleurer, chacun répondrait qu'il ne voudrait pas pleurer, mais rire. Va plus loin maintenant, et personnifiant en quelque sorte la question que tu viens de faire, demande si l'on aimerait mieux lé rire de l'insensé que les pleurs de l'homme sage ? Et chacun de répondre qu'il préférerait pleurer avec lé sage, plutôt que de rire avec l'insensé. Oui, la santé de l'âme est de si haut prix, que toujours on l'appelle à soi, fût-elle accompagnée d'angoisses.

La maladie des Juifs était donc d'autant plus dangereuse et d'autant plus désespérée qu'ils se croyaient en santé; et cette maladie qui leur faisait perdre l'esprit, les portait en même temps à frapper le céleste Médecin.

1. Luc, XIX, 10. — 2. Luc, VI, 21.

Que dis-je ! à le frapper ? Exprimons la vérité tout entière. Pour eux ce n'était pas assez frapper sur lui, ils le mettaient à mort. Mais lui, pendant qu'on le mettait à mort, n était pas moins Médecin; on le déchirait, il guérissait; il ressentait les coups du frénétique, et il n'abandonnait pas le malade; s'emparait de lui, on le garrottait, on meurtrissait de soufflets; on le blessait à coi de roseaux, on le couvrait de dérisions d'outrages, on le faisait comparaître pour condamner, on le suspendait au gibet et toutes parts on frémissait de rage autour lui; mais il n'en était pas moins Médecin.

3. Tu ne connais que trop ces furieux, contemple les actes du Médecin. « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font (1) ». Dans leur aveugle rage ils s'emportaient contre lui et répandaient son sang lui faisait avec son sang un. remède pour guérir; car ce n'est pas inutilement qu’il disait : «Mon Père, pardonnez-leur, ils savent ce qu'ils font ». Un chrétien prie et Dieu l'exauce; le Christ prie, et il ne serait pas exaucé ? Il nous exauce avec son Père, parce qu'il est Dieu ; et comme homme il ne serait pas exaucé, parce qu'il s'est fait homme  pour l'amour de nous ? Ah ! il l'a été sans aucun doute. Or ces cruels étaient là quand il priait, et ils se livraient à toute leur fureur. Dans ce nombre figuraient les dédaigneux le blâmaient et qui s'écriaient : « Le voilà qui mange avec les publicains et les pécheurs (2) » Ils faisaient partie du peuple qui mettait à mort ce divin Médecin; tandis que, celui-ci  leur préparait avec son sang un contre-poison. Non-seulement en effet le Sauveur donnait son sang pour eux et acceptait la mort pour les guérir; il voulut encore que sa résurrection fût l'image de celle qu'il leur promettait. Il souffrit pour que sa patience servît de modèle à la nôtre; il ressuscite, aussi pour nous montrer quelle récompense mérite cette vertu. Dans ce but encore, vous le savez et nous le proclamons tous, il monta au ciel, puis envoya le Saint-Esprit, qu'il avait promis en disant à ses disciples: « Demeurez dans la ville, jusqu'à ce que vous soyez revêtu de la vertu d'en haut (3) ». Cette promesse s’accomplit en effet , l'Esprit-Saint descendit, remplit les disciples, et ceux-ci se mirent à

1. Luc, XXIII, 34. — 2. Marc,  II, 16. — 3. Luc, XXIV, 49.

111

parler toutes les langues. C'était l’emblème de l'unité : l'Eglise dans son unité devait parler tous les idiomes, comme un même homme les parlait tous alors. Les témoins de cette merveille furent saisis d'effroi. Ils savaient que les disciples étaient sans instruction et ne connaissaient qu'une langue. Comment donc ne pas s'étonner, n'être pas surpris que des hommes qui ne connaissaient qu'une langue, deux tout au plus, s'exprimassent tout à coup dans tous les idiomes ? Frappés d'un tel prodige, leur orgueil s'abat, ces montagnes deviennent des vallées. Oui, en devenant humbles ils deviennent des vallées; ils recueillent sans la laisser perdre la grâce qui se répand en eux. En tombant sur une cime altière, l'eau coule et se précipite ; mais elle reste, mais elle pénètre, quand elle descend sur un terrain bas et profond. C'est l'image de ce que devenaient ces esprits orgueilleux: l'étonnement et l'admiration prenaient en eux la place de la fureur.

4. Aussi se livrèrent-ils à la componction pendant que Pierre leur parlait, et l'on vit s'accomplir en eux cette prédiction d'un psaume : « Je me suis plongé dans la douleur, pendant que l'épine me pénétrait de son aiguillon (1) ». Que signifie ici l'épine, sinon cette componction de la pénitence, dont il est parlé en termes formels dans ce passage sacré des Actes des Apôtres : « Ils furent touchés de componction au fond de leur coeur et dirent aux Apôtres : Que ferons-nous? » Qu'y a-t-il dans ce mot : « Que ferons-nous ? » Nous savons, hélas ! ce que nous avons fait; désormais « que ferons-nous? » En considérant nos œuvres passées, nous ne pouvons que désespérer du salut; ah ! s'il y a pour nous quelque espoir encore, donnez-nous un conseil. Nous savons ce que nous avons fait; dites maintenant ce que nous avons à faire. Qu'est-ce, hélas ! que nous avons fait? Ce n'est           pas un homme quelconque que nous avons mis à mort; et pourtant quelle iniquité déjà nous aurions commise en mettant à mort un innocent quel qu'il fût! Mais nous avons sauvé le larron et donné la mort à l'Innocent; nous avons opté pour le cadavre, et tué notre Médecin. Ah ! « que ferons-nous?» veuillez nous l'apprendre. « Faites pénitence, répondit Pierre, et que chacun de vous soit baptisé au nom de

1. Ps. XXXI, 4.

Jésus-Christ Notre-Seigneur ». Vous quitterez ainsi les quatre-vingt-dix-neuf pour faire partie du nombre cent. Quand vous étiez dans les quatre-vingt-dix-neuf , vous ne croyiez pas avoir besoin de pénitence, vous alliez même jusqu'à outrager le Sauveur pendant qu'il appelait à lui les pécheurs pour les porter à la pénitence. Maintenant donc que vous êtes pénétrés de componction à la vue de votre crime, « faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur » ; au nom de Celui que vous avez mis à mort, quoique innocent; et vos péchés sont effacés. Ce langage rappela en eux l'espérance; ils pleurèrent, ils gémirent, ils se convertirent et furent guéris (1). C'était l'effet de cette prière : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ».

5. Néanmoins, mes très-chers frères, en entendant dire que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'est pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs, que nul ne se plaise dans le péché; que nul ne dise en soi-même : Si je suis juste, le Christ ne m'aime pas; il m'aime au contraire si je suis pécheur, puisqu'il est descendu du ciel, non pas pour les justes, mais pour les pécheurs. On pourrait te répondre: Dès que tu vois en lui le Médecin, pourquoi ne redouter pas la fièvre ? Oui, il est le Médecin qui s'approche du malade; mais il ne s'en approche que pour le guérir. Que penser alors ? que conclure ? que certifier ? Est-ce la maladie, n'est-ce. pas la santé que recherche le Médecin ? Ce qu'il aime, ce n'est pas ce qu'il rencontre, mais ce qu'il veut produire. Sans doute il s'approche du malade et non de celui qui a la santé : ce n'est pas toutefois ce qu'il faut considérer; car il préfère réellement la santé à la maladie; et pour vous en convaincre, adressez-vous cette simple question : Chercherait-il à rétablir la santé, s'il l'avait en horreur ?

6. Revenons à l'Apôtre : « Une vérité sûre et digne de toute confiance, c'est que Jésus« Christ est venu au monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier » — « Dont je suis le premier? » Comment? Est-ce qu'avant lui il n'y eut point parmi les Juifs d'innombrables pécheurs? Est-ce qu'il n'y en eut point un nombre immense au sein de l'humanité? Est-ce que parmi tous les hommes il n'y en eut pas un seul d'assujetti à l'iniquité? Le premier

1. Act. II, 1-8, 37-47.

112

de tous les pécheurs, celui qui nous a livrés à la mort, Adam ne vécut-il pas avant saint Paul ? Que signifie alors : « Dont je suis le premier? » L'Apôtre veut-il dire qu'il est le premier de ceux dont s'est approché le Sauveur? Mais ce sens n'est pas vrai non plus; car avant lui ont été appelés et Pierre et André (1), et les autres apôtres. Tu as, ô Paul, le dernier d'entre eux; comment donc peux-tu dire : « Dont je suis le premier? » Oui, il se dit le dernier des apôtres et le premier des pécheurs. Mais dans quel sens le premier des pécheurs? Pierre n'a-t-il pas péché avant toi, en reniant jusqu'à trois fois son Maître (2) ? Je pourrais dire aussi que si cet Apôtre ne se fût rencontré parmi les pécheurs, il n'aurait point passé de la gauche à la droite.

7. Mais enfin que veut dire : « Dont je suis le premier? » Je suis le pire de tous; premier est ici synonyme de pire. Que dit un architecte au milieu des ouvriers? Il demande : Quel est ici le premier maçon ? quel est le premier charpentier? Que dit également un malade qui veut guérir? Quel est ici le premier,médecin ? On ne demande pas alors quel est le plus âgé ni le plus ancien dans sa profession, mais quel est le plus habile. Eh bien ! comme on appelle, premier le plus habile, Paul se nomme le premier pour exprimer qu'il est le plus grand pécheur.

Or, comment est-il le plus grand pécheur ? Rappelez-vous ce qu'était Saul, et vous le comprendrez. Vous ne voyez que Paul, vous perdez Saul de vue; vous ne voyez en lui que le pasteur, vous ne pensez plus au loup. N'est-il pas vrai que n'ayant pas assez de ses mains pour lapider Etienne; il gardait les vêtements des autres bourreaux? N'est-il pas vrai que partout il persécutait l'Eglise? N'est-il pas vrai qu'il avait obtenu des lettres des princes des prêtres ? Ce n'était pas assez pour lui de sévir contre les chrétiens qui étaient à Jérusalem; il voulait les découvrir ailleurs encore, et les enchaîner pour les traîner au supplice. N'est-il pas vrai qu'il courait et respirait le sang, lorsqu'il fut frappé du haut du ciel et qu'heureusement renversé par la foudre il entendit la voix du Seigneur, abattu sur le chemin et aveuglé pour recouvrer la vue? Il fut ainsi le premier des persécuteurs; nul autre ne le surpassa en fureur.

1. Matt. XV, 18. — 2. Ib. XXVI, 70-74.

. 8. Voici qui le fait mieux comprendre encore. Saul étant déjà abattu et déjà relevé, le Seigneur Jésus s'adressa en personne à Ananie et lui dit : « Va dans telle rue, tu y trouveras un nommé Saul, de Tarse en Cilicie, parle-lui ». Saul, au même moment, voyait Ananie s'approcher de lui et le baptiser. Mais à ce nom de Saul, Ananie trembla, quoiqu'il fût entre les bras du Médecin. Voici un trait plus doux.

Vous vous rappelez sans doute d'où venait à Saul le nom qu'il portait; je le dirai néanmoins en faveur de ceux qui ne s'en souviennent pas. Le roi Saül persécutait David; or , David, représentait , figurait le Christ, comme Saül figurait Saul. Ne semble-t-il donc pas que c'était David qui criait à Saül du haut du ciel : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? » Quant au nom d'Ananie, il signifie brebis : c'était donc le Pasteur qui s'adressait à sa brebis, et celle-ci redoutait la dent du loup; car ce loup faisait au loin tant de bruit, que sous la main du Pasteur même, la brebis ne se croyait pas en sûreté ; elle tremblait donc en entendant la voix du Sauveur, et elle répondit : « Seigneur, j'ai appris combien cet homme a fait de maux à vos saints dans Jérusalem, et l'on dit que maintenant encore il a reçu, des princes des prêtres, des lettres qui l'autorisent à reconduire, après les avoir chargés de liens, tous ceux qu'il pourra saisir ». Où m'envoyez-vous? N'est-ce pas la brebis que vous jetez à la gueule du loup ? — Le Seigneur n'admit pas cette excuse. Déjà il avait dit au petit nombre de ses timides brebis : « Voilà que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (1)». Si j'ai envoyé mes brebis au mi. lieu des loups, pourquoi craindre, Ananie, d'aborder cet homme qui n'est plus un loup? C'est du loup que tu avais peur. Mais écoute le Seigneur ton Dieu : De ce loup, dit-il, j'ai fait une brebis, et de cette brebis je fais maintenant un pasteur.

9. Ah ! écoutez comment ce même homme, comment ce Saul, qui plus tard devait porter le nom de Paul, se félicite d'avoir obtenu de; Dieu miséricorde, après avoir été le premier, c'est-à-dire le plus grand des pécheurs. « Et pourtant, dit-il, j'ai obtenu miséricorde, afin qu'en moi le Christ Jésus montrât toute sa patience , en faveur de ceux qui

1. Matt. X, 16.

113

croiront en lui pour arriver à la vie éternelle »; afin que tous se disent : Si Paul même a été guéri, pourquoi me décourager? Si un malade aussi désespéré a pu être guéri par cet incomparable Médecin, pourquoi ne lui pas laisser panser mes blessures? pourquoi ne courir pas me jeter entre ses bras ? C'est pour que chacun puisse tenir ce langage, que Dieu a fait un Apôtre de ce violent persécuteur (1). En effet, lorsqu'un médecin arrive quelque part, il cherche, pour le guérir, un malade désespéré ; que ce malade soit sans aucune ressource, peu lui importe, pourvu qu'il n'offre plus d'espoir; ce n'est pas la récompense que le médecin a en vue; il veut seulement mettre en relief son habileté.

Revenons à notre idée. Paul donc se félicite d'avoir été choisi et guéri par le Christ, tout pécheur qu'il était; il ne dit pas : Je veux demeurer dans le crime, puisque c'est pour moi et non pour les justes, que le Christ est venu au monde. Ne t'endors pas non plus dans ta

1. Act. VII-IX.

mollesse, toi qui viens d'apprendre que le Fils de Dieu est descendu pour les pécheurs; écoute plutôt ce cri du même Apôtre : « Lève-toi , toi qui dors ; lève-toi d'entre les morts et le Christ t'éclairera (1) ». N'aime point à reposer sur cette couche de péché ; car il est écrit . « Vous avez bouleversé complètement le lit où sommeillait sa faiblesse (2) ». Lève-toi donc , guéris-toi, aime la santé, et dans ton orgueil ne va plus de la droite à la gauche, de la vallée à la montagne, de l'humilité à la fierté. Une fois guéri , quand tu auras commencé à vivre dans la justice, attribue ce bonheur, non pas à toi, mais à Dieu; car ce n'est pas en te louant, mais en t'accusant que tu trouves le salut. Ta maladie deviendra même plus dangereuse, si tu t'exaltes avec orgueil. Quiconque s'élève, sera abaissé, et quiconque s'abaisse, sera élevé (3).

Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

1. Eph. V, 14. — 2. Ps. XL, 4. — 3. Luc, XVIII, 14.

SERMON CLXXVI. LA GRACE DE DIEU (1).

ANALYSE. — Les trois saintes lectures que vous venez d'entendre se rapportent à la même vérité. Elles montrent 1° combien la grâce de Dieu est nécessaire à tous, même aux petits enfants ; 2° combien nous devons avoir confiance en elle, puisqu'elle sanctifie les plus grands pécheurs ; 3° enfin, avec quelle fidélité et quelle reconnaissance nous devons lui attribuer tout le bien qui peut se trouver en nous.

1. Ecoutez attentivement, mes frères, ce que le Seigneur daigne nous enseigner par ces divines lectures; c'est de lui que vient la vérité, recevez-la par mon ministère. La première lecture est tirée de l'Apôtre: « Une vérité sûre et digne de toute confiance, dit-il, c'est que Jésus-Christ est venu au monde pour sauver ales pécheurs, dont je suis le premier. Mais j'ai obtenu miséricorde, afin que le Christ Jésus montrât en moi toute sa patience, pour a servir de leçon à ceux qui doivent croire en

1. I Tim. I, 15, 16; Ps. XCIV, 6, 2 ; Luc, XVII, 12-19.

« lui, en vue de la vie éternelle ». Voilà ce que nous a rappelé le texte de l'Apôtre. Nous avons ensuite chanté un psaume pour nous exciter les uns les autres; d'une même voix et d'un même coeur nous y disions : « Venez, adorons le Seigneur, prosternons-nous et pleurons en présence du Dieu qui nous a créés » ; nous y disions encore: « Hâtons-nous d'accourir devant lui pour célébrer ses louanges, et chantons avec joie des cantiques à sa gloire ». Enfin l'Evangile nous a montré dix lépreux guéris, et l'un deux, il était étranger, rendant grâces à son Libérateur. Etudions ces trois (114) textes, autant que nous le permet le temps dont nous pouvons disposer; disons quelques mots sur chacun d'eux, évitant, avec la grâce de Dieu, de nous arrêter trop longuement sur l'un au détriment des autres.

2. L'Apôtre veut d'abord nous apprendre à rendre grâces. Or, souvenez-vous que dans la dernière leçon, celle de l'Evangile, le Seigneur Jésus loue le lépreux guéri qui le remercie, et blâme les ingrats qui conservent dans le coeur la lèpre qu'il a effacée de leur corps. Comment donc s'exprime l'Apôtre? « Une vérité sûre et digne de toute confiance ». Quelle est cette vérité ? « C'est que Jésus-Christ est venu au monde ». Pourquoi ? « Pour sauver les pécheurs ». Et toi, qu'es-tu ? « Dont je suis le premier ». C'eût été de l'ingratitude envers le Sauveur, de dire : Je ne suis, je n'ai jamais été pécheur. Car il n'est aucun des descendants mortels d'Adam, il n'est aucun homme absolument qui ne soit malade et qui n'ait besoin pour guérir de la grâce du Christ.

Que penser des petits enfants, si tous les descendants d'Adam sont malades? Mais on les porte à l'Eglise ; ils ne peuvent y courir encore sur leurs propres pieds; ils y courent sur les pieds d'autrui pour y chercher la guérison. L'Eglise notre mère leur prête en quelque sorte les pieds des autres pour marcher, le coeur d'autrui pour croire et, pour confesser la foi, la bouche d'autrui encore. Si la maladie qui les accable vient d'un péché qu'ils n'ont pas commis, n'est-il pas juste que la santé leur soit rendue par une profession de foi faite par d'autres en leur nom? Que nul donc ne vienne murmurer à vos oreilles des doctrines étrangères. Tel est l'enseignement auquel l'Eglise s'est toujours attachée, qu'elle a professé toujours; l'enseignement qu'elle a puisé dans la foi des anciens et qu'elle conserve avec persévérance jusqu'à la fin des siècles. Dès que le médecin n'est pas nécessaire à ceux qui se portent bien, mais à ceux qui sont malades, l'enfant, s'il n'est pas malade, a-t-il donc besoin du Christ? Pourquoi, s'il a la santé, ceux qui l'aiment le portent-ils au Médecin? S'il était vrai qu'au moment où ils courent à lui entre des bras dévoués, ils n'eussent aucune souillure originelle, pourquoi ne dirait-on pas dans l'Eglise même à ceux qui les présentent: Loin d'ici ces innocents; ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de Médecin, mais ceux qui sont malades; le Christ n'est pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (1)? Jamais pourtant l'Eglise n'a tenu ce langage; elle ne le tiendra jamais. A chacun donc, mes frères, de dire ce qu'il peut en faveur de ces petits qui ne peuvent rien dire. Si l'on a soin de recommander aux évêques de veiller sur le patrimoine des orphelins ; avec combien plus de soin encore ne doit-on pas leur recommander de veiller sur la grâce des petits enfants? Si pour empêcher les étrangers d'opprimer l'orphelin après la mort de ses parents, l'évêque s'en fait le tuteur ; quels cris d'alarmes ne doit-on pas pousser en faveur des petits, lorsqu'on craint que leurs parents mêmes ne les mettent à mort? Ne doit-on pas répéter avec l'Apôtre : « Une vérité sûre et digne de toute confiance, c'est que Jésus-Christ est venu au monde » uniquement « pour sauver les pécheurs ? » Quiconque recourt au Christ a sans doute quelque infirmité à guérir; pourquoi, si l'on n'a rien, courrait-on au Médecin ? Que les parents choisissent donc entre ces deux partis: avouer que le Christ guérit dans leurs enfants la maladie du péché, ou cesser de les lui offrir; car ce se. rait conduire au Médecin celui qui est en pleine santé. Que présentes-tu ? — Quelqu'un à baptiser. — Qui ? — Un enfant. — A qui le présentes-tu ? —  Au Christ. — Au Christ qui est venu au monde ? — Oui. — Pourquoi y est-il venu? — « Pour guérir les pécheurs ». — L'enfant que tu présentes a donc en lui quelque chose à guérir ? Si tu dis oui, cet aveu sert à dissiper son mal ; il le garde, si tu dis non.

3. « Pour guérir les pécheurs, dont je suis le premier ». N'y avait-il point de pécheurs avant Paul? Mais Adam fut sûrement le premier de tous; la terre était couverte de pécheurs lorsqu'elle en fut purifiée par le déluge, et combien, depuis, se sont multipliés les pécheurs ! Comment dire alors: « Dont je suis le premier?» Il est le premier, non en date, mais en énormité. C'est l'énormité de son péché qui- lui a fait dire qu'il était le premier des pécheurs. Ne dit-on point, par exemple, qu'un homme est le premier des avocats, pour exprimer, non pas qu'il plaide depuis plus longtemps que les autres, mais qu'il l'emporte sur eux? Aussi bien, voici comment il dit ailleurs qu'il était le premier des

1. Matt. IX, 12, 13.

pécheurs : « Je suis le dernier des Apôtres, je suis indigne du nom d'Apôtre, parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu (1) ». Aucun persécuteur ne fut plus ardent, ni, conséquemment, aucun pécheur plus coupable.

4. « Cependant, poursuit-il, j'ai obtenu miséricorde ». Pour quel motif ? Il l'expose en ces termes: « Afin que le Christ Jésus montrât en moi toute sa patience pour l'instruction de  ceux qui croiront en lui, en vue de la vie éternelle ». En d'autres termes: Le Christ voulait pardonner aux pécheurs qui se convertiraient à lui, fussent-ils ses ennemis; or, il m'a choisi, moi, son plus ardent adversaire, afin que nul ne désespérât en me voyant guéri par lui. N'est-ce pas ce que font les médecins? Arrivent-ils dans une contrée où ils sont inconnus? ils choisissent d'abord, pour les guérir, des malades désespérés; ils veulent ainsi exercer sur eux leur humanité et donner de leur habileté une haute idée; ils veulent que dans cette contrée chacun puisse dire à son prochain malade : Adresse-toi à ce médecin, aie pleine confiance, il te guérira. Il me guérira? reprend l'infirme, tu ne sais donc ce que je souffre ? Je connais tes souffrances, car j'en ai enduré de semblables. — C'est ainsi que Paul dit à chaque malade, fût-il porté au désespoir : Celui qui m'a guéri m'envoie près de toi; il m'a dit lui-même: Cours vers ce désespéré, raconte-lui ce que tu souffrais, de quoi et avec quelle promptitude je t'ai guéri. Je fai appelé du haut du ciel ; avec une première parole je t'ai abattu et renversé; avec une autre je t'ai relevé et j'ai fait de toi un élu ; je t'ai comblé de mes dons et envoyé prêcher avec une troisième; avec une quatrième enfin, je t'ai sauvé et couronné (2). Va donc, dis aux malades, crie à ces désespérés: « Une vérité sûre et digne de toute confiance, c'est que Jésus-Christ est venu au monde pour sauver les pécheurs». Que craignez-vous ? Que redoutez-vous ? « Je suis le premier » de ces pécheurs. Oui, moi qui vous parle, moi que vous voyez plein de santé, pendant que vous êtes malades; debout, pendant que vous êtes renversés; pénétré de confiance, pendant que vous vous abandonnez au désespoir: « Si j'ai obtenu miséricorde, c'est que le Christ Jésus voulait montrer en moi toute sa patience ». Longtemps il a souffert de mon mal, et c'est

1. I Cor. XV, 9. — 2. Act. IX.

ainsi qu'il m'en a délivré ; tendre Médecin, il a patiemment supporté ma fureur, enduré mes coups, puis il m'a accordé le bonheur de souffrir pour-lui. Vraiment « il a montré en moi toute sa patience pour l'édification de ceux qui croiront en lui en vue de la vie éternelle ».

5. Gardez-vous par conséquent de vous désespérer. Etes-vous malades ? Allez à lui et vous serez guéris. Etes-vous aveugles? Allez à lui et vous serez éclairés. Avez-vous la santé? Rendez-lui grâces. Vous surtout qui souffrez, courez à lui pour chercher votre guérison, et dites tous : « Venez, adorons-le, prosternons-nous devant lui et pleurons devant le Seigneur qui nous a créés », qui nous a donné la vie et la santé. S'il ne nous avait donné que l'existence, et que la santé fût notre oeuvre, notre oeuvre vaudrait mieux que la sienne, puisque la santé l'emporte sur la simple existence. Oui donc, si Dieu t'a fait homme et que tu te sois fait bon, tu as fait mieux que lui. Ah ! ne t'élève pas au-dessus de Dieu, soumets-toi à lui, adore-le, abaisse-toi, bénis Celui qui t'a créé. Nul ne rend l'être, que Celui qui l'a donné ; nul ne refait, que Celui qui a fait. Aussi lit-on dans un autre psaume: « C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous (1) ».

Quand il t'a créé, tu n'avais de ton côté rien à faire ; mais aujourd'hui que tu existes, il en. est autrement: il te faut recourir à ce Médecin qui est partout, l'implorer. Et pourtant c'est lui encore qui excite ton coeur à recourir à lui, qui t'accorde la grâce de le supplier. « Car c'est Dieu, est-il dit, qui produit en vous le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté (2) ». Il a fallu en effet, pour t'inspirer bonne volonté, que sa grâce te prévînt. Crie donc « Mon Dieu, sa miséricorde me préviendra (3) ». Oui, c'est sa miséricorde qui t'a prévenu pour te donner l'être, pour te donner le sentiment, pour te donner l'intelligence, pour te donner la soumission; elle t'a prévenu en toutes choses: préviens au moins, toi, sa colère en quelque chose. Comment? reprends-tu, comment ? En publiant que de Dieu te vient ce qu'il y a de bon en toi, et de toi ce qu'il y a de mal. Garde-toi de le mettre de côté pour t'exalter à la vue de ce que tu as de bien ; de t'excuser pour l'accuser à la vue de ce qui est mal en toi c'est le moyen de le bénir réellement.

1. Ps. XCIC, 3. — 2. Philip. II, 13. — 3. Ps. LVIII, 11.

116

Rappelle-toi aussi qu'après t'avoir comblé d'abord de tant d'avantages, il doit venir à toi pour te demander compte de ses dons et de tes iniquités; déjà il considère comment tu as usé de ses grâces. Mais s'il t'a prévenu de ses dons, examine comment à ton tour tu préviendras sa face quand il arrivera. Ecoute le Psaume « Prévenons sa présence en le bénissant. — Prévenons sa présence» ; rendons-le-nous propice avant qu'il vienne; apaisons-le avant qu'il se montre. N'y a-t-il pas un prêtre qui puisse t'aider à apaiser ton Dieu? Et ce prêtre n'est-il pas en même temps Dieu avec son :Père et homme pour l'amour de toi? C'est ainsi que tu chanteras avec allégresse des psaumes à sa gloire, que tu préviendras sa présence en le bénissant. Chante donc : préviens sa présence par tes aveux, accuse-toi ; tressaille en chantant, loue-le. Si tu as soin de t'accuser ainsi et de louer Celui qui t'a fait, Celui qui est mort pour toi viendra bientôt et te donnera la vie.

6. Attachez-vous à cette doctrine, persévérez-y. Que nul ne change, ne devienne lépreux; car un enseignement qui varie, qui n'offre pas toujours le même aspect, est comme la lèpre de l'âme; et c'est de cette lèpre que le Christ nous guérit. Peut-être as-tu changé de quelque manière et, après y avoir regardé de plus près, adopté un sentiment meilleur: tu aurais dans ce cas rétabli l'harmonie. Mais ne t'attribue pas ce changement heureux; ce serait te mettre au nombre des neuf lépreux qui n'ont pas rendu grâces. Un seul vint remercier. Les premiers étaient des juifs, et celui-ci était un étranger ; il représentait les gentils et donna au Christ comme la dîme qui lui était due.

Il est donc bien vrai que nous sommes redevables au Christ de l'existence, de la vie, de l'intelligence; si nous sommes hommes, si nous nous conduisons bien, si nous avons l'esprit droit, c'est à lui encore que nous en sommes redevables. Nous n'avons, de nous, que le péché. Eh ! qu'as-tu, que tu ne l'aies reçu (1) ? O vous donc, vous surtout qui comprenez ce langage, après avoir purifié votre coeur de toute lèpre spirituelle, placez-le haut, sursum cor, pour le guérir de toute infirmité, et rendez grâces à Dieu.

1. I Cor. IV, 7.

SERMON CLXXVII. CONTRE L'AVARICE (1).

ANALYSE. — Deux sortes de personnes ont à se tenir en garde contre l'avarice : ceux qui ne sont pas riches et ceux qui le sont, sans vouloir le devenir davantage. I. Si l'on n'est pas riche, qu'on se garde de chercher à le devenir. Les païens ont blâmé ce désir; mais nous avons, pour le condamner, des motifs plus pressants que les leurs. Ne sommes-nous pas les hommes de Dieu ? Or, quand on est d'un rang si haut, il est indigne de s'abaisser aux convoitises terrestres. De plus ce désir entrave notre marche et notre essor vers le ciel. Enfin il ne fait qu'accroître nos besoins et nos peines. II. Si l'on est riche, il faut, pour se préserver de l'avarice, éviter l'orgueil et la fierté ; ne pas s'appuyer sur les richesses, mais sur Dieu ; enfin donner généreusement pour acquérir un trésor dans la vie éternelle.

1. Le sujet de notre discours sera cette leçon de l'Apôtre: « Nous n'avons rien apporté dans ce monde et nous ne pouvons en emporter rien. Ayant donc la nourriture et le vêtement, contentons-nous; car ceux qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation, dans un filet, et dans beaucoup

1. I Tim. I, 7-19.

or de désirs nuisibles, lesquels plongent les hommes dans la ruine et la perdition. L'avarice est en effet la racine de tous les maux. aussi plusieurs y ayant cédé, ont dévié de la foi et se sont engagés dans beaucoup de chagrins ». Voilà de quoi vous rendre attentifs et nous déterminer à parler. Ces mots nous mettent en quelque sorte l'avarice devant les yeux ; elle comparaît à titre d'accusée; que (117) nul ne la défende, que tous au contraire la condamnent pour n'être pas condamnés avec elle. Je ne sais quelle influence exerce l'avarice dans le coeur; car tous les hommes, ou, pour m'exprimer avec plus d'exactitude et de prudente, presque tous les hommes l'accusent dans leurs discours et la défendent par leurs actions. Beaucoup ont parlé longuement contre elle; ils l'ont chargée de torts aussi sérieux que mérités; poètes et historiens , orateurs et philosophes, écrivains de tout genre, tous se sont élevés contre l'avarice. Mais l'important est de n'en être pas atteint; ah ! il vaut beaucoup mieux en être exempt que de savoir en montrer la laideur.

2. Toutefois, entre les philosophes, par exemple, et les Apôtres faisant le procès à l'avarice, n'y a-t-il pas quelque différence? Quelle est cette différence ? En examinant la chose de près, nous découvrirons ici un enseignement qui n'est donné que par l'école du Christ. J'ai déjà cité ces mots: « Nous n'avons rien apporté dans ce monde, et nous ne saurions en  emporter rien ; ayant donc la nourriture et le vêtement, contentons-nous ». Beaucoup d'autres que l'Apôtre ont fait cette réflexion. Il en est de même de celle-ci: « L'avarice est la racine de tous les maux ». Mais aucun profane n'a dit ce qui suit: « Pour toi, homme de Dieu, fuis ces choses et recherche la justice, la foi, la charité avec ceux qui invoquent le Seigneur d'un coeur pur (1) ». Non, aucun des profanes n'a dit cela ; tant la piété solide est étrangère à ces bruyants parleurs !

Aussi, mes bien-aimés, c'est pour détourner de nous ou des hommes de Dieu, la pensée de regarder comme de grands hommes ces esprits, étrangers à notre société, qui ont jeté sur l'avarice leur condamnation et leur mépris, que l'Apôtre s'écrie : « Pour toi, homme de Dieu ». Veut-on essayer de les mettre en face de nous? Rappelons-nous d'abord qu'un caractère qui nous distingue, c'est que nous agissons pour Dieu; c'est que le culte du vrai Dieu est une réprobation de l'avarice et que nous devons nous porter avec bien plus de soin à ce qui est un devoir de piété. Quelle honte, quelle confusion et quelle douleur pour nous, si l'on voyait les adorateurs des idoles triompher de l'avarice, et les serviteurs du Dieu unique subjugués par elle, esclaves de

1. II Tim. II, 2.

cette passion quand un sang divin leur sert de rançon ! L'Apôtre disait encore à Timothée « Je t'ordonne devant Dieu, qui vivifie toutes choses, et devant le Christ Jésus, qui a rendu a sous Ponce-Pilate un si glorieux témoignage à la vérité » ; ici encore constate à quelle distance nous sommes des profanes; « de garder inviolablement ce précepte jusqu'à l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que manifestera en son temps le bienheureux, le seul puissant, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, qui seul possède l'immortalité et habite une lumière inaccessible, qu'aucun homme n'a vu ni ne saurait voir, et à qui sont l'honneur et la gloire pour les siècles des siècles. Ainsi soit-il ». C'est de la famille de ce grand Dieu que nous faisons partie, nous y sommes entrés par adoption, et grâces, non pas à nos mérites mais à sa bonté, nous sommes devenus ses enfants. Or, ne serait-il pas trop affreux, ne serait-il pas trop horrible d'être enchaînés sur la terre par l'avarice, quand nous disons: « Notre Père qui êtes dans les cieux (1) », à ce Dieu dont l'amour fait tout pâlir; quand aussi le monde où nous sommes nés est si peu fait pour nous, qu'une nouvelle naissance nous attache à Dieu? Usons de ces créatures pour le besoin et non par amour pour elles; que l'univers soit pour nous comme une hôtellerie où on passe et non comme un domaine que l'on habite. Restaure-toi et passe, voyageur, considère à qui tu vas rendre visite quelle grandeur en effet dans Celui qui t'a visité ! En quittant cette vie tu fais place à un autre qui y fait son entrée : n'est-ce pas ainsi qu'on sort d'une hôtellerie pour y être remplacé ? Mais tu voudrais arriver au séjour du repos parfait; que Dieu donc ne s'éloigne pas de toi, car c'est à lui que nous disons: « Vous m'avez conduit dans les sentiers de votre justice par égard à votre nom », et non par égard à mes mérites (2).

3. Ainsi donc autres sont les voies de notre mortalité, et autres les voies de la piété. Les voies de la mortalité sont fréquentées par tous; il suffit d'être né pour y marcher: on ne suit les voies de la piété qu'autant que l'on est régénéré. En marchant dans les premières on naît et on grandit, on vieillit et on meurt; et conséquemment on a besoin du vêtement et de la nourriture. Mais qu'on se contente du

1. Matt. VI, 9. — 2. Ps. XXII, 3.

118

nécessaire. Pourquoi te charger? Pourquoi prendre, durant ce court voyage, non ce qui peut t'aider à parvenir au terme, mais ce qui ne saurait que t'accabler outre mesure? Tes désirs ne sont-ils pas étranges au-delà de toute expression? Pour voyager tu te charges, tu te charges encore ; tu es accablé sous le poids de l'argent, et plus encore sous la tyrannie de l'avarice. Mais l'avarice est l'impureté dans le coeur. Ainsi donc, de ce monde que tu affectionnes, tu n'emportes rien, rien que le vice auquel tu t'attaches. Et, en continuant à aimer ce monde; tu seras tout immonde aux yeux de son Auteur.

Si au contraire tu ne gardes avec modération que les ressources nécessaires au voyage, tu seras dans les bornes prescrites par ces mots de l'Apôtre : « N'aimez point les richesses et contentez-vous de ce qui suffit actuellement (1) ». Remarque ce qu'il place en première ligne. « N'aimez pas », dit-il. Touche-les, mais sans y attacher ton coeur. En attachant ton cœur aux richesses par les liens de l'amour, tu te plonges dans une infinité de chagrins; est-ce d'ailleurs faire attention à ces paroles: «Pour toi, homme de Dieu, fuis ces malheurs? » Il n'est pas dit : Laisse, abandonne; il est dit : « Fuis », comme on fuit un ennemi. Tu cherchais à fuir avec ton or; fuis l'or, que ton cœur s'en échappe et l'or devient ton esclave. Point d'avarice, non; mais de la piété. Ah ! il y a moyen d'employer ton or, si tu en es le maître et non l'esclave. Maître de l'or, tu t'en sers pour le bien ; esclave, il t'applique au mal. Maître de l'or, tu donnes des vêtements qui font louer le Seigneur; esclave, tu dépouilles et tu fais blasphémer Dieu. Or, c'est la passion qui t'en rend l'esclave, et la charité qui t'en affranchit. Fuis donc, sans quoi tu seras asservi. « Pour toi, homme de Dieu, fuis ». Point de milieu, on est ici fugitif ou captif.

4. Voilà bien ce que tu dois fuir; mais tu as aussi quelque chose à rechercher, car on ne fuit pas dans le vide, on ne laisse pas pour ne rien saisir. « Recherche donc la justice, la foi, la piété, la charité » ; sache t'enrichir par là, ce sont.des biens intérieurs dont n'approche pas le larron, à moins que la volonté mauvaise ne lui ouvre la porte. Garde avec soin ce coffre-fort, qui n'est autre que ta conscience;

1. Heb. XIII, 5.

richesses précieuses que ne pourront te ravir ni larron, ni ennemi, si puissant qu'il soit, ni les barbares, ni les envahisseurs, non, pas même le naufrage; car en.y perdant tout, tu sauve. rais tout. Quoique dépouillé de tout à l'extérieur, n'avait-il rien l'antique patriarche qui disait : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait : que le nom du Seigneur soit béni (1)? » Quelle merveilleuse opulence ! quelles richesses immenses ! Il était privé de tout, mais rempli de Dieu; privé de tout bien qui passe, mais rempli de la volonté de son Seigneur. Eh ! pourquoi tant de fatigues et de voyages à la recherche de l'or ? Aimez cette autre sorte de richesses, et à l'instant même vous en êtes comblés : ouvrez votre coeur, et la source s'y jette. Or c'est avec la clef de la foi que s'ouvre le coeur, et la foi le purifie en l'ouvrant. Ne le crois pas trop étroit pour contenir le divin trésor. Ce trésor n'est autre que ton Dieu et il élargit le coeur en y entrant.

5. Ainsi donc « n'aimez pas l'argent et contentez-vous de ce qui actuellement suffit ». Pourquoi « actuellement ? » Parce que « nous n'avons rien apporté dans ce monde et nous ne saurions en emporter rien ». Voilà pourquoi il faut se contenter, « de ce qui suffit actuellement », sans se préoccuper de l'avenir.. Mais comment est-on séduit par les calculs de l'avarice ? — Eh ! dit-on, si je vis longtemps ? — Celui qui donne la vie, donne aussi de quoi la soutenir. Après tout, je veux bien qu'on ait des revenus; pourquoi, de plus, chercher des trésors ? Si le négoce, si le travail, si le commerce donnent des revenus, pourquoi vouloir encore thésauriser ? Ne crains-tu pas de laisser ton cœur où tu placeras ton trésor, d'entendre sans profit et de répondre menteusement quand on t'invite à l'élever ? Quoi ! lorsque tu réponds -à cette parole sacrée, lorsque ta voix y applaudit, ne sens-tu pas en toi ton cœur même t'accuser? Si déprimé et si accablé que soit ce coeur, ne te dit-il pas secrètement : Tu m'ensevelis sous terre, pourquoi mentir? Ne te dit-il pas encore : Ne suis-je pas où est ton trésor ? Oui, tu ments. Mentirait-il le Maître qui a dit: « Où sera ton trésor, là aussi sera ton coeur (2) ? » Tu oses dire qu'il ne sera pas là, quand la vérité affirme qu'il y sera ? Il ne sera pas là,

1. Job, I, 21. — 2. Matt. VI, 12.

119

reprends-tu, parce que je n'aime pas ce trésor. Montre-le par tes oeuvres. Tu ne l'aimes pas, mais tu es riche. Ta réflexion et ta distinction sont justes; car tu ne confonds pas celui qui est riche avec celui qui veut le devenir, et l'on ne peut nier qu'il n'y ait entre l'un et l'autre une différence sérieuse : d'un côté l'opulence, de l'autre la passion.

6. Aussi bien l'Apôtre lui-même ne dit-il pas Ceux qui sont riches; mais : « Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation, clans un piège, et dans beaucoup de désirs funestes ». C'est parce qu'ils veulent devenir riches, et non parce qu'ils le sont; de là le mot « désirs » qu'emploie saint Paul; car le désir s'applique à ce que l'on cherche et non à ce que l'on possède. Si insatiable que soit l'avarice, ceux qui possèdent beaucoup, désirent, non pas ce qu'ils ont, mais ce qu'ils veulent acquérir. Un tel possède cette campagne, il voudrait avoir encore celle-là et après elle une autre: ce qu'il désire n'est pas ce qu'il possède, mais ce qu'il- n'a pas. Ainsi en voulant devenir riche il est en proie aux désirs et à une soif ardente, laquelle s'augmente, comme celle de l'hydropique, à mesure qu'il boit. L'avare a donc au cœur une sorte d'hydropisie qui ressemble merveilleusement à l'hydropisie proprement dite. Quoique rempli d'une eau qui met sa vie en danger, l’hydropique en demande toujours ; ainsi l’avare a d'autant plus de besoins qu'il est plus riche. Quand il possédait moins, il demandait moins; il lui fallait moins pour le réjouir, quelques miettes faisaient ses délices ; depuis qu'il est comme rempli de biens, il semble qu'il n'a fait que se dilater pour aspirer à davantage. Il boit sans cesse et toujours, il a soif. Ah ! si j'avais cela, dit-il, je pourrais atteindre jusque-là; je puis peu, parce que j'ai peu. — Au contraire, posséder davantage, ce serait vouloir encore plus, ce serait accroître, non pas ta puissance, mais ton indigence.

7. Je ne tiens pas à ce que j'ai, dis-tu, afin d'avoir le coeur élevé. D'accord; si tu n'y tiens vraiment pas, ton coeur peut être haut placé; quel obstacle empêcherait de s'élever un coeur libre ? Mais n'y tiens-tu pas ? Dis-le toi fidèlement à toi-même, n'attends pas que je t’accuse, interroge-toi. — Non, je n'y tiens pas; je suis riche, il est vrai, mais comme je le suis, sans vouloir le devenir, je n'ai pas à tomber dans la tentation ni dans un filet ni dans ces nombreux et funestes désirs qui plongent l'homme dans la perdition : mal dangereux, mal accablant, horrible et mortelle maladie ! — Je suis riche, dis- tu, je ne veux pas l'être. — Tu es riche et tu ne veux pas l'être ? — Non. — Et si tu ne l'étais pas, ne voudrais-tu le devenir? — Non. — Donc, puisque tu l'es, puisqu'en te trouvant riche matériellement, la parole de Dieu t'a comblé des richesses intérieures, prends pour toi ce qui est dit aux riches. Ce n'est pas ce qui est exprimé dans ces paroles, : « Nous n'avons rien apporté dans ce monde et nous ne saurions en emporter rien; ayant donc le vivre et le vêtement, contentons-nous; car ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation », et le reste. Ces mots en effet: « Ceux qui veulent devenir riches », prouvent que l'Apôtre parlait à ceux qui ne le sont pas. Es-tu donc pauvre ? répète ce langage et tu es riche ; mais répète-le de tout coeur ; dis donc du fond du cœur : Je n'ai rien apporté dans ce monde et je ne saurais en emporter rien ; ayant donc le vêtement et la nourriture, je suis content. Car si je veux devenir .riche, je tomberai dans la tentation et dans le piège. Parle ainsi, et reste ce que tu es. Garde-toi de te plonger dans les nombreux chagrins : ne te déchirerais-tu pas en cherchant à te dépouiller.

Revenons: tu es donc riche? Nous avons d'autres paroles à t'adresser; ne t'imagines pas, ô riche, que l'Apôtre rie t'a rien dit. Il écrivait donc au même, à Timothée, pauvre comme lui. Mais qu'écrivait-il à ce pauvre concernant les riches? Le voici, écoute: « Ordonne aux riches de ce siècle » ; c'est qu'il y a aussi des hommes qui sont les riches de Dieu ; ceux-ci sont même les seuls vrais riches, et tel était ce même Paul qui disait: « J'ai appris à être satisfait de l'état où je me trouve (1) » ; tandis que l'avare n'est satisfait de rien. « Ordonne donc aux riches de ce siècle ». — Que leur dirai-je ? De ne chercher pas à devenir riches ? Mais ils le sont. Qu'ils écoutent ce qui s'adresse à eux; c'est en premier lieu « de ne « pas s'enfler d'orgueil ». Quoi ! on a encore des richesses et on les aime éperdûment ! Mais elles sont comme un nid où l'orgueil se développe et grandit, grandit, hélas ! non pour s'envoler, mais pour y rester. Avant tout donc

1. Philip. IV, 11.

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le riche ne doit pas « s'enfler       d'orgueil ». Ainsi sache, ô riche, persuade-toi et te rappelle que tu es mortel et que les pauvres, mortels comme toi, sont tes égaux. Qu'aviez-vous l'un et l'autre en paraissant sur la terre? Sujets tous deux à la maladie, n'êtes-vous pas tous deux attendus par la mort? Sur sa couche de terre le pauvre endure la souffrance, et le riche ne peut l'empêcher de venir à lui sur son lit d'argent. Ainsi donc « ordonne aux riches de ce monde de ne s'enfler pas d'orgueil ». Qu'ils voient dans les pauvres leurs égaux s'ils sont hommes, les pauvres le sont aussi; l'habit est différent, le sang est le même : quoique le riche soit embaumé après sa mort, il n'est pas pour cela exempt de la corruption, elle vient plus tard ; pour venir plus tard, en vient-elle moins réellement? Supposons toutefois que le riche et le pauvre ne pourrissent pas également, ne sont-ils pas sensibles l'un et l'autre? « Ordonne aux riches de ce monde de ne s'enfler pas d'orgueil ». Non, qu'ils ne s'enflent pas d'orgueil, et ils seront en réalité ce qu'ils veulent paraître ; ils posséderont leurs richesses sans les aimer et conséquemment ils n'en seront pas les esclaves.

8. Considère encore ce qui suit: « De ne pas s'enfler d'orgueil et de n'espérer pas dans  l'inconstance des richesses ». Tu aimes l'or; peux-tu être sûr de n'avoir pas à craindre de le perdre? Tu t'es amassé du bien ; peux-tu t'assurer la tranquillité ? « Et de n'espérer pas dans l'inconstance des richesses ». Détache donc ta confiance des objets où tu l'as placée. « Mais au Dieu vivant ». Fixe en lui ton espoir, jette en lui l'ancre qui retient ton coeur, afin que les tempêtes du siècle ne puissent t'en détacher. « Au Dieu vivant qui nous donne abondamment tout pour en jouir ». S'il nous donne tout, combien plus encore se donne-t-il lui-même ? Oui, il est bien vrai qu'en lui nous jouirons de tout. Aussi ce tout qu'il nous « donne abondamment pour en jouir », me semble-t-il n'être que lui. Autre chose est d'user et autre chose de jouir. Nous usons par besoin, nous jouissons par plaisir. Par conséquent Dieu nous donne les choses temporelles pour en user, et lui-même pour en jouir: Mais si c'est lui-même qu'il donne, pourquoi avoir dit tout, sinon parce qu'il est écrit « que Dieu doit être tout en tous (1) ? » En lui

1. I Cor. XV, 28.

donc place ton coeur pour jouir de lui, et ton coeur sera élevé. Détache-toi d'ici et attache-toi là-haut: quel danger pour toi de rester sans être fixé au milieu de toutes ces tempêtes !

9. « De n'espérer pas dans l'inconstance des richesses » ; l'espoir pourtant n'est pas interdit; « mais au Dieu vivant qui nous donne abondamment tout pour en jouir ». Où est tout, sinon en Celui qui a fait tout ? Il ne ferait pas tout, s'il ne connaissait tout. Qui oserait dire : Dieu a fait cela sans le savoir? Il a fait ce qu'il savait. Cet objet était donc en lui, avant d'être fait par lui ; mais il était en lui d'une manière admirable ; il était en lui, non comme on le voit réalisé, à la façon de ce qui est temporel et passager, mais comme l'idée est dans l'artiste. Celui-ci porte en soi ce qu'il produit extérieurement ; et c'est ainsi que tout est en Dieu souverainement, immortellement, immuablement, toujours au même état, et que Dieu sera tout en tous; mais c'est pour ses saints qu'il sera tout en tous. Lui donc et lui seul nous suffit; aussi est-il écrit : « Montrez-nous votre Père, car il nous suffit. Quoi! reprît alors le Sauveur, je suis avec vous depuis si longtemps et vous ne me connaissez pas ? Me voir, c'est voir mon Père (1) ». Dieu donc est tout, Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et c'est avec raison que seul il nous suffit. Ah ! aimons-le, si nous sommes avares; seul il pourra nous satisfaire, si nous convoitons les richesses, car il est dit de lui; « Il comble de biens tes désirs (2) ». Et le pécheur ne s'en contente pas ? Il n'a pas assez d'un bien si grand, si incomparable ? Hélas ! en voulant tout avoir, il a plutôt perdu tout, « l'avarice étant la racine de tous les maux », Aussi est-ce avec raison que par l'organe d'un Prophète le Seigneur adresse ces reproches à l'âme infidèle qui se prostitue loin de lui; « Tu t'es imaginé que tu obtiendrais davantage en te séparant de moi ». Mais, comme ce fils puîné, te voilà réduite à paître des pourceaux (3); tu as tout perdu, tu es restée dans la misère, et c'est bien tard que tu es revenue tout épuisée. Comprends enfin que ce que te donnait ton père était près de lui plus en sûreté. « Tu t'es imaginé que tu obtiendrais davantage en te séparant de moi ». O pécheresse, ô prostituée, ô âme couverte de honte, défigurée, ô âme immonde, tu es pourtant aimée

1. Jean, XIV, 8, 9. — 2. Ps. CII, 5. — 3. Luc, XV, 15.

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encore. Pour recouvrer ta beauté, reviens donc à la beauté même; reviens et dis à ce Pieu qui peut seul te satisfaire : « S'en aller « loin de vous, c'est se perdre ». De quoi donc ai-je besoin ? Ah ! « mon bonheur est de m'attacher à Dieu (1) ». Donc élève ton coeur ; qu'il ne reste ni sur la terre, ni au milieu de trésors menteurs, ni dans des objets qui ne sont que pourriture. «L'avarice est la racine de tous les maux ». Ne l'a-t-on pas vu dans Adam même ? S'il a cherché plus qu'il n'avait reçu, c'est que Dieu ne lui suffisait point.

10. Mais que feras-tu de ce que tu possèdes, toi qui es riche? Le voici. Tu ne t'enfles plus d'orgueil; c'est bien. Tu n'espères plus dans l'inconstance des richesses, mais au Dieu vivant, qui nous donne tout abondamment pour en jouir; à merveille. N'hésite donc pas à pratiquer encore ce qui suit: « Qu'ils soient riches en bonnes oeuvres ». Méditons ces paroles et croyons ce que nous ne voyons pas encore.

Tu disais : Je possède de l'or, mais sans affection. Remarque que ce défaut d'affection est en toi: si donc tu as pour moi quelque égard, daigne me le montrer aussi; oui, montre à ton frère ce que tu ne dérobes point au regard de ton Dieu. Comment te le montrer, demandes-tu? En voici le moyen: « Qu'ils soient riches en bonnes oeuvres, qu'ils donnent aisément ». Fais consister ton opulence à donner aisément. En vain le pauvre voudrait donner, il ne le peut; mais autant la chose lui est impossible, autant elle t'est facile. Mets donc pour toi l'avantage d'être riche à faire sans délai le bien que tu veux faire. « Qu'ils a donnent aisément, qu'ils partagent ». Est-ce perdre? « Qu'ils s'amassent un trésor qui soit un bon appui pour l'avenir ». Toutefois ne désirons point posséder alors ni or, ni argent, ni domaines, ni rien de ce qui charme ici-bas les regards humains. Quoiqu'on nous dise Transportez, placez là votre trésor, l'Apôtre tient à nous mettre en garde contre ces idées trop charnelles, et il nous dit : « Afin d'acquérir la vie véritable »; non pas cet or qui reste à terre, non pas ces biens qui pourrissent et qui passent, mais « la vraie vie ». Il est vrai, nos biens émigrent en quelque sorte, lorsque d'ici ils montent là-haut; là pourtant nous ne les aurons pas tels que nous les y envoyons.

Le Seigneur notre Dieu veut donc faire de

1. Ps. CXXII, 27, 28.

nous des espèces de commerçants ;lui-même échange avec nous. Nous donnons ce qui se trouve ici, partout, pour recevoir ce qui est près de lui en pleine abondance ; semblables à ces nombreux négociants qui échangent leurs marchandises, qui donnent ici une chose pour ailleurs en recevoir d'autres. Si, par exemple, tu disais à ton ami : Je t'offre ici de l'or, mais donne-moi de l'huile en Afrique, cet or voyagerait et ne voyagerait pas, mais tu aurais ce que tu désires. Telle est, mes frères, l'idée qu'il nous faut avoir de notre commerce spirituel. Que donnons-nous d'une part et que recevons-nous de l'autre ? Nous donnons ce que malgré la plus énergique volonté nous ne saurions emporter avec nous. Pourquoi le laisser périr? Donnons ici ce qui est moins, pour recevoir ailleurs ce qui est plus. Nous donnons donc la terre pour le ciel, ce qui est temporel pour ce qui est éternel, ce qui se corrompt pour ce qui est inaltérable ; enfin nous donnons ce que Dieu nous a donné pour recevoir en échange Dieu lui-même. Ah ! ne nous lassons point de faire cet échange, d'exercer cet heureux et ineffable négoce. Mettons à profit notre existence sur la terre, notre naissance, notre exil; ne demeurons pas indigents.

11. Ne laissons point entrer dans notre coeur une pensée funeste qui en serait comme le ver rongeur; ne disons point : Je m'abstiendrai de donner, pour ne manquer pas demain. Ne songe pas tant à l'avenir, ou plutôt songes-y beaucoup, mais songe au dernier avenir. « Qu'ils s'amassent un trésor qui soit un bon appui pour l'avenir, afin d'acquérir la véritable vie » . Cependant il faut suivre cette règle de l'Apôtre : « Qu'il n'y ait pas, dit-il, soulagement pour les autres, et pour vous surcharge, mais égalité (1) ». Possède donc; garde-toi seulement d'aimer, de conserver, d'amasser, de couver tes trésors enfouis ; ce serait te confier à l'incertitude même. Combien se sont endormis riches pour s'éveiller pauvres ?

Il y a donc une pensée mauvaise que l'Apôtre a voulu combattre après avoir dit: « N'aimiez pas l'argent, contentez-vous de ce qui suffit actuellement » . Cette pensée funeste est celle qui fait dire : Si je n'ai pas un trésor, qui me donnera lorsque j'aurai besoin ? Sans doute, j'ai abondamment de quoi vivre, j'ai assez ; mais si on tombe violemment sur moi,

1. II Cor. VIII, 13.

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comment me délivrer ? Que faire, s'il me faut plaider ? Ou trouver des ressources ? — Hélas ! pendant que, sans y réussir, on cherche à calculer tous les maux qui peuvent affliger l'humanité, souvent un seul accident trouble tous les calculs, et il ne reste rien, absolument rien des ressources qu'on alignait. Aussi pour détruire ce ver rongeur, pour anéantir cette pensée, Dieu a-t-il placé dans son Ecriture un enseignement qu'on peut comparer aux parfums destinés à éloigner l'artison des étoffes. Quel est cet enseignement ? Tu songeais aux malheurs qui peuvent tomber sur toi, sans penser peut-être au plus grand de tous? Ecoute: « N'aimez point l'argent, contentez-vous de ce qui actuellement suffit » . Car Dieu même a dit: « Je ne te laisserai ni ne t'abandonnerai (1) ». Tu redoutais je ne sais quel accident, et pour y parer tu conservais ton or. Prends note de l'engagement sacré que Dieu même contracte. « Je ne te laisserai ni ne t'abandonnerai,dit-il ». Si un homme te faisait cette promesse, tu aurais confiance; c'est Dieu, et tu doutes ? Oui, il t'a promis, il a écrit, il t'a donné caution; sois donc sûr. Relis sa promesse, tu l'as en main, tu as en main la caution ; tu as en main Dieu lui-même, devenu ton débiteur, quoique tu le supplies de te quitter tes dettes.

1. Héb. XIII, 5.

SERMON CLXXVIII. SUR LA JUSTICE (1).

ANALYSE. — L'évêque étant obligé de combattre non-seulement ceux qui contredisent la saine doctrine par leurs discoure, mais encore ceux qui y résistent par leurs actions, saint Augustin croit devoir réfuter ici ceux qui blessent la justice. Il leur rappelle et leur prouve que la justice impose trois devoirs : 1° Celui de ne pas ravir le bien d'autrui. Si l'Evangile condamne avec tant de rigueur ceux qui ne font pas l'aumône avec leurs propres biens, quels supplices n'attendent pas ceux qui dérobent ce qui ne leur appartient point ! Vainement ils prétextent qu'avec ce bien ravi ils assistent les malheureux, ou qu'ils ne dépouillent que des païens. En dépouillant les païens ils les empêchent de devenir chrétiens, et en dépouillant des chrétiens c'est le Christ même qu'ils dépouillent ; 2° le second devoir prescrit par la justice est de restituer le bien d'autrui. L'Ecriture en faisait une obligation sacrée au peuple juif lui-même. Exemple mémorable et touchant de restitution ; 3° une autre obligation imposée par, la justice, c'est de la pratiquer, non par une crainte servile, mais par le pur amour qui ne demande pour récompense que le bonheur de jouir de Dieu.

1. Ce qu'on vient de lire de l'Epître du bienheureux Apôtre sur le choix des évêques, a été pour nous tous un avertissement. Nous y avons appris, nous, à nous examiner sérieusement, et vous, à ne pas nous juger, surtout à cause de cette pensée qui suit le passage de l'Evangile dont on nous a encore donné lecture : « Gardez-vous de juger avec acception des personnes, mais rendez un juste jugement (2) ». En effet pour ne pas faire, dans ses jugements, acception des étrangers, il ne faut pas faire non plus acception de soi-même.

Le bienheureux Apôtre dit quelque part « Je combats, mais non comme frappant l'air; au contraire je châtie mon corps et le réduis

1 Tit. I, 9. — 2. Jean, VII, 24.

« en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même (1) ». Cette frayeur se communique à nous. Que fera l'agneau, lorsque tremble le bélier? Parmi les nombreux devoirs auxquels l'Apôtre exige que soit propre l'évêque, il en est un qui vient de nous être rappelé aussi, et que nous pourrons nous contenter d'examiner et d'approfondir; car si nous cherchions à les étudier tous en détail et à traiter de chacun d'eux comme il se rait convenable, ni nos forces ni les vôtres n suffiraient, les nôtres pour parler, les vôtres pour écouter. Or, quel est ce devoir spécial que j'ai en vue, avec le secours de Celui qui vient de me glacer d'effroi ? C'est que nonobstant

1. I Cor. IX, 26, 27.

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tant ses autres obligations l'évêque doit être, selon l'Apôtre, puissant en bonne doctrine, afin de pouvoir confondre les contradicteurs. Quelle couvre importante ! quel lourd fardeau ! quelle pente rapide ! Mais « j'espérerai en Dieu, est-il écrit, car il me délivrera lui-même du piège des chasseurs et des dures paroles (1) ». C'est qu'il n'est rien, comme la crainte des paroles dures, pour rendre indolent un ministre de Dieu quand il s'agit de confondre les contradicteurs.

2. Je commencerai donc, autant que Dieu m'en fera la grâce, par vous expliquer ce que signifie « confondre les contradicteurs ». Le mot contradicteur est susceptible de plusieurs sens. Très-peu en effet nous contredisent par leurs paroles, mais beaucoup par leur vie désordonnée. Quel chrétien oserait me soutenir qu'il est bien de dérober ce qui appartient à autrui, quand aucun ne se permettrait de dire qu'il est bien de conserver avec ténacité ce qui nous appartient à nous-mêmes? Il est parlé d'un riche qui avait fait un grand héritage et qui ne trouvait plus à loger ses récoltes; qui s'applaudissait du dessein, conçu tout à coup, de détruire ses vieux greniers pour en construire de nouveaux et les remplir, et qui disait à son âme : « Voilà, mon âme, que pour longtemps tu as beaucoup de bien : livre-toi à la joie, au plaisir, à la bonne chère ». Mais ce riche cherchait-il à s'emparer du bien d'autrui ? Il voulait faire ses récoltes et songeait au moyen de les rentrer; il ne pensait ni à s'emparer des champs de ses voisins, ni à déplacer les bornes, ni à dépouiller le pauvre, ni à tromper le simple, mais uniquement à loger, ce qui était à lui. Or, parce qu'il tenait à ce qui lui appartenait, apprenez ce qui lui fut dit, et comprenez par là ce qu'ont à attendre les ravisseurs du bien d'autrui.

Au moment donc où il croyait si sage l'idée qui lui était venue de renverser ses vieux greniers trop étroits et d'en construire de plus amples pour y rentrer et y serrer toutes ses récoltes, sans songer à convoiter ni à ravir le bien d'autrui, Dieu lui dit : « Insensé ! » car en te croyant sage tu n'es qu'un insensé; « Insensé » donc, « cette nuit même on te redemande ton âme ; et ces biens amassés, à qui seront-ils (2)? » Pour les avoir conservés ils ne seront plus à toi; ils t'appartiendraient

1. Ps. XC, 2, 3. — 2. Luc, XII, 16-20.

toujours, si tu les avais donnés. A quoi bon enfermer ce que tu vas quitter ? — Ainsi fut réprimandé ce misérable qui rentrait son bien par avarice. Mais si pour cette raison Dieu le traite d'insensé, quel nom, dites-moi, faut-il donner à celui qui dérobe? Si le premier semble couvert de boue, le second n'est-il pas tout rempli d'ulcères? Que celui-ci pourtant est loin de ressembler à ce pauvre qui gisait à la porte du riche et dont les chiens léchaient les plaies ! L'un n'avait des ulcères que dans son corps, le voleur en a dans le coeur.

3. Quelqu'un objectera peut-être : Etait-ce donc pour cet avare un si terrible châtiment que d'entendre Dieu lui dire: « Insensé ! » Ah ! c'est que dans la bouche de Dieu ce mot a un tout autre effet que dans la bouche d'un homme. Dans la bouche de Dieu, c'est une sentence. Le Seigneur, en effet, donnera-t-il à des insensés le royaume des cieux? Et que reste-t-il, sinon les peines de l'enfer, à ceux qui n'auront pas ce royaume? Vous croyez que nous parlons ici par simple conjecture voyons la vérité dans tout son éclat.

Pour revenir à ce riche qui voyait étendu à sa porte le pauvre couvert d'ulcères, il n'est pas dit de lui qu'il se fût approprié le bien d'autrui. « Il y avait, est-il écrit, un riche qui se couvrait de pourpre et de fin lin, et qui chaque jour faisait grande chère ». Il était riche, dit le Sauveur; il n'est pas dit qu'il fût ni calomniateur, ni oppresseur des pauvres, ni ravisseur, voleur ou receleur du bien d'autrui, ni spoliateur des orphelins, ni persécuteur des veuves; rien de tout cela: seulement «il était riche ». Est-ce un crime? Il était riche, mais de son propre bien. Qu'avait-il dérobé ? Ah ! s'il avait dérobé, le Seigneur ne le dirait-il pas? Cacherait-il ses fautes pour faire acception de sa personne, quoiqu'il nous défende de faire dans nos jugements acception de qui que ce soit? Veux-tu donc savoir en quoi , consiste la culpabilité de ce riche? ne cherche pas à connaître plus que ne te dit la Vérité même. « Il était riche, dit-elle, vêtu de pourpre et de fin lin, et faisant grande chère chaque jour ». Quel est enfin son crime ? Son crime, c'est ce pauvre couvert d'ulcères qu'il ne soulage pas, et ce fait prouve manifestement qu'il est sans entrailles. Car, mes bien-aimés, si ce malheureux qui gisait à sa porte, avait reçu de lui le pain nécessaire, serait-il écrit qu' « il désirait se rassasier des (124) miettes qui tombaient de la table du riche? » Ce crime seul, cette inhumanité avec laquelle il dédaignait le pauvre étendu devant sa porte sans lui donner les aliments convenables, lui mérita la mort ; une fois enseveli et plongé dans les tourments de l'enfer, il leva les yeux et vit le pauvre dans le sein d'Abraham. Mais pourquoi plus de détails? Là il soupirait après une goutte d'eau, lui qui n'avait pas donné une miette de pain: une avarice cruelle lui avait fait refuser; un arrêt plein de justice le condamna à ne pas obtenir (1). Or, si de tels châtiments sont réservés aux avares, à quoi ne doivent pas s'attendre les ravisseurs ?

4. Pour moi, me dit quelqu'un de ces ravisseurs, je ne ressemble pas à ce riche. Je donne des repas de charité, j'envoie du pain aux prisonniers, des vêtements à ceux qui n'en ont point et j'abrite les étrangers. —Ainsi tu crois donner ? Oui, si tu ne ravissais pas. Celui à qui tu donnes est dans la joie ; celui que tu dépouilles, dans les larmes : lequel des deux exaucera le Seigneur ? Tu dis à l'un : Remercie-moi de t'avoir donné; mais l'autre te dit de son côté : Je souffre de ce que tu m'as pris. De plus, ce que tu as pris à l'un, tu le conserves presque tout entier ; et ce que tu donnes à l'autre, est fort peu de chose ; et pourtant, eusses-tu donné absolument tout, Dieu n'aimerait pas encore cette conduite. Insensé, te dit-il, je t'ai commandé de donner, mais non pas du bien d'autrui. Si tu as quelque chose, donne de ce qui est à toi; situ n'as rien à donner, mieux vaut ne donner rien que de dépouiller les autres.

Lorsque le Christ Notre Seigneur siégera sur son tribunal, et qu'il aura placé les uns à sa droite et les autres à sa gauche, il dira à ceux qui auront fait de bonnes oeuvres : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume » ; tandis qu'aux hommes stériles qui n'auront pas fait de bien aux pauvres, il parlera ainsi: « Allez au feu éternel ». Aux bons, que dira-t-il encore ? « Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger », et le reste. « Seigneur, reprendront ceux-ci, quand vous avons-nous vu endurer la faim ? — Ce que vous avez fait, répondra-t-il, à l'un des derniers d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait ». Insensé, qui veux faire l'aumône avec le bien usurpé, comprendras-tu enfin que si

1. Luc, XVI, 19-26.

tu nourris le christ en nourrissant un chrétien, dépouiller un chrétien c'est aussi dépouiller le Christ ? Remarque ce qu'il dira à ceux de la gauche: « Allez au feu éternels, Pourquoi ? Parce que j'ai eu faim et que vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai été nu et vous ne m'avez pas donné de vêtement (1) ». — « Allez ». Où ? « Au feu éternel ». Oui allez-y. Pourquoi ? « Parce que j'ai été nu et que vous ne m'avez pas donné de vêtement ». Mais s'il doit aller au feu éternel, celui à qui le Christ dira : J'ai été nu, et tu ne m'as point donné de vêtement, quelle place occupera dans ces flammes celui à qui il pourra dire : J'avais des vêtements et tu m'en as dépouillé ?

5. Pour échapper à cette sentence et n'entendre pas le Christ t'adresser ces mots : J'avais des vêtements et tu m'en as dépouillé, voudrais-tu, contre la coutume établie, dépouiller le païen pour vêtir le chrétien? Ici encore le Christ te répondrait; oui il te répond ici même par l'organe d'un de ses ministres, si peu de chose que soit celui-ci : Ah ! prends garde de me faire tort ; car si un chrétien dépouille un païen, il l'empêchera de devenir chrétien. Insisterais-tu et dirais-tu : Mais ce n'est point par haine, c'est par amour de l'ordre que je lui inflige ce châtiment; je prétends, au moyen de cette sévère et salutaire correction, faire de lui un chrétien? Je t'écouterais et je te croirais, si tu donnais au chrétien toute la dépouille de ce païen.

6. Nous venons de parler contre ce vice qui jette partout le désordre au milieu de l'humanité; et personne ne nous contredit. Eh ! qui oserait s'élever par ses paroles contre une vérité si manifeste? Ainsi nous ne faisons point actuellement ce que prescrit l'Apôtre, puisque nous ne réfutons point de contradicteurs ; loin de réfuter des contradicteurs, nous parlons à des fidèles soumis, nous instruisons des hommes qui nous applaudissent. Hélas ! ce n'est point par des paroles , n'est-ce point par des actes qu'on nous contredit? Je rappelle à l'ordre et on dérobe; j'enseigne, on dérobe encore; je commande, on dérobe aussi; je reprends, on dérobe toujours; n'est. ce pas contredire ? Je dirai donc encore sur ce sujet ce que je crois nécessaire. Abstenez-vous, mes frères, abstenez-vous,

1. Matt. XXV, 34, etc.

125

mes enfants, abstenez-vous de l'habitude du vol; et vous qui gémissez sous la main des ravisseurs, abstenez-vous du désir de ravir. Un tel est puissant et il enlève le bien d'autrui; toi au contraire tu gémis sous sa main rapace; mais si tu ne fais pas comme lui, c'est que tu n'en as pas le pouvoir. Montre-moi ce pouvoir et je confesserai avec bonheur que la passion est domptée en toi.

7. L'Ecriture proclame heureux « celui qui n'a point couru après l'or, qui a pu transgresser et qui n'a point transgressé, faire le mal et ne l'a pas fait (1) ». Pour toi, tu n'as, dis-tu, refusé jamais de rendre le bien d'autrui. N'est-ce point parce que personne jamais ne te l'a confié, ou qu'on ne te l'a confié qu'en présence de plusieurs témoins ? Mais, dis-moi, l'as-tu rendu également quand toi et celui qui te le remettait, vous n'aviez pour témoin que le regard de Dieu ? Si tu l'as rendu alors, si après la mort du dépositaire tu as remis au fils ce que t'avait confié le père à son insu, je te louerai de n'avoir pas couru après l'or, d'avoir pu transgresser et de n'avoir pas transgressé, faire le mal et de ne l'avoir pas fait. Je te louerai également si tu as rendu sans délai le sac de monnaie que tu as pu trouver sur ton chemin et quand il n'y avait personne pour te voir.

Allons, mes frères, rentrez en vous-mêmes, examinez-vous, interrogez-vous, rendez-vous compte sans déguisement et jugez-vous, non pas en faisant acception de la personne, mais selon la justice rigoureuse. Tu es chrétien, tu fréquentes l'Eglise, tu écoutes la parole de Dieu et tu l'entends lire avec la plus sensible joie. Or, pendant que tu applaudis celui qui l'explique, je demande qu'on la pratique; oui, pendant que tu loues celui qui la prêche, je demande qu'on l'observe. Tu es donc chrétien, tu fréquentes l'Eglise, tu aimes la divine parole et tu l'écoutes avec plaisir. Eh bien ! voici une parole divine que je te présente, sache à sa lumière t'examiner et te peser, monter sur le tribunal de ta conscience pour comparaître toi-même devant toi-même, te juger et te corriger si tu te trouves en défaut. La voici donc. Dieu dit dans sa loi qu'il faut rendre ce qu'on a trouvé (2). Dans cette loi donnée par lui au premier peuple, pour qui le Christ n'était pas encore mort, il dit donc

1. Eccli. XXXI, 8, 10. — 2. Deut. XXII, 3.

qu'il faut rendre, comme étant le bien d'autrui, ce qu'on a trouvé. Ainsi, par exemple, si tu avais rencontré sur la route la bourse d'un autre, tu serais obligé de la lui rendre. Mais tu ne sais à qui elle appartient ? Vaine excuse d'ignorance que nul ne prétexte, s'il n'est esclave de l'avarice.

8. Voici pour votre charité, car les dons viennent de Dieu, et il en est parmi son peuple qui n'écoutent pas en vain sa parole; voici donc ce que fit un homme très-pauvre, pendant que nous étions établis à Milan. Cet homme était réduit à servir de valet à un grammairien; mais il était excellent chrétien, quoique son maître fût païen et méritât plutôt d'être debout à la porte qu'assis dans la chaire (1). Ce pauvre trouva une bourse qui contenait, si je ne me trompe, environ deux cents pièces d'argent. Pour observer la loi, il fit placer une affiche en public. S'il connaissait l'obligation de rendre la bourse, il ne savait à qui la remettre. Voici quel était le sens de cette affiche : Celui qui a perdu de l'argent n'a qu'à venir en tel endroit et demander un tel. Le malheureux qui avait perdu sa bourse et qui portait ses plaintes de tous côtés, ayant rencontré et lu cette affiche, s'empressa de suivre la direction indiquée. Pour n'être pas dupe d'un voleur, celui qui avait trouvé la bourse lui demanda comment elle était, quels en étaient le sceau et le contenu. Les réponses l'ayant satisfait, il la rendit. Au comble de la joie et désireux de témoigner sa reconnaissance, le premier lui offrit comme fa dîme, vingt pièces d'argent : il les refusa. Il le pria d'en accepter au moins dix: nouveau refus. Cinq au moins: refus encore. De mauvaise humeur, il jeta sa bourse : Je n'ai rien perdu, dit-il; non, je n'ai rien perdu si tu ne veux rien accepter. Quel combat ! mes frères, quelle lutte ! quel démêlé ! quel conflit ! Le monde en était le théâtre et Dieu le seul spectateur. Le pauvre pourtant se laissa vaincre; il accepta ce qu'on lui offrait, mais ce fut pour aller aussitôt le distribuer aux pauvres sans en garder chez lui la moindre parcelle.

9. Eh bien ! si j'ai fait quelque impression

1° Le texte porte Proscholus et désigne l'homme de peine destiné surtout à faire la police dans la classe. En disant que le maître méritait plutôt d'être à la porte, où se tenait le domestique, ante velum, qu'assis dans la chaire, l'humilité de saint Augustin laisse entendre que le maître dont il s'agit n'était autre que lui-même. Le trait est donc fort authentique. (Voir Conf. liv. i, ch. 13.)

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sur vos coeurs, si la parole de Dieu y a trouvé place, si elle y est à l'aise, suivez ses inspirations, mes frères; ne croyez pas perdre; au contraire, vous gagnerez beaucoup à faire ce que je vous dis. — Mais j'ai perdu vingt, j'ai perdu deux cents, cinq cents sous. — Qu'as-tu perdu? Cet argent est sorti de chez toi; mais c'est un autre et non pas toi qui l'a perdu d'abord. La terre n'est-elle pas comme une grande maison, comme une hôtellerie où vous êtes entrés tous deux, parce que vous êtes tous deux voyageurs en cette vie? L'un de vous y a donc déposé sa bourse, il l'a oubliée ; c'est-à-dire qu'elle est tombée pendant qu'il partait, et toi tu l'as trouvée ensuite. Or, qui es-tu? Un chrétien. Qui es-tu ? Un homme qui connais la loi, oui, un chrétien qui l'as entendue. Qui es-tu encore? Un cœur généreux qui as beaucoup applaudi en entendant cette loi. Eh bien ! si tes applaudissements étaient sincères, rends donc ce que tu as trouvé; autrement ces applaudissements seraient contre toi comme des témoins à charge. Soyez fidèles à rendre ce que vous avez trouvé; vous aurez le droit alors de crier contre l'iniquité des ravisseurs. N'es-tu pas ravisseur, lorsque tu ne rends pas ce que tu as trouvé ? C'est ravir autant que tu en es capable; et si tu ne ravis pas davantage, c'est que tu n'en as pas le pouvoir. Refuser de rendre le bien d'autrui, c'est prouver qu'on le dérobera dans l'occasion. La crainte seule t'empêche alors de le prendre : ce n'est pas faire le bien, c'est redouter le mal.

10. Quel mérite y a-t-il à redouter le mal? Le mérite, c'est de ne pas faire le mal; le mérite, c'est d'aimer le bien. Le larron aussi ne craint-il pas le mal? S'il ne le fait pas par impuissance, il n'en est pas moins larron; car c'est le cœur et non la main que Dieu a en vue. Un loup court à un troupeau de brebis, il cherche à y pénétrer, à égorger, à dévorer; mais les bergers veillent, les chiens aboient et le loup rendu impuissant n'enlève ni n'égorge rien : ne s'en retourne-t-il pas aussi loup qu'il est venu? Pour n'emporter pas de brebis, est-il devenu brebis, de loup qu'il était? Il venait avec fureur, il retourne avec frayeur n'est-ce pas toujours la fureur et la frayeur d'un loup? Toi donc qui veux juger, examine-toi : si tu reconnais que tu ne fais pas le mal quand tu pourrais le faire sans encourir la vengeance des hommes, vraiment tu crains Dieu. Personne n'est là, personne, si ce n'est toi, celui que tu maltraites et Dieu qui vous voit tous deux. Vois-le toi-même et crains; ce n'est pas assez: vois-le et non-seulement crains le mal, mais encore aime le bien. Il ne suffit pas en effet, pour être parfait, de ne pas faire le mal dans la crainte de l'enfer; je l'ose dire, s'il n'y a en toi que cette crainte, tu as bien la foi puisque tu crois au jugement à venir da Dieu, je suis heureux de voir en toi cette croyance, mais je tremble encore pour ton penchant au mal. Que veux-je dire? Qu'éviter le mal par crainte de l'enfer, ce n'est pas faire le bien par amour de la justice.

11. Il est donc bien différent de craindre la peine ou d'aimer la justice. Cet amour doit être pur dans ton coeur, c'est-à-dire qu'il doit te porter à désirer de voir, non pas le ciel et la terre, non pas les plaines transparentes de la mer, non pas les vains spectacles ni l'éclat et la splendeur des pierreries, mais ton Dieu lui-même. Désire donc de le voir, désire de l'aimer, puisqu'il est écrit : « Mes bien-aimés nous sommes les enfants de Dieu, et ce qui nous serons ne paraît pas encore; mais nous savons que lorsqu'il apparaîtra, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est (1) ». Voilà, voilà pour quelle contemplation je t'engage à faire le bien et de plus à éviter le mal.

Supposons que tu désires jouir de la vue ton Dieu et que cet amour ne cesse de soupirer en toi durant ce pèlerinage. Le Seigneur toi Dieu veut t'éprouver, il te dit : Eh bien ! fais ce qu'il te plaît, contente tes passions, donne un libre cours à la débauche, multiplie tes actes de luxure et crois permis tout ce qui t'est agréable. Pour rien de tout cela je ne te punirai ne te jetterai dans les enfers, je te refuse seulement ma présence. Si tu trembles à ces mots, c'est que tu aimes Dieu; oui, si à ces paroles : Ton Dieu ne se laissera point voir à toi, ton cœur est ému de crainte, si tu regardes comme un grand malheur pour toi la privation de la vue de ton Dieu, c'est que toi amour est pur. Ah ! si ma parole rencontre el vous quelque étincelle de ce pur amour de Dieu, entretenez-la ; et pour l'accroître toutes vos forces, recourez à la prière, l'humilité, à la douleur de la pénitence, à l'amour de la justice, aux bonnes oeuvres, aux saints gémissements, à l'édification de la vie,

1. I Jean, III, 2.

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à la fidélité dans vos rapports avec vos frères. Soufflez, développez en vous cette étincelle précieuse du divin amour. Lorsqu'elle aura grandi, lorsque ses pures flammes auront produit comme un; immense embrasement, elle consumera en un clin d'oeil la paille des passions charnelles.

SERMON CLXXIX. LA PAROLE DE DIEU (1).

Analyse. — La Parole de Dieu nous impose deux devoirs, celui de l'écouter et celui de la pratiquer. I. Il est bien plus sûr d'écouter la parole de Dieu que de l'annoncer, et saint Augustin envie le bonheur de ceux qui n'ont qu'à l'entendre. Ce bonheur n'est-il pas comparable à celui de Marie assise aux pieds de Jésus ? Les oeuvres auxquelles se livre Marthe passeront, quoique la récompense méritée par elle ne doive pas passer. Mais l'occupation même de Marie ne passera pas; elle ne fera que se perfectionner. II. Quant au devoir de pratiquer la divine parole, il pèse sur les prédicateurs comme sur les auditeurs, et tous doivent l'accomplir intérieurement et extérieurement ; intérieurement par la pureté d'intention, extérieurement par la pureté de la vie et sa conformité aux divins commandements. Ecouter la sainte parole sans la pratiquer, c'est bâtir sur le sable ; l'écouter et la pratiquer, c'est bâtir sur le roc ; ne faire ni l'un ni l'autre, c'est ne pas même bâtir, c'est rester, sans aucun abri, exposé à tous les dangers. Il faut donc pratiquer, pratiquer sans s'inquiéter des défauts et des vices mêmes qui se peuvent rencontrer dans le prédicateur.

1. Le bienheureux Apôtre Jacques s'adresse aux auditeurs assidus de la parole divine et leur dit. « Pratiquez cette parole, sans vous «contenter de l'écouter; ce serait vous tromper a vous-mêmes ». Vous-mêmes, et non pas celui qui vous envoie cette parole, ni celui qui vous l'annonce.

Cette pensée jaillit de la source même de la vérité, et nous est présentée par la bouche infaillible d'un Apôtre. A notre tour donc, nous nous en emparons avec confiance pour en faire le sujet de cette exhortation ; mais en vous l'adressant nous n'aurons garde de nous oublier nous-mêmes. A quoi servirait de prêcher extérieurement la parole de Dieu, si d'abord on ne l'écoutait dans son coeur? Sommes-nous assez étrangers à l'humanité et à toute réflexion sérieuse, pour ne comprendre pas les dangers que nous courons en annonçant aux peuples la sainte parole ? Une chose pourtant nous encourage, c'est le secours que nous assurent vos prières au milieu de nos périlleuses fonctions. Mais pour vous montrer, mes frères, combien, à la place que vous occupez, vous êtes plus en sûreté que nous, je vous citerai une autre pensée du même Apôtre : « Que chacun de vous, dit-il, soit prompt à écouter et lent à parler ». Par égard donc à cette recommandation d'être prompts à écouter et lents à parler, un mot d'abord du devoir que nous accomplissons ; et après vous avoir dit pourquoi nous prêchons si souvent, je reviendrai au premier objet de ce discours.

2. Notre devoir est de vous exciter, non-seulement à écouter la parole de Dieu, mais encore à la pratiquer. Quel est pourtant l'homme qui ne nous juge, lorsque peu frappé de cette obligation il lit ces mots sacrés: « Que chacun soit prompt à écouter et lent à parler ? » N'est-ce pas d'ailleurs votre ferveur qui nous force à n'observer pas cette recommandation ? Mais quand je me jette ainsi au milieu des dangers, c'est pour vous une nécessité nouvelle de nous soutenir par vos prières.

Toutefois, mes frères, je vais vous faire un aveu auquel je vous demande d'ajouter foi , puisque vous ne pouvez lire dans mon coeur. Pour obéir aux ordres de mon seigneur et frère, votre évêque, ainsi que pour faire droit à vos instances, je vous parle fréquemment : ma joie solide n'est pourtant pas de prêcher, mais d'écouter. Oui, je le répète, ma joie solide est de pouvoir écouter, non pas de prêcher.

1. Jacq. I, 19, 22.

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Quand j'écoute, en effet, ma joie ne court aucun danger, je ne suis pas exposé à l'orgueil; car on n'a pas à craindre de tomber dans cet abîme, lorsqu'on s'appuie sur le roc inébranlable de la vérité. Voulez-vous une preuve de ce que je vous dis? Écoutez ces paroles: « Vous me donnerez, si je vous écoute, la joie et l'allégresse ». Ainsi mon bonheur est d'entendre. Le Prophète ajoute aussitôt : « Et mes ossements humiliés tressailleront de plaisir (1) ». C'est donc être humble que d'écouter, tandis que pour ne pas tomber, en prêchant, dans une vaine complaisance, il faut se comprimer. Si je ne m'enfle point alors, j'y suis exposé; au lieu qu'en écoutant, je jouis d'un bonheur aussi sûr qu'il est secret. A ce bonheur n'était pas étranger l'ami de l'Époux quand il disait : « L'Époux est celui à qui appartient l'épouse; pour l'ami de l'Époux, il est debout et l'écoute » ; et s'il est debout, c'est qu'il écoute. Aussi le premier homme resta-t-il debout, tant qu'il écouta Dieu, tandis qu'il tomba dès qu'il eut prêté l'oreille au serpent. Il est donc bien vrai que « l'ami de l'Époux est debout et l'écoute, et que de plus il est transporté de joie parce qu'il entend la voix de l’Epoux (2) ». Non pas sa propre voix à lui, mais la voix de l'Époux. Jean toutefois ne cachait pas publiquement aux peuples cette voix de l'Époux qu'il entendait secrètement.

3. C'est le bonheur dont Marie également avait fait choix, pendant qu'elle laissait sa sueur vaquer aux soins nombreux du service, pour demeurer assise aux pieds du Seigneur et entendre en repos sa parole. Si Jean était debout et Marie assise; Marie n'en était pas moins debout dans son coeur et Jean assis dans son humilité, car l'attitude de Jean est le symbole de la persévérance, comme celle de Marie, l'indication de l'humilité. Pour vous convaincre que l'attitude de Jean désigne la persévérance, souvenez-vous que le démon ne persévéra point et qu'il est écrit de lui : « Il a été homicide dès le commencement et n'est point resté debout dans la vérité (3) ». Pour vous convaincre aussi que la position de Marie symbolise l'humilité, voici ce que dit un psaume à propos de la pénitence : « Levez-vous après avoir été assis, vous qui mangez le pain de la douleur (4)». Pourquoi se lever après avoir été assis? C'est que « celui qui s'humilie sera élevé (5) ».

1. Ps. L, 10. — 2. Jean, III, 29. — 3. Jean, VIII, 44. — 4. Ps. CXXVI, 2. — 5. Luc, XIV, 11.

Maintenant, le Seigneur nous dira lui. même, en parlant de Marie assise à ses pieds et recueillant sa parole, quel bonheur il y a à l'entendre. Pendant que sa soeur était surchargée des préparatifs du service, elle se plaignait à Jésus même de n'être pas secondée par elle, et Jésus lui répondit: « Marthe, Marthe, à combien d'occupations tu te livres ! Il n'y a pourtant qu'une chose nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, laquelle ne lui sera point ôtée (1) ». Y avait-il du mal dans ce que faisait Marthe ? Eh ! qui de nous pourrait exalter suffisamment le mérite immense de donner l'hospitalité à des saints? Mais s'il y a tant de mérite à être hospitalier envers les saints, quel mérite bien plus considérable à pratiquer cette vertu envers le Chef même des saints et ses principaux membres, envers le Christ et ses apôtres? Vous tous qui aimez à exercer cette vertu, ne dites-vous pas, en entendant parler de ce que faisait Marthe: Oh ! qu'elle était heureuse, qu'elle était favorisée de recevoir le Seigneur même et d'avoir pour hôtes ses apôtres pendant qu'ils vivaient sur la terre? Ne te décourage pourtant point de ne pouvoir, comme Marthe, accueillir dans ta demeure le Seigneur avec ses apôtres; lui-même te rassure : « Ce que vous avez fait à l'un des derniers d'entre les miens, dit-il, vous me l'avez fait à moi (2) ». L'Apôtre donc nous prescrit quelque chose de bien grand, de bien impur. tant, quand il dit: « Partagez avec les saints qui sont dans le besoin, aimez à exercer l'hospitalité (3) ». Puis, louant cette vertu dans l'Épître aux Hébreux: « C'est elle, dit-il, qui a mérité à plusieurs d'abriter des anges à leur insu (4) ». Quel service magnifique ! quelle insigne faveur ! « Marie pourtant a  choisi la meilleure part », en demeurant assise, en repos et en écoutant, tandis que sa soeur allait et venait, se fatiguait et pensait-il tant de choses.

4. Le Seigneur montre néanmoins ce qui rendait meilleure la part de Marie. Après avoir dit: « Marie a choisi la meilleure part », il ajoute aussitôt et comme pour répondre à notre désir d'en savoir la raison : « Laquelle ne lui sera point ôtée ». Que voir là, mes frères? Si la raison pour laquelle la part de Marie est préférable, est que cette part ne lui sera point ôtée , il s'ensuit sûrement que l'autre

1. Luc, X, 38, 42. — 2. Matt. XXV, 40. — 3. Rom. XII, 13. — 4. Héb. XII, 2.

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part choisie par Marthe ne lui sera pas conservée toujours. Oui, quiconque fournit aux saints ce qui est nécessaire à la vie corporelle, ne le fera pas toujours; il n'aura pas toujours à leur rendre ces services. Pourquoi les leur rend-on en effet, sinon parce qu'ils sont faibles? Pourquoi encore, sinon parce qu'ils sont mortels ? Pourquoi, sinon parce qu'ils ont faim et soif ? Mais qu'éprouveront-ils de tout cela, lorsque ce corps corruptible sera revêtu d'incorruptibilité, et que ce corps mortel sera devenu immortel? Quel service à rendre au besoin, lorsqu'il n'y aura plus de besoin ? Alors donc il n'y aura plus de travail,. mais on en aura la récompense. Comment donner à manger, quand nul n'aura faim? à boire, quand personne n'aura soif? A qui offrir l'hospitalité, quand il n'y aura point d'étranger?

C'était afin de pouvoir récompenser de la pratique de la charité, que le Seigneur daignait se laisser dans le besoin avec ses apôtres. S'il avait faim et soif, ce n'était point par nécessité, c'était par bonté. Il était bon que le Créateur de toutes choses fût dans le besoin;. car c'était un moyen de rendre heureux qui (assisterait. De plus, quand on assistait ainsi le Sauveur, que lui donnait-on ? qui lui donnait? où prenait-on pour lui donner? et à qui donnait-on ? Que donnait-on ? A manger au pain même. Qui -lui donnait? Celui qui voulait recevoir de lui bien davantage. Où prenait-on? Chacun donnait-il de ce qui lui appartenait? Mais que possédait-on qu'on ne l'eût reçu? A qui enfin donnait-on? N'est-ce pas à Celui qui avait créé tout à la fois, et ce qu'on lui donnait, et celui qui lui donnait? Quel noble service ! quel emploi magnifique ! quelle immense faveur ! Et pourtant « Marie a choisi la meilleure part, laquelle ne lui sera point ôtée ». Ainsi donc la part de Marthe passe; mais, je le répète, sa récompense ne passe point.

5. La part même de Marie ne passe point. Voici comment. D'où venait, dites-moi, la joie de Marie en écoutant ? Que mangeait-elle ? Que buvait-elle? Savez-vous ce qu'elle mangeait, ce qu'elle buvait ? Demandons-le au Seigneur même; demandons-lui quel banquet il prépare à ses amis. « Heureux, dit-il, ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés (1)» . — C'est à cette fontaine, c'est

1. Matt. V, 6.

dans ce grenier que- puisait Marie les quelques miettes qu'elle mangeait avec avidité aux pieds du Seigneur. Le Seigneur lui donnait bien alors autant qu'elle pouvait prendre ; mais ni ses disciples, ni ses apôtres mêmes n'étaient alors capables de recevoir autant qu'il donnera un jour au céleste festin. Aussi leur disait-il: «J'ai encore beaucoup de choses à vous enseigner; mais vous ne sauriez les entendre encore (1) ». Je demandais donc d'où venait le bonheur de Marie; ce qu'elle mangeait, ce qu'elle buvait dans son coeur avec une avidité si soutenue. C'était la justice, la vérité. La vérité faisait ses délices, elle écoutait la vérité; elle aspirait à la vérité, soupirait après elle; elle en avait faim et elle la mangeait; soif et elle la buvait; elle se rassasiait ainsi sans rien retrancher à ce qui lui servait de nourriture. Quelles étaient les délices de Marie? Que mangeait-elle? Je m'arrête à cette idée, parce qu'elle fait mes délices à moi-même. Je l'ose donc déclarer, elle mangeait Celui qu'elle entendait. Elle mangeait la vérité; mais n'a-t-il pas dit: « Je suis la Vérité (2)? » Que dire encore ? Lui se laissait manger, comme étant un pain, car il a dit aussi : « Je suis le pain descendu du ciel (3) ». Voilà, voilà le pain qui nourrit sans s'épuiser.

6. Je prie votre charité de se rendre ici fort attentive. Servir les saints , leur préparer à manger, leur offrir à boire, pour eux dresser la table, préparer un lit, leur laver les pieds et les recevoir dans sa demeure, tout cela, disons-nous , doit passer. Mais qui oserait avancer que si maintenant nous vivons de la vérité, nous n'en vivrons plus, une fois parvenus à l'immortalité? N'est-il pas vrai que nous ne pouvons aujourd'hui recueillir que des miettes et qu'alors nous serons assis à la table de Dieu même? C'est de ces aliments spirituels que parlait le Sauveur, lorsque faisant l'éloge de la foi du centurion, il disait : « En « vérité je vous le déclare, je n'ai pas trouvé dans Israël une foi aussi grande. Aussi, je vous l'annonce , beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et prendront place, avec Abraham, Isaac et Jacob, au festin du royaume des cieux (4) ». Loin de nous la pensée de comparer ces aliments célestes à ceux dont il est question dans ce passage de l'Apôtre : « La nourriture est pour l’estomac, et

1. Jean, XVI, 12. — 2. Jean, XCV, 16. — 3. Ib. VI, 14. — 4. Matt. VIII, 10, 11.

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l'estomac pour la nourriture; mais Dieu détruira l'un et l'autre (1) ». Il détruira? C'est qu'on ne ressentira plus la faim. Mais la nourriture qu'on prendra alors durera toujours. C'est la récompense qu'il promet de donner à ses saints dans son royaume: « En vérité je vous le déclare, dit-il, il les fera mettre à table; lui-même passera et les servira (2) ». Que signifie: « Il les fera mettre à table », sinon : Il les fera reposer, reposer complètement? Et: « Il passera lui-même et les servira? » Qu'il les servira après avoir passé ici, car le Christ a passé ici, et il nous faudra le rejoindre dans ce séjour où il ne passe plus. Le mot Pâque en hébreu signifie passage; à quoi fait allusion le Sauveur, ou plutôt son Evangéliste , lorsqu'il dit : « L'heure étant venue pour lui de passer de ce monde à son Père (3) ». Or, si dès maintenant il nous sert, et quelle nourriture ! à quoi ne devons-nous pas nous attendre alors? La part choisie par Marie devait donc croître plutôt que de passer. Eh ! quand le cœur humain jouit de la lumière de la vérité, de l'abondance de la sagesse; quand surtout ce cœur humain est un coeur fidèle et saint, à quelles délices comparer ce qu'il ressent? D'aucune autre satisfaction on ne saurait même dire qu'elle est moindre; ce serait comme laisser croire qu'en augmentant elle pourra égaler ces divines délices. Ici donc point de degré moindre, point de comparaison à établir les joies sont de nature trop différente. Pourquoi en ce moment êtes-vous tous si attentifs, si appliqués? Pourquoi cette émotion et ce plaisir quand vous voyez la vérité? Que voyez-vous alors? Que saisissez-vous ? Quelle couleur brillante a frappé vos regards ? Quelle forme, quelle figure a passé devant vous ? Quelle en était la grandeur, quels en étaient les membres, quelle en était la beauté corporelle? Rien de tout cela; et pourtant vous aimez; applaudiriez-vous ainsi, si vous n'aimiez pas ? Or, aimeriez-vous, si vous ne voyiez rien? Oui, sans que je vous montre ni formes corporelles, ni couleurs, ni contours, ni mouvements cadencés, sans que je vous montre rien de tout cela, vous voyez, vous aimez, vous applaudissez. Ah ! si maintenant la vérité a tant de charmes, que n'aura-t-elle point alors? « Marie a choisi la meilleure part, laquelle ne lui sera point ôtée ».

1. I Cor. VI, 13. — 2. Luc, XII, 37. — 3. Jean, XIII, 1.

7. Autant que je l'ai pu et que le Seigneur a daigné m'en faire la grâce, j'ai montré à votre douce, charité combien vous êtes plus en sûreté en restant debout pour écouter, que nous en prêchant. Ne faites-vous pas aujourd'hui ce que tous nous ferons plus tard? Dans la patrie en effet il n'y aura plus personne pour porter la parole ; le Verbe se portera lui-même. Mais aujourd'hui votre devoir est de pratiquer et le nôtre de vous y exciter, puisque vous êtes auditeurs, et nous prédicateurs. Tous néanmoins nous sommes auditeurs, auditeurs dans cette partie secrète de nous-mêmes où ne pénètre aucun regard humain, auditeurs dans le coeur, dans l'intelligence où vous parle Celui qui vous porte à applaudir ; car je ne fais, moi, qu'un bruit extérieur de paroles; c'est Dieu qui émeut votre âme, et c'est là que nous devons tous écouter.

Mais tous aussi nous devons pratiquer et extérieurement et intérieurement en présence de! Dieu. Comment pratiquer intérieurement ? « Parce que quiconque voit une femme pour la convoiter a déjà commis avec elle l'adultère dans son coeur (1) ». On peut donc être coupable de ce crime sans qu'aucun homme s'en aperçoive, mais non sans que Dieu châtie. Quel est alors celui qui pratique intérieurement? Celui qui ne voit pas pour convoiter. Et celui qui pratique extérieurement? « Romps ton pain pour celui qui a faim (2) ». Le prochain te voit alors : Dieu seul distingue cependant quelle est l'intention qui t'anime. « Observez » donc « la parole », mes frères, « sans vous contenter de l'entendre, ce qui serait vous séduire vous-mêmes » ; vous-mêmes et non pas Dieu ni celui qui prêche. Ni aucun prédicateur ni moi ne lisons dans votre cœur ; nous ne pouvons juger ce que vous faites par le travail intérieur de vos pensées. Mais si l'homme ne peut voir cela, Dieu le distingue, le coeur humain ne peut avoir pour lui de replis cachés. Il voit avec quelle intention tu écoutes, ce que tu penses, ce que tu retiens, combien tu profites de ses grâces, avec quelle insistance tu le pries, comment tu lui demandes ce que tu n'as pas et comment tu lui rends grâce de ce que tu possèdes : Lui qui doit te demander compte de tout, connaît tout cela. Nous pouvons bien, nous, distribuer les richesses dû Seigneur; lui-même viendra les réclamer,

1. Matt. V, 28. — 2. Isaïe, LVIII, 7.

131

car il a dit: « Mauvais serviteur, tu devais mettre mon argent à la banque , et je l'aurais en venant réclamé avec les intérêts (1) » .

8. Prenez donc garde, mes frères, de vous séduire vous-mêmes; car il ne vous suffit pas d'être venus avec empressement entendre la parole de Dieu ; il faut, sans vous relâcher, mettre en pratique ce que vous écoutez. S'il est beau d'entendre, n'est-il pas bien plus beau d'accomplir ? En n'écoutant pas, en négligeant de le faire, tu ne bâtis rien. Ecouter sans pratiquer, c'est préparer un renversement. Voici la comparaison frappante qu'a faite Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même pour expliquer cette vérité : « Celui, dit-il, qui entend ces paroles que je publie et qui les accomplit, je le comparerai à l'homme sage qui bâtit sa maison sur la pierre. La pluie est descendue, les fleuves sont débordés, les vents ont soufflé et sont venus fondre sur cette maison, et elle n'est pas tombée ». Pourquoi ? « Parce qu'elle était fondée sur la pierre ». Ainsi écouter et pratiquer, c'est bâtir sur la pierre, puisqu'écouter c'est bâtir. « Mais, poursuit le Sauveur, celui qui entend ces paroles que je publie et qui ne les accomplit pas, je le comparerai à un insensé qui bâtit ». Lui donc aussi bâtit. Que bâtit-il ? « Il bâtit sa maison ». Mais comme il n'accomplit pas ce qu'il entend, il ne fait en entendant que « bâtir sur le sable ». Ainsi donc écouter sans pratiquer, c'est bâtir sur le sable ; écouter et pratiquer, c'est construire sur la pierre; mais n'écouter même pas, c'est ne bâtir ni sur la pierre ni sur le sable. Et qu'arrive-t-il ? « La pluie est descendue, les fleuves sont débordés, les vents ont soufflé et sont venus fondre sur cette maison, et elle s'est écroulée et sa ruine a été grande (2) ». Quel triste spectacle !

9. Quelqu'un sans doute me dira : Ai-je besoin d'écouter ce que je ne dois pas accomplir, puisque en écoutant sans pratiquer je ne bâtirai que des ruines. N'est-il pas plus sûr de n'écouter pas ? — Le Seigneur n'a point voulu, dans sa comparaison, toucher à ce point de la question ; il a pourtant donné la solution à entendre. Dans cette vie, en effet, la pluie, les vents et les fleuves sont toujours en mouvement. Quoi ! C'est pour n'être pas renversé

1. Luc, XIX, 22,23. — 2. Matt. VII, 24-27.

par eux que tu ne bâtis pas sur la pierre ? C'est pour qu'ils ne renversent pas ta demeure dans leur course que tu ne bâtis pas même sur le sable ? Tu veux donc, en n'écoutant pas, rester sans abri. Voici la pluie, voici les vents; cours-tu moins de dangers, pour être enlevé, dépouillé de tout ? Eh ! quel sort ne te prépares-tu point ? Non, détrompe-toi, tu ne te mets pas en sûreté en n'écoutant pas; sans abri et sans vêtements, tu seras inévitablement abattu, emporté et submergé. Or, si c'est un mal de bâtir sur le sable, un mal encore de ne bâtir pas, c'est qu'on ne fait bien qu'en bâtissant sur la pierre. Oui, c'est mal de n'écouter pas ; mal aussi d'écouter sans pratiquer; il n'y a donc qu'à écouter et à pratiquer. « Accomplissez la parole, sans vous contenter de l'entendre ; ce qui serait vous tromper vous-mêmes ».

10. N'est-il pas à craindre qu'en vous excitant ainsi je ne vous fasse tomber dans le désespoir, au lieu de vous encourager par mes paroles? Peut-être en effet que dans cette assemblée si nombreuse, quelqu'un, deux ou plusieurs se disent: Je voudrais savoir si celui qui nous parle de la sorte fait lui-même ce qu'il entend ou ce qu'il adresse aux autres. Je lui réponds: « Peu m'importe d'être jugé par vous ou par un tribunal humain ». Sans doute, je puis savoir en partie ce que je suis aujourd'hui; j'ignore ce que je serai demain. Pour toi qui t'inquiètes ainsi de moi, sois tranquille sous ce rapport ; Dieu le veut. Si je fais ce que je dis ou ce que j'entends, « soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ (1) ». Si au contraire je prêche sans pratiquer, écoute cette recommandation du Sauveur: « Faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font ». Concluons que si tu me loues pour avoir bonne idée de moi, et que si tu m'accuses pour en penser mal, tu ne te justifies pas. Eh ! comment te justifierais-tu en lançant l'accusation contre un prédicateur indigne de la vérité qui t'annonce la parole de Dieu et qui vit mal; puisque ton Seigneur, ton Rédempteur, puisque Celui qui a répandu son sang pour te racheter, pour t'enrôler sous ses drapeaux et de toi, son serviteur, faire son propre frère, te défend de me mépriser et te crie : « Faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils

1. I Cor. IV, 3, 16.

132

font; car ils disent et ne font pas (1)? » Ils disent bien et font mal; pour toi écoute le bien et te garde de faire mal.

1. Matt. XXIII, 3.

Tu objecteras. Comment un homme mauvais peut-il m'enseigner à être bon ? « Cueille-t-on des raisins sur des épines (1) ? »

1. Ib. VII, 16. — Cette objection n'est pas résolue ici. Elle l’est précédemment. serm. XLVI, n. 22 CL, n. 10.

SERMON CLXXX. DU SERMENT (1).

ANALYSE. — Deux questions sur ce grave sujet que le saint Docteur n'a pas osé traiter encore. I. Pourquoi le serment est-il interdit par saint Jacques et par Notre-Seigneur? Premièrement c'est que le serment expose l'homme au parjure; secondement c'est que le parjure est un crime énorme qui donne la mort à l'âme. Aussi , II. Que faut-il faire pour se corriger de l'habitude de jurer? Premièrement il faut s'y appliquer de toutes ses forces, par-dessus tout, dit saint Jacques, et on peut réussir, saint Augustin en est une preuve. On doit secondement s'abstenir de demander le serment, à moins, bien entendu, d'une nécessité spéciale et extraordinaire. Il faut troisièmement ne jurer pas même par les faux dieux, ce qui serait un scandale. Quatrièmement enfin, il suffit pour se délivrer de cette coutume funeste, d'y résister sérieusement pendant trois jours.

1. La première leçon de l'apôtre saint Jacques qui nous a été lue aujourd'hui, demande à être examinée; c'est pour ainsi dire une obligation qui nous est imposée. Ce qui principalement vous y a frappés, c'est qu'avant tout vous ne devez pas jurer; mais c'est une question difficile à traiter. S'il est réellement défendu de jurer, qui n'est coupable? Que le parjure soit un péché et un péché énorme, nul n'en doute. Mais dans le passage que nous étudions l'Apôtre ne dit pas: « Avant tout », mes frères, gardez-vous de vous parjurer, mais « gardez-vous de jurer ». Déjà Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même avait fait dans l'Evangile une recommandation semblable. « Vous savez, y dit-il, qu'il a été dit aux anciens: Tu ne te parjureras pas; pour moi je vous le dis : Ne jurez ni par le ciel, car il est le trône de Dieu; ni par la terre, car elle est l'escabeau de ses pieds; tu ne jureras pas non plus par ta tête, parce que tu ne peux rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre langage soit: Oui, oui; non, non; car ce qui est de plus vient du mal (2) ». Le texte précité de l'Apôtre est si conforme à cet avertissement du Seigneur, que c'est évidemment le même ordre donné par Dieu. Aussi l'auteur

1. Jacq. V,12. — 2. Matt. V, 33-37.

de la recommandation évangélique n'est-il pas différent de celui qui a dit par l'organe de l'Apôtre: « Avant tout, mes frères, ne jurez ni par le ciel ni par la terre, et ne faites aucun autre serment que ce soit. Que votre langage soit: Oui, oui; non, non ». Il n’y a ici de différence que ces mots: « Avant tout », ajoutés par l'Apôtre. C'est ce qui vous a si vivement frappés, c'est aussi ce qui accroît la difficulté de la question.

2. Il est sûr en effet que les saints ont juré et que Dieu même, en qui ne se trouve absolument aucun péché, a juré le premier: « Le Seigneur l'a juré et il ne s'en repentira point, vous êtes prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech (1) ». Ainsi a-t-il promis avec serment, à son Fils, l'éternité du sacerdoce, Nous lisons encore : « Je jure par moi-même, dit le Seigneur (2)» ; et cet autre serment: « Je vis, dit le Seigneur (3) ». De même donc que l'homme jure par Dieu, ainsi Dieu jure par lui-même. Ne s'ensuit-il pas qu'il n'y a point de péché à jurer ? Comment soutenir que c'est un péché, puisque Dieu a juré? Ne serait-ce.pas un affreux blasphème ?Dieu est sans péché, et il jure ; il n'y a donc pas de crime à jurer, mais plutôt à se parjurer?

1. Ps. CIX, 4. — 2. Gen. XXII, 16. — 3. Nomb. XIV, 28.

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Peut-être pourrait-on répondre qu'en fait de serment il ne faut pas prendre modèle sur le Seigneur notre Dieu ; car dès qu'il est Dieu ne saurait se parjurer, et à lui seul par conséquent il est permis de jurer. Quand les hommes font-ils de faux serments ? Quand ils se trompent ou sont trompés. En effet, ou on croit vrai ce qui est faux, et on jure témérairement ; ou bien on voit, on soupçonne au moins la fausseté d'une chose et on l'affirme avec serment comme étant vraie ; le serment est alors un crime. Entre ces deux faux serments il y a donc une différence. Voyons d'abord l'homme qui croit vrai ce qu'il affirme; il le croit vrai, mais la chose est fausse. Cet homme ne fait pas un parjure volontaire ; il est trompé en prenant pour vrai ce qui est faux, il ne fait pas volontairement un serment faux. Voyons ensuite celui qui connaît la fausseté et qui la soutient comme une vérité; oui, il affirme avec serment ce qu'il sait être faux. N'est-ce pas un monstre exécrable qu'il faut bannir de la société humaine ? Qui aime une telle conduite ? Qui ne l'abhorre ? On peut faire une troisième supposition. Un homme croit une chose fausse et il l'affirme comme vraie, mais il se trouve que réellement elle est vraie. Ainsi, par exemple et pour plus de clarté, tu lui demandes : A-t-il plu en cet endroit ? Il croit qu'il n'y a pas plu , mais il a intérêt à dire qu'il y a plu ; et quoiqu'il pense le contraire, quand on lui demande

Y a-t-il plu réellement ? Oui, répond-il, et il jure. Il est vrai qu'il y a plu, mais il l'ignore, il croit même le contraire; il est donc parjure; tant l'intention influe sur le caractère de la parole ! La langue n'est pas coupable si l'âme ne l’est d'abord.

Quel est, hélas ! celui qui ne se trompe, tout en cherchant à ne tromper pas ? Quel est l'homme inaccessible toujours à l'erreur ? Et pourtant on ne cesse de jurer, les serments se multiplient,ils sont souvent en plus grand nombre que les simples paroles. Ah ! si on examinait combien de fois on jure dans un jour, combien de fois on se blesse, combien de fois on se frappe et on se perce du dard de sa langue, quelle partie de soi-même trouverait-on exempte de meurtrissures? Ainsi donc, parce que le parjure est un crime énorme, l'Ecriture t'a indiqué le plus court chemin pour y échapper ; c'est de ne jurer pas.

3. Que te dirai-je encore, mon ami ? De jurer selon la vérité ? Sans doute, sans doute, en jurant selon la vérité, tu ne pèches pas, non. Mais tu es homme, tu vis au milieu des tentations, enveloppé dans la chair; tu es poussière foulant la poussière, pendant que ce corps qui se corrompt appesantit l'âme, pendant que cette maison de boue abat l'esprit rempli de tant de soucis (1). Or, au milieu de tant de pensées incertaines et frivoles, de vaines conjectures et d'humaines perfidies, comment n'être pas séduit par ce qui est faux dans la région même de la fausseté ? Veux-tu donc t'éloigner du parjure ? Garde-toi de jurer. On peut en jurant jurer quelquefois selon la vérité ; mais il est impossible en ne jurant pas d'affirmer le mensonge avec serment. C'est à Dieu de jurer; car il jure sans danger, car rien ne le trompe et il n'ignore rien, et étant incapable d'être trompé, il ne sait non plus tromper personne. Quand il jure, c'est lui-même qu'il prend pour témoin. De même qu'en jurant tu invoques son témoignage, ainsi quand il jure, lui-même en appelle à lui-même. Mais toi, en le prenant à témoin, pour attester peut-être un mensonge, tu fais intervenir en vain le nom du Seigneur ton Dieu (2). Afin donc de ne te point parjurer, ne jure pas. Le parjure est un précipice dont le jurement est comme le bord ; d'où il suit qu'en jurant on en approche et qu'on s'en éloigne en ne jurant pas. On pèche et on pèche gravement en jurant faux ;on ne pèche pas en jurant vrai, mais on ne pèche pas non plus en ne jurant pas du tout. Toutefois en ne péchant pas pour ne pas jurer, on reste éloigné du péché ; tandis qu'on s'en approche en ne péchant pas pour jurer vrai. Suppose que tu marches en un endroit où tu as, à droite, une plaine immense et sans écueil, et à gauche un abîme. De quel côté préfères-tu te porter ? Est-ce sur le bord ou loin de l'abîme ? Tu t'en éloigneras sans doute. C'est ainsi qu'en jurant on marche sur le bord du précipice, et l'on est d'autant plus exposé à y tomber qu'étant homme on n'a pas le pied ferme. Heurte-toi ou viens à glisser, tu tombes dans cet abîme. Et pour y rencontrer quoi ? Le châtiment dû aux parjures. Tu voulais ne jurer que selon la vérité, écoute plutôt le conseil de Dieu, et ne jure pas.

4. Pourtant, si le serment était un péché,

1. Sag. IX, 15. — 2. Exod. XX, 7.

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l'ancienne loi même ne dirait point: « Tu ne te parjureras point, mais tu accompliras le serment fait par toi au Seigneur (1) ». Nous y serait-il commandé d'accomplir un péché ? — Il est vrai, Dieu te dit: Si tu jures, c'est-à-dire, si tu jures vrai, je ne te condamnerai point. Mais te condamnerai-je si tu ne jures pas? Il est, poursuit-il, deux choses que je ne condamnerai jamais : jurer vrai et ne jurer pas, tandis que je réprouve le faux serment. Le faux serment est désastreux, le serment vrai est dangereux ; on ne court aucun péril en ne jurant pas.

Je savais que cette question est difficile, et j'en fais l'aveu devant votre charité , toujours j'ai évité de la traiter. Mais puisque aujourd'hui Dimanche, on a lu comme sujet du discours que je vous dois adresser, le passage où il en est fait mention, j'ai cru que le ciel même m'inspirait de vous en entretenir. Si donc Dieu veut que je vous en parle, il veut aussi que vous m'écoutiez sur ce point. Je vous en conjure, ne dédaignez pas ce sujet, comprimez la mobilité de vos pensées, retenez l'activité de vos langues. Non, non, ce n'est pas sans raison qu'après avoir cherché toujours à échapper à cette question, je me sens aujourd'hui contraint de l'aborder et d'en occuper votre charité.

5. Ce qui doit vous convaincre encore que le serment conforme à la vérité n'est pas un péché, c'est que l'apôtre Paul sûrement a juré. « Chaque jour, mes frères, je meurs, par la gloire que je reçois de vous en Jésus-Christ Notre-Seigneur (2) ». Ces mots par la gloire, sont une formule de serment. « Je meurs; par la gloire que je reçois de vous », ne signifie donc,pas que cette gloire me fait mourir. On dit bien: Un tel est mort par le poison, il est mort par l'épée, il est mort par une bête, il a été tué par son ennemi, c'est-à-dire sous les coups de son ennemi, parle moyen de l'épée, du poison ou par tout autre moyen. Ce n'est pas dans ce sens que l'Apôtre s'écrie : « Je meurs, par la gloire que je reçois de vous». Le texte grec ne permet aucune équivoque. Il suffit de le lire pour y découvrir une formule authentique de serment. En umeteran laukheste, y est-il dit. En ton Teon est un serment pour le grec; vous qui chaque jour entendez des Grecs et qui savez le grec, vous en êtes convaincus, et

1. Lévit. XIX, 12. — 2. I Cor. XV, 3.

ces expressions signifient: Par Dieu. Aussi personne ne doute que l'Apôtre n'ait juré en prononçant ces mots. « Par la gloire que je reçois de vous » ; mais ce n'est pas une gloire humaine. Aussi ajoute-t-il: « En Jésus-Christ Notre-Seigneur ». Il fait ailleurs encore un serment aussi certain que formel: « Je prends Dieu à témoin sur mon âme, dit-il; je prends Dieu à témoin sur mon âme, que c'est pour vous épargner que je ne suis pas encore venu à Corinthe (1) ». Ailleurs encore, écrivant au Galates : « En vous écrivant ceci, dit-il, voici, devant Dieu, que je ne mens pas (2) ».

6. Appliquez-vous, je vous en prie, et suivez avec attention. Si mes paroles ne vous frappent pas assez vivement, attribuez-le aux difficultés du sujet; vous en profiterez toutefois si vous savez vous en pénétrer. L'Apôtre donc a juré. Ah ! ne vous laissez pas égarer par ces esprits qui pour distinguer ou plutôt pour ne comprendre pas les formules de serment, répètent que ce n'en est pas de dire: Dieu sait, Dieu est témoin, j'en appelle à Dieu par mon âme que je dis la vérité. Il a invoqué Dieu, objectent-ils, il l'a cité comme témoin: était-ce jurer? Ce langage prouve qu'eux-mêmes, en en appelant au témoignage de Dieu, n'ont en vue que de mentir. Mais quoi donc, ô coeur pervers et dépravé, c'est jurer que de dire; Par Dieu ; et ce n'est pas jurer de prononcer ces mots : Dieu m'est témoin ? Eh ! Par Dieu ne signifie-t-il pas. Dieu m'est témoin? Dieu m'est témoin exprime-t-il autre chose que; Par Dieu ?

7. Que veut dire jurer, jurare, sinon rendre ce qui est dû, jus, à Dieu, quand on jure par Dieu ; à son salut, quand on jure par son salut ; et à ses enfants, quand on jure par eux? Maintenant, que devons-nous à notre salut, à nos enfants, à notre Dieu, sinon vérité, charité et non pas mensonge ? Il y a surtout serment véritable, lorsqu'on en appelle à Dieu; de plus, lorsqu'on dit : Par mon salut, on le remet entre les mains de Dieu, comme en jurant par ses enfants on les dévoue à Dieu afin qu'il fasse, retomber sur leur tête ce que fon dit, la vérité, si c'est la vérité, et la fausseté, si c'est elle. Or, si en jurant par ses enfants, par sa tête ou par son salut, on engage à Dieu tout cela ; ne le fait-on pas beaucoup plus lorsqu'on ose dans un parjure faire intervenir

1. II Cor, I, 23. — 2. Gal. I, 20.

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Dieu lui-même? On craindrait de se parjurer au nom d'un fils, et on ose se parjurer au nom de son Dieu ? Dirait-on intérieurement Je crains que mon fils ne meure, si par lui je fais un faux serment ; mais Dieu ne meurt pas; que craindre donc pour lui en jurant faux par lui ? Sans doute, Dieu ne perd rien, si tu jures faux par lui ; c'est toi qui perds beaucoup en prenant Dieu à témoin pour tromper ton frère. Supposition : Tu fais quelque chose en présence de ton fils, puis tu dis à un ami, à un parent ou à tout autre: Je ne l'ai pas fait; tu vas même jusqu'à mettre la main sur la tête de ce fils que tu as eu pour témoin et jusqu'à dire: Par son salut, je ne l'ai pas fait. Tout tremblant sous la main de son père sans la craindre néanmoins, mais redoutant la main divine, ce fils ne s'écrierait-il point : Non, non, mon père, ne fais pas si peu de cas de mon salut ; tu as invoqué sur moi le témoignage de Dieu, je t'ai vu, tu as fait ce que tu nies, abstiens-toi du parjure ; il est vrai, tu es mon père, mais je crains davantage mon Créateur et le tien ?

8. Toutefois, quand tu en appelles au témoignage de Dieu, Dieu ne te dit pas : Je t'ai vu, ne jure pas, tu l'as fait; et pourtant tu redoutes qu'il ne te donne la mort. Mais c'est toi qui te la donnes auparavant. De ce qu'il ne dit pas : Je t'ai vu, conclurais tu que tu t'es dérobé à ses regards? Eh! n'est-ce pas lui qui s'écrie : « Je me suis tu, je me suis tu ; me tairai-je toujours (1) ? » D'ailleurs ne dit-il pas souvent Je t'ai vu? ne le dit-il pas en punissant le parjure? Il est vrai, il ne frappe pas tous les parjures, et c'est pourquoi ce crime se propage.

J'en suis sûr, dit-on, un tel m'a fait un faux serment, et il vit. — Il t'a fait un faux serment, et il vit? — Oui, il a fait un faux serment, et il vit; assurément il a juré faux. — Tu te trompes. Ah ! si tu avais des yeux pour constater comme il est mort ; si tu comprenais ce que c'est qu'être mort et ce que c'est que ne l’être pas, tu saurais qu'il l'est réellement. Rappelle-toi seulement l'Ecriture, et tu seras convaincu que loin d'être vivant comme tu te l'imagines, ce parjure est mort. Parce que ses pieds marchent, parce que ses mains touchent, que ses yeux voient, que ses oreilles entendent et que ses autres organes remplissent suffisamment

1 Isaïe, XLII, 14.

leurs fonctions, tu crois cet homme vivant. C'est son corps qui est vivant; quant à son âme, quant à cette portion meilleure de lui-même, elle est morte. La maison est vivante, celui qui l'occupe est mort. — Comment, répliqueras-tu, l'âme est-elle morte, quoique le corps soit vivant? Le corps aurait-il la vie si l'âme ne la lui communiquait ? Comment peut être morte cette âme qui fait vivre le corps ? — Ecoute, voici la doctrine.

Le corps de l'homme est l'oeuvre de Dieu, et l'âme également son oeuvre. C'est par l'âme que Dieu fait vivre le corps, et l'âme il la fait vivre, non par elle, mais par lui. Il s'ensuit que l'âme est la vie du corps, et Dieu la vie de l'âme. Le corps meurt quand l'âme le quitte; l'âme meurt à son tour, lorsque Dieu s'en sépare. L'âme quitte le corps si ce dernier reçoit un coup d'épée; et Dieu ne quitterait point l'âme quand elle est blessée par le parjure? Veux-tu constater que le coupable dont tu parles est vraiment mort? Lis ce passage de l'Ecriture : « La bouche qui ment donne la mort à l'âme (1) ». Tu croirais que Dieu voit et punit le parjure, si celui qui vient de te tromper par un faux serment expirait tout à coup. S'il expirait sous tes yeux, c'est son corps qui expirerait. Qu'est-ce à dire ? C'est son corps qui rejetterait le souffle qui l'anime. Expirer, en effet, c'est rejeter le souffle qui fait vivre le corps. Mais en se parjurant, il a repoussé le souffle ou l'esprit qui faisait la vie de son âme. Il est donc mort, mais à ton insu; il este mort, mais tu ne le vois pas. Tu vois bien un cadavre étendu sans son âme ; tu ne saurais voir une âme infortunée privée de son Dieu. Crois-le donc, appelles-en au regard de la foi. Non, aucun parjure ne reste impuni, aucun; il porte son châtiment avec lui. Il serait puni sans doute, si dans sa propre demeure un bourreau lui torturait le corps; le bourreau de sa conscience est au fond de son coeur et on dira encore que son crime est impuni?

Que dis-tu, néanmoins? — Cet homme m'a fait un faux serment, et pourtant il vit, il est dans la joie, dans les plaisirs; pourquoi me parler de ce qui est invisible? — Parce que Dieu, invoqué par lui, est invisible lui-même. Il a juré par l'Etre invisible, il est frappé d'une invisible peine. — Mais, il vit, reprends-tu encore, il est même tout frémissant et tout

1. Sag. I, 11.

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bouillant au milieu des plaisirs. — Si tu dis vrai, ces mouvements qui l'agitent et qui l'échauffent, sont comme les vers qui rongent son âme morte. Aussi tout homme prudent, dont le flair intérieur est resté pur, se détourne de ces parjures qui vivent dans les délices ; il ne veut ni les voir ni les entendre. Pourquoi cette aversion, sinon parce que l'âme morte exhale une odeur infecte?

9. Maintenant, mes frères, voici en peu de mots la conclusion de ce discours; puissé-je vous mettre au coeur une salutaire sollicitude ! « Avant tout gardez-vous de jurer ». Pourquoi « avant tout? » C'est un crime énorme de se parjurer, mais il n'y a point de faute à jurer vrai; pourquoi donc dire : «Avant tout, gardez-vous de jurer ? » L'Apôtre devait dire: Avant tout, gardez-vous d'être parjures; mais non: «Avant tout, gardez-vous de jurer », dit-il. Est-ce plus de mal de jurer que de dérober? de jurer que d'être adultère? Je ne parle pas de jurer faux, mais simplement de jurer; or, est-ce plus de mal de jurer que de tuer un homme? Lourde nous cette idée. Il y a péché à tuer, à commettre l'adultère, à dérober; ce n'est pas un péché de jurer, mais c'en est un de jurer faux. Pourquoi donc « Avant tout ? » C'est pour nous tenir en garde contre notre langue. « Avant tout » signifie Soyez singulièrement attentifs, veillez avec soin pour ne contracter pas l'habitude de jurer. Tu dois être en quelque sorte en sentinelle contre toi-même : « Avant tout », te voilà, pour t'observer, élevé au-dessus de tout. C'est que l'Apôtre sait combien tu jures. Par Dieu, par le Christ, je le tue; combien de fois parles-tu ainsi dans un jour, dans une heure ? Tu n'ouvres guère la bouche que pour ces sortes de serments. Et tu ne voudrais pas que l'on dît: « Avant tout », afin de te rendre tout à fait attentif sur cette habitude funeste; afin de te porter à examiner tout ce qui te concerne, de te mettre sérieusement en garde contre tous les mouvements de ta langue, de te tenir en éveil et de te faire réprimer cette habitude détestable? Prête donc l'oreille à ces mots: « Avant tout ». Tu étais endormi ; je te frappe en disant: « Avant tout », je te frappé avec des épines. A quoi donc t'invite « Avant tout? » A veiller avant tout, à être avant tout attentif.

10. Nous aussi nous avons, Hélas ! juré souvent; nous avons eu cette hideuse et meurtrière habitude. Mais je le déclare devant votre charité, depuis que nous nous sommes mis au service de Dieu, et que nous avons compris l'énormité du parjure , nous nous sommes senti saisi de crainte, et cette crainte profonde nous a aidé à réprimer cette fatale habitude. Une fois réprimée, elle perd de sa force, tombe en langueur, puis elle expire pour être remplacée par une bonne.

Toutefois nous ne voulons point dire que nous ne jurons jamais; ce serait mentir. Pour mon propre compte, je jure; mais seulement, je le crois, lorsque j'y suis contraint par une nécessité sérieuse. Ainsi je remarque qu'on ne me croit pas si je ne fais serment, et qu'on perd beaucoup à ne pas me croire : c'est une raison que je pèse, une circonstance que j'examine avec soin ; puis, pénétré d'une crainte profonde, je dis : Devant Dieu, ou bien : Dieu m'est témoin ; ou encore : Le Christ sait que je parle sincèrement. Je comprends que c'est plus .que de dire : « Oui, oui, non, non » ; et que « ce plus vient du mal » ; mais ce n'est pas du mal de celui qui jure, c'est du mal de celui qui ne croit pas. Aussi le Seigneur ne dit-il pas que celui qui fait plus est coupable; il ne dit pas : Que votre langage soit : oui, oui, non, non; dire plus, c'est être mauvais; il dit : « Que votre langage soit : oui, oui, non, non; ce qui est de plus vient du mal (1) ». A toi de chercher du mal de qui ?

Ce n'est pas, hélas ! ce que présentent les moeurs détestables des hommes. On te croit, et tu jures ; on n'exige pas ton serment, et lu le fais ; tu le fais devant ceux mêmes qui en ont horreur; tu ne cesses de jurer, n'es-tu pas coupable de quelque parjure ? Vous imagineriez-vous donc, mes Frères, que si l'apôtre Paul avait su que les Galates eussent ajouté foi à ses paroles, il leur aurait dit avec serment: « Quant à ce que je vous écris, voici, devant Dieu, que je ne ments pas (2)? » Mais s'il en voyait parmi eux qui croyaient, il en voyait d'autres qui ne croyaient pas. Toi donc aussi ne refuse pas le serment lorsqu'il est nécessaire. Il vient du mal sans doute, mais du mal de celui qui l'exige; car il est pour toi un moyen indispensable, soit de te justifier, soit d'accomplir un autre devoir pressant. N'oublie pas d'ailleurs qu'il est bien différent de se voir imposer le serment ou de l'offrir soi-

1. Matt. V, 37. — 2. Gal. I, 20.

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même, et quand on l'offre, de l'offrir à qui ne te croit pas et de l'offrir légèrement à qui te croit.

11. Réprime donc de toutes tes forces et ta langue et cette habitude funeste. N'imite pas ces hommes qui répondent, quand on leur parle : Tu dis vrai ? je n'en crois rien ; tu n'as pas fait cela? je ne le crois pas; que Dieu soit juge, prête-moi serment. De plus, quand on exige ainsi le serment , il y a encore une énorme différence entre savoir ou ne savoir pas que celui qui le prête fera un serment faux. Si on l'ignore et que pour croire cet homme on lui dise : Jure; je n'ose affirmer qu'il n'y a pas péché, mais c'est sûrement une occasion de péché. Si au contraire on est sûr que quelqu'un a fait ce qu'il nie, si on l'a vu le faire et qu'on le contraigne à jurer, on est homicide. Le parjure se donne lui-même la mort; mais celui qui le contraint de jurer lui saisit la main et la pousse contre lui. Arrive-t-il qu'un larron consommé est invité par un homme qui ignore s'il est coupable, de jurer qu'il n'a pas dérobé, qu'il n'a pas fait le crime dont il s'agit? Un chrétien ne peut jurer, répond-il; il ne lui est pas permis de prêter serment quand on le lui demande; or, je suis chrétien, je ne puis donc jurer. Use alors d'adresse avec lui, change de propos, cesse de parler de l'affaire sur laquelle tu le questionnais; parle-lui de différentes bagatelles, et tu le surprendras jurant des milliers de fois, lui qui fa refusé de jurer une seule fois. Ah ! mes frères, cette coutume affreuse de jurer sans motif, sans que personne l'exige, sans que nul ne révoque en doute tes paroles, de jurer chaque jour et si souvent chaque jour, extirpez-la du milieu de vous, qu'elle ne se retrouve plus jamais ni sur vos langues ni sur vos lèvres.

12. Mais c'est une habitude, dit-on; c'est une habitude qu'on suivra, lors même que je m'y soustrairais. N'est-ce pas pour cela que l'Apôtre disait : « Avant tout? — Avant tout », qu'est-ce à dire ? Prends ici tes précautions par-dessus toutes choses ; applique-toi à ce devoir plus qu'aux autres. Une habitude invétérée demande plus d'efforts qu'une habitude légère. S'il s'agissait d'ouvrages manuels, il serait bien facile de commander à ta main de n'agir pas; s'il fallait marcher, tu pourrais aisément, malgré les réclamations de la paresse, te déterminer à te lever et à te mettre en route. Mais la langue a le mouvement si facile ! dans un endroit toujours humecté, elle y glisse si aisément ! Aussi plus ses mouvements sont aisés et rapides, plus tu dois te montrer ferme. Pour la dompter, il te faut -veiller; pour veiller, il te faut craindre; et pour craindre, songer que tu es chrétien. Le parjure est un si grand mal, que ceux mêmes qui adorent les pierres redoutent de prêter devant elles un faux serment. Et toi, tu ne crains pas ce Dieu qui partout est présent, ce Dieu vivant qui sait tout, qui subsiste éternellement et qui se venge de ses contempteurs? L'idolâtre en fermant son temple y laisse la pierre qu'il adore et rentre chez lui; il a donc enfermé son Dieu , et néanmoins quand on lui dit : Jure par Jupiter, il redoute son regard comme s'il était là.

13. Mais, je le déclare devant votre charité, en appeler à une pierre même pour un faux serment, c'est être parjure. Pourquoi cette observation? Parce que beaucoup sont ici dans l'illusion en croyant que jurer par ce qui n'est rien, c'est n'être pas coupable de parjure. N'es-tu point parjure en jurant faux par ce que tu crois saint? — Oui, mais je ne crois pas à la sainteté de cette pierre. — Et celui à qui tu jures y croit. Or, quand tu jures, ce n'est ni pour toi, ni pour la pierre, mais pour ton prochain. C'est donc à un homme que tu fais serment devant cette pierre; mais Dieu n'est-il pas là? Si la pierre ne t'entend pas parler, Dieu te punit pour chercher à tromper.

14. Avant tout donc, mes frères, je vous conjure de faire en sorte que ce ne soit pas inutilement que Dieu m'a pressé de vous entretenir de ce sujet. Je vous l'avoue de nouveau devant lui : j'ai souvent évité d'aborder cette question; je craignais de rendre plus coupables ceux qui ne se rendraient ni à mes avertissements ni aux ordres de Dieu; j'ai craint davantage aujourd'hui de résister à l'obligation de parler. Serais-je d'ailleurs trop peu récompensé de mes sueurs présentes, si tous ceux qui m'ont applaudi criaient en même temps contre eux-mêmes et s'engageaient à ne plus. se nuire en jurant faux; si tant d'hommes qui m'ont prêté l'attention la plus parfaite, se montraient désormais attentifs contre eux-mêmes; s'ils se prêchaient, une fois rentrés dans leurs foyers et lorsque par mégarde ils se seront laissés aller à une de ces paroles qui leur sont trop ordinaires; si l'on se répétait (138) l'un à l'autre : Voilà ce qu'on nous a dit aujourd'hui, voilà le devoir qui nous oblige. Qu'on ne retombe pas aujourd'hui, surtout pendant le temps qui suivra immédiatement ce discours, qu'on ne retombe pas aujourd'hui, je parle par expérience, et demain on retombera moins facilement. Que si l'on ne retombe pas demain, on aura moins de peine à se surveiller, attendu qu'on sera aidé par l'effort de la veille. Trois jours suffisent pour guérir de cette maladie funeste. Oh ! comme nous serons heureux de ce résultat dont vous jouirez, car vous vous préparerez un bien immense en vous délivrant d'un aussi grand mal.

Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

SERMON CLXXXI. NUL ICI-BAS SANS PÉCHÉ (1).

ANALYSE. — L'apôtre saint Jean dit en termes formels que se croire sans péché c'est se faire illusion. Les Pélagiens toutefois se prétendent sans péché et ils s'appuient sur le texte de saint Paul où il est dit que le Christ a voulu se faire une Eglise sans tache et sans ride. Mais, 1° ne confessent-ils pas souvent qu'ils sont pécheurs, et s'ils ne croient pas ce qu'ils disent, n'est-ce pas une preuve que réellement ils sont pécheurs ? 2° L'Oraison dominicale nous oblige tous de demander pardon de nos fautes; nous y obligerait-elle si nous n'en avions pas? 3° S'il est dit que Jésus-Christ a voulu se former une Eglise qui fût sans tache et sans ride, c'est que ce but est réellement le sien ; il prétend que cette Eglise emploie sur la terre les moyens de sanctification qu'il lui a octroyés, surtout la confession des péchés, la prudence dans la conduite, le pardon des ennemis et la prière fervente et c'est ainsi qu'elle parviendra à être sûrement au ciel et sans tache et sans ride.

1. Le bienheureux apôtre Jean, dont les écrits sont aussi salutaires que vrais, dit entre autre choses : « Si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous. Mais si nous avouons nos fautes, Dieu est fidèle et juste pour nous les remettre et pour nous purifier de toute iniquité». Ce langage du bienheureux Jean, ou plutôt de Notre-Seigneur Jésus lui-même, qui parlait par sa bouche, nous enseigne que dans cette chair, que dans ce corps corruptible, que sur cette terre, au milieu de ce siècle pervers et dans cette vie pleine de tentations, personne n'est exempt de péché. La pensée est absolue et ne demande point d'explication: «Si nous prétendons, dit-il, être sans péché». Eh ! qui donc en est exempt? « Pas même l'enfant qui n'est que depuis un jour sur cette terre», dit l'Ecriture (2). Cet enfant, il est vrai , n'en a point commis lui-même, mais il a hérité de ses parents. D'où il suit que personne ne peut prétendre avoir été toujours exempt de péché. Il y a plus : l'âme

1. I Jean, I, 8, 9. — 2. Job, XIV, 4, selon Sept.

fidèle est entrée avec foi dans le bain régénérateur et toutes ses fautes lui ont été pardonnées; maintenant elle vit dans la grâce et dans la foi, elle est devenue un membre du Christ et le temple de Dieu; mais tout membre du Christ et tout temple de Dieu qu'elle soit, si elle prétend alors être sans péché, elle s'illusionne et la vérité n'est point en elle; oui, elle ment, si elle ose dire : Je suis juste.

2. Il y a toutefois des outres enflées, des hommes pleins d'orgueil, des hommes qui n'ont pas de grandeur réelle, mais qui s'enflent et se gonflent misérablement jusqu'à oser dire qu'il est des hommes sans péché, qu'il est dans cette vie des justes qui n'en ont absolument aucun. Ces hommes sont des hérétiques nommés Pélagiens ou Célestiens. Leur répond-on : Que prétendez-vous? Quoi ! est-il un seul homme qui vive ici sans péché, qui n'en commette absolument aucun, ni d'action, ni de parole, ni de pensée? Avec l'orgueil venteux dont ils sont remplis, ils répondent aussitôt. Mieux vaudrait pourtant qu'ils en finissent avec cet esprit d'orgueil, qu'ils le rejetassent tout entier pour garder le silence, en (139) d'autres termes, pour devenir humbles au lieu d'être enflés comme ils sont. Ils répliquent donc: Non, ces hommes saints et fidèles à Dieu ne peuvent se rendre coupables d'aucun péché absolument, ni en action, ni en parole, ni en pensée même. Ajoute-t-on : Mais quels sont ces hommes justes exempts de tout péché? L'Eglise entière, répliquent-ils. Je pourrais m'étonner d'en rencontrer un, deux, trois, dix, autant qu'en cherchait Abraham, car de cinquante Abraham descendit jusqu'à dix (1). Pour toi, hérétique, tu m'assures que l'Eglise entière est juste. Comment le prouveras-tu? — Je le sais. — Donne tes preuves, je t'en conjure, car tu me feras grand plaisir si tu parviens à me démontrer que l'Eglise tout entière, que chacun des fidèles' est exempt de tout péché. — Voici mes preuves. — D'où les tires-tu ? — Dés paroles de l'Apôtre. — Que dit l'Apôtre. — « Le Christ a aimé l'Eglise ». — Je t’entends, je reconnais ces mots comme étant bien de l'Apôtre. — « La purifiant par le baptême d'eau avec la parole de vie, pour la rendre à ses yeux une, Église glorieuse, n'ayant ni tache, ni ride, ni rien de semblable (2) ». Voilà de grands coups de tonnerre éclatant dans la nue. L'Apôtre est comme une nuée du ciel et le bruit de ses paroles nous fait trembler.

3. Avant toutefois d'examiner dans quel sens l'Apôtre a parlé ainsi, dites-nous , oui, dites-nous si vous êtes justes ou si vous ne l'êtes pas. — Nous sommes justes, répondent-ils. — Ainsi vous êtes sans péché? Ni jour ni nuit, jamais vous ne faites, vous ne dites jamais, jamais vous ne pensez rien de mal? — Ils n'osent pas l'affirmer. Et que répondent-ils? II est vrai, nous sommes pécheurs, mais nous parlons des saints et non pas de nous. — Pourtant êtes-vous chrétiens? Je ne vous demande pas: Etes-vous justes, mais : Etes-vous chrétiens? — Ils n'osent le nier; nous sommés chrétiens, répondent-ils. — Vous êtes donc fidèles? -Vous êtes donc baptisés? — Sans aucun doute. — Alors tous vos péchés vous ont été remis? — Oui. —Comment donc êtes-vous encore pécheurs? — Pour vous réfuter cet argument me suffit. Vous êtes chrétiens, vous êtes baptisés, vous êtes fidèles, vous êtes membres de l'Eglise, et vous avez encore des taches et des rides? Comment expliquer que

1. Gen. XVIII, 24-32. — 2- Ephés. V, 25-27.

l'Eglise est maintenant sans ride ni tache, puisque vous en êtes et la tache et la ride? Voudriez-vous ne reconnaître d'autre Église que celle qui serait exempte de ride et de tache? Alors séparez-vous de ses membres, séparez-vous de son corps avec vos taches et vos rides. — Mais pourquoi leur dire encore de se séparer de l'Eglise, quand ils l'ont déjà fait? Dès qu'ils sont hérétiques, ils sont hors de son sein, ils sont séparés d'elle avec leur impureté. Ah ! revenez et écoutez, écoutez et croyez.

4. Peut-être direz-vous dans votre coeur gonflé et enflé : Pouvions-nous avancer que nous sommes justes? Et l'humilité ne nous obligeait-elle pas à nous avouer pécheurs? — Ainsi c'est l'humilité qui te fait mentir? Tu es juste, tu es sans péché, et par humilité tu te dis pécheur. Comment t'accepter comme fidèle témoin pour autrui, quand tu es pour toi un faux témoin ? Tu es juste, tu es sans péché, et tu te dis pécheur; n'est-ce pas être faux témoin contre toi? Dieu n'agrée pas cette humilité menteuse. Examine ta vie, ouvre ta conscience. Comment? tu es juste et tu ne peux que t'avouer pécheur? Ecoute Jean; il va te répéter encore ce qu'il vient de dire avec tant de vérité : « Si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous ». Pour toi, tu es sans péché et tu te prétends pécheur; la vérité n'est pas en toi. Jean en effet n'a pas dit: « Si nous prétendons être sans péché », l'humilité n'est point en nous, mais: « Nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous ». Ainsi nous mentons, si nous prétendons être sans péché. Jean redoutait le mensonge; tu ne le redoutes donc pas, toi, puisqu'étant juste, tu te dis pécheur? Comment alors t'accepter à titre de témoin dans une cause étrangère, quand tu ments pour ta propre cause? Ce sont les saints mêmes que tu représentes comme coupables, en déposant faussement contre toi. Que feras-tu pour autrui, si tu te diffames de la sorte? Qui pourra échapper à tes calomnies, lorsque tu élèves contre toi-même des accusations mensongères ?

5. Nouvelles questions : Es-tu juste ou pécheur? — Pécheur, réponds-tu. — Tu ments, puisque ta bouche ne dit pas de toi ce qu'en pense ton coeur. Conséquemment, en admettant que tu n'eusses pas été pécheur, dès que tu ments, tu commences à l'être. C'est par (140) humilité, dis-tu, que nous nous avouons pécheurs; mais Dieu voit que nous sommes justes. Tu ments donc par humilité, et il s'ensuit que si auparavant tu n'étais pas pécheur, ton mensonge te rend tel. La vérité n'est en toi que si en te disant pécheur tu reconnais l'être ; et la vérité en elle-même demande que tu dises ce que tu es. Comment, maintenant, voir l'humilité là où règne la fausseté ?

6. Laissons enfin les paroles de saint Jean. Tu dis que l'Eglise n'a ni tache, ni ride, ni rien de semblable, et qu'elle est sans péché. Or, viendra pour cette Eglise l'heure de la prière, toute l'Eglise va prier. Tu n'es pas de son corps, viens pourtant à la prière que lui a enseignée le Seigneur même, viens examiner, viens, dis « Notre Père qui êtes aux cieux ». Continue :. « Que votre nom soit sanctifié; que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel; donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour». Poursuis encore : « Remettez-nous nos dettes». Dis-moi, hérétique, quelles sont tes dettes ? Aurais-tu emprunté quelque argent à ton Dieu? — Non. — Je ne pousserai pas plus loin mes questions à ce sujet : le Seigneur va nous expliquer quelles sont ces dettes dont nous demandons la remise. Lisons ce qui suit : « Comme nous remettons à ceux qui nous doivent ». Expliquez, Seigneur. « Car, si vous remettez aux hommes leurs péchés »; ainsi vos dettes sont vos péchés, « votre Père aussi vous remettra les vôtres ». O hérétique, que cette prière enfin te ramène, puisque tu t'es montré sourd aux vrais enseignements de la foi. « Remettez-nous nos dettes »: dis-tu cela, oui ou non? Si tu ne le dis pas, c'est en vain que ton corps est dans l'Eglise, tu es réellement séparé d'elle. Cette prière est en effet la prière de l'Eglise ; c'est un enseignement émané de l'autorité de Dieu même; car c'est lui qui a dit : « Priez de cette manière (1) » ; et il l'a dit à ses disciples, il l'a dit à ses Apôtres, il nous l'a dit à nous, faibles agneaux, tout en le disant aux béliers de son troupeau sacré. Ah ! considérez donc quel est celui qui parle ainsi et à qui il parle. C'est la Vérité même qui parle à ses enfants, le Pasteur des pasteurs aux béliers du troupeau. « Priez ainsi : Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent ». C'est le Roi qui

1. Matt. VI, 9-14.

s'adresse à ses soldats, le Seigneur à ses serviteurs, le Christ à ses Apôtres, la Vérité aux hommes, la Grandeur même aux petits. Je sais ce qui se passe en vous, dit-il; je vous soulève, je vous pèse à ma balance, oui, je vous dis ce qui se passe en vous, car je le sais bien mieux que vous ne le savez. Dites donc : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent».

7. A toi maintenant; homme juste et saint, sans tache et sans ride, réponds-moi: Cette prière de l'Eglise est-elle pour les fidèles on pour les catéchumènes? Elle est sans aucun doute pour les chrétiens régénérés, c'est-à-dire baptisés; mieux encore, pour les fils de Dieu, Si elle n'était pas pour les fils de Dieu, de quel front y oserait-on dire : « Notre Père, qui êtes aux cieux? » Eh bien ! vous, justes et saints, où êtes-vous ? Etes-vous, oui ou non, des membres de l'Eglise? Vous en étiez, mais vous n'en êtes plus, Ah ! plaise à Dieu que dans votre état malheureux vous entendiez nos rai sons et reveniez à la foi ! Considérez : si toute l'Eglise répète : « Remettez-nous nos dettes», il s'ensuit que ne prononcer pas ces paroles, c'est être réprouvé. Il est vrai, nous qui redisons cette demande, nous sommes réprouvés aussi, en ce sens que nous sommes pécheurs, jusqu'à ce que nous soyons exaucés; mais en faisant ce que vous ne faites pas, c'est-à-dire, eu confessant nos péchés, nous nous en purifions, pourvu toutefois que nous pratiquions ces autres paroles : « Comme nous remettons à ceux qui nous doivent ». Que deviens-tu donc, ô hérétique, qu'on te nomme Pélagien ou Célestien ? L'Eglise entière s'écrie : « Remettez-nous nos dettes ». C'est une preuve qu'elle porte des taches et des rides.

Mais cet aveu aplanit ces rides et lave testa. cher. L'Eglise se soutient par la prière, elle se purifie par l'aveu qu'elle y fait, et tant qu'il aura vie sur la terre elle se soutiendra parce moyen. De plus, lorsque chaque fidèle aura quitté son corps, Dieu lui remettra tout ce qu'il avait à remettre. Les prières de chaque jour éteignent ces dettes; voilà pourquoi le fidèle sort purifié et pourquoi l'Eglise entre comme un or affiné dans les trésors divins, où elle est véritablement et sans tache et sans ride. Or, si c'est là qu'elle n'a ni ride ni tache, que faut-il ici demander? Le pardon. Le pardon efface la tache et aplanit la ride. Où Dieu étend-il cette ride pour l'aplanir? Le dirai-je ? (141) sur la perche du divin soutien, sur la croix du Christ. N'est-ce pas sur cette croix, sur cette perche que pour nous il a répandu son sang ? O fidèles, vous savez quel témoignage vous rendez à ce sang après l'avoir reçu, puisque vous répondez : AMEN. Vous savez quel sang a été versé pour vous obtenir la rémission de vos fautes.

Voilà comment l'Eglise perd ses taches et ses rides, comment elle s'étend après avoir été purifiée sur l'arbre de la croix. C'est dans cette vie même que peut s'accomplir cette transformation; c'est maintenant que le Seigneur se fait une Eglise glorieuse, sans ride ni tache ; mais c'est au-delà de ce monde qu'il la fait paraître dans toute sa beauté. Son but est donc de dissiper en nous et les taches et les rides. Grand ouvrier, il est a la fois excellent médecin et artiste incomparable. Après nous avoir ôté nos taches en nous lavant, il nous étend sur le bois sacré pour aplanir nos rides. Quoique sans ride et sans tache, n'y a-t-il pas été étendu lui-même? Mais c'était pour nous et non pour lui, c'était afin de nous rendre sans tache et sans ride. Ah ! demandons-lui d'achever son oeuvre, de nous placer ensuite dans ses greniers, dans ces lieux heureux où nous. n'aurons plus à être foulés.

8. Pour toi, qui élevais la voix, tu es bien sans tache et sans ride ? Alors, que fais-tu dans l'Eglise, puisqu'elle dit : « Remettez-nous nos dettes? » Elle avoue qu'elle a des dettes à remettre. Ne pas l'avouer, ce n'est pas pour cela n'en point avoir, c'est empêcher que la remise en soit faite. Donc ce qui nous guérit, c'est la confession, c'est la réserve et l'humilité de la vie, c'est la prière faite avec foi, c'est la contrition du coeur, ce sont ces larmes sincères qui jaillissent du fond de l'âme pour obtenir le pardon de ces fautes sans lesquelles il nous est impossible de vivre.

Oui, la confession nous guérit; l'apôtre Jean ne dit-il pas: « Si nous confessons nos péchés, Dieu est fidèle et juste pour nous les a remettre et pour nous purifier de toute iniquité? » Cependant, de ce que je rappelle que nous ne pouvons être ici-bas sans péché, il ne s'ensuit pas que nous devions nous livrer ni à l'homicide, ni à l'adultère, ni à ces autres péchés mortels qui tuent du premier coup. Ces crimes sont étrangers à tout chrétien animé de la vraie foi et d'une sainte confiance; il ne commet que des fautes qui peuvent s'effacer par l'oraison de chaque jour. Ainsi redisons chaque jour avec humilité et dévotion : « Remettez-nous nos dettes ». Mais c'est à la condition que nous pratiquerons en même temps ce qui suit : « Comme nous remettons nous« mêmes à ceux qui nous doivent ». Ce contrat est sérieux, c'est un engagement véritable, une condition arrêtée avec Dieu. O homme, si on te doit, tu dois aussi. Mais Dieu, dont tu t'approches pour lui demander la remise de ce que tu lui dois, ne doit rien, et on lui doit, à lui. Cependant voici ce qu'il te dit : Je n'ai pas de dettes, tu en as; tu me dois en effet, et ton frère te doit. Tu es mon débiteur, tu as aussi un débiteur. Tu es mon débiteur, pour avoir péché contre moi; ton frère est ton débiteur, pour t'avoir offensé. Eh bien ! ce que tu feras envers ton débiteur, je le ferai avec le mien ; si tu lui fais remise, je te la fais ; si tu tiens à ce qu'il te doit, je tiens aussi à être payé. Mais toi, en ne pardonnant pas, tu fais ton malheur.

Ainsi donc, que nul ne prétende être sans péché ; mais aussi gardons-nous d'aimer le péché, haïssons-le, mes frères ; si nous ne pouvons en être complètement exempts, ne laissons pas de le haïr. Evitons d'abord les péchés graves, évitons aussi de toutes nos forces les péchés légers. Pour moi, dit je ne sais qui, je suis sans péché. — Dupe de toi-même, la vérité n'est pas en toi. — Prions avec zèle pour obtenir de Dieu notre pardon; mais pratiquons aussi ce que nous répétons, et remettons à ceux qui nous doivent, puisqu'on nous remet alors. En redisant et en accordant chaque jour cette grâce, nous l'obtenons pour nous chaque jour. Incapables de vivre ici sans péché, nous en sortirons exempts.

SERMON CLXXXII. DE LA CROYANCE A L'INCARNATION (1).

142

ANALYSE. — Dans ce discours et dans le discours suivant, qui n'est que comme une seconde partie de celui-ci, saint Augustin veut faire comprendre la vérité de cette assertion de saint Jean l'évangéliste, que tout esprit, croyant véritablement à l'Incarnation, vient de Dieu, et qu'il n'y a pour venir de Dieu que ceux qui y croient de cette sorte. Après avoir rapporté le texte et en avoir établi le sens; donc, conclut-il, les Manichéens ne viennent pas de Dieu, puisqu'ils nient ouvertement l'incarnation du, Christ. En vain s'appuient-ils sur le texte même de saint Jean pour essayer de prouver la réalité des deux natures opposées qu'ils présentent comme les principes de toutes choses. Il est évident que d'après l'Apôtre c'est l'erreur môme et non l'homme qui ne vient pas de Dieu ; ce qui démontre en même temps que la nature humaine n'est pas une partie de Dieu, puisque Dieu ne saurait se tromper. Or, non-seulement l'homme se trompe, mais il pèche encore très-souvent par faiblesse. L'orateur termine en annonçant qu'il continuera dans le discours suivant le développement du même sujet.

1. Pendant qu'on lisait l'apôtre saint Jean, nous avons entendu l'Esprit-Saint nous dire par sa bouche: « Mes bien-aimés, gardez-vous de croire à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour savoir s'ils viennent de Dieu ». Je répète, car il est nécessaire de répéter et d'imprimer fortement, avec la grâce de Dieu, ce texte dans vos esprits: « Mes bien-aimés, gardez-vous d'ajouter foi à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour savoir s'ils viennent de Dieu ; parce que beaucoup de faux prophètes se sont élevés dans le monde ». Le Saint-Esprit nous défend donc de croire à tout esprit ; de plus, il fait connaître le motif de cette défense. Quel est ce motif ? « C'est que beaucoup de faux prophètes se sont élevés dans le monde ». D'où il suit que mépriser cette défense et avoir confiance en tout esprit, c'est se jeter nécessairement dans les bras des faux prophètes, et, ce qui est pire, outrager les prophètes de vérité.

2. Une fois sur la réserve, à cause de cette défense, ne va-t-on pas me dire: J'entends, je n'oublierai pas, je veux obéir, car ni moi non plus je ne veux pas me briser contre les faux prophètes ? Eh ! qui voudrait être dupe du mensonge ? Or, le faux prophète est un prophète de mensonge. Voici un homme religieux; il ne veut pas tromper. Voici un impie et un sacrilège ; il veut bien tromper, mais il ne veut pas être trompé. Il s'ensuit que si les bons ne veulent pas tromper, ni les bons ni les méchants ne veulent être déçus. Qui donc veut

1. I Jean, IV, 1-3.

être séduit par les faux prophètes ? Je connais le conseil que l'on me donne; mais ce n'est mais que malgré soi qu'on se laisse abuser par un faux prophète. J'ai entendu cette défense de Jean, ou plutôt du Seigneur s'exprimant par sa bouche : « Gardez-vous de croire à tout esprit ». J'y acquiesce, je veux m'y conformer. Il ajoute : « Mais éprouvez les esprits, pour savoir s'ils viennent de Dieu »; Comment les éprouver ? Je désirerais le faire ; mais ne puis-je me tromper? Et pourtant, si je n'éprouve pas les esprits qui viennent de Dieu, je me jetterai inévitablement dans ceux qui ne viennent pas de lui, et conséquemment je serai dupe des faux prophètes. Que faire donc ? Que considérer ? Oh ! si non content de nous avoir dit : « Gardez-vous de croire tout esprit, mais éprouvez quels esprits viennent! de Dieu », saint Jean nous daignait indiquer encore à quels signes on les reconnaît ! — Eh bien ! ne t'inquiète pas, écoute. « Voici comment se distingue l'Esprit de Dieu », dit-il. Que voulais-tu savoir? Le moyen d'éprouver que les esprits viennent de Dieu. Or, « voici comment se distingue l'Esprit de Dieu », dit encore saint Jean, saint Jean et non pas moi, et c'est ce qui suit immédiatement dans le passage que j'explique. En effet, après nom avoir avertis d'être sur nos gardes et de ne pas ajouter foi à tout esprit, mais d'éprouver quels esprits viennent de Dieu, attendu que beaucoup de faux prophètes sont entrés dam le monde, il remarqua aussitôt quel désir s'éveillait en nous; et prévenant ce désir, fixant le regard sur notre pensée silencieuse, (143) il ajouta, et Dieu soit béni de nous avoir daigné donner par lui encore cet enseignement : « Voici comment on distingue l'Esprit de Dieu ».

Courage, écoutez; écoutez, saisissez, distinguez bien; attachez-vous à la vérité, résistez à ce qui est faux. « Voici comment se reconnaît l'Esprit de Dieu ». Comment, de grâce? C'est ce que j'ambitionne d'apprendre : « Tout esprit qui confesse que Jésus-Christ est venu dans la chair, est de Dieu ; et tout esprit qui nie que Jésus-Christ se soit incarné, n'est pas de Dieu (1) ». Par conséquent, mes bien-aimés, repoussez dès maintenant loin de vous tout raisonneur, tout prédicateur, tout écrivain et tout calomniateur qui nie l'Incarnation de Jésus-Christ. Par conséquent aussi, éloignez les Manichéens de vos demeures , de vos oreilles et de vos coeurs ; car les Manichéens nient hautement cette Incarnation du Christ ; d'où il suit que leurs esprits ne viennent pas de Dieu.

3. Je vois ici par où le loup cherche à pénétrer; je le vois et je vais montrer de toutes mes forces combien il faut s'en détourner. J'ai dit, ou plutôt j'ai rappelé ces paroles de l'Apôtre : « Tout esprit qui nie l'Incarnation de Jésus-Christ, ne vient pas de Dieu ». Or les Manichéens incidentent sur ce passage et s'écrient : Puisque l'esprit qui nie l'Incarnation de Jésus-Christ ne vient pas de Dieu, d'où vient-il? Oui, d'où vient-il, s'il ne vient pas de Dieu? Dès qu'il existe, ne vient-il pas sûrement d'ailleurs ? Mais, dès qu'il ne vient pas de Dieu et qu'il vient d'ailleurs, ne vois-tu pas ici l'existence des deux natures?

Voilà bien le loup; tendons des rêts pour nous préserver, poursuivons-le, saisissons-le, puis l'égorgeons. Oui, égorgeons-le, mort à l'erreur; mais aussi salut à l'homme. Ces seuls mots que je viens de prononcer : Saisissons-le et l'égorgeons ; mort à l'erreur et salut à l'homme, tranchent la question. Mais rappelez-vous ce que j'ai avancé; car si vous oubliez la question, vous ne comprendriez pas la réponse. « Tout esprit qui nie l'Incarnation de Jésus-Christ ne vient pas de Dieu ».

D'où vient-il donc, s'écrie aussitôt le Manichéen? S'il ne vient pas de Dieu, il vient d'ailleurs; et s'il vient d'ailleurs, voilà mes deux natures. — Retenez bien cette objection

1. I Jean, IV, 1-3.

et reportez vos esprits sur ces mots : Saisissons et égorgeons , mort à l'erreur et salut à l'homme. L'erreur ne vient pas de Dieu, mais de Dieu vient l'homme. Encore les paroles qui renferment la question : « Tout esprit qui nie l'Incarnation de Jésus-Christ ne vient pas de Dieu ». J'ajoute : « Par lui tout a été fait (1). —Que tout esprit loue le Seigneur (2) ». Mais si tout esprit ne vient pas de Dieu, comment l'esprit qui ne vient pas de lui est-il appelé à louer le Seigneur? Oui, que tout esprit loue le Seigneur. Je vois ici deux choses, je vois un malade; guérissons le mal et sauvons la nature. Le mal n'est pas la nature, il en est l'ennemi. Supprime le mal qui te fait languir, restera la nature qui te portera à bénir. N'est-ce pas contre le mal et non contre la nature que se déclare la médecine? « Tout esprit qui nie l'Incarnation de Jésus-Christ ne vient pas de Dieu ». C'est en tant qu'il nie cette Incarnation, qu'il ne vient pas de Dieu, attendu que ce n'est pas de Dieu que vient cette erreur.

Pourquoi, mes frères, notre régénération? Pourquoi une seconde naissance, si la première était parfaite? Cette seconde naissance est destinée à réparer la nature corrompue, à relever la nature tombée, à réformer et à embellir la nature dégradée et défigurée. Car au seul Créateur, Père, Fils et Saint-Esprit; à cette unité en trois personnes, à cette Trinité en une seule nature, à cette seule nature immuable et invariable, qui ne peut ni défaillir ni progresser, il appartient et de ne pas tomber pour s'amoindrir, et de ne pas s'élever pour s'agrandir, car elle est seule parfaite, seule éternelle et seule immuable sous tous rapports. Quant à la créature, toute bonne qu'elle soit, à quelle distance elle est du Créateur ! Vouloir égaler la créature au Créateur, c'est chercher à s'unir à l'ange apostat.

4. Que l'âme sache donc ce qu'elle est; elle n'est pas Dieu. En se croyant Dieu elle outrage Dieu, et au lieu d'être sauvée par lui, elle est par lui condamnée. En condamnant les âmes perverses, Dieu ne se condamne pas; or, il se condamnerait, si l'âme était Dieu. Ah! mes frères, honorons notre Dieu. Nous lui crions : « Délivrez-nous du mal (3) ». Un souffle tentateur vient-il te troubler durant la prière et te dire : Pourquoi crier « délivrez-nous du

1. Jean, I, 3. — 2. Ps. CL, 6. — 3. Matt. VI, 13.

mal? » Ne prétends-tu point que le mal ne subsiste pas? — Réponds-lui : C'est moi qui suis mal, et .si Dieu me délivre du mal, je serai bon, de mauvais que je suis. Ah ! qu'il me délivre de moi, pour que je ne me jette pas en toi. Quant au Manichéen, dis-lui : Si Dieu me délivre de moi, je ne m'abandonnerai pas à toi. En effet, si Dieu me délivre de moi, qui suis mauvais, je serai bon ; si je suis bon, je serai sage; si je suis sage, je ne m'égarerai pas; et si je ne m'égare pas, je ne pourrai être séduit par toi. Oui,. que Dieu me délivre de moi, pour que je ne me livre pas à toi. Le mal en moi serait de m'égarer et de te croire; car mon âme est remplie d'illusions (1). Pour moi donc je ne suis pas lumière; lumière, je ne m'égarerais pas. C'est ce qui prouve que je ne suis pas une portion de la divinité. En effet, la nature de Dieu, la substance même de Dieu ne saurait tomber dans l'erreur. Or j'y tombe, moi; tu l'avoues toi-même, puisque avec la prétention d'être sage tu travailles à me sauver de l'erreur. Mais tomberais-je dans l'erreur, si j'étais de la nature. de Dieu ? Rougis et rends-lui gloire. Je soutiens même qu'aujourd'hui encore tu es dans de profondes erreurs, et tu avoues, toi, avoir été dans l'égarement. C'était donc la nature de Dieu qui s'était égarée? la nature de Dieu qui se plongeait dans la débauche? la nature de Dieu qui se livrait à l'adultère? la nature de Dieu qui commettait des abominations? la nature de Dieu qui marchait en aveugle? la nature de Dieu qui se précipitait dans toutes sortes de forfaits et d'impuretés? Rougis et rends gloire à Dieu.

5. Tu ne saurais être ta propre lumière, non, non. «Il existait une lumière véritable». C'est par rapport à Jean qu'il est écrit : « Il existait une vraie lumière ». — Mais Jean n'était-il pas lumière aussi? « Il était un flambeau ardent et luisant », a dit de lui le Seigneur (2). —Mais un flambeau n'est-il pas une lumière? Sans doute, mais il est parlé ici de « la lumière véritable». On peut allumer un flambeau, on peut aussi l'éteindre. Quant à la lumière véritable, on peut y allumer, mais on ne saurait l'éteindre. « Celui-là donc était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (3) ». Ainsi nous avons besoin d'être éclairés et nous ne sommes pas la lumière.

1. Ps. XXXVII, 8. — 2. Jean,  V, 35. — 3. Ib. I, 9.

Réveille-toi donc et crie avec moi ; « C'est  Seigneur qui m'éclaire (1) ».

Et maintenant, diras-tu encore qu'il n’y a pas des choses mauvaises? Il y en a, mais et sont susceptibles de changement; et une fois changées elles sont bonnes, attendu que mal est en elles un défaut et non pas leur nature. Que signifie : « Délivrez-nous du mal ? » Ne pourrions-nous pas, ne pouvons-nous dire encore: Délivrez-nous des ténèbres ? De quel ténèbres? De nous-mêmes, s'il y reste encore quelques traces d'erreurs, et jusqu'à ce que nous ne soyons plus que lumière, ne ressentant plus rien d'opposé à la charité, d'opposé à la vérité, rien qui soit sujet à la faiblesse, rien qui fléchisse sous le poids de la mortalité. Ah ! quelle transformation totale, lorsque corps corruptible sera revêtu d'incorruptibilité, lorsque ce corps mortel se revêtira d'immortalité ! « Alors s'accomplira cette parole de l'Ecriture : La mort est anéantie dans sa victoire. O mort, où est ton ardeur au combat ? O mort, où est ton aiguillon ? Cet aiguillon de la mort est le, péchés ». Où donc alors sera le mal?

6. Quels sont maintenant les maux de l'humanité? L'ignorance et la faiblesse. Car ou on ne sait ce qu'on fait, et l'erreur fait pécher, ou on sait ce qu'on doit faire, et on est vaincu par la faiblesse. D'où il suit que tous les maux de l'humanité consistent dans l'ignorance et la faiblesse. Pour combattre l'ignorance, écrie-toi : « Le Seigneur est ma lumière»; et pour combattre la faiblesse: « Il est aussi mon salut (1) ». Aie la foi, travaille à devenir bon, et tu le seras, si mauvais que tu sois aujourd'hui. Point de scission; c'est ta nature qu'il faut guérir et non diviser. Veux-tu savoir ce que tu es? Ténèbres. Pourquoi ténèbres? Eh ! mon ami, se peut-il rien de plus ténébreux qu'un homme qui prétend que Dieu est corruptible ? Crois donc, reconnais que le Christ est venu s'incarner; qu'il a pris ce qu'il n’était pas, sans rien perdre de ce qu'il était ; qu'il a élevé l'homme jusqu'à lui, sans confondre sa nature avec la nature de l'homme. Reconnais cela, et de pervers tu deviendras bon; de ténèbres, lumière. Est-ce une assertion fausse, et n'y a-t-il pas de quoi te convaincre ? Tu reconnais l'autorité de l'Apôtre moins toutefois que tu ne manques de sincérité.

1. Ps. XXVI, 1. — 2. I Cor. XV, 53-56. — 3. Ps. XXXVI, 1.

Tu lis donc l'Apôtre; de plus tu es trompé, tu trompes aussi. Comment es-tu trompé? En t'égarant pour ton malheur. Crois-tu ensuite et dissipes-tu cette erreur ? l'Apôtre te dira : « Autrefois vous étiez ténèbres, vous êtes maintenant lumière ». Lumière, dit-il, mais « dans le Seigneur (1) ». Réduit à toi, tu es donc ténèbres, et lumière avec le Seigneur. Incapable de t'éclairer toi-même, tu t'éclaires en approchant de lui, comme tu redeviens ténèbres en le quittant; n'étant pas ta lumière, tu la reçois d'ailleurs. « Approchez-vous de lui, et soyez éclairés (2)».

7. Je le vois, mes bien-aimés, ce passage de saint Jean m'a retenu bien longtemps sur une même idée; je sais aussi que je ne dois ni trop vous fatiguer ni vous donner outre mesure; il faut également tenir compte de notre propre faiblesse; car il y a dans ces paroles de saint Jean de nouvelles et immenses profondeurs. En attendant, repoussez ceux qui nient l'Incarnation du Christ, car il est sûr qu'ils ne viennent pas de Dieu. Ils n'en viennent pas,

1. Ephés. V, 8. — 2. Ps. XXXIII, 6.

considérés comme égarés, comme pécheurs et comme blasphémateurs; qu'ils guérissent et ils viendront de lui, car ils en viennent au point de vue de leur nature ; et quoi que j'aie dit sur ce sujet, soyez attentifs à l'enseignement des Ecritures, n'ajoutez pas foi à ceux qui nient l'Incarnation du Christ.

Tu me feras sans doute cette objection Quoi ! on vient de Dieu quand on reconnaît l'Incarnation du Christ? Ecoutons alors et les Donatistes qui la reconnaissent, et les Ariens qui la confessent également; écoutons aussi soit les Eunomiens, soit les Photiniens qui professent cette croyance. Si tous les esprits qui admettent publiquement l'Incarnation viennent de Dieu, combien il y a pour l'admettre d'hérésies menteuses, séductrices, insensées ! — A cela que répondre? Comment résoudre cette difficulté? Quelle qu'en doive être la solution, elle ne peut se donner aujourd'hui. Je vous la dois, et exigez-la; mais en même temps implorez le secours de Dieu et pour vous et pour moi.

Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

SERMON CLXXXIII. DE LA CROYANCE A L'INCARNATION (1).

ANALYSE. — Nous l'avons dit, ce discours n'est que la suite et comme la seconde partie du précédent. Les Manichéens ne ment pas de Dieu, puisqu'ils n'admettent pas l'Incarnation du Christ. Mais dans quel sens saint Jean dit-il encore que tous si qui l'admettent viennent de Dieu ? Doit-on regarder comme venant de Dieu les Ariens, les Eunomiens, les Sabelliens, les Photiniens? Doit-on regarder aussi comme animés de son esprit les Pélagiens, les Donatistes et en général tous les hérétiques tous les mauvais catholiques ? Assurément non, car ils professent, au moins en pratique, une idée fausse de Jésus-Christ : les Ariens, en ne reconnaissant pas sa génération éternelle ; les Eunomiens, en n'admettant pas même sa ressemblance avec le père ; les Sabelliens, en le confondant avec lui; les Photiniens, en ne voyant en lui qu'un homme; les Donatistes, en croyant qu'il est pas l'Epoux de l'Eglise universelle ; les Pélagiens , en ne voulant pas qu'il ait pris une chair semblable à notre chair de péché. Ainsi en est-il de toutes les hérésies, si nous voulions les examiner en détail. Mais tout en confessant de bouche la vérité de l’Incarnation, les mauvais catholiques la renient par leurs oeuvres. C'est à Dieu qu'il faut demander la grâce de conformer sa à sa croyance.

1. L'attente où je vois votre charité, exige que je paie ma dette. Vous vous souvenez, en suis sûr, de ce que je vous ai promis, avec aide du Seigneur, à propos de la dernière dure de saint Jean. Aussi en entendant le lecteur, vous m'avez senti, je n'en doute pas, obligé de m'acquitter.

Le précédent discours prenant une longue étendue, nous avons ajourné l'importante question de savoir dans quel sens on doit entendre ces paroles d'une épître du bienheureux Jean, non pas de saint Jean-Baptiste,

1. Jean, IV, 2.

146

mais de saint Jean l'Evangéliste : « Tout esprit qui confesse l'Incarnation de Jésus-Christ, vient de Dieu ». Combien d'hérésies ne voyons-nous pas confesser cette Incarnation, sans que nous puissions admettre, toutefois, qu'elles viennent de Dieu ! Le Manichéen nie l'Incarnation ; mais il ne faut travailler ni beaucoup ni longtemps pour vous persuader que cette erreur n'a point Dieu pour auteur. Or, l'Arien, l'Eunomien, le Sabellien et le Photinien confessent l'Incarnation. Pourquoi chercher ici des témoins pour les confondre ? Qui pourrait compter toutes ces espèces de contagion? Arrêtons-nous toutefois à ce qui est plus connu. Beaucoup en effet ignorent les hérésies que je viens de citer, et cette ignorance est préférable. Ce que nous savons tous, c'est que les Donatistes aussi confessent l'Incarnation ; loin de nous pourtant la pensée que cette erreur vienne de Dieu ! Pour parler même d'hérétiques plus récents, les Pélagiens admettent l'Incarnation également; sûrement néanmoins, ce n'est pas Dieu qui leur enseigne l'erreur.

2. Appliquons-nous donc avec soin; mes bien-aimés; et comme nous ne révoquons point en doute la vérité de cette assertion « Tout esprit qui confesse l'Incarnation de Jésus-Christ vient de Dieu » , prouvons à tous ces hérétiques que réellement ils ne la confessent pas. Si nous admettions avec eux qu'ils la confessent, ce serait avouer qu'ils viennent de Dieu. Et comment alors pourrions-nous vous détourner, vous éloigner de leurs erreurs et vous protéger contre leurs assauts avec le bouclier de la vérité? Daigne le Seigneur nous accorder le secours que sollicite pour nous votre attente, et nous leur, montrerons qu'ils ne confessent véritablement pas l'Incarnation du Christ.

3. L'Arien entend parler et il parle à son tour du Fils de la Vierge Marie. Ne confesse-t-il pas ainsi l'Incarnation ? — Non. — Comment le prouver? — Très-facilement, si le Seigneur répand sa lumière dans vos esprits. En effet, que cherchons-nous, si l'Arien confesse l'Incarnation du Christ? Mais comment peut-il confesser l'Incarnation du Christ, puisqu'il nie le Christ ? Qu'est-ce que le Christ. Adressons-nous au bienheureux Pierre. Vous venez d'entendre ce qu'on a lu dans l'Evangile. Notre-Seigneur Jésus-Christ demandait ce que les hommes pensaient de lui, Fils de l'homme; ses disciples rapportèrent quelles étaient leurs différentes manières de voir: « Les uns, dirent ils, croient que vous êtes Jean-Baptiste, d'autres Elie, d'autres encore Jérémie ou l'un des prophètes ». Avec ces idées on ne voyait et on ne voit encore dans Jésus-Christ que l'humanité. Mais ne voir dans Jésus-Christ que son humanité, c'est ne le pas connaître; car il n'est pas vrai de dire que Jésus-Christ ne soit qu'un homme. « Pour vous, demanda alors le Sauveur, qui dites-vous que je suis? » Et parlant au nom de tous, parce que tous ont la même foi : « Vous êtes, répondit Pierre, le Christ, le Fils du Dieu vivant (1) ».

4. Voilà pour former une profession de foi vraie, une profession de foi entière. Joins a que le Christ a dit de lui à ce que Pierre dit du Christ. Qu'est-ce que le Christ a dit di lui-même? Il a demandé ce que les homme pensaient de lui, « Fils de l'homme ». Et Pierre ? « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Unis ces deux idées, et voilà le Christ incarné. Le Christ a dit de lui ce qui est plus humble, et Pierre a dit du Christ ce qui est plus glorieux. L'humilité a rendu témoignage à la vérité, et la vérité à l'humilité en d'autres termes, l'humilité de l'homme la vérité de Dieu, et la vérité de Dieu à l'humilité de l'homme. « Qui pense-t-on que je suis, moi, Fils de l'homme ? » J'exprime ici ce que je me suis fait pour vous; à toi nous dire, Pierre, quel est Celui qui vous faits.

Ainsi donc confesser l'Incarnation de Jésus-Christ, c'est confesser l'Incarnation du Fils de Dieu. Dis-nous, maintenant, ô Arien, si tu a mets réellement cette Incarnation. Il l'admet, s'il confesse que le Christ est le Fils de Dieu mais s'il nie que le Christ soit le Fils de Dieu il ne connaît pas le Christ, il nomme l'un pour l'autre, il parle d'un autre que de lui. Qu'est-ce en effet que le Fils de Dieu? Nous nous demandions tout à l'heure : Qu'est-ce que le Christ? Et on nous répondait: C'est le Fils de Dieu. Demandons-nous maintenant: Qu'est-ce que le Fils de Dieu? Le voici: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; il était Dieu dès le commencement. — Au commencement était le Verbe ». Mais toi, Arien, que dis-tu ? « Au commencement, lisons-nous dans

1. Matt. XVI, 13-16.

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la Genèse, Dieu a fait le ciel et la terre (1) »        ; et toi tu dis au contraire: Au commencement Dieu a fait le Verbe; car tu prétends que le Verbe a été fait, qu'il est une créature, et tu dis ainsi que Dieu l'a fait au commencement, tandis que selon l'Evangéliste il était. Et c'est parce qu'il était que Dieu a fait au commencement le ciel et la terre. « Tout a été fait par lui (2) » ; et tu dis, toi, qu'il a été fait. S'il l'avait été, il ne serait pas le Fils de Dieu.

5. Car il s'agit ici d'un Fils par nature et non d'un fils par grâce; d'un Fils unique, d'un Fils unique engendré et non pas adopté. Le Fils qu'il nous faut est un Fils vrai, un Fils « qui étant de la nature de Dieu », comme s'exprime l'Apôtre, que je nomme ici à cause des moins instruits, et pour qu'ils ne m'attribuent passes paroles, « qui étant donc, dit saint Paul, de la nature de Dieu, ne crut point usurper en s'égalant à Dieu ». Cette égalité n'était pas une usurpation, c'était sa nature même; il l'avait de toute éternité, éternel avec son Père, égal, absolument égal à lui. « Mais il s'est anéanti » ; c'est publier son incarnation. « Il s'est anéanti ». Comment ? Est-ce en quittant ce qu'il était et en prenant ce qu'il n'était pas? Continuons à écouter l'Apôtre : « Il s'est  anéanti en prenant une nature d'esclave (3) ». Ainsi donc s'est-il anéanti, en prenant une nature d'esclave et non pas en laissant sa nature de Dieu. Il s'est uni l'une sans se dépouiller de l'autre : voilà comment il faut confesser l'Incarnation; d'où il suit que l'Arien ne la confesse pas. En effet, en ne croyant pas le Fils égal au Père, il ne le croit pas Fils. En ne croyant pas qu'il est Fils, il ne croit pas non plus qu'il est le Christ. Or, en ne croyant pas au Christ, comment croire à l'Incarnation du Christ?

6. Ainsi en est-il de l'Eunomien, son pareil, son associé et qui a peu de différences avec lui. Les Ariens, dit-on, admettaient au moins que le Fils est semblable au Père ; ils ne le disaient point égal à lui, mais semblable; tandis que l’Eunomien ne veut même pas de cette similitude. N'est-ce pas aussi nier le Christ ? Effectivement, si le Christ, si le vrai Fils de Dieu est à la fois égal et semblable à son Père, n'est-ce pas le nier que de prétendre qu'il n'a ni cette égalité ni cette similitude? N'est-ce pas aussi nier par là même son incarnation ? Je demande: Le

1. Gen. I, 1. — 2. Jean, I, 1-3. — 3. Philip. II, 6, 7.

Christ s'est-il incarné? — Oui, répond l'Eunomien. — Nous serions portés à croire qu'il a la foi. Je poursuis. — Quel est le Christ qui s'est incarné ? Est-il égal ou inégal au Père ? — II est inégal. — Ainsi c'est un être inégal au Père qui selon toi s'est incarné. Donc ce n'est pas le Christ, puisque le Christ est égal au Père.

7. Voici le Sabellien. Le Fils, dit-il, n'est pas distinct du Père; c'est là qu'il fait une large ouverture à la foi pour répandre au loin le poison de sa doctrine. Le Fils, selon lui, n'est pas différent du Père. Dieu, comme il le veut, est tantôt Père et tantôt Fils. Mais ce n'est pas là le Christ, et tu t'égares si tu crois à l'incarnation d'un tel Christ; ou plutôt tu ne crois pas à l'Incarnation du Christ, puisque cet être n'est pas le Christ.

8. Et toi, Photin, que dis-tu ? — Que le Christ n'est pas Dieu et qu'il est simplement un homme. —  Ainsi tu admets en lui la nature humaine et non la nature divine. Pourtant le Christ, dans sa nature divine, est égal à Dieu, tandis que sa nature humaine le rend semblable à nous. Toi donc aussi, tu nies l'Incarnation du Christ.

9. Que pensent les Donatistes? Il en est parmi eux qui admettent avec nous que le Fils est égal au Père et de même nature que lui; d'autres reconnaissent l'identité de nature et rejettent l'égalité. Pourquoi argumenter contre ces derniers? En rejetant l'égalité ils nient la filiation ; en niant la filiation ils nient le Christ. Mais dès qu'ils nient le Christ, comment croient-ils à l'Incarnation du Christ ?

10. Il faut raisonner davantage contre ceux qui confessent avec nous que le Fils est égal au Père, qu'il a la même nature et la même éternité, tout en restant Donatistes. Disons-leur donc: Vous confessez de bouche, mais vous niez par vos actes. On peut en effet nier par ses actes, et toute négation ne consiste pas en paroles, il est des négations par effets. Adressons-nous à l'Apôtre: « Tout est pur, dit-il, pour ceux qui sont purs ; mais pour les impurs et les infidèles rien, n'est pur ; leur esprit et leur conscience sont souillés. Ils publient qu'ils connaissent Dieu , et ils le nient par leurs oeuvres (1) ». Qu'est-ce que le nier par ses oeuvres ? C'est se livrer à l'orgueil et établir des divisions ; c'est mettre sa gloire, non pas en Dieu, mais dans un homme. N'est-ce pas

1. Tit. I, 15, 16.

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aussi nier le Christ, puisque le Christ aime l'unité?

Disons plus clairement encore comment les Donatistes nient le Christ. Pour nous, le Christ est celui dont saint Jean-Baptiste disait: « L'E« poux est celui à qui appartient l'épouse (1) ». Sainte union ! noces heureuses ! Le Christ même est l'Epoux, l'Eglise est l'épouse. Or, c'est l'Epoux qui nous fait connaître l'épouse. Ah ! que cet Epoux nous dise donc quelle est son épouse; qu'il nous l'apprenne pour nous empêcher de nous égarer et de troubler la solennité sainte où il nous a conviés; qu'il nous instruise, en nous enseignant d'abord lui-même qu'il est véritablement l'Epoux.

11. Après sa résurrection il disait à ses disciples : « Ne saviez-vous pas qu'il fallait que fût accompli tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes ? Alors, poursuit l'Evangéliste, il leur ouvrit l'esprit, pour leur faire comprendre les Ecritures ; et il leur dit : « C'est ainsi que devait souffrir le Christ et ressusciter, le troisième jour, d'entre les morts ». Voilà quel est l'Epoux confessé par Pierre; c'est le Fils même du Dieu vivant qui était destiné à souffrir ainsi et à ressusciter le troisième jour. Or, cet événement était accompli; les disciples en étaient témoins; ils voyaient le Chef divin, mais où était son corps ? Le Christ est ce Chef qui a souffert et qui est ressuscité le troisième jour; et c'est de l'Eglise qu'il est le Chef; d'où il suit que l'Eglise est son corps. Encore une fois , les disciples voyaient le Chef, mais non pas le corps. Dites-leur, ô Chef sacré, où est votre corps, qu'ils ne voient pas. Parlez, Seigneur Jésus, parlez, ô saint Epoux, parlez-nous de votre corps, de votre épouse, de votre bien-aimée, de votre colombe, de celle à qui vous avez donné pour dot votre propre sang; dites : « Il fallait que « le Christ souffrit et ressuscitât d'entre les a morts, le troisième jour ». Voilà pour l'Epoux. Parlez maintenant de l'épouse, écrivez sur les tablettes, dans l'acte de mariage. — Voici donc pour l'Epouse : « Et qu'on prêchât » ; c'est ce qui suit ces mots : « Il fallait que le Christ souffrît, qu'il ressuscitât d'entre les morts, et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés au milieu de toutes les nations ». Ou te

1. Jean, III, 29.

cacher? « Au milieu de toutes les nations, à commencer par Jérusalem (1) ». Ce qui a été fait. Si nous lisons cette promesse, nous la voyons accomplie. Voilà à quelle lumière je marche. D'où fais-tu venir les ténèbres où tu te plonges ?

Ainsi le Christ a pour épouse cette Eglise que l'on prêche au milieu de toutes les nations, qui se multiplie et qui s'étend jusqu'aux extrémités de la terre, à partir de Jérusalem: c'est bien de cette Eglise que le Christ est l'Epoux. Mais toi, que prétends-tu ? Quelle est selon toi l’épouse du Christ ? La faction de Donat ? Non, non, non, non, homme, le Christ n'est pas l'Epoux de cette faction ; ou plutôt, non, méchant, il n'est pas son Epoux. Nous voici près du contrat, lisons-le et point de disputes. Diras-tu encore que le Christ est l'Epoux de la faction de Donat ? Je lis l'acte de mariage et je constate au contraire que le Christ a pour épouse l'Eglise répandue par tout l'univers. Or, dire de lui ce qu'il n'est pas, c'est nier son incarnation.

12. Des hérésies que j'ai rappelées dans le peu de temps que j'ai à vous donner, reste le Pélagianisme; car il est beaucoup d'autres hérésies encore, et j'ai dit moi-même : Qui pourrait nombrer ces sortes de contagion? Que disent donc les Pélagiens ? Ecoutez : Ils semblent d'abord admettre l'Incarnation; mais en y regardant de près on voit qu'ils à rejettent. En effet le Christ a pris une chair qui n'était pas une chair de péché, mais qui en avait la ressemblance. —Voici les termes mêmes de l'Apôtre : « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à la chair de péché (2) ». Il ne l'a pas envoyé dans une espèce de chair, dans une chair qui n'en était pas une ; mais « dans une chair semblable à la chair de péché » ; chair réelle, mais qui n'était pas une chair de péché. Or Pélage ne veut-il pas que la chair de tous les enfants sont tout à fait semblable à la chair du Christ ? Il n'en est rien, mes bien-aimés. Pourquoi mettre si fort en relief que le Christ n'avait qu'une chair semblable à la chair de péché, si toute autre chair n'était pas une chair de péché? Qu'importe de dire que le Christ s'est incarné, quand on ne fait de lui, sous le rapport de la chair, qu'un enfant comme tous les autres ? Je te dirai donc ce que j'ai dit au Donatiste: Ce

1. Luc, XXIV, 44-47. — 2. Rom. VIII, 3.

149

n'est pas lui. Ne vois-je pas les entrailles mêmes de l'Église notre mère rendre témoignage à la vérité ? Les mères ne courent-elles pas, leurs petits enfants dans les bras, les offrir au Sauveur pour qu'il les sauve, et non à Pélage pour qu'il les perde ? Qu'on le baptise et qu'il soit sauvé, s'écrie toute mère pieuse en apportant à la hâte son cher petit. — Qu'il soit sauvé? réplique Pélage : il n'y a rien à sauver en lui, il n'y a en lui aucun vice, il n'a rien puisé de condamnable en puisant la vie. — S'il est vraiment égal au Christ, pourquoi recourir au Christ ? Écoute-moi donc : L'Époux, le Fils de Dieu incarné est le Sauveur des grands et des petits, des hommes mûrs et des enfants; voilà quel est le Christ. Tu prétends au contraire qu'il est le Sauveur des grands seulement et non pas des petits ; tel n'est pas le Christ. Or, si ce n'est pas lui, il est évident que tu nies son incarnation.

13. Nous constaterions, en étudiant chaque hérésie, que toutes sont contraires à l'Incarnation; oui, tous les hérétiques nient l'Incarnation du Christ. Pourquoi vous étonner que les païens la nient, que les Juifs la nient, que les Manichéens la nient ouvertement ? J'ose même dire à votre charité que tous les mauvais catholiques, tout en la confessant de bouche, la nient par leurs oeuvres.

De grâce donc, ne comptez pas sur la foi seule. Joignez à la vraie foi une vie sainte ; confessez l'Incarnation du Christ par la justice de vos Couvres aussi bien que par la vérité de vos paroles. La confession de bouche accompagnée de la négation des couvres est une foi de mauvais catholiques qui ressemble beaucoup à la toi des démons. Écoutez-moi, mes bien-aimés, écoutez-moi , de peur que ma sueur ne dépose contre vous: Ah ! écoutez-moi. L'apôtre saint Jacques parlait de la foi et des bonnes oeuvres pour condamner des esprits qui croyaient la foi suffisante, sans vouloir y joindre la pratique des vertus. Or, il s'exprimait ainsi : « Tu crois qu'il n'y a qu'un Dieu ; les démons le croient aussi, et ils tremblent (1) ». De ce que les démons croient et tremblent, faut-il conclure qu'ils seront tirés du feu éternel ? Vous venez d'entendre dans l’Evangile cette réponse de Pierre : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Lisez encore, et vous verrez que les démons ont dit

1. Jacq. II, 19.

aussi : « Nous savons que vous êtes le Fils de Dieu ». Pierre cependant est applaudi, et le démon repoussé. Les paroles sont les mêmes, mais les oeuvres sont diverses. D'où vient la différence de ces deux confessions ? De ce que l'une est inspirée par un amour louable et l'autre par une crainte condamnable. Car ce n'est pas l'amour qui faisait dire aux démons: « Vous êtes le Fils de Dieu » ; c'est la peur et non l'amour. Aussi s'écriaient-ils, tout en le proclamant: « Qu'y a-t-il entre nous et vous (1)?» tandis que Pierre lui répétait : « Je vous accompagne même à la mort (2) ».

14. Cependant, mes frères, comment Pierre lui-même pouvait-il lui dire avec amour « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant?» D'où lui venait cet amour ? Uniquement de lui-même ? Nullement. Le même passage de l'Évangile nous fait connaître et ce qui en lui venait de Dieu et ce qui venait de son propre fonds. Tout y est ; lis, tu n'as pas besoin de mes explications. Je rappelle le texte sacré. « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant », dit Pierre. « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas », reprend le Seigneur. Pourquoi ? Est-ce de toi que te vient ce bonheur ? Nullement. « C'est parce que ni la chair ni le sang ne t'ont révélé cela » ; car tu es chair et sang; « mais mon Père qui est dans les cieux ». Et le Sauveur ajoute beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de rapporter.

Un peu après cependant, après ces éloges donnés à la foi de Pierre qu'il a montrée comme une pierre mystérieuse, le Seigneur commença à apprendre à ses disciples qu'il lui fallait aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup, y être réprouvé par les anciens, par les scribes, par les prêtres, être mis à mort et ressusciter le troisième jour. Inspiré alors par lui-même, Pierre trembla, l'idée de la mort du Christ lui fit horreur; pauvre malade qui reculait devant le remède: « Non, non, Seigneur, s'écria-t-il, ayez pitié de vous-même et que cela ne vous arrive point ». Oublies-tu donc: « J'ai le pouvoir de donner ma vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre (3) ? » Oublies-tu cela, Pierre ? Oublies-tu encore : « Nul n'a un amour plus grand que de donner sa vie pour ses amis (4)?» Tu n'y penses pas. Cet oubli venait de lui-même; sa peur, l'horreur qu'il éprouvait, la frayeur de la mort, tout cela venait de Pierre ou plutôt

1. Marc, I, 24,25. — 2. Luc, XXII, 33. — 3. Jean, X,18. — 4. Ib. XV, 10

150

de Simon et non pas de Pierre. Aussi : « Arrière , Satan, dit alors le Seigneur. — Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas.

« Arrière, Satan. — Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas »: voilà qui vient de Dieu. « Arrière, Satan » ; d'où cela vient-il ? Rappelez-vous d'où vient son bonheur. Je l'ai déjà dit, «c'est que tu n'as été instruit ni par la chair ni par le sang, mais par mon Père qui est au cieux». Pourquoi est-il Satan? apprenons-le du Seigneur même : « C'est que tu ne goûtes pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes, lui dit-il ».

15. Espérez donc au Seigneur, et à la vraie foi joignez les bonnes oeuvres. Confessez l'incarnation du Christ par la pureté de votre croyance et par la sainteté de votre vie; si vous avez reçu de lui cette double grâce, attachez-vous-y, et espérez-en par lui l'accroisse ment et-la consommation. Maudit soit, est-il écrit en effet, quiconque met sa confiance dans l'homme; et pour celui qui se glorifie il est bon de se glorifier dans le Seigneur (1). Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

1. Jér. XVII, 5 ; I Cor. I, 31.

 



[1] Matt. I ; Luc, III.