ANALYSE. — Qu'ils sont heureux de n'avoir pas craint de mourir pour Dieu! Notre devoir en célébrant leur martyre est de nous encourager à la vertu en profitant de leurs exemples et de leurs leçons; par conséquent nous devons nous attacher à l'Église catholique, ainsi que l'a recommandé saint Fructueux ; par conséquent encore c'est à Dieu et non aux saints que sou devons offrir des sacrifices. Les païens ont fait l'apothéose de quelques hommes qui leur avaient rendu quelques services: idolâtrie funeste qu'est venu dissiper le souffle de la grâce en formant les chrétiens, les chrétiens les plus faibles, comme cette petite Agnès, qui n'était âgée que de treize ans, à des vertus bien supérieures aux vertus des héros païens. Cependant nous nous gardons bien de rendre à nos grands hommes les honneurs divins. Eux-mêmes d'ailleurs les repousseraient avec énergie. Puisqu'ils étaient de, même nature que nous, songeons à les imiter plutôt qu'à les adorer.
1. Non content d'instruire ses martyrs en leur donnant ses commandements, Notre-Seigneur Jésus les a fortifiés encore en leur laissant son exemple. Afin qu'ils pussent le suivre dans leurs souffrances , il a le premier souffert pour eux; il leur a montré 1a voie et frayé la route.
On distingue la mort de l'âme et la mort du corps. Mais l'âme ne saurait mourir et elle peut mourir; elle ne peut mourir, car en elle le sentiment ne s'éteint jamais ; et elle peut mourir, en perdant Dieu. De même en effet que l'âme est la vie du corps, ainsi Dieu est la vie de l'âme; et par conséquent, de même que meurt le corps quand son âme ou sa vie le quitte, ainsi l'âme meurt quand Dieu l'abandonne. Ah! pour n'être pas abandonnée de Dieu, que l'âme soit toujours si remplie de foi, qu'elle ne craigne point de mourir pour lui; et Dieu ne fera point sa mort en l'abandonnant.
La mort n'est donc à craindre que pour le corps ? Mais sur ce point encore le Christ Notre-Seigneur a parfaitement rassuré ses martyrs. Pourquoi seraient-ils inquiets sur l'intégrité de leurs membres, quand ils n'ont rien à craindre pour le nombre de leurs cheveux? « Vos cheveux sont comptés », leur est-il été dit (2). Ailleurs encore il est dit plus clairement : « Je vous assure qu'aucun cheveu
1. Ici commence, dans l'édition des bénédictins, une troisième série que nous confondons ici avec la seconde, tout en conservant à chaque discours la place et le numéro qu'il occupe dans l'édition bénédictine. — 2. Matt. X, 30; Luc, XXII, 7.
ne tombera de votre tête (1) ». C'est la Vérité qui parle, et la faiblesse tremblerait?
2. Heureux les saints dont nous honorons le tombeau en célébrant le jour de leur martyre ! Pour la vie temporelle qu'ils ont sacrifiée, ils ont reçu l'éternelle couronne, une immortalité qui ne finira jamais, et ils nous ont laissé, dans ces jours de fête, un puissant encouragement. Lors en effet que nous apprenons comment ont souffert les martyrs, nous nous réjouissons et nous glorifions Dieu en eux. Nous ne pleurons pas leur mort; car s'ils n'étaient morts pour le Christ, seraient-ils aujourd'hui vivants? Pourquoi ne seraient-ils point parvenus, en confessant le Christ, où ils devaient arriver en souffrant?
Pendant qu'on lisait les actes de ces saints martyrs, vous avez entendu les questions des persécuteurs et les réponses des confesseurs, Qu'elle est belle; entre autres, cette réponse de l'évêque saint Fructueux! Quelqu'un lui disant et lui demandant de se souvenir de lui et de prier pour lui : « Il est nécessaire, reprit-il, que je prie pour l'Eglise catholique répandue de l'Orient à l'Occident». Qui peut prier pour chacun en particulier? Mais prier pour tous , c'est n'oublier personne; prier pour le corps entier, c'est n'omettre aucun de ses membres. Or, dites-moi, quel avis donnait le saint à cet homme qui lui demandait de prier pour lui ? Qu'en pensez-vous? Vous le voyez sans aucun doute. Permettez toutefois
1. Luc, XXI, 18.
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que nous nous répétions. Cet homme lui demandait donc de prier pour lui. « Moi, reprit-il, je prie pour l'Eglise catholique répandue de l'Orient à l'Occident ». Si tu veux que je prie pour toi, comme je prie pour elle, cela quitte pas.
3. Qu'elle est belle aussi cette autre réponse du saint diacre qui fut martyrisé et couronné avec son évêque ! « Est-ce que toi aussi, lui dit le juge, tu adores Fructueux? — Je m'adore pas Fructueux, répliqua-t-il, mais j'adore le même Dieu qu'adore Fructueux ». N’était-ce pas nous dire d'honorer les martyrs et d'adorer Dieu avec eux?
Nous ne devons pas effectivement ressembler aux païens que nous plaignons. Qu'adorent-ils? Des hommes morts : car tous ces prétendus dieux dont vous entendez les noms et à qui on a construit des temples, étaient simplement des hommes qui, pour la plupart et presque tous, jouirent sur la terre de la puissance royale. On vous parle de Jupiter, d'Hercule, de Neptune, de Pluton, de Mercure, de Bacchus et des autres: c'étaient des hommes, et c'est ce qu'enseignent non-seulement les fables des poètes, mais encore l'histoire des peuples. Ceux d'entre vous qui les ont lues, le savent, et ceux qui ne les ont pas lues, doivent s'en rapporter à ceux qui les ont lues. En faisant aux hommes quelque bien temporel, ces hommes se sont attiré des faveurs humaines et ont mérité que des hommes vains et vaniteux les adorassent jusqu'à les appeler des dieux, les regarder comme des dieux, et comme à des dieux leur élever des temples, leur adresser des supplications, leur construire des autels, leur consacrer des prêtres et leur immoler des victimes.
4. Mais il n'y a que le vrai Dieu qui doive avoir des temples; il est le seul à qui doivent s’offrir le sacrifice ; et pourtant ces pauvres dupes faisaient pour une multitude de faux dieux ce qui ne doit se faire régulièrement et absolument que pour le Dieu unique. De là vinrent les ténèbres épaisses qui s'appesantirent sur l'humanité déjà malheureuse; de là vint qu'après avoir abattu toutes les âmes, le démon établit en elles son trône.
Mais sitôt que la grâce du Sauveur, sitôt que la miséricorde de Dieu se fût abaissée vers nous malgré notre indignité, on vit l'accomplissement de ce qui avait été dit dans un sens prophétique au Cantique des Cantiques :
« Aquilon, lève-toi; accours, vent du midi, et souffle dans mon jardin, et des parfums s'en exhaleront (1) ». Que veut dire: « Lève-toi, aquilon? » La partie du monde située à l'aquilon est froide. C'est qu'au souffle de Satan comme au souffle de l'aquilon les âmes se sont refroidies; elles ont gelé en quelque sorte après avoir perdu la chaleur de la charité. Que dit-on à ce tyran ? « Lève-toi, aquilon » : c'est assez .de tyrannie, c'est assez de captivité , c'est avoir pesé assez longtemps sur ces coeurs écrasés par toi: « Lève-toi », pars, « Accours, vent du midi » , accours des régions de la lumière et de la chaleur; « souffle dans mon jardin, et des parfums s'en exhaleront ». Des parfums comme ceux que nous venons de respirer pendant la lecture.
5. Quels sont ces parfums? Ceux dont parle ainsi l'épouse sacrée: « Nous courrons après l'odeur de vos parfums (2)». C'est le souvenir de cette odeur qui fait dire à l'apôtre Paul: « Nous sommes partout la bonne odeur du Christ, à l'égard de ceux qui se sauvent, et à l'égard de ceux qui périssent ». Quel mystère ! « Nous sommes partout la bonne odeur du Christ, et pour ceux qui se sauvent, et pour ceux qui périssent. Aux uns une odeur de vie pour la vie ; aux autres une odeur de mort pour la mort. Or, qui est capable de» comprendre « cela? » Comment se peut-il que cette bonne odeur ranime les uns, tue les autres? Elle n'est pas mauvaise, elle est bonne, car l'Apôtre ne dit pas : La bonne odeur ranime les bons, la mauvaise tue les mauvais; il ne dit pas : Nous sommes pour les bons une bonne odeur qui les ranime, pour les méchants une odeur mauvaise qui les tue; il ne dit pas cela, mais: « Nous sommes partout la bonne odeur du Christ ». Malheur aux infortunés que tue cette bonne odeur ! Si vous êtes la bonne odeur, ô Apôtre, pourquoi cette bonne odeur tue-t-elle les uns et rend-elle aux autres la vigueur ? Qu'elle ranime ceux-ci, je l'entends, je le comprends; qu'elle tue ceux-là, c'est ce que je saisis d'autant plus difficilement que vous avez dit vous-même : « Or, qui est capable de » comprendre « cela? » Hélas ! il n'est pas étonnant que nous n'en soyons point capables; daigne seulement
1. Cant. IV, 16. — 2. Ib. I, 3.
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nous en rendre capables Celui dont s'exhalait l'odeur dont nous parlons. Voici soudain la réponse de saint Paul: Oui, dit-il, « nous sommes partout la bonne odeur du Christ, et pour. ceux qui se sauvent et pour ceux qui se perdent ». Mais toute bonne odeur que nous soyons , « nous sommes à l'égard des uns une odeur de vie pour la vie, et à l'égard des autres une odeur de mort pour là mort ». Cette odeur ranime ceux qui l'aiment, elle tue les envieux. Ah! s'il n'y avait de l'éclat dans les. saints, on ne verrait pas surgir l'envie dans l'âme des impies. Ceux-ci ont voulu dissiper la, bonne odeur répandue par les saints; mais plus ils frappaient et brisaient le vase des parfums, plus s'en répandait l'odeur.
6. Heureux les martyrs , dont on nous a lu les actes ! heureuse cette sainte Agnès qui a souffert à pareil jour ! Vierge pieuse, elle portait bien son nom. Agnès en latin signifie jeune agneau; en grec ce mot veut dire chaste. Elle. était tout cela; il était juste qu'elle fût couronnée. Maintenant donc, mes frères, que vous dirai-je de ces hommes à qui les païens ont rendu les honneurs divins, à qui ils ont consacré des temples, des sacerdoces, des autels, des sacrifices ? Que Nous en dirai-je ? Qu'il ne faut pas les, comparer à nos martyrs? Rien que ce que je dis est url,outrage pour ceux-ci. Si faibles que soient les fidèles, qu'ils soient charnels encore, qu'il faille leur donner non pas des aliments mais du lait, quels qu'ils soient enfin, loin de moula pensée de leur comparer ces dieux sacrilèges ! En face d'une pauvre vieille mais fidèle chrétienne, qu'est-ce que Junon? Qu'est-ce qu'Hercule en face d'un vieillard chrétien, malade et tremblant de tous ses membres ? Ce fameux Hercule a triomphé de Cacus, il a triomphé d'un lion, il a triomphé de Cerbère : Fructueux a triomphé. du monde entier. Compare l'un avec l'autre. Agée de treize ans seulement, notre petite Agnès a triomphé du démon ; oui, cette enfant a vaincu celui qui a fait tant de dupes au sujet d'Hercule.
7. Cependant, mes bien-aimés, quoique ces divinités n'aient absolument rien qui puisse les faire comparer à nos martyrs, nous ne regardons point, nous n'honorons point ces derniers comme des dieux; nous ne faisons pour eux ni temples, ni autels, ni sacrifices. Ce n'est pas à eux qu'offrent les prêtres. bien les en garde ! C'est à Dieu, oui c'est à Dieu de qui nous recevons tout. Lors même que nous sacrifions sur les tombeaux des saints martyrs, n'est-ce pas à Dieu que nous sacrifions? Remarquez bien : ces saints martyrs y occupent une place honorable; à l'autel du Christ leurs noms paraissent en premier lieu; mais nous ne les adorons point à la place du Christ. Quand avez-vous entendu dire, sur le tombeau de saint Théogène, soit par moi, soit par un de mes frères et collègues , soit par quelque prêtre : Je vous offre, saint Théogène; je vous offre, Pierre, je vous offre, Paul ? Jamais. Cela ne se fait point, cela n'est pas permis. Si donc jamais on te disait : Adores-tu Pierre? réponds comme Euloge a répondu à propos de Fructueux : Je n'adore pas Pierre, mais j'adore le même Dieu que Pierre adore. Ainsi tu mérites l'amour de Pierre. Mais en mettant Pierre à la place de Dieu, tu offenserais la Pierre; en te heurtant contre cette Pierre, prends garde de te briser le pied.
8. Voulez-vous vous convaincre de ce que je dis? Ecoutez, je vous y invite. On lit, dans les Actes des Apôtres, que l'apôtre saint Paul ayant fait un grand miracle en Lycaonie, les habitants de ce pays ou de cette province s’imaginèrent que c'étaient des dieux qui venaient de descendre parmi les hommes, et ils prirent Barnabé pour, Jupiter et Paul pour Mercure, à cause de son habileté dans l'art de la parole. Sur cette idée, ils firent venir des bandelettes et des victimes et voulurent leur offrir un sacrifice. Les Apôtres aussitôt, non pas de rire, mais de trembler , de déchirer leurs vêtements et de s'écrier : « Frères, que faites-vous? Nous aussi nous sommes comme vous des hommes passibles; mais c'est le vrai Dieu que nous vous annonçons. Laissez là ces vanités (1) ». Vous voyez combien les saints ont horreur d'être honorés comme des dieux.
Autre trait : Pendant que l'Evangéliste saint Jean, l'auteur de l'Apocalypse, était ravi à la vue des merveilles qui lui étaient révélées, ému de frayeur en un certain moment, il tomba aux pieds de l'ange qui lui faisait voir tant de mystères..On ne saurait comparer aucun homme avec un ange; l'ange lui dit néanmoins : « Lève-toi, que fais-tu ? Adore Dieu. Je ne suis que son serviteur, comme toi et comme tes frères (2) ». Les martyrs détestent donc et vos amphores et vos gâteaux et vos scènes d'ivresse. Ce que je dis sans manquer
1. Act. XIV, 10-14. — 2. Apoc. XIX, 10.
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à ceux qui n'ont pas à se faire de tels reproches. A ceux qui les méritent de se les appliquer. Les martyrs détestent ces pratiques, ils n'aiment pas ceux qui s'y livrent. Mais ils seraient bien plus blessés encore si on les adorait.
9. Ainsi donc, mes très-chers , réjouissez-vous aux fêtes des saints martyrs ; mais demandes de marcher sur leurs traces. Vous êtes des hommes; n'en étaient-ils pas ? Ont-ils eu une autre origine que vous? Avaient-ils : une chair d'autre nature que la vôtre ? Tous nous descendons d'Adam et nous travaillons à nous unir i Jésus-Christ. Et lui-même , lui Notre-Seigneur, lui le Chef de l'Église, lui le Fils unique de Dieu, le Verbe par qui tout a été fait, son corps n'était pas d'une autre nature que le notre, et c'est pour nous le faire comprendre qu'il a voulu s'incarner dans le sein d'une Vierge, naître d'un membre véritable du genre humain. S'il avait pris ailleurs son corps, qui croirait qu'il avait la même chair que nous?
Sa chair toutefois ne portait que la ressemblance de la chair de péché, tandis que la nôtre est la chair même de péché. Aussi bien ne dut-il sa naissance ni au concours d'aucun homme, ni à la concupiscence; mais à l'Esprit envoyé par le Père. Eh bien ! nonobstant sa naissance merveilleuse, il a voulu être d'une nature mortelle, mourir pour nous, et en tant qu'homme nous racheter par son sang. Ah ! mes frères, remarquez bien ceci. Oui, le Christ est Dieu, un seul Dieu avec le Père; il est le Verbe du Père, son Fils unique, son égal et coéternel à lui ; en tant qu'homme toutefois , il a mieux aimé se dire prêtre que de demander un prêtre pour lui-même, se faire victime que d'en exiger, toujours en tant qu'homme. Car en tant que Dieu, il a droit, lui le Fils unique, à tout ce qui est dû à son Père.
Ainsi donc; mes très-chers frères, vénérez , louez, aimez, célébrez, honorez les martyrs ; mais adorez le Dieu des martyrs. Convertissons-nous, etc.
ANALYSE. — Saint Vincent s'est montré partout vainqueur. A qui est-il redevable de la victoire, de la patience merveilleuse qui a brillé en lui? L'Écriture nous l'enseigne : c'est à Dieu. Il faut donc, quand on a triomphé de beaucoup de tentations, surmonter encore la tentation de vaine gloire et louer sincèrement le Seigneur des victoires remportées.
La foi vient de nous faire assister à un spectacle magnifique; nous avons vu Vincent partout vainqueur. Il a vaincu dans ses paroles, il a vaincu au milieu des tourments ; il a vaincu en confessant, il a vaincu en souffrant; il a vaincu au milieu des flammes, il a vaincu plongé dans les flots; enfin il a vaincu quand on l'a torturé, il a vaincu quand il est mort. Lorsqu'on jetait de la barque au milieu de la mer son corps ennobli par les trophées du Christ victorieux, il disait en silence : « On nous y jette, mais mous ne périssons pas (1) ».
1. II Cor. IV, 9.
Qui a donné à ce soldat cette admirable patience, sinon Celui qui le premier a versé pour lui son sang , Celui à qui nous disons avec un psaume : « Car vous êtes ma patience, Seigneur; Seigneur, dès ma jeunesse, vous êtes mon espoir (1) ? »
Ce rude combat procure une gloire immense; non pas une gloire humaine ou temporelle, mais une gloire éternelle et divine. Ici c'est la foi qui lutte, et quand elle lutte aucun effort ne dompte la chair. Fût-elle déchirée, fût-elle en lambeaux; comment périrait celui que le
1. Ps. LXX, 5.
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Christ a racheté de son sang? Un mortel puissant ne peut être dépouillé de ce qu'il a acheté de son or, et le Christ perdrait ce qu'il a payé de son sang ? Qu'on ait soin toutefois de tout rapporter non pas à la gloire de l'homme, mais à la gloire de Dieu. Car, c'est de Dieu que vient réellement la patience, la vraie patience, la sainte patience, la patience religieuse et juste; la patience chrétienne est un don de Dieu.
Beaucoup de larrons endurent la torture avec une patience invincible ; mais tout en ne fléchissant pas, et en triomphant du bourreau, ils n'en sont pas moins jetés ensuite dans les flammes éternelles. C'est le motif qui distingue la patience du martyr de la patience, ou plutôt de la dureté des scélérats. Le supplice est le même, la cause est différente. Aussi avons-nous chanté avec les martyrs et conséquemment avec Vincent, qui avait répété ces paroles dans es oraisons: « Jugez-moi, Seigneur, et distinguez ma cause de cette race qui n'est pas sainte (1)». Oui, sa cause était différente; car c'est pour la vérité, pour la justice, pour Dieu, pour le Christ, pour la foi, pour l'unité de l'Eglise, pour la charité personnelle qu'il a combattu. Qui lui a donné cette patience ? Qui ? apprenons-le d'un psaume. On y lit, on y chante : « Mon âme ne se soumettra-t-elle pas à Dieu ? Car c'est de lui que me vient la patience (2)». Quelle étrange erreur de croire que Vincent ait pu par ses propres forces tout ce qu'il a fait !
Présumer qu'on a pour cela des forces suffisantes, ce serait être vaincu par l'orgueil , lors même qu'on croirait l'emporter par la patience. Vaincre réellement, c'est triompher de toutes les manoeuvres de l'ennemi. Cherche-t-il à séduire ? On l'abat par la continence. Accable-t-il de peines et de tourments ? On le renverse par la patience. Pousse-t-il à l'erreur? On le foule aux pieds par la sagesse. Mais
1. Ps. XLII, 1. — 2. Ps. XLI, 2.
lorsqu'à la fin on l'a ainsi vaincu de toutes manières, il vient dire à l'âme : Bien ! bien, quelle force tu as déployée ! quels combats tu as livrés ! Qui pourrait se comparer à toi? Quelle noble victoire ! Ah ! que l'âme sainte lui réponde aussitôt : « Qu'ils fuient couverts d'ignominie; ceux qui me disent : Bien ! bien (1) ! » Car elle n'est victorieuse que quand elle s'écrie : « C'est dans le Seigneur que se glorifiera mon âme; que ceux qui sont doux m'entendent et partagent ma joie (2) ». Eux en effet savent ce que je dis ; il y a en eux la parole et l'exemple. Quant à celui qui n'est pas doux, il ignore ce qu'il y a de beau dans ces mots : « C'est dans le Seigneur que se glorifiera mon âme » ; car n'étant point doux, mais superbe, raide, enflé de lui-même, c'est en soi et non dans le Seigneur qu'il veut se glorifier. Mais celui qui dit : « C'est dans le Seigneur que se glorifiera mon âme», celui là ne crie pas : Peuples, écoutez, et réjouissez-vous; écoutez et réjouissez-vous, mortels; il dit : « Que ceux qui sont doux m'entendent et qu'ils partagent ma joie ». Que ceux donc qui aiment la douceur m'entendent. Aussi bien le Christ était-il doux; « comme une brebis, il a été conduit à l'immolation (3) ». Ainsi donc c'est pour s'être laissé mener à l'immolation qu'il est doux. « Que ceux qui sont doux m'écoutent et partagent ma joie», attendu qu'ils aiment ces paroles : « Goûtez et reconnaissez combien le Seigneur est doux: heureux l'homme qui espère en lui (4) ».
La lecture qu'on nous a faite était longue, le jour est court ; nous ne devons point retenir votre patience par un long discours. Nous savons en. effet que vous avez écouté avec beau., coup de patience, et qu'en restant si longtemps debout et attentifs vous avez voulu comme compatir aux souffrances du martyr. Que Dieu, en vous écoutant, vous aime et vous couronne.
1. Ps. LXIX, 4. — 2. Ps. XXXIII, 3. — 3. Isaïe, LIII, 7. — 4. Ps. XXXIII, 3,9.
ANALYSE. — Dans cet illustre martyr la gloire de Dieu se révèle de trois manières : 1° par le courage héroïque, surhumain, par lequel il souffre et répond; 2° par les tourments qu'endurent le démon et le juge qui le torturent; 3° par les soins admirables que la Providence prend de son corps, même après sa mort.
1. Notre coeur vient d'assister à un grand bien admirable spectacle, et en y attachant le regard de notre âme nous n'y avons pas puisé ce qu'on puise dans les vains théâtres du monde, des voluptés aussi frivoles que funestes, mais un plaisir solide et salutaire, pendant qu'on lisait le martyre glorieux du bienheureux Vincent. Quelle merveille que l’âme invincible de ce grand martyr luttant contre les ruses de l'antique ennemi, contre la cruauté d'un juge impie; contre les douleurs d'une chair mortelle ! Quelle ardeur intrépide ! mais avec l'aide du Seigneur elle est partout victorieuse. Oui, mes très-chers frères, voilà bien certainement ce qui a eu lieu; louons donc cette âme généreuse, mais dans le Seigneur, afin que ceux qui sont doux nous entendent et prennent part à notre joie (1). Que lui a-t-on dit? Qu'a-t-il répondu? De quels tourments a-t-il triomphé ? C'est ce que nous a montré la lecture qu'on vient de faire, c'est ce qu'elle vient de nous mettre en quelque sorte sous les yeux. Quelles tortures dans tous ses membres! et dans toutes ses paroles quelle noble assurance ! Ne serait-on pas porté à croire que celui qui parlait n'était pas celui qui souffrait ? Sûrement ce n'était pas lui. Voici en effet ce que le Seigneur a prédit et promis à ses martyrs : « Ce n'est pas vous qui parlez, c'est l’Esprit de votre Père qui parle en vous (2) ». C'est donc dans le Seigneur que nous devons louer cette âme intrépide. « Qu'est-ce » en effet « que l'homme, si Dieu ne se souvient de lui (3)? » Quelles forces peut avoir la poussière, si elle n'en reçoit de Celui qui nous a tirés de la poussière?
1. Ps. XXXIII, 3. — 2. Matt. X, 20. — 3. Ps. VIII, 5.
« Que celui qui se glorifie, se glorifie donc dans le Seigneur (1) ».
Du reste, s'il arrive souvent au séducteur, à l'esprit diabolique, de s'emparer tellement de ses faux prophètes ou de ses faux martyrs, qu'on les voit ou se torturer eux-mêmes le corps, ou se rire des tourments qu'on fait tomber sur eux; est-il étonnant que pour appuyer la prédication de son nom le Seigneur notre Dieu livre aux mains des persécuteurs le corps de ses apôtres, et qu'il élève leur âme sur le roc inaccessible de la liberté, afin que de là elle affirme la vérité pendant que le corps est torturé par l'iniquité? Aussi n'est-ce point la souffrance, c'est la justice qui donne la victoire; car ce n'est pas le supplice, c'est la cause qui fait les martyrs. Combien d'hommes ont supporté la douleur, non pas avec constance, mais avec opiniâtreté ! De leur part ce n'était pas vertu, c'était vice; ce n'était pas raison ni droiture, c'était erreur et perversité ; ce n'était pas le démon qui les persécutait, ils étaient tout remplis de lui. Ah ! quelle différence dans notre victorieux Vincent ! En lui était vainqueur Celui dont il était rempli; mais aussi était-il rempli de Celui qui avait mis à la porte le prince de ce monde (2), et qui, en lui permettant de lutter à l'extérieur, voulait qu'il y fût vaincu , comme il l'avait déjà été à l'intérieur, où son trône était renversé. Car une fois chassé de l'âme, il ne cessa de rôder comme un lion rugissant et de rechercher pour mettre en pièces (3). Mais nous sommes défendus contre lui par Celui qui règne en nous après l'en avoir banni.
2. Ne voyons-nous pas d'ailleurs qu'en ne
1. I Cor. I, 31. — 2. Jean, XII, 31. — 3. I Pierre, V, 8.
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triomphant pas de Vincent, le démon était plus à la torture que n'y était Vincent sous ses coups redoublés? Plus étaient cruels et cruellement imaginés les supplices, plus la victime l'emportait sur le bourreau; et ce qui augmentait la rage de l'ennemi, c'est que sur son corps comme sur un terrain fécond, croissait la palme arrosée de son sang. Il est vrai, le démon reste invisible en exerçant sa fureur, et vaincu invisiblement, c'est invisiblement encore qu'il est tourmenté; mais le juge visible montrait assez à découvert ce que le diable souffrait en secret, et cet invisible ennemi se trahissait par les ouvertures et par les cris du vase d'iniquité qu'il remplissait tout entier. Les paroles de ce malheureux, ses yeux, son air, les mouvements violents de tout son corps, étaient autant de preuves qu'il souffrait bien plus à l'intérieur que ce qu'il faisait endurer extérieurement au martyr. En considérant le trouble du bourreau et le calme de la victime, n'est-il pas bien facile de voir lequel d'entre eux était sous le poids des tortures, et qui les dominait ? Ah ! quelles joies sont réservées à ceux qui règnent dans la vérité, quand déjà en éprouvent tant ceux qui meurent pour elle ! Une fois uni à la source même de la vie, que ne goûtera point le corps devenu incorruptible, quand du milieu des supplices quelques gouttes de rosée lui procurent des voluptés si douces? Mais aussi, que n'endureront pas les impies au milieu des flammes éternelles , quand les seuls désordres de leur coeur irrité produisent en eux de tels ravages ? Que ne souffriront-ils point quand on les- jugera , eux qui dès maintenant sont à la torture quand ils jugent? Quelle puissance n'auront point les futurs arrêts des saints, quand les chaînes d'un martyr mettent en pièces le tribunal de son juge?
3. Mais voici un témoignage magnifique rendu par Dieu même à ses témoins. Après qu'il a soutenu leurs coeurs dans le combat, après leur mort il n'abandonne point leurs corps; c'est ainsi que sur le corps de notre bienheureux Vincent il a opéré un des plus éclatants miracles, en découvrant d'une manière si manifestement divine ce corps que l'ennemi avait tout fait dans sa fureur pour dérober aux regards des hommes, et en montrant qu'il fallait l'inhumer avec un profond respect et l'entourer d'un culte religieux. Le Seigneur voulait qu'il fût ainsi un illustre et immortel témoignage du triomphe remporté par la piété victorieuse sur l'impiété vaincue. Ah ! il est bien vrai que « la mort des saints du Seigneur est précieuse à ses yeux (1) » ; puisqu'il ne dédaigne pas cette poussière du corps que la vie a quitté; puisqu'après même que l'âme invisible est sortie de sa visible demeure, Dieu veilla avec soin sur cette habitation qu'a occupée son serviteur, et puisque pour sa gloire il la fait honorer par ses autres serviteurs fidèles.
Quand en effet le Seigneur fait des miracles sur les corps de ses amis défunts, ne témoigne-t-il pas que pour lui ils ne sont pas morts; et ne veut-il pas, quand il déploie tant de puissance pour honorer une chair inanimée, faire entendre combien sont glorifiées près de lui ces âmes généreuses qui se sont pour lui dévouées à la mort? En parlant des membres de l'Eglise, l'Apôtre a emprunté une similitude aux membres de notre corps : « Nous entourons de plus de respect, dit-il, nos membres honteux (2) ». C'est ainsi qu'en faisant de si éclatants miracles en faveur des cadavres des martyrs, la- Providence du Créateur honore davantage ces restes sans vie ; c'est ainsi que dans ces cendres humaines que la mort a dépouillées de toute beauté, se manifeste avec plus d'éclat l'Auteur même de la vie.
1. Ps. CXV, 15. — 2. I Cor. XII, 23
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ANALYSE. — La gloire de Dieu se révèle avec éclat : 1° dans la patience et la sagesse que fait paraître le martyr ; 2° dans doreur que montre le tyran ; 3° dans les soins que Dieu prend du corps de saint Vincent et dans les hommages qu'il lui fait rendre, après sa mort, par tout l'univers.
1. Dans le récit douloureux qu'on vient de nous lire, mes frères, nous voyons avec éclat un juge féroce, un bourreau cruel et un invincible martyr. Sur son corps sillonné par tant de supplices différents, on avait déjà épuisé tous les genres de torture, et ses membres étaient encore en vie. Malgré tant de miracles qui devaient la confondre, l'impiété ne se lassait point, et sous le poids de tant d'affreuses tortures, la faiblesse humaine ne songeait pas même à fléchir. Qui ne reconnaîtrait ici l'action divine? Comment cette faible poussière pourrait-elle soutenir ces tourments épouvantables, si le Seigneur n'habitait en elle ? C'est donc le Seigneur qu'il faut voir, qu'il faut glorifier, qu'il faut bénir dans toutes ces merveilles. S'il a donné la foi au martyr quand il a commencé par l'appeler, il lui a aussi donné la force pour endurer ces extrêmes souffrances.
Voulez-vous la preuve que ces deux vertus sont également un don de sa main? Ecoutez l'apôtre saint Paul : « Il vous a été octroyé au nom du Christ, dit-il, non-seulement de moire en lui, mais encore de souffrir pour lui (1)». Le lévite Vincent avait donc reçu ces deux vertus; il les avait reçues et voilà pourquoi il les possédait. Comment les eût-il possédées s'il ne les avait reçues? Dans ses paroles brillait une noble assurance et la patience dans ses douleurs. Que nul donc, quand il parle, ne présume de son esprit; que nul en souffrant ne présume de ses forces. C'est Dieu effectivement qui nous accorde la sagesse pour nous faire bien et prudemment parler; de lui aussi nous vient la patience pour
1. Philip. I, 29.
souffrir le mal avec courage. Rappelez-vous les avis que le Christ Notre-Seigneur adresse à ses disciples dans l'Évangile; rappelez-vous comment le Roi des martyrs revêt ses légions de l'armure spirituelle, leur montre le combat, leur assure des auxiliaires et leur promet la récompense. Après donc avoir dit à ses disciples : « Vous aurez dans le monde des tribulations » ; comme il les. voyait effrayés, il ajouta pour les consoler : « Mais ayez confiance; j'ai vaincu le monde (1)». Ainsi, pourquoi nous étonner, mes bien-aimés, si Vincent a vaincu, appuyé sur Celui qui a vaincu le monde? « Vous aurez dans le monde des afflictions » ; dit-il, mais pour peser sur vous sans vous écraser, pour vous attaquer sans vous vaincre.
2. Le monde fait aux soldats du Christ une double guerre. Remarquez ces mots, mes frères : le inonde fait une double guerre aux soldats du Christ. Il emploie contre eux des caresses pour les séduire, des frayeurs pour les abattre. Ne nous laissons prendre ni par le plaisir que nous ressentons, ni par la cruauté qu'on exerce contre nous, et le monde est vaincu. Pour nous défendre contre ce double assaut le Christ vient à notre secours , et le chrétien par lui est à l'abri de toute défaite.
Sans aucun doute la patience paraît incroyable dans ce martyr, si on y voit une patience humaine; si on y voit la puissance divine, elle cesse d'être admirable. Avec quelle cruauté on laboure le corps de Vincent ! avec quelle sérénité il s'exprime ! Quelle atroce fureur s'exerce sur ses membres ! et quelle tranquillité respire dans ses paroles ! Ne dirait-on pas,
1. Jean, XVI, 33.
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chose merveilleuse ! que durant le supplice c'est un autre qui souffre et un autre qui parle? Eh bien, mes frères, c'est ce qui avait lieu réellement, incontestablement, c'était un autre qui parlait par la bouche de Vincent, comme le Christ a assuré, dans l'Evangile, qu'il ferait par la bouche de ses martyrs pendant qu'il les disposait à ce genre de combat. « Ne songez d'avance, leur dit-il, ni comment a vous direz, ni ce que vous devrez dire. Car ce n'est pas vous qui parlez, c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous (1)». Ainsi dans Vincent c'était la chair qui souffrait et l'Esprit-Saint qui parlait; de plus, pendant que parlait l'Esprit-Saint, non-seulement l'impiété était confondue, la faiblesse même se fortifiait.
3. A quoi aboutissaient tant de tortures, sinon à nous rendre ce martyr plus illustre? En effet, malgré le nombre et la profondeur de ses horribles blessures, loin d'abandonner le combat, il y redoublait d'ardeur. On aurait dit que la flamme le durcissait au lieu de le brûler, semblable au vase d'argile qui perd toute sa mollesse dans la fournaise du potier, et qui y prend une ferme consistance. Généreux martyr, il pouvait dire à Dacien : Si ton feu ne consume pas mon corps, c'est que « ma force s'est durcie comme l'argile (2) »; c'est qu'il est dit avec vérité dans l'Ecriture : « La fournaise éprouve les vases du potier, et la tribulation éprouve les hommes justes (3)». Mais le feu qui épura et qui durcit Vincent, brûla et fit éclater Dacien. S'il ne brûlait pas, pourquoi tous ses cris? Ses paroles de colère n'étaient-elles pas comme la fumée de ce tison enflammé? Sans doute, il environnait de flammes le corps de ce martyr, dont le coeur était arrosé d'une onde rafraîchissante; mais, comme si les torches de la fureur l'eussent mis en feu lui-même, il brûlait comme un four ardent et embrasait en même temps le
1. Matt. X, 19, 20. — 2. Ps. XXI, 16. — 3. Eccli. XXVII, 6.
diable qui habitait en lui. N'était-ce pas en effet cet hôte cruel qui se montrait dans les cris furibonds de Dacien, dans son regard terrible, dans son air menaçant, dans les mouvements de tout son corps? Ces signes extérieurs n'étaient-ils pas comme les ouvertures que faisait en éclatant le vase rempli par le démon et à travers lesquelles on le voyait distinctement? Ah ! le martyr souffrait moins sous le poids des tourments, que le bourreau sous le fouet de sa propre rage.
4. Cependant, mes frères, tout cela est passé, la fureur de Dacien comme les souffrances de Vincent; avec cette différence, toutefois, que pour toujours Dacien est dans les supplices, tandis que Vincent est couronné pour toujours. De plus, indépendamment de cette différence dans le sort éternel qu'ils ont mérité l'un et l'autre, considérons combien est brillante, dans cette vie même, la gloire des martyrs. Partout où s'étend l'empire romain, par. tout où est connu le nom chrétien, quel est le pays, quelle est la province qui ne célèbre avec joie la naissance au ciel de Vincent? Et s'il n'avait lu le martyre de Vincent, qui con. naîtrait au contraire le nom même de Dacien.
Si le Seigneur a pris tant de soin du corps même de son martyr, n'était-ce pas pour montrer que lui-même avait dirigé pendant sa vie cet homme qu'il n'abandonna point après sa mort? Vincent donc a vaincu Dacien et avant et après son trépas. Avant son trépas il a foulé aux pieds les tortures, après sa mort il a traversé les mers; mais il a eu pour diriger au milieu des flots ses membres inanimés la main qui l'a rendu invincible sous les ongles de fer. Le bourreau avec ses feux n'avait pu amollir son courage; la mer ne put avec ses eaux submerger son corps. Que voir ici et dans les autres événements de même nature, sinon que « la mort de ses élus est précieuse devant le Seigneur (1)».
1. Ps. CXV, 15.
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ANALYSE. — En conservant par miracle le corps de saint Vincent après sa mort, Dieu avait moins en vue la gloire du martyr que notre consolation et notre encouragement à le prier ; car saint Vincent avait assuré, en confessant Jésus-Christ, non-seulement le bonheur de son âme, mais encore celui de son corps. Et comment exprimer ce que seront les corps saints après la résurrection ? — I. Si la santé consiste aujourd'hui pour nous dans l'harmonie des humeurs, quelle idée nous faire de ce que sera la santé des corps glorieux ! On pourrait dire que la santé parfaite consiste à ne pas sentir son corps. Mais ici, comme ce corps nous pèse ! Après la résurrection au contraire, quelle ne sera pas son agilité ! Pour nous en former une idée, ne nous arrêtons pas à considérer l'effrayante rapidité des corps célestes; voyons la rapidité plus merveilleuse encore du rayon rituel. Si l'Ecriture enseigne que la résurrection des morts se fera en un clin d'oeil, n'est-ce pas afin de nous faire entendre que les mouvements l'emporteront en rapidité sur les mouvements de l'oeil même? Du reste, le corps de Notre-Seigneur ressuscité, auquel ressembleront les corps des saints après la résurrection, a pénétré alors où ne saurait pénétrer l'oeil. — II. Ici s’élève une question, celle de savoir si l'oeil des corps saints ressuscités pourra voir Dieu. Il est certain d'abord que Dieu étant tout entier partout, on ne pourra jamais le voir comme on voit les corps dont chaque partie occupe un point particulier de l'espace. Mais Dieu donnera-t-il à l'œi1 une faculté nouvelle, celle de voir ce qui ne saurait être circonscrit dans un lieu? C'est une question sur laquelle je ne suis pas fixé encore. Ce que nous devons croire indubitablement, c'est que Dieu restera toujours ce qu'il est, et que si l'oeil ressuscité parvient à le voir, c'est dans l'oeil qu'aura lieu le changement. Qu'on ne m'objecte pas ce texte de l'Ecriture : « Toute chair verra le salut de Dieu (1) ». Ce texte ne saurait me tirer de mon incertitude (2), puisqu'il désigne Notre-Seigneur Jésus-Christ, que les méchants comme les justes ont vu sur la terre et qu'ils verront encore au jugement dernier. Mais ce point indécis pour moi ne saurait nous faire révoquer en doute ce que l’Ecriture enseigne sur la résurrection même, sur l'incorruptibilité et la spiritualité des corps des saints ressuscités.
1. Nous avons contemplé des yeux de la foi ce combattant généreux et nous nous sommes sentis épris d'amour pour toutes les beautés invisibles qui brillaient dans son âme. Quelle beauté d'âme, en effet, quand le corps même inanimé demeure invincible ! Vivant, il a confessé le Seigneur; mort, il a triomphé de son ennemi.
Croirons-nous pourtant, mes frères, qu'en honorant ainsi ce corps sans vie, la Providence du Créateur tout-puissant ait eu en vue de récompenser le martyr lui-même? Croirons-nous que si ce corps n'avait reçu la sépulture, Dieu n'aurait su où le prendre pour le ressusciter? Le partage du martyr est la couronne après sa victoire et l'éternelle vie après sa résurrection. Quant à son corps, il devait être pour l'Eglise un monument de consolation. C'est ainsi que souvent, par une douce condescendance, Dieu emploie ses serviteurs à faire du bien aux autres, ayant plutôt en vue l'avantage de celui qui reçoit que l'avantage
1. Luc, III, 6. — 2. Saint Thomas ne partage point l'incertitude que professe ici saint Augustin. Jamais les yeux du Corps ne pourront voir Dieu dans sa nature. Du reste c'est saint Augustin lui-même, mieux éclairé plus tard, qui suggère à saint Thomas le sentiment qu'il enseigne. (Voir S. Th. I, p. q, XI, art. 3. Cité de Dieu, liv. XXII, ch. 29).
de celui qui donne. Par le ministère d'un oiseau il nourrissait le saint prophète. Ne pouvait-il dans sa miséricorde et sa toute-puissance, le nourrir toujours ainsi? Il l'envoie néanmoins vers une veuve, pour que celle-ci lui conserve la vie (1). Non, Dieu ne manquait pas de moyens pour le- nourrir autrement, mais il voulait que cette veuve fidèle méritât ses bénédictions. C'est ainsi qu'en donnant à ses Eglises des ossements sacrés, il avait dessein de porter à la prière plutôt que de glorifier ses martyrs. La gloire de ceux-ci brille de tout son éclat devant leur Créateur. De plus ils ne craignent pas pour leur corps, puisque pour lui ils n'ont rien à craindre. Ah ! ils lui auraient nui en l'épargnant; mais en ne (épargnant point dans des desseins de foi, que ne lui assurent-ils pas?
2. Remarquez bien cette pensée, et interrogez votre religion. Si la crainte des tortures avait déterminé saint Vincent à renier le Christ, il aurait semblé épargner son corps; mais, de condition mortelle, il ne lui aurait pas moins fallu subir le trépas. Et qu'aurait-il
1. III Rois, XVII, 9.
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obtenu pour lui, lorsqu'au moment de sa résurrection il serait précipité tout entier dans les flammes éternelles? Qui renie le Christ sera renié par lui. «Quiconque m'aura renié devant les hommes, dit-il, je le renierai devant mon Père qui est aux cieux (1) ». Si donc Vincent l'avait renié, les bourreaux ne se seraient pas jetés sur lui; son âme eût été blessée; mais son corps n'eût rien souffert, ou plutôt son âme serait morte et son corps eût conservé la vie; mais que lui eût servi cette courte vie, une fois mort pour l'éternité? Viendra le jour dont parle le Seigneur, le jour « où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et sortiront » ; mais avec des destinées bien différentes. Tous sortiront, mais non pour arriver au même but. Tous ressusciteront, mais tous ne seront pas changés. Car « ceux qui auront fait le bien sortiront pour ressusciter à la vie, et ceux qui auront fait le mal, pour ressusciter à leur condamnation (2) ». Ces paroles : « Tous ceux qui sont dans les tombeaux» , désignent évidemment la résurrection des corps. Quant au mot de condamnation, ne te flatte pas de n'y voir qu'une condamnation temporaire; cette condamnation est synonyme de peine éternelle. C'est dans ce sens qu'il est dit : « Celui qui ne croit pas est déjà jugé (3) ».
Voilà donc la grande distinction qui tranchera entre les justes et les injustes, les fidèles et les infidèles, les confesseurs et les renégats, entre ceux qui aiment une vie périssable et ceux qui aiment l'éternelle vie. « Et les justes iront à la vie éternelle, comme les impies aux éternelles flammes (4)». Là seront tourmentés avec leur corps ceux qui l'auront épargné. Ils l'auront épargné en redoutant pour lui la souffrance, et en l'épargnant ils auront renié le Christ. Or, en reniant le Christ ils auront ajourné pour leur corps les supplices éternels; mais les ajourner, est-ce les écarter pour toujours?
3. Ainsi donc les martyrs du Christ, dans leur prudence, n'ont pas fait mépris de leurs corps. Ils le méprisent, ces aveugles philosophes du monde qui ne croient pas la résurrection de la chair. Ils croient même se distinguer noblement en regardant leurs corps comme des prisons où ils estiment que leurs âmes ont été reléguées pour des péchés commis
1. Luc, XII, 9. — 2. Jean, V, 28. — 3. Ib. III, 18. — 4. Matt. XXV, 46.
mis ailleurs. Mais c'est notre Dieu qui a formé le corps aussi bien que l'esprit; Créateur de l'un et de l'autre, il les répare tous deux; il les a formés tous deux et tous deux il les réforme. Aussi les martyrs n'ont ni dédaigné ni tourmenté leur chair comme une ennemie. « Personne, dit l'Apôtre, n'a jamais haï sa chair (1) ». Ah ! ils prenaient plutôt ses intérêts en main, quand ils paraissaient l'oublier; car lorsque malgré les tourments temporels qu'ils enduraient avec fermeté dans leur chair ils demeuraient fidèles à Dieu, ne préparaient-ils pas à cette même chair une gloire éternelle?
4. Mais qui pourrait dire quelle sera cette gloire à la résurrection de la chair ? Nul de nous n'en a fait encore l'expérience. La chair que nous portons est pour nous aujourd'hui un fardeau; car c'est une chair mendiante, infirme, mortelle et corruptible. «Le corps qui se corrompt appesantit l'âme», dit l'Ecriture (2). Ne crains pas qu'il en soit ainsi à la corruption ; « il faut que corruptible ce corps revête l'incorruptibilité, et que mortel il revête l'immortalité (3) ». Ce qui est maintenant un fardeau sera une gloire alors; ce qui nous accable aujourd'hui nous allégera plus tard. Ce corps pèsera si peu que tu ne croiras plus en avoir.
Remarquez, mes bien-aimés, ce que nous éprouvons lorsque notre corps jouit de la santé, lorsqu'il en jouit même aujourd'hui qu'il est si fragile et si mortel : quand toutes les parties qui le composent sont en paix et en harmonie les unes avec les autres; quand aucune affection n'y en combat une autre ; quand la chaleur n'y repousse pas l'engourdissement du froid et que l'excès du froid n'y éteint pas la chaleur, ce qui produit une lutte douloureuse; quand il n'est ni trop desséché ni trop surchargé d'humeurs, mais que tout en lui est proportionné, harmonieux et y trouve ce contre-poids qui fait la santé (car la santé, pour le dire en quelques mots, est l'harmonie corrélative de toutes les parties du corps); mais dans ce corps indigent, infirme et corruptible; dans ce corps sujet encore à la faim et à la soif; dans ce corps qui se fatigue en restant debout, qui s'asseoit pour reprendre des forces et qui se fatigue encore d'être assis, qui succombe de besoin et que ranime la nourriture, qui ne se relève d'une défaillance qu'en commençant
1. Eph. V, 29. — 2. Sag. IX, 15. — 3. I Cor. XV, 53.
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à tomber dans une autre, puisque toute diversion entreprise pour le récréer est l'origine d'une fatigue nouvelle, si on la prolonge; oui, dans ce corps infirme et corruptible, qu'est-ce donc que la santé, qu'est-ce que cette harmonie, si parfaite qu'elle soit , qui règne entre les organes et entre les humeurs ? Ce qu'on appelle santé pour cette chair mortelle et corruptible ne saurait assurément se comparer à la santé dont jouissent les anges , les anges dont il nous est promis d'être les égaux à la résurrection (1). Quelle qu'elle soit pourtant, comme je viens de le dire, quels charmes n'offre pas cette santé ? Combien n'est-elle pas désirable pour tout le monde? Que ne possède pas le pauvre, quand il n'aurait qu'elle; et de quoi ne manque pas le riche lorsque seule elle lui fait défaut ? Pourquoi me vanter ses richesses ? La fièvre ne craint viles lits d'argent ni les palais superbes; elle ne craint même pas les flèches du guerrier.
5. Qu'est-ce donc que cette santé, méprisée avec tant de sagesse par les martyrs, qui en espéraient une autre? Quoique nous n'ayons pas fait encore l'expérience de cette autre, essayons, en considérant celle-ci , de nous en faire une idée quelconque. Qu'est-ce que la santé? Demande-moi : Qu'est-ce que voir ? et m'arrêtant au corps, je pourrai te répondre que voir c'est sentir des formes et des couleurs. Demande : Qu'est-ce qu'entendre ? C'est sentir des sons. Qu'est-ce que flairer ? Sentir des odeurs. Qu'est-ce que toucher ? Sentir ce qui est dur ou tendre, chaud ou froid, âpre ou uni, lourd ou léger. Maintenant, qu'est-ce que la santé ? C'est ne rien sentir.
Il est vrai que comparées à ce qui se passe dans d'autres êtres vivants, ces sensations ne sont rien. Tu as la vue perçante : celle de l'aigle ne l'est-elle pas davantage ? Ton ouïe est fine: que d'insectes l'ont plus fine encore. Tu as le flair délicat: il ne l'est pas plus que celui du chien dont tu admires la sagacité- Tu as le goût très-pur pour discerner les saveurs : il est des animaux qui jugent des plantes qu'ils n'ont jamais goûtées et quine touchent pas à ce qui est nuisible ; au lieu que, si habile que tu sois pour distinguer les aliments, il peut t'arriver de prendre imprudemment du poison. Si délicat encore que soit en toi le toucher, combien d'oiseaux sentent l'été d'avance, et changent
1. Luc, XX, 36.
de climats, sentent approcher l'hiver et vont sous un ciel plus chaud ! Réellement ils sentent d'avance ce dont tu ne t'aperçois qu'après. Ajoutons pourtant que ce défaut de sensation que je mets en relief dans la santé est propre aussi à la pierre, à l'arbre, au cadavre.
6. Le préfet Dacien ne sentait-il rien dans son coeur, lorsqu'il sévissait contre un cadavre insensible ? Eh ! que pouvait-il faire contre ce corps insensible, lui qui avait échoué contre lui quand il était sensible encore? Tout ce qu'il pouvait, il l'avait fait néanmoins, il l'avait fait avec colère. Quant au martyr, déjà on ne le voyait plus souffrir, mais secrètement Dieu le couronnait; il était en possession de la réalité promise par son Seigneur, quand pour nous rassurer contre les meurtriers du corps il avait dit : « Gardez-vous de craindre ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent plus rien ensuite (1) ». Comment ensuite ne peuvent-ils plus rien, puisque ce farouche préfet a tant fait contre le corps inanimé de Vincent? Mais qu'a-t-il fait à Vincent lui-même, dès qu'il n'a rien pu sur lui quand il était vivant encore ? Par conséquent la santé ne consiste pas à être privé de sentiment comme en sont privés la pierre, un arbre, un cadavre; mais à vivre dans un corps sans en ressentir aucunement le poids- Quelle que soit cependant la santé de l'homme durant cette vie, son corps lui pèse toujours. Toujours le corps qui se corrompt, toujours le corps corruptible appesantit l'âme, il l'appesantit en ce sens qu'il n'obéit pas à toutes ses volontés. En beaucoup de choses il lui est docile ; c'est elle qui imprime le mouvement aux pieds pour marcher, aux yeux pour voir, à la langue pour parler; c'est elle aussi qui ouvre les oreilles pour percevoir les sons ; le corps en tout cela est le serviteur de l'âme. Quand néanmoins on veut se transporter d'un lieu dans un autre, on sent un poids, on sent un fardeau; il n'est pas si facile au corps de se transporter où voudrait l'âme. Un ami désire-t-il voir un ami vivant dans son corps comme il y vit lui-même ? Il sait qu'il habite au loin et que de longs espaces le séparent de lui; son âme est déjà près de lui, mais en y conduisant son corps de quel fardeau il se sent chargé ! Ce poids de la chair ne saurait suivre l'élan précipité de la volonté ; la chair ne va pas aussi vite que le voudrait l'âme qui porte ce fardeau.
1. Matt. X, 28; Luc, XII, 4
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Le corps est lent et lourd tout à la fois.
7. Le corps toutefois n'a-t-il pas des membres qui témoignent de la rapidité de ses mouvements ? Parlerons-nous des pieds ? Qu'y a-t-il de plus lent ? Ce sont eux qui marchent ; mais qu'ils ont de peine à suivre nos désirs ! qu'ils ont à faire d'efforts pour arriver ! Supposons néanmoins un homme qui soit aussi rapide que le sont certains animaux auxquels nous ne saurions nous comparer sous le rapport de la vélocité; supposons un homme rapide comme les oiseaux: il ne peut arriver aussi vite qu'il le veut. Combien de temps volent les oiseaux pour arriver sous d'autres cieux ? Ne les voit-on pas quelquefois s'asseoir de fatigue sur les mâts des navires ? Lors donc que nous pourrions voler comme les oiseaux, à quelle distance le moment de notre arrivée serait-il de celui du désir ? Mais quand notre corps sera spiritualisé, conformément à ces paroles : « On le sème corps animal et il ressuscitera corps spirituel (1) » ; quelle agilité, quelle promptitude de mouvements, quelle obéissance spontanée il aura alors ! Alors plus en lui ni fatigue, ni besoin, ni pesanteur; plus de lutte, ni de résistance sous aucun rapport.
8. Quel n'était pas le corps du Sauveur , quand avec lui il traversa la muraille ! Soyez attentifs, je vous en conjure peut-être me sera-t-il donné par le Seigneur et quelque soit mon langage, de satisfaire votre attente ou au moins de n'être pas trop au dessous. Ce qui nous a amené à parler de la spiritualité du corps ressuscité, ce sont les souffrances de ce martyr que nous avons vu avec admiration mépriser le sien au milieu des tortures. C'est en n'épargnant pas son corps, avons-nous dit, qu'il a agi dans son intérêt : car en se dérobant à des supplices temporels, et en renonçant au Christ, il aurait pu réserver à son corps d'atroces et éternelles tortures. J'ai voulu à cette occasion vous exhorter et m'exhorter en même temps à mépriser les choses présentes et à mettre notre espoir dans les biens futurs. « En effet, nous gémissons sous le poids de cette tente », et pourtant nous ne voulons pas mourir, nous redoutons d'être délivrés de ce fardeau : « car nous ne voulons pas être dépouillés, mais recouverts et voir ce qui est mortel absorbé par la vie (2) ». C'est pourquoi j'ai entrepris de vous dire quelques mots
1. I Cor. XV, 44. — 2. II Cor. V, 4.
de la spiritualité du corps, et j'ai cru devoir commencer par insister sur la santé de ce corps fragile et corruptible : c'est le moyen de nous élever à la découverte de quelque grande vérité.
La santé, avons-nous vu, consiste à ne pas sentir. Combien n'avons-nous pas d'organes à l'intérieur ? Qui de nous les connaîtrait s'il ne les voyait dans des corps dépouillés ? Comment en effet avons-nous l'idée de nos entrailles, de ces parties intérieures qu'on appelle les intestins ? Le bien-être est de ne les sentir pas; car n'en avoir pas le sentiment, c'est jouir de la santé. Tu dis à cet homme : Prends garde à ton estomac. Il te répond: Qu'est-ce que l'estomac ? heureuse ignorance ! S'il ne sait où est son estomac, c'est que son estomac n'est jamais malade. S'il l'était quelquefois, il le sentirait ; et s'il le sentait, ce ne serait pas pour lui un avantage.
9. Après avoir constaté 1e bonheur de la santé corporelle, nous avons parlé de la rapidité des. mouvements et nous avons reconnu que nous sommes en quelque sorte des hommes de plomb. Quelle n'est point la rapidité des corps célestes? — Veux-tu le savoir ? Regarde le soleil il te paraît ne pas se mouvoir, et pourtant il se meut. Il se meut, dis-tu peut-être, mais bien lentement. Veux-tu savoir avec quelle célérité? Veux-tu découvrir par la raison ce que ne voit point ton oeil ? Suppose qu'un cavalier coure en droite ligne de l'Orient à l'Occident, combien de jours il lui faudrait pour arriver? Quelle que fût la rapidité de son coursier, combien de haltes il lui faudrait faire? Eh bien ! cet espace immense qui sépare le point extrême de l'Orient de l'extrême limite de l'Occident, le soleil le parcourt en un seul jour, et il ne lui faut qu'une nuit pour se retrouver au point de départ. Je ne veux pas dire ici, car c'est un point obscur encore , difficile à persuader et incertain peut-être , combien ces espaces du ciel l'emportent en immensité sur tout l'espace occupé par la terre. Mais en voyant tant de rapidité dans les corps célestes, dont nous ne pouvons surprendre le mouvement en les fixant même, à quelle rapidité pouvons-nous comparer la rapidité des corps des anges ? Des anges en effet se sont montrés; ils se sont fait voir et toucher quand ils l'ont voulu. Abraham n'a-t-il pas lavé les pieds à des anges (1) ? Non-seulement
1. Gen. XVIII, 4.
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il a lavé, mais il a touché leurs corps. Ils se montrent comme ils veulent, quand ils veulent, à qui ils veulent, sans ressentir ni difficulté, ni pesanteur.
Cependant nous ne les voyons ni courir, ni aller d'un lieu à l'autre et nous ignorons à quel moment ils s'éloignent de notre présence; ils arrivent aussitôt qu'il leur plaît. Nous ne pouvons par conséquent les montrer comme des amples frappants de l'agilité dont nous parlons. Laissons donc là ce qui nous est inconnu, et gardons-nous de préjuger témérairement de ce que l'expérience ne nous a point appris.
10. C'est dans ce corps même dont nous sommes chargés que je trouve à admirer quelque chose d'ineffablement rapide. Qu'est-ce ? C'est le rayon de notre oeil, lequel touche tout ce que nous voyons; oui, tu touches réellement ce que tu vois du rayon de ton oeil. Supposons que tu veuilles voir au loin, mais qu'un corps opaque s'interpose, le rayon de ton oeil tombe sur ce corps et il ne saurait arriver jusqu'à l'objet que tu désires contempler. Tu dis à l’homme qui te fait obstacle : Ecarte-toi, tu me gênes. C'est une colonne que tu veux regarder, quelqu'un se trouve en face et arrête ta vue. Le rayon visuel est lancé, mais il sont arrêté par l'homme qui fait obstacle, il ne saurait arriver jusqu'à la colonne; c'est sur un autre objet qu'il tombe, ce n'est pas sur ce qu'il cherche. L'obstacle vient-il à s'écarter? eue arrive où tu voulais. Raisonne maintenant, et si tu en es capable, découvre la vérité et réponds-moi. Ce coup d'oeil, ce rayon visuel est-il arrivé plutôt à ce qui est plus rapproché et plus tard à ce qui est plus éloigné ? Voici un homme assez près de toi : pour le voir, pour faire aller jusqu'à lui ton coup d'oeil, pour aller jusqu'à lui avec ton rayon visuel, il t'a fallu autant de temps que pour aller jusqu'à cette colonne que tu voulais voir et que cet homme placé entre toi et elle t'empêchait de considérer; tu n'arrives ni plus tôt ni plus tard i l'une qu'à l'autre, quoique l'une pourtant soit plus éloignée que l'autre. Si tu voulais marcher, tu atteindrais plus tôt l'homme que la colonne; mais en voulant regarder tu es aussitôt près de l'homme que de la colonne. Cet exemple n'est rien. Jette encore les yeux, ils rencontrent au loin cette muraille ; jette les plus loin encore, tu arrives jusqu'au soleil. Quel intervalle entre toi et le soleil ! Qui pourrait le mesurer? Qui pourrait même s'en faire l'idée, quelque vif que soit son esprit ? Il te suffit pourtant d'ouvrir l'oeil pour l'avoir parcouru, pour l'avoir fait traverser à ton rayon visuel. Sitôt que tu as voulu voir ce soleil, tu y es parvenu, et sans avoir cherché ni machines pour te servir d'appui, ni échelles pour monter, ni cordages pour te soulever, ni ailes pour prendre ton.vol. Ouvrir l'oeil, c'est être arrivé.
11. Qu'est-ce donc que cette rapidité? Qu'elle est grande ! et que signifie-t-elle? C'est après tout la rapidité d'un corps, une rapidité produite par notre chair. Ces rayons visuels sont à nous, et c'est nous qui en sommes surpris ; ils nous servent à voir, et nous sommes en y pensant comme saisis de stupeur. Comme rapidité corporelle, tu ne trouves rien que tu puisses comparer à celle-là. Aussi est-ce avec raison que l'apôtre saint Paul compare à cette rapidité la facilité avec laquelle s'opérera la résurrection : « En un clin d'œil », dit-il (1). Le clin d'oeil ne consiste pas à fermer ni à ouvrir les paupières, attendu que ce mouvement se fait plus lentement que l'acte même de voir. Oui, tu soulèves moins vite ta paupière que tu ne diriges à son terme le rayon visuel. Ce rayon est plutôt au ciel que ta paupière à ton sourcil. Vous voyez ce que c'est que le clin d'oeil ; vous voyez avec quelle facilité se produira d'après l'Apôtre la résurrection des corps.
Que ces corps ont été lents à se créer et à se former ! Rappelons-nous les longs jours de la conception et combien de temps mettent à s'unir les membres d'un enfant dans le sein maternel, combien de jours, combien de mois il leur faut avant de pouvoir- être mis au jour; combien ensuite pour croître, pour passer de l'enfance à l'adolescence; de l'adolescence à la jeunesse, de la jeunesse à la vieillesse et de la vieillesse à la mort, la loi de tous. Il faut du temps pour autre chose encore. Un corps qui vient de mourir a encore tous ses membres; mais il se corrompt, et pour se corrompre il lui faut du temps, du temps jusqu'à ce qu'il tombe en putréfaction et qu'il devienne une cendré aride. Combien donc d'intervalle franchit un corps depuis sa formation première dans le sein maternel jusqu'à sa décomposition dernière, jusqu'à ce qu'il soit réduit en cendre dans le tombeau ! Que de jours ! que
1. I Cor. XV, 52.
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d'années ! Vient la résurrection, ce corps en un clin d'œil est réparé.
12. Soyez donc bien attentifs, mes frères, et comparez les choses à quoi elles doivent être comparées. Il faut à ce corps moins de temps pour se mouvoir en marchant, qu'il ne lui en a fallu pour se former, pour se nourrir, pour grandir, pour arriver à la jeunesse, à la maturité de l'âge et des forces ; oui, pour se mouvoir en marchant il lui faut moins de temps que pour cela. Or, c'est en un clin d'œil que se fera la résurrection. Quelle ne sera donc pas la rapidité de mouvements du corps ressuscité, dès qu'il lui faudra si peu de temps pour ressusciter ! Voici des corps mis en pièces par les bourreaux : leurs membres glacés fussent-ils dispersés dans tout l'univers et leurs cendres répandues sur toute la terre, c'est en un clin d'œil que se prépare cette oeuvre dont les éléments sont jetés pêle-mêle dans ce sein immense. Nous contemplons avec admiration cette rapidité extrême et, si nous n'en avions l'espérance, incroyable, du coup d'œil : l'agilité du corps une fois devenu spirituel sera plus merveilleuse encore. Ce corps ressuscitera en un clin d'oeil, le corps même de Notre-Seigneur n'a-t-il pas fait ce que ne saurait faire en nous le rayon visuel, lorsqu'il a traversé les morailles ?On sait qu'après sa résurrection il se montra tout à coup à ses disciples enfermés dans un local dont les portes étaient closes (1). Ainsi donc il a pu entrer où nous ne saurions porter même la, vue. Qu'on ne vienne pas nous dire : De ce que le corps du Sauveur a fait cela, s'ensuit-il que mon corps puisse en faire autant ? Sur ce point même tu vas être rassuré pleinement par l'Esprit-Saint, dont l'Apôtre était l'organe. Le Seigneur lui-même, dit-il, « transformera notre humble corps et le rendra conforme à son corps glorieux (2) ».
13. Quand donc il est question du corps en cet état, de tant d'agilité et de rapidité, d'une santé si parfaite, que la fragilité humaine se garde bien de rien déterminer avec témérité et présomption. Nous saurons ce que nous devons être, lorsque nous le serons ; et dans la crainte de ne l'être pas, ne soyons pas téméraires avant de l'être.
Il arrive quelquefois à la curiosité humaine de s'adresser cette question : Au moyen de
1. Jean, XX, 19. — 2. Philip. III, 21.
notre corps devenu spirituel, verrons-nous Dieu ? On peut y répondre sans hésiter: On ne voit pas Dieu comme on voit ce qui est dans un espace déterminé; on ne le voit point partiellement comme on voit ce qui est répandu dans des lieux particuliers. Il remplit le ciel et la terre ; mais ce n'est pas en ayant moitié de lui-même au ciel, et sur la terre une autre moitié. Si cet air occupe le ciel et la terre, il est sûr que la portion d'air qui est sur, la terre n'est pas au ciel. De même quand l'eau remplit un bassin, elle en occupe toute la surface; mais une moitié du bassin ne contient que moitié de cette eau dont l'autre moitié est contenue dans l'autre moitié du bassin : toute l'eau n'est comprise que dans le bassin tout entier. Rien de pareil en Dieu. Sois-en bien sûr, Dieu n'est pas un corps. La propriété des corps est de s'étendre dans l'espace, d'être circonscrits localement, de se diviser en deux, en trois, en quatre, en parties égales au tout. Rien de pareil en Dieu. Dieu est tout entier partout; il n'a pas ici une moitié de lui-même et là une autre moitié : il est partout tout entier. Il remplit le ciel et la terre; mais il est tout entier au ciel et tout entier sur la terre.
«Au commencement était le Verbe ». Je rappelle ce texte pour te faire entendre qu'il en est du Fils comme du Père, car il est avec lui un seul Dieu, son égal, non pas en volume, mais en nature divine. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; il était en Dieu dès le commencement. Tout a été fait par lui et sans lui rien ne l'a été. Et la lumière luit dans les ténèbres », est-il dit un peu après (1). Or, ce Fils unique qui demeure tout entier dans le sein du Père, luit aussi tout entier dans les ténèbres ; il est tout entier au ciel, tout entier sur la terre, tout entier dans le sein d'une Vierge, tout entier dans.un corps d'enfant ; et cela, non pas successivement et comme en passant d'un lieu dans un autre. Toi aussi tu es tout entier dans ta maison et tout entier dans l'Eglise ; mais quand tu es dans l'Eglise, tu n'es pas dans ta maison, et quand tu es dans ta maison, tu n'es pas dans l'Eglise. Ce n'est pas ainsi que le Fils de Dieu est tout entier au ciel, sur la terre tout entier, tout entier dans le sein d'une Vierge ni tout
1. Jean, I, 1-5.
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entier dans un corps d'enfant, pour ne parler pas d'autre chose ; qu'on ne le regarde pas comme allant en quelque sorte du ciel sur la terre, de la terre dans le sein de la Vierge ni du sein de la Vierge dans un corps d'Enfant ; il est partout en même temps et tout entier. Ce n'est pas comme une eau qui se répand, ni comme une terre qu'on enlève et qu'on transporte avec effort. Pour être tout entier sur la terre, il n'abandonne pas le ciel ; et réciproquement quand il est tout entier au ciel, il n'abandonne pas la terre. Car « il atteint avec force d'une extrémité à l'autre et dispose tout avec douceur (1) ».
14. Par conséquent si nos yeux peuvent, quand notre corps sera devenu spirituel, voir une nature qui n'occupe aucun point de l'espace; si ce pouvoir leur vient de je ne sais quelle force secrète, mystérieuse et absolument inconnue; s'ils l'ont enfin, soit, car nous ne voulons point porter envie à ces organes à qui nous devons la vue. Seulement. n'essayons pas de mettre Dieu dans un lieu quelconque, de l'y enfermer, de l'étendre dans l'espace comme un objet corporel ; n'osons rien, ne songeons à rien de semblable. laissons la nature divine dans toute la majesté qui lui est propre. S'il s'agit. de nous, améliorons-nous autant que nous en sommes capables, à la bonne heure ; mais gardons-nous de détériorer Dieu : surtout parce que nous ne trouvons, ou au moins parce que nous n'avons rien trouvé encore de défini sur ce sujet dans les saintes Ecritures. Je n'oserais pas avancer qu'on n'y peut rien découvrir ; mais ou il n'y a rien, ou on n'y a rien vu encore, ou je n'y ai rien vu pour mon compte. Quelqu'un peut-il m'y montrer la question résolue dans un sens ou dans l'autre ? Je l'écouterai avec plaisir ; et si je ne remerciais de m'avoir instruit, non pas cet homme mais Celui qui m'aura parlé par sa bouche, je serais un ingrat, Or, à Dieu ne plaise que l'Auteur de la grâce permette qu'il y ait en moi de l'ingratitude !
Voici donc quelle est maintenant ma pensée. Nos yeux ne voient rien aujourd'hui qu'à travers l'espace ; il faut qu'il y ait un intervalle entre eux et l'objet qu'ils veulent considérer. Si cet objet est trop éloigné, ils ne le noient point, parce que le rayon visuel ne saurait
1. Sag. VIII, 1.
atteindre jusque-là ; et s'il est trop rapproché d'eux, s'il n'y a pas un intervalle entre eux et l'objet, ils ne peuvent absolument le voir non plus. Approche en effet tes yeux de cet objet au point qu'ils le touchent, qu'il n'y ait aucun intervalle, ils ne voient pas. Eh bien ! c'est précisément parce que nos yeux ne peuvent rien voir que de cette manière, à travers un espace quelconque, que ni maintenant ni, plus tard ils ne peuvent ni ne pourront voir Dieu, car Dieu n'est pas circonscrit dans un espace. Par conséquent, ou bien les yeux seront doués alors de la faculté de voir ce qu'on ne voit pas dans un lieu ; ou bien, s'ils n'acquièrent pas cette faculté, ils ne verront point Celui qu'aucun lieu ne contient.
15. Mais, en attendant qu'on s'occupe avec plus de soin de ce que peut croire la foi ou découvrir la droite raison sur la nature des corps spiritualisés, soyons sûrs. que le corps ressuscitera, soyons sûrs aussi que notre corps aura soit la forme qu'avait le corps du Christ, soit celle dont il a fait une promesse ignorée de nous ; soyons sûrs que le corps deviendra spirituel et ne restera pas corps animal, tel qu'il est; car il est dit clairement et sans qu'aucune contradiction soit possible : « Le corps est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel (1) » ; soyons sûrs que le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qui ont une nature, une substance si élevée au-dessus de toute substance, sont pareillement et également invisibles, parce que nous les croyons pareillement et également immortels, incorruptibles pareillement et également. L'Apôtre, en effet, a dit dans une même phrase : « Au Roi des siècles, immortel, invisible, incorruptible, au Dieu unique, honneur et gloire pour les siècles des siècles ; ainsi soit-il (2) ». Ainsi le Dieu unique, Père, Fils et Saint-Esprit, est immortel, - invisible et incorruptible ; il n'est pas invisible aujourd'hui pour devenir ensuite visible, de même qu'il n'est pas aujourd'hui incorruptible pour devenir corruptible plus tard. S'il est toujours immortel, incorruptible toujours, toujours aussi il sera invisible. Touchez à son invisibilité; n'êtes-vous pas en danger de toucher également à son immortalité ? C'est sans doute pour nous faire entendre cette vérité que l'Apôtre a placé l'invisibilité entre l'immortalité et l'incorruptibilité. Comme on
1. I Cor. XV, 44. —2. I Tim. I, 17.
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pouvait révoquer en doute que Dieu fût toujours invisible, il a placé son invisibilité entre ces deux remparts protecteurs.
Attachons-nous inébranlablement à cette foi. Il n'est pas indifférent que ce soit la créature ou le Créateur qu'on offense. Nous pouvons sans doute rechercher et examiner quelles sont les propriétés des créatures, et si nous nous trompons en quelque point, n'en continuons pas moins à marcher avec ce que nous avons acquis. Alors, en effet, Dieu nous montrera lui-même en quoi nous nous égarons (1). Tel est le sujet que nous avons traité dans le sermon d'hier (2). « Heureux, ceux dont le coeur est pur, car ils verront Dieu (3) ». Appliquons-nous donc par tous les moyens à nous purifier le coeur, appliquons à cela tous nos efforts et toute notre vigilance; et dans toutes nos prières, obtenons autant que nous pouvons la grâce de nous purifier le coeur. La pensée des choses extérieures se présente-t-elle à nous? « Purifiez, dit le Sauveur, ce qui est au dedans, et ce qui est au dehors sera purifié (4) ».
16. Quelqu'un ne va-t-il pas s'imaginer qu'il est parlé aussi clairement du corps que du coeur, puisqu'il est écrit,: « Toute chair verra le salut de Dieu (5) ? » Rien de plus clair que ce témoignage en faveur du coeur : « Heureux ceux dont le coeur est pur, car ils verront Dieu ». De la chair il est dit également
« Toute chair verra le salut de Dieu ». — Douterait-on qu'il ait été- promis à la chair de voir Dieu, si on ne se demandait ce qu'il faut entendre par ce salut de Dieu ? Ou plutôt on ne se le demande pas; car, sans aucun doute, le salut de Dieu est le Christ Notre-Seigneur. Si donc on ne pouvait voir Jésus-Christ Notre-Seigneur que dans sa divinité, personne n'hésiterait de croire que la chair même verra la nature de Dieu, puisque «toute chair verra le salut de Dieu ». Mais dans Notre-Seigneur Jésus-Christ il y a la divinité, que peut voir 1'oeil du coeur purifié, parfait et rempli de Dieu ; il y a aussi l'humanité, qu'on a contemplée, comme le disent ces paroles de l'Ecriture : « Il s'est montré ensuite sur la terre, et il a vécu avec les hommes (6) » et c'est ce qui m'explique le sens de ces mots.: « Toute chair verra le salut de Dieu ». Oui, toute chair verra le Christ; c'est un oracle, que personne ne le révoque en doute.
1. Philip. III, 15, 16. — 2. Voir tome VI, serra. LIII. — 3. Matt. V, 8. — 4. Ib. XXIII, 26. — 5. Luc, III, 6. — 6. Baruch. III, 38.
Mais ce qui est douteux, c'est la question de savoir si c'est dans son corps seulement que toute chair verra le Christ, ou bien si c'est comme Verbe existant dès le commencement dans le sein de Dieu, où il est Dieu comme son Père. Ne cherche pas à me con. vaincre par ce seul texte; je n'hésite pas à reconnaître que « toute chair verra le salut de Dieu ». On admet que ces mots signifient: Toute chair verra le Christ du Seigneur. Or, n'a-t-on pas vu le Christ dans sa chair, dans sa chair devenue immortelle, si toutefois on peut lui donner encore, ce nom de chair, depuis que par un merveilleux changement elle est devenue toute spirituelle ? En effet, pendant que ses disciples le voyaient et le touchaient même après sa résurrection, il leur disait : «Touchez et reconnaissez qu'un esprit n'a ni chair ni ossements, comme vous m'en voyez (1) » . On le verra encore de la même manière: non-seulement on l'a vu mais on le verra de: nouveau, et n'est-ce pas alors que ces mots : « Toute chair », trouveront une appli. cation plus parfaite ? La chair l'a vu déjà, mais non pas toute chair; au lieu que le jour où il viendra avec ses anges, assis sur son tribunal, pour juger les vivants et les morts; quand sa voix aura été entendue de tous ceux qui sont dans les tombeaux, et qu'ils en seront sortis les uns pour ressusciter à la vie et les autres pour ressusciter à leur condamnation (2), il sera vu avec la nature dont il a daigné se revêtir pour l'amour de nous, non-seulement par les justes, mais encore par les pécheurs; non-seulement par ceux de la droite, mais encore par ceux de la gauche. En effet, ceux qui l'ont mis à mort « verront Celui qu'ils ont percé (3) ». C'est ainsi que « toute chair verra le salut de Dieu » ; les yeux du corps verront son corps, attendu qu'il viendra juger avec son corps véritable. Ajoutons qu'à ceux qui seront placés à sa droite et qui seront admis au royaume des cieux il se montrera de plus comme il a promis de le faire lorsque, vivant déjà avec son corps visible, il disait: « Celui qui m'aime sera aimé de mon Père : je l'aimerai aussi et je me manifesterai à lui (4) ». Sous ce rapport le Juif impie ne le verra point. « Car l'impie sera enlevé pour ne pas voir la gloire de Dieu (5)».
17. Le juste Siméon l'a vu, et des yeux du
1. Luc, XXIV, 39. — 2. Jean, V, 28, 29. — 3. Jean, XIX, 37. — 4. Ib. XIV, 21. — 5. Isaïe, XXVI, 10, sel. Septante.
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coeur, puisqu'il a su quel était cet Enfant, et des yeux du corps, en le portant. De plus en le voyant de ces deux manières, et comme Fils de Dieu et comme Fils de la Vierge, il s'est écrié: « C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez votre serviteur aller en paix; puisque a mes yeux ont vu votre Salut (1) ». Comprenez ses paroles. Il était retenu sur la terre jusqu'au moment où il verrait des yeux du corps Celui que lui montrait sa foi. Il prend donc ce petit corps, le presse dans ses bras; puis en contemplant ce même corps, ou son Seigneur incarné, « Mes yeux, dit-il, ont vu votre Salut ». Qui t’a dit que ce n'est pas ainsi que « toute chair verra le salut de Dieu ? »
Nous ne devons pas désespérer de le voir venir sur son tribunal avec la nature qu'il a prise pour l'amour de nous, et non pas seulement avec celle qui le rend égal à son Père; prêtons l'oreille à ce que les anges disent sur ce sujet. Au moment où Jésus montait au ciel sous les yeux de ses disciples; au moment où attentifs et le coeur plein de regrets les disciples le conduisaient du regard, voici ce qu'ils entendirent de la bouche des anges: « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous là, les yeux fixés au ciel? Ce même Jésus qui vous est Gravi, reviendra de la même manière que vous venez de le voir monter au ciel (2) ». Il reviendra donc, oui, il reviendra comme il est allé au ciel. Donc il sera visible en venant pour juger, puisqu'il est monté au ciel visiblement. Si après y être allé visiblement, il en revenait invisiblement, comment viendrait-il de la même manière ? Mais « il viendra de la même manière » ; donc aussi sous une forme risible, et « toute chair verra le Salut de Dieu ».
18. Rappelez maintenant vos souvenirs dans la mesure de vos forces; car nous devons étudier jusqu'à ce que nous aurons découvert ce que nous ne connaissons pas encore, puisque nous n'avons pas à apprendre, mais à enseigner
1. Luc, II, 25-30. — 2. Act. I, 11.
avec l'aide de Dieu ce que nous connaissons déjà. Je ne prétends donc pas que la chair ne verra pas Dieu, mais que pour le prouver il faut produire, si on peut en découvrir, des témoignages plus péremptoires. Vous comprenez en effet ce que vaut celui qu'on nous cite; car il prouve plutôt en notre faveur, ou en faveur de la vérité même, ou en faveur de ceux qui soutiennent comme un point incontestable que jamais, pas même à la résurrection des morts, la chair ne verra Dieu. Nous ne contestons pas cela, nous voulons seulement, en résumant, réveiller les souvenirs de ceux qui comprennent vite et inculquer davantage notre pensée à ceux qui comprennent lentement. Dussions-nous ennuyer plu sieurs d'entre vous, nous répétons ceci
On ne voit point Dieu dans l'espace, car n'est pas un corps, car il est tout entier partout, car il n'a pas ici une plus grande partie de .lui-même et là une moindre partie. Soyons profondément convaincus de cela. Si plus tard notre corps doit être changé au point de pouvoir contempler ce qui ne se voit point dans l'espace; soit, j'y consens. Seulement il faut chercher sur quelle autorité on s'appuie pour enseigner ce point. Mais si on ne l'enseigne pas encore, qu'on ne le nie pas non plus, et qu'on reste au moins dans le doute; sans douter néanmoins que la chair doive ressusciter, que de corps animal notre corps doive devenir corps spirituel , que corruptible et mortel il doive revêtir l'incorruptibilité et l'immortalité: ainsi nous marcherons avec ce que nous avons acquis (1). S'il nous arrive, par un zèle excessif dans nos recherches, de nous égarer sur quelque point, que ce soit au sujet de la créature et non du Créateur. Que chacun s'applique donc de toutes ses forces à transformer son corps en esprit, pourvu qu'il ne fasse pas de Dieu un corps.
1. Philip. III, 16.
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ANALYSE. — En convertissant saint Paul avec tant d'éclat, Dieu a voulu, comme le dit cet Apôtre, inspirer confiance en sa miséricorde. Mais pour guérir et se sanctifier, le pécheur a besoin : 1° de suivre un régime particulier et différent de celai qui était prescrit à l'homme avant son péché ; 2° de souffrir des douleurs et des tribulations qu'on peut comparer aux opérations que font quelquefois les médecins ; 3° de pardonner à qui l'a offensé, comme il est nécessaire que Dieu lui pardonne tant de péchés qu'il commet chaque jour, principalement en se laissant aller à la sensualité et en faisant un usage immodéré de ce qui est permis ; 4° en soumettant à l'autorité des clefs les péchés graves où il peut tomber. Saint Augustin revient en terminant sur la nécessité de pardonner et de ne conserver aucune haine.
1. On à lu aujourd'hui, dans les Actes des Apôtres, le passage où on voit saint Paul devenir Apôtre du Christ, de persécuteur qu'il était des .chrétiens; et maintenant encore, dans ces contrées d'Orient, les lieux mêmes rendent témoignage au fait qui s'est accompli alors, qu'on lit et qu'on croit aujourd'hui. Le but spirituel de cet événement est indiqué par le même Apôtre dans ses Epîtres. S'il a obtenu, dit-il, le pardon de tous ses péchés, notamment de cette rage, de cette aveugle frénésie avec laquelle il traînait les chrétiens à la mort, après s'être fait le ministre de la haine des Juifs, soit en lapidant le saint martyr Etienne, soit en dénonçant et en conduisant au supplice les autres fidèles; c'est pour que personne ne tombe dans le désespoir, si graves que soient les péchés dont il est chargé, si énormes que soient les crimes dont il porte les chaînes ; c'est pour qu'on ne désespère pas d'obtenir le pardon, si on se convertit à Celui qui du haut de la croix où il était suspendu, pria pour ses bourreaux en disant: « Pardonnez-leur, mon Père, car ils ne savent ce qu'ils font (1) ». De persécuteur Paul est donc devenu prédicateur, et le docteur des Gentils. « J'ai été d'abord, dit-il, blasphémateur, persécuteur et outrageux ; mais la raison pour laquelle j'ai obtenu miséricorde, c'est que le Christ Jésus a voulu faire éclater en moi d'abord toute sa patience, pour me faire servir d'exemple à ceux qui croiront en lui en vue de la vie éternelle (2) ». C'est effectivement la grâce de
1. Luc, XXIII, 39. — 2. I Tim. I, 13, 16.
Dieu qui nous sauve de nos péchés, de ces péchés qui sont pour nous autant de maladies, Oui, le remède vient de lui, c'est lui qui guérit l'âme. L'âme a bien pu se blesser; elle ne saurait se guérir.
2. Chacun d'ailleurs n'a-t-il pas le pouvoir de se rendre corporellement malade? Mais chacun n'a pas autant de pouvoir pour se guérir. Supposons qu'on fasse des excès, qu'on vive dans l'intempérance, qu'on se livre à ce qui est contraire à la santé, à ce qui la détruit même, on peut en un seul jour contracter diverses maladies; mais en relève-t-on aussitôt qu'on y est tombé ? Pour se rendre malade il suffit de se livrer à l'intempérance; pour guérir on recourt au médecin. On n'a pas, je le répète, autant de pouvoir pour recouvrer la santé qu'on en a pour la perdre.
Ainsi en est-il de l'âme : pour se jeter en péchant dans les bras de la mort, pour devenir mortel, d'immortel qu'il était, pour être asservi au diable, au séducteur, il a suffi à l'homme de son libre arbitre; c'est par lui qu'en s'attachant aux choses inférieures il a abandonné les biens supérieurs, qu'en prêtant l'oreille au serpent il l'a, fermée à Dieu, et que placé entre son Maître et un séducteur, il a préféré obéir au séducteur plutôt qu'au Maître; car après avoir entendu Dieu sur un sujet, il a sur le même sujet écouté le démon. Pourquoi, hélas ! ne croyait-il pas plutôt Celui qui est plus digne de foi ? Aussi a-t-il expérimenté la vérité des prédictions divines et la fausseté des promesses diaboliques. Telle est l'origine première de nos maux, la racine de nos (399) misères; le germe de mort vient de la libre et propre volonté du premier homme. En obéissant à Dieu, il eût été toujours heureux et immortel; en négligeant et en méprisant ses préceptes, il devait tomber malade à la mort, bien que Dieu voulût lui conserver éternellement la santé : tel était le but de sa création. Mais il méprisa Dieu, et ce divin Médecin ne traite pas moins le malade.
Autres sont les prescriptions que fait la médecine pour la conservation dé la santé; elle les donne à ceux qui en jouissent, pour qu'ils ne tombent pas malades: autres sont celles qu'elle adresse aux malades , pour qu'ils recouvrent ce qu'ils ont perdu. L'homme aurait dû, quand il avait la santé, obéir au médecin pour n'avoir pas besoin de lui; car « ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de médecin, mais ceux qui sont malades ». Dans le sens propre, en effet, on appelle médecin celui qui rend la santé. Mais Dieu est un médecin dont ne peuvent se passer ceux mêmes qui ont la santé, s'ils veulent la conserver. L'homme donc eût bien fait de conserver toujours la santé qu'il avait reçue avec l'existence. Mais il l'a méprisée, il en a abusé, son intempérance l'a conduit à cette maladie funeste dont nous mourons: que maintenant au moins il écoute les prescriptions de son médecin, afin de pouvoir sortir de l'état douloureux où l'a jeté son péché.
3. N'est-il pas vrai, mes frères, qu'en suivant les prescriptions hygiéniques que fait la médecine corporelle, celui qui a la santé la conserve? N'est-il pas vrai encore que s'il tombe malade on lui fait des prescriptions nouvelles, et qu'il s'y conforme s'il a le désir sérieux de recouvrer une bonne santé ? Il ne la recouvre pas sans doute aussitôt qu'il se met à prendre les remèdes; mais en les prenant il commence à ne pas aggraver son état, puis, au lieu d'empirer, son état s'améliore et le malade guérit insensiblement, car à mesure que la maladie diminue, revient l'espoir d'une parfaite guérison. Eh bien ! qu'est-ce que pratiquer la justice en cette vie, sinon écouter et accomplir les préceptes de la loi ? Toutefois, jouit-on de la santé de l'âme sitôt qu'on observe ces préceptes ? Non , mais on les observe pour y arriver. Qu'on ne se décourage donc pas en les accomplissant, car on ne recouvre qu'insensiblement ce qu'on a perdu en un moment. Eh ! si l'homme retrouvait si promptement son ancien bonheur, ce serait pour lui un jeu de se jeter en péchant dans les bras de la mort.
4. Quelqu'un, par exemple, a-t-il contracté une maladie corporelle en se livrant à l'intempérance? lui est-il survenu dans quelque partie du corps un mal qu'on ne peut lui enlever qu'avec le fer? Sans aucun doute il lui faudra souffrir, mais ces souffrances ne seront point stériles. Ne veut-il pas essuyer les douleurs d'une incision ? Qu'il se résigne à sentir en lui les vers et la pourriture. Le médecin donc se met à lui dire: Faites attention à ceci, à cela ; ne touchez pas à ceci ; ne prenez ni telle nourriture, ni telle boisson ; ne vous inquiétez pas de telle affaire. Le malade commence à obéir, à observer ces recommandations; mais il n'est pas guéri encore. Que lui sert-il donc de s'y conformer ? Il a en vue premièrement de n'accroître pas, de diminuer même son mal. Et ensuite ? Il faut qu'il se résigne à accomplir encore ce que lui commande le médecin, qui va jusqu'à porter le fer sur sa main et lui causer d'horribles mais salutaires souffrances. Si donc ce malheureux, livré à la gangrène, s'écriait: Que me sert-il d'avoir observé les prescriptions, s'il me faut endurer les douleurs de cette opération ? on lui répondrait. C'est que pour guérir il vous faut à la fois et suivre les prescriptions et souffrir l'opération : tant est sérieux le mal que vous vous êtes fait en ne respectant pas les recommandations quand vous étiez en santé. Jusqu'à ce que vous l'ayez recouvrée, obéissez donc au médecin : votre mal est cause de tout ce que vous souffrez.
5. C'est ainsi que médecin compatissant le Christ vient trouver l'homme affligé et souffrant. Aussi dit-il: « Ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de médecin, mais ceux qui sont malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (1)». Il invite en effet les pécheurs à la paix et les malades à la santé. Il leur commande la foi, la chasteté, la tempérance, la sobriété; il réprime les convoitises de l'avarice; il dit ce que nous avons à faire, à observer. Eire fidèle à ses recommandations, c'est pouvoir assurer qu'on vit dans la justice conformément aux prescriptions du médecin ; mais ce n'est pas avoir recouvré encore cette santé pleine et parfaite que Dieu
1. Matt. IX, 12, 13.
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nous promet en ces termes par la bouche de son Apôtre: « Il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, que mortel il revête l'immortalité. Alors s'accomplira cette parole de l'Ecriture: La mort a disparu dans sa victoire. O mort, où est ta puissance? O mort, où est ton aiguillon (1) ? » C'est donc alors que la santé sera parfaite et que nous serons égaux aux saints anges. Mais lorsque avant d'en être là, mes frères, nous travaillons à nous conformer aux.ordres du médecin, ne croyons pas les observer en vain quand il nous arrive des tentations et des afflictions. Il semble qu'on souffre davantage en observant les divins préceptes; mais ce que tu endures vient du médecin qui opère sur toi et non du juge qui châtie. S'il agit ainsi, c'est pour te rendre une parfaite santé ; souffrons donc, supportons la douleur. Il y a de la douceur dans le péché; ne faut-il pas que l'amertume de la tribulation fasse disparaître cette douceur funeste? Tu jouissais en faisant le mal, mais par là tu es tombé malade. Le remède contraire est donc de souffrir une douleur temporelle pour recouvrer une éternelle santé. Fais bon usage de cette douleur, et garde-toi de la repousser.
6. Voici avant tous les- autres un remède qu'on ne doit cesser de prendre, un remède efficace contre tous les maux de l'âme, contre tous les empoisonnements du péché; c'est de dire et de dire sincèrement au Seigneur ton Dieu : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (2) ». C'est ici comme un pacte que le médecin a écrit et signé avec ses malades. En effet, il .y a deux sortes de péchés ceux qui offensent Dieu et ceux qui offensent le prochain. De là viennent aussi les deux préceptes auxquels se rapportent la loi et les prophètes : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit; Tu aimeras aussi ton prochain comme toi-même (3) ». Ces d'eux commandements comprennent tout le Décalogue, dont trois préceptes sont relatifs à l'amour de Dieu, et sept à l'amour du prochain ; mais nous en avons ailleurs suffisamment parlé.
7. De même donc qu'il n'y a que deux commandements, il n'y a que deux sortes de péchés : contre Dieu ou contre l'homme. Tu
1. I Cor. XV, 53-55. — 2. Matt. VI, 12. — 3. Ib. XXII, 37, 40.
pèches en effet contre Dieu lorsque en toi tu souilles son temple; puisque Dieu t'a racheté avec le sang de son Fils. A qui d'ailleurs appartenais-tu avant d'être racheté, sinon à Celui qui a tout créé? Mais en t'achetant avec le sang de son Fils, il a voulu te posséder en quelque sorte à un titre particulier. « Aussi vous n'êtes pas à vous, dit l'Apôtre, car vous avez été achetés à un haut prix; glorifiez et portez Dieu dans votre corps (1) ». Celui donc qui t'a racheté a fait de toi sa demeure. Ah ! si tu ne te respectes pas à cause de toi, respecte-toi à cause de Dieu, qui t'a fait son temple. « Le temple de Dieu est saint, dit l’Ecriture, et ce temple, c'est vous ». Elle dit encore: « Celui qui souillera le temple de Dieu, Dieu le perdra (2) ». Et pourtant les hommes en se livrant à ces péchés croient ne pas pécher, attendu qu'ils ne nuisent à personne.
8. Je veux donc, autant que me le permettront ces quelques instants, faire connaître à votre sainteté quel mal font ceux qui se souillent en se livrant à la voracité, à l'ivresse, à la fornication et qui répondent aux observations : Je suis dans mon droit, je suis sur mon terrain; à qui ai-je dérobé? qui ai-je dépouillé? à qui ai-je fait tort? Je veux jouir de ce que Dieu m'a donné. Cet homme se croit innocent, parce qu'il ne nuit à personne. Mais est-ce être innocent que de se nuire à soi-même ? On est innocent quand on ne nuit à personne : car l'amour du prochain se règle sur l'amour de soi, Dieu ayant dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Or aimes-tu ton prochain lorsque ton intempérance détruit en toi l'amour de toi? De plus, Dieu peut te dire : Lorsque tu veux te souiller en te laissant aller à l'ivresse, ce n'est pas l'habitation du premier venu, c'est la mienne que tu ruines. Où demeurerai-je maintenant? Au milieu de ces ruines? Au milieu de ces souillures? Situ devais donner l'hospitalité à l’un de mes serviteurs, tu réparerais et tu approprierais la maison où il devrait entrer: et tu ne purifies pas le coeur où je veux faire mon séjour?
9. Je n'ai cité que cet exemple, mes frères, afin de vous faire comprendre jusqu'à quel point pèchent ceux qui se souillent eux-mêmes tout en se croyant innocents. Cependant il est difficile, au milieu de cette vie fragile et mortelle,
1. I Cor. VI, 19, 20. — 2. I Cor. III, 17.
401
de ne pas user quelquefois avec immodération des choses même nécessaires: il faut donc prendre le remède contenu dans ces mots: « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offenses » ; mais il faut dire vrai en les prononçant. test pour ne pas nuire au prochain qu'il t'est défendu de commettre l'adultère. Tu ne veux pas en effet qu'un étranger approche de ton épouse, tu ne dois pas approcher non plus d'une épouse étrangère. Nuiras-tu au prochain en jouissant de la tienne avec intempérance? User alors sans modération de ce qui est permis en soi , c'est souiller en soi le temple de Dieu. Un mari étranger ne t'accusera pas; mais que répondra ta conscience lorsque Dieu te fera dire par son Apôtre : « Que chacun de vous sache posséder son bien saintement et honnêtement, et non avec la convoitise maladive des Gentils, qui ignorent Dieu (1) ». Or, quel est l'époux qui n'approche de son épouse que pour accomplir le devoir de la procréation des enfants? C'est dans ce but en effet qu'elle lui a été accordée, comme l'attestent les actes matrimoniaux. Un contrat a été passé alors, et ce contrat dit formellement: « Pour la procréation des enfants ». Ainsi donc, si tu en es capable, n'approche d'elle que pour accomplir ce devoir. Aller au delà, c'est manquer à l'acte matrimonial et au contrat. La chose n'est-elle pas évidente? Oui, c'est mentir et violer le pacte; de plus, quand Dieu voudra s'assurer si son temple a conservé en toi toute sa pureté, il découvrira le contraire, et cela non parce que tuas joui de ton épouse, mais parce que tu en as joui sans réserve. Le vin que tu bois ne vient-il pas de ton cellier? Si cependant tu en bois jusqu'à t'enivrer, la circonstance que ce vin t'appartient ne t'excuse pas de péché. Malheureux ! tu as fait servir le don de Dieu à corrompre ton âme.
10. Que conclure, mes frères ? Il est sûrement clair et la conscience de tous répète qu'il est difficile d'user même de ce qui est permis, sans dépasser en quelques points la mesure. Or en dépassant la mesure, tu outrages Dieu , dont tu es le temple. « Car le temple de Dieu est saint, et ce temple c'est vous » Que nul ne s'abuse. « Quiconque violera le temple de Dieu, Dieu le perdra ». L'arrêt est prononcé,
1. Thess. IV, 4, 5.
tu es coupable. Que dire maintenant dans tes prières, dans les moments où tu imploreras ce Dieu que tu outrages dans son temple, que tu chasses de son temple ? Comment purifier à nouveau la demeure de Dieu en toi ? Comment ramener Dieu dans ton âme? Comment, sinon en disant d'un coeur sincère, et par tes paroles et par tes actions: « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui « nous ont offensés ? » Qui t'accusera d'user sans modération de la nourriture, du vin, de l'épouse qui t'appartiennent ?Aucun homme ne t'en accusera, mais Dieu lui-même te demandera compte de la pureté et de la sainteté de son temple. Cependant lui aussi te donne un remède. Si tu m'offenses par défaut de réserve, semble-t-il te dire, si je te trouve coupable quand aucun homme ne t'accuse, remets à ton frère ses torts contre toi, afin que je te pardonne tes offenses contre moi.
11. Attachez-vous fortement à cela , mes frères. Renoncer même à ce contre-poison , c'est rejeter absolument tout espoir de salut. Je ne puis le promettre, ce salut, à qui nie dirait : Je ne pardonne pas aux hommes les torts qu'ils peuvent avoir à mon égard. Puis-je en effet promettre ce que Dieu ne promet pas ? Je serais alors, non pas le dispensateur de la divine parole, mais le ministre du serpent. N'est-ce pas le serpent qui a promis à l'homme qu'il serait heureux en péchant, tandis que Dieu l'avait menacé de la mort? Or, qu'est-il arrivé, sinon ce que Dieu avait fait craindre au pécheur ? et quel n'a pas été le mécompte de celui-ci en face des promesses du serpent ? Voudriez-vous que je vous dise, mes frères : Eussiez-vous péché, n'eussiez-vous rien pardonné aux hommes, vous serez sûrement sauvés, et quand Jésus-Christ viendra il accordera le pardon à tous ? Je ne tiendrai pas ce langage, parce qu'on ne me l'a point tenu; je ne dis point ce qu'on ne me dit pas. Dieu sans doute assure l'indulgence aux pécheurs, mais c'est en pardonnant les péchés passés aux cours convertis, croyants et baptisés. Voilà ce que je lis, voilà ce que j'ose promettre, voilà ce que je promets et ce qui m'est promis à moi-même. Quand en effet on lit cette promesse, nous l'entendons tous , puisque tous nous sommes condisciples, car dans notre Ecole il n'y a qu'un seul Maître.
12. Je reprends : Dieu remet les péchés quand on est converti ; mais dans le cours de la vie il se rencontre certains péchés graves et (402) mortels qui ne s'effacent que par les douleurs aiguës de l'humiliation du coeur, de la contrition de l'âme et des afflictions de la pénitence; pour remettre ces péchés il faut de plus les clefs de l'Eglise. Commences-tu à te juger, à te condamner toi-même ? Dieu viendra prendre compassion de toi. Veux-tu te punir ? Il t'épargnera. Or c'est se punir que de faire bien pénitence. Qu'on se montre sévère contre soi, pour obtenir la miséricorde de Dieu. C'est ce qu'enseigne David. « Détournez votre face de mes péchés, dit-il, et effacez toutes mes iniquités ». Pourquoi ? Il l'exprime dans le même psaume: « Parce que je reconnais mon crime et que mon péché s'élève sans cesse contre moi 1 ». Dieu donc oublie, si tu reconnais ta faute.
Il y a de plus de petits et légers péchés, qu'il est absolument impossible d'éviter, qui semblent peu redoutables, mais qui accablent par leur nombre. Les grains de blé sont fort petits ; mais on en forme des quantités qui suffisent pour charger des navires, pour les faire même couler à fond si l'on y en met trop. Un coup de foudre abat un homme et le tue; si légères que soient les gouttes de pluie, elles font périr beaucoup de monde quand il y en a trop. Si donc la foudre tue d'un seul coup, la pluie éteint la vie à force de tomber. D'un seul coup de dents les forts animaux ôtent la vie à un homme ; réunissez beaucoup d'insectes, ils parviennent souvent à faire mourir et à causer des douleurs telles que le peuple superbe de Pharaon a mérité d'être condamné à les éprouver. Eh bien ! quand, si petits qu'ils soient, les péchés se trouvent assez nombreux pour former comme un fardeau propre à t'écraser, Dieu est si bon qu'il te les pardonnera aussi, à toi qui ne peux vivre sans y tomber. Mais comment te les pardonnera-t-il, si tu ne pardonnes les offenses dont tu es l'objet ?
13. Cette sentence évangélique est une espèce de pompe qui sert à décharger le navire faisant eau sur la mer. Il est impossible en effet que l'eau n'entre point dans ce navire par les fentes que laisse sa construction. Or, en s'infiltrant
1. Ps. L, 11, 5.
insensiblement, l'eau finit par se rassembler en telle quantité , que le vaisseau coulerait à fond , si on ne l'en tirait. Ainsi dans le cours de cette vie, notre mortalité, notre fragilité laissent en nous comme des ouvertures qui donnent entrée au péché, sous la pression des vagues de ce siècle. Jetons-nous donc sur cette décision comme sur une urne pour rejeter l'eau du navire et ne pas faire naufrage. Pardonnons à ceux qui nous ont offensés, afin que Dieu nous pardonne nos offenses. Qu'on pratique ce qu'on dit alors, et on rejette tout ce qui a pénétré. Sois néanmoins sur tes gardes, car tu es encore en mer, Il ne suffit donc pas d'avoir pardonné une fois; il faut, après avoir traversé la mer, être par. venu au port solide, à la terre ferme de cette patrie où on n'a plus à craindre d'être battu par les flots, où on n'a plus à pardonner, puisqu'on n'y est plus offensé, ni à demander pardon, puisqu'on n'y offense personne.
14. C'est assez, je crois, avoir insisté sur ce point devant votre charité. Ah ! je vous en conjure, en face de ces tempêtes qui nous mettent en péril, attachons-nous à ce moyen de salut. Mais si Dieu ne doit pas supporter celui qui ne pardonne pas le mal qu'on lui a fait, considérez combien est coupable celui qui s'attache à nuire à un innocent. Ainsi donc que nos frères réfléchissent et examinent contre qui ils ont des ressentiments haineux. S'ils ne les ont pas encore étouffés, qu'ils considèrent au moins durant ces jours comment ils doivent les rejeter de leurs coeurs. Se croient-ils en sûreté ? Qu'ils mettent du vinaigre dans les vases où ils conservent le bon vin. Ils s'en gardent, ils ont peur de gâter ces outres. Et pourtant ils mettent de la haine dans leurs coeurs, sans craindre combien elle les corrompt?
Ayez donc soin, mes frères, de ne nuire à personne, travaillez-y de toutes vos forces. Mais si la faiblesse humaine vous a portés à quelque excès dans l'usage des choses permises; comme c'est une profanation du temple de Dieu, attachez-vous, appliquez-vous à pardonner promptement les torts commis contre vous, afin que votre Père qui est dans les cieux vous pardonne aussi vos péchés.
ANALYSE. — La conversion de saint Paul avait été prédite par le vieux patriarche Jacob ; elle offre l'exemple d'un changement merveilleux. En effet, 1° autant Paul était cruel avant sa conversion, autant après il fut doux : c'est le loup devenu agneau; 2° autant il faisait souffrir les chrétiens, autant il dut souffrir lui-même : il lui fallut ici déployer une grande énergie ; 3° autant il était orgueilleux, autant il devint humble : c'était Saul et c'est Paul. A son exemple et à sa voix confessons Jésus-Christ. Rougir de lui ce serait orgueil, ce serait noire ingratitude, ce serait enfin lâcheté fort mal placée.
l. Nous venons d'entendre les paroles de l’Apôtre, ou plutôt nous venons d'entendre de la bouche de l'Apôtre les paroles du Christ qui parlait en lui; car de ce persécuteur le Christ a fait un prédicateur, le frappant et le guérissant tout à la fois, lui donnant la mort et lui rendant la vie : Agneau immolé par des loups, il change les loups en agneaux.
Ce fait était prédit dans une prophétie célèbre. Lorsque le saint patriarche Jacob bénissait ses fils et que, la main étendue sur eux, il lisait dans l'avenir, il prédit ce qui vient d'arriver à Paul. En effet, Paul était, comme lui-même l'atteste, de la tribu de Benjamin (1). Or lorsqu'en bénissant ses fils Jacob fut arrivé à bénir Benjamin, il dit de lui : « Benjamin, loup ravisseur ». Mais quoi ! s'il est loup ravisseur, le sera-t-il toujours ? nullement. Qu'arrivera-t-il donc? « Le matin, il ravira; vers le soir, il partagera ses aliments (2) ». C'est ce qui s'est accompli dans l'apôtre saint Paul; aussi est-ce lui que concernait la prédiction.
Voyons maintenant, s'il vous plaît, comment il ravissait le matin et comment vers le soir il distribuait ses aliments. Matin et soir sont ici synonymes de d'abord et d'ensuite; c'est donc comme s'il était dit: Il ravira d'abord, ensuite il partagera. Voici le ravisseur : « Saul, est-il dit aux Actes des Apôtres, ayant reçu des princes des prêtres l'autorisation écrite d'emmener et d'entraîner », sans doute pour les punir, « les sectateurs des voies de Dieu, en quelque lieu qu'il pût les découvrir, s'en allait respirant et soupirant après le meurtre ». Voilà bien le loup qui ravit
1. Philip. III, 5. — 2. Gen. XLIX, 27.
le matin. Aussi quand Etienne, le premier martyr, fut lapidé pour le nom du Christ, Paul paraissait là plus que tout autre. Il était bien là avec les bourreaux, mais pour lui ce n'était pas assez de lapider de ses propres mains; afin de se trouver en quelque sorte dans toutes les mains qui lançaient les pierres, il gardait tous les vêtements, plus cruel en secondant les autres que s'il eût frappé lui-même. « Le matin, il ravira ». Voyons, maintenant : « Vers le soir il partagera les aliments ». Du haut du ciel la voix du Christ le renverse, il reçoit l'ordre de ne plus sévir et tombe la face contre terre. Il fallait qu'il fût abattu d'abord, puis relevé; d'abord frappé, puis guéri : car le Christ n'aurait jamais vécu en lui, s'il n'était mort à son ancienne vie de péchés. Or, ainsi renversé, que lui est-il dit: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter? Il t'est dur de regimber contre l'aiguillon. — Qui êtes-vous, Seigneur? » reprend-il. Et la voix lui crie du ciel : « Je suis Jésus de Nazareth, que tu persécutes ». C'est la tête dont les membres étaient encore sur la terre, qui criait du haut du ciel. Aussi bien ne disait-elle pas : Pourquoi persécuter mes serviteurs? mais: « Pourquoi me persécuter? » — Ah ! « que voulez-vous que je fasse? » Déjà il se dispose à obéir, cet ardent persécuteur; déjà ce persécuteur devient prédicateur, ce loup se change en brebis, cet ennemi en défenseur. Il vient d'apprendre ce qu'il doit faire. S'il est devenu aveugle, si la lumière extérieure lui est soustraite pour quelque temps, c'est pour faire briller dans son coeur la lumière intérieure; la lumière est ravie au persécuteur, pour être rendue au prédicateur. Mais quand il ne voyait (404) plus rien , il voyait Jésus. C'est ainsi que sa cécité était le symbole mystérieux des croyants. Celui en effet qui croit au Christ doit le contempler, sans tenir même compte de la créature; dans son cœur la créature doit déchoir toujours et le Créateur être goûté de plus en plus.
2. Examinons la suite. Paul est conduit vers Ananie. Or, Ananie signifie brebis. Voilà donc ce loup ravisseur qu'on mène vers la brebis, pour qu'il marche à sa suite et non pour qu'il s'en empare. Mais pour empêcher la brebis de trembler à l'arrivée soudaine de ce loup, le Pasteur céleste qui faisait tout ici, lui annonça que le loup allait venir, mais qu'il ne serait pas cruel. Nonobstant, le loup était précédé d'une réputation si affreuse, que la brebis ne put s'empêcher de trembler, en entendant son nom seulement. Le Seigneur Jésus ayant en effet appris à Ananie que Paul était venu, qu'il croyait et qu'il allait arriver auprès de lui, Ananie, celui-ci répondit: « Seigneur, j'ai a entendu dire de cet homme qu'il a fait beaucoup de maux à vos saints; maintenant encore il a reçu des princes des prêtres l'autorisation d'emmener, en quelque lieu qu'il les rencontre, les disciples de votre nom ». Or, le Seigneur reprit : « Sois tranquille, et je lui montrerai combien il faut qu'il souffre pour mon nom (1) ». Quel événement merveilleux ! Le loup reçoit la défense de ravager, on le mène soumis devant la brebis. Or, il était précédé d'un tel renom, que son nom seul faisait trembler la brebis, jusque sous la main de son Pasteur. La brebis toutefois s'affermit ; elle ne croit plus à la fureur du loup et ne redoute plus sa colère. C'est l'Agneau mis à mort pour les brebis qui apprend à la brebis à ne pas craindre le loup.
3. Nous chantions, Dimanche dernier « Seigneur, qui est semblable à vous? Ne gardez, ô Dieu, ni votre silence, ni votre douceur (2)». Dieu dit cependant: « Venez, et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (3)». Examinons comment se concilient ces deux idées, comment s'harmonisent en Dieu ces deux paroles. Il est doux et humble de coeur, puisqu' « il a été conduit comme « une brebis à l'immolation, puisque semblable à un agneau qui se tait sous le ciseau
1. Act. IX, 1-16. — 2. Ps. LXXXII, 2. — 3. Matt. XI, 28, 29.
qui le tond, il n'a pas ouvert la bouche (1) ». Attaché ensuite au gibet, il y a enduré les feux injustes de la haine, il y a ressenti les traits perçants de langues cruelles. Ne sont-ce pas ces langues qui ont blessé l'Innocent, qui ont crucifié le Juste? C'est d'elles qu'il avait été dit: «Enfants des hommes, leurs dents sont des lances et des flèches, leur langue est un glaive perçant ». Qu'a fait cette langue? Qu'a fait ce glaive perçant? Il a mis à mort. Qu'est-ce qui a été mis à mort? C'est la mort qui a tué la Vie, afin qu'à son tour la Vie tuât la mort. Qu'a donc fait, qu'a fait leur langue, ce glaive perçant ? Ecoute ce qu'elle a fait, lis ce qui suit: « Elevez-vous, Seigneur, au-dessus des cieux, et que votre gloire se répande sur toute la terre (2). » Voilà ce qu'a procuré le glaive perçant. Nous savons, non pour l'avoir vu, mais par la foi, que le Seigneur s'est élevé au-dessus des cieux; et par la lecture, par la foi, pour le voir, que sa gloire est répandue sur toute la terre.
Considère maintenant comment il a été doux et humble de coeur, pour élever à une telle gloire sa chair morte, puis ressuscitée. Voici sa douceur. Du haut de sa croix il disait: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (3) ». Il avait dit ailleurs: « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ». Oh ! apprenez-nous vous-même que vous êtes doux et humble de coeur. Où ces vertus ont-elles pu, où ont-elles dû se révéler avec plus de convenance que sur la croix? Aussi, c'est lorsque ses membres y étaient suspendus, que ses mains et ses pieds y étaient cloués, que ses ennemis le poursuivaient encore de leurs paroles cruelles, sans se rassasier de son sang répandu et sans re. connaître le Médecin qui venait les guérir de leurs maladies, c'est alors que Jésus disait: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent « ce qu'il font » ; en d'autres termes: Je suis venu pour guérir ces malades; c'est l'excès même de leur fièvre qui les empêche de me reconnaître. Quelle douceur donc et quelle humilité de cœur dans ces paroles: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce « qu'ils font ! »
4. Mais que signifie : « Ne gardez ni votre silence, ni votre douceur ? » Qu'il accomplisse aussi ce voeu. Il n'a point gardé son silence,
1. Isaïe, LIII, 7. — 2. Ps. LVI, 5, 6. — 3. Luc, XXIII, 34.
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quand il a crié du haut du ciel: « Saul, Saul, a pourquoi me persécuter? » Voilà: « Ne gardez point votre silence ». Et « ne gardez point non plus votre douceur? » D'abord il n'a épargné ni l'erreur , ni la cruauté de Saul ; sa parole l'a abattu au moment même où il ne respirait que meurtres, il lui a enlevé la vue et l'a amené tremblant comme un captif vers ce même Ananie qu'il cherchait pour le persécuter. Ici donc ce n'est pas la douceur, c'est la sévérité; la sévérité contre l'erreur et non pas contre la personne. Ce n'est pas assez : continuez à ne garder ni votre silence ni votre douceur. Comme Ananie craignait et tremblait en entendant seulement le
in de ce loup connu au loin: « Je lui montrerai, dit le Seigneur. — Je lui montrerai » voilà des menaces, voilà de la sévérité. « Je lui montrerai. — Ne gardez ni votre silence, ni votre douceur ». Montrez à ce persécuteur, non-seulement votre bonté, mais encore votre rigueur. Montrez; qu'il endure ce qu'il a fait endurer, qu'il apprenne à souffrir ce qu'il faisait souffrir, qu'il éprouve enfin ce qu'il faisait éprouver à autrui. « Je lui montrerai combien cil doit souffrir ». C'est avec un accent sévère que le Sauveur prononce ces paroles; c'est pour accomplir celles-ci : « Ne gardez ni votre silence ni votre douceur ». Il ne doit pas toutefois se mettre en contradiction avec ces autres: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. Je lui montrerai ce qu'il doit souffrir pour mon nom ». Voilà de quoi t’effrayer : ah ! venez à son secours, ne laissez ai souffrir outre mesure ni périr cet homme que vous avez créé, retrouvé ensuite. Ce sont ici des menaces de votre part ; ce n'est ni votre silence ni votre douceur, ce sont des menaces. « Je lui montrerai ce qu'il doit souffrir pour mon nom ». Ce qui l'effraie ici fera son salut. Il agissait contre mon nom; que pour mon nom il souffre. O sévérité miséricordieuse ! Voici le Seigneur aiguisant le fer; non pour donner la mort, mais pour faire une incision ; non pour tuer, mais pour guérir. Le Christ disait: « Je lui montrerai ce qu'il doit souffrir pour mon nom ». Et dans quel but? Apprends-le du patient lui-même. « Les douleurs de cette vie ne sont pas proportionnées à la gloire à venir qui éclatera en nous (1)». Que le monde sévisse, qu'il menace, qu'il
1. Rom. VIII, 18.
calomnie, qu'il prenne ses armes, qu'il fasse enfin tout ce qui lui est possible : qu'est-ce que tout cela en présence de ce qui nous est réservé ? En face de ce que j'espère, je place ce que j'endure; je sens l'un, je crois l'autre; combien ce que je crois l'emporte dans la balance sur ce que je souffre ! Quelles que soient les rigueurs endurées pour la gloire du Christ, si elles permettent de vivre encore, elles sont tolérables; ne permettent-elles plus de vivre ? elles font sortir de ce monde. Elles ne détruisent pas, elles bâtent. Que hâtent-elles ? La récompense elle-même, ces jouissances qui n'auront point de fin lorsqu'on y sera parvenu; car, si le travail a une fin, le salaire n'en a point.
5. Cet homme, ce vase d'élection se nommait d'abord Saul. Saul vient de Saül. Vous, mes frères, qui connaissez les divines Ecritures, rappelez-vous ce qu'était Saül. C'était un roi méchant et qui persécutait David, ce saint serviteur de Dieu ; il était aussi, vous vous en souvenez, de la tribu de Benjamin. De là égaiement venait Saul ; il semblait en avoir emporté l'habitude de la persécution ; mais il ne devait point y persévérer, car si Saul vient de Saül, d'où vient Paul? Saul était donc comme issu de ce roi cruel, lorsque superbe et cruel il respirait le meurtre; mais d'où vient Paul? Paul signifie Petit. Paul est donc un nom d'humilité. L'Apôtre prit ce nom lorsqu'il eut été amené aux pieds du Maître qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ». Voilà d'où vient le nom de Paul. Remarquez qu'en latin Paul signifie Petit. Ces mots: PAULO post videbo te, PAULUM hic expecta, signifient en effet : Dans PEU de temps je te reverrai, Attends ici PEU de temps. Aussi Paul disait-il : « Je suis le plus petit des Apôtres (1)» ; oui, « le plus petit des Apôtres »; et ailleurs : « Je suis le dernier des Apôtres (2) ».
6. Le plus petit et le dernier des Apôtres, il est comme la frange de la robe du Seigneur. Qu'y a-t-il dans un vêtement de plus petit, de plus bas que la frange? C'est néanmoins en la touchant qu'une femme se trouva guérie d'une perte de sang (3). Aussi dans ce petit, dans ce dernier Apôtre, vivait quelqu'un de grand, d'immense, quelqu'un à qui il laissait d'autant plus de place qu'il était plus petit. Pourquoi nous étonner que la grandeur habite dans la
1. I Cor. XV, 9. — 2. Ib. IV, 9. — 3. Matt. IX, 20, 22.
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petitesse? Elle demeure principalement dans ce qu'il y a de plus petit. Vois comme elle s'exprime : « Sur qui reposera mon Esprit? Sur l'homme humble, sur l'homme paisible et qui tremble à mes paroles (1) » . Si le Très-Haut habite ainsi dans l'homme humble; c'est pour l'élever; car il est dit : « Du haut de son « trône le Seigneur regarde les humbles : et « de loin seulement il aperçoit les superbes (2) ». Donc humilie-toi, et il s'approchera, élève-toi, et il s'éloignera.
7. Mais que dit le petit Paul ? Ce que nous avons entendu aujourd'hui même : « On croit a de coeur pour être justifié; on confesse de bouche pour être sauvé (3) » . Beaucoup croient de coeur et rougissent de confesser de bouche. Sachez, mes frères, qu'il n'y a presque plus aucun païen qui n'admire en lui-même le Christ et qui ne sente l'accomplissement des prophéties relatives à son élévation au-dessus des cieux, en voyant sa gloire répandue par toute la terre. Mais en se craignant, en rougissant les uns devant les autres, ils éloignent d'eux le salut dont il est dit : « On confesse de bouche pour être sauvé ». Que sert de croire pour être justifié, si les lèvres hésitent de manifester tes convictions du coeur? Dieu voit bien la foi intérieure; mais ce n'est pas assez. La peur que tu as des orgueilleux t'empêche de confesser le Dieu fait humble, et tu lui préfères ces superbes auxquels il n'a pas craint de déplaire pour l'amour de toi. Tu n'oses confesser le Fils de Dieu fait humble. Tu oses bien confesser la grandeur du Verbe, de la Sagesse, de la Puissance de Dieu ; mais tu rougis de reconnaître qu'il soit né, qu'il ait été crucifié et qu'il soit mort. Le Très-Haut, l'Egal du Père, Celui par qui tout a été fait, par qui tu as été formé toi-même, s'est fait ce que tu es; pour l'amour de toi il s'est fait homme, il est né, il est mort. O malade, comment pourras-tu guérir, en rougissant de prendre tes remèdes? Profite du temps. Tu en as le temps aujourd'hui : plus tard ce Sauveur méprisé viendra éveiller l'admiration; jugé, il viendra juger; mis à mort, il viendra rendre la vie; couvert d'outrages, il viendra combler d'honneurs. Distingue aujourd'hui de l'avenir : ce que nous croyons est aujourd'hui voilé, dans l'avenir nous le verrons à découvert. Choisis maintenant le parti où tu veux
1. Isaïe, LXVI, 2. — 2. Ps. CXXXVI, 6. — 3. Rom. X, 10.
rester à l'avenir. Tu rougis du nom du Christ? En en rougissant maintenant devant les hommes, tu te prépares à rougir encore lors qu'il viendra dans sa gloire rendre aux bons ce qu'il leur a promis et aux méchants ce dont il les a menacés. Où seras-tu placé alors? Que deviendras-tu, si te fixant du haut de son trône il te dit : Tu as rougi de mon humilité, tu n'entreras point dans ma gloire? Arrière donc cette honte coupable; qu'on s'anime d'une sainte impudence, si toutefois on peut ici employer cette expression. J'avoue pour tant, mes frères, que pour bannir de moi toute crainte, je me suis fait violence, afin de parler ainsi.
8. Non, je ne veux pas que nous rougissions du nom du Christ. Pénétrons-nous profondément de notre foi au Christ crucifié, mis à mort. Oui, il a été mis à mort; car si son sang n'avait coulé, la cédule de nos péchés ne serait pas effacée encore. Oui, je crois qu'il a été mis à mort; car ce qui est mort en lui,c'est ce qu'il me doit et non la nature à qui je dois l'existence. Je crois donc à un mort ; à quel mort ? A un mort qui est venu parmi nous avec une existence pleine et qui pourtant nous a emprunté. Quel était-il en venant? Il était Celui « qui possédant la nature de Dieu n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu ». Voilà Celui qui est venu. Que nous a-t-il emprunté ? « Mais il s'est anéanti lui-même en prenant une nature d'esclave et en devenant semblable aux hommes (1) ». Ainsi c'est le Producteur quia été produit, le Créateur qui a été créé. Comment a-t-il été formé et créé? Dans sa nature d'esclave, en prenant cette nature d'esclave sans perdre sa nature divine, Or, c'est dans cette nature de serviteur, dans cette nature que le Fils de Dieu nous a empruntée pour l'amour de nous, qu'il est né et qu'il a souffert, qu'il est ressuscité et qu'il est monté au ciel. Je viens de nommer quatre choses: la naissance et la mort, la résurrection et l'ascension au ciel. Deux ont précédé, deux ont suivi. Les deux premières sont la naissance et la mort; les deux dernières, la ré. surrection et l'ascension. Dans les deux premières on t'a montré ce que tu es; dans les deux dernières, ce que tu seras une fois récompensé. Tu savais naître et mourir; sur cette terre habitée par des mortels c'est ce
1. Philip. II, 6, 7.
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qu'on voit partout. Qu'y a-t-il en effet de plus universel pour tous les hommes, que de naître et de mourir ? C'est une destinée que partage l'homme avec la bête, de sorte que cette vie nous est commune avec elle. Nous sommes nés, nous mourrons. Ce que tu ne savais pas faire encore, c'est de ressusciter et de monter au ciel. Deux choses donc t'étaient connues, et deux choses inconnues ; le Sauveur s'est chargé de ce que tu connaissais, et il t'a donné l'exemple de ce que tu ne connaissais pas souffre donc ce qu'il a pris sur lui, espère ce qu'il t'a montré dans sa personne.
9. En vérité, te suffit-il pour lie pas mourir de ne consentir pas à ta mort ? Pourquoi craindre ce que tu ne saurais éviter? Tu crains ce que tu ne saurais éviter en le repoussant ; et ce qu'en le repoussant tu pourrais écarter, tu ne le crains pas ? Qu'est-ce que je viens de dire? Quand les hommes sont nés, Dieu les assujettit à la mort comme à un moyen pour eux de sortir de ce siècle ; et tu n'es exempt de la mort que si tu es étranger au genre humain. Aveugle, que fais-tu ? Te demande-t-on de choisir si tu veux être homme ? Tu l'es, puisque tu es arrivé comme homme sur cette terre. Songe à la manière dont tu en sortiras. Dès que tu es né, tu dois mourir. Fuis, prends garde, repousse, rachète; tu ne peux ni ajourner ni éviter la mort. Elle viendra, même malgré toi; à ton insu elle viendra. Pourquoi donc craindre ce que ta résistance ne saurait empêcher? Crains plutôt ce qui ne sera pas, situ n'y consens. Qu'est-ce? Ce dont Dieu a menacé les impies, les infidèles, les parjures, les blasphémateurs, les injustes et tous les méchants, savoir les feux brûlants de l'enfer et les flammes éternelles.
Commence donc par comparer ces deux choses : la mort qui dure un instant, et les supplices qui durent l'éternité. Tu redoutes la mort d'un instant; elle viendra, même malgré toi: crains les peines de l'éternité; si tu veux, tu en seras exempt. Ce que tu dois craindre, ce que tu peux écarter, n'est-il pas ce qu'il y a de bien plus sérieux? Oui, ce qu'il y a de plus, de bien plus, d'incomparablement plus sérieux, est ce que tu dois redouter et ce que tu peux éloigner de toi. Que tu vives bien ou mal, tu mourras ; tu ne saurais échapper à la mort, quel que soit ton genre de vie. Mais si tu prends le parti de bien vivre, tu ne seras point condamné aux peines éternelles. Donc, dès que tu ne peux prendre le parti de ne pas mourir, prends celui de ne pas mériter, durant ta vie, de mourir éternellement. Telle est notre foi ; tel est l'enseignement que nous a donné le Christ par sa vie et par sa mort. Il t'a montré en mourant ce que tu dois souffrir, bon gré, mal gré ; et il t'a montré, en ressuscitant, ce à quoi tu parviendras en vivant saintement. Or ici « on croit de coeur pour être justifié, et on confesse de bouche pour être sauvé ». Pour toi, tu n'oses confesser, de peur d'être insulté, non par des hommes qui ne croient pas, car eux aussi croient intérieurement, mais par des hommes qui rougissent de montrer qu'ils croient. Ecoute ce qui suit : « Quiconque croira en lui, dit l'Ecriture, ne sera point confondu (1) ».
Médite cela, sache t'en occuper ; c'est l'aliment, non pas du corps, mais de l'esprit ; c'est la nourriture que distribuait, vers le soir, le ravisseur du matin.
Unis au Seigneur, etc.
1. Hom. X, 10, 11.
408
ANALYSE. — Ce qui doit nous donner ta plus haute idée de la gloire méritée et obtenue par les saints martyrs, c'est que 1° Ils doivent cette gloire à Jésus-Christ; 2° S'ils jouissent de tant d'honneurs dans ce monde, que ne reçoivent-ils pas de l'autre? 3° Ils ont effectivement triomphé de ce à quoi l'homme est le plus attaché, de l'amour de la vie et. de la crainte der douleurs ; 4° S'il leur arrivait, au moment même de leur martyre, de n'en point ressentir les souffrances à cause des consolation divines dont ils étaient remplis, quelle idée ne doit-on pas se faire des délices dont ils sont enivrés dans leur état glorieux! 5° Quels que soient cependant leur bonheur et leur gloire d'aujourd'hui, ce n'est que comme un songe, en présence de ce qui les attend après la résurrection. Faisons-nous donc un honneur de célébrer la mémoire de ces illustrés membres de notre corps, lesquels d'ailleurs sont morts et prient pour nous. Associons-nous dans notre faiblesse aux hommages qu'ils rendent à Dieu.
1. Le retour anniversaire de ce jour nous rappelle à la mémoire et nous représente en quelque sorte le jour solennel où, ornées de la couronne du martyre, les saintes servantes de Dieu Perpétue et Félicité commencèrent à jouir de la félicité perpétuelle, et où, pour s'être montrées ensemble fidèles au Christ au milieu dés combats, elles méritèrent que leurs noms fussent unis pour désigner leur récompense. Le lecteur vient de nous redire les encouragements qui leur furent adressés dans leurs visions divines et les triomphes remportés par elles sur les souffrances. Tout cela, exprimé et éclairé par la lumière de la parole, a été écouté attentivement, regardé avec intérêt, religieusement honoré et loué par nous avec amour. Cependant une solennité si pieuse réclame encore de nous le discours de chaque année. Si ce discours, fait par moi, se trouve bien au-dessous des mérites de ces saintes martyres, il n'en sera pas moins un témoignage de l'ardeur de mon zèle à me mêler aux joies d'une fête si solennelle.
Se peut-il en effet rien de plus glorieux que ces femmes, qu'il est plus facile aux hommes d'admirer que d'imiter? Mais cette gloire appartient surtout à Celui à qui elles ont donné leur foi, au nom de qui elles ont combattu avec une émulation généreuse et fidèle, et près de qui il n'y a, pour l'homme intérieur, aucune distinction de sexe. Aussi semble-t-il que dans ces saintes femmes le sexe disparaisse sans la vigueur de l'esprit, et on ne s'arrête point à considérer dans leur corps ce qu'on ne voit pas dans leurs actes. C'est ainsi que sous leurs pieds chastes et victorieux a été foulé le dragon, au bas de l'échelle montrée à Perpétue pour la conduire à Dieu; et la tête de cet antique serpent, qui fut comme un abîme où se jeta la première femme, leur servit d'échelon pour monter au ciel.
2. Est-il rien de plus attachant que ce spectacle, de plus animé que ce.combat, de plus honorable que cette victoire ? Quand alors ces corps sacrés étaient exposés aux bêtes, les païens frémissaient dans tout l'amphithéâtre, ces populations entières méditaient de vains projets; mais Celui qui habite au ciel se riait d'eux, le Seigneur les jouait. Aujourd'hui les enfants de ces aveugles, dont les cris impies appelaient les tourments sur les corps des martyrs, exaltent par des chants pieux les mérites de ces héros de la foi. Quand il s'agissait de les mettre à mort, on ne courait pas avec autant . d'empressement à ces spectacles de cruauté, qu'on court aujourd'hui dans l'église pour les honorer avec piété. La charité contemple avec religion, chaque année, l'acte commis en un seul jour par l'impiété et le sacrilège. Alors aussi il y avait des spectateurs ; mais que leurs dispositions étaient différentes des nôtres ! Ils achevaient par leurs cris ce qu'épargnaient les morsures des bêtes. Pour nous au contraire nous n'avons que de la pitié pour ce qu'ont fait ces impies, que du respect pour ce qu'ont souffert ces pieux martyrs. Les impies voyaient, des yeux du corps, de quoi nourrir la férocité de leurs coeurs; nous voyons, (409) nous, des yeux du coeur, ce qu'il ne leur a pas été donné de contempler. Eux applaudissaient il a mort des martyrs ; et nous, nous pleurons la mort des âmes de ces païens. Privés des lumières de la foi, ils s'imaginaient que ces saints étaient anéantis; éclairés par la vérité, nous voyons, nous, qu'ils sont couronnés. Leurs insultes mêmes sont devenues notre triomphe, avec cette différence que c'est un triomphe religieux et éternel, tandis que des insultes impies d'alors il n'est plus question aujourd'hui.
3. Nous croyons, mes frères, et nous croyons avec raison qu'immenses sont les récompenses des martyrs. Si cependant nous considérons avec soin la nature de leurs combats, nous ne serons point étonnés que Dieu les rende si brillantes. En effet toute laborieuse et toute courte qu'elle soit, cette vie a pour nous tant de douceur, que dans l'impossibilité de ne jamais mourir, on fait de nombreux et de grands efforts pour mourir un peu plus tard. Pour échapper il a mort on ne peut rien; mais pour l'ajourner on fait tout ce q u'on peut. Le travail assurément pèse à l'âme; pourtant ceux mêmes qui n'espèrent rien, qui n'espèrent ni bien ni mal au-delà de cette vie, n'épargnent aucuns travaux pour empêcher que la mort ne mette sitôt fin à leur travail. Pour ceux à qui l'erreur fait soupçonner, pour après la mort, de fausses et charnelles jouissances, ou à qui la vraie foi lait espérer un repos d'ineffable tranquillité et parfaitement heureux, ne travaillent-ils pas aussi, ne s'appliquent-ils pas avec les plus grands soins, à retarder la mort? Que prétendent-ils en effet lorsque, pour se procurer la nourriture de chaque jour, ils se livrent à tant de labeurs, s'assujettissent à tant de dépendance soit pour les remèdes, soit pour d'autres précautions qu'ils prennent étant malades ou qu'ils font prendre aux malades? Leur but n'est-il pas d'éloigner tant soit peu (arrivée de la mort? Combien donc ne faut-il pas acheter, pour la vie future, l'exemption absolue de cette mort dont le seul retard est estimé si cher dans cette vie ? Nous avons, même pour cette existence calamiteuse, un tel et si inexplicable attrait ; nous avons, dans cette vie telle quelle, une horreur de la mort, si vive et si naturelle, que ceux-là mêmes voudraient ne pas mourir, pour qui la mort est un passage à cette vie où désormais ils seront inaccessibles à la mort.
4. Eh bien ! la vertu qui distingue surtout les martyrs du Christ, c'est le mépris qu'ils professent, avec une charité sincère, une solide espérance et une foi non feinte, pour cet immense amour de la vie et pour cette crainte de la mort. Quelles que soient sous ce rapport les promesses ou les menaces que leur adresse le monde, ils les dédaignent et s'élancent en avant. Quels que soient les sifflements que le serpent fasse entendre, ils lui foulent la tête aux pieds et s'élèvent sur elle. On triomphe en effet de toutes les passions, quand on dompte, comme un tyran farouche, l'amour de cette vie, à qui toutes les passions servent de satellites. Quel lien en effet pourrait attacher encore à la vie, celui qui n'a plus en lui l'amour de la vie ?
Jusqu'à un certain point on assimile ordinairement les douleurs corporelles à la crainte de la mort. C'est tantôt l'une et ce sont tantôt les autres qui l'emportent dans l'homme. Celui-ci ment au milieu des tortures pour échapper à la mort; celui-là, sûr de mourir, ment encore pour s'épargner des supplices. On dit vrai aussi, quand on n'endure pas la question, plutôt que de s'y exposer en se défendant par le mensonge.
Mais quelle que soit, de ces deux craintes, celle qui l'emporte dans les autres hommes, les martyrs du Christ les ont domptées toutes les deux pour soutenir la gloire et la justice du Christ : ils n'ont redouté ni. la mort ni la douleur. C'est qu'en eux triomphait Celui qui vivait en eux; et pour avoir vécu, non pour eux mais pour lui, ils ne sont pas morts en mourant.
Aussi leur faisait-il éprouver des délices spirituelles qui leur ôtaient le sentiment des souffrances corporelles, autant qu'il leur était nécessaire pour mériter sans succomber. Où était effectivement cette jeune femme, quand elle ne s'apercevait point qu'elle luttait contre une vache indomptée et quand elle demanda à quel moment aurait lieu cette lutte déjà accomplie? Où était-elle? Que voyait-elle quand elle ne remarquait pas ce combat? De quoi jouissait-elle quand elle n'était pas sensible à ses blessures? Quel amour l'emportait? Quel spectacle la ravissait? De quel breuvage était-elle enivrée? Et pourtant elle était prise encore dans les noeuds de la chair, elle portait encore des membres mourants, elle était toujours appesantie par un corps corruptible.
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Que goûtent donc les âmes des martyrs, une fois qu'échappées des liens du corps, après les fatigues et les dangers du combat, elles sont reçues en triomphe avec les anges et nourries comme eux; une fois qu'on ne leur dit plus : Pratiquez ce que j'ai prescrit; mais Recevez ce que j'ai promis? Quelles délices spirituelles ne savourent-elles pas au banquet divin ! Avec quelle sécurité elles reposent en Dieu ! Quelle sublime gloire n'éclate pas en elles ! Rien sur la terre ne peut nous le faire comprendre.
5. Ajoutez que, si incomparable qu'elle soit avec ce qu'il y a de plus heureux et de plus doux sur la terre, la vie dont jouissent actuellement les saints martyrs n'est qu'une faible partie de ce qui leur est promis; ce n'est même qu'un allégement destiné à les consoler de n'en pas jouir encore. Viendra donc le jour de la récompense, où réuni à son corps chacun recevra tout ce qu'il mérite, où les membres de ce riche, ornés autrefois d'une pourpre éphémère, seront livrés en proie aux feux éternels, tandis que toute transformée la chair du pauvre couvert d'ulcères brillera d'un vif éclat au milieu des anges; quoique dès aujourd'hui l'un demande avec ardeur que l'autre fasse tomber de son doigt une goutte d'eau sur sa langue embrasée, tandis que celui-ci repose délicieusement dans le sein du juste (1). Autant il y a de différence entre les joies ou les souffrances de ceux qui rêvent et de ceux qui veillent, autant il y en a entre les tourments ou les jouissances de ceux qui sont morts et de ceux qui sont ressuscités. Ce n'est pas que l'esprit des morts soit assujetti à l'illusion comme les esprits qui rêvent; c'est que le repos des âmes privées de leurs corps est bien différent de la félicité et de la gloire dont on jouit au milieu des anges lorsqu'on est réuni à un corps tout céleste; car la multitude des fidèles ressuscités sera élevée au niveau des anges. Or, dans cette multitude brilleront d'un éclat particulier les glorieux martyrs, et comme ils ont subi dans leurs corps d'indignes tourments, ces corps deviendront pour eux des ornements de gloire.
6. Par conséquent, continuons à célébrer
1. Luc, XVI, 19-24.
leurs solennités, avec un grand zèle et avec une joie contenue, par des réunions chastes, des pensées de foi et des prédications pleines d'espérance. C'est déjà imiter sérieusement les saints que d'applaudir à leurs vertus. Eux sont grands, nous sommes petits; mais le Seigneur a béni les petits avec les grands (1). Ils nous devancent, ils s'élèvent bien au-dessus de nous: si nous ne pouvons les suivre par nos actions, suivons-les en désir; si nous n'approchons pas de leur gloire, partageons leur joie; si nous n'avons pas leurs mérites, formons-en le voeu; si nous ne souffrons pas ce qu'ils ont souffert, compatissons; si nous ne nous élevons pas comme eux, tenons à eux. Croirions-nous que c'est peu pour nous d'être avec ces héros, auxquels nous ne pouvons clous comparer, les membres d'un même corps? «Si un membre souffre, est-il écrit, tous les autres souffrent avec lui ; et quand un membre est dans la joie, avec lui y sont aussi tous les autres (2) ». C'est la gloire du Chef divin qui veille également sur les mains et sur les pieds, sur les membres supérieurs et sur les membres inférieurs.
Seul il a donné sa vie pour tous; à son exemple, les martyrs ont donné la leur pour leurs frères; ils ont pour produire cette immense et fertile moisson des peuples chrétiens, arrosé la terre de leur sang. C'est ainsi que nous sommes aussi le fruit de leurs sueurs. Nous élevons vers eux notre admiration, ils ont pour nous de la pitié. Nous leur applaudissons, ils prient pour nous. Sous les pieds de l'ânesse qui conduisait Jésus à Jérusalem, ils ont étendu leurs corps comme des vêtements; pour nous, détachons au moins les rameau des arbres, et cherchant dans l'Ecriture des hymnes et des louanges, faisons-les retentir pour ajouter à la joie commune (3).
N'oublions pas toutefois que nous obéissons au même Seigneur, que nous suivons-le même Maître, que nous escortons le même Prince, que nous sommes unis au même Chef, que nous marchons vers la même Jérusalem, que nous pratiquons la même charité et que nous gardons la même unité.
1. Ps. CXIII, 13. — 2. I Cor. XII, 26. — 3. Matt. XXI, 7-9.
411
ANALYSE. — Le courage viril qu'elles déploient dans leurs combats, malgré la faiblesse de leur sexe, ne peut être attribué qu'à Jésus-Christ, à qui elles étaient intimement unies. Ce qui rend ce courage plus digne encore d'admiration, c'est qu'en triomphant de tout, l'une triomphe de son vieux père en lui témoignant la plus filiale tendresse, et que l'autre triomphe miraculeusement d'un enfant nouveau-né.
1. Ce qui brille, ce qui l'emporte éminemment dans cette société de martyrs, c'est la vertu, c'est le nom de Perpétue et de Félicité, ces saintes servantes de Dieu ; car la couronne est plus glorieuse, quand le sexe est plus faible, et l'âme se montre assurément plus virile dans le corps d'une femme, lorsque celle-ci ne succombe pas sous le poids de sa fragilité. Combien elles avaient raison de se tenir intimement unies à l'Epoux unique à qui l'unique Eglise se présente comme une vierge chaste (1) ! Avec quelle raison elles lui demeuraient unies, puisqu'en lui elles puisaient la force de résister au démon, puisqu'ainsi, on voyait des femmes renverser l'ennemi qui par la femme avait abattu l'homme. En elles se montra invincible Celui qui s'est rendu faible pour elles. Pour les moissonner il les remplit de sa force, Lui qui pour les semer s'est anéanti lui-même. C'est lui qui les a élevées a tant de gloire et d'honneur, quand pour elles il a voulu entendre des outrages et des blasphèmes. C'est lui enfin qui a donné à ces femmes de mourir victimes de leur, courage et de leur fidélité, après que pour elles il a daigné dans sa miséricorde prendre une femme pour Mère.
2. Une âme pieuse aime à contempler comment la bienheureuse Perpétue, ainsi qu'elle assure l'avoir vu dans une de ses révélations, se trouva changée en homme pour lutter contre le démon. C'est que dans cette lutte elle aussi travaillait à devenir un homme parfait, à atteindre la mesure de l'âge et de la plénitude
1. II Cor. XI, 12.
du Christ (1). Aussi, pour n'oublier aucun moyen de la surprendre, dès que l'antique et opiniâtre ennemi qui avait trompé l'homme par la femme, se sentit aux prises avec cette femme d'un mâle courage, il essaya de la vaincre en recourant à un homme. 1 ne s'adressa point à son mari, dans la crainte que déjà citoyenne des cieux par l'élévation de ses pensées, elle ne soupçonnât en lui des désirs charnels qui la feraient rougir et dont elle triompherait aisément; c'est sur les lèvres de son père qu'il mit des paroles de séduction; il espérait qu'incapable de mollir sous les impressions de la volupté, le tueur religieux de la fille serait vaincu par la force même de sa piété. Mais la sainte répondit à son père avec une telle sagesse que, sans violer le précepte qui commande d'honorer les parents, elle ne se laissa point prendre aux ruses profondes où se cachait l'ennemi. Vaincu ainsi de tous côtés, l'ennemi fit frapper d'une verge le père de Perpétue; il voulait que si elle avait méprisé ses paroles elle souffrît au moins de ses douleurs. La fille gémit de l'injure faite à son vieux père; pour n'avoir pas cédé à ses représentations, elle n'avait rien perdu de son affection pour lui. Car ce qu'elle haïssait en lui, était l'aveuglement et non la nature, l'infidélité et non l'auteur de ses jours. Elle mérita donc plus de gloire en repoussant les remontrances insensées de ce père bien-aimé, qu'elle ne put voir frapper sans jeter un cri de douleur. Ainsi ce témoignage de sensibilité n'ôta rien à l'énergie de son courage, et
1. Eph. IV, 13.
412
il ajouta à son martyre un nouveau titre de louanges. Car « tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu (1) ».
3. Pour Félicité, elle était enceinte dans sa prison. Ses gémissements, quand elle accoucha, montraient bien qu'elle était femme; mais si elle ne fut pas exempte du châtiment infligé à Eve, elle fut secourue par la grâce accordée à Marie. Femme, elle souffrait ce qu'elle devait endurer; mais elle était soutenue par le Fils de la Vierge. Un mois avant d'être à terme, elle donna donc le jour à un enfant. Si la Providence voulut ainsi que le temps de ses couches fût devancé, c'était pour ne pas retarder le jour ni la gloire de son martyre. Oui, la Providence voulut que son enfant vînt au monde avant l'époque ordinaire, afin que Félicité fût rendue, comme il était juste, à ses illustres compagnons; sans elle, effectivement, ne semble-t-il pas que ces martyrs auraient manqué, non-seulement d'une compagne de plus, mais encore de la récompense qui leur était due? Les noms réunis de ces deux femmes désignent en effet le bon. heur assuré à tous ces saints. Pourquoi ont-ils tout bravé, sinon pour jouir d'une Félicité Perpétuelle ? Il est donc bien vrai que les noms de celles-ci expriment la destinée à la. quelle tous sont appelés. Aussi quoique ces martyrs fussent nombreux, ces deux noms ex. primaient seuls l'éternité, le bonheur de tous.
1. Rom. VIII, 28.
ANALYSE. — Si la divine Providence a voulu que sainte Perpétue et sainte Félicité souffrissent ensemble le martyre, c’est parce que leurs noms réunis désignent la récompense promise à tous les martyrs. Femmes et mères l'une et l'autre, elles ont montré un courage supérieur à leur sexe. D'autres martyrs ont souffert héroïquement avec elles; mais les noms de celles-ci ont du rester à ce jour, soit parce que leur énergie a mieux éclaté dans leur faiblesse, soit parce que leurs noms expriment la récompense assurée aux martyrs.
1. Nous célébrons aujourd'hui la fête de deux saintes martyres qui se sont distinguées par les vertus qu'elles ont fait éclater au milieu des tourments, et qui de plus désignent par leurs noms la récompense assurée à leurs pieux et généreux combats ainsi qu'à ceux de leurs compagnons. En effet Perpétue ou Perpétuelle et Félicité sont à la fois les noms de ces dent femmes et la récompense de tous les martyrs. Tous les martyrs déploieraient-ils momentanément tant de courage pour lutter contre la souffrance et pour confesser la foi, si ce n'était pour jouir d'une Perpétuelle Félicité ? Aussi la divine Providence a fait en sorte que ces deux femmes fussent, non-seulement martyres, mais associées étroitement dans un même martyre; et il en devait être ainsi, afin qu'elles donnassent à un même jour la gloire de leurs noms, et qu'elles invitassent la postérité à célébrer leur mémoire dans une solennité commune. De même que l'exemple de leur glorieux combat nous- excite à les imiter; ainsi leurs noms témoignent de l'impérissable récompense que nous devons recevoir. Ah ! qu'elles se tiennent, qu'elles demeurent attachées l'une à l'autre; sans l'une nous n'espérons pas l'autre. Que servirait la Perpétuité sans la Félicité ? et sans la Perpétuité la Félicité ne serait que passagère. C'est assez, vu le temps dont nous pouvons disposer, sur le nom des martyres auxquelles ce jour est consacré.
2. Quant aux personnes mêmes qui portaient ces noms , on nous l'a dit en lisant leurs Actes et la tradition nous l'a appris: ces personnes de tant de mérite et de si hautes (413) vertus n'étaient pas seulement des personnes du sexe, c'étaient des femmes. Toutes deux mêmes étaient mères, nouvelle circonstance qui s'ajoutait à l'infirmité du sexe, pour les rendre plus sensibles à la souffrance, pour inspirer à l'ennemi, qui allait les attaquer sur tous les points , l'espérance qu'elles ne pourraient soutenir le poids accablant d'une persécution cruelle, qu'elles fléchiraient bientôt et deviendraient sa proie. Mais intérieurement aussi fortes que sages, elles surent déjouer ses ruses et abattre sa rage.
3. Au nombre de ces glorieux martyrs se trouvèrent aussi des hommes qui le même jour triomphèrent également des tourments avec un indomptable courage. Ce ne sont pas eux toutefois qui ont donné leurs noms à cette fête. Serait-ce que les deux saintes l'emportaient sur eux par la dignité de leurs moeurs? Non, c'est que ce fut pour le sexe faible un plus grand miracle de vaincre l'antique ennemi ; c'est encore parce qu'en combattant, la mâle vertu avait les yeux ouverts sur la Perpétuelle Félicité.
ANALYSE. — Les martyrs ont besoin principalement de deux vertus : de la patience pour supporter les tourments sans fléchir, et de la tempérance pour résister aux séductions de la volupté. Or, c'est Dieu, dit l'Écriture, qui peut seul donner ces deux vertus. Donc il n'y a de vrais martyrs que ceux qui souffrent pour la cause de Dieu, ou qui souffrent au sein de l'Église.
1. En admirant la force déployée par les saints martyrs dans leurs souffrances, ayons soin d'y montrer la grâce du Seigneur. Ces martyrs ne veulent pas qu'on les loue en eux-mêmes, mais uniquement dans Celui à qui nous disons : « Dans le Seigneur se glorifiera mon âme ». Ceux qui comprennent cela ne se laissent point aller à l'orgueil ; ils demandent avec tremblement, ils reçoivent avec joie, ils persévèrent et ne perdent pas la grâce. En effet , dès qu'ils ne s'enflent point d'orgueil, ils sont doux. Or, après avoir dit: « Dans le Seigneur se glorifiera mon âme », le prophète ajoute : « Que les hommes doux prêtent d'oreille et soient remplis d'allégresse (1) ». Eh ! que serait-ce que cette chair infirme, que cette masse de vers et de pourriture, si nous n'avions dit la vérité en chantant . « Mon âme sera soumise au Seigneur, car de lui vient ma patience (2)? » C'est la vertu qu'il a
1. Ps. XXXIII, 3. — 2. Ps. LXI, 6.
fallu aux martyrs pour supporter tant de maux en vue de la foi.
Deux choses en effet attirent ou poussent les hommes au péché : c'est la volupté ou la douleur; la volupté y attire, la douleur y pousse. Pour résister à la volupté, il faut la tempérance; la patience, pour résister à la douleur. Voici comment on porte au péché l'âme de l'homme : tantôt on lui dit : Fais cela et tu te procureras tel bien; et tantôt Fais cela, pour t'épargner cette peine. Ainsi la promesse précède la jouissance et la menace précède la douleur, et quand on pèche, c'est pour se procurer du plaisir ou éviter la souffrance. Afin donc de combattre ces deux genres de tentations, dont l'une consiste dans des promesses flatteuses, et l'autre dans de terribles menaces, le Seigneur a daigné nous faire aussi des. promesses et des menaces : il a promis le royaume des cieux; il a menacé des supplices de l'enfer. Si douce que soit la volupté, Dieu n'est-il pas plus doux? (414) Si cuisante que soit la douleur temporelle, le feu éternel n'est-il pas plus affreux? Au lieu donc de l'amour du monde ou plutôt de l'amour immonde, tu as autre chose à aimer, et autre chose à craindre que ce qui effraie dans le monde.
2. C'est peu d'être instruit, tu dois obtenir encore d'être secouru. Aussi le psaume que nous venons de chanter, nous a-t-il enseigné que de Dieu vient en nous la patience à opposer aux souffrances. Mais comment savons-nous que de lui nous vient aussi la tempérance nécessaire pour résister aux voluptés? Voici un témoignage fort clair : « Dès que je sus que nul ne peut être tempérant si Dieu ne le lui accorde, et que connaître l'auteur de ce don était déjà un effet de la sagesse (1) ». Ne s'ensuit-il pas que, si tu possèdes quelque grâce de Dieu sans reconnaître de qui elle te vient, tu ne seras point récompensé, puisque tu es un ingrat? Effectivement, si tu ne connais pas l'auteur de ce bienfait, tu ne l'en remercies pas; or, en ne l'en remerciant pas, tu perds même ce que tu possèdes. « A celui qui a, on donnera encore ». Qu'est-ce qu'avoir dans toute la force du terme ? C'est connaître de qui on a reçu ce que l'on a. « Mais à celui qui n'a pas », qui ne sait pas à qui il est redevable, « on ôtera même ce qu'il a (2) ». D'ailleurs, ce qu'expriment ces paroles du Sage : « Connaître l'auteur de ce don, était déjà un effet de la sagesse », l'apôtre saint Paul nous le redit en parlant de la grâce de Dieu conférée par l'Esprit-Saint.
3. « Pour nous, dit-il, nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu ». Puis, comme si on lui eût demandé : Comment les discerner ? il ajoute
« Afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits (3)». Ainsi l'Esprit de Dieu est un Esprit de charité, tandis que l'esprit de ce monde est un esprit d’orgueil. ceux donc qui en sont animés résistent à Dieu et sont ingrats envers lui. Beaucoup possèdent des dons de lui , mais ils ne le servent pas : de là vient qu'ils sont malheureux. Parfois l'un a reçu des dons plus considérables, et l'autre, des dons moindres. Ces dons, par exemple, sont l'intelligence, la mémoire, car c'est Dieu qui les accorde. Ainsi tu rencontres homme dont l'esprit est pénétrant au plus
1. Sag. VIII, 21. — 2. Matt. XIII, 12. — 3. I Cor. II, 12.
haut degré, dont la mémoire incroyable excite la plus vive admiration : en voici un autre qui a peu d'intelligence et dont la mémoire est peu fidèle, il n'est sous ce double rapport que médiocrement doué. Mais le premier est orgueilleux, le second est humble; l'un rend grâces à Dieu du peu qu'il a reçu, l'autre s'attribue à lui-même ses grandes facultés. Celui qui rend grâces à Dieu du peu qu'il a reçu, vaut incomparablement mieux que celui qui s'enorgueillit de ses grands dons. Aussi Dieu accorde-t-il beaucoup à celui qui lui rend grâces de peu; tandis que celui qui ne le remercie pas de beaucoup, perd même tout ce qu'il a. « Car à celui qui a, on donnera encore; mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a ». Comment peut-il avoir et n'avoir pas? Il a sans avoir, quand il ne sait de qui il a reçu. C'est alors que Dieu lui retire son bien et lui laisse son iniquité.
Il est donc bien vrai que « nul n'est tempérant, si Dieu ne le lui accorde ». C'est la grâce à opposer aux voluptés. D'ailleurs « connaître quel est l'auteur de ce don est déjà un effet de la sagesse ». Non, «nul n'est tempérant si Dieu ne le lui accorde ». Voici maintenant la grâce à opposer aux douleurs: « Car c'est de lui, est-il dit, que vient en moi la patience » .
Par conséquent a espérez en lui, vous tous « qui formez l'assemblée du peuple ». Espérez en lui, ne vous appuyez pas sur vos forces. Confessez-lui les maux qui sont en vous, espérez de lui les biens qu'il vous faut. Si orgueilleux que vous soyez, sans son secours vous ne serez rien. Afin donc de pouvoir devenir humbles, « répandez devant lui vos coeurs » ; et pour ne pas demeurer en vous, ajoutez ce qui suit: « Dieu est notre aide (1) ».
4. C'est sur lui en effet que s'appuya pour vaincre le bienheureux martyr que nous admirons, dont nous honorons aujourd'hui la mémoire. Sans lui il n'aurait pas vaincu. Eût-il même sans lui triomphé des tortures, il n'eût pas triomphé du diable. Parfois en effet des hommes vaincus parle démon surmontent les tourments ; en eux ce n'est pas patience, c'est dureté. Mais Dieu vint en aide à notre saint martyr pour lui donner la vraie foi, pour le faire entrer dans la bonne cause, et, en faveur de cette bonne cause, le soutenir par la
1. Ps. LXI, 9.
415
patience ; car il n'y a de patience qu'autant qu'on est dans la bonne cause, et nul autre que Dieu ne donne la foi véritable.
L'Apôtre exprime en peu de mots que de Dieu nous viennent à la fois et la bonne cause pour laquelle nous devons souffrir, et la patience à supporter les souffrances. Il dit en effet, pour exhorter au martyre : « Car il vous a été donné pour le Christ ». Voilà la bonne cause: pour le Christ; pour le Christ, et non pour les sacrilèges qui s'élèvent contre le Christ, et non pour le schisme et l'hérésie qui combattent le Christ; car c'est le Christ qui a dit: « Qui ne recueille pas avec moi, dissipe (1) ». — « A vous donc il a été donné pour le Christ, non-seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui (2) ». Telle est la vraie patience. Aimons-la, tenons-y; et si nous ne l'avons pas encore, demandons-la; ainsi nous pourrons chanter : « Mon âme sera soumise à Dieu, car de lui me vient la patience ».
1. Luc, XI, 23. — 2. Philip. I, 29.
ANALYSE. — 1° N'oublions pas, en louant les martyrs, de faire remonter jusqu'à Dieu la constance qu'ils ont montrée au païen des tourments; car c'est de Dieu que vient la patience, comme de lui viennent les autres dons faits aux hommes : l'Écriture ne cesse de le redire. 2° Afin donc de pratiquer la patience, les martyrs ont retiré leurs pensées de cette multitude d'objets où des se sont égarées depuis le péché, et ils ont fixé leur attention sur les délices que procure la possession de Dieu. C'est par là qu’ils ont remporté une victoire si complète, que l'Église se recommande à leurs prières au lieu de prier pour eux. La victoire complète en effet est de triompher des tourments comme en a triomphé Jésus-Christ, pour nous servir de modèle. Par conséquent, n’imitons pas la présomption de Pierre, car elle l'a perdu; et demandons au Sauveur, dont le regard l'a converti, la patience dont nous avons besoin.
1. C'est aujourd'hui le moment de nous acquitter, avec la grâce de Dieu, de ce que nous devons. Quand les débiteurs sont d'aussi bonne volonté, pourquoi cette agitation parmi les créanciers ? Que tous les esprits soient tranquilles, et chacun pourra profiter de ce que nous déboursons.
C'est des souffrances et de la gloire des saints martyrs que nous devons vous parler. Puisqu'ils ont souffert avec tant de gloire, ne nous prêchent-ils pas la patience ? Ils avaient affaire ides multitudes en fureur; ayons affaire, nous, à des peuples bien disposés, car nous avons été témoins de leur foi. Il nous faut louer la constance des martyrs ; mais quelle éloquence suffirait à cet éloge? Comment exprimer par ma parole ce qu'a déjà produit la foi dans ses coeurs ?
D'où vient donc cette grande vertu de patience ? D'où vient-elle, sinon de l'auteur de tout don excellent ? Et quel est l'auteur de tout don excellent, sinon l'auteur de tout don parfait ? Aussi est-il dit dans l'Écriture : « La patience produit une oeuvre parfaite. Tout don excellent et tout don parfait descend du Père des lumières, en qui il n'y a ni changement ni ombre de vicissitude (1) » . C'est de la source immuable que descend la patience dans l'esprit muable de l'homme pour le rendre immuable. Comment l'homme peut-il plaire à Dieu, sinon par la grâce de Dieu ? Comment l'homme peut-il bien vivre, sinon en puisant à la fontaine de vie ? Par quoi l'homme peut-il être éclairé, sinon par l'éternelle lumière ? « Car c'est en vous, dit le prophète, qu'est la source de vie. — En vous » ; je pourrais dire
1. Jacq. I, 4, 17.
que la vie vient de moi, mais en parlant ainsi je me séparerais de vous. « C'est donc en vous qu'est la source de vie. — A votre lumière » encore, et non pas à la nôtre, « nous verrons la lumière (1) ». Donc « approchez de lui, et vous serez éclairés (2)». Il est la source de vie approche, bois et vis. Il est la lumière, approche, saisis et vois. En ne buvant pas à cette fontaine, tu seras dans l'aridité.
2. Aussi est-ce là qu'ont puisé, qu'on bu nos martyrs; c'est là qu'ils se sont enivrés pour ne plus reconnaître leurs proches. Combien n'y a-t-il pas en effet de ces saints martyrs que leurs proches ont travaillé à séduire par leurs caresses, aux approches de leur passion, et de rappeler aux vaines et fugitives jouissances de cette vie temporelle ? Mais eux, après avoir bu avec avidité à cette source qui jaillit du sein de Dieu et s'être saintement enivrés, ne pouvaient que confesser le Christ ; ils ne reconnaissaient plus ces parents charnels qu'ils voyaient troublés par le vin de l'erreur, épris pour eux d'un amour aveugle et s'appliquant par leurs caresses à les détourner de la vie véritable, ils ne faisaient plus attention à eux.
Telle n'était point la mère de Marien ; cette sainte femme n'était point du nombre de ces parents qui travaillent à persuader l'erreur, à flatter la chair, à témoigner un amour trompeur. Elle ne portait pas un vain nom, ce n'est pas en vain qu'elle s'appelait Marie. Sans doute elle n'était pas vierge, elle n'avait pas été fécondée par le Saint-Esprit; mais c'est en conservant sa pudeur qu'avec le concours de son mari elle était devenue mère d'un tel fils; et au lieu de l'en détourner par de perfides caresses, elle l'animait plutôt, par ses encouragements, à marcher vers l'éclatante gloire du martyre. Vous êtes donc sainte aussi, ô Marie : si vous n'avez pas tout le mérite de votre homonyme, vous en avez les désirs; vous aussi vous êtes bienheureuse. Elle a donné le jour au Chef des martyrs ; vous avez mis au monde un martyr de ce Chef. Elle est devenue la Mère du Juge souverain ; et vous, la mère d'un témoin de ce Juge.. Enfantement fortuné ! cœur plus fortuné encore ! Vous gémissiez en devenant mère; vous triomphiez de bonheur en perdant votre fils. Vous gémissiez en devenant mère ? Vous triomphiez en perdant votre fils ? Pourquoi cela ? Ah ! ce n'est point sans
1. Ps. XXXV, 10. — 2. Ps. XXXIII, 6.
raison; car vous ne le perdiez réellement pas. Vous ne souffriez point alors, parce que vous aviez la foi : c'est cette foi toute spirituelle qui éloignait de votre cœur la douleur charnelle. Vous saviez que vous ne perdiez pas votre fils, mais que vous l'envoyiez en avant; tout votre bonheur eût été de le suivre.
3. Nous admirons, nous louons, nous aimons de tels sentiments. O fortunés martyrs, qui vous les a inspirés ? Je sais que vous avez des coeurs d'homme; d'où vous viennent ces sentiments divins ? Selon moi, c'est de Dieu. Qui oserait dire que c'est de vous ? Qui voudrait vous perdre en vous donnant de fausses louanges ? On vous dirait que c'est de vous? Répondez: « Dans le Seigneur se glorifiera mon âme ». On vous dirait que c'est de vous? Répondez, si vous êtes doux; répondez: «Dans le Seigneur se glorifiera mon âme» ; répondez encore, au milieu du peuple de Dieu: «Que les hommes doux prêtent l'oreille et soient dans l'allégresse (1) ». On vous dirait que c'est de vous ? Répondez : « L'homme ne peut rien recevoir qui ne lui ait été donné du ciel (2) ». D'ailleurs à vous comme à nous le Seigneur Jésus a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire (3) ». — « Sans moi vous ne pouvez rien faire ». C'est à vous également que s'adressent ces mots : reconnaissez le langage de votre Pasteur, évitez les flatteries du séducteur : je sais que vous déplait cet orgueil impie, inique, ingrat. Saints martyrs, vous avez souffert pour le Christ; mais c'est à vous et non au Christ qu'ont profité vos souffrances. Que vous manquerait-il, dit-on, si vous n'aviez pas reçu? Ah ! repoussez loin de vous ce poison du serpent ennemi. La langue qui parle ainsi est celle qui a dit : « Vous serez comme des dieux (4) ». C'est l'ingratitude du libre arbitre qui a jeté l'homme dans l'abîme: que l'arbitre délivré dise maintenant au Seigneur : « Vous êtes, Seigneur, la patience d'Israël (5) ».
Pourquoi tant d'orgueil, infidèle ? Tu supposes, en,louant la patience des martyrs, que c'est par eux-mêmes qu'ils sont patients? Ecoute plutôt l'Apôtre, le Docteur des Gentils et non le séducteur des infidèles. Tu loues donc dans les martyrs leur patience pour le Christ et tu la leur attribues ? Ecoute plutôt l'Apôtre s'adressant aux martyrs et apaisant le coeur des hommes. Ecoute-le, il dit: « Car il
1. Ps. XXXIII, 3. — 2. Jean, III, 27. — 3. Ib. XV, 5. — 4. Gen. III, 5. — 5. Jér. XVII, 15.
vous a été donné pour le Christ ». Ecoute : c'est la piété qui exhorte, ce n'est pas l'adulation qui séduit : « Il vous a été donné ». Remarque ce mot : donné. « Il vous a été donné pour le . Christ, non-seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui (1). — Il vous a été donné ». Que peut-on ajouter à ces mots ? « Il vous a été donné » : reconnais que c'est un don, pour n'être pas dépouillé si tu venais à usurper. « Il vous a été donné pour le Christ ». Pour le Christ, quoi, sinon de souffrir? Ce n'est pas une simple conjecture , écoute ce qui suit : « Non-seulement de croire en lui » : cette foi est aussi un don , ce n'est pas le seul; « mais aussi de souffrir pour lui », cela aussi vous a été donné ». Tourne le dos , martyr, à ce flatteur ingrat et infidèle; regarde ton Bienfaiteur généreux et attribue à Dieu le privilège d'avoir souffert pour lui, sans toutefois que tu lui aies offert ce qui vient de toi; dis-lui plutôt : « Dans le Seigneur se glorifiera mon âme; que les hommes doux, prêtent l'oreille et soient dans l'allégresse ». Si on demande à ce martyr : Que signifie : « Dans le Seigneur se glorifiera mon âme ? » N'est-ce pas te glorifier en toi ? Il répondra : « Mon âme ne sera-t-elle pas soumise à Dieu ? C'est de lui que me vient ma patience (2) » . pourquoi ma patience ?. Parce que j'ai ouvert mon coeur et que je l'ai reçue avec joie. C'est ainsi qu'elle, est de lui et de, moi ; elle est à moi d'autant plus sûrement que, j'avoue qu'elle vient de lui: Elle est à moi, mais je ne la tiens pas de moi. Pour garder le bienfait, je reconnais mon divin Bienfaiteur. Si je ne le reconnais pas, il me reprend le bien qu'il m'a donné, et par la faute de mon libre arbitre je reste avec le mal qui vient de moi.
4. Il est dit dans un livre digne de foi : « Dieu a fait l'homme droit, et les hommes se sont jetés d'ans des pensées sans nombre (3) . — Dieu a fait l'homme droit, et les hommes » : comment, sinon. par leur libre arbitre ? « Et les hommes se sont, jetés dans des pensées sans nombre ». Après avoir dit que « Dieu a fait d'homme droit », l'écrivain sacré n'ajoute pas, comme on pouvait s'y attendre : Et les hommes se sont jetés dans des pensées perverses ou dans des pensées injustes , mais : « dans des pensées sans nombre ». A cause de cette multitude de pensées, « le corps qui se
1. Philip. I, 29. — 2. Ps. LXI, 6. — 3. Ecclé. VII, 30.
corrompt, appesantit l'âme, et cette habitation terrestre abat l'esprit livré à la multitude de ses pensées (1) ». Que Dieu nous délivre de cette multitude de pensées humaines; qu'il nous élève vers l'unité pour nous rendre un en lui au lieu de la multitude divisée que nous sommes. Qu'il nous embrase du feu de sa charité, pour nous attacher à lui dans l'unité d'un même coeur, pour ne pas nous laisser tomber de l'unité dans la division ni nous laisser aller à tout vent quand nous aurions laissé l'unité. C'est effectivement de cette unité que parlait l'Apôtre quand il disait: « Mes frères, je ne crois pas avoir atteint encore » ; quoi? «L'unité » Qu'elle unité? «Oubliant ce qui est en arrière, je m'étends et je marche vers ce qui est en avant (2) ». C'est vers l'unité , vers l'unité que je marche, dit-il ; mais je ne crois pas y être parvenu, car le corps qui se corrompt abat l'esprit livré à la multitude de ses pensées.
Voilà de quel côté allaient les martyrs; pleins d'ardeur, ils ne s'inquiétaient pas du bruit de la multitude, parce qu'ils aimaient l'unité. Reconnaissez quel désir les animait : « J'ai demandé au Seigneur une seule chose. — « Une seule». Adieu, ô multitude du siècle; « j’ai demandé une seule chose»; sans aucun doute une seule béatitude, une seule félicité, la seule raie et non la multitude des fausses. « J'ai demandé une seule chose au Seigneur, je la lui demanderai encore ». Quelle est cette, seule grâce? « C'est d'habiter dans la maison de Dieu tous les jours de ma vie ». Et pourquoi? « Pour y contempler les joies du Seigneur (3) ». Lorsque les saints martyrs réfléchissaient à ces joies, tous les maux, toutes les amertumes, toutes les cruautés n'étaient plus, rien à leurs yeux. C'était le plaisir opposé au plaisir, le plaisir encore opposé à la douleur; car ce plaisir luttait à la fois et contre les rigueurs et contre les caresses du monde. Ils répondaient : Pourquoi me flatter? Ce que j'aime a plus de charmes que ce que tu me promets. J'entends Dieu ou plutôt son Ecriture qui me dit : « Qu'elles sont immenses, Seigneur, les jouissances que vous tenez en réserve pour ceux qui vous craignent (4) » Ici sans doute c'est encore une multitude, mais dans le bon sens, une multitude où il n'y a point de désaccord,
1. Sag. IX, 15. — 2. Philip. III, 13. — 3. Ps. XXVI, 4. — 4. Ps. XXX, 20, 27
418
une multitude reposant sur l'unité.
5. Ne vous étonnez donc pas de ceci, mes frères. Savez-vous à quel moment on fait mention des martyrs? L'Eglise ne prie pas pour eux; l'Eglise a raison de prier pour les autres fidèles défunts, endormis; elle ne prie pas pour les martyrs, elle se recommande plutôt à leurs prières, attendu qu'ils ont combattu fus qu'au sang contre le péché, ayant observé fidèlement cette parole de l'Ecriture : «Lutte pour la vérité jusqu'à la mort (1) ». Ils ont méprisé les promesses du mondé c'est peu; car c'est peu de dédaigner la mort, c'est peu, d'endurer des tourments; la victoire la plus glorieuse, la victoire coin pète est de, lutter jusqu'au sang.
Aussi bien pour tenter Notre-Seigneur, le prince des martyrs, l'ennemi commence par lui proposer ce qui le flatte : « Dis à ces pierres de se changer en pains. — Je te donnerai tous ces royaumes. — Voyons si les anges te recevront, car il est écrit : De peur que tu ne te blesses le pied contre la pierre ». Voilà bien les plaisirs du monde : le pain représente la concupiscence de la chair; la promesse des royaumes, l'ambition du siècle; l'excitation à la curiosité, la convoitise des yeux; tout cela vient du siècle, ce sont ses caresses et non ses rigueurs. Considérez le Chef des martyrs luttant pour 'nous apprendre a combattre, et nous soutenant dans sa miséricorde lorsque nous combattons. Pourquoi a-t-il souffert qu'on le tentât, sinon pour nous enseigner à résister au tentateur? Le monde te promet-il des voluptés charnelles? Réponds-lui : Il y a plus de charmes en Dieu. Te promet-il des honneurs et des dignités profanes? Réponds : Rien n'est élevé comme le royaume de Dieu. Te promet-il de vaines et condamnables curiosités ? Réponds : Seule, la vérité de Dieu ne s'égare pas. Le Seigneur ayant subi cette triple tentation, par là raison que dans toutes les séductions du monde il y a toujours volupté, curiosité ou orgueil, que dit l'Evangéliste? « Toute tentation achevée »; toute, c'est-à-dire toute tentation propre à flatter; car il restait un autre moyen de le tenter ; c'était de recourir à ce, qu'il y a de douloureux, de dur, de cruel, d'atroce, de plus affreux. Aussi l'Evangéliste sachant ce qui venait de se faire et ce qui devait se
1. Eccli. IV, 33.
faire encore, écrivit : « Toute tentation achevée, le diable s'éloigna de lui pour un temps (1) ». Il s'éloigna de lui , comme un serpent insidieux ; pour revenir à lui, comme un lion rugissant. Mais il sera vaincu par Celui qui a foulé aux pieds le lion et le dragon (2). Il reviendra , il entrera dans Juda, et il en fera le traître de son Maître; contre lui il amènera les Juifs, non plus avec; des flatteries, mais avec dès menaces, et devenu maître de ses instruments, il criera parles lèvres de la multitude : « Crucifie-le, crucifie-le (3) ». Pourquoi nous étonner de voir ici encore le Christ victorieux ? N'était-il pas le Dieu tout-puissant?
6. C'est pour nous que le Christ a voulu souffrir. « Il a souffert pour vous, dit l'Apôtre, saint Pierre, en vous laissant son exemple, afin que vous marchiez sur ses traces (4) ». Il t'a appris à souffrir et c'est en souffrant qu'il te l'a appris. C'était trop peu de sa parole, s'il n'y avait joint son exemple. Mais quel exemple nous a-t-il, donné, mes frères? Il était suspendu à la croix, et les Juifs étaient remplis clé fureur contre lui; il était attaché par des clous aigus, mais sans rien perdre de sa douceur. Or, pendant qu'il était ainsi suspendu, contre lui ses ennemis se livraient à la fureur, ils vociféraient, ils le couvraient d'outrages. Il était au milieu d'eux comme leur unique et suprême médecin, et eux enrageaient contre lui de tous côtés comme des frénétiques. Tout suspendu qu'il fût, il les guérissait. « Mon Père, disait-il, pardonnez-leur, car, ils ne savent ce qu'ils font (5) ». Il priait ainsi, et pourtant il était sur la croix; il n'en descendait pas, car il formait avec son sang un remède pour ces furieux. Il priait et tout à la fois il exauçait sa prière compatissante, car s'il implorait son Père il exauçait avec lui. Or, Comme ses supplications ne pouvaient se répandre inutilement, il guérit âpres sa résurrection lés égarés qu'il avait tolérés sur la croix. Il monta au ciel, il envoya l’Esprit-Saint ; s'il ne s'était pas montré à ces aveugles, mais seulement à ses disciples, fidèles, c'était pour ne paraître pas insulter en quelque sorte ses meurtriers. Ne valait-il pas mieux enseigner l'humilité à ses amis, que de reprocher dés torts trop réels à ses ennemis ? Il ressuscita donc ; il fit plus alors que n'avaient demandé ces incrédules lorsque
1. Matt. IV, 1-11 ; Luc, IV, 1-13. — 2. Ps. CX, 13. — 3. Luc, XXIII, 21. — 4. I Pierre, II, 21. — 5 Luc, XXIII, 34.
d'un air injurieux, ils s'écriaient:« S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de la croix (1) ». Il ne voulut pas descendre de la croix et il sortit plein de vie du tombeau.
Il monta donc au ciel, il envoya delà. l'Esprit-Saint, il remplit de lui ses Apôtres, corrigea leur crainte et leur inspira la confiance. Ce fut alors qu'au lieu de continuer à trembler, Pierre acquit tout à coup l'énergie d'un prédicateur. D'où lui venait cette force? Examine Pierre quand il présume de lui-même, il renie; examine-le, quand Dieu lui vient en aide, il prêche. Si sa faiblesse a chancelé un instant, c'était pour abattre en lui la présomption et non pour détruire sa piété. Le Sauveur le remplit de son Esprit et fait de lui un prédicateur invincible. Il lui avait prédit , lorsqu'il présumait de lui-même , qu'il le renierait trois fois; c'est que Pierre comptait alors sur ses forces; il comptait, non sur la grâce de Dieu, mais sur son libre arbitre. Il s'était écrié effectivement : « Je resterai avec vous jusqu'à la mort (2) »; il avait dit, dans son abondance : «Jamais je ne fléchirai ». Mais Celui dont la bonne volonté lui avait donné ce courage généreux, détourna de lui sa face et il se troubla (3). « Le Seigneur, «est-il écrit, détourna sa face »; il montra Pierre a lui-même. Ensuite cependant il le regarda de nouveau et il affermit Pierre sur la Pierre.
Par conséquent, mes frères, imitons, autant que nous en sommes capables, l'exemple que le Seigneur nous a donné dans sa passion.
1. Matt. XXVII, 40. — 2. Matt. XXVI, 33-35. — 3. Ps. XXIX, 7, 8.
Nous le pourrons, si nous lui demandons secours; non pas en le devançant, comme Pierre présomptueux, mais en le suivant et en le priant, comme Pierre marchant dans la vertu. Lorsque Pierre eut jusqu'à trois fois renié son Maître, que dit l'Evangéliste? Remarquez-le : « Et le Seigneur regarda Pierre, et Pierre se rappela (1) ». Que signifie : « Il le regarda ? » Réellement le Seigneur ne le regarda point corporellement comme pour réveiller ses souvenirs; non, ce n'est point là le sens : lisez l'Evangile. C'était dans l'intérieur de la maison qu'on jugeait le Sauveur, et c'était dans la cour que Pierre était tenté. Ce n'est donc point un regard corporel, c'est un regard divin que Jésus jeta sur Pierre; ce ne fut point un regard matériel, mais un regard de profonde miséricorde. Jésus, après avoir détourné la face, le considéra et il fut délivré. Ah ! c'en était,fait de ce présomptueux, si le Rédempteur ne l'avait regardé. Mais le voilà lavé dans ses larmes; corrigé et tiré de l'abîme, il prêche. Il prêche; après avoir renié; et d'autres croient, après s'être égarés. C'est l'effet produit sur ces frénétiques par le remède du sang divin. Ils boivent avec foi ce qu'ils ont répandu avec fureur.
C'est trop pour moi, dit-on, d'imiter le Seigneur. Eh bien ! avec la grâce du Seigneur, imite un autre serviteur, imite Etienne; imite Marien et Jacques. C'étaient des hommes, c'étaient des serviteurs comme toi; ils sont nés comme toi; mais ils ont été couronnés par Celui qui n'est pas né de la même manière.
1. Luc, XXII, 61.
420
ANALYSE. — Si nous célébrons la fête des martyrs, c'est pour nous exciter à marcher sur leurs traces. Or, ce qui fait le martyr, ce n'est précisément ni la souffrance ni la force d'âme c'est premièrement la cause pour laquelle il souffre, vérité que rendent manifeste les trois croix du Calvaire ; c'est secondement la grâce de Dieu, ce dont on voit des preuves convaincantes dans la chute et la victoire de saint Pierre, dans la chute et la victoire de saint Caste et de saint Emile. Donc, implorons la grâce de Dieu en nous adressant à Jésus et à ses martyrs, qui sont avec lui nos intercesseurs. Donc aussi restons fidèlement attachés à l'unité catholique : c'est là seulement qu'on peut être martyr, parce que là seulement se trouve la bonne cause qui sert à faire les martyrs.
1. Le courage qu'ont déployé les saints martyrs n'est pas seulement un grand courage, c'est un courage pieux; car il ne serait ni.salutaire, ni véritable et ne mériterait pas même le nom de courage si l'on combattait par orgueil au lien de combattre pour Dieu. Ce courage,donc des saints martyrs nous invite à adresser la parole à votre charité et à lui faire observer que nous devons célébrer les solennités des martyrs, en travaillant à nous faire un bonheur de les imiter et de marcher sur leurs traces. S'ils se sont montrés si forts, ce n'est pas à eux-mêmes qu'ils le doivent. La source où ils ont puisé n'est pas pour eux seulement; car Celui qui leur a donné peut nous donner aussi, puisqu'une même rançon a été versée pour nous tous.
2. Il faut donc vous rappeler d'abord, ce que vous devez vous rappeler souvent et n'oublier jamais, que ce qui fait le martyr de Dieu, ce n'est point le supplice qu'il endure, mais la cause qu'il défend. Ce ne sont point nos tourments, c'est notre justice qui plaît à Dieu; et en jugeant avec autant d'autorité que d'infaillibilité, il examine, non pas ce que chacun souffre, mais pourquoi on souffre. Si la croix du Seigneur est devenue notre symbole, ce n'est point à cause de ce qu'a enduré le Seigneur, c'est à cause du motif pour lequel il a souffert. Si c'était à cause des souffrances elles-mêmes, les souffrances des larrons qui enduraient le même supplice, auraient mérité le même honneur. Il y avait au même lieu trois crucifiés; au centre était le Seigneur, « mis au nombre des scélérats (1) », et de chaque. côté les deux larrons; mais la cause de chacun, des trois n'était pas la même. Tout près qu'ils fussent du Sauveur, les larrons étaient fort, loin de lui. Leurs crimes les avaient attachés à la croix; Jésus y était attaché pour les nôtres.
Que dis je? On vit assez clairement, dans la personne de l'un d'entre eux, ce que pouvait produire, non le supplice de la croix, mais,la piété d'un aveu. Sous le poids de la douleur un larron gagna ce qu'avait perdu Pierre sous l'impression de la crainte. Ce larron coupable fut attaché à la croix; mais ayant changé le motif de ses souffrances, il, acquit le paradis même. Ce qui,lui mérita ce changement, c'est qu'il ne méprisa point le Christ tout en le voyant condamné au même supplice. Les Juifs le méprisaient pendant qu'il faisait des miracles; le. larron crut en lui quand il était au gibet Dans son compagnon de supplice il reconnut le Seigneur, et il fit en croyant en lui violence au royaume des cieux. Le larron s'attacha donc au Christ au moment où tremblait la foi des Apôtres. Il mérita alors d'entendre ces mots : « Tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis ». Ah ! il ne s'était pas promis autant. Sans doute il se recommandait à une miséricorde immense; mais d'autre part il songeait à ce qu'il avait mérité. «Seigneur, dit-il, souvenez-vous de moi lorsque « vous serez entré dans votre royaume». Ainsi donc il s'attendait à souffrir jusqu'à l'entrée
1. Isaïe, LIII, 12.
421
du Seigneur dans son royaume, et tout ce qu'il demandait, c'était qu'au moins alors il lui fût fait miséricorde. Pénétré du souvenir de ses crimes, le larron par conséquent ajournait sa délivrance. Mais le Seigneur lui offrit ce qu'il était loin d'espérer; il semblait lui dire: Tu demandes que je me souvienne de toi lorsque je serai parvenu dans mon royaume; « en vérité, en vérité je te le déclare, aujourd'hui même tu seras avec moi en paradis (1) ». Sache à qui tu te recommandes. Tu supposes que je dois arriver; mais avant de- me mettre en marche je suis partout. Aussi, quoique sur le point de descendre aux enfers, je te mets en paradis aujourd'hui; sans te confier à personne, je te gardé avec moi. Il est vrai, mon humilité est descendue au milieu des mortels, au milieu même des morts; mais jamais ma divinité ne quitte le paradis.
C'est ainsi que les trois croix, représentaient trois causes bien différentes. L'un des larrons outrageait le Christ; l'autre confessait ses crimes et se recommandait à la miséricorde du Sauveur. Quant au Christ, sa croix placée entre les deux était moins un instrument de supplice qu'un tribunal; car c'est du haut de cette croix qu'il condamna le larron outrageux et qu'il délivra le larron devenu croyant. Redoutez d'outrager, soyez heureux de croire : ce qui vient de se faire au jour de l'humiliation s'accomplira au jour de la gloire.
3. Dieu distribue ses faveurs selon des desseins profonds ; nous pouvons ici admirer, nous ne saurions comprendre. D'ailleurs « qui a connu la pensée du Seigneur? Combien aussi ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables (2) !» Même en suivant partout le Christ, Pierre se trouble et le renie; le Sauveur le regarde ensuite et il pleure; ses larmes effacent en lui les taches qu'y a faites la crainte. Ce n'était pas abandonner Pierre, c'était l'instruire. Au moment où le Seigneur lui demandait s'il l’aimait, Pierre avait présumé en lui-même qu'il était capable de mourir pour lui, et il s'en croyait capable par ses propres forces. Si donc son Guide divin ne l'avait laissé tant soi peu à lui-même, il n'aurait pas appris à se connaître. «Pour vous je donne ma vie », avait-il osé dire. Il y avait présomption à s'écrier ainsi qu'il donnerait sa vie pour le Christ, quand
1, Luc, XXIII, 42, 43. — 2. Rom. XI, 31, 33.
le Christ libérateur n'avait pas donné encore la sienne pour lui. Aussi se trouble-t-il, comme le Seigneur le lui avait prédit, sous l'impression de la crainte, et il le renie jusqu'à trois fois, après avoir promis de mourir pour lui. « Le Seigneur le regarda » ensuite, est-il écrit; et lui, pleura amèrement (1)». Le souvenir de son reniement devait lui être amer, pour lui rendre plus douce la grâce de sa délivrance. S'il n'eût été laissé à lui-même,:, il n'eût pas renié; et s'il n'eût été regardé, il n'aurait pas pleuré. Dieu déteste ceux qui. présument de leurs forces, et comme un habile médecin il enlève cette espèce de tumeur à ceux qu'il aimé . Cette opération est douloureuse ; mais elle rétablit la santé.
Aussi le Sauveur, après sa résurrection, confie-t-il ses brebis à Pierre, à ce renégat. Renégat pour avoir présumé, il devient pasteur pour avoir aimé. Pourquoi en effet le Seigneur lui demande-t-il trois fois s'il l'aime, sinon pour le pénétrer de componction sur son triple reniement ? Aussi Pierre obtint-il ensuite par la grâce de Dieu ce qu'il n'avait pu obtenir par la confiance en soi. Quand effectivement le Seigneur eut recommandé à Pierre, non pas les brebis de Pierre, mais ses propres brebis; quand il l'eut invité à les paître, non pas dans son intérêt propre, mais en vue du Seigneur, il lui annonça qu'il aurait la gloire, d'abord manquée par lui pour s'y être porté avec précipitation, de souffrir pour son honneur. « Lorsque tu auras vieilli, lui dit-il, un autre te ceindra et te portera où tu ne veux point. Or il parla ainsi pour désigner par quelle mort il glorifierait Dieu (2)». C'est ce qui eut lieu. Après avoir effacé son reniement par ses larmes, Pierre parvint au martyre ; le tentateur ne put lui faire manquer ce que lui avait promis le Sauveur.
Quelque chose d'analogue est arrivé, selon moi, aux saints martyrs Caste et Emile, dont nous célébrons aujourd'hui la fête. Il est possible qu'eux aussi avaient présumé de leurs forces et que ce fut le motif de leur défection. Le Seigneur leur montra ainsi ce qu'ils étaient et ce qu'il était. Il réprima leur présomption et appela à lui leur foi, les secourut dans le combat et les couronna après la victoire. Déjà l'ennemi triomphait, à la première attaque; il les comptait parmi ses conquêtes,
1. Luc, XXII, 33, 61, 63. — 2. Jean, XXI, 18, 19.
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quand ils cédèrent devant les tortures. Cependant le Seigneur eut pitié d'eux, et que ne leur accorda-t-il pas ? D'autres martyrs ont vaincu le diable au moment de la tentation; ceux-ci le vainquirent au moment de son triomphe.
Par conséquent, nies frères, souvenons-nous de ceux dont nous solennisons aujourd'hui la fête; cherchons à les imiter, non dans ce qui a amené leur défaite, mais plutôt dans ce qui a assuré leur victoire, Si les chutes des grands hommes ne restent pas ignorées, c'est pour inspirer quelque crainte aux présomptueux. Partout, du reste, on met avec soin l'humilité du Christ en relief devant nous ; car le salut que nous procure le Christ vient de son humilité. N'en serait-ce pas fait de nous, si le Christ n'avait daigné s'humilier pour nous ? Rappelons-nous donc qu'il ne faut pas nous fier à nous. Remettons entre les mains de Dieu ce que nous avons, et sollicitons de lui ce qui nous manque.
5. La justice des martyrs est parfaite; ils se sont perfectionnés dans leur martyre même aussi lie prie-t-on pas pour eux dans l'Eglise. On -y prie pour les autres fidèles défunts, on n'y prie pas polir les martyrs ; ils étaient si parfaits en nous quittant, qu'au lieu d'être nos clients ils sont nos avocats. Ce n'est point par eux-mêmes, c'est par leur union avec le Chef dont ils sont des membres sans tache. Car notre Avocat véritable est Celui-là seul qui intercède en notre faveur, assis qu'il est à la droite du Père (1).
Il est notre Avocat unique, comme il est notre unique Pasteur; car « il faut, dit-il, que j'amène encore les brebis qui ne sont pas de ce bercail (2)». Dès que le Christ est Pasteur, Pierre ne l'est-il pas? Pierre sûrement l'est aussi; les autres qui ont les mêmes titres que lui sont également et sans aucun doute pasteurs. S'il n'était pas pasteur, Jésus lui aurait-il dit : « Pais mes brebis (3) ? » Toutefois le vrai pasteur est celui qui paît ses propres brebis. Or il a été dit à Pierre : «.Pais mes brebis», non pas les tiennes. Si donc Pierre est pasteur, ce n'est pas en lui-même, c'est comme membre du corps du Pasteur divin. Car en voulant paître ses propres brebis, à l'instant même il en aurait fait des boucs.
1. I Jean, II, 1; Rom. VIII, 34. — 2. Jean, X, 16. — 3. Ib. XXI,17.
6. Pour répondre à ces mots adressés à Pierre : « Pais mes brebis », il est dit au Cantique des cantiques : « Si tu ne te connais toi-même, ô la plus belle des femmes». Nous savons assurément à qui s'adresse ce langage, c'est même dans son sein que nous prêtons l'oreille. C'est à l'Eglise, en effet que parle ainsi le Christ, 1'Epoux à l'épouse. « Si tu ne te connais toi-même, ô la plus belle des femmes, sors (1) ». Quel langage désagréable : « Sors ! » — « Ils sont sortis du milieu de nous, est-il dit, mais ils n'étaient pas d'entre nous (2) ». A cette sombre parole: « Sors », est heureusement opposée cette parole de. félicitation : « Entre dans la joie de ton Seigneur (3) ». — « Si tu ne te connais toi-même, ô la plus belle des femmes », ô Eglise catholique qui l'emportes en beauté sur les hérésies; « si tu ne te connais toi-même, ô la plus belle des femmes, sors » ; je ne le chasse point, mais « sors ». Aussi nous ont-ils quittés, « ceux qui se séparent eux-mêmes du troupeau, hommes de vie animale, qui n'ont pas l'Esprit (4)». Il n'est pas écrit: ils ont été chassés, mais : « Ils nous ont quittés». C'est ce que fit d'ailleurs la divine justice dans la personne des premiers pécheurs. Comme s'ils fussent déjà entraînés par leur propre poids, Dieu les laissa aller du paradis terrestre, il ne les chassa point.
« Si donc tu ne te connais toi-même, ô la plus belle des femmes, sors» ; je ne te chasse pas, « sors ». Je voudrais te guérir en te cou. servant unie à mon corps ; tu veux, toi, qu'on en retranche ce membre pourri. Ceci s'applique à ces hommes qui devaient sortir afin de pouvoir se connaître et prendre ensuite des précautions pour rester unis. Eh! pour. quoi sont-ils sortis, sinon parce qu'ils ne se sont pas connus? S'ils s'étaient connus, ils auraient compris que ce qu'ils administraient n'était pas à, eux, mais à Dieu. — Je donne, dis-tu ; je donne ce qui est à moi, et comme c'est moi qui le donne, c'est chose sainte.Tu ne te connaissais pas, et pour ce motif tu es sorti. Tu n'as pas voulu prêter l'oreille à ces mots : «Si tu ne te connais toi-même, ô la plus belle des femmes ». Tu étais belle jadis, mais .c'est quand tu demeurais unie aux membres de ton Epoux. Tu n'as donc voulu ni en. tendre ni méditer ces paroles . « Si tu ne te
1. Cant. I, 7. — 2. I Jean, II, 19. — 3. Matt. XXV, 21. — 4. Jude,19. — 5. Gen. III, 23.
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connais toi-même », si tu ne sais qu'il t'a rencontrée toute souillée, que de laide il t'a rendue belle, et blanche de noire que tu étais. « Qu'as-tu, en effet, que tu ne l'aies reçu (1) ? » Tu ne réfléchis pas au sens de ces mots ; « Si c tu ne te connais toi-même, sors ».
Tu t'es imaginé aussi que tu devais paître tes propres brebis, sans comprend b la portée de ces expressions adressées à Pierre: « Pais a mes brebis ». Vois donc ce qu'ajoute pour toi Celui qui pour toi avait tenu ce langage : « Sors sur les traces des troupeaux » ; non pas du troupeau, mais « des troupeaux ». Les brebis du Christ sont dans les pâturages où il n'y a qu'un seul troupeau sous un seul pasteur. « Sors », toi, « sur les traces des troupeaux » ; en proie à la division, aux dissensions, aux déchirements; tu sors sur les traces des troupeaux et pais tes boucs » ; non pas « mes brebis », comme Pierre, mais « tes boucs, sous les tentes des pasteurs », non sous la lente du Pasteur. Pierre entre avec charité ; tu sors avec animosité. Parce que Pierre s'est connu lui-même, il s'est pleuré pour avoir présumé de lui, aussi a-t-il mérité de recevoir
1. I Cor. IV, 7.
du secours. Toi, au contraire, « sors ». Lui paissait « mes brebis ; — pais tes boucs ». Il était sous la tente du pasteur; va « sous les tentes des pasteurs ». Pourquoi te vanter de tes souffrances funestes, puisque ta cause n'est pas la bonne cause?
7. Ainsi donc honorons les martyrs à l'intérieur, sous la tente du Pasteur, parmi les membres du Pasteur, comptant sur la grâce et non sur l'audace, sur la piété et non sur la témérité, avec constance et non avec opiniâtreté, avec l'esprit d'union et non de division. Donc encore, si vous voulez imiter les vrais martyrs, embrassez la cause qui vous permettra de dire au Seigneur : « Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause de celle d'un peuple qui n'est pas saint (1) ». Séparez, non pas mes souffrances, car le peuple qui n'est pas saint en endure aussi; mais ma cause, car elle n'est pas celle de ce peuple. Oui, embrassez cette cause, tenez à la bonne et juste cause ; puis, avec l'aide du Seigneur, ne redoutez aucun tourment.
Unis au Seigneur notre Dieu, etc.
1. Ps. XLII, 1.
ANALYSE. — Martyr signifie témoin. Or, la première gloire des saints martyrs est d'avoir rendu à Dieu le plus haut témoignage qui se puisse imaginer. Une autre gloire des saints martyrs est d'être aujourd'hui aussi honorés dans le monde qu'ils y ont été décriés de leur vivant. Une autre gloire enfin, ce sont les miracles que Dieu accorde souvent à leur intercession : j'ai été témoin de plusieurs prodiges opérés à Milan par saint Gervais et saint Protais. Ne vous étonnez pas cependant de n'obtenir pas toujours les faveurs et les guérisons que vous sollicitez. Vous êtes souvent mieux exaucés quand Dieu parait ne pas vous exaucer. Ainsi il a accordé beaucoup plus aux Macchabées en ne pas les délivrant de la fureur d'Antiochus , qu'aux trois jeunes Hébreux préservés miraculeusement des atteintes de la flamme dans la fournaise de Babylone. Prenez donc courage et sachez que même sur votre lit vous pouvez arriver à la gloire du martyre.
l. Le mot martyr est un terme grec que fon emploie habituellement comme s'il était latin, et qui signifie témoin. Il y a donc de frais martyrs et il y en a de faux, comme il y a de vrais, et de faux témoins. « Le faux témoin, dit l'Ecriture, ne restera pas impuni (1)». Si le faux témoin ne doit pas rester sans châtiment, le témoin véridique ne restera pas sans couronne.
1. Prov. XIX, 5, 9.
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Sans doute il était facile de rendre témoignage à Jésus-Christ Notre-Seigneur et de confesser la vérité de sa divinité; l'affaire importante était de la confesser jusqu'à la mort. Il y avait, observe l'Evangile, des notables parmi les Juifs qui croyaient au Seigneur Jésus, mais que la peur des autres Juifs empêchait de l'avouer publiquement. Mais l'écrivain sacré fait aussitôt cette remarque: « C'est qu'ils aimaient la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu (1)». Ainsi plusieurs ont rougi de confesser le Christ devant les hommes. Il y en a eu d'autres qui valaient mieux et qui n'ont pas rougi de le confesser publiquement, mais qui n'ont pu le confesser jusqu'à la mort. Ces différents degrés de dévouement sont des grâces de Dieu, et ces grâces parfois ne se développent que peu à peu dans l'âme.
Arrêtez-vous d'abord ici, et comparez entre eux ces trois sortes de témoins : l'un, qui croit au Christ et ose à peine murmurer son nom ; l'autre, qui croit également au Christ, mais qui le confesse publiquement; un autre enfin qui croit aussi au Christ et qui est tout disposé à mourir pour lui en le confessant. Le premier est si faible que la timidité plutôt que la crainte suffit pour le vaincre; le second a du front et de la fermeté, mais pas encore jusqu'au sang; le troisième a tout ce qu'il faut et on ne peut lui souhaiter plus que ce qu'il a, car on voit en lui la fidélité à ce commandement: « Combats pour la vérité jusqu'à la mort (2) ».
2. Que disons-nous de Pierre ? Qu'il a prêché le Christ, après en avoir reçu la mission, et qu'avant la passion même il a publié l'Evangile. Nous savons en effet que le Seigneur envoya ses Apôtres prêcher l'Evangile : Pierre fut envoyé et prêcha comme eux. Combien donc il l'emportait sur ces Juifs qui n'osaient se prononcer publiquement pour le Christ ! Alors toutefois il ne ressemblait point encore ni à saint Gervais ni à saint Protais. Il était Apôtre, le premier des Apôtres et intimement uni au Seigneur, qui lui adressa même cette parole : « Tu es Pierre (3) » ; mais il n'était encore ni Gervais ni Protais, il n'était pas même ce que fut Némésien, un enfant; Pierre n'était pas cela encore; il n'était pas ce que furent des femmes, de jeunes filles, une Crispine,
1. Jean, XII, 43. — 2. Eccli. IV, 35. — 3. Matt. XVI, 18.
une Agnès; Pierre n'était pas encore ce que fut la faiblesse de ces femmes.
Je loue Pierre; mais je commence par rougir pour lui. Quelle âme ardente ! mais il ne sait se modérer. Si son âme n'était une âme ardente, il ne dirait pas au Sauveur: Je mourrai pour vous; « me fallût-il mourir pour vous, je ne vous renierai.point (1)». Mais le Médecin qui voyait les pulsations de son coeur, lui fit connaître le danger de cette ardeur. « Toi, lui dit-il, tu mourras pour moi. En vérité je te le déclare, avant que le coq ait chanté tu me renieras trois fois (2) ». Ainsi le Médecin avertissait-il lé malade de ce qu'ignorait celui-ci ; et le malade reconnut qu'il avait faussement présumé de lui-même, quand on lui demanda : « Es-tu l'un d'entre eux (3)? » La question venait d'une servante: c'était comme la fièvre. La fièvre donc s'avance, elle saisit le malade; que dis-je? le voilà en danger, il meurt. N'est-ce pas mourir que de renoncer à la vie? Pierre a renié le Christ, il a renoncé à la vie, il est mort.
Cependant Celui qui ressuscite les morts « regarda Pierre, et il pleura amèrement (4) ». Il était mort en reniant, il ressuscita en pleurant. Le Seigneur ensuite mourut d'abord pour lui, comme il le fallait; plus tard Pierre mourut pour le Seigneur, comme le demandait la convenance, et les martyrs l'ont suivi. Une fois tracée et aplanie sous les pieds des Apôtres, la voie est devenue plus douce pour ceux qui ont marché derrière eux.
3. Les martyrs ont été sur toute la terre comme une semence de sang, et cette semence a produit la moisson de l'Eglise. Morts, ils ont plus glorifié le Christ que pendant leur vie; aujourd'hui encore ils le publient, ils le prêchent : leur langue se tait, mais leurs actions parlent. On les arrêtait, on les garrottait, on les emprisonnait, on les traduisait, on les torturait, on les brûlait, on les lapidait, on les flagellait, on les exposait à la dent des bêtes, et malgré tant de genres de mort on se riait d'eux comme de gens de rien : mais « devant Dieu est précieuse la mort de ses saints (5) ». C'était seulement aux yeux du Seigneur qu'elle était précieuse alors, aujourd'hui c'est aussi devant nous. Quand, alors, c'était un opprobre d'être chrétien, la mort des saints était aux yeux des hommes une
1. Matt. XXVII, 35. — 2. Jean, XIII, 37, 38. — 3. Matt. XXVI, 69. — 4. Luc, XXII, 61, 62. — 5. Ps. CXV, 15.
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mort ignominieuse; on les détestait, on les exécrait, et on souhaitait comme une malédiction de mourir, d'être crucifié , d'être brûlé comme eux. Quel fidèle n'ambitionne aujourd'hui ce genre de malédiction?
4. Aujourd'hui donc, mes frères, nous célébrons la mémoire, vivante en ce lieu, de saint Gervais et de saint Protais, martyrs de Milan. Nous ne solennisons par le jour où leur monument a été élevé parmi nous, mais le jour où leurs cendres précieuses devant le Seigneur ont été découvertes par l'évêque Ambroise, un homme de Dieu. Je fus témoin alors de la gloire immense de ces martyrs; j'étais là, j'étais à Milan; je connais les miracles que Dieu y a opérés, pour rendre témoignage à la mort précieuse de ses saints; car ces miracles devaient faire que cette mort, déjà précieuse devant Dieu, devint précieuse aussi aux yeux des hommes. Un aveugle fort connu de toute la ville recouvra la vue; il accourut, se fit conduire et retourna sans guide. Nous n'avons pas encore entendu dire qu'il soit mort; peut-être vit-il encore. Il se dévoua à servir toute sa vie dans la basilique où reposent leurs corps. Que nous étions heureux de lui voir la vue rendue ! nous l'avons laissé occupé de son service (1).
5. Dieu ne cesse de se rendre témoignage, et il sait comment il doit faire ses miracles; lisait prendre les moyens de les rendre éclatants, empêcher qu'on ne vienne à les dédaigner. Il n'accorde pas à tous la santé par l'intercession des martyrs ; mais à tous ceux qui imitent les martyrs il promet l'immortalité. S'il ne donne pas à tous, que ne s'en inquiète point celui à qui il ne donne pas, afin d'obtenir ce qui est promis au terme, qu'il ne murmure point de ce que Dieu refuse. Ceux que Dieu guérit miraculeusement aujourd'hui ne meurent-ils pas quelque temps après? Mais ceux qui ressusciteront plus tard vivront éternellement avec le Christ.
Comme chef il nous a précédés et il attend que ses membres le suivent; le corps entier, le Christ et l'Eglise, sera complet alors. Ah ! qu'il nous voie marqués sur son livre et que durant cette vie il nous donne ce qui nous est utile. Il sait en effet ce qui convient à ses enfants. « Si donc, dit-il, tout méchants que vous soyez, vous savez faire à vos fils des dons
1. Voir Cité de Dieu, liv. XXII, ch. 8 ; Conf. liv. IX, ch. 7.
utiles, à combien plus forte raison votre Père qui est aux cieux donnera-t-il ce qui est bon à ceux qui lui en feront la demande (1)? » Or, qu'est-ce qui est bon? Les choses temporelles? Dieu les donne aussi; mais il les donne également aux infidèles. Il les donne aussi; mais il les donne également et aux impies et aux blasphémateurs de son nom. Cherchons ce qui est bon, mais ce que les méchants ne sauraient posséder comme nous. Ce Père sait donner à ses enfants ce qui leur est avantageux. Voici un fils qui lui demande la santé du corps ; il ne la lui donne pas, il continue à le frapper. Est-ce qu'un père, même en frappant, ne fait pas du bien ? Il emploie la verge, mais aussi pense au patrimoine qu'il réserve. « Il frappe, dit l'Ecriture, tous les enfants qu'il accueille; car le Seigneur corrige qu’il aime (2) ».
Si je vous parle ainsi, mes frères, c'est pour vous détourner de vous laisser aller à la tristesse lorsque vous demandez sans obtenir, et de croire que Dieu vous perd de vue, si pendant quelque temps il n'exauce pas vos désirs. Est-ce que le médecin fait toujours la volonté de son malade? Il n'est pas douteux néanmoins qu'il ne travaille et n'aspire à lui rendre la santé. Il ne lui donne pas ce qu'il demande; mais il lui assure ce qu'il ne demande pas. Il lui refuse l'eau froide: est-ce cruauté de sa part ? Il est venu pour guérir le malade; il suit les règles de son art, il n'est pas cruel. Il ne lui donne pas ce qui pour le moment lui ferait plaisir. mais s'il lui refuse quelque chose pendant qu'il est malade encore, c'est afin ,de pouvoir lui laisser toute liberté quand il sera guéri.
6. Réfléchissez, mes frères, aux divines promesses. Croyez-vous qu'à ces martyrs Dieu ait toujours donné ce qu'ils demandaient? Non. Beaucoup d'entre eux lui ont demandé d'être mis en liberté et d'y être mis miraculeusement, comme y furent mis les trois jeunes hommes jetés dans la fournaise. Que dit alors le roi Nabuchodonosor? «C'est qu'ils ont espéré en Dieu et ont résisté à l'ordre du roi ». Quel aveu dans un prince qui cherchait à leur ôter la vie ! Il voulut d'abord les livrer aux flammes, puis ils firent de lui un croyant ! Mais s'ils étaient morts dans ces flammes, ils eussent été couronnés à l'insu et sans profit
1. Matt. VII, 11. — 2. Héb. XII, 6.
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pour ce prince. Dieu donc leur conserva la vie quelque temps encore, afin d'amener à la foi cet infidèle, afin de le porter à louer Dieu après les avoir condamnés à mort.
Le Dieu des jeunes hébreux était aussi le Dieu des Macchabées. Il délivra des flammes les Premiers (1), et y laissa mourir les seconds (2). Aurait-il changé? Aimerait-il les uns plus que les autres ? La couronne donnée aux Macchabées était plus belle. Sans doute les jeunes Hébreux échappèrent aux flammes; mais ils restèrent exposés aux dangers de ce siècle, tandis que les autres trouvèrent au milieu des flammés la cessation de tout danger. Pour eux, plus de tentation, mais uniquement la couronne. Il est donc bien vrai que les Macchabées reçurent davantage.
Réveillez votre foi, ouvrez les yeux du mur et non ceux du corps; car vous avez au dedans d'autres yeux que ceux-ci : le Seigneur vous les a formés quand il vous a ouvert les yeux du coeur en vous donnant la foi. Demandez donc à ces yeux du corps si ce sont les Macchabées ou les jeunes Hébreux qui ont reçu davantage. C'est à la foi que je m'adresse. Si j'interrogeais les amis de ce siècle : Pour moi., me dirait une âme faible, j'aurais voulu être du nombre de ces jeunes Hébreux. Rougis, malheureux, devant cette mère des Macchabées qui voulut voir mourir ses fils devant elle, parce qu'elle savait qu'ils ne mourraient point.
1. Dan. III, 95. — 2. II Macc. VII.
7. Je me rappelle quelquefois les relations des miracles faits par les martyrs, qu'on lit sous vos yeux (1). On a lu, il y a quelques jours, dans une de ces relations, qu'une malade en proie aux douleurs les plus vives ayant dit : Je ne puis les supporter, le martyr qui était. venu. pour la guérir répondit : Que serait-ce si tu prolongeais ton martyre? Beaucoup donc souffrent le martyre sur leur couche ; oui, beaucoup. Satan les y persécute d'une manière plus dissimulée et plus adroite qu'il ne faisait alors. Voici un fidèle étendu sur son lit, il souffre cruellement, il prie et n'est pas exaucé; ou plutôt il est exaucé, mais il est éprouvé, exercé; et pour être reçu comme un fils, il est frappé de verges. Or, pendant qu'il souffre ainsi cruellement, voici une langue de tentateur : c'est une petite femme, c'est peut-être un homme, si toutefois on mérite alors le nom d'homme, qui s'approche du lit et qui dit au patient : Fais telle ligature, et tu seras guéri ; recours à tel enchantement, et la santé te sera rendue. C'est par là que se sont trouvés guéris, tu peux t'en assurer, un tel, un tel et encore un tel. Le malade ne se laisse point ébranler, il ne suit pas ce conseil, il ne consent pas à cette recommandation, mais il combat. Il est sans force, et pourtant il triomphe du diable; sur son lit il devient martyr et il est couronné par Celui qui est mort pour lui attaché à la croix.
1. Voir Cité de Dieu, liv. XXII, ch. 8.
ANALYSE. — Jésus-Christ et saint Jean sont les seuls dont nous célébrions la naissance. C'est que parmi les enfants des hommes il n'y a que le Fils de Dieu qui soit au-dessus de saint Jean. Malgré les rapprochements qui. se rencontrent dans l'annonciation et dans la naissance de l'un et de l'autre, à quelle distance prodigieuse néanmoins Jésus n'est-il pas élevé au-dessus de Jean-Baptiste ?
1. Ce récit est long, mais les charmes de la vérité dédommagent de la peine de l'écouter. Nous avons assisté, pendant la lecture du saint Evangile, à l'illustre naissance du bienheureux Jean, le héraut et le précurseur du Christ. Que votre charité considère ici quel grand homme vient de naître.
L'Eglise ne célèbre le jour natal d'aucun prophète, d'aucun patriarche, d'aucun apôtre: elle ne célèbre que deux nativités, celle de Jean et celle du Christ. L'époque même ou chacun d'eux est né figure un grand mystère. Jean était un grand homme, mais après tout un homme. C'était un si grand homme que Dieu seul était au-dessus de lui. « Celui qui nient après moi est plus grand que moi (2) ». C'est Jean lui-même qui a dit : « Celui qui vient après moi est plus grand que moi ». S’il est plus grand que toi, comment lui avons-nous entendu dire, à lui qui est plus grand que toi : « Parmi les enfants des femmes, il qu'en est aucun qui soit plus grand que Jean-Baptiste (3) ? » Si nul d'entre les hommes n'est plus grand que toi, qu'est-ce que Celui que tu dis plus grand ? Tu veux savoir ce qu'il est ? « Au commencement était le Verbe., et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ».
2. Mais ce Dieu, ce Verbe de Dieu par qui tout a été fait, qui est né avant l'origine du temps et par qui ont été faits les temps mêmes, comment
1. On lit dans le Bréviaire Romain, le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste, trois leçons qui sont attribuées à saint Augustin, et qu'on ne trouvera dans aucun des sermons suivants. Déjà l'édition de Louvain avait rejeté à l'Appendice le discours dont ces leçons sont a traites; les Bénédictine ont fait de même, et tout porte à croire que ce discours est plutôt de Fauste que de saint Augustin. On peut le lire d'ailleurs dans l'édition des Bénédictins (Tom. V, Append, sans. CXCVI. Migne, ibid.), et dans l'édition de Louvain (Append. serm. LXXVI). — 2. Matt. III, 11. — 3. Ib. XI, 11.
se fait-il qu'il ait dans le temps le jour de sa nativité? Oui, comment ce Verbe qui a créé les temps a-t-il dans le temps son jour natal? Tu veux savoir comment? Ecoute encore l'Evangile : « Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (1) ». La naissance du Christ n'est donc pas la naissance du Verbe, mais de sors humanité; ou si c'est la naissance du Verbe, c'est en tant que « le Verbe s'est fait chair ». Le Verbe est né, mais dans la chair et non en lui-même. En lui-même, sans doute, il est né du Père; mais, sous ce rapport, sa naissance ne compte pas dans le temps.
3. Jean est né, le Christ est né aussi; Jean a été annoncé par un ange, le Christ aussi a été annoncé par un Ange. Grand miracle de côté et d'autre ! C'est une femme stérile qui avec le concours d'un vieux mari donne le jour au serviteur., au précurseur; c'est une Vierge qui sans le concours d'aucun homme devient mère du Seigneur; du maître. Jean est un grand homme ; mais le Christ est plus qu'un homme, car il est l'Homme-Dieu. Jean est un grand homme ; mais pour exalter Dieu cet homme devait s'abaisser. Apprends de lui-même combien l'homme devait s'abaisser. « Je ne mérite pas de dénouer la courroie, de sa chaussure », dit-il (2). S'il estimait le mériter, combien il s'humilierait ! Il dit qu'il ne le mérite même pas.. C'est se prosterner complètement, c'est s'abaisser sous la Pierre. Jean était un flambeau (3) ; il craignait de s'éteindre au souffle de l'orgueil.
4. Oui, il fallait que tout homme et par conséquent Jean lui-même, s'humiliât devant
1. Jean, I, 1, 14. — 2. Jean, I, 27. — 3. Ib. V, 35.
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le Christ; il fallait aussi que le Christ, que l'Homme-Dieu fût exalté : c'est ce que rappellent le jour natal et le genre de mort de Jésus et de Jean. C'est aujourd'hui qu'est né saint Jean : à partir d'aujourd'hui les jours diminuent. C'est le huit des calendes de Janvier qu'est né le Christ : à partir de ce jour les jours grandissent. Pour mourir, Jean fut décapité, le Christ fut élevé en croix.
Combien aussi de convenance, de vérité, de sainteté, dans la manière dont il fut annoncé à la Vierge Marie ! « Comment cela se fera-t-il? car je ne connais point d'homme ». Marie croyait, mais elle voulait connaître le mode de naissance. Quelle réponse ? « L'Esprit-Saint surviendra en vous; et la vertu du Très-Haut », l'Esprit-Saint lui-même, « la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. Aussi ce qui naîtra de saint en vous sera appelé le Fils de Dieu (1) ». — « La vertu n du Très-Haut vous couvrira de son ombre». Vous concevrez, mais sans aucune atteinte de concupiscence. Comment sentir quelque ardeur de passion, quand l'Esprit-Saint couvre de son ombre ? — Mais nos corps étant en proie à de vives chaleurs, assez pour votre charité : bien méditées, ces pensées se multiplieront.
1. Luc, I, 34, 35.
ANALYSE. — Après avoir annoncé que pour célébrer la naissance du Précurseur il va sonder un grand mystère, saint Augustin rappelle que nonobstant son élévation au-dessus de tous les hommes et dé tous les prophètes, saint Jean disait simplement de lui-même qu'il était la voix, la voix du Verbe ou de la Parole éternelle. Quels traits de ressemblance en effet entre la voix et saint Jean d'une part, entre la parole divine et Jésus d'autre part ! Il suffit d'en indiquer quelques-uns pour que l'esprit les saisisse. 1° La voix n'est rien sans la parole ou sans la pensée. Qu'est-ce que saint Jean sans Jésus? 2° Dans l'intelligence qui la conçoit, la parole ou la pensée précède la voix ou le mot qui doit l'exprimer en quelque langue que ce soit; mais dans l'esprit à qui s'adresse la pensée, la voix porte la pensée, elle la précède. N'est-ce pas ainsi que le Verbe existe d'abord dam l'intelligence divine et que pour arriver jusqu'à nous il a dû avoir un précurseur, des précurseurs même ; car s'il faut à fidèle bien des mots pour se communiquer, pourquoi le Fils de Dieu n'aurait-il pas eu à son service des patriarches, des prophètes, des Apôtres? 3° Enfin la parole n'est plus nécessaire quand on a la pensée. C'est ainsi que saint Jean diminue et disparaît quand se montre Jésus ; c'est ainsi, encore qu’il ne sera plus nécessaire de le faire connaître par la parole quand au ciel nous le verrons face à face.
1. En revenant aujourd'hui comme chaque année, la fête que nous célébrons actuellement nous rappelle qu'avant l'Admirable est né admirablement le Précurseur du Seigneur. C'est aujourd'hui surtout qu'il convient de contempler et de louer cette naissance. Si fou a consacré au souvenir de ce miracle un jour de chaque année, c'est pour que l'oubli n'efface de nos coeurs ni les bienfaits de Dieu ni les magnificences du Très-Haut.
Le héraut du Seigneur, Jean fut envoyé avant lui, mais après avoir été fait par lui ; car « par lui tout a été fait et sans lui rien ne l'a été ». C'était un homme envoyé devant l'Homme-Dieu, un homme reconnaissant son Seigneur, annonçant son Créateur, le distinguant intérieurement et le montrant du doigt quand il était déjà sur la terre. Voici en effet les paroles qu'il prononçait en montrant le Sauveur et en lui rendant témoignage: « Voilà l'Agneau de Dieu, voilà Celui qui efface le péché du monde (1)». N'était-il donc pas juste qu'une femme stérile fût la mère du héraut, et une Vierge celle du Juge? On vit dans la
1. Jean, 3, 29.
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mère de Jean la stérilité devenir féconde, et dans la mère du Christ la fécondité n'altérer en rien la virginité.
Si votre patience, si votre ardeur paisible, si votre attention silencieuse me le permettent, je vous dirai avec l'aide du Seigneur ce que le Seigneur m'inspire de vous dire; et pour vous dédommager de votre attention, de votre application, je ferai sûrement pénétrer dans vos oreilles et dans vos coeurs des vérités qui touchent à un profond mystère.
2. Il y a eu avant Jean-Baptiste de nombreux, de grands et de saints prophètes, des prophètes dignes de Dieu et remplis de Dieu, qui annonçaient le futur avènement du Sauveur et prêchaient la vérité. D'aucun d'eux néanmoins on n'a pu dire, comme de Jean : « Nul ne s'est élevé, parmi les enfants des femmes, au-dessus de Jean-Baptiste (1)». Pourquoi cette grandeur envoyée devant la majesté ? Pour faire ressortir son' humilité profonde. Jean était si grand qu'on pouvait le prendre pur le Christ. Il lui était donc possible d'abuser de cette erreur répandue parmi ses contemporains et de leur persuader sans peine qu'il l'était réellement, puisque ceux qui le noyaient et l'entendaient se l'étaient imaginé tus qu'il l'eût dit. Il n'avait pas besoin de répandre l'erreur; il n'avait qu'à l'accréditer. Mais au lieu de prendre en adultère la place de l'Epoux, cet humble ami de l'Epoux, cet ami zélé de l'Epoux, rend témoignage à son ami et recommande à l'épouse celui qui est son époux véritable : il veut n'être aimé qu'en lui et aurait horreur qu'on l'aimât pour lui. L’Epoux, dit-il, est celui à qui appartient d'épouse ». Puis, comme si on lui demandait: Qu'es-tu donc? « Mais l'ami de l'Epoux, poursuit-il, reste debout, l'écoute et se réjouit d'entendre sa voix (2)». — « Il reste debout et l'écoute » ; c'est le disciple écoutant le maître, car s'il l'écoute il reste debout, ait lieu qu'il tombe s'il ne l'écoute pas. Ce qui montre principalement la grandeur de Jean, c'est qu'il aima mieux rendre témoignage au Christ, quand on pouvait le prendre pour le Christ; c'est qu'il aima mieux le mettre en relief et s'humilier que de passer pour le Christ et de tromper le monde.
C'est avec raison aussi qu'il est présenté comme étant plus qu'un prophète. Voici en
1. Matt. XI, 11. — 2. Jean, III, 29.
effet ce que dit le Seigneur lui-même, des prophètes qui ont précédé saint Jean: «Beaucoup de prophètes et de justes ont aspiré à voir ce « que vous voyez, et ne l'ont pas vu (1) ». Effectivement ces hommes remplis de l'Esprit de Dieu pour prédire l'avènement du Christ, auraient désiré, s'il eût été possible, voir le Christ présent sur la terre. Aussi bien, quand le Ciel prolongeait la vie a Siméon, c'était pour accorder à ce vieillard de voir sous la forme d'un nouveau-né Celui qui a créé l'univers (2). Sans doute il contempla dans son petit corps le Verbe de Dieu devenu enfant; mais cet Enfant n'enseignait pas encore, et tout Maître qu'il fût pour éclairer les anges auprès de son Père, il n'avait pas pris encore son rôle de Maître sur la terre. Siméon le vit donc, mais petit enfant; au lieu que Jean le vit quand il prêchait déjà et que déjà il faisait choix de ses disciples. Où le vit-il? Près du Jourdain ; c'est près de ce fleuve en effet que Jésus commença à enseigner. C'est là aussi que fut recommandé à la piété le futur baptême du Christ; car on y recevait un baptême avant-coureur qui semblait préparer la voie et dire: « Préparez la voie au Seigneur, rendez droits ses sentiers (3)». Si effectivement le Seigneur voulut recevoir le baptême de Jean serviteur, n'était-ce pas pour faire comprendre ce qu'on reçoit dans son baptême, à lui ? C'est donc par là qu'il commença ce qui justifiait cette antique prophétie: « Il dominera d'une mer à l'autre, et du fleuve jusqu'aux extrémités de l'univers (4) ». Eh bien ! ce fut près ale ce fleuve où commença la domination du Christ, que saint Jean vit, reconnut le Christ et lui rendit témoignage. Il s'humilia devant cette grandeur, pour être dans son humiliation relevé par elle. Il se dit bien l'ami de l'Epoux; mais quel ami ? Est-ce pour marcher avec lui sur le pied de l'égalité? Nullement: c'est pour marcher bien au dessous. A quelle distance de lui? « Je ne mérite pas « de dénouer les courroies de sa chaussure (5) ».
Aussi ce prophète, qui est plus qu'un prophète, mérita-t-il d'être prédit par un prophète. C'est de lui en effet que parlait Isaïe dans ce passage qu'on a lu aujourd'hui : « Voix de Celui qui crie dans le désert: Préparez la voie au Seigneur, rendez droits ses sentiers. Toute vallée sera comblée, toute montagne
1. Matt. XIII, 17. — 2. Luc, II, 25, 26. — 3. Matt. III, 3. — 4. Ps. LXXXI, 8. — 5. Marc, I, 7.
430
et toute colline sera abaissée; les tortuosités seront redressées et les aspérités aplanies, et toute chair verra le salut de Dieu. Crie. Que crierai-je? Que toute chair est de l'herbe et que toute sa gloire est comme la fleur de l'herbe. L'herbe s'est desséchée, la fleur est a tombée : mais le Verbe du Seigneur subsiste éternellement (1)». Que votre charité se rende bien attentive. Quand on demanda à saint Jean qui il était, s'il était le Christ, Elie ou un prophète, « Je ne suis, répondit-il, ni le Christ, ni Elie, ni un prophète. — Qui êtes-vous donc?» reprirent les envoyés. — « Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert ». Il se dit donc une voix; Jean est une voix. Et le Christ, pour qui le prends-tu, sinon pour le Verbe? La voix précède pour donner l'intelligence de la pensée du Verbe. De quel Verbe? Ecoute, on va te le dire clairement : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Dès le commencement il était en Dieu.Tout a « été fait par lui, et sans lui rien ne l'a été (2) ». Si par lui tout a été fait, Jean aussi l'a été par lui. Pourquoi nous étonner que le Verbe se soit formé une voix? Considère, considère tout à la fois près du fleuve et la Voix et le Verbe, Jean et le Christ.
3. Examinons ce qui distingue la voix et le verbe ; examinons avec attention, car c'est une chose importante et qui demande une application soutenue. Le Seigneur nous accordera de ne point nous fatiguer, moi en vous expliquant, et vous en écoutant.
Voici donc deux choses: La voix et le verbe ou la parole. Qu'est-ce que la voix? Qu'est-ce que la parole? Qu'est-ce? Ecoutez ce dont vous allez reconnaître la vérité en vous-mêmes, en vous interrogeant et en vous répondant intérieurement. Il n'y a parole qu'autant qu'il y a signification. Quand on fait seulement un bruit de lèvres, un bruit qui n'a point de sens, comme le bruit qu'on fait en criant sans parler véritablement, on peut dire qu'il y a voix, mais il n'y a point parole. Un gémissement est une voix; un cri plaintif est une voix. La voix est comme un son informe qui retentit aux oreilles sans rien dire à l'entendement; tandis qu'il n'y a parole qu'autant qu'il y a signification, qu'autant qu'on s'adresse à l'intelligence en frappant les oreilles. Je le
1. Isaïe, XL, 3-8. — 2. Jean, I, 20, 21, 1, 2, 3.
répète, un cri jeté, c'est une voix; mais prononcer les mots homme, troupeau, Dieu, monde, ou tout autre semblable, c'est parler. Car ces émissions de voix signifient quelque chose, elles ont du sens; elles ne sont pas de sains sons qui n'apprennent rien. Si donc vous comprenez cette différence entre la voix et la parole, contemplez-la avec admiration dans saint Jean et dans le Christ.
De plus, séparée même de la voix, la parole peut avoir son. efficacité ; tandis que sans la parole la voix est vaine. Rendons compte de cette proposition, expliquons-la si nous le pouvons. Tu voulais dire quelque chose;ce que tu veux dire est déjà conçu dans fou coeur; ta mémoire le garde, ta volonté se dispose à l'exprimer, c'est une idée vivante de ton intelligence. Mais ce que tu veux dire n'est encore formulé dans aucune langue; cette idée que tu veux émettre, que tu as conçue dans ton esprit n'est encore formulée dans aucune langue, ni grecque, ni latine, ni punique, ni hébraïque, aucune langue enfin; l'idée n'est encore que dans l'esprit, d'on elle se prépare à sortir. Remarquez bien : C'est une idée, c'est une pensée, c'est une raison que conçoit l'intelligence et qui se prépare à s'en échapper pour s'insinuer dans l'esprit de l'auditeur. Or, en tant que connue de celui qui la possède dans son entendement, cette idée est un verbe, une parole ; parole connue de celui qui doit la proférer, mais non de celui qui doit la recueillir. Voilà donc dans l'esprit une parole déjà formée, déjà entière et cherchant à s'en échapper pour se donner à qui l'entendra. Considère à qui il va s'adresser, celui qui a conçu cette parole intérieure qu'il veut manifester et qu'il voit distinctement en lui-même.
Au nom du Christ je veux me faire entendre des esprits cultivés qui sont dans cette église, j'ose même présenter à ceux qui ne sont pas dépourvus de toute instruction, des considérations plus métaphysiques. Que votre charité se rende donc attentive.
Voyez une parole conçue dans l'intelligence, elle cherche à en sortir, elle veut qu'on la profère; on examine à qui on va la porter. Rencontre-t-on un Grec ? On cherche une expression grecque pour la lui faire comprendre. Un Latin ? C'est un terme latin. Un Carthaginois? C'est une expression punique. Supprime ces différents interlocuteurs, et la parole intérieure n'est ni grecque, ni latine, ni (431) punique, ni d'aucune autre langue. Elle a besoin, pour se montrer, d'un son de voix connu de celui à qui on veut l'adresser.
Afin de vous faire parfaitement comprendre, je voudrais, mes frères, vous citer maintenant un exemple : je voudrais exprimer l'idée de Dieu. Cette idée conçue en moi est une idée grande; car ce n'est pas la syllabe, ce n'est pas ce petit mot que j'ai en vue, c'est l'idée même de Dieu. Je considère donc à qui je parle. Est-ce à un Latin? Je prononce : Deus. A un Grec? Theos. Au Latin donc je dis: Deus; au Grec: Theos. Entre ces deux mots il n'y a de différence que le son et les lettres qui le forment; mais dans mon esprit, dans l'idée que je veux exprimer, que je médite, il n'y a ni diversité de lettres, ni variété de sons et de syllabes : c'est la même idée. Pour parler à un latin, il m'a fallu une voix latine; une voix grecque pour m'adresser à un Grec. Pour me faire comprendre d'un Carthaginois, d'un Hébreu, d'un Egyptien, d'un Indien, il m'aurait fallu également des voix différentes. Combien de voix différentes, vu le changement de personnes, n'amènerait pas la même idée à former, sans changer ni sans se modifier en elle-même ! Elle se communique à un Latin sous la forme d'une voix latine, sous une voix grecque à un Grec, hébraïque à un Hébreu.
De plus, tout en parvenant à celui qui écoute, elle ne quitte pas celui qui parle. Est-ce en effet que je n'ai plus en moi ce que je dis à un autre ? En te portant ma pensée, le son qui m'a servi d'intermédiaire te l'a communiquée sans me la ravir. J'avais présente l’idée de Dieu ; tu n'avais pas encore entendu ma voix; mais après l'avoir, entendue tu as commencé à avoir la même idée que moi : l'ai-je perdue en te la donnant? En moi donc, dans mon coeur qui lui donne le mouvement, dans mon esprit qui l'engendre secrètement, la parole existe avant de paraître sous forme de voix. La voix n'est pas encore formée dans ma bouche, et la parole est dans mon intelligence : c'est pour arriver jusqu'à toi que celle conception de mon âme recourt au ministère de ma voix.
4. Si maintenant, soutenu par votre attention et vos prières, je pouvais exprimer ce que je désire, celui qui me comprendrait serait ravi, je pense; pour celui qui ne me comprendra pas, je lui demande d'avoir égard à mes efforts et d'implorer la miséricorde de Dieu. Ce que je dis vient de lui ; je vois bien dans mon esprit ce que j'ai à exprimer ; ce sont les termes, les voix que je cherche avec effort pour le porter à vos oreilles.
Que voulais-je donc dire, mes frères ? que voulais-je dire ? Vous avez bien remarqué, vous comprenez bien que la parole ou l'idée était en mon esprit avant de choisir un terme, une -voix pour arriver jusqu'à vous. Tous comprennent aussi, je pense, que ce qui se fait en moi se produit également dans tous ceux qui parlent. Je sais donc ce que je veux dire, je le possède dans mon esprit, je cherche dés termes pour l'exprimer ; avant que ces termes soient prononcés par ma voix, je possède assurément la parole, la pensée en moi-même. Ainsi la parole est en moi antérieure à la voix; elle existe d'abord, la voix ne vient qu'ensuite. En toi au contraire, c'est l'oreille qui est frappée d'abord du son de ma voix pour porter ma pensée, ma parole à ton esprit. Comment connaîtrais-tu ce qui était en moi avant aucune émission de voix, si ma voix ne l'avait porté jusqu'à toi ?
Ne s'ensuit-il pas, si Jean est la voix, et le Christ la Parole ou le Verbe, que le Christ est antérieur à Jean, mais dans le sein de Dieu, et que Jean parmi nous est antérieur au Christ ? Quel mystère admirable, mes frères! Méditez-le, pénétrez-vous de plus en plus de la grandeur de cette vérité.
Je suis charmé de votre intelligence, elle m'enhardit près de vous, mais avec l'aide de Celui que je prêche, moi si petit et lui si grand, moi un homme quelconque et lui le Verbe de Dieu. Donc, avec son secours je m'enhardis près de vous, et après avoir exposé cette formation et cette distinction de la voix et de la parole ou du verbe, je vais indiquer quelques conséquences.
D'après les mystérieux desseins de Dieu, la voix se personnifiait dans saint Jean: mais seul il n'était pas la voix; car tout homme qui prêche le Verbe est la voix du Verbe, et ce que; la voix de notre bouche est à la pensée conçue dans notre coeur, toute âme pieuse qui prêche le Verbe l'est à ce Verbe dont il est dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; il était en Dieu dès le commencement (1) ». Combien de paroles ou plutôt combien de voix produit
1. Jean, I, l, 2.
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aussi le Verbe conçu dans notre intelligence ! Combien de prédicateurs a envoyés le Verbe tout en demeurant dans le sein de son Père ! Il a envoyé les patriarches, il a envoyé les prophètes, il a envoyé en si grand nombre les grands hommes qui l'ont fait connaître d'avance: Autant de voix qu'il a fait entendre sans sortir du sein de son Père ; mais après toutes ces voix le Verbe est venu lui-même et tout seul, porté par sa chair, comme par sa voix, comme sur un véhicule sacré. Eh bien ! réunis toutes ces voix qui ont précédé le Verbe, et mets-les dans la personne de Jean. Il en était comme l'incarnation, comme la personnification mystérieuse et sacrée. Si donc il a été seul et spécialement appelé la Voix, c'est qu'il était comme le symbole et la représentation de toutes ces autres voix.
5. Considérez maintenant la portée de ces mots : « Il faut qu'il croisse et que je diminue ». Mais pourrai-je exprimer ma pensée? Pourrai-je même, non pas vous faire comprendre, mais comprendre moi-même de quelle manière, dans quel sens, dans quel but, pour quel motif, la voix elle-même, saint Jean a dit, d'après la distinction que je viens d'établir entre la voix et la parole: « Il faut qu'il croisse et que je diminue (1)? » O mystère profond et admirable ! Contemplez la voix en personne, ce précurseur en qui se résument symboliquement toutes les voix, disant de la personne du Verbe : « Il faut qu'il croisse et que je diminue !» Pourquoi ce langage? Examinez.
L'Apôtre dit : « Nous connaissons partiellement et partiellement nous prophétisons; mais quand viendra ce qui est parfait, alors s'évanouira ce qui est partiel (2) ». Qu'entendre par ce qui est parfait? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Voilà ce qui est parfait. Qu'est-ce encore que ce qui est parfait? Dites-le-nous à votre tour, apôtre Paul. « Il avait la nature même de Dieu et il ne crut pas usurper en se faisant l'égal de Dieu (3) ». Eh bien ! ce Dieu égal à Dieu le Père, ce Verbe de Dieu, qui demeure dans le sein de Dieu et par qui tout a été fait, nous le verrons tel qu'il est, mais à la fin seulement. Pour le moment en effet, comme s'exprime l'Evangéliste saint Jean, « mes bien-aimés, nous sommes les enfants
1. Jean, III, 30. — 2. I Cor. XIII, 9, 10. — 3. Philip. II, 6.
de Dieu, et ce que nous serons ne se voit pas encore. Nous savons, mes bien-aimés, que nous serons semblables à Dieu, lorsqu'il apparaîtra, parce que nous le verrons tel qu'il est (1) ». Cette vue de Dieu nous est promise; c'est pour y parvenir que nous travaillons à nous instruire et à purifier nos coeurs. « Bienheureux, est-il dit, ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu (2) ».
Le Sauveur montrait ici son corps, il montrait à ses serviteurs sa nature de serviteur, après les voix nombreuses dont il s'était fait précéder, il voulut que son corps sacré fût en quelque sorte sa voix spéciale. Un jour qu'on demandait à voir son Père, comme si on l'eût vu lui-même tel qu'il est, lui le Fils égal au Père qui parlait à ses serviteurs sous sa forme de serviteur: « Seigneur, lui dit Philippe, montrez-nous votre Père, et cela nous suffit». C'était le but de tous ses désirs, le terme de ses progrès, et après y être parvenu, il ne lui restait plus rien à ambitionner. « Montrez-nous votre Père, et cela nous suffit ». C'est bien, Philippe, c'est bien, tu comprends à merveille que le Père te suffit. Qu'il te suffit? qu'est-ce à dire? Que tu ne chercheras plus rien au delà; il te comblera, il te rassasiera, il te rendra parfait. Mais examine si Celui qui te parle ne te suffirait pas aussi. Te suffirait-il seul ou conjointement avec son Père? Eh ! comment te suffirait-il seul, puisque jamais il ne se sépare de son Père? A ce désir qu'a Philippe de voir le Père, le Fils va répondre . « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore ? Philippe, qui me voit, voit aussi mon Père (3) ». —Ces mots : «Qui me voit, Philippe, voit aussi mon Père », ne signifient-ils pas. Tu ne m'as donc pas vu, puisque tu cherches à voir mon Père ? « Qui me voit, Philippe, voit aussi mon Père ». Pour toi, tu me vois et tu ne me vois pas. Tu ne vois pas en moi Celui qui t'a fait, mais tu vois ce que je me suis fait pour toi. « Qui me voit, voit aussi mon Père». Pourquoi parle-t-il ainsi, sinon parce qu' « ayant la nature de Dieu, il n'a pas cru usurper en se disant égal à Dieu ». Qu'est-ce que Philippe voyait en lui ? Il voyait qu' « il s'est anéanti en prenant une nature, d'esclave, en devenant semblable aux hommes et en paraissant homme par
1. I Jean, III, 2. — 2. Matt. V, 8. — 3. Jean, XIV, 8, 9.
433
l'extérieur (1) ». Voilà ce que voyait Philippe, la nature d'esclave, avant de devenir capable de voir en lui la nature de Dieu.
N'oublions pas que Jean était la personnification de toutes les voix, et le Christ, la personnification du Verbe. Or il est nécessaire que toutes les voix diminuent à mesure que lions devenons aptes à voir le Christ. N'est-il pas vrai que tu as d'autant moins besoin du secours de la voix d'autrui; que tu t'approches davantage de la contemplation de la sagesse? La voix est dans les prophètes ; elle est dans les Apôtres, dans les psaumes, dans l'Evangile. Advienne ce Verbe qui était au commencement, qui était en Dieu, qui était Dieu. Lorsque nous le verrons tel qu'il est, lira-t-on encore l'Evangile? écouterons-nous encore les prophéties? étudierons-nous encore les Epîtres es Apôtres? Pourquoi non? Parce que les voix se taisent quand le Verbe grandit : « Il faut qu'il croisse et que je diminue». Sans
1. Philip. II, 6, 7.
doute, considéré en lui-même, le Verbe ne croît ni ne déchoît. Mais en nous on peut dire qu'il croît, lorsque nos progrès dans la vertu nous élèvent vers lui. C'est ainsi que la lumière croît dans les yeux, lorsqu'en guérissant, les yeux voient plus qu'ils ne voyaient étant malades. Oui, la lumière était moindre dans les yeux souffrants que dans les yeux guéris, quoiqu'en elle-même elle n'ait pas diminué d'abord ni augmenté ensuite.
On peut donc dire que l'utilité de la voix diminue à mesure qu'on s'approche davantage du Verbe. Dans ce sens il faut que le Christ croisse et que Jean diminue. C'est ce qu'indique aussi la différence de leur mort. Jean décapité a été comme raccourci ; le Christ élevé en croix a en quelque sorte grandi. C'est ce que rappellent encore les jours de leur naissance; car à dater de la naissance de Jean les jours commencent à diminuer, et ils recommencent à augmenter à partir de la Nativité du Christ.
ANALYSE. — La naissance de saint Jean ayant été accompagnée de tant de merveilles, ce n'est pas sans raison qu'on la célèbre avec tant de solennité. Mais je voudrais pouvoir vous faire comprendre aujourd'hui ma pensée. — Sans doute il n'y a point de comparaison à établir entre le Christ et saint Jean. Toutefois le Christ lui-même a enseigné que saint Jean est le plus grand de tous les hommes. Aux yeux même de ses contemporains il était si grand qu'on se demandait s'il n'était pas le Christ. Mais saint Jean répondit qu'il n'en était que la voix, qu'il n'était qu'un homme mortel et fragile, tandis que le Christ, comme Verbe de Dieu; subsiste éternellement. N'était-ce pas montrer les grandeurs du Messie, en être le flambeau, selon l'expression Messie lui-même ? Par lui-même et par ses actes il mérita encore ce titre de flambeau. En effet, s'il était le plus grand des hommes, quand on le voyait s'humilier si profondément aux pieds de Jésus, que devait-on penser de Jésus, sinon que Jésus était plus qu'un homme, qu'il était Dieu? — Toutefois saint Jean n'est pas seul un flambeau ; les Apôtres sont aussi des flambeaux, des flambeaux élevés sur le chandelier, sur la croix, car ils nous prêchent le renoncement au monde et l'amour des souffrances. Montrons-nous dociles à leurs leçons.
1. Le motif qui réunit aujourd'hui cette grande assemblée est la nativité de saint Jean-Baptiste, dont l'Evangile vient de nous redire conception et la naissance merveilleuses. Quel éclatant prodige, mes frères ! La mère de tint Jean était tout à la fois stérile et fort avancée en âge ; son père aussi était un vieillard, et ni l'un ni l'autre ne pouvaient plus espérer de postérité; mais comme il n'y a rien d'impossible à Dieu, un fils leur fut promis. Le père ne crut pas, et pour avoir manqué de foi il perdit l'usage de la parole. Déjà en effet il (434) était écrit : « J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé (1) » ; et lui n'ayant pas cru ne parla pas.
Vers la même époque une Vierge conçut aussi : c'était un miracle de premier ordre et bien plus grand encore que celui-là. Si une femme stérile devient mère du héraut, une Vierge le devient du Juge. Jean naît d'un père et d'une mère ; le Christ, d'une mère seulement. Voudrions-nous comparer Jean au Christ ? Nullement, ce n'est pas sans raison toutefois qu'un si grand homme a précédé un personnage si grand. Ah ! si le Seigneur notre Dieu daignait bénir et rendre efficaces mes efforts, si je pouvais expliquer ce que je sens, ni ma misère n'échouerait, ni votre attente ne serait frustrée. Si cependant je ne puis rendre mes impressions, le Seigneur notre Dieu y suppléera dans vos coeurs, et vous accordera ce qu'il aura refusé à ma faiblesse. La raison pour laquelle je jette en avant ces réflexions, c'est que je sais, et non pas vous, ce que je voudrais dire; c'est que je sens toute la difficulté d'exposer clairement mon idée. Je devais vous en prévenir afin que tout en me prêtant une grande attention vous puissiez prier pour moi.
2. Elisabeth a conçu un homme, Marie en a conçu un; Elisabeth est devenue la mère de Jean, Marie, la Mère du Christ ; le fils d'Elisabeth n'est qu'un homme, le Fils de Marie est Dieu et homme. O merveille ! comment une créature a-t-elle pu concevoir son Créateur ? Ici donc, mes frères, dans Celui qui emprunte un corps à sa Mère seulement, ne faut-il pas reconnaître Celui qui a formé le premier homme sans lui donner ni père ni mère ? Notre chute première date du moment où la femme qui nous a fait mourir, reçut dans son coeur le poison du serpent ; car le serpent la portant au péché, elle s'abandonna à ce perfide. Si notre première chute vient de ce qu'une femme a reçu dans son coeur le poison du serpent, est-il étonnant que notre salut vienne de ce qu'une femme aussi a conçu dans son sein le corps du Tout-Puissant ? Chaque sexe étant tombé, il fallait les relever tous deux. Une femme était l'auteur de notre perte, une femme devint pour nous le principe du salut.
3. Mais pourquoi saint Jean ? Pourquoi intervient-il ici ? Pourquoi l'envoyer en avant ? Je le dirai si je puis.
1. Ps. CXV, 10.
Jésus-Christ Notre-Seigneur disait de lui « Parmi les enfants des femmes nul ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste (1) ». Si donc on compare Jean aux autres hommes, il l'emporte sur tous, et pour l'emporter sur lui il n'y a que l'Homme-Dieu. Jean précède le Christ; et il y a en lui tant de grandeur, tant de grâce, qu'on le prend pour le Christ. Alors en effet les Juifs attendaient l'avènement du Christ, promis dans les ouvrages des prophètes qu'ils avaient entre les mains. Hélas ! ils l'attendaient quand il était absent, et présent ils le mirent à mort; ils ne voulurent pas le reconnaître et disparurent, tandis que lui se maintint avec son empire, Tous cependant ne lui manquèrent point, et beaucoup d'entre eux crurent en lui. Au milieu de cette attente où ils étaient du Christ, voyez éclater la gloire de Jean. Comme on remarquait en lui une grâce extraordinaire, comme il donnait le baptême de la pénitence et que semblable aux courriers envoyés en avant, il préparait la voie au Seigneur, les Juifs envoyèrent lui demander : « Qui êtes-vous ? Etes-vous Elie ou un prophète, ou bien êtes-vous le Christ ? — Je ne suis, répondit-il, ni le Christ, ni Elie, ni un prophète. — Qui êtes-vous donc ? — Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert (2)». Ainsi lorsque les Juifs lui demandaient qui il était et commençaient à croire qu'il était le Christ, il répondit : « Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert ».
Si vous étiez attentifs, vous avez remarqué le passage du prophète qu'on a lu d'abord; il y est dit : « Voix de Celui qui crie dans le désert : Préparez la voie au Seigneur, rendez droits ses sentiers. Toute vallée sera comblée ; toute montagne et toute colline abaissée, les tortuosités seront redressées et les aspérités aplanies, et toute chair verra le Salut de Dieu ». Le Seigneur dit ensuite par l'organe du prophète : « Crie. Je repris: Que crierai-je ? » Le Seigneur continue: « Toute chair n'est que de l'herbe, et tout l’éclat de la chair n'est que comme une fleur des champs. L'herbe s'est desséchée et la fleur est tombée, mais le Verbe du Seigneur subsiste éternellement (3) ». Ainsi donc quand saint Jean disait : « Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert : Préparez la voie au
1. Matt. XI, 11. — 2. Jean, I, 21-23. — 3. Isaïe, XL, 3-8.
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Seigneur », c'était comme s'il avait tenu ce langage : C'est de moi que le prophète a prédit que je crierais dans le désert. Le rôle de Jean est donc aussi de dire : « Toute chair n'est que de l'herbe, et tout l'éclat de la chair n'est que comme la fleur des champs. L'herbe s'est desséchée et la fleur est tombée, mais le Verbe de Dieu subsiste éternellement »: Ce Verbe est conçu dans le sein d'une Vierge, et une voix le fait retentir au milieu du désert.
Quand la voix ne fait pas entendre une parole ou un verbe, elle n'est qu'un bruit qui retentit aux oreilles; est-elle même un bruit véritable ? Toute parole est une voix, mais toute voix n'est pas une parole. Qu'un homme ouvre la bouche et crie de toutes ses forces, il fait entendre une voix, non pas une parole. Quand la voix prend-elle le nom de parole ? Quand la voix exprime une idée, elle prend le nom de parole. Supposons que ma voix ne se fasse pas encore entendre ; je veux cependant dire quelque chose,: la parole est alors dans mon esprit; la parole est dans mon esprit, quand la voix n'est pas encore dans ma bouche. Par conséquent la Parole peut exister indépendamment de la voix, et la voix indépendamment de la parole. Mais unis la voix à la parole ; la parole alors se manifeste.
Par rapport à Marie, qu'est-ce que le Christ ? La Parole cachée. Une voix vient de se faire entendre devant cette Parole. Qu'est-ce que Jean? «La voix de Celui qui crie dans le désert ». Qu'est-ce que le Christ? « Au commencement était le Verbe (1)». Et toi, ô voix? Et toi, mortel? « Toute chair n'est que de l'herbe, et toute la gloire de l'homme n'est que comme la fleur des champs. L'herbe s'est desséchée, et la fleur est tombée; mais la Parole du Seigneur subsiste éternellement ». Attache-toi à cette Parole, car le Verbe est pour toi devenu de l'herbe. Le Christ est le Verbe incarné.
Ah ! puisque «toute chair n'est que de l'herbe, et » puisque « tout l'éclat de la chair ressemble à la fleur des champs», dédaignons les biens présents et portons vers l'avenir nos
espérances. « Toute vallée sera remplie» toute humilité sera élevée : « toute montagne et toute colline sera abaissée » : tout orgueil sera déprimé. Abats les montagnes, comble les vallées, tu obtiens une plaine.
1. Jean, I, 1.
Donne-moi des riches et des hommes qui brillent de tout l'éclat de l'herbe; qu'ils prêtent l'oreille à ces mots : « Dieu résiste aux superbes, et il donne aux humbles sa grâce (1) ». Donne-moi des pauvres découragés, qui aient conscience de leur faiblesse : qu'ils ne désespèrent point, qu'ils croient en Celui qui est venu pour tous les hommes. Que les uns donc s'élèvent et que les autres s'abaissent. Que Celui qui doit venir trouve.ainsi une plaine et non des pierres où il se heurte le pied. C'est pour écarter ces obstacles que saint Jean disait : « Préparez la voie au Seigneur»; au Seigneur et non au serviteur.
4. Pourtant « n'es-tu pas le Christ? » poursuivent les Juifs. Si Jean n'était pas une de ces vallées qu'il faut combler, mais une montagne à abattre, quelle occasion pour lui de tromper! Quand on l'interrogeait, c'était pour ajouter foi à sa réponse; car on avait tant d'admiration pour la grâce qui éclatait en lui, qu'on croyait sans hésitation ce qu'il disait. Il pouvait donc alors tromper aisément le genre humain; on l'aurait cru, s'il avait dit : Je suis le Christ. Mais en se parant d'un titre étranger, il aurait perdu son propre mérite. D'ailleurs, s'il s'était vanté d'être le Christ, ne se serait-il pas dit lui-même : Pourquoi t'élever ainsi? «Toute chair n'est que de l'herbe, et son éclat ressemble à la fleur des champs. L'herbe s'est desséchée et la fleur est tombée». Sache que « ce qui demeure éternellement, c'est le Verbe du Seigneur».
Ainsi Jean se connaissait, et c'est avec raison que le Seigneur l'a nommé un flambeau. « Il était un flambeau ardent et luisant, disait de Jean-Baptiste le Sauveur même ; et vous avez voulu un moment vous réjouir à sa lumière (2) ». Que dit de lui toutefois Jean l'Evangéliste? « Il y eut un homme envoyé de Dieu; il se nommait Jean. Il vint en témoignage, pour rendre témoignage à la lumière. Il n'était pas la lumière». Qui n'était pas la lumière? Jean-Baptiste. Qui dit cela? Jean l'Evangéliste. « Il n'était pas la lumière, mais il vint pour rendre témoignage à la lumière». Comment ! de celui dont la Lumière dit elle-même : « Il était un flambeau ardent et luisant», tu dis : « Il n'était pas la lumière? » — Mais je sais, répond l'Evangéliste, de quelle lumière j'entends parler; je sais en
1. Jacq. IV, 6. — 2. Jean, V, 35.
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comparaison de quelle lumière un flambeau n'est pas lumière. Ecoute ce qui suit : «Celui-là était la vraie lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde (1) ». Ce n'est pas Jean, c'est le Christ qui éclaire tous les hommes. Aussi pour ne s'éteindre pas au souffle de l'orgueil, Jean reconnut-il qu'il n'était qu'un flambeau. Un flambeau peut s'allumer et s'éteindre : le Verbe de Dieu ne peut s'éteindre jamais, un flambeau le peut toujours.
5. Le plus grand des hommes a donc été envoyé pour rendre témoignage à Celui qui est plus qu'un homme. Quand en effet celui que nul ne surpassa parmi les enfants des femmes, s'écrie: « Je ne suis pas le Christ », et que devant le Christ il s'humilie, c'est que sûrement le Christ est plus qu'un homme. Veux-tu aller à Jean, le plus grand des hommes? Mais le Christ est plus qu'un homme. Ainsi donc en voyant le précurseur, cherche le Juge; crains le Juge en entendant la voix de son héraut. Jean est un envoyé; il a prédit l'apparition prochaine du Messie. Quel témoignage lui rend-il? Ecoute : « Je ne mérite pas, dit-il, de dénouer les courroies de sa chaussure (2)». — Comprends-tu bien, ô homme, ce que tu ferais alors? — « Quiconque s'abaisse sera élevé (3)». — Que dit-il encore du Christ? « Nous avons tous reçu de sa plénitude (4)». Tous, qu'est-ce à dire? C'est que patriarches, prophètes ou apôtres sacrés, envoyés avant ou après l'Incarnation, « nous avons tous reçu de sa plénitude ». Nous sommes . comme des vases; il est lui, la Fontaine.
Si donc nous avons bien compris ce mystère, Jean, mes frères, n'est qu'un homme, et le Christ est Dieu. Que l'homme donc s'humilie; c'est Dieu qui doit être élevé. Pour apprendre à l'homme à s'humilier, Jean est né le jour où commencent à décroître les jours; et pour enseigner qu'il faut exalter Dieu, le Christ est né le jour où les jours commencent à croître. Mystère profond ! Si nous célébrons la naissance de Jean comme celle du Christ, c'est que cette naissance aussi est remplie d'enseignements sacrés. De quels enseignements? De ceux qui nous montrent en quoi consiste notre grandeur. Afin de croître divinement, diminuons humainement. Humilions-nous en nous-mêmes pour grandir en
1. Jean, I, 6-9. — 2. Ib. I, 27. — 3. Luc, XIV, 11. — 4. Jean, I, 16.
Dieu. Les morts différentes de Jean et du Christ nous montrent aussi cette grande vérité d'une manière frappante. Pour dire à l'homme de diminuer, Jean a perdu la tête; pour lui dire aussi combien il doit exalter Dieu, le Christ a été élevé en croix. Jean a été envoyé pour nous servir de modèle et pour nous attacher au Verbe. Tant que puisse se vanter l'orgueil humain, si éminente que soit la sainteté dont il se flatte, qui jamais égalera Jean ? Toi qui t'estimes grand, jamais, qui que tu sois, tu ne seras ce qu'il était. Il n'était pas né encore, et déjà par son tressaillement dans le sein maternel il prédisait la prochaine naissance du Seigneur. Est-il rien de plus sublime que cette sainteté? Imite-la, écoute ce qu'il dit du Christ : « Nous avons tous reçu de sa plénitude». C'est le flambeau qui te montre durant la nuit la source où lui-même a bu : « Nous avons tous reçu de sa plénitude. — Nous tous » : il est la Fontaine, nous sommes des vases; il est le Jour, nous sommes des flambeaux. Triste faiblesse humaine ! c'est avec un flambeau qu'on cherche le jour.
6. Mais les Apôtres sont aussi, mes frères, des flambeaux de ce jour. Ne vous imaginez point que Jean seul était un flambeau à l'exclusion des Apôtres. Le Seigneur ne dit-il pas à ceux-ci: « Vous êtes la lumière du monde? » Ils ne devaient pas toutefois se croire lumière au même titre que Celui dont il écrit: « Celui-là était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde » ; aussi le Sauveur s'empresse-t-il de leur enseigner quelle est la vraie lumière. Après avoir dit : «Vous êtes la lumière du monde » ; il ajoute: «Nul n'allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau ». Si j'ai dit que vous êtes lumière, j'entendais par là un flambeau; gardez-vous donc de tressaillir d'orgueil, pour ne pas éteindre cette petite flamme. Je ne veux pas vous mettre sous le boisseau; mais pour que vous répandiez la clarté vous serez sur le chandelier. Quel est ce chandelier? Apprenez-le, et pour y être placés soyez des flambeaux. La croix du Christ est comme un grand chandelier. Celui qui veut répandre la lumière ne doit pas rougir de ce chandelier de bois.
Veux-tu comprendre que le chandelier est réellement la croix du Christ? Prête l'oreille : « Nul n'allume un flambeau pour le placer sous le boisseau; on le met sur un chandelier pour éclairer tous ceux qui sont dans la (437) maison. Que votre lumière brille donc devant les hommes de manière qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ils glorifient» , non pas toi, car en cherchant à te glorifier tu cherches à t'éteindre; «mais votre Père qui est dans les cieux (1)». Que vos bonnes oeuvres servent ainsi à faire glorifier votre Père. Vous n'avez pu, pour devenir des flambeaux, vous; allumer vous-mêmes ni vous placer, sur le chandelier; faites donc glorifier Celui qui vous a accordé cette faveur.
Ecoute aussi l'apôtre saint Paul, écoute ce flambeau qui pétille en quelque sorte sur la croix. « A Dieu ne plaise », dit-il (ici applaudissent ceux qui connaissent la suite du texte) «à Dieu ne plaise », quoi? « que je me glorifie dans autre chose que dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ». Je me glorifie d'être sur le chandelier; si on me l'ôte, je tombe. « A Dieu ne plaise que je me glorifie d'autre chose que de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde m'est crucifié comme je le suis au monde (2)». Vous venez d'applaudir, de montrer vos bonnes
1. Matt. V, 14-16. — 2. Gal. VI, 14.
dispositions. Que le monde vous soit donc crucifié et soyez vous- mêmes crucifiés au monde. Qu'est-ce à dire? Ne demandez point la félicité au monde; abstenez-vous du bonheur du monde. Le monde vous flatte, évitez ce corrupteur; il vous menace, ne redoutez point cet ennemi. Ne te laisses-tu corrompre ni par les biens ni par les maux du monde? Le monde t'est crucifié et tu l'es au monde. Sois heureux d'être sur le chandelier; pour n'y pas perdre ton éclat, ô flambeau, conserves-y toujours l'humilité; prends garde que l'orgueil ne vienne à t'éteindre. Garde avec soin ce que tu es devenu, pour te glorifier de Celui qui t'a fait ce que tu es. Qu'étais-tu en effet, ô homme? Qui que tu sois, ô homme, considère ce que tu étais en naissant. Fusses-tu noble de naissance, tu étais tout nu en venant au monde qu'est-ce donc que la noblesse? Le pauvre et le riche sont également nus à leur naissance. Pour être noble d'origine, vis-tu autant qu'il te plaît? C'est à ton insu que tu es entré dans la vie, et malgré toi que tu en sors. Regarde enfin dans les tombeaux; y distingueras-tu les ossements des riches?
ANALYSE. — Si Dieu a fait de saint Jean-Baptiste le plus grand des hommes, c'était pour qu'en s'abaissant devant le Christ il montrât visiblement que le Christ est plus qu'un homme. Si Zacharie est châtié pour avoir prononcé à peu près les mêmes paroles que Marie, c'est que Dieu voyait dans les deux coeurs des intentions bien différentes. Si enfin Marie est si grande et si sainte, c'est à la grâce de Dieu qu'elle en est redevable, et elle-même proclame que c'est aux humbles que Dieu accorde cette On, tandis qu'il rejette les orgueilleux. Tout donc nous prouve dans ce mystère qu'il faut tout rapporter à Dieu, éviter avec soin l'orgueil des Pharisiens et l'orgueil plus grand encore des Pélagiens actuels.
1. Saint Jean, non pas saint Jean l'Evangéliste, mais saint Jean-Baptiste, a été envoyé devant le Christ pour lui préparer les voies. Voici le témoignage que le Christ rend à Jean. « Nul d'entre les enfants des femmes ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste (1) ». Voici d'autre part le témoignage que Jean rend au Christ : « Celui qui vient après moi est plus grand que moi, et je ne mérite pas de dénouer les courroies de sa chaussure (2) ». Examinons ces deux témoignages, celui que rend le Seigneur au serviteur, et celui que le serviteur rend au Seigneur.
Quel est le témoignage rendu par le Seigneur
1. Matt. XI, 11. — 2. Jean, I, 27.
438
à son serviteur ? « Parmi les enfants des femmes, nul ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste ». Et quel est le témoignage rend a par le serviteur à son Seigneur ? « Celui qui vient après moi est plus grand que moi ». Mais si aucun des enfants des femmes n'est plus grand que Jean-Baptiste, que doit-on penser de Celui qui est plus grand que. lui ? Jean est un grand homme, après tout ce n'est qu'un homme si le Christ est plus grand encore que Jean, c'est qu'il est Dieu et homme tout ensemble.
Tous deux sont nés d'une manière admirable, tous deux, savoir: le héraut et le Juge, le flambeau et le Jour, la voix et le Verbe, le serviteur et le Seigneur. C'est dans un sein stérile, avec le concours d'un père déjà vieillard et d'une mère qui depuis longtemps avait passé l'âge, que le Seigneur se forma un serviteur; et c'est dans le sein d'une Vierge, sans le concours d'aucun père, que le Seigneur se forma un corps, lui qui avait formé le premier homme sans le concours d'aucun père ni d'aucune mère. « Parmi les enfants des femmes nul ne s'est élevé plus haut que Jean-Baptiste ». Jean paraissait si grand que plusieurs le prenaient pour le Christ. Mais l'orgueil ne le porta point à adopter cette erreur étrangère, il ne se permit point de dire : Je suis ce que vous pensez ; mieux inspiré, il reconnut son néant jusqu'à se prosterner aux pieds du Seigneur, jusqu'à parier en serviteur des courroies de sa chaussure Humble flambeau, il ne voulait point s'éteindre au souffle de l'orgueil.
2. Aussi comme il était destiné, dès sa naissance, à révéler un grand mystère, il est le seul juste dont l'Eglise célèbre la nativité. On célèbre bien la naissance du Seigneur, mais c'est le Seigneur. Montrez-moi parmi les patriarches , parmi les prophètes , parmi les Apôtres, un serviteur de Dieu autre que saint Jean, dont l'Eglise du Christ solennise la naissance. Il en est plusieurs dont nous honorons le martyre ; Jean est le seul dont nous fêtions le jour natal.
Vous avez remarqué, pendant la lecture de l'Evangile, dans quel ordre sont nés, l'un et l'autre, le précurseur et le Souverain, ou, comme je viens de dire, le héraut et le Juge, la voix et le Verbe. L'ange Gabriel annonce la naissance de Jean, le même ange Gabriel annonce l'avènement de Jésus-Christ Notre-Seigneur. L'un précède, l'autre le suit; l'un précède en obéissant, l'autre le suit en le dirigeant; car s'il lui est postérieur par l'âge, il lui est bien supérieur par l'autorité. Jean en effet n'a-t-il pas été créé par le Christ? Le Christ aussi n'a-t-il pas été créé après Jean, et n'est-il pas ainsi Créateur et créé, Créateur avant l'existence de sa Mère, Créateur de sa Mère et créé dans le sein de sa Mère ? Pourquoi dire qu'il est Créateur avant l'existence de sa Mère ? Parce que lui-même a dit, au rapport de l'Evangile: « Je suis avant Abraham (1) » ; écoutez ou lisez cela. C'est peu de dire que dès avant Abraham il était Créateur; il l'était avant l'existence d'Adam, avant la formation du ciel et de la terre, avant la création de tous les anges et de toutes les créatures spirituelles, soit Trônes, soit Dominations, soit Principautés, soit Puissances, de tout enfin. Effectivement, « au commencement était » et ne fut pas fait « le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; il était en Dieu dès le commencement. Tout a été fait par lui (2) ». Si c'est tout, ce sont donc les choses visibles et invisibles, le ciel et la terre et la Vierge Marie; puisque la Vierge Marie, elle aussi, a été formée de terre, et qu'ainsi le Christ qui a formé la terre a été formé de terre lui-même. Aussi « la Vérité s'est-elle élevée de terre (3) ».
3. Je voudrais donc rappeler brièvement à votre charité quel est notre grand mystère, Beaucoup devaient s'imaginer que le Christ n'était qu'un homme, qu'il n'était rien de plus. C'est pour ce motif qu'un grand homme, que le plus grand des hommes, que Jean lui rendit témoignage en se soumettant à lui, en s'abaissant, en s'humiliant devant lui. Combien ne se serait-il pas humilié, s'il avait dit de lui-même qu'il méritait de dénouer les courroies de sa chaussure ! Soyez attentifs, car c'est ici le grand mystère. Combien donc Jean se serait humilié s'il s'était reconnu digne de cette fonction ! Que penser de lui quand il proclame qu'il n'en est pas digne? C'est pour ce motif qu'on a distingué le jour de sa naissance et qu'il a été recommandé à l'Eglise d'en faire la fête.
4. Néanmoins, si grande que soit la différence entre les deux mères, puisque l'une est Vierge et que l'autre est une femme stérile, puisque l'une a enfanté par l'opération du
1. Jean, VIII, 58. — 2. Jean, I, 1-3. — 3. Ps. LXXXIV, 3.
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Saint-Esprit le Fils même de Dieu, Notre-Seigneur, et que l'autre a conçu de son vieil époux le précurseur du Seigneur ; en voici une autre que je vous prie de considérer:
Zacharie manqua de foi. Comment en manqua-t-il? Il demanda, à l'Ange un moyen de s'assurer de la vérité de sa promesse, attendu qu'il était vieux déjà et que sa femme était fort avancée en âge. L'ange alors lui répondit : « Voilà que tu seras muet et que tu ne pourras parler jusqu'au jour où ces choses arriveront, parce que tu n'as pas cru à mes paroles, qui s'accompliront en leur temps». Le même ange arrive près de Marie, il lui annoncé que d'elle doit naître le Christ incarné, et Marie fait une réponse analogue. En effet, Zacharie demande : « Comment m'assurer de cela ? car je suis un vieillard, et a mon épouse est fort avancée en âge » . L'ange lui répond : « Voilà que tu seras muet, et tu ne pourras parler jusqu'au jour où ces choses s'accompliront, attendu que tu n'as point a cru à mes paroles ». Puis, en punition de son manque de foi, Zacharie devient muet. Qu'est-ce que le prophète avait dit de Jean: « Voix de Celui qui crie dans le désert (1) ». Zacharie devient donc muet quand il doit engendrer la voix ! Il est muet pour n'avoir pas cru; il était juste qu'il le fût jusqu'à ce que naquît la voix. S'il a été dit avec raison, ou plutôt comme il a été dit avec raison : « J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé (2) » ; puisqu'il ne croyait point, il ne devait point parler. Cependant, Seigneur, je vous en prie, je vous en conjure conjointement avec ceux qui m'écoutent, ouvrez-nous, montrez-nous comment résoudre la question suivante. Zacharie demande à l'ange de quelle manière il peut s'assurer de ce qui vient de lui être annoncé, car il est vieux et son épouse est fort avancée en âge ; on lui répond : « Parce que tu n'as point cru, tu seras muet ». On annonce à la Vierge Marie la naissance du Christ ; elle aussi interroge sur le moyen, et elle dit à l'ange : « Comment cela se fera-t-il? car je ne connais point d'homme ». L'un dit : « Comment m'assurer de cela? car je suis vieux, et mon épouse est fort avancée en âge » . L'autre : « Comment cela se fera-t-il? Car je ne connais point d'homme » . Eh bien ! au premier il est répondu: Tu seras muet pour
1. Isaïe, XL, 3. — 2. Ps. CXV, 10.
avoir manqué de foi; quant à la seconde, au lieu de lui imposer silence, on lui fait connaître le moyen. « Comment cela se fera-t-il? car je ne connais point d'homme », dit-elle. Et l'ange reprend : « L'Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ». Voilà comment s'accomplira ce que vous demandez; voilà comment vous deviendrez mère sans connaître aucun homme; voilà le moyen : c'est que « l'Esprit-Saint surviendra en vous et que la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ». A l'ombre d'une telle sainteté, ne crains pas les ardeurs de la passion.
Pourquoi cette différence? Si nous examinons les paroles, il semble que tous deux, Zacharie et Marie, ont également cru ou douté également. Mais si nous pouvons écouter les paroles, Dieu peut aussi interroger les coeurs.
5. Nous le comprenons, mes très-chers, quand Zacharie dit à l'ange : « Comment m'assurerai-je de cela? car je suis vieux, et mon épouse est fort avancée en âge », il ne cherchait pas à s'instruire, il exprimait son incrédulité ; mais quand Marie dit au contraire : « Comment cela se fera-t-il? car je ne connais point d'homme », elle ne se défiait pas, elle demandait des renseignements, elle questionnait, mais elle ne doutait pas de la promesse qui lui était faite.
Ah ! elle était vraiment pleine de grâce; aussi bien l'ange lui dit-il en l'abordant : « Je vous salue, pleine de grâce ». Qui parlerait convenablement de cette grâce? Qui suffirait à en rendre grâces ? L'homme est créé, puis il périt victime de son libre arbitre; le Créateur ensuite se fait homme, pour ne laisser pas périr entièrement l'homme fait par lui. Celui qui dès le commencement est le Verbe de Dieu, Dieu dans le sein de Dieu et le Créateur de toutes choses, celui-là se fait chair. « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (1)». Le Verbe donc se fait chair, en ce sens que la chair s'unit au Verbe, et non point en ce sens que le Verbe disparaisse dans la chair. O grâce divine ! Etions-nous dignes, hélas ! d'un tel bienfait?
6. Mais considérez ce que dit cette sainte Vierge, ce que dit Marie avec la foi, avec la grâce dont elle est pleine, elle qui doit demeurer
1. Jean, I, 14.
440s
vierge tout en devenant Mère. Que dit-elle parmi tant de vérités dont il nous serait trop difficile de parler en détail? Que dit-elle? « Il a rempli de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides (1)». Qu'entendre ici par les affamés? Les humbles, les pauvres. Et par les riches? Les orgueilleux, les superbes.
Nous n'irons pas chercher au loin : maintenant encore voyez dans le même temple un de ces riches que Dieu renvoie les mains vides, et un de ces pauvres qu'il remplit de biens. « Deux hommes montèrent au temple pour y prier. L'un était pharisien, et l'autre publicain. Le pharisien disait ». Que disait-il? Ecoute ce riche plein de lui-même et exhalant le rassasiement de l'orgueil et non de la justice : « Dieu, dit-il, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme les autres hommes qui sont voleurs, injustes, adultères, ni comme ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine; je donne la dîme de tout ce que je possède». Es-tu venu pour prier ou pour te louer? Tu prétends avoir tout, et ne te croyant pas dans le besoin, tu ne demandes rien. Comment dire que tu es venu prier? « Seigneur, je vous rends grâces ». Il ne dit pas : Seigneur, faites-moi grâce. « Car je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères ». Il n'y a donc que toi de juste? « Ni comme ce publicain ». C'est une insulte plutôt qu'un tressaillement de joie. « Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède ». O riche ! que tu as besoin d'être appauvri ! Viens, pauvre; viens, publicain; ou plutôt reste où tu es. Car « le publicain se tenait éloigné ». Mais le Seigneur s'approchait de cet humble. « Il n'osait pas même lever les yeux au ciel ». Mais il avait le coeur là où il n'osait lever les yeux. « De plus il se frappait la poitrine en disant: Seigneur, prenez pitié de moi, qui suis un pécheur ». O affamé, tu seras rempli de biens.
1. Luc, 1.
7. Seigneur, vous avez ouï la double plaidoierie ; prononcez la sentence. Vous, mes frères, écoutez cette sentence qui décide entre les parties. Le condamné n'en appelle point, car il n'est personne à qui il puisse en appeler. Il n'en appelle pas du Fils au Père; attendu que « le Père ne juge personne; il a remis tout jugement au Fils (1) ». Que la Vérité prononce donc entre les parties. «En vérité je vous le déclare, dit-elle, celui-ci sortit du temple justifié, plutôt que le pharisien ». Pourquoi, je vous le demande? Où est sa justice ? Veux-tu le savoir? « Parce que quiconque s'exalte sera humilié, et quiconque s'humilie sera exalté (2) ». Par qui sera exalté celui qui s'humilie, et humilié celui qui s'exalte ? Par Celui « qui remplit de biens les affamés et qui renvoie les riches avec les mains vides ».
Va maintenant et vante tes richesses; flatte-toi et t'écrie : Je suis dans l'opulence; et dans quelle opulence, puisque je suis juste, si je veux l'être, comme je ne le suis pas, si je n'y aspire point ! Il dépend de moi d'être juste ou de ne l'être pas. N'entends-tu pas ces paroles d'un psaume : « Ceux qui se confient dans leur vertu (3) ? » Ainsi c'est Dieu qui t'a donné le corps, les sens, l'âme, l'esprit, l'intelligence; et c'est toi qui te donnes la justice? Sans la justice, qu'est-ce que le corps et les sens, qu'est-ce que l'âme, l'esprit et l'intelligence? N'est-il pas vrai que sans la justice tout cela ne fera que te conduire au supplice? Ainsi, Dieu t'aurait donné ce qu'il y a de moindre en toi, et tu serais assez riche pour te donner ce qu'il y a de plus précieux? Mauvais riche, ah ! mauvais riche, tu seras appauvri, si toutefois tu possèdes ce que tu prétendais posséder. « Qu'as-tu en effet que tu ne l'aies reçu (4)? » Comment, tu n'as pas même appris, de ce pharisien orgueilleux et opulent, à rendre grâces à Dieu de ce que tu prétendais avoir?
1. Jean, V, 22. — 2. Luc, XVIII, 10-14. — 3. Ps. XLVIII, 7. — 4. I Cor. IV, 7.
ANALYSE. — De même que les merveilles qui éclatent à la naissance de saint Jean sont destinées à mettre davantage en relief les grandeurs de Jésus-Christ, ainsi la conduite de Zacharie en face de l'ange fait mieux ressortir la vertu de Marie, que la foi rend mère sans qu'elle cesse d'être vierge. Mais aussi Marie proclame hautement qu'elle doit tout à la grâce de Dieu.
1. Il n'est pas besoin de vous dire quel jour nous célébrons aujourd'hui, puisque vous avez tous entendu lire l'Evangile. Aujourd'hui donc naît parmi nous saint Jean, le précurseur du Seigneur, le fils d'une mère stérile qui annonce le Fils de la Vierge, le serviteur qui annonce son Maître. En effet, l'Homme-Dieu devant avoir pour Mère une Vierge, s'est fait précéder d'un homme admirable qui a pour mère une femme stérile; afin que l'homme admirable se proclamant indigne de dénouer les courroies de ses souliers, on reconnût le Dieu fait homme. Admire Jean autant que tu en es capable ; ton admiration tourne au profit du Christ : au profit du Christ, non pas en ce sens que tu lui donnes, mais en ce sens que tu fais en lui des progrès. Admire donc Jean autant que tu le peux.
Or, tu viens d'entendre de quoi admirer en lui. Un ange l'annonce au prêtre, son père, et celui-ci ne croyant pas, l'ange le rend muet; il reste ainsi sans parole jusqu'à ce que sa langue se délie à la naissance de son fils. Jean est conçu par une femme stérile et de plus avancée en âge : ce qui est l'infécondité ajoutée à l'infécondité. L'ange aussi prédit ce qu'il sera; la prophétie s'accomplit, et ce qu'il a d'extrêmement merveilleux, c'est que dès le sein de sa mère l'enfant est rempli du Saint-Esprit; puis à l'arrivée de sainte Marie, il tressaille dans les entrailles maternelles et salue par ses mouvements Celui qu'il ne saurait saluer encore par ses paroles. Il naît et rend à son père l'usage de la parole; le père, qui n'est plus muet, donne un nom à son fils, et tous admirent des grâces aussi éclatantes (1). Qu'était-ce en effet, si ce n'étaient des grâces ?
1. Luc, 1.
Qu'est-ce que Jean avait jusqu'alors mérité de Dieu ? Qu'a-t-il pu mériter de Dieu, puisqu'il n'existait pas encore ? O grâce vraiment gratuite !
2. Tous sont dans l'étonnement, dans une sorte de stupeur, et sous l'impression qu'ils ressentent, ils disent ce qu'on a écrit pour que nous ayons à le lire : « Que pensez-vous que sera cet enfant ? car la main du Seigneur était avec lui. — Que pensez-vous que sera cet enfant? » Il dépasse les bornes de la nature humaine. Nous connaissons les enfants ; mais « que pensez-vous que sera celui-ci ? » Pourquoi dire : « Que pensez-vous que sera cet enfant, car la main du Seigneur est avec lui ? » C'est que si nous savons déjà que la main du Seigneur est avec lui, nous ignorons encore ce qu'il sera. Sans aucun doute il deviendra fort grand, puisqu'il est si grand au début. Que sera ce petit qui est si grand ? Que sera-t-il ? La faiblesse humaine est à bout, tous les esprits attentifs sont saisis d'effroi. « Que pensez-vous que sera cet enfant? » Il sera grand : que sera donc Celui qui l'emportera sur lui en grandeur? Il sera fort grand : que sera donc Celui dont la grandeur l'emportera sur sa grandeur ? S'il doit être si grand, lui qui vient de commencer, que sera Celui qui était auparavant? Qui était auparavant? Que dis-je? Avant le précurseur était Zacharie ; à plus forte raison Abraham, Isaac et Jacob, le ciel et la terre étaient avant lui. Que sera donc Celui qui était dès le commencement? En effet, « au commencement » , avant l'existence de Jean et de tous les autres hommes, « Dieu fit le ciel et la terre (1) ». Veux-tu savoir ce qu'il employa pour cela ? Au commencement
1. Gen. I, 1.
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Dieu ne fit pas le Verbe, car le Verbe était : « Au commencement était le Verbe», non pas un Verbe quelconque, car « le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui ». Or, ce Verbe, qui était dès le commencement, s'est fait à son tour, pour ne laisser pas périr ce que lui-même avait fait : « Que pensez-vous que sera cet enfant? car la main du Seigneur est avec lui ». Si un enfant doit être si grand parce que la main du Seigneur est avec lui, que sera la main du Seigneur elle-même ? Car cette main du Seigneur n'est autre que le Christ, que le Fils de Dieu, que le Verbe de Dieu. La main du Seigneur, en effet, n'est-elle pas Celui par qui toutes choses ont été faites? « Que pensez-vous que sera cet enfant? car la main du Seigneur est avec lui ». O faiblesse humaine ! que feras-tu en face du Juge, puisque tu es si peu sûre en face de son héraut? :gais qu'est-ce que je viens de dire moi-même? Je rentre dans des considérations purement humaines. Qu'est-ce que je viens de dire? Je viens de parler de héraut, de juge. Un héraut n'est-il pas un homme? un juge n'est-il pas un homme-? J'ai donc parlé de ce qui était visible dans le Christ : qui parlera de ce qui restait caché ? « Le Verbe s'est fait chair (1) » , sans toutefois se changer en chair. Le Verbe s'est fait chair en prenant ce qu'il n'était pas, mais sans rien perdre de ce qu'il était.
Nous venons d'admirer la naissance de son héraut, que nous célébrons aujourd'hui: ne nous lassons pas de considérer Celui qui en était le but.
3. L'ange Gabriel descendit près de Zacharie ; il, ne vint pas vers Elisabeth son épouse et la mère de Jean ; l'ange Gabriel vint donc vers Zacharie et non vers Elisabeth. Pourquoi? Parce que c'était Zacharie qui devait donner Jean à Elisabeth. Or, il convenait qu'en annonçant la future naissance de Jean, l'ange s'adressât à celui qui le donnerait, plutôt qu'à celle qui le recevrait. Jean devait être le fils de l'un et de l'autre, le fruit de l'union d'un homme et d'une femme; mais, encore une fois, ce fut au père que l'ange l'annonça. Dans son message suivant, ce fut à Marie et non à Joseph que fut envoyé le même ange Gabriel, parce qu'en Marie devait se former et prendre naissance la chair du Fils de Dieu. En quels
1. Jean, I, 1, 2, 14.
termes l'ange prédit-il au prêtre Zacharie qu'il allait avoir un fils? « Ne crains pas, Zacharie, lui dit-il, la prière est exaucée ». Mais quoi? mes frères, ce prêtre était-il entré dans le Saint des saints pour demander des enfants au Seigneur? Loin de nous cette idée. Comment prouver que ce n'était pas pour cela, demandera-t-on, puisque Zacharie n'a point fait connaître ce qu'il venait de demander ? Je ne ferai qu'une seule et courte observation : Si Zacharie avait demandé un fils, il aurait cru quand Dieu le lui fit annoncer. L'ange lui assure qu'un fils lui naîtra bientôt; il ne le croit pas, et c'est ce qu'il venait de demander. Prie-t-on sans espoir? Ne croit-on pas quand on espère? Si tu n'espères pas, pourquoi demandes-tu ? Si tu espères, pourquoi ne crois-tu pas? Que dit donc l'ange? « Ta prière est exaucée; car Elisabeth concevra et t'enfantera un fils ». Pourquoi ? «Parce que ta prière est exaucée ». Supposons que Zacharie ait demandé Pourquoi ? est-ce que j'ai sollicité cette faveur? L'Ange n'eût été ni trompeur en répondant; « Ta prière est exaucée ; car ton épouse t'enfantera un fils ». Pourquoi, en effet, cette raison donnée par l'Ange? C'est que Zacharie sacrifiait pour le peuple ; il sacrifiait pour le peuple, en sa qualité de prêtre. Or, le peuple attendait le Christ, et Jean l'annonçait.
4. Le même Ange, cependant, dit à la Vierge Marie : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous » ; déjà est avec vous Celui qui doit venir en vous : « Vous êtes bénie parmi les femmes ». Un idiotisme de la langue hébraïque, c'est d'appeler femmes toutes les personnes du sexe ; c'est ce qu'attestent les saintes Ecritures, et c'est ce que je remarque pour prévenir l'étonnement ou le scandale de ceux qui n'ont pas l'habitude d'en écouter la lecture- Ainsi le Seigneur y dit quelque part en termes formels : « Mettez de côté les femmes qui n'ont pas connu d'homme (1)». Rappelez-vous aussi nos origines. Quand Eve fut formée du côté d'Adam, que dit le texte sacré ? « Dieu lui tira une côte et en bâtit la femme (2) ». Dès ce moment, Eve est appelée femme ; et pourtant, quoique tirée d'Adam, elle ne s'était pas encore unie à lui. Lors donc que vous entendez l'Ange dire à Marie.: «Vous êtes bénie parmi les femmes », comprenez ces paroles dans le même sens que si nous
1. Nomb. XXXI, 17, sel. les Sept. — 2. Gen. II, 22.
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disions aujourd'hui, : Vous êtes bénie parmi les personnes du sexe.
5. Un fils est promis à Zacharie, un fils aussi est promis à sainte Marie, et celle-ci prononce à peu près les mêmes paroles qu'avait proférées Zacharie. Qu'avait dit Zacharie? «Comment m'assurer de cela? car je suis vieux; de plus mon épouse est stérile et fort avancée en âge». Que dit à son tour sainte Marie? « Comment cela se fera-t-il? » Les expressions se ressemblent; les dispositions sont fort différentes. Si l'oreille nous dit que les paroles sont semblables, apprenons de l'ange même combien sont dissemblables les intentions. David, après son péché, fut repris par un prophète et s'écria: « J'ai péché », et aussitôt il lui fut répondu : « Ton péché t'est remis (1)». Saül aussi pécha et fut également repris par un prophète; il répondit aussi : « J'ai péché », mais son péché ne lui fut point pardonné, et la colère de Dieu continua à peser sur lui (2). Ici encore n'est-ce pas le même langage avec des dispositions contraires? Ah ! si l'homme entend la voix, c'est Dieu qui lit dans le coeur. L'ange vit donc que Zacharie ne parlait pas avec foi, mais avec doute et défiance; il le montra en rendant Zacharie muet et en le punissant ainsi de son manque de foi.
Sainte Marie dit dans un autre sens: « Comment cela se fera-t-il? car je ne connais point d'homme ». Reconnaissez ici sa résolution de garder la virginité. Si elle avait dû lier des rapports avec un homme, comment aurait-elle dit : « Comment cela se fera-t- il ? » Sinon Fils avait dû naître de la même manière que tous les autres enfants, aurait-elle dit : « Comment cela se fera-t-il? » Mais elle avait le souvenir de sa résolution, la conscience de son voeu sacré, car elle savait ce qu'elle avait promis à Dieu, lorsqu'elle disait : « Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d'homme? » Sachant donc que les enfants ne naissent que par suite des relations entre époux, comme elle avait résolu de n'avoir pas de ces relations, lorsqu'elle dit : « Comment cela se fera-t-il? » elle n'exprimait pas un doute sur la toute-puissance de Dieu, elle demandait comment elle deviendrait Mère. « Comment cela se fera-t-il?» Quel moyen est à employer pour y parvenir? Vous m'annoncez un Fils, vous connaissez les dispositions de
1. II Rois, XII, 13. — 2. I Rois, XV, 30, 35.
mon âme, dites-moi la manière dont ce Fils me viendra. Vierge sainte, elle pouvait craindre qu'en voulant lui donner un Fils Dieu ne désapprouvât son voeu de virginité; elle pouvait au moins rester dans l'ignorance sous ce rapport. Et si l'ange lui avait dit : Consommez votre mariage, unissez-vous à votre mari ? Dieu ne pouvait parler ainsi; il avait agréé en Dieu son voeu de virginité : il ne faisait même, en l'agréant, qu'accepter d'elle, ce que lui-même lui avait donné. Dites-moi donc, messager divin, « comment cela se fera-t-il? » — Reconnais ici que l'ange connaissait le secret, et que Marie, sans manquer de foi, cherchait à le savoir aussi. Aussi, la voyant chercher à s'instruire sans manquer de foi, il ne refusa pas de le lui enseigner. Voici ma réponse, dit-il : Vous resterez Vierge ; croyez seulement la vérité, conservez votre virginité, recevez même ce qui la complétera. Votre foi étant intègre, voire virginité restera sans tache. Ecoutez encore comment cela se fera : « L'Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ». Sous un tel ombrage on est à l'abri des ardeurs de la passion. « Aussi », parce que « l'Esprit-Saint surviendra en vous, et que la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre » ; parce que vous concevrez par la foi, et que la foi, non les rapports sexuels, vous donnera un Fils; « le Saint qui naîtra de vous s'appellera le Fils du Très-Haut ».
6. Vous qui devez être Mère, qui êtes-vous ? Comment avez-vous mérité cette grâce? Comment se formera en vous Celui qui vous a formée? D'où vous vient donc un tel bonheur? Vous êtes Vierge, vous êtes sainte, vous avez fait un voeu sacré: voilà beaucoup de mérites ou plutôt de grâces reçues. Comment, en effet, avez-vous mérité tout cela? En vous se forme Celui qui vous a formée, en vous se forme Celui qui vous a faite, ou plutôt Celui qui a fait le ciel et la terre. Celui qui a tout fait devient en vous le Verbe fait chair ; il y prend un corps sans perdre sa divinité. Le Verbe s'unit, le Verbe s'incorpore à la chair; votre sein est comme le lit nuptial de cette union mystérieuse; oui, cette union mystérieuse du Verbe et de la chair s'opère dans votre sein; aussi le Verbe est-il comme « l'Epoux sortant de son lit nuptial (1)». Il vous a
1. Ps. XVIII, 6.
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trouvée vierge en y entrant, il vous laisse vierge en en sortant. Il vous rend féconde sans altérer en vous l'intégrité. D'où vous vient cette grâce ?
Je semble peu réservé en faisant ces questions et importuner des oreilles si chastes en parlant ainsi. Mais, je le vois, tout en rougissant, la Vierge me répond et me dit : Vous me demandez d'où me vient ce bonheur? Je rougirais de vous parler de ma félicité; écoutez plutôt la salutation de l'ange, et reconnaissez en moi ce qui fera votre salut. Croyez à qui j'ai cru. D'où me vient ce bonheur ? Que l'ange réponde. — Dites-moi donc, ange de Dieu, d'où vient à Marie cette faveur? — Je l'ai fait connaître quand je lui ait dit: « Je vous salue, pleine de grâce (1) ».
1. Luc, I, 28.
ANALYSE. — Les Donatistes, comme on sait, prétendaient que la grâce conférée par un sacrement venait du ministre qui l'administrait, et conséquemment, que le sacrement ne conférait pas la grâce quand il était administré par un pécheur. Saint Augustin entreprend de réfuter cette erreur, contre laquelle il a tant écrit, dans ce discours adressé au peuple. Quelle clarté d'exposition ! quelle vigueur de logique ! Voici comment il procède. — Après avoir dit d'abord que si Jean-Baptiste est le seul de tous les saints dont on célèbre la naissance, c'est qu'il est le seul qui ait glorifié le Christ, même avant de naître; après avoir dit encore que si saint Jean, au lieu d'être un disciple de Jésus-Christ, avait des disciples comme lui, c'était pour rendre à sa divinité un plus éclatant témoignage, saint Augustin aborde la question du baptême. Pourquoi Jésus a-t-il voulu être baptisé par saint Jean ? C'était sans aucun doute pour pratiquer la même humilité dont il nous a donné l'exemple en s'incarnant. Mais saint Jean aussi n'avait-il pas raison de s'écrier : « C'est moi qui dois plutôt être baptisé par vous? » Jésus répond : Baptise-moi; « ainsi doit s'accomplir toute justice ». C'est qu'il avait en vue ces hérétiques futurs qui attribueraient au ministre la grâce du sacrement. Est-ce de saint Jean que vient la sainteté de Jésus-Christ? Saint Jean est-il l’arbre, comme ils disent, et Jésus-Christ le fruit? Mais ne voient-ils pas que faire découler du ministre la justification, c'est faire dire au ministre qu'il est le Christ, puisque seul, le Christ justifie ceux qui croient en lui ? Pour n'exposer pas les fidèles à de stériles , alarmes, s'ils venaient à craindre que tout en paraissant bon le ministre du sacrement ne fait intérieurement mauvais, ils disent que Dieu alors confère la grâce lui-même. Ne comprennent-ils pas que d'après ce principe, mieux vaudrait être baptisé par au hypocrite que par un saint, puisque baptisé par un saint on naît d'un homme, et de Dieu quand on est baptisé par un hypocrite ? Qu'ils apprennent donc de saint Jean que si le ministre verse l'eau, c'est Jésus-Christ qui envoie la grâce et l'Esprit-Saint; qu'à l'exemple de saint Jean encore, ils soient de vrais disciples de Jésus-Christ et avouent que de lui ils ont tout reçu.
1. La solennité de ce jour demande un discours solennel, lequel est d'ailleurs bien vivement attendu. Aussi, Dieu aidant, nous vous présenterons ce qu'il nous donnera, mais sans oublier, mais avec la pensée bien précise que le devoir de notre charge est de vous parler, non comme maître, mais comme ministre; non comme à des disciples, mais comme à des condisciples; non comme à des serviteurs, mais comme à des collègues. Car nous n'avons tous qu'un Maître, dont l'école est sur la terre et la chaire dans le ciel, et qui a eu pour précurseur ce saint Jean dont la tradition nous rapporte que ce fut aujourd'hui la naissance; aussi la célébrons-nous aujourd'hui. Voilà ce que nous ont appris nos pères; voilà ce que nous transmettons à la postérité avec une fidélité religieuse qu'elle devra imiter. Aujourd'hui donc nous célébrons la naissance, non pas de Jean l'Evangéliste, mais de Jean-Baptiste.
Cela posé, une question se présente qu'il ne faut pas négliger, savoir, pourquoi nous célébrons plutôt la naissance charnelle de saint Jean que la naissance de tout autre, apôtre, martyr, prophète ou patriarche? Si on nous adresse cette question, que répondrons-nous? Voici, je crois, autant du moins que je puis le
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comprendre avec une force d'intelligence aussi médiocre que la mienne, quel en est le motif: C'est après leur naissance et quand ils eurent avec l'âge atteint leur développement, que les disciples du Seigneur furent admis à son école; ils s'attachèrent ensuite de tout leur coeur au Sauveur, mais aucun d'eux ne le servit dès sa naissance. Reportons notre souvenir vers les prophètes, vers les patriarches : ils naquirent comme les autres hommes, ils grandirent ensuite, puis remplis de l'Esprit-Saint ils prédirent le Christ; ils naquirent donc pour le prédire ensuite. Mais la naissance même de Jean-Baptiste fut une prédiction de l'avènement du Sauveur, puisqu'il le salua du sein de la mère qui le portait.
2. Cette question résolue comme nous avons pu la résoudre, abordons-en une autre avec toute l'énergie que nous donnera le Seigneur. Ici en effet se présente une autre question, laquelle me semble plus obscure et plus difficile à résoudre, et pour laquelle vous aiderez beaucoup ma faiblesse par votre attention et par vos prières. Jean-Baptiste avait reçu une grâce si éminente que, comme nous l'avons dit,étant encore dans le sein maternel il salua k8eigneur, non par ses paroles, ruais par ses tressaillements, et qu'ainsi l'attrait qui l'attachait à Dieu était déjà manifeste, quoique son corps fût encore enfermé dans un autre corps. Néanmoins on ne le rencontre point parmi les disciples du Seigneur, on remarque plutôt qu'il avait lui-même des disciples. Pourquoi? Que penser de lui? C'est un grand homme; quel est ce grand homme ? Que penser de :cotte grandeur? Non, il ne suivait pas le Seigneur avec ses disciples, il avait lui-même des disciples pour le suivre. Loin de moi la pensée qu'il fût contre le Seigneur ! cependant il semblait vivre loin de lui. Le Christ avait des disciples, Jean en avait aussi ; le Christ enseignait, Jean enseignait également. Que dire encore? Jean baptisait, le Christ aussi baptisait; il y a même plus ici : Jean baptisa le Christ.
Où sont les superbes, qui, à propos de l'administration du baptême, se gonflent arrogamment d'animosité et d'orgueil? Où sont ces mots si peu humbles et si fiers : C'est moi qui baptise, c'est moi qui baptise? Que n'aurais-tu pas dit, si tu avais mérité de baptiser le Christ?
Ici déjà, votre sainteté en fait la remarque, se dessine visiblement le grand motif pour lequel Jésus devait être envoyé par son Père, et Jean envoyé en avant par Jésus. Sans doute Jean précède Jésus, mais comme les serviteurs précèdent le juge. Jésus ne s'est fait homme qu'après Jean, mais Jean a été créé par Jésus, par Dieu même. Jean était donc un homme si parfait et doué d'une grâce si éclatante, que le Sauveur disait lui-même : « Parmi les enfants des femmes, nul ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste (1)». Or, c'est ce grand homme qui reconnaît le Seigneur dans un si petit corps; c'est cet homme qui reconnaît le Dieu qui vient de se faire homme. S'il est vrai que parmi les enfants des femmes, c'est-à-dire parmi les hommes, nul ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste; quiconque est au-dessus de Jean n'est pas seulement un homme, il est Dieu. C'est pour rendre plus frappante cette conclusion que ce grand homme dut avoir des disciples, et conjointement avec eux reconnaître dans le Christ le Maître de tous. Pouvait-il faire éclater un témoignage plus saisissant de vérité, qu'en reconnaissant par ses abaissements Celui dont l'envie pouvait le porter à se faire le rival? Jean pouvait être pris pour le Christ, être regardé comme le Christ; il ne le voulut pas, il s'y opposa. Trompé sur son compte, on disait : Ne serait-il pas le Christ? Et lui de répondre qu'il ne l'était pas. C'était le moyen de rester ce qu'il était; car si Adam perdit en tombant ce qu'il était d'abord, ce fut pour avoir cherché a usurper ce qu'il n'était pas. Ce souvenir revenait à cet homme si grand, vrais si petit devant le Christ abaissé; il savait cela, il se le rappelait, il n'avait garde de l'oublier, car il songeait à reconquérir ce qu'Adam avait perdu.
Comme je viens déjà de le dire, ce grand-homme que glorifia la Vérité même et à qui le Seigneur rendit témoignage jusqu'à dire de lui : « Parmi les enfants des femmes, nul ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste », Jean put donc passer pour le Christ; séduits même par la grâce étonnante qui brillait en lui, plusieurs le prenaient déjà pour le Christ, et ils seraient morts dans cette erreur, si lui-même en confessant sa foi ne les en avait repris. Il leur répondit donc au moment où ils avaient de lui cette opinion : «Je ne suis pas le Christ (2)». C'était leur dire en quelque sorte : Votre
1. Matt. XI, 11. — 2. Jean, I, 20.
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méprise me fait honneur, l'opinion que vous avez de moi ajoute beaucoup à ma gloire: cependant je dois reconnaître ce que je suis, afin que le Christ même puisse vous pardonner un tel mécompte. De fait, s'il n'avait pas détruit l'opinion fausse qu'on avait de lui, il n'aurait point eu de part avec Celui qui était réellement ce qu'on le supposait.
3. Jean a été envoyé en avant pour baptiser le Seigneur si profondément humble. Si le Seigneur voulut recevoir. le baptême, ce fut en effet pour pratiquer l'humilité et non pour effacer en lui quelque iniquité. Pourquoi le Christ Notre-Seigneur a-t-il voulu être baptisé? Pourquoi a voulu être baptisé le Christ, le Fils unique de Dieu ? Apprends pourquoi il est né, et tu sauras en même temps pourquoi il a été baptisé. Tu le verras sur ce chemin de l'humilité que ne foule pas ton pied superbe, quoiqu'en t'abstenant d'y marcher d'un pied modeste tu ne puisses parvenir où il mène. Le Christ est descendu pour toi, et pour toi il s'est fait baptiser. Vois combien il est descendu du haut de sa grandeur ! «Il était de la nature de Dieu et il n'estimait pas usurper en s'égalant à Dieu » . En effet l'égalité du Fils avec le Père n'était pas une usurpation, c'était sa nature. Pour Jean t'eût été une usurpation de se présenter comme étant le Christ. Mais le Christ «n'estima pas usurper en s'égalant à Dieu »; attendu qu'il lui était réellement coéternel, étant né de toute éternité. « Cependant il s'est anéanti lui-même en prenant une nature d'esclave », c'est-à-dire en prenant la nature humaine. «Ayant donc la nature de Dieu », sans l'avoir prise ; «ayant ainsi la nature de Dieu, il s'est anéanti lui-même en « prenant une nature d'esclave» ; en prenant ce qu'il n'était pas, sans rien perdre de ce qu'il était; en demeurant Dieu et en devenant homme. Oui, en prenant cette nature d'esclave, le Dieu qui a fait l'homme est devenu l'Homme-Dieu. Ah ! quelle majesté, quelle puissance, quelle grandeur, quelle égalité avec le Père, est venue se revêtir pour l'amour de nous d'une nature d'esclave ! Considère la voie d'humilité que t'a ouverte un si grand Maître; ne s'est-il pas plus abaissé en voulant se faire homme qu'en voulant se faite baptiser par un homme?
4. Ainsi donc, je le répète, le Christ se fait baptiser par Jean, le Seigneur par le serviteur, le Verbe par la voix. Car, n'oubliez pas ces mots : « Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert » ; ni ces autres : « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (1) ». Le Christ donc est baptisé par Jean, le Seigneur parle serviteur, le Verbe par la voix, le Créateur par la créature, le soleil par le flambeau; le soleil qui a formé cet autre soleil; le soleil dont il est dit . « Pour moi s'est levé le soleil de justice, le salut est sous ses ailes (2) »; et dont les impies impénitents finiront par dire au jugement de Dieu : « Que nous a servi l'orgueil? Que nous a procuré l'ostentation des richesses? Tout cela a passé comme une ombre »; a passé avec les ombres poursuivant des ombres. « Ainsi donc, poursuivent-ils, nous avons erré loin de la voie de la vérité, et la lumière de la justice n'a point lui à nos yeux, et le soleil ne s'est point levé sur nous (3) ». Sur eux ne s'est pas levé le Christ; parce qu'ils ne l'ont pas reconnu. Ce Soleil de justice sans nuage et sans nuit ne se lève ni sur les méchants, ni sur les impies, ni sur les infidèles ; au lieu que Dieu. fait lever chaque jour sur les bons et sur les méchants son soleil visible (4).
Le Créateur a été baptisé, je le répète, par la créature, le Soleil par le flambeau; mais au lieu de s'élever, Jean s'est abaissé en baptisant. Comme Jésus s'approchait de lui : «Vous venez me demander le baptême? lui dit-il; et c'est moi qui dois être baptisé par vous». Importante profession de foi ! elle met en sûreté le flambeau dans son humilité. Si ce flambeau se lançait contre le Soleil, il serait bientôt éteint au souffle de l'orgueil. C'est ce qu'a prévu le Seigneur, c'est ce qu'il nous a appris en se faisant baptiser; quand si grand qu'il était il a voulu recevoir le baptême d'un être si petit; quand, pour tout dire en un mot, le Sauveur s'est fait baptiser par un homme ayant besoin d'être sauvé par lui. Tout grand qu'il fût en effet, Jean sans doute avait conscience de quelque mal secret; sans quoi au. rait-il dit : «.C'est moi qui dois être baptisé par vous? » Le baptême du Sauveur conférait assurément le salut; car «le salut vient du Seigneur (5) » ; de plus, « le salut des hommes est vain (6) ». Jean donc aurait-il dit : «C'est moi qui dois être baptisé par vous», s'il n'avait eu besoin d'être guéri ? O merveilleux remède de l'humilité ! L'un baptisait et l'autre
1. Jean, I, 23, 14. — 2. Malach. IV, 2. — 3. Sag. V, 6-8. — 4. Matt. V, 45. — 5. Ps. III, 9. — 6. Ps. LIX, 13.
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guérissait. Si le Christ est « le Sauveur de tous les hommes, surtout des fidèles (1) » ; or c'est une vérité. aussi incontestable qu'elle est apostolique, que le, Christ est le Sauveur de tous les hommes; personne ne doit dire : Je n'ai pas besoin du Sauveur. Parler ainsi, ce n'est pas s'humilier devant le médecin, c'est périr de la maladie dont on est atteint. Si le Christ est le Sauveur de tous les hommes, il est donc aussi le Sauveur de Jean, attendu que Jean ne laisse pas que d'être un homme. Il est sans doute un grand homme; mais après tout c'est un homme. Le Christ est le Sauveur de tous les hommes; aussi Jean reconnaît-il en lui son Sauveur, et le Christ n'excluait pas Jean du salut qu'il conférait. Jean non plus ne le suppose pas lorsqu'il dit avec tant d'humilité : « C'est moi qui dois être baptisé par vous». Aussi le Seigneur lui répond-il: « Fais maintenant, pour que toute justice s'accomplisse (2)». Qu'est-ce à dire, toute justice? C'est l'humilité qu'il recommande sous le nom de justice; oui, c'est à l'humilité surtout que le Maître du ciel, que le Seigneur de vérité donne le nom de justice. Si effectivement il se faisait baptiser, c'était par humilité; et c'était avant de faire cet acte d'humilité qu'il disait : « Que n'accomplisse toute justice ».
5. Il voyait dans l'avenir beaucoup d'hommes qui devaient s'enorgueillir de donner le baptême et qui devaient dire : C'est moi qui baptise; tel je suis en baptisant, tel je rends celui que je baptise. — Et le prouver ? — Je le prouve. — Par quels témoignages ? — Des témoignages de l'Evangile. — Ecoutons cet étrange et nouvel évangéliste s'élevant contre le plus ancien ministre du baptême. Donc par quels témoignages évangéliques prouves-tu que tel tu es, tel tu rends celui que tu baptises ? — C'est qu'il est écrit : « L'arbre bon porte de bons fruits». Je ne fais que lire, j'ai en main l’Evangile : « L'arbre bon porte de bons fruits, et l'arbre mauvais, de mauvais fruits (3) ». — Je reconnais ici l'Evangile ; mais, me semble-t-il, tu ne te reconnais pas, toi. Je vais prendre quelque peu patience ; explique ta pensée, suppose provisoirement que je ne l'ai pas comprise. Dis-moi à quoi se rapportent ces témoignages ? Comment peuvent-ils sertir à résoudre la question que nous agitons sur le baptême? — L'arbre bon est le bon
1. Tim. IV, 10. — 2. Matt. III, 14, 15. — 3. Ib. VII, 17.
ministre du baptême. — L'arbre bon, dit avec son parti mon interlocuteur, l'arbre bon est le bon ministre du baptême ; le bon fruit de cet arbre est celui qui le reçoit, car l'un est bon fruit si l'autre est bon arbre. Que penses-tu du Christ et de Jean? Allons, éveille-toi, voici la lumière d'une éclatante vérité qui te frappe les yeux ; vois ce que nous avons rappelé précédemment ; lis l'Evangile. Jean a baptisé le Christ : diras-tu que Jean est l'arbre, que le Christ en est le fruit? Diras-tu que la créature est l'arbre et que le fruit en est le Créateur? Ah ! si le Christ Notre-Seigneur a voulu recevoir le baptême des mains de Jean, ce n'était pas pour effacer l'iniquité, c'était pour fermer la bouche à l'impiété. Celui qui baptise est l'inférieur, dirai-je qu'il est meilleur que Celui qu'il baptise ? — J'aurai peut-être assez de mal à comprendre cela. —Reviens aux hommes, considère deux hommes. Ananie a baptisé Paul ; Paul l'a emporté sur Ananie. Le fruit vaudrait-il mieux que l'arbre ? C'est l'arbre qui porte le fruit, et non le fruit qui porte l'arbre.
6. Tu ne vois plus à quoi te prendre ? Le Seigneur a dit en personne: « Beaucoup viendront en mon nom, disant: Je suis le Christ (1) ». Beaucoup d'égarés et de séducteurs sont venus, il est vrai, au nom du Christ ; mais nous n'en avons entendu aucun dire : Je suis le Christ. Si innombrables qu'ils soient, tous les hérétiques se sont présentés au nom du Christ, c'est-à-dire en se cachant sous le nom du Christ et en décorant d'un nom glorieux leur séparation de boue; mais nous n'en avons entendu aucun qui ait dit: Je suis le Christ. Que conclure ? Que le Seigneur ne savait ce qu'il prédisait ? N'a-t-il pas voulu plutôt nous tirer de notre sommeil pour nous faire comprendre ses secrets et nous les ouvrir : pour nous exciter à sonder, à frapper, afin d'obtenir . qu'il découvre en quelque sorte là toiture, et que, semblables à ce paralytique, nous soyons déposés à ses pieds et méritions d'être guéris par lui (2) ?
Eh bien ! il est parfaitement vrai que tous ces égarés disent : Je suis le Christ ; ils ne le disent pas de vive voix; mais, ce qui est pire, ils le disent par leurs actes. Ils n'auraient pas l'audace de prononcer ces paroles : qui les écouterait? qui serait assez dupe pour ouvrir
1. Matt. XXIV, 5. — 2. Marc, II, 3-12.
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à ces insensés ou l'oreille ou le coeur? Qu'on vienne dire à celui qu'on va baptiser : Je suis le Christ ; le néophyte aussitôt détourné le visage, il laisse ce superbe avec sa sotte arrogance et court chercher la grâce de Dieu. L'hérétique ne dit donc pas formellement : Je suis le Christ; il le dit indirectement. Voici de quelle manière. C'est le Christ qui guérit, le Christ qui purifie , le Christ qui justifie l'homme ne justifie pas. Qu'est-ce que justifier? Rendre juste. De même que mortifier signifie faire mourir ; vivifier, faire vivre ; ainsi justifier veut dire rendre juste. Voici donc qu'entrant de côté, non par la porte mais par-dessus la muraille, un ministre du baptême qui n'est ni pasteur ni gardien du troupeau, mais voleur et larron, vient baptiser sans mission, et sans mission il dit: Je baptise. S'il baptise simplement comme ministre, soit; ne fais pas davantage, tout ce qui va au delà vient du mal (1). Mais il va plus loin et sans hésiter. Jusqu'où va-t-il ? Jusqu'à dire : C'est moi qui justifie, c'est moi qui rends juste; car tel est le sens de ces mots. Je suis le bon arbre, et de moi a besoin de naître quiconque veut être bon fruit. S'il y a en toi prise encore à la sagesse, écoute un peu ; je ne t'adresserai que peu de mots ; mais, si je ne me trompe, ils portent la lumière avec eux.
C'est donc toi qui justifies, qui rends juste ? Eh bien ! celui que tu justifies doit croire en toi. Dis, ose lui dire : Crois en moi, puisque tu ne crains pas dé lui dire : C'est moi qui te justifie. — Ici on se trouble, on hésite, on s'excuse. Eh ! dit-on, quel besoin ai-je de dire Crois en moi ? Je dis au contraire : Crois au Christ. — Tu as chancelé, tu as douté ; tu as donc daigné descendre quelques pas jusqu'à nous ; tu as fait un aveu qui peut servir à te guérir, tu as confessé une vérité qui peut servir à redresser toutes tes opinions dépravées. Ecoute donc, non plus moi, mais toi. Tu n'oses dire : Crois en moi. — A Dieu ne plaise ! — Tu oses bien dire pourtant : C'est moi qui te justifie. Ecoute donc et apprends que si tu n'oses dire : Crois en moi, pour le même motif tu ne dois pas oser dire non plus C'est moi qui te justifie. L'Apôtre lui-même va parler, et bon gré mal gré, il faut que tu cèdes devant lui, que tu lui sois soumis. Ici en effet tu ne dois pas le regarder comme un homme
1. Matt. V, 37.
mais comme le représentant de Celui dont il disait: « Voulez-vous éprouver Celui qui parle en moi, le Christ (1) ? » Ecoute donc, non pas l'Apôtre, mais le Christ s'exprimant par l'organe de l'Apôtre. Que dit l'Apôtre ? « Quand un homme croit en Celui qui justifie l'impie, sa foi lui est imputée à justice (2) ». Remarquez bien, je vous en prie; voyez combien est claire et nette cette phrase: « Quand un homme croit en Celui qui justifie l'impie, sa foi lui est imputée à justice ». Ainsi quiconque croit en Celui qui justifie l'impie, qui d'impie qu'il était le rend pieux ; quiconque croit en Celui qui justifie l'impie, qui le rend juste d'impie qu'il était ; sa foi lui est imputée à justice. Dis encore, si tu l'oses : C'est moi qui justifie. Vois comment je te réponds d'après l'Apôtre: Si c'est toi qui me justifies, je dois croire en toi, car «c'est quand un homme croit en Celui qui justifie l'impie, que sa foi lui est imputée à justice ». C'est toi qui me justifies? Alors, je vais croire en toi, croire en Celui qui me justifie; c'est-à-dire qui justifie l'impie, et je crois en toi sans inquiétudes, puisque croyant en celui qui me justifie, ma foi m'est imputée à justice. Si donc tu n'oses dire C'est moi qui te justifie; je me trompe, si tu n'oses dire: Crois en moi, évite de dire encore: C'est moi qui te justifie. Retrouve-toi, homme égaré, pour ne pas me perdre avec toi.
7. Quant à ce que tu as dit de l'arbre et de son fruit, je vais te citer quelque exemple et tu apprendras à comprendre quel est le sens véritable de ces mots : « L'arbre bon porte de bons fruits, et l'arbre mauvais, de mauvais fruits ». Pour moi effectivement je les entends dans le sens même que leur assigne le Seigneur. Que signifie donc : « L'arbre bon porte de bons fruits (3) ? — L'homme de bien « tire le bien du bon trésor de son coeur ; et « du mauvais trésor de son coeur l'homme mauvais tire le mal (4) ». Les hommes sont ainsi comparés à des arbres, et leurs actes à des trésors. Tel est l'homme, tels sont ses actes. Bon, ses actes sont bons; mauvais, ils sont mauvais : l'homme de bien ne saurait faire des actes mauvais, ni le méchant des actes bons. Est-il rien de plus clair, de plus limpide, de plus manifeste ?
Pour toi au contraire, l'arbre bon, c'est toi qui baptises, et son fruit est celui qui est baptisé
1. II Cor. XIII, 3. — 2. Rom. IV, 5. — 3. Matt. VII, 17. — 4. Ib. XII, 35.
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par toi, en sorte qu'il te ressemblerait. Ah ! qu'il s'en garde bien, et saisis combien tu comprends mal.
N'y a-t-il pas ou n'y a-t-il pas eu parmi vous quelque adultère même inconnu? — Ce que je ne connais pas, réplique-t-on, ne saurait me souiller. — Il ne s'agit pas de cela, la question est ailleurs, je veux parler du baptême, c'est ce que nous avons entrepris. Il y a donc parmi vous un adultère inconnu, dissimulé, par conséquent ; non qu'il soit un faux adultère : l'adultère en lui n'est que trop réel, c'est la chasteté qui est feinte. Eh bien ! de cet adultère dissimulé, et d'autant plus dissimulé qu'il est plus inconnu, car s'il était connu il ne serait plus dissimulé, de cet adultère dissimulé s'éloignera sûrement l'Esprit-Saint, car il est dit bien clairement : « L'Esprit-Saint qui enseigne à vivre fuira l'homme dissimulé (1) ». Néanmoins cet adultère inconnu baptise. Voici donc un homme baptisé par un adultère inconnu : c'est un fruit produit; est-ce par un bon arbre? Il est baptisé, il est innocent, ses péchés sont effacés; par conséquent, c'est un impie justifié, c'est un bon fruit, produit par quel arbre ? Dis, réponds-moi. Cet arbre, l'adultère caché, est un arbre mauvais; si donc le baptisé est le fruit de cet arbre, c'est assurément un mauvais fruit; le Seigneur même ayant dit : « L'arbre mauvais a porte de mauvais fruits ». Pour certifier que c'est un bon fruit, tu répondras qu'il n'est pas le produit de cet arbre; si tu ignores que cet arbre est mauvais, il n'en est pas moins mauvais pour cela; il l'est même d'autant plus qu'on le sait moins, puisqu'il lui faut en ce cas, pour cacher son crime, une malice plus consommée. S'il se faisait connaître pour ce qu'il est, cet aveu même préparerait sa guérison. Voilà donc un très-mauvais arbre, et cependant le fruit est bon. D'où vient-il ? Diras-tu qu'il n'est produit nulle part ? — Je ne le dirai pas. — Où donc est-il né? Que vas-tu répondre? Où est-il né ? Il n'y a qu'une réponse à faire, c'est qu'il est né de Dieu ; j'ignore si on essaiera jamais une autre réponse que celle-là. Si l'hérétique en disait autant de tous ceux qui sont baptisés; si au lieu de se présenter avec dissimulation pour un bon arbre, quand il n'est qu'un arbre mauvais, et par conséquent de se rendre
1. Sag. I, 5.
plus mauvais encore, il disait dé tous ceux qui ont reçu le baptême qu'ils sont nés de Dieu, il aurait pour lui cette assertion si claire de l'Evangile : « Il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à ceux qui ne sont nés ni de la chair, ni du sang, ni de la volonté de l'homme, ni de la volonté de la chair, mais qui sont nés de Dieu (1) ».
Revenons à ce fidèle: Est-il né de Dieu? — Oui. — Pourquoi est-il né de Dieu? — Parce qu'un bon fruit ne saurait naître d'un mauvais arbre. Quand celui qui baptise est chaste, c'est un bon arbre, ce n'est pas un homme dissimulé ; quand il est vraiment chaste et qu'il a baptisé, c'est un bort fruit porté par un bon arbre. — Mais ce fidèle dont nous parlons, ce bon fruit, quel arbre l'a produit? Oseras-tu dire que c'est un mauvais arbre? — Je ne l'oserai. — C'est donc aussi par un bon arbre qu'il a été produit? — C'est par un bon arbre. — Quel est ce bon arbre ? — C'est Dieu. — Et l'autre baptisé? — Il est le fruit d'un homme chaste. — Arrête-toi un peu; comprenons ce que nous disons. Ce catéchumène baptisé par un homme chaste est le fruit d'un bon arbre, d'un homme de bien; et cet autre qui est baptisé par un adultère inconnu comme tel, est le fruit d'un mauvais arbre; mais quel fruit? — Un bon fruit. — C'est chose impossible. Si le fruit est bon, change-le d'arbre. Selon toi le fruit est bon, et l'homme qui l'a produit est mauvais, puisque c'est un homme secrètement adultère; change donc ce fruit d'arbre. — Je l'ai fait, et voilà pourquoi j'ai dit que le fidèle est né de Dieu. — Compare maintenant ces deux hommes nouvellement baptisés : l'un a été baptisé par un homme manifestement chaste; l'autre par un homme secrètement adultère; le premier est né de l'homme, le second est né de Dieu. Il vaut donc mieux être né d'un homme secrètement adultère que d'un homme manifestement chaste?
8. Ah ! que tu ferais mieux, ô hérétique, d'écouter saint Jean; homme arriéré, d'écouter le précurseur; ô superbe, d'écouter cet humble; ô lumière éteinte, d'écouter ce flambeau ardent. Oui, écoute Jean. Lorsqu'on venait à lui : « Moi, disait-il, je vous baptise avec l'eau » seulement. Si donc tu savais te connaître ! tu ne fais que donner l'eau. « Moi, je
1. Jean, I, 12, 13.
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vous baptise avec l'eau; mais quelqu'un viendra qui est au-dessus de moi ». De combien au-dessus de toi? « Je ne mérite pas de dénouer les courroies de sa chaussure ». S'il prétendait mériter cela, ne s'humilierait-il pas déjà beaucoup ? Eh bien ! il prétend n'être pas même digne de cet office de dénouer les courroies de sa chaussure. « C'est Lui qui baptise avec l'Esprit-Saint (1) ». Pourquoi te substituer au Christ ? « C'est Lui qui baptise avec l'Esprit-Saint». C'est donc Lui qui justifie. Pour toi, que dis-tu ? C'est moi qui baptise avec l'Esprit-Saint, c'est moi qui justifie. Ce n'est pas dire : Je suis le Christ? Ce n'est pas être du nombre de ceux dont il est écrit : « Beaucoup viendront en mon nom, disant : « Je suis le Christ (2)? » Tu es pris. Et plût à Dieu que tu le fusses pour être retrouvé, toi qui étais perdu quand tu ne l'étais pas ! Ah ! il est bon de se laisser prendre dans les filets de la vérité, pour servir d'aliment au grand Roi. Ne dis donc plus : C'est moi qui justifie, c'est moi qui sanctifie, si tu ne veux pas être convaincu de dire : Je suis le Christ. Dis plutôt avec un ami de l'Epoux, et sans vouloir te faire passer pour l'Epoux : « Ce n'est ni celui qui plante, ni celui qui arrose qui sont quelque chose; mais Dieu, qui donne l'accroissement (3) ».
Ecoute aussi cet autre ami de l'Epoux dont nous parlons maintenant. Il avait en quelque sorte des disciples comme le Christ et ne comptait pas au nombre des disciples du Christ : vois cependant comme il se confesse le disciple du Christ; vois-le parmi ces disciples, disciple d'autant plus fidèle qu'il est plus humble, et d'autant plus humble qu'il est plus grand; vois-le pratiquant ce conseil de l'Ecriture : « Humilie-toi en toutes choses
1. Luc, III, 16; Jean, I, 27, 33. — 2. Matt. XXIV, 5. — 3. I Cor. III, 7.
d'autant plus que tu es plus grand, et tu trouveras grâce devant Dieu (1) ». Il a déjà dit : « Je ne mérite pas de dénouer les courroies de sa chaussure » ; mais ce n'était pas se donner comme son disciple. Il dit donc encore : « Celui qui descend du ciel est au-dessus de tous (2); et tous nous avons reçu de sa plénitude (3) ». Ainsi, tout en réunissant des disciples comme le Christ, il était un des disciples du Christ. Ecoute-le en faire l'aveu d'une manière plus explicite : « L'Epoux est celui à qui appartient l'épouse; mais l'ami de l'Epoux est celui qui se tient debout et l'écoute (4) » ; et s'il reste debout, c'est parce qu'il l'écoute. « Il se tient debout et écoute »; car s'il n'écoute pas, il tombe. C'est avec raison que cet ancien s'écriait : « Vous ferez retentir à mon oreille la joie et l'allégresse ». Parler ainsi, c'est dire qu'on écoute le Seigneur, et non pas qu'on veut être écouté à sa place. Voulez-vous savoir encore qu'aux yeux du prophète c'est pratiquer l'humilité? Il ajoute aussitôt: «Et mes os humiliés tressailleront (5) ». C'est ainsi qu'il reste debout et écoute. Ses «os humiliés tressailleront », car ils se brisent quand ils se gonflent.
Ainsi donc, qu'aucun serviteur ne s'attribue la puissance du Seigneur. Qu'il s'estime heureux de compter dans la famille, et s'il est préposé à quelque service, qu'il ait soin de donner en temps voulu la nourriture à ses compagnons (6); mais en en vivant comme eux, sans les faire vivre de lui-même. Qu'est-ce, en effet, que donner la nourriture en temps opportun, sinon donner le Christ, louer le Christ, exalter, prêcher le Christ ? C'est bien là donner la nourriture au temps voulu; car pour devenir la nourriture de ses bêtes de charge, le Christ est né dans une étable.
1. Eccli. III, 20. — 2. Jean, III, 21. — 3. Ib. I, 16. — 4. Ib. III, 29. — 5. Ps. L, 10. — 6. Matt. XXIV, 45.
ANALYSE. — La mission confiée au saint précurseur avait pour but la gloire de Jésus-Christ et nos propres, intérêts. I. La gloire de Jésus-Christ. Si la naissance et la vie de saint Jean offrent tant d'analogies avec la naissance et la vie de Jésus-Christ, c'était pour que le témoignage rendu à Jésus-Christ par saint Jean fit sur les hommes une impression plus profonde. Qu'était-ce que Jésus-Christ? Le Fils de Dieu sans doute; mais le Fils de Dieu voilé dans un corps humain. Combien donc on devait être frappé de la parole de saint,Jean, de saint Jean qui paraissait le rival de Jésus-Christ et que plusieurs prenaient pour le Messie, lorsqu'on lui entendait répéter avec une conviction si profonde que Jésus était le Christ, qu'il était le Fils même de Dieu ! II. Nos propres intérêts. En effet Jésus-Christ incarné est notre médiateur, médiateur nécessaire à tous, tu enfants mêmes, puisque les enfants sont coupables et reçoivent le baptême. Rien donc de plus indispensable que de nous attacher à lui. Or, n'est-ce pas ce que nous apprend encore saint Jean, soit lorsqu'à l'approche de Jésus il tressaille comme pour implorer de lui le salut, soit lorsque dans le Jourdain il lui demande et reçoit sans doute de lui le baptême?
1. Nous célébrons aujourd'hui la fête de saint Jean, dont nous venons d'entendre avec admiration lire la naissance dans le récit évangélique. Quelle n'est pas la gloire du luge, si telle est celle de son héraut? Quel n'est pas Celui qui doit venir, si tel est celui qui lui prépare la voie?
L’Eglise considère la nativité de saint Jean comme une fête sacrée, et parmi tous les Pères il n'en est pas un seul dont nous célébrions solennellement la naissance. Nous célébrons la naissance de Jean, nous célébrons aussi celle du Christ : ce rapprochement ne saurait être sans raison, et si nos explications ne peuvent s'élever à la hauteur de ce grand mystère, nous y penserons avec plus de fruit et avec plus de profondeur. Jean naît, d'une mère âgée et stérile; le Christ, d'une Mère jeune et Vierge. Jean est le fruit de la stérilité; le Christ, celui de la virginité. Pour donner naissance à Jean, l'âge de ses parents n'était plus convenable ; et pour donner naissance au Christ, l'union des sexes a fait défaut. L'un est annoncé par le message d'un ange; à la voix d’un ange l'autre est conçu. Le père ne croit pas à la future naissance de Jean, et il devient muet; la mère croit au Christ qui lui est annoncé, et sa foi l'amène dans son sein; la foi descend dans son coeur, puis la fécondité dans ses entrailles. Les paroles toutefois sont à peu près les mêmes de part et d'autre. A l'ange qui annonçait Jean, Zacharie répond : « Comment m'assurer de cela? car je suis vieux, et mon épouse est déjà fort avancée en âge » ; et quand le même ange prévint Marie qu'elle allait devenir Mère, la sainte reprit. « Comment cela se fera-t-il ? car je ne connais point d'homme » : les expressions sont presque identiques. A Zacharie il est dit : « Voilà que tu seras muet, sans pouvoir parler, jusqu'à ce que ces événements s'accomplissent ; parce que tu n'as pas eu foi à mes paroles, qui se réaliseront dans leur temps ». A Marie au contraire: « L'Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; c'est pourquoi le Saint qui naîtra de vous s'appellera le Fils de Dieu ». Le premier donc est repris, la seconde renseignée. A l'un il est dit: Parce que tu n'as pas eu foi; à l'autre: Recevez ce que vous avez demandé. Encore une fois, ce sont presque les mêmes paroles de part et d'autre. « Comment m'assurer de cela ? — Comment se fera cela ? » Mais Celui qui entendait ces paroles voyait aussi le coeur sans qu'aucun repli lui demeurât caché. Le langage de chacun d'eux voilait une pensée; mais si cette pensée était voilée, elle l'était pour les hommes et non pour l'ange, ou plutôt pour Celui qui s'exprimait par l'organe de l'ange.
Enfin. Jean naît à l'époque où le jour diminue et où la nuit commence à croître; le Christ naît au moment où la nuit décroît et où le jour augmente. Ne semble-t-il pas que le précurseur ait eu en vue ces époques mystérieuses des deux naissances lorsqu'il disait : (452) « Il faut qu'il croisse et que je diminue(1) ? » Voilà ce que nous nous sommes proposé d'examiner et d'approfondir. Mais j'ai cru devoir mettre tout cela en avant, et si le défaut de temps ou de lumière nous empêche de pouvoir sonder tous les replis de ce profond mystère, il sera suppléé avantageusement à notre enseignement par Celui qui vous parle intérieurement, même en notre absence, par Celui en qui se repose pieusement votre pensée, que vous avez reçu dans votre coeur, et dont vous êtes devenus les temples.
2. Jean paraît être une limite établie entre les deux Testaments, l'Ancien et le Nouveau. Le Seigneur même enseigne qu'il est en quelque sorte cette limite, lorsqu'il dit: « La loi et les prophètes jusqu'à Jean-Baptiste (2) ». Jean personnifie ainsi l'antiquité et annonce les temps nouveaux. Comme chargé de personnifier l'antiquité, il naît de parents âgés; et comme chargé d'annoncer les temps nouveaux, il se montre prophète dès le sein de sa mère. Car il n'était pas né encore, lorsqu'à l'arrivée de sainte Marie, il tressaillit dans le sein maternel. Là déjà il était marqué du caractère prophétique, marqué avant de naître; et il montra de qui il était le précurseur avant même de l'avoir vu. Ce sont là des traits divins et qui dépassent les bornes de ce que peut la faiblesse humaine. Enfin il naît, reçoit son nom, et la langue de son père se dénoue (3).
Rapproche ce fait de ce que figure saint Jean, pourvu que tout en en signalant peut-être la signification, tu ne nies pas la réalité du fait en lui-même. Rapproche donc ce fait de ce qui est figuré par Jean, et vois quel profond mystère. Zacharie garde le silence, il perd l'usage de la parole jusqu'à ce qu'en naissant le précurseur du Seigneur lui rouvre la bouche. Que rappelle ce silence de Zacharie, sinon que les prophéties étaient voilées, et en quelque sorte cachées et scellées jusqu'à la prédication du Christ; tandis qu'elles s'ouvrent à son avènement, et qu'elles s'éclaircissent quand doit arriver Celui dont elles parlent ? Ainsi la bouche ouverte à Zacharie au moment de la naissance de Jean a le même sens que le voile du temple déchiré quand Jésus était en croix. Si Jean s'était simplement annoncé lui-même, il n'aurait pas ouvert la bouche à Zacharie ; mais la langue de celui-ci
1. Jean, III, 30. — 2. Luc, XVI, 16. — 3. Luc, I.
se délie, parce que la naissance de son fils est « la naissance de la voix. En effet, quand jean prêchait déjà Jésus-Christ, on vint lui demander : « Qui êtes-vous? » et il répondit: « Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert (1) ».
3. Jean est la voix, mais dès le commence. ment le Seigneur était le Verbe (2). C'est pour un temps que Jean est la voix: Verbe dès le principe, le Christ est Verbe pour l'éternité. Supprime la parole : qu'est-ce que la voix? Il ne reste qu'un vain bruit, là où manque le sens. Ainsi la voix qui n'est point parole frappe l'oreille sans édifier le coeur. Remarquons ce qui se passe dans notre cœur lorsqu'il s'agit de l'édifier. Si je réfléchis à ce que je veux dire, la parole est déjà dans mon coeur; mais en cherchant à m'adresser à toi, je suis en quête de la manière dont je ferai passer dans ton esprit ce qui déjà est dans le mien. En examinant ainsi comment te faire parvenir, comment te mettre au cœur la parole, l'idée qui est en moi, je recours à la voix, et avec ma voix je te parle. Le son de ma voix conduit jusqu'à ton esprit l'intelligence de mon idée, et quand le son t'a ainsi conduit le sens de mon idée, ce son passe ; mais l'idée conduite par ce son est en toi, sans que je l'aie perdue: Quand donc le son t'a ainsi mené mon idée, ne semble-t-il pas te dire : « Il faut qu'elle croisse et que je diminue? » Le son de ma voix a fait son oeuvre et en disparaissant il semble s'écrier: «Ma joie est ainsi accomplie (4) ». Mais nous gardons l'idée, faisons-la entrer comme dans la moelle de nous-mêmes, ne la perdons pas.
Veux-tu voir la voix qui passe et la divinité du Verbe qui demeure ? Où est maintenant le baptême de Jean ? Il a fait son oeuvre et il s'en est allé ; au lieu que le baptême du Christ est toujours en usage. Tous encore nous croyons au Christ, nous espérons en lui le salut. C'est ce que nous a fait entendre la voix. Aussi, comme il est difficile de discerner la parole de la voix, Jean a été pris pour le Christ. La voit a été prise pour la Parole; mais pour n'offenser pas la Parole, la voix a reconnu ce qu'elle était « Je ne suis, a-t-elle dit, ni le Christ, ni Elie, ni un prophète. — Qui donc êtes-vous? » ajouta-t-on. — « Je suis, reprit-elle, la voix de Celui qui crie dans le désert : Préparez la voie au Seigneur (4) ». — « La voix de Celui qui crie
1. Jean, I, 22, 23. — 2. Ib. I. — 3. Jean, III, 30, 29. — 4. Ib. I, 20-23.
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dans le désert » ; qui rompt le silence. « Préparez la voie au Seigneur ». C'était comme dire: Si je me fais entendre; c'est pour l'introduire dans vos coeurs ; mais si vous ne lui préparez la voie, il ne daigne pas venir où je voudrais le faire entrer. Que signifie : « Préparez la voie», sinon: Priez avec ardeur? Que signifie: « Préparez la voie », sinon : Soyez humbles dans vos pensées ? Imitez en lui ses exemples d'humilité. On le prend pour le Christ ; il dit qu'il n'est pas ce qu'on pense de lui, et il ne profite pas, pour s'élever, de l'erreur d'autrui. Fil disait : Je suis le Christ, avec quelle facilité on le croirait, puisque avant qu'il eût rien dit, on le croyait déjà ! Il ne dit pas cela, il sait ce qu'il est, il ne se confond pas avec le Christ, il s'humilie. Il sait où trouver le salut; et comprenant qu'il n'est qu'un flambeau, il craint de s'éteindre au souffle de l'orgueil.
4. Aussi Dieu se plut-il à voir rendre ainsi témoignage au Christ, un homme comblé de tant de grâces qu'il pouvait passer pour le Christ. « Parmi les enfants des femmes, dit le Christ lui-même, nul ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste (1)». Mais si nul homme ne surpassa Jean, Celui qui le surpassait était sûrement plus qu'un homme. Voilà certes un remarquable témoignage que le Christ se rend à lui-même. Mais pour des yeux chassieux et malades, le jour est peu sensible.
Cependant si les yeux malades redoutent la lumière du jour, ils supportent celle d'un flambeau. Voilà pourquoi le Jour, avant de paraître, se fit précéder d'un flambeau ; il s'en fit précéder aux yeux des fidèles, et pour confondre les incrédules. «J'ai préparé, est-il dit, un flambeau à mon Christ ». C'est Dieu le Père qui s'exprime ainsi dans une prophétie. J'ai préparé un flambeau à mon Christ » : ce flambeau est Jean, le héraut du Sauveur, le précurseur du Juge, l'ami de l'Epoux qui va venir. « J'ai préparé un flambeau à mon Christ ». Pourquoi le lui avez-vous préparé? « Je couvrirai ses ennemis de confusion, et sur sa tête fleurira ma sainteté (2) ». Comment ce flambeau a-t-il servi à couvrir ses ennemis de confusion? Ouvrons l'Evangile. Les Juifs calomniateurs y disent au Seigneur : « En vertu de quel pouvoir agis-tu ainsi? Si tu es le Christ, dis-le nous sans détour ». Ils cherchaient, non pas à croire, mais à accuser; non
1. Matt. XI, 11. — 2. Ps. CXXXI, 17, 18.
pas à se sauver, mais à le surprendre. Aussi remarquez ce que leur répondit Celui qui lisait dans leurs coeurs; il va prendre le flambeau pour les couvrir de confusion. « A mon tour, leur dit-il, je vous ferai aussi une a question. Dites-moi, le baptême de Jean, d'où vient-il ? du ciel ou des hommes ? » Frappés tout à coup et, bien que la lumière ne rayonnât que faiblement à leurs yeux, réduits à tâtonner, parce qu'ils ne pouvaient rester en face du jour, ils coururent se cacher dans les ténèbres de leur coeur, et là ils se troublèrent, heurtant et se précipitant de tous côtés. « Si nous répondons », se disaient-ils dans le secret de leurs pensées où les discernait l'œil du Sauveur; « si nous répondons qu'il vient du ciel, il nous demandera: Pourquoi donc n'avez-vous pas cru à sa parole? » Jean en effet avait rendu témoignage au Christ comme étant le Seigneur même. « Mais si nous répondons qu'il vient des hommes, le peuple va nous lapider », attendu que Jean passait pour un grand prophète. Ils répliquèrent alors « Nous ne savons ». Vous ne savez ! vous êtes donc dans les ténèbres, vous perdez la vue. Qu'il serait bien préférable, lorsqu'il survient des ténèbres dans le coeur humain, d'y faire entrer la lumière au lieu de l'en écarter ! Dès qu'ils eurent répondu : « Nous ne savons », le Seigneur reprit: «Je ne vous dis pas non plus en vertu de quel pouvoir j'agis ainsi (1) », car je sais dans quel dessein vous dites : «Nous ne savons » : vous ne voulez pas vous instruire, vous redoutez de faire un aveu.
5. Autant que l'homme est en état de le comprendre, et le meilleur comprend mieux, de même que comprend moins celui qui vaut moins, cette disposition providentielle nous révèle un profond mystère. Le Christ devait venir parmi nous avec un corps; c'était le Christ, non pas un ange, non pas un envoyé, non pas tout autre, mais Celui qui doit les sauver Q. Celui qui devait venir n'était donc pas le premier venu; et pourtant, comment devait-il venir? Il devait naître avec un corps mortel, être petit enfant, placé dans une crèche, enveloppé de langes, se nourrir de lait, croître avec l'âge et finir par être victime de la mort. C'étaient autant d'actes d'humilité et d'humilité extrême. Or, qui devait s'humilier ainsi? Le Très-Haut. Et combien
1. Matt. XXI, 23-27. — 2. Isaïe, XXXV, 4.
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est-il élevé ! Ne cherche point sur la terre de terme de comparaison, élève-toi jusqu'au-dessus des astres. Lorsque tu te seras approché des célestes armées des anges, elles te diront Monte plus loin encore. Arrivé près des Trônes, des Dominations, des Principautés et des Puissances, on te dira de nouveau : Encore plus loin; nous aussi nous sommes des créatures : « Tout a été fait par lui ». Elève-toi au-dessus de la création entière, au-dessus de tout ce qui a été formé, établi, au-dessus de tout ce qui est muable, corporel ou incorporel, enfin, au-dessus de tout. Tu ne saurais t’élever encore ainsi réellement, élève-toi par la foi, élève-toi jusqu'au Créateur, élève-toi jusqu'à lui, guidé et précédé par la foi. Là, contemple le Verbe qui était au commencement. Jamais il n'a été fait, mais au commencement il était. Il est dit de la créature : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre (1) ». Pour le Verbe, au contraire, il était dès le commencement, et jamais il ne fut sans être. Eh bien ! ce Verbe qui était au commencement; ce Verbe qui était en Dieu et qui était Dieu lui-même ; ce Verbe par qui tout a été fait, sans qui rien ne l'a été, et en qui est vie tout ce qui a été fait (2), est descendu vers nous. Vers nous? Le méritions-nous ? Nullement; nous étions bien indignes. Aussi « le Christ est-il mort pour des impies (3) » et des indignes, lui si digne. Car si nous ne méritions pas qu'il eût pitié de nous, il était digne, lui, de nous prendre en compassion et de s'entendre dire . « En considération de votre miséricorde, délivrez-nous, Seigneur ». Hélas ! nous ne l'avons pas mérité jusqu'alors; mais « en considération de votre miséricorde, délivrez-nous, Seigneur, et pour la gloire de votre nom, pardonnez-nous nos péchés (4) ». Nous ne sollicitons point ce pardon à cause de nos mérites, puisque nos mérites sont des péchés; mais « pour la gloire de votre nom ». Des pécheurs, hélas ! ne méritent point des récompenses, mais des supplices; et voilà pourquoi nous disons: « Pour la gloire de votre nom ».
Tels sont ceux vers qui il vient, telle est la grandeur de Celui qui s'approche de nous. Mais comment vient-il? Sûrement «le Verbe s'est fait chair » pour habiter parmi nous (5). S'il n'était venu qu'avec sa divinité, qui aurait pu supporter sa majesté ? qui l'aurait
1. Gen. I, 1. — 2. Jean, I, 1-14. — 3. Rom. V, 6. — 4. Ps. LXXVIII, 9. . — 5. Jean, I, 14.
accueilli? qui l'aurait reçu? Pour ne pas nous laisser ce que nous étions, il a pris, non pas ce que nous étions par notre faute, mais ce que nous étions par notre nature. S'il s'est fait homme pour se donner aux hommes, il ne s'ensuit pas que pour se donner aux pécheurs il se soit fait pécheur. De ces deux parties de notre humanité, la nature et la faute, il a pris l'une et il a guéri l'autre. S'il s'était chargé de nos iniquités, lui aussi n'aurait-il pas eu besoin d'un Sauveur? Et pourtant il s'en est chargé, mais pour en porter le poids et nous en délivrer, et non pour les garder, tandis que voilant sa divinité il s'est montré homme au milieu des hommes.
6. Qui donc rendra témoignage à ce grand Jour caché en quelque sorte dans les nuages de la chair ? Donne-moi un flambeau pour me montrer le Jour ; donne à ce flambeau tant d'éclat que le Jour seul le surpasse en splendeur, « Parmi les enfants des femmes, nul ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste (1) ». Oh ! quelle ineffable Providence ! Pour moi, mes frères, lorsque je réfléchis à cela; je suis frappé d'admiration au souvenir de ce que, d'après l'Evangile, saint Jean dit du Christ; « Je ne mérite pas, ce sont ses expressions, de dénouer les courroies de sa chaussure (2) ». Se peut-il rien de plus humble? Mais aussi quoi de plus élevé que le Christ? et quoi de plus bas qu'un homme crucifié? « L'Epoux est Celui à qui appartient l'épouse; pour l’ami de l'Epoux, il reste debout, il l'écoute, et se trouve fort heureux d'entendre sa voix (3) », et non de parler lui-même. « Nous, dit encore saint Jean, nous avons tous reçu de sa plénitude (4) » . Que de grandes choses il dit du Christ ! combien est magnifique, combien est relevé, combien est digne ce qu'il nous en apprend, si toutefois on peut dire de lui quelque chose qui soit en rapport avec lui ! Nonobstant, Jean. Baptiste ne marche point parmi ses disciples, il ne le suit point comme le suivent Pierre, André, Jean et leurs compagnons. Lui-même a aussi réuni des disciples, et il les conserve, bien que le Seigneur soit près de lui avec les siens. On les appelait les disciples de Jean, et on ne craignait pas de dire au Seigneur lui. même : « Pourquoi les disciples de Jean jeûnent-ils, tandis que les vôtres ne jeûnent pas (5)? »
1. Matt. XI, 11. — 2. Jean, I, 27. — 3. Ib. III, 29. — 4. Ib. I,16. — 5. Marc, II, 18.
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Eh bien ! c'est qu'il était nécessaire que le Christ fût prêché par un précurseur fidèle qu'on pouvait regarder comme son rival.Jean avait des disciples, le Christ aussi en avait; Jean paraissait enseigner en dehors de son école, mais il lui était attaché intimement et lui rendait témoignage. Voilà pourquoi « nul parmi les enfants des femmes ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste ». Des prophètes ont paru avec des disciples aussi, mais quand le Seigneur n'était pas là. Vinrent ensuite les grands Apôtres, mais comme disciples du Christ et non comme ayant pu avoir des disciples en même temps que Lui. Jean au contraire a des disciples, il appelle à lui, il baptise; mais où, mes frères? Est-ce en dehors de lui ou d'accord avec lui ? C'était de plein accord avec lui et pour être, vu qu'il était homme, sauvé par Dieu: s'il paraissait agir en dehors, c'était pour donner plus d'autorité à son témoignage. Remarque bien cette circonstance : Quand, par exemple, Pierre, André, Jean et les autres rendaient témoignage au Sauveur, on pouvait leur dire: Vous louez après tout Celui que vous suivez, vous prêchez Celui à qui vous vous êtes donné. Vienne donc le flambeau destiné à confondre les ennemis du Christ, qu'autour de lui accourent des disciples. Le Christ en a, Jean aussi. Le Christ baptise, Jean aussi ; et quand on aient à Jean, on lui dit : « Celui à qui vous avez rendu témoignage, le voilà qui baptise, et tous courent à lui ». C'était comme pour exciter sa jalousie et l'amener à dire du Christ quelque mal. Mais c'est alors que la flamme de ce flambeau vacille moins que jamais, qu'elle jette un plus vif éclat, qu'elle est plus nourrie et d'autant moins exposée à s'éteindre qu'elle montre plus distinctement la vérité. «Je vous ai déjà dit, leur répond Jean, que je ne suis pas le Christ. L'Epoux est Celui à c qui appartient l'épouse; Celui qui est descendu du ciel l'emporte sur tous (1)». Ceux qui ajoutèrent foi à sa parole furent alors saisis d'une admiration qui se reporta sur le Christ; quant aux ennemis du Sauveur, ils furent couverts de confusion en voyant comme forcé de publier sa gloire celui qui aurait pu lui porter envie. Ici en effet le serviteur est contraint de reconnaître son Seigneur, la créature, de rendre témoignage au Créateur;
1. Jean, III, 26-31.
ou plutôt il n'y a point contrainte ici, mais plaisir; Jean n'est pas un envieux mais un ami, et son zèle n'est pas pour lui, mais pour l'Epoux.
7. C'est ce qu'on voit dans les amis d'un époux ordinaire. C'est en effet une coutume dans les mariages humains de choisir, indépendamment des autres amis, un ami plus intime, un confident des secrets de l'union conjugale, que l'on nomme paranymphe. Mais il y a ici une différence, et une différence énorme. Dans les noces humaines, c'est un homme qui sert de paranymphe à un homme ; ici c'est Jean qui sert de paranymphe au Christ; mais le Christ, mais l'Epoux est Dieu , et comme homme il est médiateur entre Dieu et les hommes. Comme Dieu, il n'est pas médiateur, il est égal à son Père, il a la même nature que lui, il est un seul Dieu avec lui. Comment aurait pu être médiatrice cette nature suréminente si loin de laquelle nous étions relégués et abattus sous le poids du mal ? Pour être médiateur, il faut que le Fils de Dieu devienne ce qu'il n'était pas; et qu'il demeure ce qu'il était, pour que nous puissions parvenir jusqu'à lui. En effet, ne voyez-vous pas que Dieu est au-dessus de nous , que nous sommes au-dessous de lui, qu'entre lui et nous s'étendent des espaces immenses, surtout.depuis que le péché nous rejette et nous relègue si loin de lui ? Comment franchir une telle distance pour arriver jusqu'à Dieu ? Dieu reste ce qu'il est ; mais une nature humaine s'unit à lui de manière à ne former avec lui qu'une même personne. Il n'est donc pas ce qu'on pourrait appeler un demi-Dieu, un être moitié Dieu et moitié homme; il est à la fois complètement Dieu et homme complètement, Dieu libérateur et homme médiateur; c'est par lui que nous allons à lui, ce n'est point par un autre que nous allons à qui n'est pas lui; mais c'est par le moyen de ce que nous sommes en lui que nous allons à lui comme Auteur de notre être.
L'Apôtre connaissait la divinité du Christ , aussi disait-il de lui, en parlant de ce qu'avaient mérité les Juifs jusqu'alors : « Dont les pères sont ceux de qui est sorti, selon la chair, le Christ même, qui est, au-dessus de toutes choses, Dieu béni pour tous les siècles (1)». Mais tout en reconnaissant que le Christ était Dieu, Dieu au-dessus de tout, et au-dessus de
1. Rom. IX, 5.
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tout pour avoir tout fait; lorsqu'il eut à parler de son rôle de médiateur, il ne le nomma point Dieu, attendu que s'il est médiateur, ce n'est pas comme Dieu, mais comme Dieu fait homme. « Il n'y a qu'un Dieu » , dit-il. Comme vous êtes catholiques et catholiques instruits, vous prêtez ici une oreille fort attentive. « Il n'y a qu'un Dieu ». Ne s'agit-il ici que du Père, que du Fils, que de l'Esprit-Saint? MaislePère, le Fils et le Saint-Esprit ne forment qu'un seul Dieu. Donc « il n'y a qu'un Dieu, il n'y a non plus qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, homme (1) ». —Si l'Apôtre disait: Il n'y a qu'un Dieu; il n'y a non plus qu'un médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ; on prendrait le Christ pour un Dieu d'ordre inférieur; car il semblerait séparé de la Trinité divine, s'il était dit simplement : Il n'y a qu'un Dieu; il n'y a non plus qu'un médiateur entre Dieu et les hommes, c'est Jésus-Christ, attendu qu'il ne paraîtrait pas être ce Dieu que l'Apôtre dit unique. Mais l'unité de Dieu comprenant le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la divinité du Sauveur reste dans l'unité divine, et par son humanité il devient médiateur.
8. C'est cette médiation qui réconcilie avec Dieu la masse du genre humain, éloignée de lui par Adam. « Par Adam, en effet, le péché est entré dans le monde, et, à l'aide du péché , la mort; et ainsi elle a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché (2) ». Qui aurait pu se tirer de là ? Se séparer de cette masse sur qui pèse la colère, pour être l'objet de la miséricorde divine ? « Qui te discerne, demande l'Apôtre ? et qu'as-tu que tu n'aies reçu (3)? » Ainsi, ce n'est pas le mérite, c'est la grâce qui nous sépare de cette masse. Si c'était le mérite, la séparation serait un droit ; si elle était un droit, elle ne serait point gratuité ; mais si elle n'était point gratuite , elle ne serait plus une grâce. C'est le raisonnement de l'Apôtre lui-même : « Si c'est par la grâce, dit-il, ce n'est plus par les oeuvres ; autrement la grâce ne serait plus une grâce (4)».
Tous donc, grands et petits, vieillards et jeunes gens, enfants de tout âge , tous nous devons le salut à un seul. « Car il n'y a qu'un a Dieu; il n'y a non plus qu'un médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, homme. — Par un homme est venue la mort,
1. I Tim. II, 5. — 2. Rom. V, 12. — 3. I Cor. IV, 7. — 4. Rom. XI, 6.
et par un homme la résurrection des morts. Et comme tous meurent en Adam, tous revivront aussi dans le Christ (1) ».
9. Quelqu'un vient me dire ici: Comment est-il possible que ce soient tous ? Tous ? Ceux donc aussi qui seront jetés en enfer, condamnés avec le diable et tourmentés dans les feux éternels? Comment dire tous de part et d'autre? C'est que personne ne meurt que par Adam, et que personne ne ressuscite que par le Christ. Si un autre qu'Adam était cause de notre mort, nous ne mourrions pas tous en Adam; et si un autre que le Christ nous rendait la vie, nous ne revivrions pas tous dans le Christ.
10. Quoi ! me dira-t-on encore, un enfant même aurait besoin d'être délivré ? Sans aucun doute : nous en avons pour garant cette mère qui court à l'église avec son petit pour le faire baptiser. Nous en avons pour garant notre sainte mère l'Eglise elle-même qui reçoit ce petit pour le purifier, soit qu'elle doive le laisser mourir après l'avoir délivré, ou le faire élever avec piété. Qui oserait élever la voix contre une telle mère ? Nous en avons pour garant enfin les pleurs mêmes que répand cet enfant en témoignage de sa misère. Si peu intelligente qu'elle soit, cette faible nature atteste à sa manière son malheureux état; elle ne commence point par rire, mais par pleurer. Ah ! reconnais cette triste situation et prête-lui secours. Que, tous ici prennent des entrailles de miséricorde. Moins ces petits peuvent faire pour eux-mêmes, plus nous devons parler en leur faveur: L'Eglise a coutume de protéger les intérêts des orphelins : ah ! parlons tous pour eux, tous portons-leur secours afin de les faire échapper à la perte du patrimoine céleste. C'est pour eux que leur Seigneur s'est fait petit enfant. Comment n'auraient-ils point part à la délivrance qu'il assure, puisque les premiers ils ont mérité d'être mis à mort pour lui ?
11. Ajoutons qu'au moment où on annonçait la prochaine naissance du Sauveur, il fut dit de lui : « On lui donnera le nom de Jésus, parce qu'il sauvera son peuplé de ses péchés (2) ». Nous possédons Jésus, nous connaissons la signification de son nom. Pourquoi? pourquoi s'appelle-t- il Jésus, c'est-à-dire Sauveur? «C'est qu'il sauvera son peuple ». Mais Moïse aussi l'a sauvé . avec la main puissante et le secours
1. I Cor. XV, 21, 22. — 2. Matt. I, 21.
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du Très-Haut, il l'a sauvé de la persécution et de la tyrannie des Egyptiens; Jésus, fils de Navé, l'a sauvé des attaques et des guerres que lui faisaient les gentils ; les juges l'ont sauvé en le délivrant des Philistins, les rois également l'on sauvé en l'arrachant au joug des gentils qui ne cessaient d'aboyer autour de lui. Ce n'est pas ainsi que le sauve Jésus; il le sauve « de ses péchés. — On lui donnera le nom de «Jésus ». Pourquoi ? « Parce que lui-même sauvera son peuple ». De quoi ? « de ses péchés ».
Parlons maintenant de ce petit enfant. On l'apporte à l'Eglise pour le baptiser, pour en faire un chrétien, pour le faire entrer, je présume, dans le peuple de Jésus. De quel Jésus? De Celui qui « sauvera son peuple de ses péchés ». Dans cet enfant il n'y a rien à sauver, qu'on l'emporte d'ici. Pourquoi ne disons-nous pas aux mères : Loin d'ici ces enfants ; Jésus est le Sauveur : si dans ces petits il n'y arien à sauver, emportez-les : « Ceux qui ont bonne santé n'ont pas besoin du médecin, mais les malades (1) ? » Pendant que se débattrait ainsi la cause de cet enfant, y aurait-il un seul homme pour oser me dire : J'ai un Jésus, celui-ci n'en a point? — Tu as un Jésus, cet enfant n'en a point? N'est-il pas venu près de Jésus ? Ne répond-on pas pour lui qu'il croira en Jésus? Etablissons-nous pour les enfants un nouveau baptême où il ne s'agit pas de la rémission des péchés ? Ah ! si cet enfant pouvait se défendre, comme il réfuterait ce contradicteur ! Il s'écrierait : Donnez-moi la vie du Christ; je suis mort en Adam; donnez-moi la vie du Christ, « car à ses yeux personne n'est pur, pas même l'enfant qui ne respire que depuis un seul jour sur la terre (2) ».
Fallût-il donner du sien, on ne refuserait point la grâce à ces petits. Qu'on ait de la. compassion pour ces infortunés. Pourquoi vanter démesurément leur innocence ? Qu'ils trouvent un Sauveur: ils ont le temps d'avoir des adulateurs. Quand ils sont si exposés, nous ne devons pas même discuter, dans la crainte de paraître par là retarder leur salut. Qu'on les apporte, qu'on les purifie; qu'on les délivre, qu'on leur donne la vie. « Comme tous meurent en Adam, ainsi tous revivront dans le Christ ». On ne peut venir dans la vie de ce
1. Matt. IX, 12. — 2. Job, XIV, 4, Sept.
monde que par Adam; on ne pourra échapper aux châtiments du siècle futur que par Jésus-Christ. Pourquoi leur fermer cette porte , quand il n'y en a qu'une? «Car il n'y a qu'un seul Dieu ; il n'y a non plus un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, homme ». Et c'est lui qui te crie, écoute : « Ceux qui ont bonne santé n'ont pas «besoin de médecin, mais les malades » . Pourquoi dire que cet enfant a bonne santé ? N'est-ce pas te mettre en contradiction avec le Médecin ?
12. Ainsi donc, poursuit-on, Jean-Baptiste lui-même, dont vous venez de nous dire de si grandes choses, serait né aussi avec le péché? — Tu n'as sûrement trouvé pour être exempt de péché à sa naissance, que celui que tu pourrais me montrer n'être pas de la race d'Adam. Jamais tu n'arracheras aux mains des fidèles cette vérité: « Par un homme est venue la mort, et par un homme la résurrection des morts. De même que tous meurent en Adam, ainsi tous revivront dans le Christ. Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort, qui a ainsi passé dans tous les hommes». Si ces paroles étaient les miennes, aurais-je pu m'exprimer plus formellement? plus clairement ? plus intégralement ? « Ainsi la mort a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché ». Maintenant donc excepte Jean de cette loi. Si tu parviens à l'écarter du genre humain, à lui donner une autre origine que celle des descendants du premier couple, à le faire naître autrement que de l'union d'un homme et d'une femme, il ne sera point compris dans cet arrêt ; car Celui qui a voulu se placer en dehors a daigné naître d'une Vierge.
Pourquoi me pousser à examiner ce qu'a mérité Jean ? Dans le sein maternel il a salué le Seigneur ; mais, je le crois, il l'a salué en sollicitant de lui le salut. Il ne demande pas à être si malheureusement défendu par toi. Lorsqu'ensuite le Seigneur vient lui demander le baptême, il lui dit avec la conscience de partager l'infirmité commune : « C'est moi qui dois être baptisé par vous (1) ». Le Seigneur se présentait alors pour recommander l'humilité même en recevant le baptême et tout en consacrant ce sacrement ; car il a reçu le baptême dans sa jeunesse avec les
1. Matt. III, 14.
mêmes dispositions que la circoncision dans son enfance. Mais recommander l'utilité d'un remède, ce n'est pas faire l'éloge du mal. Quant au précurseur, dirait-il : « C'est moi qui dois être baptisé par vous », s'il était exempt de toute faute absolument, s'il n'y avait en lui rien à guérir, rien à purifier? Il croit avoir des dettes, et tu déclares le contraire, sans doute pour qu'il n'en soit pas déchargé. « C'est moi qui dois être baptisé par vous » ; j'ai besoin de votre baptême, il m'est nécessaire. Ce baptême, il le reçut alors ; car il n'était pas hors de l'eau, quand le Seigneur était dans l'eau.
Pourquoi en dire davantage? Maintenant au moins, s'il est possible, que la contradiction se taise, puisque le Sauveur lui-même a délivré son héraut.
ANALYSE. — Après avoir rappelé qu'il n'a pu traiter suffisamment, dans le précédent discours, la question du baptême des enfants, saint Augustin annonce qu'il va continuer ce sujet, quoiqu'on célèbre la fête d'un martyr, en répondant aux objection des Donatistes. 1° Les Donatistes enseignent que s'il faut baptiser les enfants, ce n'est point pour leur assurer la vie éternelle, mais pour leur procurer l'entrée dans le royaume des cieux. Pitoyable raison, puisque l'Écriture nous présente indubitablement le royaume des cieux comme synonyme de la vie éternelle, et la vie éternelle comme synonyme du royaume des cieux. 2° Ils prétendent que les enfants ne sont souillés d'aucun péché, même originel, et si on leur cite ces paroles de Notre-Seigneur à Nicodème : « Quiconque ne renaîtra de l'eau et de l'Esprit-Saint n'entrera point dans le royaume de Dieu », ils reviennent à leur prétendue distinction entre ce royaume et la vie éternelle. Ils ne voient donc pas que dans le passage même qu'ils citent se trouve inscrite leur condamnation. Jésus y dit en effet que nul ne peut monter au ciel que lui-même, et conséquemment, qu'il faut lui être incorporé pour y parvenir, incorporation qui ne se fait pour les enfants que par la foi qui leur est communiquée avec le baptême ; puis il ajoute que celui qui n'a pas cette foi est déjà jugé ou condamné, qu'il est exclu de la vit éternelle et que la colère de Dieu demeure sur lui. 3° Quand on leur cite le texte de saint Paul enseignant que tous ont péché en Adam, ils répondent qu'il faut l'entendre en ce sens qu'Adam a été le premier pécheur et a entraîné par son exemple tous les hommes au mal. Mais c'est le démon qui a péché le premier. Dit-on néanmoins que nous avons péché dans le démon? De plus, Abel étant le premier juste, il faudrait ajouter que c'est en lui et non en Jésus-Christ que nous puisons la vie : ce qui est contraire à toutes les Écritures. 4° Les enfants de parents chrétiens ne doivent-ils pas être, eux au moins, exempts du péché originel.? Mais ce n'est point la partie régénérée des parents chrétiens qui engendre, c'est le vieil homme qui reste souillé. 5° Si Adam nuit à ceux mêmes qui n'ont pas péché, ne s'ensuit-il pas que le Christ doit faire le salut de ceux mêmes qui ne croient pas? Les Donatistes admettent cependant que le Christ fait du bien aux enfants baptisés. Reconnaissent-ils que ces enfants ont la foi ? ils sont d'avec nous. Prétendent-ils qu'ils ne l'ont pas ? comme ils reconnaissent alors que le Christ leur fait du bien quoiqu'ils ne croient pas, ils s'obligent à avouer qu'Adam aussi a fait du mal à ceux qui n'ont pas péché. 6° L'Apôtre ne dit-il pas expressément que les enfants des fidèles sont saints? Comme il dit que l'époux infidèle est sanctifié, c'est-à-dire, est aidé à se sanctifier par l'époux fidèle. 7° Enfin les Donatistes nous accusent d'enseigner une doctrine nouvelle. Ils se trompent, et voici un texte très-formel de S. Cyprien qui dit formellement ce que nous disons. Nos frères égarés ont donc tort de nous traiter d'hérétiques : faisons tout ce que nous pouvons pour les faire rentrer dans le chemin de la vérité.
1. En parlant, le jour de la fête de saint Jean-Baptiste, de ce qui semblait se rattacher à notre sujet, nous avons été amenés à traiter du baptême des petits enfants. Mais comme notre discours était déjà long et que nous songions à le terminer, nous n'avons pas dit sur une aussi grave question tout ce que notre sollicitude nous obligeait de dire en face d'un pareil danger. Ce qui nous inquiète effectivement, ce n'est pas la décision rendue depuis longtemps sur ce sujet dans l'Église catholique et appuyée sur l'autorité la plus imposante, ce sont les discussions que plusieurs cherchent à engager aujourd'hui pour la perversion d'un grand nombre. Aussi nous paraît-il convenable, en ce moment, d'aborder cette matière avec le secours du Seigneur. Il est vrai, nous célébrons la fête d'un martyr ; mais l'intérêt de tous les fidèles doit passer avant l'intérêt des martyrs seulement. D'ailleurs si tous les fidèles (459) ne sont pas martyrs, pour être martyr il faut d'abord être fidèle. Ainsi donc examinons ce que disent nos adversaires, voyons ce qui les touche : nous devons songer en effet moins à les réfuter qu'à les guérir.
2. Ils admettent qu'on doit baptiser les petits enfants. Il ne s'agit donc pas entre eux et nous de savoir si on doit conférer le baptême à ces petits, mais de constater pour quel motif on le leur doit conférer. Point de doute sur ce qu'ils reconnaissent avec nous ; point d'hésitation, personne n'en a, pas même eux qui pourtant nous contredisent, en quelque point, sur la nécessité de baptiser les enfants.
Voici le sujet précis de la querelle : Nous enseignons, nous, que les enfants n'obtiendront ni le salut ni la vie éternelle que s'ils reçoivent le baptême du Christ; ils prétendent, eux, que ce baptême ne leur assure pas la vie éternelle, mais le royaume des cieux. Nous allons exposer leur sentiment le mieux qu'il nous sera possible : soyez un instant attentifs. Un petit enfant, disent-ils, a le mérite de l'innocence ; il n'est souillé d'aucun péché, ni personnel, ni originel, ni par son propre fait ni par le fait d'Adam; il est donc nécessaire que sans même être baptisé il obtienne le salut et la vie éternelle: il faut toutefois le baptiser pour le faire entrer dans le royaume de Dieu, en d'autres termes, dans le royaume des cieux. Faut-il discuter cette assertion ? Oui, mais dans l'intérêt de nos frères plutôt que dans le nôtre. Sans doute ils se sont troublés en face d'une question si profonde; mais ils devraient se laisser gouverner par l'autorité. En soutenant que ce n'est ni en vue du salut ni en vue de la vie éternelle, mais seulement en vue du royaume des cieux, du royaume de Dieu, que les enfants doivent être baptisés, ils reconnaissent la nécessité du baptême ; seulement ils ne veulent pas qu'il procure aux enfants l’éternelle vie, mais uniquement le royaume des cieux. Et cette éternelle vie? Ils l'auront, répondent-ils. Pourquoi l'auront-ils ? Parce que exempts de tout péché ils ne sauraient être du nombre des réprouvés. Il s'ensuit donc que l'éternelle vie est indépendante du royaume des cieux ?
3. Première erreur, qu'il faut ne plus laisser entendre, qu'il faut arracher de l'esprit. Prétendre que la vie éternelle est en dehors du royaume des cieux, que l'éternel salut n'est pas le royaume de Dieu, c'est assurément une chose nouvelle et inouïe dans l'Eglise. Considère tout d'abord, mon frère, si tu ne dois pas reconnaître avec nous que n'appartenir pas au royaume de Dieu, c'est être au nombre des réprouvés. Lorsque le Seigneur viendra juger les vivants et les morts, comme s'exprime l'Evangile, il fera deux grands partis, la gauche et la droite. A la gauche il dira : « Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges », et à la droite « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde ». Ici donc c'est le royaume; là, c'est la damnation avec le diable : point de milieu pour y placer les enfants. Les vivants et les morts seront également jugés; les uns seront à la droite, les autres à la gauche je ne sais que cela. Toi qui nous parles d'un milieu, quitte-le, sans t'irriter contre ceux qui cherchent la droite. Je vais même te dire encore : Quitte le milieu , mais garde-toi d'aller à la gauche. Mais s'il y a une droite et une gauche sans que l'Evangile, au moins nous l'ignorons, parle d'un milieu quelconque, le royaume des cieux est sûrement à la droite : « Entrez en possession du royaume ». N'y être pas, c'est être à gauche. Qu'y aura-t-il à gauche ? « Allez au feu éternel ». Ainsi à la droite est réservé le royaume, sans aucun doute le royaume éternel ; et à la gauche le feu éternel aussi. Donc celui qui n'est pas à la droite est sans aucun doute à la gauche ; celui qui n'est pas dans le royaume est sans aucun doute aussi dans le feu éternel. Celui qui n'est pas baptisé pourra jouir, dis-tu, de l'éternelle vie, quoiqu.'il ne soit pas à la droite, en d'autres termes, dans le royaume ? Prendrais-tu le feu éternel pour la vie éternelle?
D'ailleurs, apprends plus formellement encore que le royaume ne diffère pas ici de l'éternelle vie. Le Seigneur a parlé d'abord du royaume réservé à la droite et du feu éternel destiné à la gauche. Mais il indique, en concluant l'arrêt irrévocable, ce qu'il faut entendre soit par le royaume, soit par le feu éternel. « Alors, dit-il, ceux-ci iront brûler éternellement, et les justes iront dans la vie éternelle (1) ». Ainsi d'après cette explication qu'il donne lui-même du royaume et du feu éternel, croire avec toi que, les petits enfants ne seront pas admis dans le royaume des cieux, ce serait
1. Matt. XXV, 33, 34, 41, 46.
460
avouer qu'ils seront jetés dans l'éternelle flamme; puisque le royaume des cieux n'est autre chose que la vie éternelle.
4. L'apôtre saint Paul ne parle pas autrement. Lorsqu'il cherche à jeter l'effroi, non dans les petits enfants, non dans ceux qui n'ont pas reçu le baptême, mais dans l'âme des scélérats, des méchants, des débauchés, des hommes perdus de moeurs, il ne les menace pas du feu éternel où ils iront assurément s'ils ne se corrigent pas, mais il leur fait craindre d'être exclus du royaume ; son but étant de leur faire comprendre que n'ayant plus cette espérance ils ne peuvent plus s'attendre qu'au supplice des feux éternels. « Ne vous abusez pas, dit-il : ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les Sodomites, ni les avares, ni les voleurs, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les rapaces, ne posséderont le royaume de Dieu ». Il ne dit pas : Ceux-ci et ceux-là, tels et tels seront tourmentés dans les éternelles flammes ; mais : « Ils ne posséderont point le royaume de Dieu ». Quand on n'est pas à la droite, on ne saurait être qu'à la gauche. Comment échapper au feu qui ne s'éteint point? On ne pourra y échapper que si on est admis dans le royaume.
L'Apôtre ajoute : « Il est vrai, vous avez été a cela ». Comment ne le sont-ils plus ? « Mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés , mais vous avez été justifiés au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et dans l'Esprit de notre Dieu (1) ». — « Au nom de a Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car il n'y a sous « le ciel aucun autre nom par lequel nous a devions être sauvés (2) », nous tous, qui que nous soyons, petits ou grands. Or, si c'est par ce nom que nous devons être sauvés, en dehors de ce nom on n'obtiendra sûrement pas même l'espèce de salut qu'on promet aux enfants. Je ne veux blesser personne ; mais promettre le salut en dehors du Christ, n'est-ce pas se condamner à n'obtenir pas soi-même le salut dans le Christ ?
5. Faisons-leur une autre question : Qu'un homme vienne à vous affirmer qu'en vertu du mérite de leur innocence, comme vous vous exprimez, et de leur exemption de toute faute, les petits enfants obtiendront non-seulement le salut et l'éternelle vie, mais encore
1. I Cor. VI, 9.11. — 2. Act. IV, 12.
le royaume de Dieu , comment répondrez-vous ? Comment êtes-vous sûrs et certains que les enfants non baptisés ne parviendront pas au royaume de Dieu? Comment osez-vous, non pour venir au secours de ces petits, mais pour opprimer ces infortunés, faire une séparation arbitraire et leur donner le salut et la vie éternelle sans le royaume des cieux ? Voici un coeur qui l'emporte sur vous en bienveillance, en miséricorde, et à votre point de vue, en justice même ; il donne le tout à ces enfants, le royaume des cieux aussi bien que l'éternelle vie : comment le réfuterez-vous? Vous aimez quelquefois à vous appuyer sur le raisonnement humain pour vous élever contre l'autorité la plus évidente. Eh bien ! recourez maintenant à toutes vos règles de raisonnement et prouvez avec tous les arguments dont-vous pourrez disposer qu'il y a erreur à soutenir qu'en considération des mérites de leur innocence, de leur exemption de toute faute, comme vous vous exprimez, c'est-à-dire du péché originel, les enfants qui n'ont pas reçu le baptême obtiendront non-seulement la vie éternelle, mais encore le royaume des cieux. Oui, prouvez qu'il y a erreur dans cette assertion. Je vais, mais sans rien préjuger encore, la soutenir tant soit peu et exprimer ce dont je ne suis pas convaincu. Je vous en avertis pour vous faire mieux sentir les traits de l'adversaire.
6. Voici donc un homme; un homme quelconque qui vient vous dire : Dès qu'il n'a aucun péché absolument, ni commis par lui-même, ni contracté du premier homme, l'enfant parviendra sûrement à la vie éternelle et au royaume des cieux. Répondez, réfutez cette argumentation qui s'élève contre vous, car vous faites une distribution bien différente. Vous dites en effet : Cet enfant qui n'a point reçu le baptême parviendra sans doute à la vie éternelle, mais non pas au royaume des cieux. Et eux : Il parviendra à l'un comme à l'autre. Pourquoi dépouiller cet innocent de ce royal et céleste patrimoine ? Le priver du royaume des cieux, n'est-ce pas le priver d'un bien immense? Où est ici la justice? Pourquoi cet arrêt ? En quoi a péché ce petit qui n'est pas baptisé, mais qui n'est souillé non plus d'aucune faute soit personnelle, soit héréditaire ? Comment a-t-il mérité, dis-le-moi, de n'entrer pas au royaume des cieux, de ne partager pas le sort des saints, d'être exilé de la (461) société des anges ? Tu te crois compatissant en ne lui ôtant pas la vie; tu ne le condamnes pas moins en le reléguant loin du royaume des cieux. Tu le condamnes, non pas en le frappant, mais en l'exilant. Sans aucun doute les exilés peuvent vivre s'ils ont la santé ; ils n'éprouvent point de douleurs corporelles, ne sont point mis à la torture ni jetés dans les désolantes ténèbres d'un cachot, et ils n'éprouvent d'autre peine que de n'être pas dans leur patrie. Mais s'ils aiment cette patrie, quel supplice 1 Et s'ils ne l'aiment pas, n'y a-t-il pas dans leur coeur un ulcère plus profond ? Le coeur n'est-il pas profondément gâté, s'il ne désire ni la société des saints ni le royaume des cieux ? S'il n'a point ces désirs, sa perversité même est un supplice; s'il les éprouve, la privation imposée à son amour est un supplice encore. Admet-on avec toi que ce supplice soit léger ? Le châtiment n'en est pas moins terrible, puisqu'il n'est mérité par aucune faute. Prends ici le parti de la justice de Dieu. Comment inflige-t-elle une peine, même légère, à un innocent où elle ne trouve absolument aucun péché ? Réfute donc cet adversaire qui, plus miséricordieux et plus juste que toi, veut accorder aux enfants qui n'ont pas reçu le baptême, non-seulement l'éternelle vie, mais encore le royaume des cieux. Réponds-lui, si tu le peux, mais en raisonnant, puisque tu es si fier de ta raison.
7. Pour moi, je sens combien cette question est profonde et je ne me reconnais pas la force de la sonder complètement. Je préfère, ici encore, m'écrier avec saint Paul: « O profondeur ! » Pour n'avoir pas été baptisé, un enfant est mis au nombre des réprouvés, car l'Apôtre dit expressément que la condamnation vient d'un seul homme (1) : je ne trouve pas à cette condamnation une raison suffisante. Est-ce à dire qu'il n'y en a pas de suffisante ? Non; mais je n'en trouve point. Or, si je ne découvre pas la profondeur même de cette profondeur, je dois l'attribuer à la faiblesse humaine, sans condamner une autorité divine. Je m'écrie donc et sans rougir: « O profondeur des trésors ode la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles ! Qui a connu la pensée du Seigneur? ou qui l'a assisté de ses conseils ? ou enfin qui lui adonné le premier et
1. Rom. V, 16.
sera rétribué? Car c'est de lui, et par lui, et en lui que sont toutes choses : à lui la gloire dans les siècles des siècles (1) ». Ces paroles vont servir d'appui à ma faiblesse, et soutenu par cette défense je vais rester inébranlable en face de tous les traits que va me lancer ta raison. Pour toi, guerrier ou raisonneur vigoureux, riposte à l'adversaire qui te crie : Je soutiens qu'innocent et exempt de tout péché, soit originel soit actuel, le petit enfant jouira tout à la fois de l'éternelle vie et du royaume des cieux. C'est justice: puisqu'il n'y a en lui aucun mal, pourquoi manquerait-il de quelque bien? — Je sais pourquoi, reprends-tu. — Pourquoi donc? — Parce que Dieu l'a dit. — Tu arrives enfin. Ainsi tu crois cela, non sur l'autorité de ton raisonnement, mais sur l'autorité du Seigneur même. Je t'en loue, sans arrière pensée; c'est bien : ne trouvant point de raison comme homme, tu as recours à l'autorité. J'applaudis, j'applaudis sans réserve ; tu fais bien; ne trouvant rien à répliquer, jette-toi dans les bras de l'autorité; je ne t'y poursuivrai point, je ne veux point t'en arracher, j'aime mieux t'accueillir et te presser sur mon coeur pour t'en féliciter.
8. Cite donc un témoignage de cette autorité, armons-nous-en l'un et l'autre pour résister à notre ennemi commun; car je dis comme toi que l'enfant sans baptême n'entre point dans le royaume des cieux; tandis que notre ennemi dit que cet enfant qui n'est point baptisé, n'y sera point reçu. Résistons tous deux, et opposons à ses traits perfides le bouclier de la foi.
Laissons de côté pour le moment les conjectures de la raison humaine et revêtons-nous d'une armure divine. « Couvrez-vous, dit l'Apôtre, de l'armure de Dieu (2) ». Disons tous deux à cet homme : Es-tu chrétien? — Oui, répond-il. — Eh bien ! toi qui veux mettre au ciel les enfants qui n'ont pas reçu le baptême, écoute l'Evangile; voici ce qu'il dit : « Quiconque ne renaîtra de l'eau et de l'Esprit-Saint, n'entrera point dans le royaume de Dieu». C’est l'arrêt formel du Seigneur; il n'y a pour y résister que celui qui n'est pas chrétien. — Nous avons repoussé l'agresseur: à nous deux maintenant. Ah ! si ce qui t'a servi à le vaincre pour son bonheur, pouvait aussi te désarmer pour le tien ! A moins d'être
1. Rom. XI, 33-36. — 2. Ephés. VI, 13.
462
complètement endurci, ton adversaire n'a pu être vaincu sans être éclairé par toi. Ne t'endurcis pas non plus, et tous deux en attendant, attachons-nous à cet arrêt: « Si on ne renaît de l'eau et de l'Esprit, on n'entrera point dans le royaume de Dieu ». — C'est sur cet arrêt si clair, reprends-tu, et c'est pour ne pas y contrevenir, que je ne saurais promettre le royaume de Dieu à l'enfant qui n'est pas baptisé. C'est cet arrêt qui me fait dire : Ces enfants ne posséderont pas le royaume de Dieu; et qui me fait dire encore : Pour qu'ils possèdent le royaume de Dieu, il faut les baptiser. — C'est pour cet arrêt, dis-tu ? — C'est pour cet arrêt même. — Examine pourtant si ce que nous avons dit plus haut ne montre pas qu'en dehors du royaume de Dieu il n'y a point de vie éternelle. Rien de plus clair en effet que ce qui est enseigné sur ces deux grands partis, la gauche et la droite, entre lesquels il n'y a pas moyen de placer un milieu où serait la vie indépendamment du royaume de Dieu. Quoi l ces considérations ne font-elles rien sur toi pour redresser ta manière de voir? Mais reviens un peu avec moi sur le texte même où tu appuies ton sentiment.
9. Si tu ne veux pas promettre le royaume des cieux aux petits enfants qui ne sont pas baptisés, c'est que ce serait, as-tu dit, aller contre cet arrêt manifeste : « Si quelqu'un ne renaît de l'eau et de l'Esprit, il n'entrera point dans le royaume des cieux ». Nicodème demanda alors comment cela pouvait se faire, comment un homme pouvait renaître, naître de nouveau, attendu qu'il ne saurait rentrer dans le sein de sa mère pour acquérir une nouvelle naissance. Mais n'as-tu pas remarqué ce que lui répondit le Seigneur, ce que lui dit ce bon Maître, ce que la Vérité dit à l'erreur?
Pour lui montrer en effet comment la chose pouvait avoir lieu, le Sauveur employa, entre autres moyens, une comparaison. Mais il dit d'abord : « Nul ne monte au ciel que Celui qui est descendu du ciel, que le Fils de l'homme qui est dans le ciel (1) ». Il était sur la terre; il n'en disait pas moins qu'il était au ciel, et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'il plaçait au ciel le Fils de l'homme lui-même. C'était pour montrer que dans ses deux natures il ne formait qu'une seule personne, soit comme Fils de Dieu égal au Père, comme Verbe de
1. Jean, III, 5, 13.
Dieu, existant au commencement et Dieu dans le sein de Dieu, soit comme Fils de l'homme, comme revêtu d'une âme humaine et d'un corps humain, comme homme enfin vivant avec les hommes; car sous ce double rapport il n'y a ni deux Christs ni deux Fils de Dieu, mais une seule personne, un seul Christ, qui est, en même.temps Fils de Dieu et Fils de l'homme, sans cesser d'être le même Christ; Fils de Dieu à cause de sa divinité et Fils de l'homme à cause de son humanité. Nous qui sommes si peu attentifs ou si peu éclairés, n'aurions-nous pas préféré mettre au ciel le Fils de Dieu et le Fils de l'homme sur la terre? Pour écarter de nous l'idée d'une telle distinction qui pourrait introduire la croyance à deux personnes, « nul n'est monté au ciel, dit le Seigneur, que Celui qui est descendu du ciel, que le Fils de l'homme ». C'est donc le Fils de l'homme qui est descendu du ciel. Pour. tant n'est-ce pas sur la terre, n'est-ce point dans le sein de Marie qu'il est devenu Fils de l'homme? Garde-toi bien, ô homme, de séparer ce que je veux unir.
C'est peu encore que le Fils de l'homme soit descendu, puisque c'est le Christ qui est descendu et que le Christ est en même temps Fils de Dieu et Fils de l'homme : ce même Fils de l'homme siège au ciel, tout en marchant sur la terre. Il était au ciel, puisque le Christ est partout et puisque le Christ est Fils de Dieu et Fils de l'homme tout à la fois. L'unité de personne met sur la terre le Fils de Dieu comme elle met au ciel le Fils de l'homme, ainsi que nous l'avons prouvé par ces paroles : « Le Fils de l'homme, qui est au ciel ». N'est-ce pas également à cause de cette unité de personne que tout placé et tout visible qu'il fût sur la terre, Pierre lui disait: « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant (1)? »
10. Que Nicodème apprenne donc mainte. nant comment peut s'accomplir ce qu'il comprend peu en ce moment, ce qui lui parait incroyable et comme impossible, savoir: «Nul ne monte au ciel que Celui qui en est descendu ».
Quels sont ceux qui montent certainement au ciel? Tous ceux qui sont régénérés, et pas un seul de ceux qui ne le sont pas. De plus, tous ceux qui sont régénérés, c'est parla grâce de Dieu qu'ils montent au ciel : « Nul ne monte
1. Matt. XVI, 17.
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au ciel que Celui qui est descendu du ciel, que le Fils de l'homme qui est dans le ciel » . Comment cela ? Parce que tous ceux qui sont régénérés deviennent les membres du Christ, du Christ qui reste toujours un, soit qu'on le considère comme Fils de Marie, soit qu'on le considère comme Chef du corps qui lui est uni. Voilà ce qu'il a voulu faire entendre par ces mots: « Nul ne monte que Celui qui est descendu ». Ainsi nul ne monte que le Christ. Veux-tu monter? Fais partie de son corps. Veux-tu monter? Sois l'un de ses membres. « Comme notre corps, qui est un, est composé de plusieurs membres, et que tous ces membres du corps, bien que nombreux, ne sont tous néanmoins qu'un seul corps; il en est de même du Christ (1) » ; car le Christ est tout à la fois la tête et le corps. Mais cherchons encore le secret de ce mystère: la question est obscure, on dirait que c'est un abîme qui s'approfondit encore.
11. Le Christ n'est coupable d'aucun péché; il n'a point contracté le péché originel et il n'y a point ajouté de péché personnel. Conçu sans aucune impression de volupté, en dehors de toute union sexuelle, il n'a pris dans le corps virginal de sa mère aucune maladie, il y a puisé le remède : il n'en a rien emporté à guérir; mais de quoi guérir; je parle de ce quia rapport au péché. Seul donc il est exempt de souillure: comment alors deviendrons-nous ses membres, nous dont aucun n'est sans péché ? Ecoute la comparaison suivante : « Et de même que Moïse a élevé un serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais possède la vie éternelle (2) ». Pour quel motif te semblait-il que les pécheurs ne pouvaient devenir membres du Christ, du Christ complètement exempt de péché ? C'était à cause de la morsure du serpent. Eh bien ! c'est pour cela même que le Christ se laisse crucifier, c'est pour cela qu'il répand son sang afin d'effacer les péchés. C'est à cause du péché, c'est-à-dire du poison du serpent, que « Moïse éleva un serpent dans le désert » ; c'était pour la guérison de tous ceux qu'avait mordus le serpent dans la solitude; ils étaient obligés de le regarder au haut du gibet, et quiconque le regardait se trouvait guéri: « Ainsi faut-il que le Fils de l'homme
1. Cor. XII, 12. — 2. Jean, III, 14, 15.
soit élevé, afin que quiconque croit en lui » ; en d'autres termes, le regarde sur la croix, ne rougit point de le voir crucifié, se glorifie de la croix du Christ, « ne périsse pas, mais possède la vie éternelle ». Comment ne périra-t-il pas ? En croyant en lui. Comment encore ? En le fixant sur la croix; autrement il périrait. C'est bien ce que signifie : « Afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais possède la vie éternelle ».
12. Pour toi, tu me présentes un enfant et tu veux qu'il contemple le Crucifix, tout en niant qu'il y ait en lui du venin du serpent. Ah ! si tu l'aimes, si tu es touché de l'innocence qu'il a conservée dans sa vie propre, né nie point qu'il ait contracté quelque culpabilité dans une vie antérieure, non dans sa propre vie, mais dans la vie de son premier père. Ne nie pas cela; avoue qu'il est empoisonné avant de demander le contre-poison ; sans quoi il ne guérira. point. Pourquoi d'ailleurs lui dire de croire ? C'est en effet ce que répond celui qui porte l'enfant. Si la parole d'autrui le guérit, c'est qu'il a été blessé par le fait d'autrui. Croit-il en Jésus-Christ? demande-t-on ; et on répond : Il y croit. Cet enfant ne parle pas, il se tait, il pleure, et ses pleurs semblent crier au secours; on répond pour lui, et la réponse est valide. Le serpent chercherait-il à persuader encore que la réponse ne sert à rien? Loin du coeur de tout chrétien une pensée semblable ! Oui, la réponse est efficace. L'esprit passe en quelque sorte de l'un à l'autre; cet enfant croit dans la personne d'autrui comme dans la personne d'autrui il a péché. La naissance qu'il reçoit de l'infirmité lui communiquerait-elle la vie du siècle présent, sans que la naissance que lui donne la charité pût lui assurer la vie du siècle futur ?
13. Ainsi donc, de même que Moïse éleva un serpent au milieu du désert, afin que tout ceux qui étaient blessés par les serpents de feu regardassent ce serpent élevé et fussent guéris; ainsi fallut-il que fût élevé le Fils de l'homme, afin que quiconque est empoisonné par le serpent infernal le regarde sur la croix et trouve ainsi sa guérison. Adam reçut le premier la morsure empoisonnée du serpent; il est donc convenable qu'en naissant avec une chair de péché, nous puisions dans le Christ le salut que donne sa chair semblable seulement à la chair du péché.
Effectivement « Dieu a envoyé son Fils », (464) non pas avec une chair de péché, « mais avec une chair semblable à la chair de péché » ; attendu qu'elle ne vient pas de l'union sexuelle mais d'un sein virginal. « Il l'a envoyé avec une chair semblable à la chair de péché ». Pourquoi ? « Afin de condamner dans sa chair le péché par le péché même (1) » , le péché par le péché, le serpent par le serpent. Qui hésiterait de donner au péché le nom de serpent ? Ainsi Dieu a condamné le péché par le péché, le serpent par le serpent; ou plutôt par ce qui en avait la ressemblance, puisque le Christ a toujours été sans péché et n'a eu que la ressemblance de la chair de péché. Aussi le serpent élevé par Moïse était-il un serpent d'airain, et la chair élevée sur la croix pour désinfecter la source même du péché n'était-elle que la ressemblance de la chair de péché; puisque «Dieu a envoyé son Fils avec une chair « semblable à la chair de péché » : non point avec une ressemblance de chair, puisqu'il avait une chair véritable, mais « avec une ressemblance de la chair de péché», puisque c'était une chair mortelle, bien qu'exempte de tout péché absolument. « Afin de condamner le péché », l'impiété réelle, « par le péché même », par ce qui en a l'apparence. Le Christ en effet était véritablement sans péché, et pourtant il était mortel ; il ne s'était pas chargé du péché, mais seulement de la peine du péché. Or, en prenant sur lui le châtiment sans la faute, il a mis fin à la faute et au châtiment.
Voilà comment cela s'accomplit, pour en revenir à ce cri d'étonnement qu'avait jeté Nicodème : « Comment cela peut-il se faire ? » C'est ainsi que s'accomplit en nous la guérison que nous ne méritons pas. Voilà comment se réalise le mystère. Que vas-tu faire maintenant des petits enfants ? Il n'y a en eux, dis-tu, le venin d'aucune morsure. Éloigne-les donc de la vue du serpent élevé en croix. Ne pas le faire, c'est dire,qu'ils ont besoin d'être guéris, c'est avouer qu'ils sont empoisonnés.
14. Aujourd'hui encore n'avez-vous pas entendu, pendant la lecture du même discours, ce qu'y disait en personne le Seigneur à Nicodème ? « Qui croit en lui n'est pas jugé; mais il est déjà jugé, celui qui n'y croit pas (2) ». Homme de milieu, ici encore tu cherches quelque milieu, tu discutes, tu te fais remarquer
1 Rom. VIII, 3. — 2. Jean, III, 9, 18.
sans remarquer toi-même ces mots : « Qui croit en lui n'est pas jugé : mais il est déjà « jugé, celui qui n'y croit pas». Que signifie: « Il est déjà jugé ? » Il est condamné; car le mot jugement est souvent pris dans le sens de, con. damnation. Les Écritures l'attestent, surtout dans ce passage si clair dont personne ne con. teste le sens. Le Seigneur dit, à propos de la résurrection : « Ceux qui ont fait le bien, en sortiront pour la résurrection de la vie; et ceux qui ont fait le mal, pour la résurrection du jugement (1) ». Ici jugement est mis évidemment pour condamnation. Et tu oses, toi, affirmer ou croire le contraire ! « Qui ne croit pas est déjà jugé». Ailleurs: « Qui croit au Fils possède la vie éternelle » ; et toi, tu la promettais aux enfants non baptisés ! « Qui croit au Fils possède la vie éternelle ». Pourtant, dit-on, cette vie éternelle est aussi le partage du petit enfant qui ne croit pas encore, bien qu'il n'ait aucun droit au royaume de Dieu. Vois donc ce qui suit : « Qui ne croit pas au Fils ne possède pas la vie éternelle, mais la colère de Dieu demeure sur lui (2) ». Où mets tu les enfants baptisés? sans aucun doute au nombre des croyants ; voilà pourquoi une coutume ancienne, canonique et fort autorisée dans l'Église, donne aux petits enfants baptisés le nom de fidèles. Si nous demandons de quel. qu'un de ces enfants : Est-il chrétien? Oui, répond-on. — Catéchumène ou fidèle? — Fidèle. Or fidèle vient de fades, foi, et foi désigne la croyance. Il est donc bien vrai que tu compteras parmi les croyants les petits enfants baptisés; et tu n'oseras penser d'eux autre chose, à moins de vouloir passer. pour un hérétique déclaré. D'où il suit que si ces enfants possèdent la vie éternelle, c'est parce qu' « a droit à la vie éternelle celui qui croit au Fils».
Garde-toi bien de leur promettre cette éternelle vie sans la foi et sans le sacrement qui la donne. « Celui qui ne croit point au Fils n'a pas la vie éternelle, mais la colère de Dieu demeure sur lui ». Il n'est pas dit que la colère viendra, mais qu' « elle demeure sur lui ». Ces mots: « La colère de Dieu demeure sur lui», font allusion à notre origine. C'est en vue de cette origine que l'Apôtre disait aussi : « Nous aussi nous étions autrefois, par nature, enfants de colère (3) ». Nous ne blâmons point la nature: c'est Dieu qui en est l'Auteur; Dieu, l’a créée
1. Jean, V, 29. — 2. Ib. III, 36. — 3. Eph. II, 3.
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bonne, c'est la volonté perverse du serpent qui l'a viciée. Aussi ce qui fut en Adam l'effet de sa faute et non de sa nature, est devenu en nous, qui sommes issus d'Adam, l'effet de la nature. Or, nul ne délivre de ce vice de nature, apporté par l'homme en naissant, que Celui qui est né sans être souillé. Nul ne nous délivre de cette chair de péché, que Celui qui est né sans péché, mais avec la ressemblance d'une chair de péché. Rien ne guérit de l'empoisonnement du serpent, que l'élévation d'un autre serpent. A cela, que dis-tu ? N'est-ce pas avoir suffisamment prouvé ?
15. Examinez encore un peu cette autre objection pénétrante qu'ils élèvent contre nous. Les presse-t-on par ce témoignage de l'Apôtre : « Par un seul homme le péché est entré dans ale monde, et par le péché la mort, qui a ainsi passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché (1) » , témoignage qu'il est comme impossible de ne pas comprendre dont personne, sans doute, n'a besoin de demander l'explication ? Ils essaient une réponse encore ; ils disent que l'Apôtre parle ainsi pour rappeler qu'Adam le premier a péché et que les autres pécheurs n'ont fait que l'imiter. Répondre ainsi, n'est-ce pas travailler à amonceler des ténèbres autour de la lumière la plus transparente ? « Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la a mort, qui a ainsi passé dans tous les hommes, par celui en qui tous ont péché ». Ceci, prétends-tu , veut dire simplement qu'ils ont imité Adam, le premier pécheur.
Je réponds d'abord : Adam n'est pas le premier pécheur. Veux-tu savoir qui a péché le premier ? Vois le diable. L'Apôtre voulait montrer que la masse du genre humain avait bu le poison avec la vie : voilà pourquoi il nomme ici , non pas celui que nous avons imité, mais celui dont nous sommes issus. Sans doute on appelle aussi ton père celui que lu imites : « Mes enfants, dit l'Apôtre, que j'engendre de nouveau (2). — Soyez mes imitateurs », dit-il encore (3). Aux impies considérés comme imitateurs, il est dit aussi : « Vous avez le diable pour père (4) » . Il est sûr en effet, d'après la foi catholique, que le diable n'a engendré ni formé notre nature ; s'il marche devant nous, c'est uniquement en nous séduisant ; si nous le suivons, c'est en
1. Rom. V, 12. — 2. Gal. IV, 19. — 3. I Cor. IV, 16. — 4. Jean, VIII, 44.
l'imitant. D'ailleurs, qu'on me montre écrit quelque part. Tous ont péché dans le diable, comme il est écrit que tous ont péché en Adam. Autre chose est de pécher en marchant sur les traces du diable et en se laissant séduire par lui, et autre chose de pêcher en Adam. Ceci suppose qu'issus de lui selon la chair, nous étions tous en lui avant de naître, nous y étions comme on est dans un père, comme un arbre dans son germe : c'est ainsi que s'est trouvé corrompu l'arbre dont nous sommes les fruits.
La preuve que notre origine ne remonte pas au diable, c'est-à-dire au prince du péché et certainement au premier de tous les pécheurs, mais que nous l'imitons seulement, c'est qu'il est dit de lui dans l'Ecriture. « Par l'envie du diable la mort est entrée dans l'univers, et ceux de son parti l'imitent (1) ». C'est même en l'imitant qu'ils sont de son parti. Lit-on ici qu'ils ont péché en lui ? D'Adam au contraire il est dit expressément, parce qu'il est la source première, le principe du genre humain : « En lui tous ont péché » . D'ailleurs, si c'est seulement pour nous avoir donné l'exemple du mal et non pour nous avoir corrompus à la source même de la vie, qu'Adam est considéré par nous comme le premier auteur du péché, pourquoi attendre si longtemps, pourquoi différer durant tant de siècles pour. opposer le Christ à Adam ? Si tous lés pécheurs ne forment le parti d'Adam que parce qu'il a péché le premier , Abel étant le premier juste, tous les justes doivent se rattacher à lui. Qu'est-il alors besoin du Christ ? Eveille-toi, mon frère. Oui, qu'est-il besoin du Christ, sinon parce que notre naissance étant viciée en Adam, nous avons besoin de renaître en Jésus-Christ?
16. Que personne donc ne cherche plus à nous tromper : l'Ecriture parle clairement, nous nous appuyons sur une autorité solide, notre foi est on ne peut plus catholique. Nous sommes tous condamnés en naissant; nul ne se sauve qu'en renaissant.
Ceci vous apprend, mes bien-aimés, à répondre à cette autre chicane qu'ils élèvent contre les petits enfants. Si d'un pécheur on naît pécheur, disent-ils, pourquoi d'un fidèle, d'un baptisé à qui sont remises toutes ses fautes, ne naît-on pas juste? Répliquez sans
1. Sag, II, 24, 25.
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hésiter : La raison pour laquelle on ne naît pas juste d'un père baptisé, c'est que la génération est l'oeuvre, non de ce qui est régénéré, mais de ce qui ne l'est pas. Il est dit du Christ qu'il est « mort selon la chair et ressuscité selon l'esprit (1)»; de l'homme on peut dire semblablement qu'il est corrompu selon la chair et justifié selon l'esprit. « Ce qui naît de la chair est chair ». Tu voudrais que du juste on naquît juste, quand tu sais que nul absolument ne peut être juste à moins d'être régénéré. Tu ne fais donc pas attention à cette sentence du Seigneur, que tu as sans cesse à la bouche : « Si on ne renaît de l'eau et de l'Esprit (2) ». Apparemment ce n'est point par le rapprochement des sexes que s'opère cette renaissance. Tu t'étonnes de voir que d'un juste on naît pécheur: et tu n'admires pas comment de l'olivier franc naît l'olivier sauvage ! Voici une autre comparaison. Suppose que le juste après son baptême est un grain de pur froment : ne vois-tu pas comment ce grain, tout pur qu'il soit, produit avec le froment la paille qu'on n'a pas semée avec lui? D'ailleurs encore, si la propagation naturelle se fait par la génération charnelle, la propagation surnaturelle s'accomplit au moyen de la propagation spirituelle. Pourquoi donc vouloir que d'un baptisé naisse un baptisé, puisque d'un circoncis ne naît pas un circoncis ? Notre génération est charnelle, la circoncision l'est aussi; et pourtant d'un circoncis ne naît pas un circoncis. C'est ainsi que d'un baptisé ne saurait naître un baptisé. Pour être régénéré ne faut-il pas avoir été engendré?
17. Voici un autre de leurs traits les plus acérés : mais qu'y a-t-il de si acéré qui ne s'émousse contre le bouclier de la vérité? Ils font donc une nouvelle objection, la voici : Si Adam, disent-ils, fait le malheur de ceux mêmes qui n'ont pas péché, le Christ aussi doit faire le bonheur de ceux mêmes qui n'ont pas cru en lui. Vous voyez combien ce raisonnement attaque vivement la vérité ; considérez maintenant combien il la soutient. Parler ainsi c'est ,dire tout simplement que le Christ n'assure aucun avantage à ceux qui ne croient pas. C'est vrai ; qui n'admet cela? Qui ne confesse que le Christ fait le bonheur, non de ceux qui ne croient. pas, mais de ceux qui croient? Or, dis-moi maintenant, je t'en prie
1. I Pierre, III, 18. — 2. I Jean, III, 6, 5.
Le Christ fait-il ou ne fait-il pas du bien aux enfants qui ont reçu le baptême ? Il faut répondre qu'il leur fait du bien : l'autorité maternelle de l'Eglise ne permet pas de dire le contraire. Peut-être voudraient-ils répondre qu'il ne leur procure aucun avantage, c'est à quoi semblent aboutir leurs raisonnements; mais l'autorité de l'Eglise les arrête, ils ont peur, je ne dirai pas d'être couverts de crachats et de mépris, mais d'être emportés par le torrent des larmes de ces petits enfants. Effectivement, s'ils affirmaient que le Christ n'accorde rien aux enfants qui reçoivent le baptême, ce serait prétendre qu'il est inutile de leur conférer ce sacrement. Or, pour ne pas dire, car ils ne l'osent, qu'il est inutile de donner le baptême aux enfants; ils avouent que le Christ leur accorde quelque grâce lors. qu'ils le reçoivent.
Mais si le Christ leur fait du bien quand ils reçoivent le baptême, croient-ils ou ne croient• ils pas? Qu'on prenne le parti qu'on voudra. Si on répond que ces enfants ne croient pas Pourquoi, demanderai-je alors, soutenais-tu donc calomnieusement que le Christ ne sau. rait faire aucun bien à qui n'a pas la foi? Ne confesses-tu pas maintenant qu'il en fait à ces enfants, quoique ceux-ci ne croient pas? Or, il leur en fait de toute manière. Selon toi il ne leur en fait pas pour leur assurer l'éternelle vie, le salut éternel, mais il leur en fait sûrement en leur octroyant le royaume des cieux. Toutefois il leur en fait, bien qu'ils ne croient pas. Dieu me garde pourtant d'avancer que ces enfants ne croient pas ! Je l'ai remarqué déjà précédemment, l'enfant croit par autrui, comme par autrui il a péché; on dit dé lui qu'il croit, cette parole a son efficacité et l'enfant compte au nombre des fidèles baptisés. Voilà ce qu'enseigne l'autorité de l'Eglise notre mère, voilà ce qu'exprime inébranlable loi de la vérité; se heurter contre ce roc, contre ce mur inexpugnable, c'est se mettre en pièces.
Ainsi donc le Christ fait du bien aux enfants qui ont reçu le baptême, et comme je le sou. tiens avec toute l'Eglise, il leur fait du bien parce qu'ils croient, parce qu'ils sont fidèles, Pour toi, adopte ce que tu voudras. Je désire sans doute que tu te prononces pour ce qu'il y a de plus incontestable et que tu confesses avec nous que le Christ leur fait du bien parce qu'ils croient. Si tu dis néanmoins qu'il les
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sauve bien qu'ils ne croient pas, tu te condamnes toi-même; et tu fais d'avec moi si tu admets qu'il leur profite et qu'ils sont croyants. Choisis donc si tu veux te condamner en disant faux, ou faire d'avec moi en disant vrai. N'est-il pas vrai que tu enseignais, il y a un instant, que le Christ n'est d'aucune utilité à ceux qui ne croient pas, et que tu avais l'intention de faire admettre qu'Adam n'a pas plus nui à ceux qui n'ont pas péché, que le Christ n'avantage ceux qui n'ont pas la foi? Maintenant, au contraire, tu prétends que le Christ fait du bien aux enfants baptisés qui ne croient pas ! Ah ! si tu admettais qu'ils croient, tu soutiendrais la vérité et tu serais d'avec moi, car ces enfants ont sûrement la foi. D'où leur vient-elle? Comment croient-ils? Elle leur vient de la foi de leurs parents. Si la foi de leurs parents sert à les purifier, c'est que c'est aussi le péché de leurs parents qui les a souillés. Leurs premiers parents les ont engendrés pécheurs avec leur corps de mort ; et avec l'esprit de vie leurs derniers parents les ont régénérés fidèles. L'enfant ne répond pas, et tu admets qu'il a la foi; il n'agit point, et je crois qu'il a péché.
18. Les saints, poursuit-on, doivent mettre des saints au monde, car l'Apôtre dit expressément : « Sans quoi vos enfants seraient souillés , tandis qu'ils sont saints (1) ». — Comment l'entends-tu ? Comment veux-tu qu'un enfant de fidèles naisse saint au point de ne devoir pas être baptisé? Tu peux prendre cette sainteté dans plusieurs sens ; car il y a plusieurs espèces de sainteté et plusieurs modes de sanctification. Est-ce que tout ce qui est sanctifié entre pour ce motif dans le royaume des cieux? L'Apôtre dit de la nourriture que nous prenons : « Elle est sanctifiée par la parole de Dieu et par la prière (2) ». Bien qu'elle soit sanctifiée, ignorons-nous où elle se jette ? Sache donc qu'il y a une espèce et comme une ombre de sainteté qui ne suffit point au salut. Elle en est éloignée,et éloignée à un point que Dieu tonnait. Donc aussi qu'on coure porter au baptême l'enfant issu de parents fidèles, et que. ces parents ne s'abusent pas jusqu'à croire qu'il est à sa naissance un fidèle comme eux. Ils peuvent bien dire qu'il est né, mais non qu'il soit
1. Cor. VII, 14. — 2. I Tim. IV, 5.
rené. Veux-tu savoir dans quel sens sont sanctifiés les enfants des fidèles? Il me faudrait beaucoup de temps pour approfondir ce mode de sanctification; rappelle-toi seulement ce qui est dit du mari infidèle et de l'épouse fidèle. « Le mari infidèle, est-il écrit, est sanctifié par son épouse, et la femme fidèle est sanctifiée par son frère (1) » . De ce que l'époux infidèle se trouve sanctifié jusqu'à un certain point par son union avec une fidèle épouse, s'ensuit-il qu'il doive être sûr d'entrer dans le royaume des cieux, sans avoir besoin d'être baptisé, d'être régénéré, d'être racheté par le sang du Christ? De même donc que tout sanctifié qu'il soit par son épouse, l'époux infidèle est perdu s'il ne reçoit le baptême; ainsi, quoique sanctifiés dans un certain sens, c'en est fait des enfants des fidèles, s'ils ne sont baptisés.
19. Je vous en prie, prenons un peu de relâche : je ne vais faire que lire. Le livre que je prends à la main est un ouvrage de saint Cyprien, ancien évêque de ce siège. Il vous instruira en peu de mots,'de ce qu'il pensait, ou plutôt de ce que d'après lui l'Eglise a toujours pensé du baptême des enfants. Peu contents des nouveautés impies qu'ils tâchent d'introduire par leurs raisonnements, nos adversaires travaillent encore à nous faire passer nous-mêmes pour des novateurs. Si donc je lis aujourd'hui un passage de saint Cyprien, c'est pour vous montrer quelle signification canonique et catholique on a donnée aux paroles que je viens d'expliquer.
On avait demandé à saint Cyprien s'il fallait baptiser les enfants avant le huitième jour, attendu que d'après l'ancienne loi il fallait attendre jusqu'au huitième jour pour circoncire les enfants. La question roulait donc sur le jour du baptême; il ne s'agissait pas du péché originel : aussi, comme il n'y avait pas doute à ce sujet, on partit de là pour résoudre la question soulevée. Voici ce qu'ajoute saint Cyprien aux considérations que j'ai faites plus haut : « Aussi pensons-nous que la loi précédemment établie ne doit empêcher personne d'obtenir la grâce et que la circoncision charnelle ne peut être un obstacle à la circoncision spirituelle, mais que tous absolument doivent être admis à
1. I Cor. VII, 14.
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la grâce du Christ. Pierre en effet s'exprime ainsi dans les Actes des Apôtres : Dieu m'a enseigné qu'il ne faut traiter personne de profane ni d'impur. D'ailleurs, si quelque chose pouvait jamais éloigner de la réception de la grâce, ce serait surtout les péchés graves qui devraient en éloigner les adultes et les hommes plus avancés en âge. Mais comme les plus grands pécheurs, comme ceux qui ont le plus grièvement offensé Dieu , reçoivent le pardon de leurs fautes quand ils sont devenus croyants, et qu'à nul d'entre eux ne sont refusés ni le baptême ni la grâce; à combien plus forte raison doit-on ne pas les refuser à l'enfant nouveau-né qui n'a pu pécher et qui seulement doit à sa qualité de fils d'Adam le vieil héritage de mort attaché à sa première naissance : d'autant plus facilement admis au pardon de ses péchés que les fautes dont il reçoit la rémission sont pour lui des fautes étrangères et nullement des fautes personnelles (1) ». Remarquez comment la certitude qu'il a du péché originel, lui sert de point de départ pour fixer le doute sur la nécessité du baptême. Cette doctrine a été empruntée par lui à ce qui sert comme de fondement à l'Eglise, et dans le dessein d'en affermir les pièces chancelantes.
20. Ainsi donc obtenons de nos frères, s'il est possible, qu'ils ne nous donnent plus le titre d'hérétiques, quand, à raison de leurs prétentions, nous pourrions, si nous le -voulions, leur donner cette qualification , que pourtant nous ne leur appliquons pas. Mère pieuse, que l'Eglise les porte dans ses entrailles pour les guérir, et les tolère pour les instruire, afin de ne pas déplorer leur mort, Ils vont trop loin; ils s'égarent énormément, on peut les supporter à peine, on a besoin d'une grande patience. Ah ! qu'ils n'abusent point de cette patience de l'Eglise, qu'ils se corrigent, ce sera leur bonheur. Nous les y exhortons en amis, au lieu de disputer contre eux en ennemis. Ils parlent mal de nous, nous le souffrons; seulement qu'ils ne s'élèvent point contre la règle, contre la vérité, qu'ils ne se mettent point en contradiction avec la sainte Eglise, qui s'appliquant chaque jour à effacer la tache originelle dans les petits enfants. Cette doctrine est solidement établie. En d'autres questions qui n'ont pas encore été examinées avec soin, ni décidées parla pleine autorité de l'Eglise, on doit souffrir la discussion, supporter l'erreur : seulement celle-ci ne doit pas aller jusqu'à chercher à ébranler le fondement même de l'Eglise. Il ne serait pas avantageux de sévir alors, et peut-être notre patience n'est-elle point à blâmer; nous devons craindre pourtant aussi que notre négligence ne devienne coupable.
Que votre charité se contente de ce que j'ai dit; vous qui connaissez ces frères égarés, conduisez-vous envers eux avec amitié, avec un coeur fraternel et pacifique, avec amour et avec compassion; que votre piété fasse tout ce qu'elle peut, attendri que plus tard il n'y aura plus d'impies à aimer.
Unis au Seigneur notre Dieu, etc.
1. S. Cypr. Epist. LIX ac Fidus.
ANALYSE. — C'est pour mieux faire ressortir l'unité de son Eglise que le Sauveur l'établit sur un fondement unique, qu'il donne à Pierre seul d'abord les clefs qu'il donnera ensuite aux autres Apôtres, qu'à lui seul encore il confie le soin du troupeau dont il chargera ses Apôtres de prendre soin aussi. Combien se méprennent par conséquent les sectaires qui divisent ! Il n'y a pas jusqu'à la circonstance de la mort de saint Pierre et de saint Paul qui ne rappelle l'unité de l'Eglise; car c'est pour mieux montrer combien étaient unis ces deux Apôtres, en qui vivait Jésus-Christ, que Dieu les a appelés le même jour au martyre et à la couronne.
1. Ce jour est pour nous un jour consacré par le martyre des bienheureux Apôtres Pierre et Paul. Nous ne parlons pas en ce moment de quelques martyrs obscurs : « La voix de ceux-ci a retenti par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités de l'univers (1) ». De plus ils ont vu ce qu'ils ont prêché en s'attachant à la justice, en confessant la vérité et en mourant pour elle.
Saint Pierre est le premier des Apôtres, il est cet ardent ami du Christ qui mérita d'entendre de lui ces mots : « A mon tour je te le dis : Tu es Pierre ». Il avait dit au Sauveur : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant». Le Sauveur lui dit donc : « A mon tour, je te le déclare: Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise (1) ». Sur cette pierre j'établirai la foi que tu confesses ; oui, sur cette confession : « Vous êtes le Christ, le Fils a du Dieu vivant », je bâtirai mon Eglise. Car tu es Pierre. Pierre vient de la pierre, et non la pierre de Pierre. Pierre vient de la pierre, comme Chrétien vient de Christ. Veux-tu savoir sûrement de quel mot vient le mot Pierre ? Ecoute saint Paul : « Je ne veux pas vous laisser ignorer, mes frères » ; c'est un Apôtre du Christ qui s'exprime ainsi : « Je ne veux pas vous laisser ignorer, mes frères, que nos pères ont tous été sous la nuée, et que tous ont passé la mer ; qu'ils ont tous été baptisés sous Moïse dans la nuée et dans la mer ; qu'ils ont tous mangé la même nourriture spirituelle, et que tous ont bu le a même breuvage spirituel, car ils buvaient à
1. Matt. XVI, 16, 18.
la même pierre spirituelle qui les suivait, et cette pierre était le Christ (1)». Voilà d'où vient Pierre.
2. Avant sa passion, vous le savez, le Seigneur Jésus se choisit des disciples qu'il nomma Apôtres. Or Pierre est le seul d'entre eux qui ait mérité de personnifier l'Eglise presque partout. C'est en vue de cette personnification, qu'il faisait seul de toute l'Eglise, qu'il mérita d'entendre : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux (2) ». Ces clefs en effet furent moins confiées à un homme qu'à l'unité même de l'Eglise. Ainsi donc ce qui montre la prééminence de Pierre, c'est qu'en lui se personnifiaient l'universalité et l'unité de l'Eglise lorsqu'il lui fut dit: « Je te donne » ce qui pourtant fut donné à tous les Apôtres.
Pour vous convaincre que ce fut l'Eglise qui reçut les clefs du royaume des cieux, écoutez ce que le Seigneur, dans une autre circonstance, dit à tous ses Apôtres : « Recevez le Saint-Esprit » ; il ajoute aussitôt : « Les péchés seront remis à qui vous les remettrez, et retenus à qui vous les retiendrez (3) ». C'est ce que désignent les clefs que rappellent ces mots : « Ce que vous délierez sur la terre « sera aussi délié dans le ciel, et ce que vous lierez sur la terre sera aussi lié dans le ciel».
Mais dans la circonstance actuelle, c'est à Pierre seul qu'il s'adressa. Veux-tu la preuve que Pierre alors personnifiait toute l'Eglise? Prête l'oreille à ce qui va être dit soit à lui, soit à tous les bons fidèles : « Si ton frère a péché
1. I Cor. X, 1-4. — 2. Matt. XVI,19. — 3. Jean, XX, 32, 23.
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contre toi, reprends-le entre toi et lui seul : « S'il ne t'écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes, car il est écrit : Sur la parole de deux ou trois témoins tout sera avéré. S'il ne les écoute point non plus, réfères-en à l'Eglise ; et s'il ne l'écoute point elle-même, qu'il te soit comme un païen et un publicain. En vérité, je vous le déclare; tout ce que vous lierez sur la terre sera aussi lié dans le ciel, et délié dans le ciel tout ce que vous délierez sur la terre (1) ». Si donc la Colombe lie et délie, l'édifice bâti sur la Pierre lie et délie aussi.
Craignez, vous qui êtes liés ; vous qui ne l'êtes pas, craignez aussi. Vous qui ne l'êtes pas, craignez de l'être ; et vous qui l'êtes, demandez à ne l'être plus. « Chacun est enchaîné par les liens de ses péchés (2) » ; et nul n'en est délivré en dehors de cette Eglise. A un mort de quatre jours, il est dit: « Sors, Lazare », et il sortit du sépulcre, les pieds et les mains enveloppés de bandelettes- C'est ainsi qu'en touchant le coeur pour en faire sortir l'aveu du péché, le Seigneur excite le mort à sortir de son tombeau. Ce mort toutefois reste encore un peu lié. Aussi, quand Lazare est sorti du sépulcre, le Seigneur se tourne vers ses disciples,ses disciples auxquels il a dit déjà: « Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié aussi dans le ciel », et il leur fait entendre ces paroles : « Déliez-le et le laissez aller » ». Ainsi excite-t-il par lui-même et charge-t-il ses Apôtres de délier.
3. Voilà pourquoi Pierre surtout représente, et la force de l'Eglise, quand il suit le Seigneur allant à la passion, et sa faiblesse, une faiblesse d'un certain genre, quand, interrogé par une servante, il renie le Sauveur. Subitement renégat après avoir tant aimé, hélas ! après avoir présumé de lui-même il n'a plus trouvé que lui. Il avait dit, vous le savez : «Seigneur, je serai avec vous jusqu'à la mort, et s'il est nécessaire que je meure, pour vous je donnerai ma vie ». Présomptueux, reprit le Seigneur, « pour moi tu donneras ta vie ? Je te le déclare en vérité, avant que le coq ait chanté, tu me renieras trois fois (4) ». Ce qu'avait prédit le Médecin se réalisa, au lieu que le malade ne put faire ce qu'il avait présumé. Mais après? Le Seigneur le regarda soudain, car voici ce qui est écrit, voici comment
1. Matt. XVIII, 16-18. — 2. Prov. V, 22. — 3. Jean, XI, 43 , 44. — 4. Matt. XXVI, 33-35; Jean, XIII, 37, 38.
s'exprime l'Evangile : « Le Seigneur le regarda, et il sortit, et il pleura amèrement (1)». — « Il sortit » ; c'était confesser sa faute. « Il pleura amèrement » ; c'est qu'il savait aimer; et bientôt la douleur de l'amour remplaça en lui l'amertume de la douleur.
4. Pour la même raison aussi le Seigneur confia à Pierre, après sa résurrection, le soin de paître ses brebis. Il ne fut pas le seul des disciples pour mériter de paître le troupeau sacré, mais en s'adressant à lui seul, le Sauveur recommande l'unité, comme en lui parlant avant de parler aux autres, il rappelle que Pierre est le premier des Apôtres. « Simon, fils de Jean, lui dit Jésus, m'aimes-tu ? Je vous aime », répondit-il. Interrogé une seconde fois il fit une seconde fois la même réponse. Mais interrogé pour la troisième fois, comme,si sa parole n'inspirait pas confiance, il s'attriste. Et pourtant, comment aurait manqué de confiance en lui, Celui qui voyait son coeur à découvert? Après ce mouvement de tristesse il répondit enfin : «Seigneur, vous qui savez toutes choses, vous savez aussi que je vous aime». Vous savez tout, cela ne vous échappe pas plus que le reste. — O Apôtre, ne t’afflige pas, réponds une, deux et trois fois. Sois trois fois victorieux en confessant ton amour, puisque trois fois ta présomption a été vaincue par la crainte. Il faut délier jusqu'à trois fois ce que trois fois tu avais lié. Délie par amour ce que tu avais lié par crainte. Malgré cette crainte, le Seigneur n'en recommanda pas moins, une, deux et trois fois, ses brebis à Pierre.
5. Remarquez bien ces mots, mes frères: « Pais mes chères brebis, pais mes agneaux (1) ». — « Pais mes brebis » : Dit-il les tiennes ? Bon serviteur, pais les brebis de ton Maître, celles qui portent sa marque. « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous ? Ou bien est-ce que vous avez été baptisés au nom » de Pierre et « de Paul (3) ? » Ce sont donc ses brebis, les brebis purifiées par son baptême, marquées de son nom et rachetées de son sang, que tu es invité à paître- « Pais mes brebis», dit-il. Semblables à des serviteurs infidèles et fugitifs qui se partagent ce qu'ils n'ont point acheté et qui se font comme une propriété particulière de ce qu'ils ont dérobé, les hérétiques s'imaginent paître leurs propres brebis. N'est-ce pas, je vous le demande, ce que révèle
1. Luc, XXII, 61, 62. — 2. Jean, XXI, 15-17. — 3. I Cor. I, 13.
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effectivement ce langage : Tu resteras impur, si ce n'est pas moi qui te baptise; tu ne seras point sanctifié, si tu ne reçois mon baptême ? Ainsi donc vous n'avez pas entendu ces mots
« Maudit quiconque met dans un homme sa confiance (1)? »
Par conséquent, mes très-chers frères, ceux que Pierre a baptisés et ceux qu'a baptisés Judas sont également les ouailles du Christ. Aussi, voyez ce que dit, dans le Cantique des cantiques, l'Époux à sa bien-aimée. L'Epouse lui dit : « Apprenez-moi, vous que chérit mon âme, où vous paissez votre troupeau, où vous reposez à midi ; dans la crainte que je ne devienne comme une inconnue à la suite des troupeaux de vos commensaux. — Annoncez-moi, dit-elle, où vous menez paître, où vous reposez à midi », à la splendeur de là vérité, dans la ferveur de la charité. — Que crains-tu ? ô ma bien-aimée, que crains-tu ? — « De devenir comme une inconnue », comme cachée, et non comme l'Église, car l'Église n'est point cachée, attendu qu' «on ne saurait cacher une cité bâtie sur la montagne (2) » : et de me jeter, en m'égarant, non dans votre troupeau, mais « au milieu des troupeaux de vos commensaux ». Ce nom de commensaux désigne les hérétiques, « qui sont sortis d'avec nous (3) », et qui se sont assis à la même table avant de nous quitter. — Que lui est-il répondu ? — « Si tu ne te connais toi-même », répond l'Époux à sa question ; « si tu ne te connais toi-même, ô la plus belle d'entre les femmes », ô Église véridique au milieu des hérésies ; « si tu ne te connais toi-même » ; si tu ne sais qu'à toi s'appliquent ces grandes prédictions
4 « En ta postérité seront bénies toutes les nations (4); Le Dieu des dieux, le Seigneur a parlé et a convoqué la terre du levant au couchant (5); Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage et pour domaine jusqu'aux extrémités de la terre (6) ; « Leur voix a retenti par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux confins de l'univers (7) » ; car c'est toi que regardent ces prophéties. « Si tu ne te connais toi-même, sors » ; je ne te chasse pas, afin que puissent dire de toi ceux qui resteront : « Ils sont sortis d'avec nous. — Sors sur les traces des troupeaux » ; non pas du troupeau dont il est dit : « Il y
1. Jérém. XVII, 5. — 2. Matt. V, 14. — 3. I Jean , II, 19. — 4. Gen. XXII, 18. — 5. Ps. XLIX, 1. — 6. Ps. II, 8. — 7. Ps. XVIII, 5.
aura un seul troupeau et un seul Pasteur (1). Sors sur les traces des troupeaux et pais tes boucs (2) » ; non pas « mes brebis », comme Pierre. C'est pour ces brebis qui lui avaient été confiées que Pierre a mérité la couronne du martyre, et c'est ce martyre qui a mérité d'être célébré dans tout l'univers par la fête de ce jour.
6. Paraisse maintenant aussi Paul, autrefois Saul, loup d'abord, agneau ensuite; d'abord ennemi, puis Apôtre; persécuteur d'abord, ensuite prédicateur. Qu'il vienne et qu'il reçoive des princes des prêtres l'autorisation écrite de charger de chaînes et de conduire aux supplices les chrétiens, partout où il en rencontrera. Qu'il reçoive, qu'il reçoive cette autorisation, qu'il parte, qu'il poursuive sa route, respirant le carnage et altéré de sang Celui qui habite aux cieux se rira de lui (3). Il s'en allait donc, comme il est écrit, « respirant le carnage », et approchait de Damas. « Saul, Saul », cria alors le Seigneur du haut du ciel, « pourquoi me persécutes-tu? Il est dangereux pour toi de regimber contre l'aiguillon ». C'est toi que tu blesses, car les persécutions ne font que développer mon Eglise. Tout effrayé et tout tremblant : « Seigneur, demanda-t-il, qui êtes-vous? Je suis Jésus de Nazareth, que tu persécutes ». Changé à l'instant même, il attend un ordre; il dépose sa haine et se dispose à l'obéissance. Il apprend ce qu'il doit faire. Le Seigneur aussi, avant le baptême de Paul, parle ainsi à Ananie : « Va dans ce quartier, vers cet homme qui s'appelle Saul, baptise-le, car il est pour moi un vase d'élection ». Ce vase doit contenir quelque chose, il ne doit pas rester vide. Il faut le remplir, de quoi? de grâce. Ananie répondit à Notre-Seigneur Jésus-Christ : «Seigneur, j'ai appris que cet homme a fait beaucoup de mal à vos saints; maintenant encore il porte l'autorisation accordée par les princes des prêtres de charger de liens et d'emmener, partout où il les rencontrera, ceux qui marchent dans votre voie. Je lui montrerai, reprit le Seigneur, ce qu'il doit souffrir pour mon nom (4) ». Le seul nom de Saul faisait trembler Ananie; c'était la faible brebis qui tremblait, jusque sous la main de son pasteur, en entendant seulement parler du loup.
7. Le Seigneur montra donc à Paul ce qu'il
1. Jean, X, 16. — 2. Cant. I, 6,7. — 3. Ps. II, 4. — 4. Act. IX, 1-16.
472
lui fallait endurer pour son nom; il l'éprouva ensuite par la souffrance, et on vit Paul chargé de liens, couvert de plaies , jeté dans les, cachots et subissant des naufrages. C'est le Sauveur qui lui procura le martyre; c'est lui qui le conduisit jusqu'à ce jour. Les deux Apôtres ont souffert le même jour; ils ne faisaient qu'un; eussent-ils souffert en des jours différents, ils ne faisaient qu'un. Pierre marchait en avant, Paul le suivait, Paul qui d'abord était Saul, superbe d'abord et humble ensuite. Le nom de Saul en effet lui venait de Saül, le persécuteur de saint David. Il fut abattu persécuteur, et il se releva prédicateur; il échangea son nom d'orgueil pour un nom d'humilité; car Paul signifie petit. Remarquez comment s'exprime votre charité : Ne disons-nous pas chaque jour: Dans peu de temps, post paululum, je vous verrai; dans peu, paulo post, je ferai ceci ou cela? Que devons-nous donc penser de Paul? Interroge-le lui-même: « Je suis, dit-il, le plus.petit des Apôtres (1) ».
1. I Cor. XV, 9.
8. Nous célébrons aujourd'hui une fête con. sacrée en notre faveur par le sang des Apôtres; aimons leur foi, leur vie, leurs travaux, leurs souffrances, leur confession de foi, leurs prédications. Le progrès consiste pour nous à aimer ces choses, et non à les célébrer en vue d'une joie toute charnelle. Que nous demandent en effet les martyrs? Il leur manque quelque chose, s'ils recherchent encore les louanges humaines; s'ils les recherchent, ils n'ont pas vaincu. Si au contraire ils sont victorieux, ils ne nous demandent rien pour eux-mêmes, mais pour nous. Donc redressons notre voie en présence du Seigneur. Notre voie était étroite, hérissée d'épines et d'aspérités; en y passant en si grand nombre ces grands hommes l'ont aplanie. Le Seigneur en personne y a passé le premier; il y a été suivi par les Apôtres intrépides, puis par les martyrs, par des enfants, des femmes, de jeunes filles. Cependant, qui vivait eu eux? Celui qui a dit: «Sans moi vous ne pouvez rien faire (1) ».
1. Jean, XV, 5.
ANALYSE. — En confiant la conduite de son troupeau à saint Pierre, qui d'abord n'avait rien compris aux souffrances de son Maître, qui l'avait même abandonné pour ne souffrir pas avec lui, le Seigneur lui prédit que son amour sera mis à l'épreuve du martyre. Il veut que tous les pasteurs soient disposés à souffrir et à mourir pour son troupeau. Pourquoi donc nous étonner des calamités présentes? Ne sont-elles pas bien disproportionnées avec la gloire éternelle qui nous attend? Si vous te voulez point donner cette raison aux païens qui accusent le christianisme du ravage de Rome, répondez-leur qu'avant d'être chrétienne Rome avait été incendiée deux fois, que le Christ d'ailleurs a prédit à ses disciples toutes ces calamités, que si elles se multiplient, c'est pour punir la résistance du monde à l'Evangile. Pour vous, chrétiens, voudriez-vous que le Christ et les Apôtres fussent morts pour la conservation des monuments païens ? Bénissez plutôt la main qui vous frappe, et pour témoigner à Dieu votre amour, soyez charitables envers les malheureux, charitables aussi envers les hérétiques relaps, qu'il ne faut pas repousser avec dédain, mais accueillir avec douceur pour les soumettre à la pénitence.
1. La lecture qu'on vient de faire du saint Evangile est parfaitement appropriée à la solennité de ce jour. Si après avoir frappé nos oreilles elle est descendue dans notre coeur; si de plus elle s'y est trouvée en repos, car lorsque nous acquiesçons à la parole de Dieu, elle est en repos dans nos âmes, nous tous qui vous distribuons la parole et le sacrement du (473) Seigneur, nous sommes prévenus qu'il nous faut paître son troupeau.
Ami bien plus ardent de Notre-Seigneur Jésus-Christ que disposé à le renier, le bienheureux Pierre, le premier des Apôtres, suivit le Seigneur, comme l'indique l'Evangile, lorsque le Seigneur marchait vers sa passion; mais alors il ne put le suivre jusqu'à souffrir lui-même. Il le suivit de corps, incapable encore de l'imiter entièrement. Il lui avait promis de mourir pour lui, il ne put mourir même avec lui, car il avait alors plus de hardiesse que de courage véritable, ayant plus promis qu'il ne pouvait donner. Il ne convenait pas d'ailleurs qu’il fît ce dont il s'était flatté. « Pour vous je donnerai ma vie », avait-il dit (1). C'est ce que devait faire le Seigneur pour son serviteur, et non pas le serviteur pour le Seigneur. En voulant davantage, l'amour de Pierre était donc un amour déréglé; aussi fût-il ensuite saisi de frayeur jusqu'à renier son Maître. Mais plus tard, quand le Sauveur fut ressuscité, il enseigna à Pierre comment Pierre devait l'aimer. Quand l'amour de Pierre était déréglé, il succomba sous le poids de la passion; une fois réglé, il reçut l'assurance de l'endurer réellement.
2. Nous nous rappelons quelle était la faiblesse de Pierre lorsqu'il gémissait à la pensée que le Seigneur devait mourir. Je vais redire, je redis cette circonstance. Ceux qui s'en soutiennent la rediront avec moi dans leur coeur, et ceux qui pourraient l'avoir oubliée en réveilleront le souvenir en m'entendant.
Notre-Seigneur Jésus-Christ prédit lui-même à ses disciples qu'il allait bientôt endurer la passion. Pierre qui l'aimait, mais d'une manière encore charnelle, craignit alors de voir mourir le Meurtrier de la mort et il s'écria : « A Dieu ne plaise, Seigneur, à Dieu ne plaise ! épargnez-vous vous-même». Aurait-il dit: « Epargnez-vous vous-même », s'il ne l'eût réellement reconnu pour Dieu? Si donc, Pierre, tu es convaincu de sa divinité, pourquoi crains-tu qu'il ne meure? Tu n'es qu'un homme, Lui est Dieu, et un Dieu qui s'est fait homme dans l'intérêt de l'homme, devenant ce qu'il n'était pas, sans rien perdre de ce qu'il était. Aussi le Seigneur ne devait-il mourir qu'en tant qu'il devait ressusciter. Pierre pourtant s'effraya de cette mort de
1. Jean, XIII, 37.
l'humanité, il ne voulait pas que le Seigneur en fût atteint : aveugle, il voulait tenir fermé le trésor d'où devait sortir notre rançon. Le Sauveur lui répliqua alors : « Arrière, Satan, car tu ne goûtes point ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes». Pierre venait de s'écrier : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ; et Jésus de lui répondre : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jean, car ni la chair ni le sang ne t'ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux (1) ». Il vient d'être proclamé bienheureux, il est maintenant traité de Satan. D'où venait son bonheur? Non pas de lui-même : « Ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux ». Et comment est-il Satan? En lui-même et par lui-même : « Car tu ne goûtes pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes ». Tel était Pierre quand rempli d'amour pour le Seigneur, craignant de le voir mourir et désireux de mourir à sa place, il le suivit. Mais ce qu'avait prédit le Médecin s'accomplit, et non pas ce qu'avait présumé le malade. Interrogé par une servante, celui-ci en effet renie, une, deux, trois fois. Le Seigneur le regarde ensuite, et il pleure amèrement (2); il efface avec les larmes de sa piété le triple reniement de son coeur.
3. Le Seigneur ressuscite et apparaît à ses disciples. Pierre alors revoit plein de vie Celui pour qui il avait craint la mort. Il constate, non pas que le Sauveur a été mis à mort, mais que dans sa personne la mort même a été mise à mort. Convaincu dès lors, par l'exemple même du Seigneur ressuscité, que la mort n'était pas tant à craindre, il apprend à aimer. Ah ! c'est maintenant, maintenant qu'il voit le Seigneur vivant après sa mort, c'est maintenant qu'il a besoin d'aimer, d'aimer sans trembler, trembler, parce que désormais il suivra son Maître. En conséquence, le Seigneur lui demanda : « Pierre, m'aimes-tu? — Je vous aime, Seigneur », reprit-il. — Comme preuve de ton amour je ne demande pas que tu meures pour moi; -c'est moi qui viens de mourir pour toi. Qu'est-ce donc? « Tu m'aimes ? » Comment me le témoigneras-tu ? « Tu m'aimes? — Je vous aime. — Pais mes brebis». Ce que le Seigneur répète deux et trois fois, afin d'opposer une triple proclamation
1. Matt. XVI, 22, 23, 16, 17. — 2. Luc, XXII, 56-62.
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d'amour au triple reniement de la crainte. Remarquez, saisissez, comprenez. Une seule question est adressée à Pierre: « M'aimes-tu? » Il n'y fait qu'une seule réponse : « Je vous aime», et à cette réponse le Seigneur ajoute : « Pais mes brebis ». Mais après avoir recommandé à Pierre le soin de ses brebis, et après s'être chargé de prendre soin lui-même de Pierre en même temps que de ses brebis, le Sauveur lui prédit le martyre. « Lorsque tu étais jeune, lui dit-il, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais; mais une fois devenu vieux , un autre te ceindra et te portera où tu ne voudras pas. Or, il parlait ainsi, observe l'Évangéliste, pour désigner par quel genre de mort Pierre devait glorifier Dieu (1)». Vous le voyez, un des devoirs de celui qui est appelé à paître les brebis du Seigneur, est de ne refuser pas la mort pour elles.
4. A qui confie-t-il ses brebis? A qui est disposé ou peu disposé à en prendre soin? Et d'abord quelles sont ces brebis qu'il confie? Des brebis bien chères, puisqu'il les a achetées, non avec de l'argent ni de l'or, mais avec son propre sang. Si le propriétaire -d'un troupeau voulait le confier à son serviteur, il se demanderait sans aucun doute : Les épargnes de mon serviteur équivalent-elles au prix de mes brebis? Il se dirait encore S'il vient à les perdre, à les dissiper, à les manger même, il a de quoi restituer. C'est alors que trouvant une garantie dans son serviteur et estimant que son argent représente la valeur de ces brebis qu'il a achetées avec de l'argent, il lui remettrait son troupeau. Jésus-Christ Notre-Seigneur n'a-t-il pas acheté au prix de son sang les ouailles qu'il recommande à son serviteur aussi? Voilà pourquoi il veut de lui pour garantie le martyre et le sang. C'est comme s'il lui disait : Pais mes brebis, je t'en confie le soin. Quelles sont ces brebis? Celles que j'ai payées de mon sang. Pour elles je suis mort. .M'aimes-tu? Meurs aussi pour elles. Si le serviteur d'un propriétaire venait à perdre son troupeau, il le paierait à son maître avec de l'argent. Pierre a donné son sang pour la conservation du troupeau du Seigneur.
5. Maintenant, mes frères, je veux dire un mot de ce qui se passe aujourd'hui. Ce qui a été recommandé et commandé à Pierre ne l'a
1. Jean, XXI, 15-19.
pas été à Pierre seulement, mais encore aux autres Apôtres, qui ont entendu cela, qui s'y sont attachés et montrés fidèles, principalement celui qui a donné son sang et qui est aujourd'hui honoré avec lui, je veux dire l'apôtre saint Paul. Donc ils ont entendu tous cela et ont pris soin de nous le transmettre pour nous le faire entendre. Nous vous paissons, on nous paît aussi avec vous. Ah ! que Dieu nous accorde la force de vous aimer jusqu'à pouvoir mourir pour vous en réalité où en désir. De ce que l'occasion d'endurer la mort d'un martyr ait manqué à l'apôtre saint Jean, s'ensuit-il que son coeur n'ait pas dû être disposé,au martyre? II n'a point souffert le martyre, il pouvait l'endurer. Dieu connaissait sa bonne volonté. C'est pour y être brûlés et non pour y conserver la vie que les trois jeunes Hébreux furent jetés dans la fournaise. Parce que la flamme n'a pu les consumer, n'ont-ils pas mérité le titre de martyrs? Interroge les flammes, ils n'y ont pas souffert; interroge leurs coeurs, ils sont couronnés. « Le Seigneur est assez puissant, disaient-ils, pour nous tirer de vos mains; mais s'il ne le fait pas », c'est ici qu'apparaissent et la fermeté de leur coeur et la solidité de leur foi, leur inébranlable vertu et leur triomphe incontestable. « Si donc il ne le fait pas, sachez, ô roi, que nous n'adorons point la statue que vous avez fait dresser ». Dieu voulut qu'il en fût autrement : ils ne brûlèrent point, mais ils éteignirent dans l'âme du roi le feu de l'idolâtrie (1).
6. Vous voyez donc, mes très-chers, ce qui est demandé aux serviteurs de Dieu, durant cette vie, en vue de la gloire à venir qui éclatera en nous, gloire immense à laquelle ne font point équilibre toutes les afflictions du temps, si énormes qu'on les suppose. « Les souffrances de ce temps, dit en effet l'Apôtre, ne sont point proportionnées à la gloire future qui éclatera en nous (2) ». Puisqu'il en est ainsi, que nul ne se laisse aller à des pensées charnelles, que nul ne dise : C'en est fait du temps. Le monde s'ébranle, c'est le vieil homme qu'on secoue; la chair est sous le pressoir, que l'esprit en découle. Le corps de saint Pierre repose à Rome, dit-on parmi les hommes; le corps de saint Paul y repose aussi, ainsi que les corps de saint Laurent et de tant
1. Dan. III. — 2. Rom. VIII, 18.
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d'autres saints martyrs : pourtant Rome est réduite à la misère, elle est saccagée, abîmée, broyée, incendiée. La famine, la peste et l'épée y répandent la désolation et la mort. Que deviennent les Mémoires (1) des Apôtres? —. Que dis-tu? — Le voici : C'est que Rome est en proie à tant de maux. Que deviennent donc les Mémoires des Apôtres? — La mémoire des Apôtres est à Rome, mais elle n'est pas en toi. Plaise à Dieu qu'elle y soit ! Tu ne parlerais pas ainsi, tu ne manquerais pas autant de sagesse. Appelé à la vie de l'esprit, tu ne mènerais pas une vie aussi charnelle. Avant de t'enseigner la sagesse, je voudrais d'abord t'apprendre la patience. Sois patient, Dieu le veut. Tu demandes pourquoi il le veut ? Attends, avant de chercher à connaître son secret , prépare-toi plutôt à obéir avec empressement, il veut que tu souffres; souffre ce qu'il veut, et il te donnera ce que tu voudras.
J'ose toutefois, mes frères, vous faire une observation que vous entendrez avec plaisir, si néanmoins vous vous attachez d'abord à l'obéissance, si vous souffrez en paix et avec douceur la divine volonté. En effet, nous ne souffrons pas ce qui est doux, nous l'aimons, et si nous endurons ce qui est rude, nous nous réjouissons de ce qui est agréable. Vois donc le Seigneur ton Dieu, vois ton Chef, ton modèle, ton Rédempteur et ton Pasteur. « Mon Père, dit-il, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ». N'est-ce pas ici la volonté humaine d'abord, puis sa réaction vers l'obéissance? «Non cependant comme je veux, mais comme vous voulez, mon Père (2) ». Ainsi quand il dit à Pierre : « Une fois devenu vieux, un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudras point », il montre également en lui les frémissements de la volonté humaine aux approches de la mort. Mais de ce que Pierre soit mort sans le vouloir, s'ensuit-il que malgré lui il ait été couronné? Toi également, tu ne voudrais peut-être pas qu'on t'enlevât la petite fortune que pourtant tu dois laisser sur la terre; prends garde d'y demeurer avec elle, Tu ne voudrais pas voir mourir avant toi ni ton fils ni ton épouse. Mais quoi ? Lors même que Rome ne serait pas prise, quelqu'un d'entre vous ne devrait-il pas mourir avant les autres. Tu ne voudrais pas que ton épouse mourût avant toi, ni elle-même que son époux
1. Monuments érigés en leur honneur, ordinairement au lieu de leur martyre. — 2. Matt. XXVI, 89.
mourût avant elle. Dieu devra-t-il vous exaucer l'un et l'autre? Laisse-lui tout régler, car il sait mettre l'ordre dans ce qu'il e créé. Obéis donc à cette grande volonté de Dieu.
7. Je distingue ce que tu vas dire en toi-même: C'est à l'époque chrétienne que Rome est saccagée et incendiée. Pourquoi est-ce à l'époque chrétienne? — Qui parle ainsi? Un chrétien ? Si tu es chrétien, réponds-toi que c'est quand Dieu l'a voulu. — Mais, que répondre au païen? car le païen m'insulte. — Que te dit-il ? Comment t'insulte-t-il? — Le voici Quand nous offrions des sacrifices à nos dieux, Rome se maintenait, elle était florissante; maintenant que l'emporte et que se propage le sacrifice de votre Dieu, tandis que sont défendus et proscrits les sacrifices de nos dieux, voilà ce que Rome endure ! — Pour nous débarrasser de lui, réponds-lui en deux mots; mais en attendant, occupe-toi d'autres pensées, car tu n'es pas convié à embrasser la terre, mais à conquérir le ciel; à jouir de la félicité terrestre, mais de la félicité céleste; des succès et de la prospérité vaine et transitoire du temps, mais de la vie éternelle et de la société des anges. A cet homme épris d'amour pour un bonheur tout charnel, à cet homme qui élève ses murmures contre le Dieu vivant et véritable, qui veut servir les démons, le bois et la pierre, réponds toutefois, réponds sans hésiter: Ainsi que l'atteste l'histoire même des Romains; le dernier incendie de Rome est le troisième que cette ville ait éprouvé. Oui, ainsi que l'attestent l'histoire et les écrits des Romains, l'incendie que vient d'éprouver Rome est le troisième. Cette ville qui vient d'être réduite en cendres, une fois, pendant qu'on offre le sacrifice des chrétiens, l'avait été deux fois pendant qu'on y offrait des sacrifices païens. Une première fois elle le fut par les Gaulois, à l'exception du Capitole seulement. Plus tard elle fut de nouveau incendiée par Néron; par Néron en fureur ou en état d'ivresse? Je ne sais que dire. Sur un ordre de Néron qui commandait à Rome même, de cet esclave des idoles, de ce meurtrier, Rome devint effectivement la proie des flammes. Pourquoi, pensez-vous? pour quel motif? Parce que cet homme superbe, aussi orgueilleux qu'efféminé, prenait plaisir à voir brûler Rome. Je veux voir, disait-il, comment Troie a été dévorée par le feu. Rome a donc été brûlée une, deux et trois fois. Pourquoi aimer à vociférer contre Dieu (476) en faveur d'une ville habituée ainsi à être consumée ?
8. Mais, ajoute-t-on, c'est que tant de chrétiens y ont souffert des maux extrêmes. — Oublies-tu qu'un chrétien est fait pour souffrir des maux temporels et pour espérer les biens éternels? C'est à toi, païen, de te lamenter ; car tu as perdu les biens temporels sans avoir obtenu encore les biens éternels. Le chrétien au contraire doit réfléchir à ces mots : « Considérez, mes frères, comme la source de toute joie les afflictions diverses où vous tombez (1) ».
Tu dis donc, ô païen: Les dieux protecteurs n'ont point préservé Rome, parce qu'ils n'y sont plus ; quand ils y étaient, ils l'ont conservée. — Mais nous, nous montrons ici la souveraine véracité de notre Dieu. Il a prédit tout cela, vous l'avez lu, vous l'avez entendu ; pourtant vous en souvenez-vous, vous que troublent de pareils propos ? N'avez-vous pas entendu les Prophètes, n'avez-vous pas entendu Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même prédire des maux à venir ? Plus le monde avance en âge, plus on approche de la fin. Vous avez entendu, mes frères, ensemble nous avons entendu ces mots : « Il y aura des guerres, il y aura des séditions, il y aura des afflictions, il y aura des famines (2) ». Pourquoi sommes-nous en contradiction avec nous-mêmes jusqu'à croire ces prédictions quand nous les lisons, et murmurer quand elles s'accomplissent ?
9. Maintenant, dit-on encore, maintenant le genre humain est en proie à plus de maux. — Je ne sais, en considérant l'histoire ancienne et saris préjuger la question, si c'est vrai. Supposons toutefois que le monde souffre davantage, je le pense même, et le Seigneur a tranché cette question ; oui, le monde est en proie à plus de désastres. Eh bien ! sache pourquoi tous ces désastres quand partout on prêche l'Évangile. Tu remarques bien avec quel éclat on le prêche, mais tu ne remarques pas avec quelle impiété on le méprise ? Pour le moment, mes frères, laissons un peu les païens de côté, et tournons les yeux sur nous. On prêche l'Évangile dans tout l'univers c'est vrai. Mais avant qu'on l'y prêchât ainsi, on n'y connaissait pas la volonté de Dieu ; c'est la prédication qui l'a manifestée ; cette
1. Jacq. I, 2. — 2. Luc, XXI, 9-11.
prédication nous a appris ce que nous devons aimer ou mépriser, faire, éviter ou espérer. On nous a dit tout cela, et la volonté divine n'est plus voilée dans tout l'univers.
Considère maintenant le monde comme un serviteur, et prête l'oreille à l'Évangile; écoute la voix du Seigneur. Le monde est donc un serviteur. Or « le serviteur qui connaît la volonté de son Maître et qui fait des choses dignes de châtiments, recevra beaucoup de coups ». Oui, le monde est ce serviteur, Comment est-il serviteur de Dieu? «Parce que le monde a été fait par lui; et ce monde ne l'a point connu (1)». C'était donc « le serviteur qui ignore la volonté de. son Maître ». Voilà ce qu'était le monde antérieurement. Et maintenant: « C'est le serviteur connaissant la volonté de son Maître et faisant des actes dignes de châtiments, lequel recevra beaucoup de coups (2) ». Plaise même à Dieu qu'il en reçoive beaucoup et qu'il échappe une bonne fois à sa condamnation ! Pourquoi éviter ces nombreuses corrections, ô serviteur qui fais des choses dignes de châtiments, tout en cou. naissant la volonté de ton Maître ? On te dit, et c'est un des commandements de ce Maître: « Amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni la rouille, ni les vers ne rongent, et où les voleurs ne fouillent ni ne dérobent (3)». Toi, tu amasses sur la terre, quand il te commande d'amasser au ciel et qu'il te dit : Donne-moi, mets ton trésor là où j'en serai le gardien. Envoie-le avant toi ; pourquoi le conserver sur la terre ? Le Goal n'enlève pas ce que garde le Christ. — Plus prudent, sans doute, et plus sage que ton Seigneur, toi, au contraire, tu le caches en terre. Pourtant tu as entendu la volonté de ton Maître ; il te commande de le placer en haut, et tu dis, toi : Je l'enferme dans la terre. Ah ! prépare-toi à recevoir un grand nombre de coups. Comment ! tu sais que ton Maître veut que tu le serres au ciel, et tu le mets en terre : n'est-ce pas mériter d'être châtié par lui ? Et maintenant qu'il frappe sur toi, tu blasphèmes ; oui, tu blasphèmes, tu murmures, tu prétends que ton Maître devrait ne pas te traiter comme il le traite ! C'est donc toi, mauvais serviteur, qui agis comme tu dois agir ?
10. Ah ! du moins, tiens-toi à ta place, garde-toi de murmurer, de blasphémer; loue
1. Jean, I, 10. — 2. Luc, XII, 47. — 3. Matt. VI, 20.
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plutôt ton Seigneur, qui te corrige; bénis-le de ce qu'il te châtie pour te consoler. « Car Dieu corrige tous ceux qu'il aime, et il frappe de verges tout fils qu'il reçoit (1) ». Pour toi, fils trop délicat du Seigneur, tu veux bien être reçu, mais non pas flagellé : n'est-ce pas pour t'amollir et le rendre menteur? Quoi ! il aurait fallu que cette Mémoire des Apôtres qui est destinée à te préparer le ciel, te conservât sur la terre les théâtres de la folie ? Est-ce bien vrai ? Est-il bien vrai que le motif pour lequel Pierre est mort et a été enseveli à Rome, était d'empêcher l'écroulement des pierres d'un théâtre? Ce sont là des jouets que Dieu fait tomber des mains d'enfants indisciplinés. Mes frères, diminuons nos péchés et nos murmures ; soyons les ennemis de nos péchés et de nos plaintes; irritons-nous contre non, non pas contre Dieu. « Fâchez-vous », oui, fâchez-vous ; mais dans quel but? « Et gardez-vous de pécher (2) ». Fâchez-vous donc dans le but de ne pécher pas. N'est-ce pas toujours se fâcher contre soi, que de se repentir? N'est-ce pas exercer contre soi la colère de la pénitence ? Veux-tu que Dieu te pardonne ? Ne te pardonne pas. Car lui ne te pardonnera pas, si tu te pardonnes, attendu que s'il t'épargne, c'en est fait de toi. Tu ne sais, malheureux, ce que tu désires ; tu te perds. S'il est écrit : « Il frappe de verges tout fils qu'il reçoit » ; crains aussi cette menace : « Le pécheur a irrité le Seigneur ». Comment savez-vous cela ? Comment savez-vous que le pécheur a irrité le Seigneur ? Le prophète a supposé qu'on lui adressait cette question. Or, en voyant l'impie heureux, faisant chaque jour le mal sans en éprouver, il a éprouvé une sainte horreur, et pénétré d'une douleur inspirée par l'Esprit-Saint, il a dit : « Le pécheur a irrité le Seigneur ». Ce pécheur qui fait tant de mal, sans avoir aucun mal à souffrir, a irrité le Seigneur, il le provoque : « Dans la violence de sa colère, le Seigneur n'en prendra point souci (3) ». La raison pour laquelle il n'en prend point souci, est la violence même de sa colère. En ne châtiant pas, il se dispose à condamner. « Il n'en prendra point souci » : s'il en prenait souci, il recourrait aux verges, et peut-être convertirait-il. Maintenant donc, combien il est irrité ! combien il est irrité contre ces coupables heureux
1. Héb. XII, 6. — 2. Ps. IV, 5. — 3. Ps, IX, 4.
qu'il ne frappe pas ! Ah ! ne leur portez pas envie ; ne cherchez pas à être, comme eux, malheureusement heureux. Mieux vaut être corrigé dans le temps que damné dans l'éternité.
11. Ainsi donc en recommandant ses brebis à Pierre, le Seigneur nous les a recommandées aussi; il nous les a recommandées si toutefois nous méritons, ne fût-ce que du bout du pied, de fouler la poussière où Pierre a marché. Vous êtes les brebis du Seigneur, et comme chrétiens nous le sommes au même titre que vous. Nous l'avons déjà dit, si nous paissons, on a soin aussi de nous paître. Aimez donc Dieu, pour que Dieu vous aime. Or vous ne pouvez montrer combien vous aimez Dieu qu'autant qu'on vous voit attachés aux intérêts de Dieu. Que peux-tu donner à Dieu, homme de coeur ? Que lui donnes-tu ? Que lui donnait Pierre ? Tout est dans ces mots : « Pais mes brebis (1) ». Que donnes-tu à Dieu pour le rendre plus grand, meilleur, plus riche, plus honorable ? Quel que tu sois, il sera, lui, ce qu'il était. Aussi regarde à tes côtés pour voir si tu ne dois pas accorder à ton prochain ce qui montera jusqu'à Dieu. « Ce que vous avez fait à l'un de ces derniers « d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait (2) ». Si donc tu dois rompre ton pain avec celui qui a faim, dois-tu fermer l'Eglise à celui qui frappe à la porte ?
12. Pourquoi parler ainsi ? C'est que le fait suivant qu'on nous a appris et dont nous n'avons pas été témoin, a porté la douleur dans notre âme. Un des Donatistes revenait à l'Eglise et confessait le péché d'avoir réitéré le baptême ; comme l'évêque l'exhortait à la pénitence, plusieurs frères réclamèrent et il fut repoussé. Je le confesse devant votre charité, ce fait nous a brisé, oui, brisé les entrailles. Ah ! nous l'avouons, nous n'aimons pas ce zèle. Sans doute c'était par zèle pour Dieu et pour l'Eglise. Mais n'est-ce pas un grand mal en soi ? n'est-ce pas un grand mal encore que tous aient appris cela ? Je vous en prie, que mes paroles d'aujourd'hui effacent par une bonne impression l'impression mauvaise qui a été produite. Appliquez-vous à cette réparation, qu'elle fasse du bruit, publions-la, comme j'en publie aujourd'hui la nécessité. Attirons à nous et admettons comme à
1. Jean, XXI, 17. — 2. Matt. XXV, 40.
478
l’ordinaire ceux qui n'ont jamais été catholiques. L'ont-ils été? Ont-ils montré du libertinage, de l'inconstance, de la faiblesse, de la perfidie? Croyez-vous que je flatte les perfides? Mais ces perfides pourront devenir fidèles : qu'ils viennent donc aussi demander à faire pénitence. Qu'ils ne se méprennent pas en voyant faire pénitence à ceux qui rentrent dans le parti de Donat. Ceux-ci font pénitence d'avoir fait le bien ; qu'eux la fassent réellement pour avoir fait le mal. En faisant pénitence dans le parti de Donat, on se repent d'avoir bien agi ; qu'eux se repentent de s'être mal conduits. Vous craignez que ces perfides ne foulent aux pieds ce qui est saint ? On respecte ici votre crainte, puisqu'on les admet à la pénitence. Or ils feront pénitence quand ils demanderont à se réconcilier sans que personne les y pousse par la force ou par la terreur; car aujourd'hui le catholique qui fait pénitence n'est plus sous la menace des lois, et s'il demande à se réconcilier quand personne ne lui fait peur, qu'au moins alors on croie à sa sincérité. Penses-tu que sa pénitence ne vient que de ce qu'il est contraint à être catholique? plais qui l'a déterminé, sinon sa volonté propre, à demander sa réconciliation ? — Maintenant donc accueillons la faiblesse pour éprouver ensuite la volonté.
ANALYSE. — I. La nature a horreur de la mort, cette horreur fait que Pierre renie d'abord son Maître jusqu'à trois fois. Mais, quoiqu'il la conserve encore dans sa vieillesse, la grâce lui, donne la force de la surmonter et de mourir plutôt que d'offenser Dieu. II. Cette puissance de la grâce se révèle aussi dans l'apôtre saint Paul : lui-même avoue que c'est la grâce qui l'a fait tout ce qu'il est ; ses mérites mêmes sont des dons de Dieu. III. Enfin, autant il est nécessaire de vivre saintement pour arriver au ciel, autant il est nécessaire d'avoir la grâce pour vivre saintement et pour se délivrer, pour triompher des penchants pervers qui sont en nous : c'est ce qu'on voit encore dans l'histoire de saint Paul. Mais aussi une fois délivrés du mal qui est en nous, rien ne saurait nous nuire.
1. C'est le sang des Apôtres qui nous a fait de ce jour, un jour de fête; et c'est ainsi que ces serviteurs fidèles ont reconnu ce qu'ils devaient au sang de leur Maître.
A saint Pierre, comme nous venons de l'entendre, il est commandé de suivre Jésus; mais lui projetait de marcher en avant, ainsi qu'on le voit par ces mots qu'il lui adresse : « Pour vous, je donnerai ma vie (1)». C'était de la présomption; il ignorait, hélas ! le fond de crainte qui était en lui. Il voulait devancer Celui que seulement il devait suivre. Son désir était bon, mais il n'était pas réglé. Bientôt une crainte amère lui fit sentir l'amertume de la mort, puis l'amertume de ses larmes effaça le péché inspiré par l'amertume de la crainte. C'est à cette crainte que s'adressa la question de la servante ; ce fut l'amour qu'interrogea le Seigneur. Or, comment répondit la crainte, sinon par une frayeur tout humaine? Et comment répondit l'amour, sinon par une confession véritablement divine ? L'amour de Dieu est effectivement un don de Dieu;et quand le Seigneur questionnait Pierre sur cet amour, il ne lui demandait que ce que lui-même lui avait donné.
2. Mais qu'annonça le Seigneur à Pierre? C'est l'origine de cette fête. « Quand tu étais jeune, lui dit-il, tu te ceignais et tu allais où tu voulais; mais une fois avancé en âge, un
1. Jean, XIII, 37.
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autre te ceindra et te portera où tu ne veux point (1)». Qu'est devenue cette protestation
« Je resterai avec vous jusqu'à la mort (2)? » et cette autre: « Pour vous je donnerai ma vie? » Tu vas trembler, tu vas renier, mais aussi tu vas pleurer, ét Celui pour qui tu as craint de voir mourir, ressuscitera et t'affermira. Est-il étonnant que Pierre ait tremblé avant la résurrection du Christ? Mais voici le Christ ressuscité, voici la réalité vivante de son âme et de son corps, voici le modèle sensible de ce qui nous est promis; après avoir été crucifié, après être mort et après avoir été enseveli, on voit le Seigneur plein de vie. Que dis-je ? On voit? On le touche, on le palpe, on constate que c'est lui. Il passe quarante jours avec ses disciples, allant et venant, mangeant et buvant; non par besoin, mais parce qu'il en a le pouvoir; non par nécessité, mais par charité : il mange et il boit, non parce qu'il a faim et soif, mais pour instruire et convaincre. Maintenant qu'il a prouvé la vérité de sa résurrection et de sa parole, il monte au ciel, il en envoie l'Esprit-Saint qui remplit les disciples pénétrés de foi et appliqués à la prière, il les envoie prêcher ensuite. Néanmoins c'est après toutes ces merveilles qu'un autre ceint Pierre et le porte où il ne veut pas. Comment? ce que tu voulais quand le Seigneur prédisait ta chute, ne devrais-tu pas le vouloir au moins quand tu es obligé de le suivre ?
3. C'est un autre qui te ceint et qui te porte où tu ne veux pas. Ici même le Seigneur nous console, car il personnifie en lui-même notre faiblesse, quand il dit: « Mon âme est triste à la mort (3) ». Aussi bien, ce qui fait la grandeur des martyrs, c'est qu'ils ont foulé aux pieds les douceurs de ce monde ; ce qui fait la grandeur des martyrs, c'est qu'ils ont bravé les duretés, les âpretés et les amertumes de la mort. S'il était si facile d'endurer la mort, qu'est-ce que les martyrs auraient fait d'important en reconnaissance de la mort du Seigneur? D'où vient leur grandeur? D'où vient leur élévation ? D'où vient la couronne bien plus brillante qui les distingue des autres hommes ? D'où vient que leurs noms, comme le savent les fidèles, ne sont pas rappelés avec les noms des autres défunts, mais séparément? D'où vient qu'au lieu de prier pour eux, l'Eglise se recommande à leurs prières ?
1. Jean, XXI, 18. — 2. Luc, XXII, 33. — 3. Matt. XXVI, 38
D'où vient cela, sinon de ce que la mort qu'ils ont mieux aimé endurer, pour confesser le Seigneur, que de le renier, est pleine d'amertumes ? Oui, la nature a horreur de la mort. Contemple toutes les espèces d'êtres vivants ; tu n'en trouveras aucune qui ne veuille vivre et qui ne redoute de mourir. C'est ce que ressent le genre humain. Aussi la mort est acerbe; mais de ce que la mort soit acerbe, je le répète, s'ensuit-il qu'il faille renier la vie ? Arrivé même à la vieillesse, Pierre aurait voulu ne pas mourir. Oui, il aurait voulu ne pas mourir ; mais il voulait davantage encore suivre le Christ. Il aimait mieux suivre le Christ que de se préserver de la mort. S'il y avait une voie assez large pour lui permettre de suivre le Christ sans subir la mort, qui doute qu'il n'y fût entré, qu'il ne l'eût préférée ? Mais il ne pouvait suivre le Christ ni arriver où il désirait qu'en passant par la voie oit il aurait voulu ne passer pas. Il arriva toutefois qu'en marchant par cet âpre chemin de la mort, les béliers furent suivis des brebis. Ces béliers sont les saints Apôtres. L'âpre voie de la mort est hérissée d'épines ; mais au passage de la Pierre et de Pierre ces épines ont été comme broyées sous la pierre.
4. Nous ne blâmons, nous n'accusons personne d'aimer cette vie. Qu'on ait soin toutefois de ne pécher pas en l'aimant. Qu'on aime la vie, soit ; mais qu'on fasse choix d'une vie. Je m'adresse à ceux qui aiment la vie, je leur demande : « Quel est l'homme qui veut vivre ? » Tout en gardant le silence vous me répondez tous : Eh ! quel est l'homme qui ne veut pas vivre ? J'ajoute avec le Psalmiste: « Quel est l'homme qui veut vivre et qui aime à voir des jours heureux ? » Ici encore on me répond : Quel est plutôt l'homme qui ne veut pas vivre et qui n'aime pas à voir des jours heureux ? — Eh bien ! si tu veux parvenir à vivre et à avoir des jours de bonheur, comme c'est une récompense, apprends ce que tu dois faire pour la mériter. « Préserve « ta langue de tout ce qui est mal ». Ces mots sont dans le psaume la réponse à ceux-ci : « Quel est l'homme qui veut vivre et qui aime à voir des jours heureux? » Voici en effet ce qui vient après ces derniers: « Préserve ta langue de ce qui est mal, et tes lèvres de toute parole artificieuse; évite le mal et fais le bien (1)».
1. Ps. XXXIII, 13-15.
480
Réponds maintenant : Je le veux. Je te demandais : Veux-tu vivre? Tu répondais :.Je le veux. — Veux-tu voir des jours heureux? — Je le veux, répondais-tu encore. J'ajoute
« Préserve ta langue de ce qui est mal ». Dis aussi : Je le veux. — « Evite le mal et fais le bien ». Dis : Je le veux. Eh bien ! si tu le veux; cherche à le mériter, et tu cours vers la récompense.
5. Considère l'apôtre saint Paul: De lui encore c'est aujourd'hui la fête ; car ces deux Apôtres ont mené une vie pareille, ils ont répandu leur sang en commun, ils ont conquis tous deux la couronne céleste et tous fait de ce jour un jour sacré. Considère donc l'apôtre saint Paul, rappelle-toi les paroles que nous avons entendues tout à l'heure , lorsqu'on lisait son Epître : « On m'immole déjà, dit-il, et le moment de ma dissolution approche. J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi. Reste, poursuit-il, la couronne de justice qui m'est réservée, et que le Seigneur, en juste Juge, me rendra en ce jour (1) ». Lui qui m'a donné ce qu'il ne me devait pas, ne me refusera pas assurément ce qu'il me doit. Il est juste Juge, il rendra la couronne, il la rendra, car il a un sujet à qui la rendre. « J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi ». C'est à ces mérites qu'il accordera la couronne; et, je le répète, après m'avoir donné ce qu'il ne me devait pas, il ne me refusera point ce qu'il me doit. Que m'a-t-il donné sans me le devoir ? « J'étais d'abord blasphémateur, persécuteur et outrageux ». Mais qu'a-t-il donné sans le devoir ? Apprenons-le de la bouche même de l'Apôtre , voyons comment il trouve dans sa vie même de quoi louer et bénir l'Auteur de la grâce. « J'étais d'abord, dit-il donc, blasphémateur, persécuteur et outrageux ». Avais-tu droit à être Apôtre ? Eh ! quel droit avait un blasphémateur, un persécuteur, un outrageux ? Quel droit, sinon à l'éternelle damnation? Mais, au lieu de cette éternelle damnation, qu'a-t-il reçu ? « J'ai obtenu miséricorde, parce que j'agissais par ignorance, dans l'incrédulité (2) ». Telle est la miséricorde que Dieu a accordée sans le devoir.
Ecoute de la même bouche un autre aveu fait ailleurs: « Je ne mérite pas, dit-il, le titre
1. II Tim. IV, 6-8. — 2. I Tim. I, 13.
d'Apôtre, parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu ». Je vois bien, ô Apôtre, que tu n'étais pas digne de ce titre. Comment en es-tu devenu digne ? Comment es-tu ce que tu ne mérites pas ? Le voici : « C'est par la grâce de Dieu que j'ai obtenu d'être ce que je suis ». Mon juste châtiment était d'être ce que j'étais; c'est par la,grâce de Dieu que je suis ce que je suis. « C'est donc par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce n'a pas été stérile en moi, car j'ai travaillé plus qu'eux tous ». — Tu as donc payé la grâce de Dieu? Tu as reçu et tu as payé ? Fais attention à ce que tu viens de dire. — Je mesure mes paroles : « Non pas moi, toutefois, mais la grâce de Dieu avec moi (1)». — Quand cet Apôtre est si laborieux, quand il a combattu le bon combat, achevé sa course, gardé la foi, Dieu . dans sa. justice lui refuserait la couronne qui lui est due, après lui avoir accordé la grâce qu'il ne lui devait pas ?
6. A qui maintenant accordera-t-il cette couronne qui t'est due, ô Paul, toi qui es à la fois si petit et si grand ? A quoi l'accordera-t-il ? Sans doute à tes mérites. Tu as combattu le bon combat, tu as achevé ta course et gardé la foi : c'est à cause de ces mérites qu'il te doit et qu'il t'accordera la couronne. Mais aussi ces mérites qui te donnent droit à la couronné, sont des dons de Dieu. Sans doute, tu as combattu le bon combat, tu as achevé ta course ; tu as vu dans tes membres une autre loi qui résistait à la loi de ton esprit et qui te mettait dans l'esclavage de cette loi du péché, qui est dans tes membres: comment es-tu devenu vainqueur, sinon par ce moyen que tu indiques ensuite ? « Misérable homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur (2) ». Voilà comment tu as combattu, comment tu as travaillé, comment tu n'as pas succombé, comment tu as vaincu. Voulez-vous le voir combattre ? « Qui nous séparera de l'amour du Christ? L'affliction? l'angoisse? la faim? la persécution? la nudité ? le glaive ? Car il est écrit: Pour vous on nous met à mort chaque jour; nous sommes considérés comme des brebis à immoler ». Voilà la faiblesse, le travail, la misère, les dangers, les tentations. D'où vient la victoire aux combattants ? Prête l'oreille à
1. I Cor. XV, 9, 10. — 2. Rom. VII, 23-25.
481
ce qui suit : « Mais en tout cela nous triomphons par Celui qui nous a aimés (1)». Tu as achevé ta course : sous la conduite, sous la direction, avec le secours de qui ? Que dis-tu ici: « J'ai achevé ma course » ; quand « cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (2)? » Tu as gardé la foi , c'est vrai. Mais d'abord quelle foi? Celle que tu t'es donnée toi-même? Donc tu aurais eu tort de dire : «Selon la mesure de foi que Dieu a départie à chacun (3) ? » N'est-ce pas toi encore qui en t'adressant à quelques-uns de tes compagnons d'armes, de ceux qui luttent- et qui courent avec toi dans l'arène de cette vie, leur dis : « Il vous a été donné ? » Que leur a-t-il été donné? « Il vous a été donné pour le Christ, non-seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui (4) ». Ainsi deux choses leur ont été données, de croire au Christ et de souffrir pour lui.
7. Quelqu'un me dira peut-être ici: Il est vrai, j'ai reçu la foi, mais c'est moi qui l'ai gardée. Ce serait écouter sans intelligence que de dire : J'ai reçu la foi, mais c'est moi qui l'ai gardée. Notre Apôtre ne dit pas, lui : C'est moi qui l'ai gardée, car il a en vue ces mots : «Si Dieu ne garde la cité, inutilement veillent ses gardiens (5) ». Travaille donc, garde; mais tu as besoin qu'on te garde aussi, tu ne suffis pas à te garder toi-même. Qu'on te laisse, tu sommeilleras, tu t'endormiras; « au lieu que ne dort ni ne s'assoupit le gardien d'Israël (6)».
8. Ainsi donc nous aimons la vie, et nous ne doutons pas que nous l'aimions ; il nous est absolument impossible .de nier que nous aimons la vie. Eh bien ! si nous aimons la vie, faisons choix d'une vie. Que voulons-nous choisir? Une vie, une vie bonne ici et plus tard éternelle. Bonne ici pour commencer, sans qu'elle soit encore heureuse. Oui, rendons-la bonne maintenant; c'est ainsi que plus tard elle sera heureuse. La vie bonne, c'est le devoir; la vie heureuse, c'est la récompense. Rends ta vie bonne, et tu recevras l'heureuse rie. Est-il rien de plus juste, de plus régulier? Où es-tu, ami de la vie ? Choisis-la bonne,. Si tu chérissais une épouse, ne la voudrais-tu pas bonne ? Tu aimes la vie, et tu la choisis mauvaise ? Mais dis-moi, que veux-tu de mauvais ?
1. Rom. VIII, 35-37. — 2. Ib. IX, 16. — 3. Ib. XII, 3. — 4. Philip. I, 29. — 5. Ps. CXXVI, 1. — 6. Ps. CXX, 4.
Tout ce que tu veux, tout ce que tu aimes, tu le veux bon. Tu ne veux sûrement ni un mauvais cheval, ni un serviteur mauvais, ni un mauvais habit, ni une mauvaise campagne, ni une maison mauvaise, ni une mauvaise épouse, ni des enfants mauvais. Tu ne veux rien que de bon : sois donc bon toi-même. Qu'as-tu contre toi pour vouloir rester mauvais, quand tu veux n'avoir rien que de bon ? Tu attaches un grand prix à ta compagne, à ton épouse, à ton vêtement, et, pour descendre aussi bas que possible, à ta chaussure ; et à tes yeux, ton âme est sans valeur ? Sans doute cette vie est remplie de fatigues, de chagrins, de tentations, de misères, de douleurs, de craintes, elle en est remplie ; oui, elle en est remplie, la chose n'est que trop manifeste. Si néanmoins, telle qu'elle est, avec tous les maux dont elle est chargée, on nous la rendait éternelle, quelles ne seraient pas nos actions de grâces parce qu'il nous serait donné d'être toujours malheureux ? Eh bien ! telle n'est pas la vie que nous promet, non pas un homme, mais Dieu même. C'est la Vérité même qui nous promet non-seulement une vie éternelle, mais encore une vie heureuse ; une vie où il n'y aura ni fatigues, ni afflictions, ni crainte, ni douleur, mais pleine, entière et parfaite sécurité ; une vie soumise à Dieu, unie à Dieu, puisée en Dieu, une vie qui sera Dieu même. Telle est l'éternelle vie qui nous est promise ; et à cette vie on préfère la vie du temps,une vie de misères et d'afflictions? La préfère-t-on, je le demande, ou ne la préfère-t-on pas ? Ne la préfères-tu pas, lorsque pour échapper à la mort tu veux te rendre homicide ? Lorsque, dans la crainte d'être tué par ton esclave, tu lui donnes la mort ? lorsque, dans la crainte d'être mis à mort par ton épouse, que tu as tort peut-être de soupçonner, tu l'abandonnes en te livrant au désir de contracter avec une autre une union adultère ? C'est, ainsi qu'en aimant la vie tu perds la vie, préférant la vie temporelle à la vie éternelle, la vie malheureuse à la vie bienheureuse. Qu'obtiens-tu en agissant ainsi ? N'est-il pas possible qu'en t'attachant à conserver cette vie misérable, tu expires malgré toi ? Tu ignores sûrement à quel moment tu la quitteras. De quel air alors te présenter devant le Christ ? De quel air te défendre contre ta condamnation? Je ne dis pas : De quel air demander la récompense ? Attends-toi à être condamné à (482) l'éternelle mort pour avoir fait choix de la vie temporelle, et pour avoir par ce choix dédaigné l'éternelle.
9. Mais tu n'écoutes pas mon conseil. Tu cherches à vivre et à voir des jours heureux. C'est bien; mais ne cherche pas cela ici; c'est une pierre précieuse qui se forme dans, un pays particulier, et non ici. Tant que tu te fatigues à fouiller, tu ne trouveras pas ici ce qui n'y est point. Néanmoins fais ce qu'on t'y commande et tu obtiendras ce que tu désires. Si longue en effet que soit la vie présente, y auras-tu des jours heureux ? Aussi voyez comme s'exprime l'écrivain sacré : A la vie il joint les jours heureux, attendu qu'on peut vivre et être malheureux à cause des jours misérables qu'on traverse. Ici sont bien nombreux les jours infortunés. Or, ce qui les rend infortunés, ce n'est pas ce soleil qui se précipite de l'Orient à l'Occident pour recommencer demain ; c'est nous, mes frères, qui rendons malheureux nos jours. Ah ! si nous vivions bien chaque jour, ici même nous aurions des jours heureux. Qui fait le mal de l'homme, sinon l'homme ? Calculez combien de maux viennent à l'homme du dehors; il y en a fort peu qui ne paraissent pas avoir l'homme pour auteur. L'homme est accablé de maux par l'homme : les larcins viennent de l'homme; l'adultère de ton épouse, si douloureux pour toi, vient de l'homme ; c'est un homme qui t'a séduit ton esclave, qui l'a caché, qui t'a proscrit, qui t'a attaqué, qui t'a réduit en captivité.
« Délivrez-moi, Seigneur, de l'homme méchant (1) » . En entendant ces mots, tu ne penses qu'à ton ennemi, à ce voisin mauvais et puissant, à ce collègue, à ce concitoyen qui te fait souffrir. Peut-être aussi penses-tu , au voleur quand tu entends: « Délivrez-moi, Seigneur, de l'homme méchant » ; et quand tu pries, c'est pour demander à Dieu qu'en te délivrant de l’homme méchant, il te sauve des poursuites de tel ou tel ennemi. Ah ! ne sois pas méchant pour toi-même. Ecoute : Demande à Dieu de te délivrer de toi. Quand, en effet, par sa grâce et par sa miséricorde, Dieu te rend bon, de méchant que tu étais, comment te rend-il bon, sinon en te délivrant de ta propre méchanceté ? Voilà, mes frères, ce qui est absolument vrai, certain, indubitable. Or, si
1. Ps. CXXXIX, 2.
Dieu te délivre ainsi de toi-même, de la propre méchanceté ; tout autre, si méchant qu'il soit, ne pourra te nuire en rien.
10. Je trouve un exemple, à l'appui de ce que je viens de dire, dans ce même apôtre saint Paul, dont nous célébrons aujourd'hui le martyre. Il était d'abord un persécuteur, un blasphémateur, un homme outrageux, un méchant enfin ; mais il l'était pour son malheur. Le voilà qui respire le meurtre, il est altéré dit sang des chrétiens jusqu'à être prêt à répandre le sien ; il a obtenu des princes des prêtres l'autorisation d'enchaîner et d'emmener tous les chrétiens qu'il pourra rencontrer à Damas. Or, pendant qu'étranger à la piété il parcourt ainsi les voies de la cruauté, il entend la voix même de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui lui crie du haut du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? Il est dangereux pour toi de regimber contre l'aiguillon (1) ». Frappé de cet éclat de voix, il tombe; il tombe persécuteur et se relève prédicateur ; aveugle de corps, son coeur est éclairé; il recouvre ensuite la vue du corps pour aller prêcher avec les lumières du coeur. Que pensez-vous de cela, mes frères ? Quand Saul est délivré de l'homme méchant, de qui est-il délivré, sinon de lui-même ? Et une fois délivré de cet homme méchant qui est lui-même, que peut contre lui tout autre homme méchant? L'apôtre saint Pierre dit expressément: « Et qui vous nuira, si vous êtes dévoués au bien (2)? » Que ce méchant te persécute, qu'il te lapide, qu'il te déchire à coups de verges, qu'il finisse par mettre la main sur toi, te charger de chaînes, t'entraîner, te mettre à mort ; plus il te fait de mal, plus Dieu te prépare de bonheur; tout ce que tu souffres est moins un supplice qu'une occasion de mériter la couronne. Voilà où on en est quand on est délivré de l'homme méchant, ou de soi-même. « Et qui vous nuira, si vous êtes dévoués au bien ? »
11. Les méchants nuisent pourtant : que de maux ils vous ont fait endurer, ô Paul ! Paul répond : J'aurais plus besoin d'être délivré de ma propre méchanceté ; quel mal en effet me font ces méchants ? « Les souffrances de cette vie ne sont pas proportionnées à la gloire future qui éclatera en nous (3). — Car nos tribulations si légères produisent en nous le
1. Act. IX, 4, 5. — 2. I Pierre, III, 13. — 3. Rom. VIII, 18.
483
poids éternel d'une gloire incroyable ; parce que nous ne considérons point les choses qui se voient, car ce qui se voit est temporel, au lieu que ce qui ne se voit pas est éternel (1)». Tu es donc réellement délivré de l'homme méchant ou de toi-même, puisque les méchants te profitent plus qu'ils ne te nuisent.
Ainsi donc, mes frères, quand nous célébrons la fête de ces saints qui ont combattu contre le péché jusqu'au sang, et qui ont triomphé avec la grâce et le secours de leur Seigneur, au culte joignons l'amour, et à l'amour l'imitation, afin qu'en marchant sur leurs traces nous méritions de partager leur récompense.
1. II Cor. IV, 17, 18.
ANALYSE. — Des changements merveilleux se sont produits dans saint Pierre et dans saint Paul ; l'un et l'autre sont devenus, entre les mains du Seigneur, des flèches puissantes pour pénétrer les âmes de son amour; on voit même saint Paul tressaillir de joie aux approches de la mort et à la vue de la couronne de justice. Mais à qui est-il redevable de sa sainteté et de ses mérites, sinon à la grâce de Dieu?
1. Nous devions être en plus grand nombre pour célébrer la fête de ces deux grands Apôtres, saint Pierre et saint Paul. Si nous sommes si nombreux pour célébrer la naissance au ciel des petits agneaux, ne devons-nous pas l'être beaucoup plus pour célébrer celle des béliers du troupeau? Il est dit en effet, des fidèles que les Apôtres ont conquis par leur prédication : « Apportez au Seigneur les petits des béliers (1) »; et pour traverser les sentiers étroits de la souffrance, les voies hérissées d'épines, les tourments de la persécution, les fidèles qui ont suivi les Apôtres les ont pris pour guides.
Saint Pierre est le premier des Apôtres, et saint Paul le dernier; tous deux ont servi dignement Celui qui a dit: « Je suis le premier et je suis le dernier (2)»; et tous deux, le premier et le dernier, se sont rencontrés pour souffrir le martyre le même jour. Pierre avait ordonné saint Etienne (3); car il était du nombre des Apôtres qui ordonnèrent diacre ce premier martyr. Ainsi Pierre fut l'ordonnateur d'Etienne, et Paul fut son persécuteur. Cependant
1. Ps. XXVIII, 1. — 2. Apoc. I, 17. — 3. Act. VI, 6.
ne cherchons point à savoir ce que Paul fut d'abord placés au dernier rang, examinons ce qu'il fut en dernier lieu. Si nous scrutons ce qu'il fut d'abord, nous n'aurons pas à nous féliciter non plus de ce que Pierre fut aussi. Paul, avons-nous dit, persécuta Etienne; regardons Pierre, ne renia-t-il pas son Maître ? Pierre lava dans ses larmes le péché d'avoir renié le Seigneur; Paul expia, en devenant aveugle, la faute 'avoir persécuté Etienne. Pierre pleura avant d'avoir été châtié ; Paul fut châtié aussi. Ils sont l'un et l'autre devenus bons, saints, généreux au suprême degré.Chaque jour encore on lit leurs écrits aux peuples. Et à quels peuples? à quels peuples immenses? Remarquez ce verset d'un psaume : « Leur voix s'est répandue par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités de l'univers (1)». Nous applaudissons à leur langage, car il est arrivé jusqu'à nous et il nous a tirés des ombres de l'infidélité pour nous élever à la sereine lumière de la foi.
2. En m'exprimant ainsi, mes frères, je suis heureux d'une si grande fête ; je suis pourtant
1. Ps. XVIII, 5.
484
aussi un peu triste de ne pas voir autant de monde ici qu'il devrait y en avoir le jour du martyre de ces Apôtres. Si nous ne connaissions pas ce jour, nous ne sérions point répréhensibles; mais puisque personne ne l'ignore,. comment s'expliquer tant d'indifférence? N'aimez-vous ni Pierre ni Paul? Eu vous parlant ainsi je m'adresse à ceux qui ne sont point parmi nous; car pour vous, je vous rends grâces de ce que vous au moins vous êtes venus. Mais enfin, quelle âme chrétienne pourrait n'aimer pas Pierre et Paul? Si une âme est froide encore, qu'elle lise et qu'elle les aime; si elle ne les aime pas encore, qu'elle: se, laisse pénétrer le coeur par les flèches de leurs paroles; car c'est d'eux qu'il est dit : « Vos flèches sont aiguës, très-puissantes »; et c'est à ces flèches qu'on doit ce qui suit : « A vos pieds tomberont les peuples (1)». Heureuses sont les blessures faites par ces flèches : heureuses les blessures d'amour. On entend, dans le Cantique des cantiques, l'Epouse du Christ chanter: « Je suis blessée de charité (2) ». Quand se fermera cette blessure ? Quand tous nos désirs seront heureusement comblés. Il y a blessure tant que nous souhaitons sans posséder encore; l'amour ici n'est pas sans douleur. Mais une fois parvenus au terme, la douleur est passée sans que l'amour s'épuise jamais.
3. Dans l'Épître écrite par saint Paul au bienheureux Timothée, son disciple, vous avez remarqué ces, mots Car déjà on «m'immole ». Il voyait son martyre, imminent, il le voyait, mais sans le craindre. Pourquoi ne le craignait-il pas ? C'est que déjà il avait dit : « Je désire d'être dissous et d'être avec le Christ (3). — Car déjà on m'immole ». Nul n'éprouve tant d'allégresse en annonçant qu'il va se mettre à table, prendre part à un splendide festin, que Paul en éprouve en parlant de son futur martyre. « Car déjà, on m'immole ». Qu'est-ce à dire? Je vais être sacrifié, sacrifié à qui? à Dieu; car « la mort de ses saints est précieuse aux yeux du Seigneur (4). — On m'immole» : Je suis tranquille, j'ai au ciel un prêtre pour me présenter à Dieu ; et ce prêtre est Celui qui a commencé par se faire victime pour moi. « Déjà l'on m'immole, et le temps de ma dissolution est proche » . Il parle ici de sa séparation du corps.
Car il y a de doux liens qui attachent l'homme
1. Ps. XLIV, 6. — 2. Cant. V, 8. — 3. Philip. I, 23. — 4. Ps. CXV, 15.
au corps, et dont on ne veut pas être dégagé. Mais en disant : « Je désire d'être dissous et d'être avec le Christ », l'Apôtre se félicitait de voir bientôt ces liens se rompre. En se dépouillant de ses membres charnels, il, allait prendre les vêtements et les ornements des vertus éternelles: Il quittait son corps sans inquiétude, parce qu'il allait recevoir la couronne. Heureux changement ! ô saint voyage ! ô demeure fortunée ! La foi nous l'enseigne, l'oeil ne voit pas encore cela; car « l'oeil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, le coeur de l'homme n'a point pressenti ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment (1) ». Où pensons-nous que sont maintenant ces saints? Là où on est bien. Que cherches-tu davantage? Tu ne connais pas leur séjour, mais réfléchis à leur mérite. En quelque lieu qu'ils soient, ils sont avec Dieu. « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu, et aucun tourment ne les atteindra (2) ». Afin toutefois de parvenir au séjour où sont inconnus les tourments, elles ont dû.traverser les tourments ; elles ont dû par d'étroits sentiers arriver au lieu immense. Qu'on ne redoute donc point les labeurs de la vie, quand on aspire à une patrie semblable. « Le temps de ma dissolution est proche. J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course; j'ai conservé la foi : il me reste encore la couronne de justice ». Ah ! tu as raison de te hâter, de te réjouir de ton immolation prochaine, puisque t'attend la couronne de justice. Sans doute tu es menacé encore des amertumes du martyre, mais ta pensée s'élève au dessus et s'attache à ce qui les suit; elle ne considère pas le chemin, mais le terme; et parce qu'il songe avec un amour ardent au terme d u voyage, il se sent une force immense pour traverser ce qui l'y conduit.
4. Après avoir dit: « Il me reste la couronne de justice » ; l'Apôtre ajoute : « Que le Seigneur, en juste Juge, me rendra ce jour-là (3) ». Il se montrera juste , il ne l'a pas fait encore. 0 Paul, ô toi que d'abord l'on nommait Saul, quand tu persécutais les saints du Christ, quand tu gardais les vêtements de ceux qui lapidaient Etienne, si le Seigneur avait exercé envers toi la justice de ses jugements, où serais-tu? Quel abîme assez profond aurait-on trouvé dans la géhenne pour t'y jeter avec tes crimes? Dieu alors ne s'est pas montré juste
1. I Cor. II, 9. — 2. Sag. III, 1. — 3. II Tim. IV, 6-8.
485
pour se le montrer aujourd'hui. C'est dans tes Epîtres, en effet, c'est par toi que nous connaissons ce que tu penses de tes antécédents. C'est toi qui as dit: « Je suis le dernier des Apôtres, indigne du titre d'Apôtre ». Pourquoi ? «Parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu ». Si tu as persécuté l'Eglise de Dieu, comment donc es-tu Apôtre? « C'est parla grâce de Dieu que je suis ce que je suis ». Ainsi c'était d'abord la grâce, c'est aujourd'hui le mérite. On lui donnait d'abord la grâce, aujourd'hui on lui rend ce qui lui est dû. « C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ». Moi, je ne suis rien; ce que je suis, je le dois à la grâce. Ce que je suis, maintenant comme Apôtre; car ce que j'étais, je l'étais par moi-même. « C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis; et sa grâce en moi n'a pas été stérile; car j'ai travaillé plus qu'eux tous.». Que dis-tu là, apôtre Paul? Ne semble-t-il pas que tu t'élèves, qu'il y a un léger point d'orgueil dans ces mots : « J'ai travaillé plus qu'eux tous ? » Ouvre bien les yeux. — Je les ouvre, répond-il; « mais ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu avec moi (1)». — Il ne s'oubliait pas, mais cet ami de la dernière place nous ménageait pour, la fin une agréable surprise. « Ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu avec moi ».
5. D'abord donc on ne lui a pas fait justice. Et maintenant? « J'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi ; il ne me reste plus que la couronne
1. I Cor. XV, 9, 10.
de justice, que le Seigneur, en juste Juge, me rendra ce jour-là ». Tu as combattu le bon combat; mais qui t'a donné de vaincre? Je te lis à toi-même; voici ce que tu dis : « Je rends grâces à Dieu, qui nous a accordé la victoire par Jésus-Christ Notre-Seigneur (1)». Eh ! à quoi servirait d'avoir combattu, si on n'avait les avantages de la victoire? C'est donc toi qui as combattu, mais c'est le Christ qui t'a octroyé la victoire. Lis encore : « J'ai achevé ma course ». Cela encore, qui l'a fait en toi ? N'as-tu pas dit : « Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (2) ? » Parle encore : « J'ai gardé la foi ». A qui encore en es-tu redevable ? Prête l'oreille à tes propres paroles : « J'ai obtenu miséricorde pour rester fidèle « ». C'est donc aussi par la miséricorde divine et non par tes propres forces que tu as gardé la foi; et c'est ainsi que t'attend cette couronne de justice que le Seigneur, en juste Juge, te rendra ce jour-là. Il est juste Juge, parce que tu l'as méritée; mais prends garde à l'orgueil, car tes mérités -mêmes sont ses dons.
Ce que je viens de dire à l'Apôtre, je l'ai appris de lui-même ; vous aussi vous l'avez appris avec moi dans cette Ecole. Nous sommes assis, pour prêcher, sur un siège supérieur; mais, disciples dans la même Ecole, nous avons au ciel. un même Maître.
1. I Cor. 57. — 2. Rom. IX, 16. — 2. I Cor. VII, 25.
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ANALYSE. — C'est la grâce de Dieu qui permet à saint Paul d'envisager avec joie sa mort prochaine ; c'est à la grâce de Dieu qu'il est redevable aussi de la couronne qui l'attend : que serait-il devenu si Dieu l'eût traité d'abord comme il le méritait? Ce qui prouve aussi que le martyre de Pierre fut l'effet de la grâce ou de l'amour répandu en lui par l'Esprit-Saint, c'est que laissé à lui-même il avait d'abord renié son Maître. — Voulez-vous voir avec plus d'éclat encore la puissance de la grâce dans la mort de ces deux Apôtres? Considérez et rappelez-vous, d'après l'Écriture, que comme tous les autres hommes ils avaient pour la mort une horreur naturelle dont ils ont triomphé généreusement. Car la mort de l'homme n'est pas l'oeuvre de la nature, mais le châtiment du péché. En vain, pour le contester, les Pélagiens objectent qu'Hénoch et Elie ne sont point morts. On pourrait leur répondre qu'ils mourront. Mais en admettant qu'ils doivent être toujours exempts du trépas, on peut dire que cette exemption vient de ce qu'il n'y a plus en eux rien de ce qui produit la mort, aucun vestige du péché. Les Pélagiens, qui attribuent la mort à la nature, pourraient-ils dire semblablement qu'il n'y a plus rien en eux de la nature humaine? Défiez-vous des Pélagiens.
1. Quand il s'agit de prêcher des prédicateurs, et des prédicateurs tels que ceux dont nous avons entendu chanter et dont nous-mêmes avons chanté que « leur voix s'est répandue par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités de l'univers (1) » ; nous sommes évidemment au-dessous de notre tâche. Nous devons faire preuve de bonne volonté; mais nous ne sommes point au niveau de votre attente. Aujourd'hui, en effet, vous comptez que nous allons prêcher les Apôtres Pierre et Paul, dont nous célébrons-la fête. Je vois ce que vous désirez; mais en le voyant je m'affaisse; car je sais à la fois et ce que vous attendez, et de qui vous l'attendez. Néanmoins, comme le Dieu de ces Apôtres consent à être loué par nous tous, que ses serviteurs ne dédaignent pas non plus d'être loués par les vôtres.
2. Vous tous qui connaissez les saintes Écritures, vous savez que parmi les disciples que se choisit le Seigneur lorsqu'il se montrait corporellement dans ce monde, Pierre fut élu le premier des Apôtres; tandis que saint Paul ne fut choisi ni parmi eux, ni en même temps qu'eux , mais bien plus tard, sans toutefois cesser d'être leur égal. Ainsi Pierre est le premier des Apôtres, et Paul le dernier; mais Dieu, dont ils sont l'un et l'autre lés serviteurs, les hérauts, les prédicateurs, est à la fois le premier et le dernier. Parmi les apôtres, Pierre
1. Ps. XVIII, 5.
est le premier, Paul est le dernier. Si Dieu est en- même temps le premier et le dernier, c'est qu'il n'y a rien ni avant, ni après lui. Ce Dieu donc qui est par son éternité le premier et le dernier , a voulu unir dans le martyre le premier et le dernier des Apôtres. Leur martyre se célèbre dans une même solennité, et leur vie s'harmonise dans une même charité. « Leur voix s'est répandue par toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu'aux extrémités de l'univers». Où ont-ils été élus? où ont-ils prêché? où sont-ils morts? Nous le savons tous. Mais comment sommes-nous parvenus à les connaître eux-mêmes, sinon parce que « leur voix s'est répandue par toute la terre? »
3. Nous avons entendu saint Paul, pendant qu'on lisait son Epître, parler ainsi de sa mort déjà toute prochaine, tout imminente: « Car déjà on m'immole, et le temps de ma dissolution est proche. J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé ma foi ; il ne me reste plus que la couronne de justice, que le Seigneur, en juste Juge, me rendra ce jour-là; et non-seulement à moi, poursuit-il, mais encore à tous ceux qui tiennent à ce qu'il se manifeste (1) ». Parlons un peu de cela ; nous serons aidés par les paroles mêmes qui se sont répandues jusqu'aux extrémités de l'univers.
1. II Tim. IV, 6-8.
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Considérez d'abord la sainte dévotion de l'Apôtre. Il dit qu'on l'immole, et non qu'il meurt. Ce n'est pas qu'on ne meure point quand on est immolé, c'est que la mort n'est pas toujours une immolation. Etre immolé, c'est donc mourir pour Dieu ; et ce mot rappelle le sacrifice, car sacrifier, c'est mettre à mort en l'honneur de Dieu. Ah ! l'Apôtre savait en l'honneur de qui il devait verser son sang en souffrant le martyre : racheté par le sang répandu de son Seigneur, ne lui devait-il pas son propre sang? Lorsque seul il a versé son sang pour tous, le Sauveur, en effet, ne nous a-t-il pas engagés tous? En recevant de lui cette croyance, ne lui sommes-nous point redevables, de ce qu'il nous donne? N'est-ce pas à sa bonté encore que nous sommes redevables et de lui devoir et de lui rendre ? Avec tant d'indigence, de pauvreté et de faiblesse, qui de nous pourrait s'acquitter envers un tel Créancier? Mais il est écrit : « Le Seigneur adonnera sa parole aux hérauts de sa gloire, afin qu'ils l'annoncent avec une grande force (1) » : sa parole, pour les faire connaître ; sa force, pour leur aider à souffrir. C'est donc lui qui s'est préparé des victimes, lui qui s'est consacré des sacrifices, lui qui a rempli de son Esprit les martyrs, lui encore qui a pénétré de sa force les confesseurs. Aussi leur disait-il : « Ce n'est pas vous qui parlez (2) » .
C'est donc avec raison qu'à la veille de souffrir le martyre et de répandre son sang pour la foi du Christ, on peut dire: « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a faits? » Quelle idée se présente alors ? « Je recevrai le calice du salut et j'invoquerai le ô nom du Seigneur (3) ». Comment! tu songeais à rendre, tu cherchais ce que tu pourrais rendre, et quand tu veux rendre, tu t'écries: « Je recevrai le calice du salut et j'invoquerai le nom du Seigneur?» Sûrement, ne voulais-tu pas rendre ? Et voilà que tu reçois ! Ah ! c'est qu'après avoir reçu ce qui t'oblige , tu reçois maintenant de quoi t'acquitter; toujours redevable, soit. quand tu reçois, soit quand tu rends. « Que rendrai-je ? » dis-tu. « Je recevrai le calice du salut ». Tu le reçois donc aussi ce calice du martyre, ce calice dont le Seigneur a dit: « Pouvez-vous boire le calice a que je vais boire (4)? » Mais tu tiens déjà ce calice à la main ; voici arrivé le moment de ta
1. Ps. LXVII, 12. — 2. Matt. X, 20. — 3. Ps. CXV, 12, 13. — 4. Matt. II, 22.
mort: que vas-tu faire pour ne pas trembler, pour ne chanceler pas, pour n'être pas dans l'impossibilité de boire le breuvage que déjà tu portes à tes lèvres ? — Que vais-je faire ? Je recevrai encore cette grâce, ce sera une nouvelle obligation contractée, car « j'invoquerai le nom du Seigneur ».
« Déjà on m'immole » , dit saint Paul. Il en avait été assuré par révélation, attendu que sa fragilité humaine n'aurait pas osé se le promettre. Sa confiance ne vient donc pas de lui-même, mais de Celui qui lui a tout donné et qu'il avait en vue quand il disait un peu plus haut : « Eh ! qu'as-tu que tu ne l'aies reçu (1) ? — Déjà donc on m'immole, et le moment de ma dissolution approche. J'ai combattu le bon combat». Interroge sa conscience, elle n'est point gênée, car c'est dans le Seigneur qu'elle se glorifie. « J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi ». Dès que tu as gardé la foi , c'est avec raison que tu as achevé ta course. « Il ne me reste plus que la couronne de justice que le Seigneur, en juste Juge, me rendra ce jour-là ».
4. Il craint toutefois de paraître faire exception en sa faveur, en se glorifiant outre mesure, et de présenter le Seigneur comme ne faisant qu'à lui cette grâce. Aussi ajoute-t-il : « Non-seulement à moi , mais à tous ceux qui aiment qu'il se manifeste ». Il ne pouvait indiquer ni plus clairement ni plus brièvement ce que doivent faire les humains pour mériter cette couronne de justice. Nous ne saurions nous attendre tous à répandre notre sang ; les martyrs sont rares, et nombreux sont les fidèles. Tu ne saurais être immolé comme Paul ? Tu peux garder la foi, et en gardant la foi, tu aimes que Dieu se manifeste. Mais tu n'aimes pas qu'il se manifeste, si tu crains son avènement. Le Christ Notre-Seigneur est aujourd'hui caché; quand viendra son heure, il se manifestera pour juger avec justice, lui qui a été jugé et condamné injustement. Il doit venir; comment viendra-t-il ? avec l'appareil d'un juge : car il ne viendra plus pour être jugé, mais,.nous le savons, nous le croyons, pour juger les vivants et les morts.
Je m'adresse donc à quelqu'un d'entre vous qui pour m'entendre tenez les yeux fixés sur moi; je m'adresse à lui : Qu'il réponde, non
1. I Cor. IV, 7.
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pas à moi, mais à lui-même. Veux-tu; lui dis-je, que vienne ce Juge ? — Je le veux. — Fais attention à tes paroles; si lu dis vrai, situ veux réellement qu'il vienne, examine en quel état il le trouvera. Il doit venir en juge ; après s'être humilié pour toi, il va déployer sa puissance. Il. ne viendra plus pour se revêtir d'un corps, pour sortir du sein maternel, pour se nourrir de lait, être enveloppé de langes et déposé dans une crèche; enfin ni pour devenir le jouet des hommes, une fois parvenu à la jeunesse, être saisi, flagellé, pendu, et garder le silence en face de ses juges. Si tu désires son avènement, n'est-ce point parce que tu espères le voir venir encore avec la même humilité ? Il s'est tu quand il a dû être jugé; il ne se taira point quand il jugera. Il s'est caché d'abord jusqu'à n'être pas reconnu ; « car s'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de la gloire (1) ». Mais s'il s'est caché dans sa puissance, s'il s'est tu en face de la puissance d'autrui , l'avènement que nous attendons viendra faire contraste avec cette obscurité et ce silence. Car « Dieu viendra avec éclat ». D'abord il est venu caché; il viendra ensuite à découvert. Voilà bien qui fait contraste avec son obscurité première. Voici maintenant qui fait opposition avec son silence. « Notre Dieu viendra et il ne se taira point ». Il s'est tu quand il était caché, puisqu' « il a été conduit comme une brebis à l’immolation ». Il s'est tu quand il était caché, puisque, « semblable à l'agneau muet devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert la bouche ». Il s'est tu quand il était caché, puisque « son jugement a été emporté au milieu de ses humiliations (2) ». Il s'est tu quand il était caché , puisqu'il n'a passé que pour un homme; « mais Dieu viendra avec éclat; c'est notre Dieu, et il ne gardera pas le silence ». Que penses-tu maintenant, toi qui disais : Je demande qu'il vienne, je veux, je veux qu'il vienne? Ne crains-tu pas encore ? « Le feu marchera devant lui (3) ». Si tu ne crains pas le Juge, le feu ne t'effraiera-t-il point
5. Mais si tu gardes la foi, si tu aimes réellement que le Seigneur se manifeste, tu dois attendre en paix la couronne de justice, puisque pour ceux qui sont ainsi disposés elle n'est pas un don, mais une dette. Aussi l'apôtre saint Paul lui-même la réclame-t-il comme lui
1. I Cor. II, 8. — 2. Isaïe, LIII, 7, 8. — 3. Ps. XLIX, 3.
étant due. « En juste Juge, dit-il, le Seigneur me la rendra ce jour-là ». Il me la rendra, parce qu'il est juste et que sa promesse a fait de, lui mon débiteur. Il a commandé, j'ai écouté; il a prêché, j'ai cru, «J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi ». Ce sont là des dons que Dieu m'a faits, et à ces dons il doit ajouter la couronne qu'il m'a promise. Si, en effet, tu te laisses immoler, si tu combats le bon combat, situ gardes la foi, c'est à lui que tu en es redevable. « Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu ? » Mais, je le répète, il doit à ces dons ajouter d'autres dons. Avant de faire ces premiers dons, quelle couronne devait-il?
6. Vois l'Apôtre lui-même. « Une vérité pleine d'humanité et digne de toute confiance, c'est que le Christ Jésus est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier (1). — Le Christ Jésus», dit-il; en d'autres termes, le Christ Sauveur, car Jésus signifie Sauveur, Salvalor. Que les grammairiens n'examinent pas jusqu'à quel point le mot Salvalor est latin ; que les chrétiens considèrent plutôt combien il est exact. Salvus est une expression latine ; salvare et Salvator n'étaient pas latins avant l'avènement du Sauveur; mais en établissant son règne parmi les Latins, il y a rendu latins ces mots. Ainsi donc « le Christ Jésus», le Christ Sauveur, « est venu dans ce monde ». Demandons-nous pourquoi? « Pour sauver les pécheurs », ajoute l'Apôtre. Voilà pour quel motif est venu le Sauveur. Aussi telle est l'interprétation et comme l'explication que nous lisons dans l'Évangile : « On lui donnera le nom de Jésus; car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés (2) ». Ainsi donc, une vérité digne de toute confiance, digne de foi, « c'est que le Christ Jésus est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier». Non en ce sens qu'il ait péché le premier, mais en ce sens qu'il a péché plus que les autres pécheurs. C'est ainsi qu'en parlant des professions libérales, nous disons d'un médecin qu'il est le premier, quand, si inférieur qu'il soit par l'âge, il l'emporte dans son art; c'est dans ce sens encore que nous disons : premier charpentier, premier architecte. Voilà donc
1. Depuis ces mots : « J'ai combattu le bon combat, etc. » jusqu’à ces derniers : « Dont je suisse premier », moitié des lignes du texte de saint Augustin a été enlevé dans les manuscrits. Bossuet a supposé les mots qui manquent, et nous donnons la traduction du texte rétabli par lui. — 2. Matt. I, 21.
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comment l'Apôtre se dit le premier des pécheurs; nul, en effet, n'a persécuté l'Église avec plus de violence.
Si maintenant tu examines ce qui était dû à ces pécheurs qu'est venu sauver Jésus, tu reconnaîtras qu'ils ne méritaient que le supplice. Ainsi donc, que méritaient-ils? Le supplice. Et qu'ont-ils reçu? Le salut. Pour eux le salut a remplacé le supplice. On leur devait le supplice, on leur a accordé le salut; on leur devait le châtiment, on leur a donné la couronne. A ce Paul, qui d'abord était Saul; à ce premier des pécheurs qui surpassait les autres en cruauté, on ne devait que des supplices et d'affreux supplices; et pourtant on lui crie du ciel : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter?» Il est forcé d'épargner, afin de pouvoir être épargné lui-même. C'est le loup qui se transforme en brebis. Ce n'est pas dire assez; il faut ajouter : Qui se transforme en pasteur. La voix du ciel lui donne la mort et lui rend la vie ; elle le frappe et le guérit; elle abat le persécuteur et relève le prédicateur. Qu'y a-t-il dans cette grâce autre chose que la grâce? Quel mérite l'a précédée ?
« Jésus est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier. Mais si j'ai obtenu miséricorde». L'Apôtre aurait-il pu dire alors : «Le Seigneur, en juste Juge, me rendra la couronne ce jour-là? » Si le juste Juge rend ce jour-là au premier des pécheurs ce qui lui est dû, que lui rendra-t-il sinon les supplices affreux et l'éternel châtiment dus au premier pécheur? On les lui devait d'abord; on ne les lui a pas infligés. «Si j'ai obtenu miséricorde», si je n'ai pas reçu ce que je méritais; si, tout premier pécheur que j'étais, j'ai obtenu miséricorde, c'était afin que le Christ Jésus montrât en moi toute osa patience et que je servisse d'exemple à ceux qui croiront en lui pour la vie éternelle (1)». Que veut dire, afin que je servisse d'exemple? Afin que si coupable, si plongé qu'on. soit dans le crime, on ne désespère pas d’obtenir le pardon accordé à Saul. Jésus est un habile, un grand Médecin; il arrive dans une contrée où il n'y a que des malades, et pour accréditer sa science il choisit, afin de le guérir, le malade le plus désespéré. Or c'est ce malade qui dit aujourd'hui : « Déjà on m'immole et le moment de ma dissolution approche. J'ai
1. I Tim. I, 15, 16.
combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi ». Comment? C'était toi qui courais en aveugle, qui traînais les Chrétiens à la mort, qui, pour lapider en quelque sorte Étienne par la main de tous ses bourreaux, veillais à la garde clés vêtements de tous? C'est bien toi? — C'était bien moi; alors; mais aujourd'hui ce n'est plus moi.Comment était-ce toi et n'est-ce plus toi? — Parce que j'ai obtenu miséricorde. — Ainsi, Paul, tu as reçu ce qui ne t'était pas dît. Mais aujourd'hui, dis-nous, dis-nous tranquillement ce qui t'est dû. « Il ne me reste plus que la couronne de justice; et le Seigneur, en juste Juge, me la rendra ce jour-là». Avec quelle confiance il réclame cette dette, lui à qui il a été fait grâce du dernier supplice ! Dis maintenant à ton Seigneur, dis-lui tranquillement, dis-lui avec certitude, avec la confiance la plus entière: J'étais autrefois livré à ma méchanceté ; j'ai fait usage, sans y avoir droit, de votre miséricorde : ah ! couronnez vos dons, vous y êtes obligé.
Assez sur saint Paul; occupons-nous de saint Pierre; et sans prétendre parler de lui dignement, rendons-lui les devoirs que nous lui rendons chaque année. Nous viendrons ainsi du dernier au premier des Apôtres, puisque nous aussi, dans notre conduite, nous cherchons à nous élever de ce qu'il y a de plus bas à ce qu'il y a de plus haut.
7. Nous avons remarqué, dans l'Évangile qu'on vient de lire, que le Seigneur Jésus en personne prédit ainsi à saint Pierre, le premier des Apôtres, le martyre qu'il devait endurer : « Quand tu étais jeune, tu te ceignais, et tu allais où tu voulais. Une fois avancé en âge, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te portera où tu ne voudras pas ». L'Évangéliste explique ensuite le sens de ces paroles. «Or en parlant ainsi, dit-il, le Seigneur désignait par quel genre de mort Pierre devait glorifier Dieu (1) ». Le Seigneur Jésus lui prédit donc son martyre et son crucifiement, mais quand, loin de le renier encore, il était épris d'amour pour lui. Habile Médecin, le Sauveur distingua clairement le changement survenu dans son malade. Celui-ci l'avait renié quand il souffrait encore; une fois guéri, il l'aimait.
Il avait commencé par montrer à Pierre ce
1. Jean, XXI, 18, 19.
490
qu'était Pierre, lorsqu'animé d'une téméraire confiance cet Apôtre avait promis de mourir pour le Christ, au lieu que c'était le Christ qui était venu mourir pour lui. « Pour moi tu donneras ta vie, lui dit-il? En vérité je te le déclare, avant que le coq ait chanté, tu me renieras trois fois (1) ». Je te guérirai ensuite ; mais il faut que d'abord tu te reconnaisses malade. C'est ainsi qu'en lui annonçant ce triste reniement, le Seigneur montra à Pierre ce qu'était Pierre. Mais aussi, en lui parlant de son amour, le Seigneur montra à Pierre ce qu'était le Christ. « M'aimes-tu, lui demanda-t-il ? — Je vous aime. — Pais mes brebis (2) ». Ceci fut dit une, deux et trois fois. Cette triple protestation d'amour était la condamnation du triple reniement inspiré par la crainte. Or, comme Pierre aimait le Sauveur, le Sauveur lui parlait de son futur martyre. N'est-ce pas aimer en effet que d'affronter les supplices par amour pour le Christ?
8. Cependant, mes frères, qui ne serait étonné de ces autres paroles : « Un autre te ceindra et te portera où tu ne voudras point?» Ce fut donc malgré lui que Pierre reçut cette faveur immense du martyre? Voici Paul : « Déjà l'on m'immole, et le moment de ma dissolution approche». Ne semble-t-il pas, en parlant ainsi, courir avec allégresse au martyre? A Pierre il est dit au contraire : « Un autre te ceindra et te portera où tu ne voudras point». Paul veut donc, et Pierre ne veut pas? Il y a plus, si nous comprenons ce qu'il en est, c'est que Pierre veut comme Paul, et que Paul n'a pas plus de volonté que Pierre. Pour expliquer cette pensée dans la mesure de mes forces, j'ai besoin ici d'une attention particulière de votre part.
On peut souffrir la mort, on ne saurait l'aimer. Si on peut l'aimer, qu'ont fait d'étonnant ceux qui l'ont endurée pour la foi ? Les appellerions-nous de grands hommes, des hommes de, courage, si nous les voyions seulement se livrer aux délices des banquets? Exalterions-nous leur force de caractère ou leur patience, si nous les voyions se plonger dans les voluptés? Pourquoi? Est-ce qu'en vérité, pour ne rien faire de douloureux ni de pénible, pour s'abandonner à la joie, aux plaisirs et aux délices, ils mériteraient le titre de grands hommes, d'hommes courageux et
1. Jean, XIII, 38. — 2. Ib. XXI, 15-17.
patients? Ah ! ce n'est point pour de semblables motifs que nous louons les martyrs. Ils sont, eux, de grands hommes, des hommes courageux et patients. Veux-tu savoir que leur tâche n'est pas d'aimer la mort, mais de la souffrir? C'est qu'en latin nous désignons leur martyre par le mot qui exprime essentiellement la souffrance, passio. Ainsi donc, non seulement les hommes, mais tous les animaux absolument ont horreur et peur de la mort; et ce qui fait la grandeur des martyrs, c'est qu'en vue du royaume des cieux ils ont bravé généreusement ce qu'il y a de plus horrible à la nature, c'est qu'en vue des divines promesses ils ont enduré d'incroyables afflictions. Voyez le Seigneur : « Nul n'a un amour plus grand que celui qui donne sa vie pour ses amis (1)». S'il n'en coûte rien de donner sa vie, que fait la charité de si merveilleux? Son mérite est-il d'aimer pour moi les délices? Non, mais d'endurer pour moi la mort. «A cause des paroles sorties de vos lèvres », c'est le chant des martyrs ; « à cause des paroles sorties de vos lèvres », c'est-à-dire à cause de vos avertissements et de vos promesses, «j'ai marché par de dures voies (2)».
Ainsi donc la nature même et l'entraînement de l'habitude font éviter la mort; et c'est en s'attachant à ce qu'on voit au-delà de la mort que pour obtenir ce qu'on veut on entreprend ce qu'on ne veut pas. Voilà ce qui explique ces mots : .« Te portera où tu ne voudras pas ». C'est ici le cri de la nature et non celui de la dévotion. Le Seigneur a personnifié en lui-même cette fragile nature humaine, lorsqu'aux approches de sa passion il disait à son Père : « Mon Père, s'il est possible, « que ce calice s'éloigne de moi (3) ». Et ces mots : « Déjà on m'immole », sont plutôt le cri de la patience qu'un chant de délices. Aussi la mort est un châtiment qui nous a été comme inoculé ; nous qui formons les rameaux épars du genre humain, nous la tirons de la racine même de l'arbre. Adam le premier se l'est attirée en péchant. « C'est par la femme, dit l'Ecriture, qu'a commencé le péché, et par elle nous mourons tous (4). — Par un homme, y est-il dit encore, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort; et c'est ainsi qu'elle a passé à tous les hommes par celui en qui tous ont péché (5)»,
1. Jean, XV, 13. — 2. Ps. XVI, 4. — 3. Matt. XXVI, 39. — 4. Eccli. XXV, 33. — 5. Rom. V, 12.
De là il suit encore qu'il y a dans notre nature et le vice et le châtiment. Dieu avait créé notre nature sans aucun vice, et si elle n'avait pas failli ; assurément elle n'aurait pas été châtiée. Mais, issus de cette nature souillée, nous avons puisé en elle et le vice et le châtiment pour nous souiller ensuite de tant d'autres manières. Je le répète, il y a dans notre nature et le vice et le châtiment; Jésus au contraire a pris dans sa nature humaine le châtiment sans le vice, afin de nous délivrer de l'un et de l'autre. « Un autre te ceindra, dit-il, et te portera où tu ne voudras pas ». Voilà le châtiment; mais c'est un moyen de parvenir à la couronne.
Paul donc méprisait ce châtiment, il le méprisait en fixant ses regards sur la couronne et test alors qu'il disait : « Déjà on m'immole » et on m'est redevable de la couronne de justice. Il faut passer par un dur chemin, mais où n'arrive-t-on pas ? Pierre aussi savait où il allait, et il se soumit au martyre avec un généreux dévouement; mais ce martyre, il l'endura, il ne l'aimait pas en lui-même. Il endurait le martyre, il aimait ce qui devait résulter du martyre ; son vif attrait pour le terme du voyage lui fit endurer les aspérités de la route.
9. Nous avons dit que l'un comme l'autre ces deux Apôtres avaient voulu et n'avaient pas voulu ; s'il eût été possible, ils n'auraient pas voulu endurer la peine, mais tous deux étaient également épris d'amour pour la couronne. Montrons actuellement que Paul lui-même n'aurait pas voulu le châtiment.
Le Seigneur a attesté en personne que la volonté de Pierre y était opposée. N'est-ce pas toi d'ailleurs qu'il représentait quand il disait : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi? » Le Seigneur donc a fait connaître les sentiments de Pierre. Quant à Paul , lui-même a manifesté les siens. Il dit en effet quelque part, en parlant de ce corps mortel : « Nous gémissons sous ce fardeau ». C'est la même pensée que, dans cet autre passage de l'Ecriture : « Le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et abat l'esprit si actif à penser (1) ». Il dit donc: « Nous gémissons sous ce fardeau », sous le faix de ce corps corruptible. « Nous gémissons sous ce fardeau ». Si tu gémis, prends plaisir à
1. Sag. IX, 15.
déposer cette charge. Oui, il avoue qu'il gémit sous cette charge, qu'il est accablé sous le faix de ce corps corruptible : examine pourtant s'il veut se débarrasser de ce poids qui l'accable,: qui le fait gémir. Ce n'est pas ce qu'il dit ensuite. Que dit-il donc ? « Parce que nous ne voulons pas être dépouillés ». Quel cri naturel ! Quel aveu du châtiment ! Le corps est lourd, il est accablant, il est corruptible, c'est un poids sous lequel on gémit ; et pourtant on ne le laisse, on ne le dépose pas volontiers. « Nous ne voulons pas être dépouillés ». Veux-tu donc toujours gémir ainsi ? Si tu gémis sous ce fardeau, pourquoi neveux-tu pas en être débarrassé ? — Non, je ne le veux pas. — Vois ce qui suit: « Nous ne voulons pas être dépouillés, mais recouverts ». Je gémis sous cette tunique de terre, je soupire après la tunique du ciel ; je veux l'une sans me dépouiller de l'autre. « Nous ne voulons pas être dépouillés mais recouverts». O Paul, je voudrais vous comprendre, que dites-vous ? Voudriez-vous outrager ce céleste et ample vêtement, jusqu'à le mettre par-dessus ces lambeaux de mortalité et de corruption, ceux-ci servant de vêtements de dessous, et celui-là de vêtement de dessus ; ceux-ci, de vêtement intérieur, et celui-là de vêtement extérieur ? — Nullement, reprend-il, ce n'est point là ce que je dis. Je ne veux pas être dépouillé, mais recouvert ; recouvert, sans que néanmoins la corruption soit voilée sous l'incorruptibilité, mais « pour que ce qui est mortel soit absorbé par la vie (1) ».
Cette acclamation prouve que tu connais l'Ecriture. Néanmoins celui qui ne les connaît pas pourrait croire que ces derniers mots sont de moi ; qu'il se détrompe, ce sont les paroles mêmes de saint Paul, et voici toute la suite de cette phrase de l'Apôtre : « Nous gémissons sous ce fardeau, parce que nous ne voulons pas être dépouillés, mais recouverts, afin que ce qui est mortel soit absorbé par la vie». Ceci est parfaitement conforme à ce que vous dites ailleurs de la résurrection du corps ; voici vos expressions : « Il faut que, corruptible, ce corps revête l'incorruptibilité ; et que, mortel, il revête l'immortalité. Or, lorsque, corruptible, il se sera revêtu d'incorruptibilité, alors s'accomplira cette parole de l'Ecriture : La mort a été ensevelie
1. II Cor. V, 4.
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dans sa victoire ». Ces mots : « Afin que ce qui est mortel soit absorbé par la vie », ont le même sens que ceux-ci : « La mort a été ensevelie dans sa victoire ». Il n'est plus question d'elle, ni en haut, ni en bas, ni au dedans, ni au dehors. « La mort a été ensevelie dans sa victoire. O mort, où est ton ardeur ? » C'est ce qui sera dit à la mort au moment où les corps ressusciteront et seront transformés au point que la mort sera absorbée dans sa victoire. « Quand ce corps corruptible se sera revêtu d'incorruptibilité », il sera dit à la mort : « O mort, où est ton ardeur ? » Cette ardeur même t'emporte où tu ne veux pas. « O mort, où est ton ardeur ? O mort, où est ton aiguillon ? L'aiguillon de la mort est le péché (1)».
10. Comment ! la mort ne vient pas du péché ? Eh ! de quelle autre mort parlait l'Apôtre à propos de la résurrection des corps ? Ce corps corruptible se revêtira d'incorruptibilité, la mort sera ensevelie dans sa victoire. Voilà bien la résurrection du corps. Il sera dit alors: « O mort, où est ton ardeur ? » A qui sera-t-il parlé de la sorte, sinon à la mort corporelle, puisqu'il est question, en cet endroit,de la résurrection du corps ? « O mort, où est ton ardeur ? O mort, où est ton aiguillon ? L'aiguillon de la mort est le péché ». L'aiguillon de la mort, ou le péché, s'entend ici, non de l'aiguillon que la mort aurait produit, mais de l'aiguillon qui a causé la mort : c'est ainsi que le poison se nomme un breuvage de mort, parce qu'il cause la mort et non. parce qu'il est produit par elle.
Ainsi donc c'est en ressuscitant que le Seigneur en finit avec ce châtiment de la mort ; et s'il le laisse peser encore sur les saints et sur les fidèles, c'est pour les exercer à la lutte. La mort ainsi t'est laissée comme un adversaire, un adversaire dont Dieu pouvait te délivrer en te justifiant; mais il te laisse aux prises avec elle, afin de te donner le mérite de la dédaigner pour ta foi. Ne peut-il pas sur chacun ce qu'il veut ? Enoch à été enlevé. Elie l'a été; tous deux vivent encore. Est-ce :leur sainteté qui a mérité cette faveur ? N'est-ce pas plutôt une grâce, un bienfait spécial qui leur a été accordé ? Le Créateur a voulu nous montrer par là ce qu'il peut pour nous tous.
11. Pour soutenir que la mort, je veux dire
1. I Cor. XV, 53-56.
la mort du corps, n'est pas l'oeuvre du péché, mais qu'elle est naturelle et qu'Adam serait mort quand même il n'aurait pas péché, comment donc nous objecter Enoch et Elie? N'est-ce pas être bien inconsidéré? N'est-ci pas, si on y faisait attention, parler contre soi-même ? Que dit-on, en effet ? — Si la mort vient du péché, pourquoi ni Enoch ni Elie ne sont-ils pas morts? En tenant ce langage, tu ne remarques donc point que ne pas attribuer la mort au péché, c'est l'attribuer à la nature? Tu la fais venir de la nature; je la fais venir du péché. Sans doute elle vient de la nature, mais de la nature viciée et condamnée à ce supplice. Oui donc, selon toi, la mort corporelle vient de la nature, et du péché, selon moi.Si elle vient du péché, me demandes-tu, pourquoi ni Enoch ni Elie ne sont-ils pas m1ts? Je te réponds à mon tour : Pourquoi ni Enoch ni Elie ne sont-ils pas morts, si elle vient de la nature ? Enoch et Elie sont vivants; ils ont été emportés, mais ils sont vivants, en quelque lieu qu'ils habitent. Si néanmoins on n'interprète pas mal un certain passage de l'Ecriture, ils doivent mourir. L'Apocalypse, en effet, parle de deux prophètes merveilleux qui doivent mourir, ressusciter ensuite publiquement et monter vers le Seigneur (1). Or, on voit ici Enoch et Elie, quoique leurs noms ne s'y trouvent pas.
Peut-être, diras-tu, pour soutenir ton sentiment, que tu n'admets pas ce livre de l'Ecriture, ou que, tout en l'admettant, tu ne t'inquiètes pas de ce passage, attendu que le nom des deux prophètes n'y est pas exprimé. Eh bien! admettons avec toi qu'ils vivent et ne doivent jamais mourir. Adresse-moi encore cette question : Si la mort vient du péché, pourquoi ne sont-ils pas morts? Je te réponds: Et pourquoi ne sont-ils pas morts, si la mort vient de la nature ? J'ajoute, pour expliquer leur vie, qu'ils n'ont plus de faute : à toi d'ajouter, si tu le peux, qu'ils n'ont plus de nature.
12. Il est vrai, notre sujet nous a entraînés un peu et occasionnellement hors de lui; ce que nous avons dit, néanmoins, contribue également à raffermir notre foi contre ces discoureurs qui se multiplient malheureusement. Ah ! qu'ils ne triomphent pas de notre patience; et qu'ils n'ébranlent pas non plus notre foi. Soyons prudents et circonspects en face de ces
1. Apoc. X, 3-12.
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nouveautés de discussions, discussions purement humaines où il n'y a rien de divin. Nous célébrons aujourd'hui tune fête d'Apôtres; écoutons ces recommandations de l'un d'eux
« Evite les profanes nouveautés de paroles, car elles servent beaucoup à l'impiété (1). —Je veux que vous soyez sages dans le bien et simples dans le mal (2) ». Adam est bien mort, mais le serpent n'est pas mort encore. Il siffle et ne cesse de murmurer. Il est réservé au dernier supplice; mais il se cherche des compagnons de tourments. Prêtons l'oreille à l'ami de l'Epoux, au zélé défenseur des intérêts de l’Époux, et non des siens : « Je vous aime pour Dieu d'un amour de jalousie; car je vous ai fiancés à un Epoux unique, au Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure. Mais je crains que comme le serpent
1. I Tim. VI, 20; II Tim. II, 16. — 2. Rom. XVI, 19.
séduisit Eve par son astuce, ainsi vos esprits ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté que communique l'union au Christ (1) ».
Tous nous avons entendu les paroles de l'Apôtre; observons-les tous, tous gardons-nous du souffle empoisonné du serpent. Comment dire que nous ne les avons pas entendues, que nous ne les connaissons pas, quand nous venons de chanter encore : « Leur voix a retenti par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités de l'univers (2)? » En courant jusqu'aux extrémités du monde, ces paroles sont arrivées jusqu'à nous; nous les avons accueillies, nous les avons écrites, nous en avons établi des lecteurs. Le lecteur ne se tait pas, le commentateur s'occupe : pourquoi le perfide tentateur ne s'arrête-t-il pas ?
1. II Cor, XI, 2, 3. — 2. Ps. XVIII, 5.
ANALYSE. — Le peuple juif était chrétien puisqu'il était le peuple de Dieu et le peuple du Christ. A ce titre les Macchabées étaient chrétiens aussi. Mais en souffrant pour la défense de la loi de Moïse ce qu'ont souffert pour le Christ les martyrs postérieurs à l'incarnation, eux aussi méritent le titre de martyrs chrétiens. La loi en effet contenait le Christ; il y était voilé, mais il n'y était pas moins, et le Christ assure en personne que croire Moïse c'est le croire. Donc, chrétiens, sachons mourir pour la vérité, comme les Macchabées ; et vous, mères chrétiennes, inspirez-vous de la foi et du courage de leur mère, martyre sept fois avant de mourir.
1. L'éclat et la solennité de ce jour viennent pour nous de la gloire des Macchabées. Pendant qu'on lisait le récit de leurs souffrances héroïques, non-seulement nous prêtions l'oreille, mais nous regardions en quelque sorte, nous étions spectateurs.
C'est dans les temps anciens, avant l'incarnation, avant la passion de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ; que se sont accomplis ces faits; les Macchabées appartenaient an peuple qui a produit les prophètes de qui nous Tenons la prédiction des événements actuels. Irait-on croire qu'avant l'existence du .peuple chrétien Dieu n'avait point de peuple? Mais, si je puis parler ainsi, c'est du reste la vérité, bien que ce ne soit pas la dénomination habituelle, le peuple juif était chrétien alors. Ce n'est pas à l'époque de sa passion que le Christ a commencé à avoir un peuple; son peuple était la postérité d'Abraham, d'Abraham de qui lui-même a dit en lui rendant témoignage : « Abraham a désiré voir mon jour; il l'a vu et s'est réjoui (1) ». Voilà pourquoi ce peuple issu d'Abraham, ce peuple qui fut esclave en Egypte, qui fut délivré avec puissance de cette maison de servitude par le
1. Jean, VIII, 56.
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ministère de Moise le serviteur de Dieu, qui fut conduit à travers la mer Rouge, dont les vagues se retiraient devant lui, exercé ensuite dans le désert et soumis à la loi, est appelé le peuple du royaume. De ce peuple donc qui a produit les prophètes, comme je l'ai rappelé, sont issus nos glorieux martyrs. Sans doute le Christ n'était pas mort encore ; mais à ce Christ qui devait mourir ils n'en durent pas moins la gloire du martyre.
2. La première chose que je voudrais donc faire observer à votre charité, c'est qu'en admirant ces martyrs vous ne croyiez pas qu'ils n'étaient pas chrétiens. Ils l'étaient, et si le nom de chrétien ne se répandit que plus tard, bien auparavant ils se montrèrent chrétiens par leurs actes. Sans doute, et c'est ce qui semblerait faire croire qu'ils ne confessaient pas le Christ, le roi impie qui les persécutait ne les contraignait pas à renier le Sauveur, comme y furent contraints plus tard les martyrs qui se couvrirent d'une gloire aussi éclatante pour ne pas obéir; car c'était à renier le Christ que les persécuteurs du peuple chrétien poussaient leurs victimes ; et constamment attachés à publier la gloire du Christ, nos martyrs ont enduré des tourments analogues à ceux dont nous venons d'entendre la lecture. A ces martyrs plus récents qui ont par milliers empourpré la terre de leur sang, les persécuteurs disaient donc avec menaces Renie le Christ, et en ne le reniant pas ces chrétiens généreux enduraient ce qu'ont enduré les Macchabées. Mais à ceux-ci on criait: Renonce à la loi de Moïse; ils ne le faisaient pas, et c'est pour cette loi qu'ils souffraient. Les uns donc furent martyrisés pour le Christ, et les autres pour la loi de Moïse.
3. Mais voici un juif qui vient nous dire Comment regardez-vous nos martyrs comme vôtres? Avec quelle imprudence osez-vous célébrer leur mémoire? Lisez leur profession de foi; voyez s'il y est question du Christ. Nous répondons : Tu es vraiment un de ces malheureux qui n'ont pas cru au Christ, et qui, tombés, comme des rameaux brisés, de l'olivier qu'a remplacé l'olivier sauvage, sont restés sans sève au dehors du jardin (1) : eh bien ! que vas-tu répliquer, toi qui es du nombre de ces perfides? Si ces martyrs ne confessaient pas encore manifestement le
1. Rom. XI, 17.
Christ, c'est que le mystère du Christ était voilé encore. L'Ancien Testament est-il autre chose que le Nouveau voilé; et le Nouveau, autre chose que l'Ancien dévoilé? Remarque donc ce que dit l'apôtre saint Paul de ces juifs infidèles qui sont tes pères, et malheureusement tes frères pour le mal. « Jusque maintenant ils ont un voile sur le coeur quand ils lisent Moïse. Ce voile demeure sans être levé, pendant qu'ils lisent l'Ancien Testament, et s'il n'est pas enlevé, c'est que le Christ seul le fait tomber. Une fois converti au Christ, dit saint Paul, ton voile disparaîtra (1) ». Ces mots: « Le voile reste pendant qu'ils lisent l'Ancien Testament, et s'il n'est pas enlevé, c'est que le Christ seul le fait tomber » ; ne s'entendent pas de la lecture même de l'Ancien Testament, mais du voile qui le recouvre. Ce n'est donc pas l'Ancien Testament qui est détruit; au contraire, il est complété par Celui qui a dit : « Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'accomplir (2)». Et quand le voile disparaît , c'est pour montrer ce qu'il recouvrait ; et si ces secrets n'étaient pas ouverts, c'est qu'on n'en avait, pas approché encore la clef de la croix.
4. Aussi, contemple la passion du Seigneur; regarde-le suspendu au gibet, s'endormant quand il le veut, comme un lion, et mourant, non par contrainte, mais parce qu'il en ale pouvoir et pour mettre à mort la mort même, Considère bien ce spectacle ; vois comment, sur sa croix, le Christ dit : « J'ai soif ». Sans savoir à quoi ils servaient, ni ce qui s'accomplissait par leurs mains, les Juifs attachèrent une éponge à un roseau, après l'avoir trempée dans le vinaigre, et ils la lui présentèrent. Après avoir pris ce vinaigre, Jésus s'écria « J'ai fini, et baissant la tête il rendit l'esprit (3)». Qui se met en route avec autant de calme que meurt Jésus? Où voir autant de vérité, autant de puissance, que dans Celui qui avait dit « J'ai le pouvoir de déposer ma vie, j'ai aussi le pouvoir de la reprendre ; nul ne me l'enlève, je la dépose de moi-même, et de moi-même je la reprends (4) ». Réfléchir sérieusement à la puissance déployée par ce mourant, c'est reconnaître qu'il est vivant et qu'il règne. Eh bien ! c'est ce que lui-même avait prédit aux Juifs par le ministère d'un prophète: « Je me suis endormi (5) », avait-il
1. II Cor. III, 14-16. — 2. Matt. V, 17. — 3. Jean, XIX, 28-30. — 4. Ib. X, 17, 18. — 5. Ps. III, 6.
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dit, Ces paroles ne reviennent-elles pas à celles, ci: Pourquoi vous vanter de ma mort? Pourquoi vous glorifier vainement comme si vous m'aviez vaincu ? « Je me suis endormi ». Je me suis endormi parce que je l'ai voulu, et non parce que vous m'avez frappé ; j'ai fait ce que j'ai voulu, et vous êtes restés dans votre crime. — Donc, après avoir pris le vinaigre, il s'écria : « J'ai fini ». Qu'ai-je fini ? Ce qui est écrit de moi. Qu'est-il écrit ? « Ils m'ont donné du fiel pour nourriture, et dans ma soif ils m'ont abreuvé de vinaigre (1)».
Ainsi donc il regarde tout ce qui s'est fait déjà dans le cours de sa passion ; déjà les Juifs ont secoué la tête devant sa croix; ils lui ont présenté du fiel ; suspendu et étendu comme il est, ils ont compté ses os, se sont partagé ses vêtements, ont tiré au sort sa tunique sans couture. Quand il a regardé tout cela et mis en face tout ce que les prophètes avaient prédit touchant sa passion, il voit cette dernière et comme imperceptible circonstance qui n'est pas réalisée encore : « Dans ma soif, ils m'ont abreuvé de vinaigre ». Afin donc que s'accomplisse aussi ce dernier point, il dit : « J'ai soif », et après avoir pris le vinaigre : « C'est fini », s'écria-t-il ; puis, « inclinant la tête, il rendit l'esprit». Alors s'ébranla la terre jusque dans ses fondements, les rochers des enfers s'entr'ouvrirent et laissèrent à nu leurs sombres profondeurs, les tombeaux rendirent leurs morts ; et, pour arriver au point que j'ai eu en vue en rapportant ces détails, comme le moment était venu d'éclairer à la lueur du mystère de la croix tout ce qui était voilé dans l'Ancien Testament, le voile du temple se rompit.
5. Ce fut aussi à dater de ce moment et après la résurrection , qu'on se mit à prêcher le Christ ouvertement, que commencèrent à s'accomplir avec éclat les autres prophéties relatives à lui, et que lés martyrs le confessèrent avec une invincible constance. Ceux-ci après tout ne firent que confesser explicitement Celui qu'implicitement confessaient les Macchabées ; que mourir pour le Christ dévoilé dans l'Evangile, quand les autres étaient morts pour le Christ encore voilé sous la loi. Les uns et les autres appartiennent au Christ, ils ont été les uns et les autres fortifiés par le Christ, couronnés par le Christ. Semblable à
1. Ps. LXVIII, 22.
un potentat qui marche précédé et suivi d'une armée de serviteurs, le Christ les compte à son service les uns et les autres ; vois-le surtout lui-même assis en quelque sorte sur le char de son humanité, servi par ceux qui le précèdent, uniquement aimé par ceux qui le suivent. Veux-tu d'ailleurs te convaincre et te convaincre avec évidence qu'en mourant pour la loi de Moïse on mourait pour le Christ? Ecoute le Christ lui-même ; Juif, écoute-le puisse enfin s'ouvrir ton coeur et le voile tomber de tes yeux ! « Si vous croyiez Moïse, dit-il, vous me croiriez aussi ». Entends cela, accueille cela, si tu le peux. Si réellement j'ai fait tomber ton voile, regarde. « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car il a parlé de moi (1) ». Mais si Moïse a parlé du Christ dans ses écrits, il s'ensuit qu'être mort réellement pour la loi de Moïse, c'est avoir donné sa vie pour le Christ. « Il a parlé de moi dans « ses écrits ». J'ai été béni par la langue de mes confesseurs, je l'ai été aussi parle roseau des écrivains véridiques. Comment pouvez-vous discerner ce qu'écrivit le roseau de Moïse, vous qui avez attaché au roseau une éponge de vinaigre? Puissiez-vous boire enfin le vin mystérieux de Celui à qui vous avez présenté du vinaigre en blasphémant !
6. Les Macchabées sont donc réellement des martyrs du Christ. Aussi n'est-il ni déplacé ni inconvenant, mais fort convenable, au contraire; de célébrer avec éclat leur fête, surtout parmi les chrétiens. Les Juifs savent-ils en célébrer de semblables? On dit qu'il y a à Antioche, dans la ville qui doit son nom au prince qui les a persécutés, une église dédiée aux saints. Macchabées. Antiochus, en effet, a été leur impie persécuteur, et la mémoire de leur martyre se perpétue surtout à Antioche : ainsi sont réunis et le souvenir de la persécution, et la mémoire du couronnement. Cette église appartient aux chrétiens, elle a été bâtie par eux. C'est donc nous qui avons entrepris et qui avons le privilège de les glorifier; parmi nous aussi des milliers de martyrs, répandus dans tout l'univers, ont souffert comme eux.
Que nul donc, ires frères, n'hésite d'imiter les Macchabées, et qu'on se garde de croire qu'en les imitant on n'imite pas des chrétiens. Que l'ardeur à les imiter bouillonne en quelque sorte dans nos cours. Que les hommes
1. Jean, V, 46.
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apprennent à mourir, pour la vérité; que les femmes fixent les veux sur la patience incomparable, sur l'ineffable courage de cette mère qui sut conserver ses enfants. Ah ! elle savait les posséder, puisqu'elle ne craignait pas de les perdre. Chacun d'eux souffrit ce qu'il ressentait en lui-même; leur mère endura ce qu'elle voyait endurer à -toits. Mère de sept martyrs, elle fut martyre sept fois; elle ne voulut pas se séparer d'eux en cessant de les regarder, elle les rejoignit en mourant. Elle les voyait tous, tous elle les aimait; le spectacle qu'elle avait sous les yeux lui faisait éprouver ce due tous ressentaient dans leur corps, et loin de s'intimider elle les encourageait.
7. Le persécuteur Antiochus la considérait comme une mère pareille aux autres mères. Détermine ton fils, lui dit-il, à ne pas se perdre. Oui, reprit-elle, je le déterminerai à vivre en l'exhortant à la mort; au lieu qu'en l'épargnant tu veux le faire mourir. Quelles paroles elle lui adressa ! que de piété, que de tendresse maternelle y respirent ! On ne sait qu'y admirer le plus, du sentiment naturel ou du sentiment surnaturel. « Mon fils, prends pitié de moi. Prends pitié de moi, mon fils, que j'ai porté neuf mois en mon sein, que j'ai allaité durant trois ans, et que j'ai amené jusqu'à cet âge, prends pitié de moi (1)». Tous attendaient qu'elle ajoutât : Cède à Antiochus et n'abandonne pas ta mère. Elle dit au contraire : Obéis à Dieu et garde-toi d'abandonner tes frères. Si f.u sembles me quitter, c'est alors que tu ne me quittes pas; car je le posséderai clans un séjour où je ne craindrai plus de te perdre; là tu me seras conservé parle Christ, sans que puisse t'enlever Antiochus. Le jeune homme craignit Dieu, il écouta sa mère, répondit au roi, s'unit à ses frères et attira sa mère avec eux.
1. II Mac. VII, 27.
ANALYSE. — La mère des Macchabées exhortant ses enfants au martyre est une image touchante de l’Eglise notre mère, nous excitant à mourir généreusement pour Jésus-Christ. Pourquoi, demandera-t-on, Dieu n'a-t-il pas préservé les Macchabées de la mort comme il a su en préserver les trois jeunes Hébreux jetés dans la fournaise? Evidemment il a traité les Macchabées avec plus de bonté, puisqu'en ne les préservant pas de la mort il les a délivrés de tous les dangers que l'on court dans la vie. Antiochus a donc été pour eux, à son insu, l'instrument de la divine bonté, tout en se perdant lui-même. Par conséquent, pourquoi envier la prospérité des impies? C'est d'abord une témérité, tout au moins, puisque tu ne sais à quoi ils sont réservés après cette vie. C'est de plus un aveuglement étrange : Dieu a ses raisons pour leur laisser une place dans ce monde. Souvent en effet ils doivent donner le jour à des enfants vertueux; souvent aussi ils servent à exercer, à purifier et à sanctifier les justes. Mais dans l'autre monde, dans la vie bienheureuse, il n'y a pour eux aucune place. Pourquoi donc se scandaliser de leur prospérité si éphémère? Pourquoi ne pas s'occuper davantage de l'éternelle et ineffable félicité réservée aux justes après une vie si courte ?
1. Un grand spectacle vient de passer sous les yeux de votre foi. Nous venons d'entendre, nous venons de voir en quelque sorte une mère faisant des voeux ardents pour que ses fils quittent cette vie avant elle : que ces voeux sont contraires aux voeux que font ordinairement les parents ! Tous, en effet, veulent sortir de cette vie avant leurs enfants, et non pas après ; tandis que cette mère généreuse voulait ne mourir qu'après les siens. Ah ! c'est qu'elle ne perdait pas ses fils, elle s'en faisait précéder; c'est qu'elle considérait moins la vie qu'ils quittaient que celle où ils entraient. Ils cessaient de vivre, mais dans une région où ils devaient un jour mourir; et ils commençaient à vivre dans une patrie où leur vie (497) devait se prolonger sans fin. Peu contente de les regarder, ne les exhortait-elle pas avec un courage que nous avons admiré? Plus riche en vertus qu'en enfants, elle combattait avec eux en les voyant combattre, et leur victoire était également sa victoire. Dans son unité, cette femme, cette mère nous représente donc sensiblement une autre mère, la sainte Eglise, exhortant partout ses enfants à mourir pour le nom de l'Epoux divin qui les lui a donnés. C'est ainsi qu'arrosé par le sang des martyrs, le champ de l'univers, déjà ensemencé, a produit à l'Eglise d'amples moissons. Comment l'homme a-t-il obtenu ce bonheur? N'est-ce pas de Celui « qui sauve les justes et qui se déclare leur protecteur au jour de l'affliction (1) ? »
2. Nous l'avons vu, nous le savons, Dieu s'est montré, au jour de l'affliction, le protecteur de ces trois Hébreux qui marchaient au milieu des flammes inoffensives, et qui sans en recevoir d'atteinte y louaient le Seigneur. Envers eux l'homme était cruel, et le feu indulgent. Nous avons vu, nous savons comme le Seigneur à sauvé ces justes: jetés dans la fournaise, ils ont converti, en y conservant la vie, le prince barbare qu'avait irrité leur langage. Car il crut en Dieu, et il édicta que quiconque blasphémerait le Dieu de Sidrach, de Misach et d'Abdénago, serait mis à mort et sa maison livrée au pillages (2). Que cet ordre ressemblait peu au premier ! Quel était le premier? Périsse quiconque n'adorera pas la statue d'or ! Et le second? Périsse quiconque aura blasphémé contre le vrai Dieu ! Ainsi, sans avoir fléchi en rien, ces hommes fidèles changèrent le prince infidèle. Pour être restés fermes dans la foi, ils ne le laissèrent point persévérer dans son infidélité. Manifestement leur conservation vint de Dieu. Dieu était là , quand , sans brûler , ils le louaient.
Mais où Dieu était-il quand en le confessant aussi les Macchabées brûlaient et mouraient? Les uns étaient-ils des justes, et les autres des pécheurs? Lorsque tout à l'heure on lisait le martyre des Macchabées, nous les avons entendus confesser leurs péchés et reconnaître que s'ils souffraient tout cela, c'est que Dieu était irrité contre eux et contre les désordres de leurs pères (3). Et les trois Hébreux ? Lisez,
1. Ps. XXXVI, 39. — 2. Dan. III, 96. — 3. II Mach. VII.
vous constaterez qu'eux aussi avouaient leurs propres iniquités et confessaient qu'ils souffraient justement. Egalement justes les uns et les autres, ils confessaient également leurs péchés, si même ils étaient également justes, c'est qu'également ils se reconnaissaient pécheurs ; et ils étaient irrépréhensibles, parce qu'ils ne mentaient pas. « Si nous prétendons, dit saint Jean, être sans péché, nous nous trompons nous-mêmes,et la vérité n'est pas en nous. Mais si nous confessons nos péchés, Dieu est fidèle et juste pour nous les remettre et pour nous purifier de toute iniquité (1) ». Aussi le caractère des justes est-il d'avouer leurs fautes, et le caractère des orgueilleux de soutenir leurs mérites.
Tous ces justes donc confessaient également leurs péchés, glorifiaient également Dieu, étaient également disposés à mourir pour ses lois. Comment alors les uns sont-ils délivrés des flammes et les autres y sont-ils consumés ? Dieu protégeait-il les uns et abandonnait-il les autres ? Loin de nous cette idée! Dieu a protégé les uns et les autres ; les uns secrètement, et les autres ostensiblement. Il délivrait visiblement ceux-ci, invisiblement il couronnait ceux-là. Les premiers, en effet, furent délivrés de la mort, mais ils restèrent au milieu des tentations de cette vie; sauvés du feu, combien de dangers ils avaient à courir encore; vainqueurs d'un tyran, il leur fallait lutter encore contre le diable. Appliquez ici, mes frères, votre intelligence de chrétiens. Oui, les Macchabées ont été délivrés d'une manière plus désirable et plus sûre. Les trois jeunes Hébreux, en surmontant une tentation, avaient à courir encore toutes les autres ; les Macchabées, en terminant leur vie, se trouvaient préservés de toutes. Ajoutons que, d'après un arrêt divin, arrêt mystérieux sans doute, mais pourtant juste, Nabuchodonosor mérita de se convertir, tandis qu'Antiochus s'endurcit; que l'un trouva miséricorde, et que l'autre ne fit que croître en orgueil.
3. Mais combien et jusqu'à quel degré s'éleva son orgueil? « J'ai vu l'impie s'élever au-dessus des cèdres du Liban ». Jusques à quand ? combien de temps durera cette élévation ? « J'ai passé, et voilà qu'il n'était plus; je l'ai cherché, et je n'ai point trouvé sa place (2) ». Je le comprends, tu l'as cherché sans le trouver,
1. I Jean, I, 8, 9. — 2. Ps. XXXVI, 35, 36.
498
ver, parce que tu es monté plus haut. Veux-tu, mon frère, te convaincre que l'impie n'est plus là? Veux-tu le chercher et ne trouver pas sa place? Passe. Qu'ai-je entendu par ce mot, Passe ? Ne tremble point; je n'ai pas voulu dire: Meurs. Tu croyais que je te disais: Sors de cette vie, et comme tu n'en es pas sorti, tu tremblais. Comment n'en es-tu pas sorti ? C'est que tu n'as pas élevé ton coeur au-dessus des charmes de la prospérité temporelle, tu ne l'as pas élevé au-dessus des séductions de la chair, de ces attraits du siècle qui le provoquent et lui inspirent la crainte des humaines adversités. Car tu t'imagines que le bonheur est dans ce inonde, et tu ne songes point que c'est plutôt le malheur. Ah ! la félicité du royaume des cieux n'a fait aucune impression sur ton coeur ; du ciel il n'est descendu sur tes passions aucun vent rafraîchissant. Te dit-on que la prospérité du monde est une prospérité trompeuse ? Tu n'oserais contredire; mais je vois ce qui se passe dans ton coeur; peut-être même te moques-tu de ce langage, peut-être en ris-tu et vas-tu jusqu'à t'écrier : Oh ! si seulement je jouissais de ce bonheur! J'ignore ce qui m'arrivera plus tard. Non content même de dire: J'ignore, ne vas-tu pas jusqu'à ajouter: « Le temps de notre vie est court et plein d'ennui; l'homme une fois mort ne reparaît plus, et l'on n'en connaît point qui soit revenu des enfers (1) ». Dis au moins que tu n'en connais point, l'aveu de son ignorance est un pas fait vers la connaissance. Je suppose donc que tu me dises: J'ignore ce qui arrivera après la mort; j'ignore si les justes seront heureux et les pécheurs malheureux, ou bien si les uns et les autres seront également rentrés dans le néant. Eh bien ! quand même tu ignorerais cela, tu n'oseras avancer que les pécheurs seront heureux après la mort, et les justes malheureux. Et quand tu serais porté à croire que les uns et les autres auront également perdu toute existence, tu ne peux dire que le sort des impies après la mort sera préférable à celui des justes, et que ceux-ci seront plongés dans le malheur. Non, ton ignorance ne saurait te suggérer cette idée. Tu peux donc dire: J'ignore si les justes seront heureux après leur mort et les impies malheureux, ou bien si les uns et les autres sont insensibles ; si seulement j'étais heureux ici, pendant
1. Sag. II, 1.
que j'ai vie et sensibilité! Mais parler ainsi, ce n'est pas t'être élevé encore; ce n'est pas être allé au-delà des pensées de terre, de poussière, de fumée, de vapeur, de chair, de mort; et si l'impie te semble élevé encore au-dessus des cèdres du Liban, si tu cherches encore sa place et que tu la trouves, c'est que tu n'es pas sorti d'ici encore.
4. Tu cherches sa place, tu la trouves; mais ici effectivement il a sa place en ce monde. Serait-ce sans raison qu'il a été créé par Dieu qui connaît l'avenir, que ce même Dieu le nourrit, fait lever sur lui son soleil et tomber la pluie, l'épargne avec tant de patience malgré sa perversité et ses crimes? Sûrement non. Il a donc ici sa place. Sans doute, nous ne pouvons découvrir toutes les raisons de cette disposition divine, mais Dieu les connaît, lui qui sait disposer toutes choses. Ainsi, pour ne parler pas des autres persécuteurs, quelle place n'occupait pas ici ce misérable Antiochus ? Par lui le peuple de Dieu a été châtié et éprouvé; par lui encore ont été couronnés nos jeunes et saints Macchabées. Voilà pourquoi il avait ici sa place. C'était un méchant prince, mais Celui qui est nécessairement tout bon l'a fait servir au bien. De même, en effet, que les méchants font mauvais usage des créatures qui sont bonnes, ainsi le Créateur qui est bon fait bon usage des méchants. Créateur du genre humain tout entier, il sait quel parti tirer d'eux. C'est l'orfèvre qui porte, qui pèse et qui place le minerai. Pour embellir un tableau, le peintre sait où placer les ombres; et Dieu, pour faire l'ordre dans la création, ne saurait où placer les pécheurs ?
D'ailleurs, si dans les siècles précédents la patience divine n'avait conservé des pécheurs, d'où naîtraient aujourd'hui tant de fidèles? Il épargne donc des méchants, afin qu'ils donnent le jour aux bons, à ceux qui deviennent bons par la grâce de Dieu , attendu que toute la masse du péché est une masse condamnée.
Qu'y a-t-il de plus pervers que le démon? Que de biens cependant Dieu n'a-t-il pas tirés de sa perversité? Sans la méchanceté du traître, le sang du Rédempteur n'eût pas coulé pour notre salut. Lis l'Evangile et vois ces mots qui y sont écrits : « Le diable mit au coeur de Judas le dessein de livrer le Christ (1) ». Le diable est méchant, Judas l'est
1. Jean, XIII, 2.
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aussi; l'instrument est bon pour la main qui l'emploie. Ainsi le démon fit de son instrument un usage mauvais; mais le Seigneur les fit servir au bien l'un et l'autre. Eux voulaient notre ruine : le Seigneur daigna tirer d'eux notre salut.
5. Judas a livré le Christ et a été condamné; il l'a livré, et il est damné encore: le Père aussi l'a livré, et on l'en glorifie. Je le répète, Judas a livré son Maître, et il est condamné; le Fils est livré lui-même et on l'en bénit. Nous savons tous comment Judas a livré le Christ. Peut-être vous attendez-vous à apprendre comment le Père a livré son Fils? Mais vous le savez aussi. Je le redirai néanmoins afin de réveiller vos souvenirs. Ecoute l'Apôtre, il dit de Dieu le Père : « Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous (1) ». Ecoute aussi ce qu'il dit du Fils : « Il m'a aimé, et pour moi il s'est livré lui-même (2) ». Voilà déjà le Père qui livre le Fils et le Fils qui se livre lui-même; mais en livrant ainsi ils sont l'un et l'autre Sauveurs, parce qu'ils sont créateurs l'un et l'autre. Qu'a donc fait Judas? Eh! quel bien a-t-il fait? De lui on a tiré du bien, ce n'est pas lui qui l'a fait, car il ne se disait pas : Je vais livrer le Christ pour délivrer genre humain. Judas était inspiré par l'avarice, et Dieu par sa miséricorde. Aussi Judas n'a-t-il été payé que de ce qu'il a fait, et non pas de ce que Dieu a fait par lui.
6. Pourquoi ces réflexions ? C'est que l'impie a réellement sa place en ce monde; c'est que Dieu connaît sûrement ceux qui sont à lui (3); c'est qu'il sait quel parti tirer en leur faveur de ceux qui ne sont pas à lui. Mais toi, si tu l'élèves, si tu foules aux pieds les choses de la terre, si tu ne réponds pas à tort que tu as le cœur au ciel, tu y chercheras la place de l'impie, et tu ne la trouveras pas. Eh ! quelle place aurait-il dans cette vie future? Aurons-nous besoin d'y être exercés encore par les méchants? L'or y a-t-il besoin d'être purifié encore avec la paille ? Le monde entier est comme un immense atelier d'orfèvre; les justes y sont comme l'or, et les impies comme la paille; les tribulations y sont comme le feu, et Dieu même y est l'orfèvre. Quand l'homme religieux loue Dieu, c'est l'or qui brille; quand l'impie le blasphème, c'est la paille qui fume. Sous le poids de la même affliction comme à
1. Rom. VIII, 32. — 2. Gal. II, 20. — 3. II Tim. II, 19.
la chaleur du même feu, l'un se purifie, l'autre se consume, et tous deux néanmoins font éclater la gloire dé Dieu.
7. Un mot maintenant, mes bien-aimés, pour vous encourager et moi aussi. Elevons-nous, avec l'aide de Dieu, au-dessus des pensées charnelles, tenons au ciel notre coeur, pensons a la vie future : on y est quand on y a le coeur. Où vois-tu l'impie ? Il n'y sera point. Ici on avait besoin de lui ; là tu le chercheras, mais sans trouver sa place. Vous donc qui vivez de la foi, vous dont le coeur est droit, vous qui comptez sur la félicité future, félicité vraie et éternelle; lorsque vous voyez les humains s'attacher et prendre plaisir aux vaines et trompeuses félicités de cette vie, si vous êtes pieux, gémissez; si vous avez la santé, pleurez.
Voici comment s'accuse lui-même cet homme qui sans doute était déjà au-dessus de la terre, mais qui n'y était pas entièrement, qui n'y était pas assez, et dont les pieds avaient chancelé. Il ne, niait point que Dieu connût tout; mais comme s'il avait eu les pieds ébranlés, il chancela. Il chancela ? Qu'est-ce à dire ? Il hésita. Or, que dit-il en se reprochant de n'avoir pas eu le cœur droit? Pourquoi nies pieds ont-ils chancelé ? « Parce que je me suis indigné contre les pécheurs, en voyant la paix dont ils jouissent ». Je me suis indigné contre les impies; en les voyant riches; j'ai même dit que je ne gagnais, rien à pratiquer la justice, « qu'inutilement je m'étais purifié le cœur et lavé les mains parmi les innocents ». Mais dans cette incertitude, voici comment j'ai commencé à voir la vérité. « Voici comment j'ai commencé à connaître ; ç'a été pour moi un rude travail »; un rude travail pour résoudre cette question. Il y a vraiment fatigue à voir le méchant dans la prospérité et le juste dans l'adversité, pendant que Dieu siège sur son tribunal au-dessus de l'un et de l'autre. C'est donc ce juste Juge qui dispense aux méchants la fortune, et l'infortune aux bons. « C'est pour moi un travail ». Mais jusqu'à quand dure-t-il? « Jusqu'à ce que je sois entré dans le sanctuaire de Dieu et que j'aie jeté les yeux sur les fins dernières ». C'est donc en jetant les yeux sur les fins dernières que tu parviendras au repos que donne la découverte, et que tu échapperas aux tourments de la recherche.
8. Ah ! considère cet avenir suprême où il (500) n'y aura ni méchant heureux ni bon malheureux. Que dit en effet le prophète? « Que n'ai-je pas au ciel? » Je le sais maintenant, mais c'est depuis que je suis entré dans le divin sanctuaire et que j'ai médité les dernières fins. « Que n'ai-je pas au ciel ? » J'y ai l'incorruptibilité, l'éternité, l'immortalité, sans douleur, sans crainte, sans terme à mon bonheur. « Que n'ai-je pas au ciel? » Que ne m'y est-il pas réservé? « Et hors de vous, qu'ai-je voulu sur la terre (1)? — Que n'ai-je pas au ciel? » Puis-je dire ce qui m'y attend? Comment l'expliquer? Aussi ces mots : « Que n'ai-je pas au ciel? » sont plutôt un cri d'admiration qu'un commencement d'énumération. Pourquoi ne pas dire ce qui t'y est réservé ? Eh ! comment dire « ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce que le coeur de l'homme n'a point pressenti (2) ? » Foulez aux pieds ce qui est en bas, car ce n'est rien; espérez ce qui est en haut, car on ne saurait l'expliquer ; puis, avec cette foi, ne vous indignez pas à propos des pécheurs quand ils vous paraissent heureux; c'est un faux bonheur, ils sont malheureux réellement. Pour vous, « réjouissez-vous dans le Seigneur (3) »; et si vous avez des richesses, des honneurs, des dignités temporelles, gardez-vous d'y placer pour vous le bonheur.
Quand on sait se réjouir dans le Seigneur et considérer ses fins dernières, la félicité de ce monde n'est pas un honneur, c'est un fardeau. La prospérité du siècle est un danger ; il est à craindre que celui qui en jouit ne se corrompe, non pas le corps, mais le coeur, car c'est une fausse félicité. Aussi les hommes pieux qui semblent être quelque chose dans ce monde ne se réjouissent pas de cela, ils mettent leur joie à accomplir les préceptes du Seigneur. Aux caresses et aux menaces du monde ils
1. Ps. LXXII, 3-25. — 2. I Cor. II, 9. — 3. Ps. XXXI, 11.
préfèrent les divins commandements; tout ce qui est visible, ils le foulent aux pieds; ils s'élèvent au dessus, ils s'y élèvent en esprit et non de corps. Non-seulement ils s'élèvent au-dessus de ce qui est visible, car il est facile de s'élever au-dessus de ce qu'on foule aux pieds; mais ils s'élèvent au-dessus de tout ce qui est muable. Il est vrai : tout ce qui est visible est muable ; mais tout ce qui est muable n'est pas visible; ainsi tout invisible qu'elle soit, l'âme est muable. Elève-toi donc au-dessus de tout ce qui se voit, au-dessus également de tout ce qui ne se voit pas et qui change, pour arriver jusqu'à Celui qui ne se voit pas et qui ne change pas. Arriver jusqu'à lui, c'est arriver jusqu'à Dieu.
9. Maintenant donc vis de la foi, règle ta vie ; comme Dieu est si élevé, nourris tes ailes ; crois ce que tu ne peux voir encore, pour mériter de voir ce que tu crois. Vivons comme des voyageurs, songeons que nous passons et nous pécherons moins. Rendons grâces surtout au Seigneur notre Dieu, de ce qu'il a voulu que le dernier jour de notre vie ne fût ni éloigné ni certain. De la première enfance à la vieillesse décrépite, l'espace est court, en effet. Qu'importerait à Adam d'avoir tant vécu, s'il était mort seulement aujourd'hui ? Qu'y a-t-il de long une fois qu'on est au terme? On ne peut rappeler le jour d'hier; aujourd'hui est poussé par demain, il faut qu'il passe. Durant une vie si courte, conduisons-nous bien, et allons dans cette autre vie d'où l'on ne sort pas. — Maintenant même, tout en parlant, ne passons-nous pas? Les paroles se précipitent en tombant des lèvres; ainsi en est-il de nos actions, de nos honneurs, de notre misère, de notre félicité. Tout passe; mais ne tremblons point: « Le Verbe de Dieu subsiste éternellement (1)».
1. Isaïe, XL, 8.
501
ANALYSE. — Ce discours comprend deux parties bien distinctes : premièrement, l'obligation où nous sommes de travailler pour la vie éternelle ; secondement, des observations adressées au peuple à l'occasion du meurtre d'un soldat mis à mort dans une émeute. — I. Nécessité de travailler pour la vie éternelle. Si nous obtenons tant de grâces temporelles en invoquant les saints, ce n'est pas que ces grâces soient de haut prix ; nous devons en les obtenant exciter en nous la confiance d'être mieux exaucés encore en sollicitant des faveurs spirituelles. La vie présente mérite-t-elle qu'on s'y attache ? Ne sommes-nous pas, comme chrétiens, engagés à travailler de toutes nos forces pour l'éternelle vie?- Et pourtant, ne faisons-nous pas pour elle incomparablement moins que pour la vie présente? Pour celle-ci nous nous dépouillons du nécessaire, même de tout; pour celle-là nous ne donnons pas même le superflu. La vie éternelle est néanmoins si digne de notre amour et l'autre en est si indigne ! Ah ! que saint Laurent était bien mieux inspiré lorsqu'il donnait tout aux pauvres et qu'il appelait les pauvres les richesses de l'Eglise ! — II. Observations à l'occasion d'un meurtre. Ce n'est pas au peuple, c'est à l'autorité civile qu'il appartient de punir les malfaiteurs. Exemple de Jésus-Christ épargnant la femme adultère. On objecte que le soldat mis à mort a fait trop de mal. Il a eu tort, il aurait dû suivre plutôt les lois de l'Evangile et n'opprimer personne ; mais ce n'était pas une oison de le mettre à mort : on est méchant quand on met à mort les méchants. On dit que l'évêque devrait intercéder auprès de l'autorité pour la répression des désordres de ses employés. Vous disons-nous ce que nous faisons auprès d'elle ? Devons-nous à reprendre en public ? Opposez-vous donc à ces émeutes. Ces émeutes n'attirent-elles pas la colère de Dieu, que n'effraie pas le grand nombre ?
1. C'est aujourd'hui la fête du bienheureux saint Laurent, martyr ; et nous avons entendu des lectures appropriées à cette solennité sainte. Nous avons entendu, nous avons chanté plusieurs de ces passages ; nous avons surtout prêté à l'Evangile l'attention la plus soutenue. Mais afin de ne pas célébrer inutilement la fête des martyrs, appliquons-nous à marcher sur leurs traces.
Qui ignore le haut mérite du martyr dont nous venons de prononcer le nom ? Qui a prié à sa mémoire sans être exaucé ? A combien de faibles sa vertu n'a-t-elle pas obtenu des faveurs temporelles dédaignées par lui-même ? C'est qu'il les accordait, non pour entretenir la faiblesse des suppliants, mais pour leur inspirer l'amour de biens préférables à ceux qu'ils obtenaient. Il arrive souvent à un père d'accorder à ses enfants encore petits des jouets de mince valeur, surtout quand ces enfants pleurent s'ils ne les obtiennent. Une fois que ces enfants grandiront et se développeront, le père ne voudrait pas qu'ils restassent attachés à ces bagatelles; il ne les leur accorde pas moins par bonté et par condescendance paternelle. Ainsi leur donne-t-il quelques noix, quand il leur réserve tous ses biens. C'est pour ne décourager pas ces petits dans leur faiblesse que sa bonté leur permet des jeux et des amusements proportionnés à leur âge. Ce sont des caresses plutôt que des leçons. Mais les leçons que nous ont données les martyrs, les enseignements qu'ils ont saisis et saisis de grand cœur, et pour lesquels ils ont versé leur sang, sont compris dans ces mots évangéliques que vous venez d'entendre : «Abondante est votre récompense dans les cieux (1) ».
2. Cependant, mes très-chers frères, il y a deux vies, l'une qui précède et l'autre qui suit la mort, et chacune d'elles a eu et a encore ses partisans. Est-il besoin de faire le tableau de ce qu'est cette courte vie ? Nous sentons à combien d'afflictions et de plaintes elle est sujette; de combien de tentations elle est traversée, de combien de craintes elle est remplie; combien elle est ardente dans ses convoitises, exposée aux accidents; accablée dans l'adversité, fière dans la prospérité; comme elle déborde de joie quand elle gagne, comme elle se tourmente quand elle perd; mais tout en tressaillant de bonheur quand elle gagne, elle tremble, elle craint de perdre ce qu'elle vient d'acquérir , d'être inquiétée pour ce
1. Matt. V, 12.
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qu'elle possède, au lieu qu'elle ne l'était pas lorsqu'elle n'avait rien. N'est-ce pas l'infortune même, une félicité menteuse ? Le petit y cherche à monter, et le grand y craint de descendre. Le pauvre y porte envie au riche, et le riche y dédaigne le pauvre. Qui pourrait d'ailleurs exprimer combien est à la fois profonde et frappante la laideur de cette vie? Cette laideur toutefois compte des amis tellement dévoués, que nous sommes réduits à désirer découvrir un petit nombre au moins d'hommes qui aiment la vie éternelle, dont ils ne peuvent voir la fin, comme on aime cette vie temporelle, qui finit si tôt et qu'on craint de voir finir à chaque instant, lorsqu'elle vient à se prolonger. Mais que faire ? qu'entreprendre ? que dire ? à quelles menaces saisissantes, à quelles exhortations brûlantes recourir pour faire sortir enfin de leur torpeur ces coeurs lourds et insensibles, ces coeurs glacés par le froid amour de la terre et du monde, et pour leur inspirer l'ardeur des choses éternelles ? Oui, que faire ? que dire ? Je le sais, j'y pense de temps en temps ; car ce qui se passe ici chaque jour me suggère suffisamment de considérations.
De l'amour même de cette vie temporelle, monte, s'il est possible, à l'amour de cette éternelle vie qu'ont aimée les martyrs et pour laquelle ils ont méprisé les choses du temps. Je vous en prie, je vous en conjure, je vous y engage et je m'y excite avec vous, aimons la vie éternelle. Je n'en demande pas, davantage, quoiqu'elle mérite beaucoup plus; aimons-la, comme la vie temporelle est aimée de ses partisans, et non comme cette même vie temporelle a été aimée des saints martyrs; Car ils ne l'ont pas ou ils ne l'ont guère aimée, et facilement ils lui ont préféré l'éternelle. Aussi n'est-ce pas aux martyrs que je pensais en disant: Aimons la vie éternelle comme on aime la vie temporelle, je voulais dire: Aimons l'éternelle vie comme la vie temporelle est aimée de ses partisans. C'est d'ailleurs de l'amour de cette vie éternelle que fait profession le chrétien.
3. Si nous sommes devenus chrétiens, c'est pour elle en effet et non pour la vie éternelle. Combien de chrétiens sont enlevés avant la maturité de l'âge, et combien d'impies vivent jusqu'à la vieillesse la plus avancée ! En retour il est aussi beaucoup d'impies qui meurent avant la maturité. Souvent les chrétiens perdent, tandis que les impies gagnent; souvent aussi les impies perdent, tandis que gagnent les chrétiens. Si d'un côté les impies sont sou. vent couverts d'honneur, et les chrétiens de mépris; souvent aussi les honneurs sont pour les chrétiens et les dédains pour les impies.
Ces biens et ces maux étant ainsi répartis sur les uns et sur les autres; lorsque nous sommes devenus chrétiens, mes frères, est-ce dans l'intention d'éviter ces maux et d'acquérir ces biens que nous avons consacré notre nom au Christ et que nous avons abaissé notre front devant son auguste symbole ? Tu es chrétien, tu portes sur ton front la croix du Christ : ce caractère te fait comprendre le sens de tes engagements sacrés. Quand en effet le Christ était suspendu à la croix, à cette croix gravée sur ton front et que tu aimes, non parce qu'elle est le signe d'un gibet,, mais parce qu'elle est le symbole du Christ; quand donc le Christ était suspendu à cette croix, il voyait autour de lui des bourreaux, il supportait leurs outrages et priait pour ces ennemis. Généreux Médecin, pendant qu'on le mettait à mort, il guérissait les malades avec son propre sang. Il dit alors; « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1) ». Or ce cri ne fut ni vain ni stérile; et bientôt des milliers de ces bourreaux crurent en leur Victime, et apprirent à souffrir pour Celui qui avait souffert pour eux.
Ce signe donc, mes frères, ce caractère que reçoit le chrétien, même en devenant catéchumène, nous fait comprendre que si nous sommes chrétiens , ce n'est pas pour éviter ni pour acquérir les maux ou les biens temporels et passagers, mais pour éviter les maux qui ne passeront pas et pour acquérir les biens qui dureront sans fin.
4. Cependant, mes frères, car j'avais commencé à vous le dire, à vous en avertir, à vous le rappeler, je vous en conjure, considérons à quel degré est aimée de ses partisans cette vie temporelle, dont craignent si fort d'être dépouillés par la mort des hommes condamnés à la mort. Vois-tu ce mortel trembler, fuir, chercher les ténèbres, aviser aux moyens de se défendre, prier, s'agenouiller, être prêt à donner, s'il est possible, tout ce qu'il possède, afin d'obtenir la vie, afin d'obtenir
1. Luc, XXIII, 34.
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de vivre un jour de plus, de prolonger tant soit peu une existence toujours incertaine ? On fait tant pour cette vie temporelle: qui fait rien de semblable pour la vie éternelle ? Adressons-nous à l'ami de la vie présente : Pourquoi tant faire ? pourquoi t'empresser ? pourquoi trembler ? pourquoi fuir ? pourquoi chercher l'obscurité ? Afin de vivre, répond-il ? Afin de vivre vraiment ? — Est-ce afin de vivre toujours ? — Non. — Tu n'entreprends donc pas d'échapper à la mort, mais de la retarder ? Toi qui fais tant pour mourir un peu plus tard, fais donc quelque chose pour ne mourir jamais.
5. Combien nous rencontrons d'hommes qui disent : Que le fisc me dépouille de mes biens, pourvu que je retarde ma mort ! et combien il y en a peu pour dire : Que le Christ me prenne tout, pourvu que je ne meure jamais ! Et pourtant, ô ami de cette vie temporelle, si le fisc te dépouille, il te ruine dans cette.vie ; mais si c'est le Christ, il te conserve tout au ciel. Par amour pour cette vie les hommes veulent à la fois posséder et donner de quoi l'entretenir. Ce que tu te réserves pour vivre, tu le donnes aussi pour vivre, dusses-tu mourir de faim. Tu vas même jusqu'à dire : Qu'on me dépouille, que m'importe ? Je veux mendier. Tu donnes ce qui te fait vivre, disposé, pour vivre, à demander l'aumône; tu donnes même le nécessaire, prêt à mendier dans ce monde; et tu n'es pas prêt, en donnant tort superflu, à régner avec le Christ ?
Pèse bien ceci, je t'en prie. S'il y a dans ton coeur une balance d'équité, sors-la et mets-y ces deux choses : Mendier dans ce monde, et régner avec le Christ. Mais est-il possible de peser ? Ce qui est sur l'un des plateaux n'est rien, comparé à ce qui est sur l'autre. S'il s'agissait ou de régner dans ce monde ou de régner avec le Christ, il n'y aurait point de comparaison à établir. J'ai donc eu tort de te dire de peser ; il n'y a pas ici de contrepoids. « Que sert à l'homme de gagner tout le monde, s'il vient à perdre son âme (1) ? » Or, qui ne perdra pas son âme règnera avec le Christ. Qui règne tranquille en ce monde ? Suppose qu'on y règne tranquillement, y règne-t-on éternellement ?
6. Considérez, comme je le disais d'abord,
1. Matt. XVI, 25.
jusqu'à quel point on aime cette vie; vie temporelle, vie éphémère, vie pleine de laideurs, combien on l'aime ! Pour elle souvent on va jusqu'à se dépouiller complètement et mendier. Veux-tu savoir pourquoi on se dépouille ainsi ? Pour vivre, réplique-t-on. — Malheureux, qu'as-tu aimé et où es-tu parvenu avec cet amour ? Ami malavisé, que diras-tu à cette vie que tu aimes désordonnément? oui, que diras-tu à cette vie que tu aimes ? Dis, parle, flatte-la, si tu le peux; que lui diras-tu? — Voilà à quel état d'indigence m'a réduit l'amour de ta beauté. — Mais je suis laide, te crie-t-elle, et tu m'aimes ? Je suis dure, et tu m'embrasses ? Je suis volage, et tu essaies de me suivre ? Je ne resterai pas avec toi, te crie encore cette amie; si j'y demeure encore quelque temps, je n'y demeurerai pas toujours. J'ai pu te dépouiller, je ne saurais te rendre heureux.
7. Ah ! puisque nous sommes chrétiens, implorons contre les séductions de cette vie désordonnément aimée le secours du Seigneur notre Dieu, et aimons la beauté de cette autre vie que l'oeil n'a point vue, dont l'oreille n'a point entendu parler, et que le coeur de l'homme n'a point pressentie; car c'est celle que Dieu a préparée pour ceux qui l'aiment (1) ; et cette vie n'est autre que lui-même. Vous applaudissez, vous aspirez à cette vie. Aimons-la énergiquement; que Dieu nous accorde de l'aimer. Répandons des larmes, non-seulement pour obtenir de la posséder, mais encore pour obtenir de l'aimer.
Qu'allons-nous vous dire? qu'allons-nous vous prouver ? Ouvrirons-nous des livres pour vous démontrer combien elle est incertaine, combien elle est éphémère, comme elle est presque nulle et combien sont vraies ces paroles : « Qu'est-ce que notre vie ? C'est une vapeur qui parait un moment et qui bientôt sera dissipée (2)? » Tel vivait hier, qui n'est plus aujourd'hui; il y a quelques jours on le voyait, impossible,de le. voir maintenant. On conduit un homme dans sa tombe; on revient tout triste pour l'oublier bientôt. On répète que l'homme n'est rien, l'homme le dit lui-même; et il ne se corrige pas de n'être rien en devenant quelque chose. C'est par la vie où on est quelque chose que les martyrs se sont épris d'amour; c'est elle qu'ils ont
1. Cor. II, 9. — 2. Eph. II, 10.
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acquise; ils y trouvent ce qu'ils ont aimé,, et ils l'auront bien plus abondamment encore à la résurrection des morts. C'est le chemin de cette vie qu'ils nous ont frayé en souffrant autant qu'ils ont souffert.
8. Saint Laurent était archidiacre. Le persécuteur, dit-on, lui demandait les richesses de l'Église, et c'est pour les obtenir qu'il lui fit endurer cette multitude de tourments dont le seul récit fait horreur. Placé sur un gril, il y eut tous les membres brûlés, il y sentit les ardeurs cuisantes de la flamme; mais il avait une telle vigueur de charité, qu'aidé de Celui qui la lui avait donnée, il triompha de toutes les tortures corporelles. « Nous sommes en effet l'ouvrage de Dieu, ayant été créés dans le Christ Jésus pour les bonnes oeuvres que Dieu a préparées afin que nous y marchions (1) ». Voici même ce qu'il fit pour exciter la colère du persécuteur, non dans le but de l'irriter, mais de témoigner de sa foi devant la postérité et de montrer avec quelle sécurité il recevait la mort. « Fais venir avec moi, dit-il, des véhicules, afin que je t'amène les richesses de l'Église ». On lui envoya ces véhicules; il les chargea de pauvres et ordonna qu'on les reconduisît; il disait : « Ce sont là les richesses de l'Église ». Ce qui est indubitable, mes frères : la grande fortune des chrétiens consiste en effet dans les besoins des pauvres; pourvu toutefois que nous sachions où il nous faut conserver ce que nous possédons. Devant nous sont les pauvres; si nous leur donnons pour conserver, nous ne.perdons rien. Ne craignons pas qu'on nous enlève quoi que ce soit : tout est gardé par Celui qui nous a tout donné. Comment découvrir un gardien plus sûr, un plus fidèle débiteur ?
9. Animés de ces pensées, imitons courageusement les martyrs, si nous voulons profiter des solennités que nous célébrons. C'est ce que nous avons toujours dit, mes frères, c'est ce que nous n'avons jamais cessé de vous répéter. Il faut donc aimer l'éternelle vie ; mépriser la vie présente, se bien conduire et compter sur le bonheur. Que celui qui est mauvais, change; qu'une fois changé, on l'instruise ; une fois instruit il doit persévérer. « Qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé (2)».
1. Eph. II, 10. — 2. Matt. X, 22; XXIV, 13.
10. Mais beaucoup de méchants tiennent tant de mauvais propos. — Que voudrais-tu ? Que le bien naquit du mal ? Ne cherche pas le raisin sur des épines ; on te l'a défendu. « La bouche parle de l'abondance du coeur (1) ». Si tu peux quelque chose, si tu n'es pas méchant toi-même; souhaite au méchant de devenir bon. Pourquoi maltraiter les méchants? — Parce qu'ils sont méchants, reprends-tu. — Mais en les maltraitant tu te joins à eux. Voici un conseil : Un méchant te déplaît ? fais qu'il n'y en ait pas deux. Tu le réprimandes, et tu te joins à lui ? Tu le condamnes et tu fais comme lui ? Tu veux par le mal triompher du mal ? Triompher de la méchanceté par la méchanceté ? Il y aura alors deux méchancetés qu'il faudra vaincre l'une et l'autre. Ne connais-tu pas le conseil que ton Seigneur t'a fait donner par son Apôtre : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien (2) ? » Il est possible que cet homme soit pire que toi ; mais comme tu es mauvais ici, il y a deux méchants, et je voudrais que l'un de vous au moins fût un homme de bien. Enfin on le maltraite jusqu'à le faire mourir. Pourquoi le maltraiter encore après la mort, quand son cadavre est insensible et qu'on ne déploie plus contre lui qu'une rage coupable et stérile ? C'est de la folie, et non de la vengeance.
11. Que vous dirai-je encore, mes frères, que vous dirai-je ? De n'aimer pas ces désordres ? Irai-je croire que vous les aimez? Loin de moi d'avoir sur vous de telles idées ! Il ne suffit pas, non il ne suffit pas que vous ne les aimiez point ; on doit exiger de vous autre chose. Nul ne doit se contenter de dire: Dieu sait que je ne voulais pas qu'on fît cela. Ne pas y avoir pris part, n'y avoir pas consenti voilà bien deux choses ; mais ce n'est pas encore assez. Il ne suffisait point de ne pas consentir, il fallait encore s'opposer. Il y a pour les méchants des juges, il y a des pouvoirs établis. « Ce n'est pas sans raison, dit l'Apôtre, que le pouvoir porte le glaive; car il est le ministre de Dieu dans sa colère » : mais « contre celui qui fait le mal ». Le ministre de la colère divine contre celui qui fait le mal. « Si donc tu fais le mal, poursuit-il, crains. Ce n'est pas sans raison qu'il porte le glaive. Veux-tu ne craindre pas le pouvoir? Fais
1. Luc, VI, 45. — 2. Rom. XII, 21.
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le bien, et par lui tu seras glorifié (1)».
12. Quoi donc ? observera-t-on, est-ce que saint Laurent avait fait le mal, lui qui a été mis à mort par le pouvoir? Comment s'appliquent à lui ces mots: « Fais le bien, et par lui « tu seras glorifié » ; puisque c'est pour avoir, fait le bien qu'il a été si cruellement torturé par le pouvoir? — Pourtant, si le pouvoir n'avait servi à le glorifier, serait-il aujourd'hui honoré, exalté, comblé par nous de tant d'éloges? Ainsi le pouvoir malgré lui-même a servi à le glorifier. Aussi bien l'Apôtre ne dit pas : Fais le bien et le pouvoir te glorifiera. De fait les apôtres et les martyrs ont tous fait le bien, et au lieu de les louer, les puissances publiques les ont mis à mort. L'Apôtre te tromperait donc s'il te disait : Fais le bien, et la puissance te glorifiera. Mais il a fait attention; il a médité, pesé, adopté, châtié son langage. Remarquez bien ces mots : « Fais le bien, et «parelle tu seras glorifié » ; soit qu'elle te loue elle-même, si elle est bonne; soit que, si elle est injuste et que tu meures pour la foi, pour la, justice, pour la vérité, elle travaille à ta gloire par ses cruautés mêmes, non pas en le louant, mais en te donnant occasion de mériter des louanges. Ainsi donc fais le bien, et tu en jouiras avec sécurité.
13. Ce méchant toutefois a fait tant de mal; il a opprimé tant de malheureux, les a réduits en si grand nombre à l'indigence et à la mendicité. — Pour lui, il y a des juges, il y a des pouvoirs établis. L'État est organisé; « puisque les pouvoirs qui existent ont été établis de Dieu (2) ». Pourquoi le maltraiterais-tu? Quel pouvoir en as-tu ?Aussi ces actes ne sont-ils pas des supplices publics, ce sont des assassinats manifestes. Voulez-vous plus encore ? Considérez les divers degrés de la hiérarchie. Quand un homme est condamné au dernier supplice, quand le glaive est déjà suspendu sur sa tête, nul autre n'a le droit de le frapper que celui qui a reçu cette mission spéciale. Le bourreau qui donne la question est seul chargé de frapper le condamné. Voici un homme réservé par le tribunal au dernier supplice; que le greffier vienne à le frapper, tout condamné que soit cet homme, le greffier à son tour est condamné comme homicide. Encore une fois, tout condamné que soit celui qu'il met à mort, quoiqu'il n'attende plus que le
1. Rom. XIII, 3, 4. — 2. Rom. XIII, 1-4.
châtiment suprême, comme il est frappé irrégulièrement, il y a homicide. Mais, s'il y a homicide à frapper sans ordre un homme condamné à mort : comment caractériser, je vous le demande, la volonté de tuer un homme qui n'a été ni entendu ni jugé, et sur lequel, tout méchant qu'il soit, on n'a reçu aucune juridiction ? Nous n'avons garde de soutenir les méchants, ni de dire que les méchants ne sont pas des méchants. C'est aux juges à rendre compte de leur conduite envers eux. Pourquoi voudrais-tu, toi, prendre à ta charge la difficile responsabilité de la mort d'autrui., quand tu n'es revêtu d'aucune puissance ? Dieu t'a déchargé d'un lourd fardeau en ne te faisant pas juge. Pourquoi t'arroger ce qui ne t'appartient pas ? Rends compte de ta propre conduite.
14. O Seigneur, de quel trait vous avez frappé au coeur ceux qui cherchent à frapper leur prochain, lorsque vous avez dit : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ». Cette parole grave et saisissante leur perça le coeur, ils virent à découvert leurs consciences , ils rougirent devant la justice qui leur parlait, et s'en allant l'un après l'autre, ils laissèrent seule cette malheureuse femme. Mais non, la pécheresse n'était pas seule ; avec elle était son Juge , son Juge qui ne la jugeait pas encore et qui lui offrait sa miséricorde. Les bourreaux une fois partis, il n'y avait plus effectivement que la misère et la miséricorde en présence l'une de l'autre. « Personne ne t'a condamnée ? » dit le Seigneur, à l'adultère. « Personne, Seigneur », reprit-elle. — « Ni moi non plus je ne te condamnerai pas, et garde-toi de pécher à l'avenir (1) ».
15. Mais ce soldat m'a fait tant de mal. — Je voudrais savoir si, soldat à ton tour, tu ne ferais rien de semblable. Nous ne voulons pas toutefois que se conduisent de la sorte les soldats qui oppriment les pauvres; nous voulons au contraire qu'eux aussi écoutent l'Évangile, car ce n'est pas la milice, mais la malice qui fait obstacle au bien. Quand les soldats venaient demander le baptême à saint Jean, ils lui disaient: « Et nous, que ferons-nous ? N'usez de violence ni de fraude envers personne, répondait saint Jean, et contentez-vous de votre paye ». Réellement, mes frères,
1. Jean, VIII, 3-11.
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si les soldats agissaient ainsi, l'Etat serait heureux.
Il faudrait qu'outre les soldats, les leveurs d'impôts fussent aussi comme le dit saint Jean au même endroit. Les publicains, en d'autres termes les leveurs d'impôts, lui demandant en effet : « Nous aussi, que ferons-nous ? » il leur répondit: « N'exigez rien de plus que ce qui vous a été prescrit». Voilà des avis pour le soldat, en voilà aussi pour le leveur d'impôts ; en voici d'autres pour le propriétaire : « Que celui quia deux tuniques en donne une à qui n'en a pas; et que celui qui a de quoi manger fasse de même (1) ». Nous voulons que les soldats soient dociles aux leçons du Christ ; soyons-y dociles nous-mêmes. Le Christ n'est-il que pour eux et n'est-il pas pour nous ? Tous écoutons-le et vivons cordialement en paix.
16. Il m'a écrasé dans mon commerce. — A ton tour, as-tu bien fait le commerce ? N'y as-tu trompé personne ? N'y as-tu pas fait de faux serments ? N'y as-tu pas dit : J'en atteste Celui qui m'a conduit sur la mer, j'en atteste la mer elle-même, j'ai acheté cela tant, quoique tu ne l'aies pas acheté ce que tu déclares ? Je vous le dis formellement et avec toute la liberté que Dieu me donne, mes frères, il n’y a que des méchants pour maltraiter les méchants. Le pouvoir a des obligations différentes, et souvent le juge est contraint à tirer l'épée et à frapper malgré lui. Autant que la chose dépendait.de lui, il était prêt à rendre un arrêt non sanglant ; mais il ne voulait point la ruine de l'ordre public : c'est sa profession, son autorité, son devoir. Ton devoir à toi n'est-il pas de dire à Dieu : « Délivrez-nous du mal (2)? » O toi qui dis : « Délivrez-nous du mal», je prie Dieu de te délivrer de toi-même.
17. En résumé, mes frères, que pouvons-nous éviter ? Tous nous sommes chrétiens ; mais nous portons, nous, un fardeau plus lourd encore. Souvent on dit de nous : Il est allé trouver telle autorité ; qu'est-ce qu'un évêque peut avoir à faire avec elle ? — Tous cependant vous savez que vos propres besoins nous font aller où nous n'aimons pas ; nous forcent à regarder, à nous arrêter à la porté, à attendre l'entrée des grands et des petits, à nous faire annoncer, à être enfin admis avec
Luc, III, 11-14. — 2. Matt. VI, 13.
peine, à supporter des humiliations, à prier, à obtenir parfois, et d'autres fois à sortir avec tristesse. Qui de nous voudrait souffrir tout cela, sans y être forcé ? Qu'on nous laisse, qu'on ne nous impose pas cette charge, que nul ne nous contraigne ; oui, qu'on nous accorde cela, débarrassez-nous de ce fardeau. Nous vous en prions, nous vous en conjurons, que nul- ne nous force plus : nous ne voulons pas avoir affaire avec les autorités, Dieu sait qu'on nous fait violence. D'ailleurs nous nous conduisons envers ces autorités comme nous devons nous conduire envers des chrétiens, si ces puissances sont chrétiennes ; et comme nous devons nous conduire envers des païens, si elles sont païennes, car nous voulons à tous du bien.
Je devrais, dit-on, engager ces autorités à faire le bien. Les y engagerons-nous devant vous ? L'avons-nous fait jamais, je vous le demande ? Vous ignorez si nous leur avons donné des avis, oui ou non. Je suis sûr que vous l'ignorez et que vous jugez témérairement. Permettez-moi cependant de le dire encore, mes frères ; on peut me dire, à propos d'une autorité: S'il avait averti ce magistrat, ce magistrat aurait fait le bien. Eh bien ! c'est ma réponse, je l'ai averti, mais il ne m'a pas écouté ; je l'ai averti, quand je ne t'avais pas pour témoin. Comment avertir le peuple en particulier? Nous pouvons bien donner à un homme un avertissement secret, lui dire, quand personne n'est présent : Fais ceci, fais cela ; qui prendra le peuple à l'écart et l’avertira sans que personne en sache rien?
18. C'est ce malheur (1) qui nous a contraint de vous parler ainsi, pour n'avoir pas à rendre de vous un compte funeste à Dieu, pour ne nous exposer pas à entendre ce reproche C'était à toi de l'avertir, de lui donner; comme à moi, de recueillir (2).
Eloignez-vous donc, oui éloignez-vous complètement de ces actions sanglantes. Lorsque vous voyez ou qu'on vous rapporte des faits semblables, ne cherchez à exciter en vous que de la pitié. — C'est un méchant qui est mort. Il n'en est que plus à plaindre, à plaindre comme mort et comme méchant. Il faut le plaindre doublement, car il est deux fois mort, éternellement et temporellement. S'il était mort en bon état, nous n'éprouverions
1. L'homicide commis. — 2. Luc, XIX, 23.
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que la tristesse humaine d'être séparé de lui, quand nous aurions voulu qu'il vécût encore avec nous. Il nous faut pleurer davantage les méchants, puisqu'à la suite de cette vie ils ont en partage les peines éternelles. Votre devoir est donc de plaindre, mes frères, de plaindre et non de maltraiter.
19. Mais, je l'ai dit, il ne suffit pas, non, il. ne suffit pas de s'abstenir, de gémir même ; il faut de plus vous opposer de toutes vos forces à ce que peut faire le peuple. Je ne prétends pas, mes frères, que chacun de vous puisse sortir et le réprimer, ce peuple; nous ne le pouvons nous-mêmes : mais chacun, sans sortir de chez lui, peut arrêter son fils, son serviteur, son ami, son voisin, son client, son inférieur. Traitez avec eux, pour les détourner de ces actes. Persuadez quand vous pouvez ; employez même la sévérité, quand vous avez de l'autorité. Je sais une chose, et tous la savent comme moi, c'est que dans cette ville il y a beaucoup de maisons où il ne se rencontre pas un seul païen, et qu'il n'en est aucune où il n'y ait des chrétiens. Si même on y regarde de près; il n'y a mime aucune maison où il n'y ait plus de chrétiens que de païens. C'est vrai, vous l'admettez. Si donc les chrétiens s'y opposaient, il ne se commettrait pas de ces désordres. A cela, rien à répondre. Il pourrait sans doute y avoir des désordres secrets, mais non des désordres publics, si les chrétiens voulaient qu'il n'y en eût pas. Chacun en effet retiendrait son serviteur, son fils ; le jeune homme serait arrêté par la sévérité de son père, de son oncle, de son précepteur, d'un bon voisin, par la sévérité même des réprimandes de son aîné. Ah ! si on se conduisait ainsi, que de maux et de chagrins on nous épargnerait !
20. Mes frères, je redoute la colère de Dieu. Dieu ne s'effraie pas du grand nombre. On a bientôt fini de dire : Ce que le peuple a fait, il l'a fait ; qui punira le Peuple ? — Qui ? Pas même Dieu ? Dieu a-t-il eu peur du monde entier, en envoyant le déluge ? A-t-il eu peur -de toutes les villes de Sodome et de Gomorrhe, en les faisant consumer par le feu du ciel ? Je ne veux point parler des calamités actuelles ; hélas ! qu'elles sont cruelles et universelles aussi bien que leurs conséquences ! Je n'en veux point parler, pour ne paraître pas blesser. Mais Dieu, dans sa colère, a-t-il distingué les coupables des innocents ? Il a confondu ceux qui faisaient le mal avec ceux qui ne les empêchaient pas.
21. Résumons enfin ce discours, mes frères. Nous vous recommandons, nous vous prions, au nom du Seigneur et de sa mansuétude, de vivre avec douceur, de vivre en paix. Laissez les autorités accomplir tranquillement les devoirs dont elles rendront compte à Dieu et à leurs supérieurs ; et toutes les fois que vous avez une requête à présenter, présentez-la avec respect et sans bruit. Ne vous mêlez pas à ceux qui font le mal et qui maltraitent d'une manière aussi malheureuse que désordonnée ; loin de vous le désir d'être même simples spectateurs d'actes pareils. Que chacun dans sa demeure et dans son voisinage emploie toute son influence sur ceux avec qui il a des rapports de parenté ou d'amitié, pour les avertir, les persuader, les, instruire et les reprendre efficacement ; employez même des menaces pour détourner de si grands maux ; et afin que Dieu prenne enfin pitié de nous, mette un terme aux calamités humaines, ne nous traite pas selon nos péchés, ne nous rende pas selon nos iniquités ; qu'il éloigne de nous nos crimes comme l'Orient est éloigné de l'Occident (1), et que pour la gloire de son nom il nous délivre, nous pardonne nos péchés et empêche les gentils de demander: Où est leur Dieu (2) ?
1. Ps. CII, 10, 12. — 2. Ps. LXXVIII, 9, 10.
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ANALYSE. — La foi de saint Laurent et le mépris qu'il a fait du monde sont admirables. Imitons cette foi et ce mépris da monde, et nous aurons part à sa magnifique récompense.
1. Le martyre de saint Laurent est illustre, mais à Rome, et non ici : tant je vous vois en petit nombre ! Autant il est impossible de cacher Rome, autant il le serait de voiler la gloire de saint Laurent. Comment pourrait-il se faire qu'elle fût cachée encore à cette ville? Je l'ignore. Peu de mots donc à vous qui êtes si peu. Fatigués d'ailleurs et accablés de chaleur comme nous le sommes, nous ne pouvons pas beaucoup.
Saint Laurent était diacre ; il suivit les Apôtres, c'est-à-dire qu'il exista peu de temps après eux. Or, comme une de ces persécutions que vous venez d'entendre prédire aux chrétiens dans l'Evangile sévissait avec fureur à Rome ainsi que partout ailleurs, on demanda à Laurent, en sa, qualité d'archidiacre, de livrer les richesses de l'Eglise. Il répliqua, dit-on : « Qu'on envoie des chars avec moi, afin que j'y transporte les trésors de l'Eglise ». L'avarice s'ouvrit à l'espérance; mais la sagesse savait que faire. Les ordres furent promptement donnés, et il partit autant de chars qu'en demanda Laurent. Or, il en demanda beaucoup, et plus il y en avait, plus on nourrissait l'espoir d'un riche butin. Saint Laurent remplit ces chars de pauvres, revint avec eux; et comme on lui demandait : Qu'est-ce que cela? « Ce sont, reprit-il, les trésors de l'Eglise ». Ainsi joué, le persécuteur fit allumer des feux, mais le saint diacre n'était pas froid à les redouter; si le bourreau était comme embrasé de fureur, l'âme du martyr était plus encore embrasée de charité. Qu'arriva-t-il encore? On apporta un gril, le saint y fut rôti. Quand il eut un côté brûlé, on rapporta qu'il souffrit ces tourments avec une telle tranquillité, que se réalisa en lui ce que nous venons d'entendre dans l'Evangile : « Dans votre patience vous posséderez vos âmes (1) » ; quand donc il fut brûlé, il dit avec une patience tranquille : « C'est déjà cuit; il ne vous reste plus qu'à me retourner et à me manger ».
Tel fut son martyre, telle est la gloire dont il est couronné. Ses bienfaits brillent à Rome avec tant d'éclat, qu'il est absolument impossible de les nombrer. Saint Laurent est donc un,de ceux dont le Christ a dit : « Qui perdra pour moi son âme, la sauvera (2) ». Il sauva la sienne par sa foi, par son mépris du monde, par le martyre. Quelle n'est pas sa gloire auprès de Dieu, puisqu'il reçoit tant d'honneur au milieu des hommes ?
2. Marchons sur ses traces en imitant sa foi, en imitant aussi son mépris du monde. Ce n'est pas seulement aux martyrs que sont promises les célestes récompenses ; c'est à tous ceux qui suivent le Christ avec une foi entière et une parfaite charité. La Vérité même ne promet-elle pas les honneurs des martyrs quand elle dit : « Nul ne laisse sa maison, ou son champ, ou ses parents, ou ses frères, ou son épouse, ou ses fils, sans recevoir sept fois autant durant cette vie; mais au siècle futur, il jouira de la vie éternelle (3)? »
Est-il rien de plus glorieux à l'homme que de vendre tout .ce qu'il a pour acheter le Christ, que d'offrir à Dieu ce que Dieu agrée davantage, la vertu d'une âme incorruptible, les pures louanges de la dévotion; que d'escorter le Christ lorsqu'il viendra tirer vengeance de ses ennemis ; que de siéger à ses côtés, quand il s'assiéra sur son tribunal; que de devenir son cohéritier, que d'être égalé aux anges, que de jouir, avec les patriarches, les
1. Luc, XXI, 19. — 2. Ib. IX, 24. — 3. Matt. XIX, 29.
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Apôtres et les prophètes, de la possession du royaume des cieux? Quelle persécution peut abattre ces pensées, quels tourments peuvent en triompher? Quand une âme vigoureuse, forte et constante s'appuie sur ces idées religieuses, elle reste immobile devant toutes les terreurs diaboliques, devant toutes les menaces du,monde, car elle puise son énergie dans la foi certaine et inébranlable de l’avenir. La persécution ferme ses yeux, mais le ciel s'ouvre ; l'Antéchrist menace, mais le Christ soutient ; on endure la mort, mais la mort est suivie de l'immortalité; on perd le monde en le quittant, mais on reçoit le paradis en échange ; la vie temporelle s'éteint, mais on renaît à la vie éternelle. Quelle gloire et quelle félicité de quitter la terre plein de joie; de la quitter comblé d'honneur au milieu des tourments et des angoisses ; de fermer un moment les yeux aux hommes et au monde, et de les ouvrir aussitôt pourvoir Dieu, même en allant heureusement vers lui ! Avec quelle rapidité on quitte la terre pour prendre sa place dans les célestes royaumes !
Voilà ce qu'il faut embrasser par l'esprit et la. pensée, méditer le jour et la nuit. Que la persécution trouve en cet état le soldat de Dieu : une vertu si bien disposée au combat restera invincible. Est-on appelé avant l'heure du combat? La foi ainsi disposée au martyre reçoit sans retard sa récompense de la justice de Dieu. A la lutte, durant la persécution, à la constance en temps de paix, est accordée la couronne.
ANALYSE. — En donnant aux fidèles le sang du Sauveur, saint Laurent a compris qu'il devait offrir à Jésus-Christ son propre sang. Mais les seuls martyrs ne sont pas appelés à imiter le Fils de bien; saint Pierre semble enseigner que sa passion ne profitera qu'à ceux qui marchent sur ses traces. Donc imitons son humilité en obéissant comme lui, sa douceur en ne nous vengeant pas, son mépris des choses de la terre en vivant intérieurement dans le ciel. Mais il faut pour cela une invincible charité. C'est à son ardente charité que saint Laurent doit la victoire : sans elle il eût été vaincu.
1. Voici le jour où a triomphé le bienheureux Laurent; le jour où il a foulé aux pieds la rage du monde et méprisé ses caresses; le jour où il l'a ainsi emporté sur les persécutions de l'enfer : c'est Ce que nous assure l'Eglise romaine. Tout Rome redit en effet combien est glorieuse 'la couronne du saint martyr, quelle multitude de vertus, semblables à des fleurs variées, la font briller d'un vif éclat.
On vous le répète habituellement: il exerçait dans l'Eglise même l'office de diacre. C'est là qu'il dispensait le sang divin du Christ, c'est là aussi que pour le nom du Christ il versa son propre sang. Il s'était donc assis avec prudence à la table du Tout-Puissant, de cette table dont viennent de nous parler ainsi les proverbes de Salomon : « Es-tu assis pour manger à la table d'un puissant ? Considère avec attention ce qui t'est servi, et en y portant la main, sache que tu dois le traiter semblablement (1) ». Quel est le sens mystérieux de ce festin ? Le saint apôtre Jean le fait connaître clairement quand il dit : « De même que le Christ a donné sa vie pour nous, ainsi devons-nous donner la nôtre pour nos frères (2) ». Saint Laurent comprit cette leçon, mes frères, il la comprit et la pratiqua, car il se disposait à rendre ce qu'il prenait à la table sacrée. Plein d'amour pour le Christ durant sa vie, il l'imita dans sa mort.
2. Nous donc aussi, mes frères, imitons le
1. Prov. XXIII, 1, 2. — 2. I Jean, III, 10.
510
Christ si nous l'aimons véritablement. Pouvons-nous lui mieux témoigner notre amour qu'en imitant son exemple? Aussi bien « le Christ a souffert pour nous, nous laissant son exemple pour que nous marchions sur ses traces (1)». L'apôtre Pierre en parlant ainsi semble avoir compris que le Christ n'a souffert que pour ceux qui marchent sur ses traces, et que sa passion ne profite qu'à eux. Les saints martyrs l'ont suivi jusqu'à répandre leur sang, jusqu'à souffrir pour lui; toutefois ils ne sont pas les seuls pour l'avoir suivi. Après leur passage, le pont n'a pas été détruit, ni la fontaine tarie après qu'ils y ont bu. Quelle est, d'ailleurs, l'espérance des vrais fidèles, soit qu'ils vivent dans la chasteté et l'union sous le joug du pacte matrimonial, soit qu'ils domptent les appétits de la chair dans la continence de la viduité, soit même qu'aspirant au point culminant de la sainteté et couronnés des fleurs toujours fraîches de la virginité, ils suivent l'Agneau partout où il va? Quelle est leur espérance et la nôtre à tous en même temps, s'il n'y a pour suivre le Christ que ceux qui versent pour lui. leur sang ? L'Eglise notre mère va-t-elle donc perdre tous ces enfants, à qui elle a donné le jour avec d'autant plus de fécondité qu'elle jouissait d'une paix plus complète ? Doit-elle pour ne les perdre pas, demander des persécutions, demander des épreuves nouvelles? Nullement, mes frères. Eh ! comment peut-elle demander des persécutions, elle qui crie chaque jour : « Ne nous jetez pas dans la tentation (2)?»
Il y a, il y a, oui, mes frères, il y a dans ce jardin du Seigneur, non-seulement la rose des martyrs, mais encore le lis des vierges, le lierre des époux et la violette des veuves. Non, mes bien-aimés, il n'y a aucun état dans le genre humain, qui puisse désespérer de sa vocation. Pour tous le Christ a souffert, et l'Ecriture dit avec vérité: « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et qu'ils parviennent à la connaissance de la vérité (3) ».
3. Etudions maintenant comment sans répandre son sang et sans être exposé au martyre, le chrétien doit imiter Jésus-Christ. L'Apôtre dit, en parlant du Seigneur : « Il avait la nature divine et il ne crut pas usurper en s'égalant à Dieu ». Quelle majesté ! « Mais il s'est anéanti lui-même en prenant une
1. I Pierre, II, 21. — 2. Matt. VI, 13. — 3. I Tim. II, 4.
nature d'esclave, en se faisant semblable aux hommes et reconnu homme par l'extérieur». Quelle humilité ! Le Christ s'est abaissé: voilà, chrétien, à quoi t'attacher. Le Christ « s'est fait obéissant » : pourquoi t’enorgueillir ? Jusqu'où le Christ a-t-il.obéi ? Jusqu'à s'incarner, tout Verbe qu'il était; jusqu'à partager notre mortalité, jusqu'à être trois fois tenté par le diable, jusqu'à endurer les dérisions du peuple, jusqu'à souffrir d'être conspué et en. chaîné, d'être souffleté et flagellé; si ce n'est pas assez, « jusqu'à mourir» : et si le genre de mort est encore capable d'y contribuer davantage, «jusqu'à mourir sur la croix (1) ». Tel est le modèle d'humilité qui doit servir de remède à notre orgueil.
O homme ! pourquoi donc t’enfler? Pourquoi te tenir si raide, ô peau de cadavre? Pourquoi te gonfler, pourriture infecte ? Tu t'animes, tu gémis, tu t'échauffes, parce que je ne sais qui, t'a fait quelque injure. Pourquoi demander à te venger ? Pourquoi cette soif ardente de représailles? Pourquoi n'être tranquille qu'après avoir frappé celui qui t'a frappé ? Si tu es chrétien, cède le pas à ton Roi; que le Christ se venge d'abord, car il ne s'est pas vengé encore, lui qui a tant souffert pour l'amour de toi. Cette haute majesté pouvait sans doute ne rien souffrir ou se faire justice immédiatement. Mais plus le Christ était puissant, plus il a voulu être patient; car « il a souffert pour nous, il nous a donné l'exemple afin que nous marchions sur ses traces ».
Ainsi donc vous le reconnaissez, mes bien-aimés, sans verser son sang, sans aller jusqu'à être enchaîné, emprisonné, flagellé, déchiré par les ongles de fer, nous pouvons souvent imiter le Christ.
Mais après avoir parcouru ces humiliations et avoir dompté la mort, le Christ est monté au ciel : suivons l'y encore. Ecoutons l'enseignement.d'un Apôtre: « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, goûtez les choses d'en haut, puisque le Christ y est assis à la droite de Dieu ; cherchez les choses d'en haut et non, les choses de la terre (2) ». Qu'on repousse tous- les plaisirs temporels auxquels peut entraîner le monde; qu'on méprise toutes les souffrances et tous les désagréments dont il menace. En agissant ainsi, on peut être sûr de marcher sur les traces du Christ et d'avoir le
1. Philip. II, 6-8. — 2. Colos. III, 1, 2.
droit de dire avec l'apôtre saint Paul: « Notre vie est dans les cieux (1) ».
4. Afin toutefois que la vertu soit alors invincible, il faut que la charité ne soit pas une feinte charité. Aussi la, vraie vertu nous vient-elle de Celui qui répand la charité dans nos coeurs (2). Saint Laurent n'aurait-il pas redouté les feux extérieurs sur lesquels on le jetait, si en lui n'avait brûlé la flamme intérieure de la charité ? Si donc, mes frères, ce martyr glorieux n'avait point peur des flammes épouvantables qui calcinaient son corps, c'est que son coeur était enflammé du désir le plus ardent des joies célestes. Comparée à l'ardeur, qui brûlait son âme, la flamme allumée par les persécuteurs était toute froide. Aurait-il pu supporter des douleurs si
1. Philip. III, 20. — 2. Rom. V, 5.
multipliées et si aiguës, s'il n'eût aimé les chastes délices des récompenses éternelles ? Aurait-il enfin méprisé cette vie, s'il n'eût été attaché à une vie meilleure? « Qui pourra vous nuire », dit l'apôtre saint Pierre ? « qui pourra vous nuire, si vous êtes attachés au bien (1)? » Quelque mal que te fasse endurer le persécuteur , que l'amour du bien t'empêche de fléchir. Car en aimant de tout ton coeur ce qui est bien, tu endureras avec patience et avec égalité d'humeur tous les maux possibles. En quoi tous les tourments infligés par les bourreaux à saint Laurent, lui ont-ils nui ? N'est-il pas vrai que les supplices l'ont rendu plus illustre, et qu'en lui procurant une mort précieuse, ils nous ont ménagé ce grand jour de fête?
1. Pierre, III, 13.
ANALYSE. — C'est en mourant que Jésus-Christ s'est multiplié; c'est en mourant aussi que les martyrs ont fécondé le monde. Jésus-Christ nous dit que nous devons également nous haïr : c'est la meilleure manière de nous aimer. Or, nous devons avoir confiance en Jésus-Christ quand il nous enseigne cette vérité, comme lorsqu'il nous enseigne toutes les autres ; car il y a en lui la toute-puissance, attendu qu'il s'est ressuscité, et pour nous une inexprimable bonté de condescendance. Donc, appuyons-nous sur lui et espérons en lui.
1. Votre foi connaît le grain mystérieux qui est tombé en terre et qui s'est multiplié en y mourant. Oui, votre foi connaît ce grain mystérieux, puisqu'il habite en vos coeurs. Aucun chrétien ne doute, en effet, que le Christ n'ait alors parlé de lui-même. Mais après la mort et la multiplication de ce grain, d'autres grains ont été semés sur la terre ; de ce nombre est le bienheureux Laurent, et nous célébrons aujourd'hui le jour où il a été semé.
De ces grains répandus par tout l'univers , quelle riche moisson est sortie ! Nous la voyons, nous en sommes heureux, et cette moisson est nous-mêmes, si toutefois, par la grâce de Dieu, nous sommes en état d'être placés dans le grenier. On n'y place pas toute la récolte. Si utile et. si nourrissante que soit la pluie; elle fait croître en même temps le froment et la paille. Ira-t-on enfermer dans le même grenier -la paille et le froment, quoique l'une,et l'autre croissent dans le même champ et soient foulés sur la môme aire? Nullement. Voici donc le temps de fixer son choix. Avant qu'arrive le vannage suprême, qu'on épure ses moeurs ; car aujourd'hui le grain est encore sur l'aire où il se sépare de la paille, et on ne le vanne pas encore pour l'en séparer définitivement.
2. Ecoutez-moi, grains sacrés , car je ne doute pas qu'il n'y en ait ici ; en douter, ce ne serait pas être un bon grain moi-même: écoutez-moi donc, ou plutôt écoutez en moi le grain (512) primordial. N'aimez pas vos âmes durant cette vie, ou plutôt ne consentez pas à les aimer, si vous y êtes portés, afin de les sauver en ne les aimant pas, car en ne les aimant pas, vous les aimez davantage. « Qui aime son âme en ce siècle, la perdra (1) ». C'est ce qu'enseigne le grain mystérieux, le grain qui est tombé en terre et qui y est mort pour se.multiplier qu'on écoute ce qu'il dit, car il ne ment pas. Lui-même a fait ce à quoi il nous engage; il nous a instruits par ses préceptes, et pour nous donner l'exemple, il a marché en avant. Le Christ durant cette vie n'a pas aimé son âme; s'il est venu parmi nous, c'était afin de la perdre, de la donner pour nous et de la reprendre quand il le voudrait.
Il est vrai, tout homme qu'il était, il était Dieu en même temps ; car le Christ est à la fois Verbe, âme et corps, vrai Dieu et vrai homme; mais homme exempt de tout péché, afin de pouvoir effacer le péché du monde, et doué d'une puissance si supérieure qu'il pouvait dire en toute vérité : « J'ai le pouvoir de déposer mon âme; et j'ai aussi le pouvoir de la reprendre; nul ne me l'enlève; c'est de moi-même que je la dépose, et de moi-même que je la reprends (2) ». Eh bien ! puisqu'il avait une telle puissance, comment a-t-il pu dire : « Maintenant mon âme est troublée (3)? » Comment, avec une telle puissance, cet Homme-Dieu est-il troublé, sinon parce qu'en lui est symbolisée notre faiblesse ? « J'ai le pouvoir de déposer mon âme et j'ai le pouvoir de la reprendre ». Ces paroles montrent le Christ tel qu'il est en lui-même; oui, elles montrent le Christ tel qu'il est en lui-même ; mais quand il se trouble aux approches de là mort, c'est le Christ ,tel qu'il est en toi. L'Eglise serait-elle son corps, s'il n'était en nous en même temps qu'en lui?
3. Ecoute-le donc : « J'ai le pouvoir de donner mon âme et j'ai le pouvoir de la reprendre ; personne ne me l'enlève. — Je me suis endormi ». On lit en effet dans un psaume
« Je me suis endormi». C'est comme si le Sauveur eût dit : Pourquoi ces frémissements, ces transports, cette ivresse des Juifs ?croient-ils avoir fait quelque chose? « Je me suis endormi ». C'est moi, moi qui ai le pouvoir de déposer mon âme; « je me suis endormi », en la déposant, « et j'ai pris mon sommeil». Mais
1. Jean, XII, 24, 25. — 2. Ib. X, 17, 18. — 3. Jean, XII, 27.
comme il avait aussi le pouvoir de reprendre cette âme, il ajoute : « Et je me suis réveillé ». Afin toutefois d'en rendre gloire à son Père, il poursuit : « Parce que le Seigneur m'a pris dans ses bras (1)». Ces mots : «Parce que le Seigneur m'a pris dans ses bras » , ne doivent pas éveiller dans vos esprits l'idée que le Seigneur ne se serait pas ressuscité lui-même. Le Père l'a ressuscité ; lui aussi s'est ressuscité. Comment prouver que lui aussi s'est ressuscité ? Rappelle-toi ces mots adressés aux Juifs « Renversez ce temple, et en trois jours je le rebâtirai (2) ».
Comprends par là que c'est de son plein pouvoir que le Christ est né d'une Vierge: ce n'était pas une nécessité, c'était un acte de plein- pouvoir; que de son plein pouvoir aussi il est mort, et mort comme il est mort. A leur insu il faisait servir les méchants à ses bons desseins: pour notre bonheur il appliquait à accomplir les projets de sa puissance un peuple frémissant et insensé ; parmi ceux qui lui donnaient la mort, il voyait de futurs disciples qui devaient; vivre avec lui; et en les voyant partager encore les folies d'un peuple insensé, il disait: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne « savent ce qu'ils font (3) ». C'est moi, c'est moi leur médecin-; je leur tâte le pouls; du haut de cet arbre je vois mes malades; je suis attaché et j'étends sur eux ma main ; je meurs et je leur donne la vie; je verse mon sang et je fais avec ce sang un remède pour mes ennemis ; ils sont furieux et le répandent, ils croiront et le boiront.
4. Ainsi donc le Christ Notre-Seigneur et notre Sauveur, le chef de l'Eglise, lui qui est né de son Père sans le concours d'une Mère; oui, Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, considéré en lui-même, a déposé son âme avec plein pouvoir et avec plein, pouvoir il l'a reprise. Ce n'est pas précisément à cause de cette puissance suprême qu'il disait: « Mon âme est troublée » ; c'est nous qu'il personnifiait en lui-même; c'est nous qu'il voyait, qu'il considérait tout fatigués, qu'il prenait en quelque sorte et qu'il ranimait dans ses bras. Il craignait que quand arriverait pour quelqu'un de ses membres le dernier jour, le jour où il lui faudrait quitter la vie, ce membre ne vînt à se troubler par faiblesse, à désespérer de son salut, à dire qu'il n'est pas uni au Christ, puis
1. Ps. III, 6. — 2. Jean, II, 19. — 3. Luc, XXIII, 34.
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qu'il n'est pas préparé à la mort jusqu'à ne sentir en soi aucun trouble, jusqu'à éprouver assez de dévotion pour n'avoir l'esprit voilé par aucun nuage de tristesse. Ce désespoir eût été un danger, si on s'y fût livré lorsqu'aux approches de la mort on se serait troublé de ne finir que malgré soi une vie malheureuse et d'hésiter à commencer une vie qui ne doit jamais finir. Afin donc de ne pas laisser accabler par ce désespoir ses enfants encore faibles, il les regarde, il recueille dans son sein ces membres débiles, les derniers de ses membres, comme la poule réunit ses poussins sous ses ailes, et c'est à eux qu'il semble s'adresser quand il dit : « Mon âme est troublée » : reconnaissez-vous en moi ; s'il vous arrive quelquefois de vous troubler, ne désespérez pas, levez les yeux vers votre Chef et dites-vous : Lorsque le Seigneur prononçait ces mots : « Mon âme est troublée », c'est nous qui étions en lui, ce sont nos sentiments qu'il exprimait. Nous nous troublons, mais nous ne sommes pas perdus. « Pourquoi es-tu triste, mon âme ? et pourquoi me troubles-tu? » Tu ne veux pas quitter cette misérable vie? Elle est d'autant plus misérable que tu l'aimes malgré sa misère et que tu refuses d'en sortir; elle le serait moins si tu ne l'aimais pas.
Que n'est donc pas la vie bienheureuse, puisqu'on aime ainsi la vie malheureuse, uniquement parce qu'elle porte le nom de vie ? « Pourquoi es-tu triste, mon âme? et pourquoi me troubles-tu ? » Voici un parti à prendre. Laissée à toi-même, tu succombes ? « Confie-toi au Seigneur (1) ». En toi tu te.troubles? « Espère au Seigneur », au Seigneur qui t'a choisie avant la formation du monde, qui t'a prédestinée, qui t'a appelée, qui t'a justifiée quand tu étais impie, quia promis de te glorifier éternellement, qui a souffert pour toi la mort qu'il ne méritait pas, qui a pour toi répandu son sang et qui t'a personnifiée en lui-même quand il a dit: « Mon âme est troublée ». Quoi ! tu es à lui et tu trembles ? Comment pourra te nuire le monde, quand pour l'amour de toi est mort Celui qui a fait le monde ? Tu es à lui, et tu trembles ? « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n'a pas épargné son propre Fils, mais pour nous tous il l'a livré ; comment ne nous aurait-il pas donné toutes choses aussi avec lui (2) ? » Tiens donc ferme contre ces troubles; ne cède pas à l'amour du siècle. Il provoque, il flatte, il essaie de séduire n'y ajoute pas foi, et attache-toi au Christ.
1. Ps. XLII, 5. — 2. Rom. VIII, 31, 32.
ANALYSE. — La mort des saints martyrs semble un malheur aux yeux du monde insensé ; elle est en réalité un bonheur véritable, puisqu'elle les met, comme elle peut nous mettre nous-mêmes, en possession du vrai bonheur. En quoi donc consiste le bonheur? Chacun veut en jouir; mais en quoi consiste-t-il? Examinons ce que tous désirent. Tous désirent vivre et vivre avec la santé ; la vie sans la santé ne mérite pas le nom de vie. Mais si on avait peur de perdre cette vie jointe à la santé, cette peur ne serait-elle pas un tourment ? La vie, pour Faire le bonheur, doit donc être éternelle. Il faut de plus qu'on ne craigne pas d'être trahi, trompé ; conséquemment, que l'on connaisse la vérité, qu'on lise dans le coeur de son prochain. Ainsi la vie heureuse, ou la vie proprement dite, doit être accompagnée de la connaissance de la vérité. Qui nous procurera cette vie bienheureuse ? Evidemment Celui qui a dit : « Je suis la Voie ». Tout donc est dans ces mots : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie »; tout, le bonheur et le moyen d'y parvenir. Pourquoi hésiter de marcher dans cette voie où tant d'autres ont heureusement marché ?
1. Nous avons entendu et nous avons répété dans nos chants : « La mort des saints du Seigneur est précieuse », mais « à ses yeux (2) », et non aux yeux des insensés. Car « aux yeux des insensés, ils semblent mourir et leur trépas paraît un mal ». Mal ici ne signifie pas le mal qu'on fait, mais le mal qu'on souffre; il est par conséquent synonyme de peine, et voici le sens du texte sacré : «Aux yeux des insensés ils ont paru mourir, et leur trépas semble être un châtiment; mais ils sont en paix. Si devant les hommes ils ont enduré des tourments » voilà bien le mal qu'on fait, ou l'iniquité; « leur espoir est plein d'immortalité; leur affliction a été légère, et grande sera leur récompense (3). Les souffrances de cette vie ne a sont pas proportionnées à la gloire future a qui éclatera en nous (4) ». Mais tant qu'elle n'éclate pas elle demeure cachée ; et comme elle est cachée, « aux yeux des insensés, les justes semblent mourir ». Or, de ce qu'elle soit cachée aux yeux des hommes, s'ensuit-il qu'elle le soit aux yeux de Dieu qui sait l'apprécier ? Car c'est pour ce motif que « la mort des saints du Seigneur est précieuse à ses yeux ». Ainsi donc ce sont les yeux de la foi que nous devons ouvrir à ce mystère caché, afin de croire à ce que nous ne voyons pas encore, et de souffrir avec courage les maux que nous endurons injustement.
2. Pour ne rien perdre en souffrant,
1. Voir le Martyrologe, 24 août. — 2. Ps. CXV, 15. — 3. Sag. III, 25. — 4. Rom. VIII, 18.
adoptons la bonne cause ; la mauvaise cause n'ayant pas à attendre de récompense, mais de justes tourments. Sans doute l'homme n'est pas maître de finir sa vie comme il le voudrait; mais il est maître de régler sa vie de manière à la quitter avec sécurité. Néanmoins il n'aurait pas même cette liberté, si le Seigneur n'avait donné « le pouvoir de devenir enfants de Dieu » ; à qui ? « à ceux qui croient en son nom (1) ». Cette foi est la grande cause défendue par les martyrs, c'est celle qu'ont soutenue les martyrs de la Masse-Blanche. Ils sont une masse, par leur nombre même; une masse blanche, à cause de l'éclat de la cause défendue par eux. En si nombreuse société, pouvaient-ils redouter les brigands? Du reste, chacun d'eux eût-il marché tout seul, ils se seraient trouvés munis contre les attaques nocturnes: leur chemin même était une défense. « A côté du sentier, est-il dit, ils m'ont dressé des embûches (2) ». Aussi n'y tombe-t-on pas lorsqu'on ne s'écarte pas de la voie ; nous en avons la souveraine et sûre promesse dans ces paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ: « Je suis la Voie, et la Vérité, et la Vie (3)».
3. Tout homme, quel qu'il soit, veut être heureux. Il n'y a personne qui ne le veuille et qui ne le veuille par-dessus tout, qui même ne rapporte uniquement à cela tout ce qu'il veut d'ailleurs.
On est entraîné par des passions diverses;
1. Jean, I, 12. — 2. Ps. CXXXIX, 6. — 3. Jean, XIV, 6.
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l'un veut une chose, l'autre une autre ; il y a dans le genre humain diverses manières de vivre, et chacun choisit différemment; toutefois, quelque genre de vie que l'on adopte, il n'est personne qui n'aspire à jouir de la vie bienheureuse. Ainsi la vie bienheureuse est le sort que tous ambitionnent; il n'y a de division que sur le moyen d'y arriver, d'y tendre, d'y parvenir enfin. Si par conséquent nous cherchons sur la terre la vie bienheureuse, j'ignore si nous pourrons l'y découvrir. Ah ! ce n'est pas que nous cherchions le mal, mais nous ne cherchons pas le bien où il est. L'un dit: Heureuse la profession militaire. Un autre: Heureux ceux qui cultivent les champs. Il n'en est pas de la sorte, reprend celui-ci : heureux plutôt ceux qui brillent en public devant les tribunaux, qui défendent les intérêts de chacun, et dont la parole devient l'arbitre de la vie ou de la mort de leurs semblables. Cela n'est pas non plus, répliqué celui-là : mais heureux les juges, ceux qui doivent écouter et décider. Ceci est nié encore, il en est qui disent de leur côté: heureux les marins; que de pays ils apprennent à connaître, que de richesses ils amassent ! Ainsi donc, mes très-chers frères, de tant de manières de passer sa vie, il n'en est pas une seule qui plaise à tout le monde; et toutefois la vie bienheureuse a des charmes pour tous. Comment se fait-il que le même genre de vie n'ayant pas les sympathies de tous, tous cependant soient attirés par la vie bienheureuse ?
4. Proposons ici, si nous le pouvons, un idéal de vie bienheureuse dont chacun dise: C'est cela que je veux. Qu'on demande à qui que ce soit s'il veut parvenir à la vie bienheureuse, nul ne répondra: Je ne le veux pas; comme donc nous examinons en quoi consiste cette vie bienheureuse, plaçons-y ce qui est aimé de tous, ce dont personne ne dira: Je n'en veux point. Qu'est donc, mes frères, qu'est-ce que cette vie bienheureuse à laquelle tous aspirent sans que tous la possèdent? Cherchons.
Je demande à un homme: Veux-tu vivre? Cette question fait-il sur lui la même impression que si je lui disais: Veux-tu être soldat? A cette demande : Veux-tu être soldat? quelques-uns répondraient: Je le veux; et d'autres, en plus grand nombre peut-être: Je ne le veux pas. Si je dis au contraire : Veux-tu vivre ? il n'est personne, je crois, qui me réponde : Je
ne le veux pas; car la nature même inspire à tous de vouloir vivre et de ne vouloir pas mourir.
J'ajoute: Veux-tu être en bonne santé? Personne encore, je présume, qui réponde: Je ne veux pas. Personne, en effet, ne recherche la souffrance. La santé est à la fois le seul patrimoine du pauvre et le plus précieux trésor du riche. Et que sert au riche son opulente, s'il n'a point la santé, l'héritage de l'indigent? Le riche échangerait volontiers son lit d'argent avec le cilice du pauvre, si la maladie pouvait être transportée comme son lit.
Voilà donc deux choses, la vie et la santé, qui agréent à tout le monde. En est-il ainsi de l'art militaire ? En est-il ainsi de l'agriculture? En est-il ainsi de la vie de marin? Tous aiment la vie et la santé.
Mais quand on a la vie et la santé, ne cherche-t-on rien davantage? Peut-être, si l'on est sage, qu'on ne doit rien ambitionner de plus. Avec une vie complète et une parfaite santé, chercher encore quelque chose, ne serait-ce point une cupidité désordonnée ?
5. Les impies vivront au milieu des tourments. « Viendra l'heure, dit l'Evangile, où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix; et ceux qui ont fait le bien en sortiront pour ressusciter à la vie; comme ceux qui ont fait le mal, pour ressusciter au jugement (1) ». Les uns donc iront à la récompense, et les autres au supplice; de plus les uns et les autres auront la vie sans qu'aucun d'eux puisse mourir. Ceux qui vivront en jouissant de leur récompense, mèneront une vie délicieuse; ceux qui vivront au milieu des tourments, désireront, s'il était possible, voir finir cette misérable vie; mais personne ne leur donnera la mort pour les délivrer de leurs supplices.
Considère toutefois avec quelle précision s'exprime l'Ecriture : elle n'a pas daigné donner le nom de vie à cette vie misérable; à cette vie qui se prolonge dans les tortures, dans les tourments, dans les feux éternels; par conséquent la vie doit rappeler la gloire, non le noir chagrin, et éloigner toute idée de supplice. Etre toujours dans les supplices, c'est plutôt la mort éternelle qu'une vie quelconque. Aussi l'Ecriture donne-t-elle à cette existence le nom de seconde mort (2), attendu
1. Jean, V, 28, 29. — 2. Apoc. II, 11 ; XX, 6, 14.
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qu'elle suit cette mort première à laquelle nous sommes tous astreints par notre condition humaine. On l'appelle mort, et seconde mort, quoique personne n'y meure; ou plutôt, ce qui est plus juste, quoique personne n'y vive, car ce n'est pas vivre que de vivre dans les douleurs. Comment prouver que l'Ecriture parle de la sorte ? Le voici, la preuve est dans ce passage que je viens de citer: « Ils entendront sa voix, et ceux qui ont fait le bien sortiront pour ressusciter à la vie ». Il n'est pas dit : A la vie bienheureuse, mais simplement: « A la vie ».
Le seul mot de vie implique l'idée de bonheur; s'il n'en était pas ainsi, on ne dirait pas à Dieu : « En vous est la source de la vie (1) ». Dans ce texte, en effet, on ne lit pas non plus: En vous est la source,de la vie bienheureuse; le terme de bienheureuse n'est pas exprimé, et tu dois le sous-entendre. Pourquoi ? Parce que la vie qui serait malheureuse ne mérite pas le nom de vie.
6. Voici un autre témoignage. Nous en avons déjà cité deux, savoir: « Ceux qui ont fait le bien ressusciteront à la vie » ; puis: « En vous est la source de la vie ». Dans aucun on ne lit le mot bienheureuse et on sait qu'il n'est question que de la vie bienheureuse, car la vie qui n'est pas bienheureuse n'est pas même une vie. Voici donc un autre passage tiré de l'Evangile. Vous connaissez ce riche qui ne voulait point quitter ce qu'il avait, qui s'irritait même à la pensée d'être forcé de laisser sur la terre sa fortune en mourant. Je m'imagine qu'au sein de ses biens immenses, mais pourtant terrestres, la crainte de la mort venait parfois troubler son bonheur et qu'elle lui disait: Tu jouis de ta fortune, mais tu ignores quand tu seras atteint de cette fièvre. Tu recueilles, tu acquiers, tu amasses, tu conserves, tu es dans la joie; mais on va te redemander ton âme, et tous ces biens que tu as amassés, à qui seront-ils (2) ? Cette pensée, comme on peut le croire, venant percer souvent son âme de l'aiguillon de la peur, il aborda le Seigneur et lui dit: «Bon Maître, qu'ai-je à faire pour acquérir la vie éternelle (3) ? » Il craignait de mourir, et il y était forcé; pour lui, aucun moyen d'échapper à la mort. Poussé donc par la nécessité de mourir d'une part, et d'autre part, par le désir de
1. Ps. XXXV,10. — 2. Luc, XII, 20. — 3. Matt. XIX, 16.
vivre, il aborda le Seigneur et lui dit : « Bon Maître, qu'ai-je à faire pour obtenir la vie éternelle ? »
Or, pour ne nous arrêter qu'à ce que nous cherchons, il lui fut répondu, entre autres choses: « Si tu veux parvenir à la vie, observe les commandements (1) ». Voilà bien ce que j'avais promis de prouver. Le riche ne dit pas dans sa demande: « Qu'ai-je à faire pour acquérir la vie » bienheureuse, mais : « pour acquérir la vie éternelle? » Il ne voulait pas mourir, il cherchait donc une vie qui fût sans fin. N'est-il pas vrai, cependant, comme je l'ai dit, que les impies vivent sans fin au milieu des tourments? Mais cette vie à ses yeux n'était pas une vie; il ne regardait pas comme une vie l'existence passée dans les douleurs et les afflictions, il savait que.ce n'était pas une vie et qu'elle méritait plutôt le nom de mort. Aussi parlait-il de vie éternelle, le nom seul de vie rappelant nécessairement l'idée de béatitude. Le Seigneur à son tour ne lui dit pas: Si tu veux parvenir, à la vie bienheureuse, observe les commandements; il ne prononce non plus que le mot seul de vie, il lui dit: « Si tu veux parvenir à la vie, observe les commandements ».
Ainsi donc une vie de tourments n'est pas une vie; il n'y a de vie que la vie bienheureuse ; de plus elle ne saurait être bienheureuse qu'elle ne soit éternelle. Aussi, pour échapper à la crainte de la mort qui lui parlait chaque jour, ce riche de l'Evangile cherchait-il la vie éternelle. Il avait déjà ce qu'il croyait être la vie bienheureuse; car il possédait la fortune et la santé, et vraisemblablement il se disait: Je n'en veux pas davantage, pourvu que je jouisse éternellement de ce que j'ai. Il trouvait une espèce de bonheur dans les plaisirs qu'il se procurait en satisfaisant ses passions insensées. Voilà pourquoi, en ne prononçant que le mot de vie, le Seigneur le détrompa; mais comprit-il? Le Sauveur ne lui dit pas en effet: Si tu veux parvenir à la vie éternelle, celle qu'il cherchait, estimant avoir déjà la vie heureuse ; il ne lui dit pas non plus : Si tu veux parvenir à la vie bienheureuse, attendu que la vie malheureuse ne mérite pas le nom de vie; il lui dit: « Si tu veux parvenir à la vie », à la vie qui est en même temps éternelle et bienheureuse
1. Matt. XIX, 17.
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« Si tu veux parvenir à la vie, observe les commandements » ; à la vie par conséquent éternelle et bienheureuse tout à la fois, attendu que si elle n'est pas éternelle, elle n'est pas non plus bienheureuse, et qu'elle n'est pas une vie, si elle est éternelle et douloureuse.
7. Ou en sommes-nous, mes frères? Je vous ai demandé si vous vouliez vivre, et tous vous avez répondu affirmativement; affirmativement encore lorsqu'ensuite je vous ai demandé si vous vouliez la santé. Mais avec la crainte de perdre la santé et la vie, on ne vit plus; la vie alors en se prolongeant n'est qu'une longue crainte. Mais craindre toujours, c'est être toujours tourmenté. Un tourment éternel est-il une éternelle vie ? Voilà, certes, la preuve que la vie n'est pas bienheureuse, si elle n'est éternelle, ou plutôt qu'il n'y a de bonheur que dans la vie; car si elle n'est éternelle, et si elle n'est éternellement satisfaite, elle n'est ni bienheureuse, ni vie même. La chose est claire à nos yeux, tous sont d'accord sur ce point.
Mais ce que nous comprenons, nous. ne le possédons pas encore. Tous cherchent à le posséder, il n'est personne qui n'y travaille ; qu'on soit bon, qu'on soit méchant, on aspire à cela ; celui qui est bon avec confiance, et le méchant, avec impudence. Pourquoi , méchant, chercher ce qui est bon ? Ton désir même ne te dit-il pas quelle improbité il y a pour toi à chercher ce qui est bon quand tu es méchant? Ne veux-tu pas t'emparer, en effet, de ce qui appartient à autrui ? Si donc tu aspires au souverain bien, c'est-à-dire à la vie, pour y parvenir, sois bon. « Si tu veux par«,venir à la vie, observe les commandements». Une fois que nous serons en possession de cette vie, aurai-je besoin de demander qu'elle soit éternelle , qu'elle soit bienheureuse ? C'est assez d'avoir dit la vie , car il n'y a de vie que la vie bienheureuse et éternelle , et quand nous y -serons entrés, nous aurons la certitude d'y rester toujours. Si nous y étions avec l'incertitude de savoir si toujours nous y resterions, évidemment nous serions sous l'impression de la crainte. Or la crainte est un tourment, non pour le corps, mais, ce qui est pire, pour le coeur. Quand il y a tourment, y a-t-il bonheur? Aussi serons-nous sûrs de posséder toujours cette vie sans pouvoir la quitter ; d'ailleurs nous habiterons le royaume de Celui dont il est dit : « Et son royaume n'aura pas de fin (1)». De plus, en parlant de la gloire des saints de Dieu, dont la mort est précieuse à ses yeux, la Sagesse disait, comme vous l'avez remarqué à la fin de la lecture : « Et leur Seigneur règnera éternellement (2) ». Ah ! nous serons au sein d'un grand et éternel royaume, d'un royaume grand et éternel, précisément parce qu'il est fondé sur la justice.
5. Là personne ne trompe ni personne n'est trompé, on n'a pas lieu d'y suspecter son frère. En effet, la plupart des maux dont souffre le genre humain, ne viennent que de faux soupçons. D'un homme qui est peut-être ton ami, tu soupçonnes qu'il est ton ennemi ; et ce mauvais soupçon fait de toi l'ennemi acharné d'un sincère ami. Que peut-il faire pour te détromper, quand tu ne le crois pas et qu'il lui est impossible de te montrer son coeur ? Il te dit bien: Je t'aime; mais comme il peut te parler ainsi sans sincérité, puisque le menteur peut emprunter le langage de l'homme, véridique, en ne le croyant pas, tu continues à le haïr. C'est pour te tenir en garde contre ce péché qu'il t'a été dit : « Aimez vos ennemis (3) ». Aime tes ennemis mêmes, chrétien, pour ne t'exposer pas à haïr tes amis. Il est donc bien vrai, nous ne pouvons, durant cette vie, lire dans nos coeurs, « jusqu'à ce que vienne le Seigneur et qu'il éclaire ce qui est caché dans les ténèbres; il manifestera les secrètes pensées de l'âme, et chacun recevra de Dieu sa louange (4) ».
9. Si donc un homme à qui nous aurions complètement foi, venait à nous dire maintenant ; si un prophète, si Dieu même nous disait d'une manière quelconque, en employant qui il lui plairait : Vivez tranquilles, vous aurez tout en abondance, aucun de vous ne mourra, ne sera malade, ne souffrira ; j'ai délivré le genre humain de la mort, je veux que nul n'y soit plus assujetti ; si ce langage nous était adressé, quelle joie nous inspirerait cette espèce de sécurité ! Nous n'ambitionnerions pas davantage , nous le croyons du moins. Pourtant, si Dieu nous faisait parler de la sorte, nous demanderions aussitôt qu'il nous accorde de plus la grâce de lire réciproquement dans nos coeurs et de ne pas nous haïr, de nous connaître, non d'après dés conjectures humaines, mais à la lumière divine.
1. Luc, I, 33. — 2. Sag. III, 8. — 3. Matt. V, 44. — 4. I Cor. IV, 5.
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Est-ce que je voudrais m'inquiéter, si mon ami, si mon voisin ne me haïssent pas, ne m'en veulent pas, et faire le mal par le fait même de cette inquiétude, avant qu'on m'en fasse? Assurément nous demanderions cette grâce, nous voudrions une vie sans incertitude , nous voudrions connaître réciproquement nos dispositions intérieures. Par vie, vous savez ce que j'entends ici ; à force de le répéter je pourrais émousser en vous plutôt qu'exciter le sentiment de la vérité. A la vie donc je voudrais adjoindre la vue de la vérité , la connaissance réciproque de nos coeurs, l'impossibilité d'être trompés par nos soupçons, la certitude enfin de ne déchoir jamais de l'éternelle vie. A la vie donc ajoute ainsi la vérité, et ce sera la vie bienheureuse. Nul, en effet, ne se soucie d'être trompé, comme nul ne se soucie de mourir. Montre-moi un homme qui consente à être dupe. On en rencontre, hélas ! beaucoup qui cherchent à tromper, pas un seul qui consente à être trompé. Rentre en toi-même. Tu ne veux pas être déçu, ne déçois personne, ne fais pas ce que tu ne veux pas endurer. Tu veux parvenir à la vie où on n'éprouve aucune déception; vis actuellement sans en faire éprouver aucune. Veux-tu arriver véritablement à la vie où tu seras à l'abri de toute surprise ? Eh ! qui ne le voudrait? Tu aimes donc la récompense; par conséquent, ne dédaigne pas de la mériter. Vis maintenant sans tromper, et tu parviendras à vivre sans être trompé. L'homme véridique aura la vérité pour récompense, comme celui qui passe bien le temps de sa vie aura pour récompense l'éternité.
10. Ainsi donc, mes frères, nous voulons tous la vie et la vérité. Mais comment y arriver? quel chemin suivre? Il est vrai, nous ne sommes pas encore au terme du voyage ; mais l'esprit et la raison nous l'indiquent , nous le montrent même. Nous aspirons à la
vie et à la vérité; le Christ est l'une et l'autre. Par où parvenir ? « Je suis la Voie », dit-il. Où arriver? « Et la Vérité et la Vie (1) ».
Voilà ce qu'ont aimé les martyrs ; voilà pour quel motif ils ont dédaigné les biens présents et éphémères. Ne vous étonnez point de leur courage : l'amour en eux a vaincu la douleur. Célébrons donc avec une conscience pure la fête de la Masse-Blanche ; et marchant sur les traces des martyrs, les yeux fixés sur leur Chef et le nôtre, si nous désirons parvenir au bonheur immense dont ils jouissent, ne craignons pas de passer par des voies difficiles. L'Auteur des promesses qui nous.sont faites est véridique, il est fidèle, il ne saurait tromper. Ah ! disons-lui avec une conscience pleine de candeur : « A cause des paroles sorties de vos lèvres, j'ai marché par de dures voies (2) ». Pourquoi craindre les dures voies de l'affliction et de la souffrance ? Le Sauveur y a passé. Mais c'est lui, réponds-tu peut-être. — Les Apôtres y ont passé aussi. — Mais c'étaient les Apôtres. — Je le sais : ajoute pourtant que des hommes comme toi y ont passé ensuite ; rougis même, des femmes aussi y ont passé. Exposé au martyre, tu es un vieillard ? Si près de la mort, ne crains pas la mort. Tu es un jeune homme ? Combien de jeunes hommes ont passé par là, qui comptaient vivre encore ? Des enfants mêmes et de petites filles ont passé par là. Comment serait dure encore cette voie que tant de passants ont aplanie ?
Voilà donc l'instruction que nous vous faisons régulièrement chaque année, afin de ne pas célébrer inutilement les solennités des martyres, mais de nous exciter à n'hésiter pas d'imiter leur foi et leur conduite, dès que nous faisons profession de les aimer en solennisant leurs fêtes.
1. Jean, XIV, 6. — 2. Ps. XVI, 4.
519
ANALYSE. — C'est pour avoir prêté un serment téméraire qu'Hérode est amené à commettre le crime énorme de la décollation de saint Jean-Baptiste. N'est-ce donc pas avec raison que l'Évangile nous interdit toute espèce de serment ? Sans doute tout serment n'est pas coupable ; Dieu lui-même fait des serments dans l'Écriture. Mais le faux serment est un si grand crime, et notre fragilité si connue, que pour nous préserver plus efficacement du faux serment, Dieu a voulu nous interdire le serment quel qu'il soit. Détruisons en nous la funeste habitude du serment ; mon expérience personnelle prouve qu'on y peut réussir.
1. La lecture du saint Evangile nous a mis sous les yeux un spectacle sanglant; nous avons vu, en haine de la vérité et servi par la cruauté, un mets funèbre, la tête même de Jean-Baptiste présentée dans un bassin, Une jeune fille danse, sa mère a la rage dans le coeur, au milieu des délices et des dissolutions d'un banquet, on prête, puis on accomplit un serment téméraire et impie.
Ainsi se réalisa dans la personne de saint Jean ce que saint Jean avait prédit. Il avait dit, en parlant de Notre-Seigneur Jésus-Christ: « Il faut qu'il croisse et que je diminue (1) ». Jean fut donc diminué de la tête, et Jésus élevé sur la croix. La haine contre Jean naquit de la vérité même. On ne pouvait souffrir avec calme les avertissements que donnait ce saint homme de Dieu, et qu'il ne donnait qu'en vue du salut de ceux à qui il les adressait; et on lui rendit le mal pour le bien. Pouvait-il faire entendre autre chose que ce qui remplissait son coeur; et eux pouvaient-ils répondre autre chose aussi que ce qu'ils avaient dans l'âme? Jean sema le bon grain, mais il recueillit des épines. « Il ne vous est pas permis, disait-il au roi, de garder l'épouse de votre frère (2) ». Esclave de sa passion, le roi en effet retenait chez lui, malgré la loi, la femme de son frère; mais la passion ne l'enflammait pas jusqu'à lui faire répandre le sang. Il honorait même le prophète qui lui disait la vérité. Quant à la femme détestable qu'il gardait, elle nourrissait une haine secrète qui devait finir par éclater dans l'occasion. Comme elle nourrissait cette haine, elle fit paraître sa
1. Jean, III, 20. — 2. Marc, VI, 17-28.
fille, elle la fit danser; et le roi qui regardait Jean comme un saint, qui le craignait même par respect pour Dieu, sans toutefois lui obéir, s'affligea lorsqu'il vit qu'on lui demandait de livrer dans un bassin la tête de Jean-Baptiste; mais, par égard pour son serment et pour les convives, il envoya un archer et accomplit ce qu'il avait promis.
2. Ce passage nous invite, mes frères, à vous dire quelques mots du serment, afin de mieux régler votre conduite et vos moeurs.
Le faux serment n'est pas un péché léger; c'est même un péché si grave que pour le prévenir le Seigneur a interdit tout serment. Voici ses paroles : « Il a été dit : Tu ne te parjureras point, mais tu tiendras au Seigneur tes serments. Et moi je vous dis de ne jurer en aucune façon; ni par le ciel, parce que c'est le trône de Dieu; ni par la terre, parce qu'elle est l'escabeau de ses pieds ; ni par tout autre objet ; ni par ta tête, parce que tu ne peux pas rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre langage soit : Oui, oui; non, non; car, ce qui est en plus vient du mal (1) ».
3. Nous trouvons néanmoins, dans les saintes Écritures, que le Seigneur jura lorsque Abraham lui obéit jusqu'à immoler son fils bien-aimé. Un ange, en effet, lui cria du haut du ciel : « Je le jure par moi-même, dit le Seigneur; parce que tu as été docile à ma voix et qu'en ma considération tu n'as pas épargné ton bien-aimé fils, je te comblerai de mes bénédictions et je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel et comme
1. Matt. V, 33-37.
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le sable de la mer, et dans ta race seront bénies toutes les nations (1) ». Si maintenant vous voyez les chrétiens remplir tout l'univers, c'est un effet de ce fidèle serment de Dieu. Dans les Psaumes il était dit également et par avance, de. Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Le Seigneur a fait ce serment, dont il ne se repentira point : Vous êtes le prêtre éternel, selon l'ordre de Melchisédech (2) ». Ceux qui connaissent l'Ecriture savent ce qu'offrit Melchisédech, quand il bénit Abraham (3). A cause des catéchumènes nous ne devons pas le rappeler; mais les fidèles reconnaissent ici la prédiction de ce que nous voyons accompli aujourd'hui. Or, d'où vient cet accomplissement? Du serment prêté par le Seigneur. « Le Seigneur a fait ce serment, et il ne s'en repentira point » comme Hérode s'est repenti de celui qu'il avait fait.
4. Puisque Dieu a juré, pourquoi le Christ Notre-Seigneur, défend-il aux siens de jurer? Le voici. Ce n'est pas un péché d'assurer la vérité par serment; mais comme il y a un crime énorme à affirmer par serment le mensonge, n'est-il pas vrai qu'on n'est pas exposé à commettre ce crime quand on ne jure pas du tout, et qu'on y est exposé davantage quand on jure pour la vérité? En t'interdisant de jurer, le Seigneur te défend donc de marcher sur le bord étroit du précipice, dans la crainte que ton pied venant à glisser, tu n'y tombes. Le Seigneur pourtant a juré, reprend-on. — Il jure sans danger, puisqu'il ne sait mentir. Ne te préoccupe pas des serments que Dieu a
1. Gen. XXII, 16-18. — 2. Ps. CIX, 4. — 3. Gen. XIV, 18-20,
faits; il n'y a peut-être que lui qui doive en faire. Que fais-tu en jurant? Tu prends Dieu à témoin. Tu le prends à témoin; lui s'y prend lui-même. Mais à toi qui n'es qu'un homme et qui te trompes fréquemment, il arrive bien souvent de prendre la vérité à témoin de tes erreurs. De plus, on se parjure quelquefois même sans le vouloir, c'est quand on croit vrai ce qu'on affirme avec serment. Sans doute le péché n'est pas alors aussi grave que le péché commis quand on affirme par serment ce qu'on sait être faux. Qu'on fait bien mieux, et qu'on est moins exposé à commettre ce grave péché, lorsqu'on écoute le Christ Notre-Seigneur, et que jamais on ne jure !
5. Je sais que c'est pour vous une habitude difficile à détruire; en nous aussi elle a été difficile à extirper. Cependant la crainte de Dieu nous a aidé à bannir le serment de notre bouche. Nous vivons au milieu de vous: qui nous a jamais entendu jurer? Et pourtant n'avais-je pas l'habitude de jurer chaque jour? Mais après avoir lu l'Evangile, j'ai craint, j'ai lutté contre cette habitude, et tout en luttant, j'invoquais l'appui du Seigneur. Le Seigneur m'a accordé la grâce de ne plus jurer, et rien ne m'est plus facile que de m'en abstenir. Je fais cette communication à votre charité pour empêcher qui que ce soit de dire: Qui peut s'en empêcher? Oh ! si on craignait Dieu ! Oh ! si les parjures tremblaient devant lui ! Bientôt la langue aurait un frein, on s'attacherait à la vérité et le serment aurait disparu (1).
1. Voir ci-dev. serm. CLXXX.
ANALYSE. — 1° On doit éviter de se jeter dans l'embarras inextricable où s'est jeté Hérode en faisant un serment téméraire. 2° Si la chose promise avec serment est mauvaise, mieux vaut ne pas la faire, à l'exemple de David. 3° On se rend bien coupable lorsqu'on provoque un faux serment. Histoire de Tutelymène.
1. Le trait évangélique que nous avons entendu aujourd'hui, me donne occasion de dire à votre charité: Vous voyez que ce misérable Hérode aimait saint Jean, l'homme de Dieu; mais que dans l'ivresse de la joie et des séductions d'une danseuse, il jura témérairement et promit de donner tout ce que lui demanderait cette jeune fille, qui l'avait captivé en dansant devant lui. Il s'affligea néanmoins lorsqu'il vit qu'on lui faisait une demande cruelle et criminelle ; à ses yeux c'était un crime horrible : mais placé entre son serment et la requête de la jeune fille, craignant tout à la fois et de commettre un forfait sanglant et de se rendre coupable de parjure, pour ne pas offenser Dieu en se parjurant, il prit le parti de l'offenser en versant le sang (1).
Que devait-il donc faire ? me demande-t-on. Répondrai-je : Il ne devait pas s'engager par serment? Mais qui ne voit cette vérité ? D'ailleurs, on ne me consulte pas pour savoir s'il devait prêter ce serment ; mais ce qu'il devait faire après l'avoir prêté. La question est grave. Son serment était téméraire : qui l'ignore ? Il ne l'en a pas moins prêté ; et la jeune fille vient de requérir la tête de saint Jean. Que doit faire Hérode ? Donnons-lui un conseil. Lui dirons-nous : Epargne Jean, ne commets pas ce crime ? C'est conseiller le parjure. Lui dirons-nous : Ne te parjure pas ? C'est exciter au crime. Triste embarras !
Avant donc de vous jeter dans ce filet inextricable, renoncez aux serments téméraires; oui, mes frères ; oui, mes enfants, je vous en supplie, renoncez-y avant d'en avoir
1. Marc, VI, 17-28.
contracté la funeste habitude. Est-il besoin de vous précipiter dans une impasse où nous ne savons quel conseil vous donner ?
2. Toutefois, en examinant avec plus de soin les Écritures, j'y rencontre un exemple qui me montre un homme pieux et saint tombant dans un serment téméraire et aimant mieux ne pas accomplir ce qu'il avait promis, que d'être fidèle à son serment en répandant le sang humain. Je vais rappeler ce trait à votre charité.
Pendant que Saül persécutait le saint homme David, celui-ci, pour échapper à Saül et à la mort, allait où il pouvait. Or, un jour il demanda à un homme riche, nommé Nabal, occupé de la tonte de ses brebis, les aliments nécessaires pour le soutenir, lui et ses compagnons d'armes. Cet homme sans entrailles les lui refusa, et, ce qui est plus grave, il répondit en l'outrageant. Le saint jura de le mettre à mort. Il avait des armes, en effet, et sans réfléchir assez il fit serment de tirer de lui une vengeance qui lui était facile et que la colère lui représentait comme juste. Il se mit donc en route pour accomplir son serment. L'épouse de Nabal, Abigaïl vint à sa rencontre, lui amenant les aliments qu'il avait demandés. Elle le supplia humblement, le gagna et le détourna de répandre le sang de son mari (1). Ainsi, après avoir fait un serment téméraire, David ne l'accomplit point, inspiré par une piété plus grande.
Je reviens donc, mes très-chers frères, à la leçon que je vous dois. Il est vrai, le saint roi dans sa colère ne répandit pas le sang de cet homme : mais qui peut nier qu'il ait fait un
1. I Rois, XXV.
522
faux serment? De deux maux il a choisi le moindre; le dernier étant moins grave que n'eût été le premier. Bien que considéré en lui-même, le faux serment fait un grand mal. Vous devez donc travailler d'abord et lutter contre votre funeste, funeste, funeste et très-funeste habitude, et faire disparaître les serments que vous avez à la bouche.
3. Cependant si un homme demande de toi un serment, si cet homme n'exige que ce serment pour se convaincre que tu n'as point fait ce qu'il t'attribue et dont il est possible que tu sois innocent, et que tu jures pour le délivrer de ce mauvais soupçon, tu ne pèches pas autant que celui qui exige ce serment, attendu que le Seigneur Jésus a dit : « Que votre langage soit: Oui, oui; non, non. Ce qui est en plus vient du mal (1)». C'est du serment que parlait alors le Sauveur, et il a voulu nous faire entendre ici que le serment vient d'un principe mauvais. Quand on y est provoqué, le principe mauvais est dans celui qui provoque et non dans celui qui jure. Ce principe, d'ailleurs, n'est-il pas commun au genre humain ? Ne repose-t-il pas sur l'impossibilité où nous sommes de voir réciproquement nos coeurs ? Jurerions-nous jamais si nous les voyions ? Qui exigerait de nous un serment, si chacun voyait clairement la pensée même dé son prochain ?
4. Ecrivez dans vos coeurs ce que je vais vous dire : Provoquer à faire un serment quand on sait que ce serment sera faux, c'est être plus qu'homicide car alors on tue l'âme, ou plutôt on tue deux âmes : l'âme de celui qui provoque et l'âme de celui qui jure; au lieu que l'homicide ne tue que le corps. Tu sais que tu dis vrai, que ton interlocuteur dit faux : et tu le forces à jurer? Le voilà donc qui jure, qui se parjure, qui se perd: qu'y as-tu gagné ? Ah ! tu t'es perdu aussi, en te rassasiant de sa mort.
1. Matt. V, 37.
5. Je vais vous citer un trait dont je n'ai point parlé encore à votre charité, et qui est arrivé au milieu de ce peuple, de cette église. Il y avait ici un homme simple, innocent, bon chrétien, et connu de beaucoup d'entre-vous, habitants d'Hippone, ou plutôt connu de vous tous sous le nom de Tutelymène. Qui de vous, citoyens de cette ville, n'a connu Tutelymène? Eh bien ! voici ce que j'ai appris de lui-même.
Quelqu'un, je ne sais qui, refusa de lui rendre ce que Tutelymène lui avait confié, ou ce qu'il devait à Tutelymène, qui d'ailleurs s'était fié à lui. Tutelymène ému lui demanda de faire serment. Le serment fut prêté, Tutelymène perdit son bien, mais l'autre se perdit lui-même. Or, Tutelymène, homme grave et fidèle, ajoutait que la même nuit il fut cité devant le juge, que tout tremblant il fut emporté avec rapidité devant un homme très-grand et admirable qui siégeait sur un trône, et à qui obéissaient de très-grands serviteurs aussi; que dans son trouble on le fit passer par derrière et qu'on l'interrogea en ces termes : Pourquoi as-tu excité cet homme à jurer, puisque tu savais qu'il ferait un faux serment? C'est qu'il me refusait ce qui était à moi, répondit-il. Ne valait-il pas mieux, lui fut-il répliqué, faire le sacrifice de ce que tu réclamais, que de perdre par un faux serment l'âme de cet homme ? On le fit étendre alors et frapper, frapper si fortement qu'à son réveil on voyait sur son dos la trace des coups reçus. Après cette correction, on lui dit : On t'épargne à cause de ton innocence; à l'avenir, prends garde de recommencer.
Cet homme avait commis un péché grave, et il en fut châtié; mais bien plus grave en-. tore sera le péché de quiconque fera ce qu'il a fait après avoir entendu ce discours, cet avertissement, cette exhortation. Prenez garde au faux serment, prenez garde au jugement téméraire. Or, vous éviterez sûrement ces deux maux, si vous détruisez en vous l'habitude de jurer.
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ANALYSE. — Si le jour de sa mort fut pour son peuple un jour de deuil, le jour de sa fête n'excite en nous que la joie, car toutes les circonstances de son martyre ont contribué à sa gloire. On l'envoie d'abord eh exil, mais y a-t-il un exil pour le chrétien, qui trouve Jésus-Christ partout ? Revenu de l'exil, il attend avec bonheur le moment de la mort que le ciel lui a annoncée. Saisi par deux bourreaux, il est heureux de marcher au milieu d'eux comme Jésus-Christ au milieu des deux larrons. Durant la nuit qu'il passe en attendant l'heure du martyre, il commande en pasteur vigilant de mettre en sûreté les jeunes filles qui se trouvent mêlées au peuple accouru autour de lui. Ah ! qu'il réfléchissait à ses intérêts bien mieux que ne le lui conseillait le juge qui voulait l'amener à sacrifier aux idoles ! Pour veiller sur nos propres intérêts, passons chacun de nos jours comme s'il était le dernier de notre vie; et nous unissant à saint Cyprien qui accepte la mort de grand coeur, avec lui rendons grâces à Dieu.
1. Une solennité si belle et si religieuse, consacrée à célébrer la mort d'un bienheureux martyr, demande que nous vous adressions le discours que nous devons faire entendre à vos oreilles et à vos coeurs. Sans aucun doute l'Eglise alors fut affligée, non du malheur de ce martyr, mais du regret de le perdre; elle aurait voulu jouir toujours de la présence d'un tel pasteur, d'un tel docteur. Mais après s'être affligés et inquiétés du combat, les fidèles se consolèrent en voyant le vainqueur couronné. Et maintenant ce n'est pas seulement sans tristesse, c'est de plus avec une joie immense que nous nous rappelons et que nous lisons avec amour ce qui s'est alors accompli; ce jour enfin n'est plus un jour de crainte, c'est un jour de joie ; nous ne redoutons point de le voir se lever avec un appareil menaçant, nous attendons plutôt son gai retour. Ainsi donc, contemplons avec bonheur toute la carrière parcourue par ce fidèle, par ce courageux, par ce glorieux martyr, que nos frères considéraient avec alarmes au moment où il allait y entrer.
2. Le premier pas qu'il y fit, fut d'être envoyé en exil à Curube, pour avoir confessé le Christ avec foi : mais sans nuire à saint Cyprien, cet exil profita grandement à cette ville. Eh ! où pouvait-on l'envoyer, sans qu'il y trouvât Celui à qui on le punissait d'avoir rendu témoignage ? Le Christ a dit : « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation du siècle (1)» ; aussi accueillait-il ce membre de son corps partout où le jetait la rage de l'ennemi. O aveugle infidélité du persécuteur, si tu cherches pour le chrétien un lieu qui soit vraiment pour lui un lieu d'exil, découvre d'abord, si tu le peux, un lieu d'où il te soit possible de faire sortir le Christ. Tu veux jeter cet homme de Dieu de sa patrie sur une terre étrangère ; mais avec le Christ il n'est exilé nulle part, et avec son propre corps il l'est partout sur la terre.
Après avoir parlé de ce voyage que l'ennemi considérait comme un exil et dont Cyprien ne ressentit point la peine, rappelons et contemplons avec joie ce qui vient ensuite dans l'histoire de son martyre. Lorsque ce saint confesseur, lorsque cet élu de Dieu fut revenu de la ville de Curube où il avait été exilé par l'ordre du proconsul Aspase-Paterne, il resta quelque temps dans ses propres jardins : mais là il espérait chaque jour qu'on allait venir se saisir de lui, comme le lui avait prédit une révélation.
3. Pourquoi frémirait maintenant la rage du persécuteur ? Ce grand coeur est prêt, le Seigneur même l'a affermi en lui envoyant une révélation céleste. Comment Dieu l'abandonnerait-il dans la souffrance, puisqu'il n'a pas voulu qu'on s'emparât de lui sans qu'il fût prévenu? Ainsi donc, lorsque pour le transporter sur le théâtre de, son martyre, deux envoyés le prirent avec eux et le placèrent au milieu d'eux sur le même char, Cyprien en avait été, aussi, divinement averti d'avance Dieu voulant, en le prévenant, qu'il se réjouit à la pensée d'appartenir au corps de Celui qui
1. Matth. XXVIII, 20.
524
fut compté parmi les scélérats. Aussi voyait-il, pour lui servir de modèle de patience, le Christ attaché à la: croix entre deux larrons (1) ; et conduit également entre deux bourreaux , Cyprien sur son char marchait sur les traces du Christ.
4. Quand ensuite, remis au lendemain pour son supplice, et passant la nuit dans la maison des gardes, aux portes de laquelle s'était réunie, pour y passer également la nuit, une grande multitude de frères et de soeurs, il ordonna qu'on gardât avec soin les jeunes filles, quel exemple il donna ! avec quelle attention ne faut-il pas l'étudier ! comme il faut louer et exalter ce trait! Son corps allait mourir, mais dans son âme ne mourait pas sa vigilance de pasteur; il y conservait avec une sérénité parfaite l'attention à protéger, jusqu'à son dernier souffle, le troupeau du Seigneur, et sous la mails cruelle du bourreau, il ne renonçait pas au zèle d'un fidèle dispensateur. Tout en se voyant sur le point d'être martyr, il n'oubliait pas qu'il était évêque ; plus occupé du compte qu'il allait rendre, au Prince des pasteurs, des ouailles qui lui avaient été confiées, que des réponses qu'il aurait à faire, sur sa propre foi, à l'infidèle proconsul. Ah ! c'est qu'il aimait Celui qui a dit à Pierre : « M'aimes-tu ? Pais mes brebis (2) » ; c'est qu'il paissait réellement le troupeau du Sauveur à l'imitation duquel il se préparait, pour ce même troupeau, à répandre son sang. Il savait, en ordonnant de mettre les jeunes filles sous bonne garde, que s'il avait affaire à un Seigneur qui aime la simplicité, il avait aussi en face de lui un ennemi rusé. Ainsi donc, pendant qu'en confessant sa foi il montrait courageusement sa poitrine au lion qui rugissait aux yeux de tous, il prémunissait le sexe faible contre les desseins perfides que formait le loup contre le troupeau sacré.
5. C'est ainsi qu'on réfléchit véritablement à ses propres intérêts, lorsqu'on songe au jugement de Dieu , devant qui chacun doit rendre compte et de la conduite personnelle qu'il a tenue, et de la manière dont il a accompli les devoirs d'état imposés par lui ; devant qui chacun recevra, comme l'atteste l'Apôtre, « conformément à ce qu'il a fait de bien ou de mal pendant qu'il était uni à son corps (3) ». C'est ainsi qu'on réfléchit à ses
1. Marc, XV, 17, 28. — 2 Jean, XXII, 17. — 3. II Cor. V, 10.
intérêts, quand, vivant de la foi et travaillant à n'être pas surpris par le dernier jour, on compte chaque jour comme le dernier, et que jusqu'au dernier on persévère à se rendre agréable à Dieu. C'est dans ce sens aussi que le bienheureux Cyprien, évêque si compatissant et si fidèle martyr, réfléchissait à ses intérêts; car il ne les comprenait point comme les comprenait le diable, dont la langue perfide lui disait, par l'organe du juge impie qu'il possédait : « Pense à toi ». Quand, en effet, il le vit inébranlable devant cette sentence . « Les princes te commandent de sacrifier aux dieux » ; et que Cyprien eut répondu : « Je ne sacrifie pas » , il ajouta: « Pense à toi ». C'était dans la pensée du diable un langage perfide: la perfidie pouvait n'être pas dans celui qui parlait; elle était dans celui dont il était l'organe ; car le proconsul était moins l'interprète des princes humains dont il se vantait d'accompli les ordres, que du prince des puissances de l'air de qui l'Apôtre a dit : « Il agit dans les fils de la défiance (1) », et que saint Cyprien voyait mouvoir, à l'insu du proconsul, la langue du proconsul même. Oui, en entendant ce dernier lui dire: «Pense à toi», Cyprien savait que ce que la chair et le sang lui conseillaient dans un sens grossier, le diable le lui conseillait avec malice : il voyait deux agents appliqués à la même oeuvre ; il voyait l'un des yeux du corps et l'autre des yeux de la foi. Le premier ne voulait pas qu'il mourût ; le second, qu'il reçût. la couronne; aussi, calme vis-à-vis du premier, sur ses gardes vis-à-vis du second, il répondait hautement à fun et secrètement triomphait de l'autre.
6. « Fais, dit-il au premier, ce qui t'est commandé : en matière aussi juste il n'y a pas à réfléchir » . Le juge avait dit en effet: « Songe à toi » ; et à cette invitation se rapporte la réponse : « En matière aussi juste il n'y a pas à réfléchir ». On réfléchit pour donner ou pour prendre conseil. Or, le proconsul ne demandait pas conseil à Cyprien, il prétendait plutôt que Cyprien suivît le conseil qu'il lui donnait. « En matière aussi juste , reprit celui-ci, il n'y a pas à réfléchir ». Je n'ai plus à réfléchir, car je ne suis pas dans le doute ; la justice de la cause dissipe en moi toute ombre d'hésitation. Or, le juste, pour
1. Eph. II, 2.
525
subir eu paix la mort corporelle, vit avec.certitude de la foi. Beaucoup de martyrs avaient précédé Cyprien, et, par ses exhortations brûlantes, il les avait portés à triompher du diable. N'était-il pas juste qu'après les avoir précédés en quelque sorte en leur disant la vérité, il les suivît en souffrant avec intrépidité ? C'est ainsi qu'en matière aussi juste, il n'y avait pas à réfléchir.
A cela, que répondre ? comment faire éclater notre joie? Le coeur aussi rempli d'allégresse, comment exprimer ce que nous ressentons, sinon en recourant à la dernière parole du vénérable martyr? Quand, en effet, Galère-Maxime eut lu cette sentence : « Il nous plaît de frapper du glaive Tascius Cyprien », celui-ci répondit : «Grâces à Dieu ». Nous aussi qui devons à ce grand événement et le monument élevé dans ce lieu, et cette fête si solennelle, et l'édification d'un exemple si salutaire, crions également de tout notre coeur : Grâces à Dieu.
ANALYSE. — La naissance, au ciel, de saint Cyprien, est connue aujourd'hui dans tout l'univers, des Juifs mêmes et des païens. A Carthage, en particulier, quel contraste entre la foule menaçante qui demandait autrefois l'effusion de son sang, et la foule pieuse qui pour l'honorer boit aujourd'hui le sang de Jésus-Christ! Serait-il honoré comme il l'est par toute la terre, si sa mort n'eût été précieuse devant Dieu? Il faut pourtant reconnaître encore que ses écrits vraiment délicieux ont aussi contribué beaucoup à sa célébrité. Cherchons à mériter le bonheur de le voir et de l'entendre dans l'Eglise du ciel.
1. Que l'Esprit-Saint daigne nous 'enseigner ce que nous devons dire en ce moment; car nous voulons parler un peu à la louange du glorieux martyr saint Cyprien, dont, vous le savez, nous célébrons aujourd'hui la naissance. Ce terme de naissance est souvent employé dans l'église pour désigner la mort précieuse des martyrs; et, à force d'être employé par elle dans ce sens, il est pris dans ce même sens par ceux mêmes qui ne sont pas ses enfants. Est-il aujourd'hui, je ne dis pas dans cette ville, mais dans l'Afrique entière et dans les pays d'outre-mer, non-seulement un chrétien, tuais un païen, un juif ou un hérétique, qui ne dise pas avec nous que c'est la naissance du martyr Cyprien ? Pourquoi cela, mes frères? Nous ignorons le jour où il est venu au monde; et parce qu'il a été martyrisé aujourd'hui, nous célébrons aujourd'hui le jour de sa naissance. Connussions-nous le jour où il est né, nous n'en ferions pas une fête, car il est né avec le péché originel, au lieu qu'aujourd'hui il a triomphé de tout péché. Au jour de sa naissance il a quitté le sein fatigué de sa mère pour se montrer à la lumière qui charme les yeux du corps; mais en sortant aujourd'hui du sein profond de la nature, il s'est élancé vers cette autre lumière qui éclaire la vue de l'âme et fait son bonheur parfait.
2. Durant sa vie il a gouverné l'église de Carthage; il l'a glorifiée par sa mort. Il a, dans cette église, porté la charge épiscopale; il y a également consommé son martyre. Dans le lieu sacré où il a laissé la dépouille de son corps, on voyait alors une multitude en fureur accourue pour verser le sang de Cyprien en haine du Christ; et dans ce même lieu se presse aujourd'hui une foule pieuse pour boire le sang du Christ en célébrant la naissance de Cyprien. En l'honneur de Cyprien elle y boit le sang du Christ avec d'autant plus de bonheur, qu'avec plus de dévotion Cyprien a répandu son sang pour le Christ. Vous savez aussi, vous tous qui connaissez Carthage, que dans ce même lieu on a élevé une table au Seigneur; on l'appelle pourtant table de (526) Cyprien ; non que Cyprien y ait mangé, mais parce que Cyprien, ayant été immolé en cet endroit, a disposé par son immolation même à l'érection de cette table où il ne doit ni donner ni se donner à manger lui-même, mais où on doit offrir, comme lui-même s'est offert, le sacrifice au Seigneur. Voici néanmoins pour quel motif on nomme table de Cyprien cette table qui est à Dieu : c'est que, dans le lieu même où cette table est aujourd'hui environnée de fidèles, là Cyprien était autrefois entouré de persécuteurs; dans le lieu où cette table est vénérée par des amis en prières, là Cyprien était outragé par des ennemis en fureur; dans le lieu enfin où elle a été élevée, a été abattu Cyprien. « Chantez le Seigneur, célébrez des hymnes en son honneur : lui qui s'élève vers le couchant » a fait ces merveilles en l'honneur d'un homme renversé par la mort.
3. Cependant, puisqu'à Carthage est la chaire, puisqu'à Carthage est le monument de Cyprien; ici célébrerions-nous sa naissance, si la mort de ses saints n'était précieuse devant le
Seigneur (1) ? Sa voix a retenti par toute la terre, et ses paroles jusqu'aux extrémités de l'univers (2). Il a fidèlement enseigné ce qu'il devait faire, et fait courageusement ce qu'il a enseigné. La justice de sa vie l'a conduit à une précieuse mort, et l'iniquité de sa mort l'a fait parvenir à la vie glorieuse; et pour avoir combattu jusqu'au sang en faveur de la vérité, il a obtenu le titre victorieux de martyr.
4. De plus, il n'a pas seulement parlé pour être entendu, il a écrit aussi pour être lu; ils été porté en certains lieux par des langues étrangères, dans d'autres il l'a été par ses propres ouvragés; il est connu au loin, soit par la renommée de sa courageuse mort, soit par l'attrait attaché à ses suaves écrits. Célébrons donc avec joie ce beau jour, et prions tous avec tant d'unanimité, que nous méritions d'entendre et de voir ce commun père dans une plus ample Eglise : ainsi sa parole nous charmera et nous profiterons de la gloire de son martyre, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ainsi soit-il.
1. Ps. CXV, 15. — 2. Ps. XVIII, 5.
ANALYSE. — Ce mépris nous est inspiré par plusieurs motifs : 1° L'exemple des martyrs et notamment de saint Cyprien nous invite à mépriser les biens du monde et à nous en éloigner comme d'une glu fatale qui ôte à l'âme son énergie. 2° L'Ecriture avec laquelle nous devons mettre nos moeurs en harmonie, comme le danseur se met en harmonie avec le musicien, nous prescrit de ne pas nous attacher au monde. 3° En ne nous y attachant pas, nous ferons un bon usage des richesses du monde, nous n'en serons pas les esclaves pour faire le mal. 4° En distribuant les biens du monde aux méchants comme aux bons, Dieu montre que ces biens ne sont pas de grands biens, qu'il les regarde comme peu dignes de son estime et de la nôtre. 5° Enfin, ce qui doit nous en détacher complètement et nous porter à nous amasser un trésor dans le ciel, ce sont les maux dont ils sont mêlés.
1. C'est le martyre du bienheureux Cyprien qui pour nous a fait de ce jour un jour de fête; c'est l'éclat de sa victoire qui nous a réunis avec tant de dévotion dans ce lieu. sMais la célébration de la fête des martyrs doit être l'imitation de leurs vertus. Il est facile d'honorer un martyr, il est grand de reproduire sa foi et sa patience. Remplissons le premier de ces devoirs en aspirant à accomplir le second; célébrons la gloire afin surtout de nous attacher à l'imitation.
Que louons-nous dans la foi d'un martyr? c'est qu'en faveur de la vérité il a combattu jusqu'à la mort, et par conséquent vaincu; c'est qu'il a dédaigné les caresses du monde, c'est qu'il n'a point cédé à ses fureurs et que (527) victorieux du monde il s'est élevé jusqu'à Dieu. Que d'erreurs et de terreurs dans ce siècle ! Notre saint martyr a triomphé, et de ces erreurs par sa sagesse, et de ces terreurs par sa patience. Quelle merveille il a accomplie ! En marchant à la suite de l'Agneau, il a vaincu le lion. La rage du persécuteur était le rugissement du lion; mais en fixant l'Agneau placé au ciel, le martyr écrasait sous ses pieds le lion sur la terre; car c'est cet Agneau qui par sa mort a anéanti la mort; suspendu au gibet, il y a versé son sang et racheté le monde.
2. En avant ont marché les bienheureux Apôtres, les béliers du troupeau sacré : après avoir vu le Seigneur Jésus attaché à la croix, après avoir pleuré sa mort et s'être effrayés de le voir ressuscité, ils. l'ont aimé avec sa puissance et ont répandu leur sang pour affirmer ce qu'ils ont vu en lui. Songez, mes frères, ce que c'était pour ces Apôtres d'être envoyés dans l'univers, de prêcher la résurrection d'un homme mort et son ascension au ciel, de souffrir enfin, pour prêcher cela, tout ce qu'était capable d'infliger le monde en fureur, les privations, l'exil, les chaînes, les tortures, les flammes, la dent des bêtes, le crucifiement, la mort. Pour qui souffraient-ils ainsi ? Je vous le demande, mes frères, est-ce donc pour sa propre gloire que mourait Pierre ? Pierre se prêchait-il lui-même ? Il mourait, mais pour la gloire d'un autre; il se laissait mettre à mort, mais pour le culte d'un autre. Ah ! aurait-il. fait cela si, avec la conscience de posséder la vérité, il n'eût été embrasé des flammes de la charité? Les Apôtres avaient vu ce qu'ils enseignaient; s'ils- ne l'avaient vu, seraient-ils morts pour le soutenir? Et après l'avoir vu, devaient-ils le nier? Ils ne l'ont point nié; ils ont proclamé la mort de Celui qu'ils savaient être vivant. Ah ! ils savaient pour quelle vie ils méprisaient cette vie; ils savaient pour quelle félicité ils souffraient une infortune éphémère, pour quels dédommagements ils subissaient tant de privations. Ce qu'ils croyaient, ne pouvait entrer en comparaison avec l'univers entier; car on leur avait dit : « Que sert à l'homme de gagner l'univers entier, et de perdre son âme (1) ? » Le siècle avec ses charmes ne les a point retardés dans leur course, sa félicité en passant
1. Matt. XVI, 26.
ne les a point empêchés de passer; aussi, quelque brillante qu'elle soit, faudra-t-il la laisser ici, on ne pourra la transporter dans une autre vie; souvent même elle nous quitte ici pendant que nous y vivons encore.
3. Chrétiens, méprisez donc ce siècle; méprisez-le, méprisez-le. Les martyrs l'ont méprisé, les Apôtres l'ont méprisé ; il a, été méprisé aussi par ce bienheureux Cyprien dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire. Vous voulez des richesses, des honneurs, de la santé : il a méprisé tout cela, et pourtant vous vous réunissez sur son tombeau. Pourquoi, je vous le demande, aimer autant ce qu'a méprisé si fort celui que vous honorez avec tant de solennité, et quand vous n'honoreriez pas de la sorte s'il n'avait méprisé tout cela ? Comment se fait-il que je te trouve aussi attaché aux biens dont tu vénères le contempteur, le contempteur , que tu ne vénérerais sûrement pas, s'il ne les avait dédaignés ? Toi aussi, garde-toi de les aimer : il n'est pas entré pour te fermer la porte ; méprise-les donc aussi, et entre à sa suite. L'ouverture est au large, le Christ lui-même est la porte, cette porte t'a été ouverte quand il a eu le côté percé d'une lance. Rappelle-toi ce qui en a coulé, et regarde comment tu pourras y entrer. Lorsque suspendu et mourant sur la croix le Seigneur eut le côté ouvert avec une lance, il en jaillit de l'eau et du sang (1) : l'une te purifie, l'autre te sert de rançon.
4. Aimez et n'aimez pas : aimez sous un rapport, n'aimez pas sous un autre. On peut aimer avec profit, et on peut aimer pour s'entraver. N'aime point ce qui entrave , si tu veux ne rencontrer pas ce qui torture. Ce qu'on aime sur la terre devient entraves : c'est comme la glu des vertus, ailes spirituelles avec lesquelles on s'envole jusqu'à Dieu. Tu ne veux pas te laisser prendre, et tu aimes la glu ? Pour être pris doucement, en seras-tu moins pris ?, Plus tu aimes, plus tu étouffes. — A ces mots, vous applaudissez, vous acclamez, vous vous montrez contents. Ecoutez, non pas moi, mais la Sagesse. Je veux des actes, dit-elle, et non du bruit. Loue la sagesse par ta vie ; loue-la, non pas en criant, mais en t’accordant avec elle.
5. Le Seigneur dit dans l'Evangile : « Nous vous avons chanté, et vous n'avez pas dansé (2)».
1. Jean, XIX, 34. — 2. Matt. XI, 17.
528
M'aviserais-je de prononcer ici ces paroles, si je ne les avais lues ? Les esprits vains rient de moi, mais j'ai pour moi l'autorité. Si je n'avais pas rappelé qui a prononcé ces mots « Nous vous avons chanté, et vous n'avez pas dansé» , qui d'entre vous les aurait supportés dans ma bouche ? Signifieraient-ils qu'on doit danser ici quand on y chante quelque psaume? Il y a quelques années seulement , d'insolents danseurs avaient envahi ce sanctuaire même. Oui, ce lieu si saint où repose le corps d'un si saint martyr, ainsi que s'en souviennent ceux qui sont déjà avancés en âge, ce lieu si saint avait été envahi par d'insolents et corrompus danseurs. Pendant toute la nuit on chantait ici des choses infâmes, et la danse accompagnait ces chants. Mais quand le Seigneur eut manifesté sa volonté par votre évêque, notre saint frère, à dater du jour où on se mit à célébrer ici de saintes veilles, ce fléau, après avoir résisté quelque temps, a fini par céder devant le zèle, par disparaître avec confusion devant la sagesse.
6. Maintenant donc, par la grâce de Dieu , ces désordres ne se commettent plus ici : aussi ne célébrons-nous pas en faveur des démons, des jeux où se renouvellent ces scènes pour le plaisir de ces démons qu'on vénère et qui communiquent à leurs adorateurs leur dépravation et leur souillure ; mais nous célébrons la sainteté et la fête des martyrs. Ici donc on ne danse plus, et quoiqu'on n'y danse plus, on y lit ces mots de l'Evangile : « Nous vous avons chanté, et vous n'avez pas dansé » : on y reprend, on y blâme; on y accuse ceux qui n'ont pas dansé. Loin de nous la pensée de rappeler ces insolents; écoutez plutôt ce que veut vous faire entendre la divine Sagesse.
Chanter, c'est commander ; danser, c'est pratiquer. Qu'est-ce que danser, sinon mettre les mouvements des membres en harmonie avec le chant? Maintenant donc, quel est notre chant, à nous ? Je ne le dirai pas, je ne veux pas le dire de moi-même; il me sied mieux d'être répétiteur que docteur. Voici notre chant: « N'aimez ni le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde , la charité du Père n'est pas en lui ; car tout ce qui est dans le monde, est convoitise de la chair, convoitise des yeux et ambition du siècle. Or, cette convoitise ne vient pas du Père, elle vient du monde. Et le monde passe, et sa convoitise aussi : mais celui qui a accompli la volonté de Dieu subsiste éternellement, comme éternellement subsiste Dieu lui-même (1) » .
7. Quel chant, mes frères ! Vous venez d'entendre le chanteur, faites-nous entendre maintenant les danseurs; faites, par la régularité de votre vie, ce que font les danseurs par les mouvement réguliers de leurs membres; faites cela intérieurement, mettez l'harmonie dans vos moeurs ; arrachez-en la cupidité et plantez-y la charité. Tout ce que produit cet arbre de la charité, est bon. Au lieu que la cupidité ne produit aucun bien, la charité ne produit aucun mal. On répète cette doctrine, on la loue, et nul pourtant ne change. Qu'ai-je-dit ? Ce n'est pas la vérité. Les pécheurs ont changé , beaucoup de sénateurs ont changé ensuite; Cyprien aussi a changé, lui dont nous honorons aujourd'hui la mémoire. Lui-même écrit, lui-même atteste quelle vie il menait d'abord , combien elle était infâme, impie, horrible et détestable (2). — Il entendit le chanteur et il dansa d'accord avec lui, non corporellement, mais spirituellement. Il se mit en harmonie avec le saint cantique, avec le cantique nouveau ; il se mit d'accord avec lui, il aima, il persévéra, combattit et triompha.
8. Et vous direz encore : Les temps sont mauvais, les temps sont durs, les temps sont malheureux ! Vivez sagement, et en vivant de la sorte vous changez les temps; vous changez le temps et vous n'avez plus sujet de murmurer. Qu'est-ce, en effet, que le temps, mes frères ? Le temps est l'étendue et la succession des siècles. Le soleil s'est levé, et après douze heures écoulées il s'est couché à un point opposé du monde; le lendemain il se lève encore pour se coucher également ; compte combien de fois il fait cela : voilà le temps. Eh bien ! qui a été blessé du lever du soleil ? qui a été blessé de son coucher ? Le temps donc ne blesse personne. Ce sont les hommes qui blessent les hommes. O douleur profonde ! On voit des hommes blessés, des hommes dépouillés , des hommes opprimés. Par qui le sont-ils ? Ce n'est ni par des lions, ni par des serpents, ni par des scorpions, mais par des hommes. Ceux qui sont blessés gémissent ; mais eux-mêmes, s'ils le peuvent, ne font-ils pas ce qu'ils condamnent dans autrui ? C'est quand le murmurateur peut faire ce qui l'excitait au
1. Jean, II, 15, 17. — 2. Ep. II, à Donat.
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murmure, que nous apprenons ce qu'il est. Je le loue, je le loue, mais quand il ne fait pas ce qu'il a reproché.
9. Aussi, mes très-chers frères, voyez comme sont exaltés ceux qui paraissent puissants dans le siècle, lorsqu'ils ne font pas tout le mal qu'ils peuvent. L'Ecriture applaudit à celui « qui a pu transgresser et qui n'a point transgressé ; qui de plus n'a pas couru à la remorque de l'or (1) ». C'est toi que doit suivre l'or et non pas toi qui dois le suivre. L'or est bon en soi, puisque Dieu n'a créé rien de mauvais. Ne sois pas mauvais, et l'or ne le sera pas. Je vais mettre de l'or sous la main d'un homme de bien, et sous la main d'un méchant. Que le méchant s'en empare: il opprime l'indigent, corrompt les juges, pervertit les lois, met le trouble dans la société. Tels sont les effets produits par l'or entre les mains des méchants. Que l'homme de bien prenne cet or : il nourrit les pauvres, donne des vêtements à qui n'en a pas, délivre les opprimés et rachète les prisonniers. Combien de bons effets produit l'or au pouvoir d'un homme de bien ! et combien il en produit de mauvais quand il est la propriété du méchant! Pourquoi donc vous arrive-t-il de dire parfois avec humeur : Oh ! si seulement il n'y avait pas d'or? Ne l'aime pas, toi : mauvais, tu es son esclave, homme de bien, il t'obéit. Il t'obéit ? qu'est-ce à dire ? C'est-à-dire que tu en disposes, sans qu'il dispose de toi ; que tu en es le maître et non l'esclave.
10. Revenons aux paroles du texte sacré. « Il n'a point marché à la remorque de l'or. Il pouvait transgresser, et il n'a point transgressé. Quel est celui-là, et nous le louerons (2) ? » L'Ecriture porte : Quis est hic ? Faut-il traduire : Cet homme est-il ici, ou Quel est cet homme? Beaucoup m'écoutent ; est-il parmi eux un homme qui fasse ainsi? Loin de moi, néanmoins, la pensée qu'il n'y en ait ni un ni même plusieurs parmi eux ! Loin de moi une idée si mauvaise de l'aire du grand Père de famille ! Quand de loin on aperçoit une aire, il semble qu'elle ne contienne que de la paille; mais on y voit du grain quand on sait regarder de près. C'est dans cette paille que tu aperçois avec peine que se cache une masse de leurs grains ; c'est dans cette paille brisée par le fléau, que se trouve le grain qu'on en
1. Eccli. XXXI, 8. — 2. Eccli. XXXI, 10.
détache; il y en a là, sois-en sûr, il y en a là. C'est ce que voit Celui qui a semé, qui a moissonné, qui a amassé sa récolte sur l'aire ; il voit là de quoi remplir son grenier, quand le van y aura passé. Le temps des persécutions a un peu vanné : combien de grains n'a-t-on pas vus alors? C'est alors qu'on a vu couverte de gloire la Masse-Blanche d'Utique (1); c'est alors que s'est montré le bienheureux Cyprien , comme un grain magnifique et choisi. Combien de riches ont alors méprisé leurs richesses ! Combien de pauvres, au contraire, ont succombé à la tentation ! Au moment de cette tentation, qui fut comme un coup de van, il y eut des riches à qui ne nuisit point l'or qu'ils possédaient, et des pauvres qui ne profitèrent point de n'en pas avoir. Les uns furent vainqueurs et les autres vaincus.
11. Une vie réglée ne dépend que d'un amour réglé. Supprimez L'or de la société humaine, ou plutôt, ne le supprimez pas, afin d'éprouver la société. Si, pour éviter le blasphème, Dieu fait perdre aux hommes leur langue, qui d'entre eux le louera? Est-ce de la langue même que tu dois te plaindre? Donne-moi un homme qui chante bien comme la langue alors est un bel instrument ! Que cette langue obéisse ensuite à une âme vertueuse : je vois la notion du bien répandue, la paix rétablie, les affligés consolés, les libertins corrigés, les colères réprimées, Dieu loué, le Christ prêché, l'âme embrasée d'amour, d'amour divin et non pas d'amour humain, d'amour spirituel et non d'amour charnel. Tels sont les bons effets produits par la langue. Pourquoi les produit-elle ? Parce qu'elle sert d'instrument à une âme vertueuse. Suppose, au contraire, qu'elle appartient à un méchant: voici des blasphèmes, des querelles, des calomnies, des délations. Tous ces maux viennent de la langue, parce que cette langue est l'instrument d'un méchant.
N'ôtez pas à la société ses biens, ne les lui ôtez pas; seulement, qu'elle en fasse bon usage. Il y a, en effet, des biens qui ne sont que pour les bons; et il y en a qui sont pour les bons et pour les méchants. Les biens quine sont que pour les bons, sont la piété, la foi, la justice, la chasteté, la prudence, la modestie, la charité et autres vertus semblables. Les
1. Voir serm. CCCVI.
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biens qui sont pour les bons et pour les méchants, sont les richesses, les honneurs, la puissance du siècle, la conduite des affaires; la santé même du corps. Ce sont des avantages réels, mais ils ont besoin d'être aux mains des hommes de bien.
12. Mais voici ce murmurateur qui cherche constamment à blâmer, même en Dieu, et qui ferait beaucoup mieux de rentrer en lui-même, de se voir, dé se reprendre et de se corriger; ce censeur, ce raisonneur va donc me faire cette objection : Pourquoi Dieu, qui gouverne toutes choses, donne-t-il ces biens aux méchants ? Il devrait ne les donner qu'aux gens de bien. — Prétends-tu que je t'initierai aux desseins de Dieu ? Qui es-tu? à qui t'adresses-tu ? que demandes-tu ? Selon moi; cependant, autant du moins que je puis saisir et que Dieu daigne m'éclairer, voici un motif qui, peut-être, ne te satisfera pas, mais qui satisfera sûrement quelqu'un d'ici. Je vais donc chanter ; il est impossible que je ne trouve pas, dans une si grande foule, quelqu'un pour danser. Ecoute, homme sage, sage à l'envers, écoute. Quand Dieu donne ces biens, même à des méchants, c'est pour t'instruire, si tu veux t'appliquer à comprendre, ce n'est pas en Dieu une faute. Je vois que tu ne me comprends pas encore : écoute donc ce que je viens de dire, toi à qui je m'adressais, toi qui blâmes Dieu, foi qui accuses Dieu de faire part, même aux méchants, de ces biens terrestres et temporels que, selon toi, il ne devrait accorder qu'aux bons. C'est, en effet, sur cela que s'appuie l'impiété mortelle de ces hommes qui vont jusqu'à croire que Dieu ne s'occupe pas des choses humaines. Voici ce qu'ils disent et comment ils raisonnent : Si Dieu était attentif aux choses humaines, un tel serait-il riche? celui-ci serait-il en honneur et celui-là dépositaire du pouvoir? Dieu ne prend point souci de nos affaires; s'il en prenait souci, aux bons seulement il accorderait ces biens.
13. Rentre en ton coeur, et de là élève-toi jusqu'à Dieu, car tu es bien près de Dieu, une fois rentré dans ton coeur. Quand tu es choqué de cette distribution, tu es sorti de toi-même, tu es exilé de ton propre coeur. Tu te perds en te préoccupant de ce qui est hors de toi. Toi; tu es en toi-même, ces biens sont en dehors; ce sont des biens, il est vrai, mais ils sont en dehors. L'or, l'argent, toute autre monnaie, les vêtements, la clientèle, les serviteurs, ;les troupeaux, les dignités, tout cela n'est-il pas hors de toi ? Eh bien ! si ces choses infimes, terrestres, temporelles, éphémères, n'étaient aussi octroyées aux méchants, les bons mêmes les prendraient pour des biens de haute valeur. Dieu donc, en les donnant aux méchants, t'apprend à désirer des biens meilleurs. Je le déclare : en gouvernant ainsi les choses humaines, Dieu, ton Père, semble te parler; il t'adresse, pour te donner le sens qui te manque comme à un enfant, ces mots que je vais te faire entendre avec d'autant plus de confiance qu'il daigne demeurer en moi plus intimement. Suppose donc que te parle ainsi ce Dieu qui t'a renouvelé et adopté : O mon fils, pourquoi te lever chaque jour et prier, et fléchir le genou, et frapper du front la ferre, pleurer même quelquefois et me dire: Mon Père, mon Dieu, donnez-moi des richesses? Si je t'en donne, tu t'estimeras beaucoup et tu croiras avoir beaucoup reçu.
Mais, pour les avoir demandées, tu en as reçu; fais-en bon usage. Avant d'en avoir, tu étais humble; depuis que tu - en as, tu t'es mis à mépriser les pauvres. Quel est donc ce bien qui t'a rendu pire ? Il t'a rendu pire, car tu étais mauvais déjà; et ne sachant ce qui pourrait ajouter à ta méchanceté, tu implorais de moi ces biens. Je te les ai donnés, et je t'ai éprouvé; tu les as trouvés, et tu t'es trouvé toi-même; tu te méconnaissais quand tu ne les avais pas. Corrige-toi, vomis cette cupidité et bois la charité. Que me demandes-tu là de si grand, te crie ton Dieu? Ne vois-tu pas à qui, à quels hommes j'ai donné cela? Si ce que tu sollicites de moi avait tant de prix, est-ce que les larrons le posséderaient ? Est-ce qu'on le verrait aux mains des infidèles, de ceux qui me blasphèment, de cet infâme comédien, de cette impudique courtisane ? Est-ce que tous ces gens auraient de l'or, si l'or était un si grand bien ? — L'or n'est donc pas un bien ? me diras-tu. L'or est un bien assurément; mais avec cet or qui est un bien, les méchants font le mal et les bons font le bien. Ainsi, en voyant à qui j'en fais part, demande-moi quelque chose de meilleur, quelque chose de plus grand; demande-moi les biens spirituels, demande-moi à moi.
14. Mais, reprends-tu; il se fait dans le monde des iniquités, des cruautés, des infamies et des choses détestables. Le monde est laid, ne l'aime donc pas. Quoi ! il est tel, et on l'aime à ce (531) point ! C'est une maison qui tombe en ruines, et on hésite d'en sortir ! Quand, les mères ou les nourrices voient que les enfants ont déjà grandi et qu'il ne convient plus de les nourrir de lait ; si ces enfants leur demandent le sein avec importunité, afin de ne pas le leur donner trop longtemps, elles mettent au bout quelque chose d'amer qui repoussera l'enfant et l'empêchera de le demander davantage. Si le monde est pour toi si amer, pourquoi le goûter encore avec tant de plaisir ? Dieu l'a rempli d'amertumes; et tu soupires encore après; tu t'y attaches, tu le suces en quelque sorte, tu ne trouves de jouissance que là et là encore ? Combien de temps cela durera-t-il? Eh ! si tout dans le monde était douceur, comme on l'aimerait !
Ses amertumes te déplaisent ? Fais choix d'un autre genre de vie; aime Dieu, méprise les biens du monde, dédaigne les biens que recherchent les hommes ; car tu dois quitter ces biens, tu ne demeureras pas toujours ici. Et toutefois, si mauvais que soit ce monde, si amer, si rempli qu'il soit de calamités, je suppose que Dieu te promette de t'y laisser toujours, tu ne te posséderais pas de joie, tu tressaillerais, tu lui rendrais grâces : de quoi ? de ne voir plus de fin à ta misère. Ah ! la plus grande infortune est bien celle qui se fait aimer; elle serait moindre; si on ne l'aimait pas; elle est d'autant plus déplorable qu'on l'aime davantage.
15. Il y a, mes frères, une autre vie; après celle-ci il en est une autre, soyez-en sûrs. Préparez-vous-y, méprisez.tous les biens présents. En avez-vous ? Faites-en le bien. N'en avez-vous pas ? Ne les désirez pas avec convoitise. Envoyez-les, faites-les transporter devant vous ; envoyez où vous devez aller ce que vous avez ici. Ecoutez le conseil que vous donne votre Seigneur: « Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où les vers et la rouille dévorent, où les voleurs fouillent et emportent ; mais amassez-vous un trésor dans le ciel, où n'aborde pas le voleur, où ne rongent pas les vers. Car où est ton trésor, là aussi est ton coeur (1) ». On te dit chaque jour, fidèle : Elève ton coeur ; mais comme si on te disait le contraire, tu ensevelis ton coeur dans la terre. Sortez. Avez-vous des richesses? Faites le bien. N'en avez-vous pas ? Gardez-vous de murmurer contre Dieu. Ecoutez-moi, ô pauvres : Que n'avez-vous pas, si vous avez Dieu? Riches, écoutez-moi aussi : Qu'avez-vous, si vous n'avez pas Dieu ?
1. Matt. VI, 19-21.
ANALYSE. — Ce sera faire une chose bien agréable à saint Cyprien que de montrer ce qu'a produit en lui la grâce du Seigneur. 1° Il était plongé dans les ténèbres de l'erreur et dans le vice : la grâce a fait briller en lui la lumière de la vérité et lui a fait répandre la bonne odeur du Christ. 2° Il était un orateur profane : la grâce a fait de lui un éloquent prédicateur de l'Evangile, il est l'un de ceux à qui nous devons le triomphe actuel de la vérité sur l’erreur. 3° Enfin la grâce lui a accordé de conformer sa conduite à son enseignement et de confirmer par sa mort la vérité prêchée par lui durant sa vie.
1. Une solennité si pleine de charmes et d'allégresse, une fête si heureuse et si sainte, le couronnement enfin d'un martyr si illustre me presse de vous adresser le discours que je vous dois. Mais ses prières porteront avec moi ce lourd fardeau : et si , en vous parlant, je ne suis pas au niveau de ma tâche, il ne me dédaignera pas; au contraire, il nous ranimera tous en intercédant pour nous. Je vais faire du reste ce que je sais lui être très-agréable : je le louerai dans le Seigneur, je louerai le Seigneur à son sujet.
532
En effet, lorsqu'au milieu des tentations de tout genre il courait encore les dangers que présente cette vie de troubles et de tempêtes, il était doux, et ce grand homme savait parfaitement chanter avec sincérité devant Dieu: « Que ceux qui sont doux m'entendent et partagent mon allégresse (1) ». Maintenant donc, après avoir quitté la terre des mourants, il possède avec bonheur la terre des vivants ; car il était du nombre de ceux dont il est dit: « Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre (2) ». Quelle terre, sinon celle dont on a dit en s'adressant à Dieu : « Vous êtes mon espérance, ma portion dans la terre des vivants (3) ? » Dût-on n'entendre, par cette terre des vivants, que le corps ressuscité, le corps tiré de terre et transformé en un corps glorieux et céleste; Cyprien ne gémit plus dans la faiblesse de notre corps mortel, lui pour qui ce n'était pas un bonheur d'y demeurer, mais une nécessité provoquée par,notre intérêt; délivré au contraire et dégagé de ses pressantes entraves, il attend en repos et dans la société du Christ, la rédemption de sa chair. Dès qu'il n'a pas été vaincu, pendant que son corps était vivant, parla tentation; maintenant que ce corps est enseveli, il est tranquille sur la restauration qui l'attend.
2. Ainsi donc louons son âme dans le Seigneur, et que ceux qui sont doux nous entendent et soient remplis d'allégresse. Louons dans le Seigneur cette âme excellente; car c'est en la possédant qu'il la rend bonne, en l'inspirant qu'il lui donne de la vigueur, en l'éclairant qu'il la rend toute brillante, en la formant qu'il lui communique ses charmes, et en la remplissant qu'il la féconde. Quand autrefois il n'était pas en elle, quand elle ne croyait pas encore au Christ, elle était morte, ténébreuse, difforme, stérile, flottant à tout vent. De quel avantage était pour ce païen son éloquence, puisque, comme d'un vase précieux, il ne s'en servait que pour boire lui-même et faire boire à autrui de meurtrières erreurs ? Mais lorsqu'à ses yeux brilla la bonté et l'humanité du Sauveur notre Dieu (4), Cyprien devint croyant, Dieu le purifia de ses convoitises mondaines et il fit de lui un vase d'honneur, utile à sa famille, préparé pour toutes les bonnes oeuvres (5).
Cyprien n'a point gardé le silence sur ce
1. Ps. XXXIII, 3. — 2. Matt. V, 4. — 3. Ps. CXLI, 6. — 4. Tit. III, 4. — 5. II Tim. II, 21.
bienfait. Aurait-il pu, en connaissant Dieu,ne le point glorifier comme Dieu? Il lui a rendu grâces; loin de reprendre en impie ce qu'il avait rejeté de sa vie ancienne, il s'est rappelé pieusement ce qui était changé en lui. Ecrivant en effet à l'un de ses amis, qu'il cherchait, autant qu'il était. en lui, à tirer aussi de ses ténèbres pour le rendre à la lumière dans le Seigneur. « Quand, lui dit-il, j'étais plongé dans les ombres et dans la nuit épaisse, quand sur les vagues agitées du siècle, je flottais hésitant, incertain, égaré, ne sachant ce que je faisais, étranger à la vérité et à la lumière ».
Il ajoute un peu plus loin : «D'un côté j'étais comme enchaîné dans les erreurs nombreuses de ma vie première, ne croyant pas pouvoir m'en délivrer; et d'autre part, je cherchais à satisfaire des vices qui faisaient comme partie de moi-même, et désespérant d'arriver à un état meilleur, je caressais mes passions funestes, je m'y attachais comme à une propriété chérie (1) ».
3. Tel était Cyprien quand le Christ vint à lui; telle était l'âme qu'il vint frapper et guérir, lui qui arrache et qui plante. Ce n'est pas, en effet, sans raison qu'il a dit: « C'est moi qui tuerai et moi qui ferai vivre; moi, qui blesserai et moi qui guérirai (2) »; ni sans raison qu'il disait à Jérémie, en prévision de l'avenir « Voilà que je t'ai établi aujourd'hui sur les nations et sur les royaumes, pour déraciner, pour renverser, pour perdre, pour réédifier ensuite et pour planter (3) ». Lui donc qui déracine et qui plante, s'avança vers cette âme; il détruisit le vieux Cyprien, puis s'établissant lui-même comme fondement, il bâtit sur lui-même un Cyprien nouveau dont il fit par sa grâce un vrai Cyprien. L'Eglise ne dit-elle pas au Christ: « Mon Bien-aimé est une grappe parfumée : botrus cypri (4)?» C'est ainsi qu'en devenant chrétien par la faveur du Christ, par sa faveur aussi Cyprien devint réellement Cyprien ; il fut en tout lieu la bonne odeur du Christ, comme s'exprime l'Apôtre saint Paul, cet ancien persécuteur que Jésus renversa aussi pour en faire son prédicateur. « Nous sommes devant Dieu, dit-il, la bonne odeur du Christ en tout lieu, et pour ceux qui se sauvent et pour ceux qui se perdent; aux uns une odeur de mort pour donner la
1. S. Cypr. Epit. II, à Donat. — 2. Deut. XXXII , 39. — 3. Jér. I, 10. — 4. Cant. I, 13.
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mort, et aux autres une odeur de vie pour, donner la vie. Or, qui est propre à un tel ministère (1)? » Aussi les uns trouvèrent la vie en imitant Cyprien, et les autres la mort en le haïssant.
4. Louange et gloire à celui qui, en justifiant par la foi l'âme de son serviteur, l'a tiré du nombre des impies et a fait de lui comme sa framée, comme un glaive à double tranchant; car il voulait qu'en mettant à nu cette folie dés gentils qu'elle voilait et couvrait pour lui donner aux yeux des prudents un éclat menteur, la langue de Cyprien là frappât à mort, et qu'au lieu de parer indignement les doctrines ruineuses des démons, sa noble éloquence travaillât à l'édification de 1'Eglise, dont le développement amenait la chute des idoles; il voulait qu'au lieu de passionner, comme le cri de la trompette, les luttes et les mensonges du barreau, sa grande voix servît à abattre le démon par la mort précieuse des saints, à exciter au combat les soldats du Christ, les martyrs généreux qui mettent en lui leur gloire.
Aussi tout en les enflammant des pieuses et saintes ardeurs de sa parole, de sa parole où on ne voyait plus les trompeuses fumées du mensonge, mais le pur éclat de la vérité divine, Cyprien parvint-il à vivre au milieu d'eux en mourant, à triompher de son juge en se laissant juger, à vaincre son ennemi en se laissant frapper, a faire enfin mourir la mort en subissant la mort. Ah ! si en s'exerçant aux jeux pervers de l'humaine faconde, il avait appris à lui-même et à d'autres à affirmer le mensonge et à nier habilement les objections même fondées d'un adversaire, il avait appris dans une autre école à échapper à l'ennemi en soutenant la vérité. Quand, en effet, notre ennemi fait du nom du Christ un sujet d'accusation, le Christ fait des tourments un sujet de gloire.
5. Chercherait-on maintenant à savoir qui l'a emporté? Sans parler du royaume des saints, que les infidèles refusent d'admettre parce qu'ils ne peuvent le voir, ne voyez-vous pas, dirai-je, avec quelle chaleur, sur cette terre même et durant cette vie, à la maison et à la campagne, dans les cités et l'univers entier, on loue les martyrs? Que sont devenues les accusations furieuses proférées contre
1. II Cor. II, 15, 16.
eux par les impies? Les idoles mêmes consacrées aux démons ne montrent-elles pas combien est en honneur la mémoire de leurs victimes? Que ne feront pas contre eux, au jour du jugement, ceux qui en mourant ont renversé leurs temples? Comme il anéantit leurs erreurs présomptueuses par l'éclat même de ses soldats ressuscités, Celui qui a éteint par le sang de ses martyrs, au moment de leur mort, leurs autels encore fumants?
6. Parmi ces phalanges du Christ, contemplez le bienheureux Cyprien. Il a enseigné à combattre glorieusement, et glorieusement il a combattu lui-même. Or, il a tellement enseigné ce qu'il devait faire un jour, et tellement accompli ce qu'il avait enseigné, qu'on sentait l'âme du martyr dans les paroles du docteur, et les paroles, du docteur dans. l'âme du martyr. Qu'il était loin de ressembler à ces hommes dont le Seigneur parle en ces termes: « Faites ce qu'ils disent, gardez-vous de faire ce qu'ils font; car ils disent et ne font pas (1) » Cyprien, lui, a parlé, parce qu'il croyait, et il a souffert le martyre pour avoir parlé. Ainsi a-t-il enseigné durant sa vie ce qu'il a fait, et fait au moment de sa mort ce qu'il avait enseigné.
Louange et gloire au Seigneur notre Dieu, au Roi des siècles, au Créateur et au Restaurateur de l'humanité, pour avoir enrichi son Eglise du grand évêque de cette cité, et pour avoir consacré ce sanctuaire illustre par la présence d'un corps si saint. Louange et gloire au Seigneur pour avoir daigné mettre, avant tous les temps, cet homme remarquable au nombre de ses saints, pour avoir daigné le créer parmi les hommes au temps convenable, le rappeler de ses égarements, le purifier de ses souillures, le justifier parla foi, l'instruire - quand il s'est montré docile, et le diriger quand il instruisait, l'aider au moment du combat et le couronner après la victoire. Louange et gloire au Seigneur pour avoir préparé et destiné cette âme surtout à remontrer à son Eglise à quelles épreuves il faut opposer et à quels biens il faut préférer la charité; combien peu enfin on aurait la charité du Christ si on ne gardait l'unité établie par lui. Cyprien l'a aimée, cette unité, sans épargner les méchants par charité, tout en lés souffrant pour conserver la paix; se montrant libre
1. Matt. XXIII, 3.
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pour dire ce qu'il pensait, et pacifique pour entendre ce que pensaient ses frères. Pour s'être maintenu avec une humilité si profonde dans les liens de la concorde catholique, il a mérité le haut rang d'honneur qu'il occupe dans l'Eglise.
C'est pourquoi, mes bien-aimés, après vous avoir donné dans la mesure de mes forces le discours que. réclamait de moi une solennité si heureuse, je demande à votre charité et à votre piété que nous passions cette journée avec honnêteté et sobriété ; qu'au jour du martyre du bienheureux Cyprien nous pratiquions ce qu'il a aimé jusqu'à endurer la mort.
ANALYSE. — Nul, pas même saint Cyprien, ne saurait louer saint Cyprien dignement. Que dire donc de lui? Qu'il est sous tous rapports l'ouvrage de Dieu, que Dieu l'a armé de ses dons pour tenir tête à l'ennemi, que Dieu l'a soutenu dans la lutte, que Dieu enfin s'est servi de lui comme d'une épée, afin de vaincre les ennemis qui lui donnaient la mort.
1. Voici un jour bien saint et bien solennel, un jour bien glorieux et bien illustre pour cette Eglise en particulier, un jour destiné à exciter en nous la joie: c'est le jour que le bienheureux Cyprien nous a consacré par la gloire de son martyre. Aucune langue, pas même la sienne, ne saurait louer dignement ce grand évêque, ce martyr vénérable. Aussi, pendant que nous ferons entendre à vos oreilles ce discours dont nous lui sommes redevable, ayez plus égard à ce que nous voulons qu'à ce que nous pourrons vous dire. N'est-ce pas ainsi que se sentant incapable de louer convenablement le Seigneur, le Seigneur au-dessous de qui se trouve toujours non-seulement toute parole, mais toute pensée, un saint Prophète s'écriait: «Agréez, Seigneur, le vouloir de mes lèvres (1) ? » de répète ces mots : Je voudrais, moi aussi, que dans l'impossibilité de parler comme je le voudrais, on agréât mon désir, ma bonne volonté.
2. N'est-ce pas effectivement louer Dieu même que de louer un tel martyr? A qui fait honneur Cyprien lorsqu'il s'attache à Dieu de tout son coeur, sinon à Celui à qui s'adressent ces mots: « Dieu des vertus, convertissez-
1. Ps. CXVIII, 108.
nous (1)?» Qui a fait de Cyprien un docteur, sinon Celui à qui il est dit : « Enseignez-moi vos justices (2) ? » Qui a fait de Cyprien un pasteur, sinon Celui qui a dit. « Je vous donnerai des pasteurs selon mon coeur, et ils vous nourriront avec mesure (3)? » Qui a fait de Cyprien un confesseur, sinon Celui qui a dit: « Je vous donnerai une bouche et une sagesse auxquelles ne pourront résister vos ennemis (4)? » Qui a fait de Cyprien un martyr de la vérité dans une persécution si cruelle, sinon Celui à qui on a dit: « Vous êtes, Seigneur, la patience d'Israël (5) » ; de qui on a dit encore : « Car c'est de Lui que me vient la patience (6) ? » Qui a rendu enfin Cyprien toujours vainqueur, sinon Celui de qui il est écrit: « Nous l'emportons en toutes choses à cause de Celui qui nous a aimés (7)? » Ainsi donc, ce n'est pas cesser de louer Dieu, que de louer les couvres de Dieu, que de montrer Dieu combattant dans l'un de ses soldats.
3. Voici, en effet, comment nous exhorte l'Apôtre: « Soyez fermes, dit-il, vous ceignant les reins de la vérité, revêtant la cuirasse de la justice, vous chaussant les pieds pour vous préparer à l'Evangile de la paix, prenant
1. Ps. LXXIX, 8. — 2. Ps. CXVIII, 135. — 3. Jér. III, 15. — 4. Luc, XXI, 5. — 5. Jérém. XVII, 13. — 6. Ps. LXI, 6. — 7. Rom. VIII, 37.
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en tout le bouclier de la foi pour y éteindre les traits enflammés de l'ennemi ; prenez aussi le casque du salut et le glaive de l'Esprit, c'est-à-dire la parole de Dieu (1) ». Que signifient revêtir la cuirasse de la justice, prendre le bouclier de la foi, le casque du salut, et le glaive de l'Esprit ou la parole de Dieu, sinon recevoir du Seigneur ses dons comme une armure? Cependant le soldat chrétien n'aurait pas, assez de cette armure, s'il n'obtenait encore, du fort armé qui la lui a donnée, un secours spécial. Croyez-vous que dans sa lutte et ses souffrances notre pieux martyr n'a pas prié, n'a pas dit: « Jugez, Seigneur, ceux qui me persécutent; combattez ceux qui me combattent; prenez vos armes et votre boucher, levez-vous pour me secourir; tirez l'épée et plongez-la dans ceux. qui me poursuivent; dites à mon âme : Je suis ton salut (2)? » Comment aurait été vaincu un homme que Dieu conduisait après l'avoir armé et qu'il défendait après s'être armé lui-même?
4. Loin de nous l'idée puérile que Dieu se soit revêtu d'armes matérielles ! De quelle nature sont ces armes avec lesquelles Dieu soutient ses soldats? Ceux-ci, le publient, lorsqu'éclatant en actions de grâces, ils s'écrient « Seigneur, vous nous avez couverts du bouclier de votre amour (3) ». Quant à cette framée ou épée de Dieu que le corps du Christ ou l'Eglise demande que l'on tire et que l'on plonge dans les persécuteurs, on.peut savoir ce qu'elle signifie en méditant ces mots du Sauveur parlant à ce même corps: « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive (4) ». C'est avec ce glaive spirituel que de l'âme de ses martyrs, épris d'amour pour les joies célestes, il a retranché les affections terrestres, aussi funestes que flatteuses, qui les auraient ramenés du ciel sur la terre, si elles n'avaient été rompues par cette épée du Christ.
Cependant la framée est susceptible encore d'une autre interprétation incontestable, elle désigne l'âme du juste dans la main de Dieu, et c'est ainsi que s'entendent les paroles suivantes
1. Ep. VI, 14-17. — 2. Ps. XXXIV, 1-3. — 3. Ps. V, 13. — 4. Matt. X, 34.
adressées parle Psalmiste au Seigneur « Arrachez mon âme aux impies, votre framée aux ennemis de votre main (1) ». — « Votre framée » n'est ici que la répétition de « mon âme » ; « aux ennemis de votre main », que la répétition « des impies ».
5. Dieu donc a tiré cette épée, lorsqu'il a répandu de tous côtés ses martyrs ; puis il l'a plongée dans le coeur des persécuteurs de son Eglise, lorsque, insensibles aux cris de leurs prédications, ceux-ci ont été vaincus par le courage de leur mort. Ah ! c'est que de ceux qu'il rend ses amis Dieu se fait contre ses ennemis des armes puissantes. Ainsi l'âme du bienheureux Cyprien ne fut-elle point comme une grande épée dans la main de Dieu? Toute brillante de charité, aiguisée par la mérité , dans combien de luttes ne parut pas cette épée, maniée par le bras guerrier du Seigneur ? Quelles légions de contradicteurs ne fit pas reculer ce grand homme en les réfutant ? Combien ne frappa-t-il point d'ennemis, ne sut-il pas abattre d'adversaires ? Dans combien de ces ennemis ne détruisit-il pas l'inimitié même qui les animait contre lui, se faisant en eux des amis avec lesquels Dieu allait remporter de nouvelles et plus grandes victoires?
Enfin, lorsqu'arriva le moment où vainqueurs en apparence, ses ennemis devaient s'emparer de lui, Dieu ne voulut point qu'il succombât, qu'il fût vaincu par leurs mains impies: il le soutint, au contraire, pour le rendre invincible, et Cyprien triompha sans avoir désormais aucune lutte à soutenir ni contre ce monde, ni contre le prince de ce monde. Oui, Dieu vint en aidé à ce fidèle et incorruptible témoin qui combattait jusqu'à la mort en faveur de la vérité; il lui accorda la grâce sollicitée, il arracha cette âme aux impies, sa framée aux ennemis de sa main. Voyez la chair sainte de cette âme victorieuse; elle est comme le fourreau de cette épée; c'est en son honneur que nous élevons ici un autel divin; mais, à la résurrection, cette chair sera rendue à cette âme glorieuse, qui n'en sera plus jamais dépouillée par la mort.
1. Ps. XVI, 13, 14.
ANALYSE. — S'il n'avait eu les yeux fixés sur la récompense céleste, il n'aurait pu soutenir les tourments de son martyre; mais la vue du bonheur qui l'attendait, a électrisé son âme jusqu'à lui faire implorer le pardon de ses meurtriers. Imitons-le pour être couronnés avec lui.
1. Nous célébrions hier la naissance du Seigneur ; nous célébrons aujourd'hui la naissance de son serviteur. Mais cette naissance du Seigneur était son avènement miséricordieux, et celle du serviteur, son couronnement. Celle du Seigneur a consisté, pour lui, à se revêtir de notre chair; celle du serviteur, à se dépouiller de la sienne; celle du Seigneur, à se rendre semblable à nous, celle du serviteur à se rapprocher du Christ; car si le Christ en naissant s'est uni à Etienne, Etienne en mourant s'est réuni au Christ. Pourquoi dans l'Eglise une double fête ? Pourquoi solenniser tout à la fois la naissance et la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ ? C'est que l'une et l'autre sont pour nous un remède. Car, s'il est né, c'est pour nous faire renaître; et s'il est mort, c'est pour nous faire vivre éternellement. Quant aux martyrs, comme ils avaient contracté le péché originel , leur naissance les destinait à lutter contre le mal ; mais en mettant en eux un terme à tout péché, la mort les a mis en possession des biens les plus solides.
D'ailleurs, s'ils n'eussent été soutenus, au milieu des persécutions, par l'espoir de la félicité future, comment auraient-ils pu endurer tant de supplices divers? Comment le bienheureux Etienne aurait-il pu souffrir la grêle de pierres qui l'accablait, s'il n'eût pensé à la récompense à venir? Ah ! il avait à coeur d'obéir à Celui qu'il voyait présent au ciel; et embrasé pour lui d'un ardent amour, il brûlait de laisser au plus tôt sa chair et de prendre vers lui son essor. Il ne craignait plus la mort parce qu'il voyait plein de vie le Christ qu'il savait être mort pour lui ; aussi, pour vivre avec lui, s'empressait-il de mourir pour lui. Vous savez effectivement ce que voyait ce bienheureux martyr au moment de ce terrible combat ; puisque vous vous rappelez sans aucun doute ces paroles que relatent de lui les Actes des Apôtres : «Voici, je vois les cieux ouverts, et le Christ debout à la droite de Dieu (1)». Il voyait donc Jésus debout; et si lui-même demeurait ferme, ferme sans chanceler, c'est qu'en se tenant debout au ciel et en voyant sur la terre son soldat combattre, le Christ lui communiquait une force invincible pour l'empêcher de succomber. « Voici, disait-il, je vois les cieux ouverts » : heureux mortel dont le regard plongeait dans le ciel ! Mais qui lui avait ouvert ce ciel ? Celui dont il est dit dans l'Apocalypse: « Il ouvre et nul ne ferme; il ferme, et personne n'ouvre (2) ». Quand après avoir commis le premier péché, son horrible péché, Adam fut chassé du paradis, le ciel fut fermé au genre humain : le larron fut le premier qui y entra , après la passion du Christ; Etienne ensuite le vit ouvert. Pourquoi nous en étonner alors ? Il l'indiquait fidèlement comme le lui montrait sa foi, et il y pénétra avec énergie:
2. Allons, mes frères, suivons-le ; car si nous marchons à la suite d'Etienne, nous serons couronnés. C'est surtout en aimant nos ennemis que nous devons le suivre et l'imiter. Il vous en souvient, lorsqu'entouré de la foule serrée de sec ennemis, il était contusionné par les coups précipités des pierres qui pleuvaient sur lui, il demeurait à la fois calme et intrépide, doux et tranquille sous les chocs qui lui arrachaient la vie, et l'œil fixé sur Celui pour
1. Act. VII, 5. — 2. Apoc. III, 7.
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qui il recevait la mort, il ne dit pas: Soyez juge, Seigneur, du meurtre dont je suis victime ; mais : « Recevez mon esprit ». Il ne dit pas : Seigneur Jésus; vengez votre serviteur, que vous voyez en proie à ce supplice mortel; mais : « Ne leur imputez pas ce péché (1) ».
C'est ainsi qu'en tendant constamment témoignage à la vérité et en respirant, comme vous le savez bien, les ardeurs de la charité, ce bienheureux martyr parvint à la fin la plus glorieuse; pour avoir persévéré jusqu'au terme dans sa vocation, il obtint enfin ce que désignait son nom même, il reçut la couronne rappelée par le nom glorieux d'Etienne. Aussi quand, le premier de tous les martyrs, le bienheureux Etienne versa son sang pour le Christ, la couronne sembla descendre du ciel ; elle s'offrait comme récompense à quiconque marcherait sur les traces de ce généreux combattant. De fréquentes immolations de martyrs ont depuis couvert la terre ; et ceux qui pour confesser lé Christ ont répandu leur sang, ont placé sur leur tête cette couronne, tout en la laissant intacte à ceux qui devaient les suivre. Maintenant encore, tees frères, elle est suspendue du haut du ciel ; quiconque la convoite prendra vers elle un rapide essor. D'ailleurs, pour.y exciter brièvement et clairement votre sainteté, il n'est pas besoin d'insister qu'on suive Etienne, si on a envie de sa couronne:
Unis au Seigneur, etc.
1. Act. VII, 58, 59.
sANALYSE. — 1° Saint Etienne fut accusé, comme le Sauveur, par de faux témoins d'autant plus redoutables qu'ils se contentaient de dénaturer ses paroles. 2° Si, comme le Sauveur, il ne se tut pas, ce fut pour obéir au Sauveur même; et; s'il leur parla avec dureté, ce n'en fut pas moins avec charité. 3° En priant pour lui-même il se tint debout, parce qu'il ne demandait que ce qui lui était dû ; il s'agenouilla en priant pour ses ennemis, parce qu'ils n'avaient aucun droit à la grâce divine, et il obtint la conversion de saint Paul. Pouvait-il imiter avec plus de perfection Jésus-Christ priant pour ses bourreaux? Exhortation à réprimer la colère.
1. Vous venez d'entendre, pendant qu'on faisait la lecture, comment le bienheureux Etienne fut ordonné, comme septième, avec les six autres diacres, et comment il parvint à la suprême couronne. Le premier mérite de ce premier martyr mis en relief devant vôtre charité, c'est que son supplice est consigné dans un livre canonique, au lieu que nous découvrons à peine les actes des autres martyrs pour les lire quand nous célébrons leur fête. Les Actes des Apôtres sont effectivement un livre canonique de l'Ecriture. La coutume de l'Eglise est d'en commencer la lecture au Dimanche de Pâques. Ainsi donc, c'est dans le livre intitulé Les Actes des Apôtres que vous avez appris comment les Apôtres élurent et ordonnèrent sept diacres, au nombre desquels était saint Etienne. Les Apôtres sont les premiers en dignité, les diacres viennent ensuite pourtant le premier martyr fut un diacre, et non pas un Apôtre ; la première victime fut un agneau, et non un bélier.
2. Quelle ressemblance présente son martyre avec la passion de son Seigneur et Sauveur ! De faux témoins s'élevèrent contre l'un comme contre l'autre, et sur le même sujet. Vous savez, vous vous rappelez ce qui fut dit par les faux témoins contre le Christ Notre-Seigneur: « Nous lui avons entendu dire: Je détruis ce temple et dans trois jours j'en bâtis un autre tout neuf (1) » . Il est vrai, le Seigneur n'avait point parlé ainsi; mais le mensonge
1. Marc, XIV, 58.
538
voulut se rapprocher de la vérité. En quoi consiste la fausseté de ce témoignage? Les témoins avaient ouï ces mots: « Détruisez ce temple, et en trois jours je le rebâtirai. Or, observe l'Evangéliste, il disait cela du temple de son corps (1) ». Mais au lieu de : « Détruisez », les faux témoins disaient : « Je détruis ». Sans doute le changement n'était que dans quelques syllabes; mais ces menteurs étaient d'autant plus perfides que pour mieux tromper ils se rapprochaient davantage de la vérité. Pour saint Etienne, que lui reprocha-t-on? : « Nous lui avons entendu dire que Jésus de Nazareth détruira ce temple et changera les coutumes légales (2) ». C'était à la fois une fausse déposition et une prédiction véridique. C'est ainsi que Caïphe, l'un, de leurs docteurs et des princes des prêtres, avait dit, en conseillant aux Juifs de mettre le Christ à mort : « Mieux vaut la mort d'un homme que la ruine de toute la nation. Or, observe l'Evangéliste, il ne dit pas cela de lui-même; mais, étant le pontife de cette année-là, il prédit que le Christ devait mourir pour le peuple (3) ». Pourquoi cela, mes frères? C'est qu'il y a dans la vérité une grande puissance ; tout en la haïssant, les hommes la prédisent à leur insu, et ils n'en sont que les instruments. Ainsi donc, il s'éleva contre Etienne de faux témoins semblables aux faux témoins pour qui le Christ fut mis à mort.
3. Pour donner à sa condamnation plus d'autorité, ces faux témoins l'amenèrent devant le sanhédrin. Là, cet ami du Christ, après avoir exposé sa cause, proclama la divine vérité de son Maître. Il allait mourir : pourquoi ses lèvres pieuses ne se seraient-elles point ouvertes devant ces impies? Pourquoi ne serait-il pas mort pour la défense de la vérité? Entre son Seigneur et lui il y eut cependant une différence dans le cours même des souffrances; c'était pour indiquer un incontestable mystère, le mystère de la majesté et de la grandeur divines dans la personne de Jésus. Lorsque le Seigneur. fut conduit devant ses juges, il préféra garder le silence, quoique interrogé par eux ; au lieu qu'Etienne ne le garda pas. Pourquoi le Seigneur le garda-t-il ? Parce qu'il avait été prédit de lui : « Il a été conduit comme une brebis à l'immolation, et comme « l'agneau muet sous le ciseau qui le tond, il
1. Jean, II, 19-21. — 2. Act. VI, 14. — 3. Jean, XI, 50, 51.
n'a pas ouvert la bouche (1) ». Pourquoi Etienne ne le garda-t-il pas ? Parce que son Seigneur même avait dit : « Ce que je vous enseigne dans les ténèbres, publiez-le au grand jour; et ce qui vous est dit à l'oreille, prêchez-le sur les toits (2) ». Comment saint Etienne prêcha-t-il sur les toits? Parce qu'il foula aux pieds sa chair, une maison de boue. N'est-ce pas fouler la chair aux pieds que de ne craindre pas la mort ?
Etienne commença par remonter devant eux jusqu'à l'origine de la loi de Dieu ; il alla d'Abraham à Moïse, à la publication de la loi, à l'entrée dans la terre promise : c'était pour leur démontrer qu'on avait tort de déposer contre lui ce qu'on lui imputait. Il fit ensuite, en parlant de Moïse, une frappante allusion au Christ. Quoique rejeté par eux, Moïse délivra les Juifs ; il les délivra après avoir' été rejeté ; loin de rendre le mal pour le mal, pour le mal il rendit le bien. C'est ainsi qu'après avoir été réprouvé par les Juifs, le Christ Notre-Seigneur doit les délivrer un jour.
4. Il est vrai, ceux qui meurent maintenant n'en sont pas moins morts. Mais viendra l'époque où ce peuple juif que tu vois aujourd'hui sera délivré par Celui-là même qu'il a rejeté, quoique maintenant il ne le sache pas. Ceux d'entre eux qui maintenant le blasphèment, périssent sans doute; d'autres leur succèderont, et ce sera ce peuple, le même peuple qui obtiendra le salut dont nous parlons à l'heure qu'il est. La nation donc sera délivrée, quoique ceux-ci ne le soient pas. Ecoutez et comprenez cette comparaison. Dieu ne délivre-t-il pas aujourd'hui les gentils ? Tous les peuples gentils croient au Christ, et de fils du diable ils deviennent enfants de Dieu. Il n'en est pas moins vrai: que nos pères, que les idolâtres dont nous sommes issus, se sont perdus avec leurs idoles.
5. En prêtant l'oreille, vous avez joui d'un spectacle intérieur ; le bruit frappait vos oreilles, vos âmes voyaient ; elles voyaient cette grande lutte d'Etienne accablé sous une grêle de pierres. Et qu'était-il ? Un homme qui depuis longtemps rappelait la loi. Quelle loi ? La loi reçue par les Juifs sur des tables de pierre. Devenus pierres, eux-mêmes, doit-on s'étonner qu'ils aient lapidé l'ami du Christ?
« Têtes dures », car après leur avoir rappelé
1. Isaïe, LIII, 7. — 2. Matt. X, 27.
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la loi, il les réprimande. « Coeurs et oreilles incirconcis, quel prophète n'a pas été mis à mort par vos pères ? » Rigueur apparente ; ce langage est sévère, le coeur est plein de douceur. Etienne crie,. et il aime ; il est rigide, et il veut les sauver. Qui ne le croirait irrité, qui ne l'estimerait enflammé de haine quand il crie: « Têtes dures, coeurs et oreilles incirconcis ? »
Cependant le Seigneur regarda du haut du ciel ; Etienne le vit. Le ciel s'ouvrit, et Jésus apparut comme pour encourager son athlète. Le martyr ne s'abstint pas de dire ce qu'il voyait. « Voici, je vois, dit-il, le ciel ouvert et le Fils de l'homme debout à la droite de la Majesté ». En l'entendant parler ainsi, et comme s'il eût proféré un blasphème, les Juifs se bouchèrent les oreilles et coururent aux pierres. Il était dit dans un psaume: « C'est comme l'aspic sourd qui se ferme les oreilles (1) ». Ici donc ils accomplirent ce qui était prédit d'eux. On commence à lapider Etienne. Rappelez-vous maintenant sa rigueur, ses austères paroles : « Durs de tête, incirconcis de coeur et d'oreilles ». C'est l'accent d'un ennemi : ne dirait-on pas qu'il va les égorger tous,, s'il le peut ? Mais pour le croire, il faudrait ne voir pas son coeur. Sans doute ce coeur est caché ; mais les secrets s'en révèlent dans les dernières paroles que fit entendre le martyr au moment où on le lapidait. «Seigneur Jésus, s'écria-t-il, recevez mon esprit ». C'est à vous que je m'adresse, c'est pour vous que je meurs. « Seigneur Jésus, recevez mon esprit ». Parce que vous l'avez soutenu, votre protégé est vainqueur. « Recevez mon esprit », des mains de, ceux qui haïssent le vôtre. Ainsi parla saint Etienne encore debout. Il fléchit ensuite le genou et s'écria : «Seigneur, ne leur imputez pas ce péché ». Eh ! où sont les têtes dures? Voilà à quoi se bornent tes reproches, à quoi aboutissent toutes tes rigueurs ? Ah ! ta bouche réprimandait, mais ton coeur priait.
6. « Seigneur Jésus, recevez mon esprit » il parlait ainsi en restant debout. Il, exigeait effectivement ce qui lui était dû quand il disait : « Seigneur Jésus, recevez mon esprit ». Il exigeait ce qui était dû, ce qui avait été promis aux martyrs, ce que réclamait l'Apôtre par ces paroles : « Déjà on m'immole, et le
1. Ps. LVII, 5.
temps de ma décomposition est proche. J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé ma foi. Reste la couronne de justice qui m'est réservée, et que le Seigneur, juste Juge, me rendra en ce jour (1)». Il rendra, il rendra ce qu'il me doit. A l'Apôtre ci-devant étaient dus des supplices; Dieu maintenant lui est redevable de grandes récompenses. Comment à l'Apôtre Paul était-il dû des supplices ? Parce qu'il était alors ennemi et persécuteur de l'Eglise. Ecoutez-le : « Je ne mérite pas le nom d'Apôtre, parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu ». Il le mérite quand il dit : Je ne le mérite pas. Pourquoi ne le mérites-tu pas ? — Je méritais bien d'être en proie aux tourments, d'être précipité dans les enfers, d'être torturé en proportion de mes crimes ; mais je ne méritais pas d'être Apôtre. — Comment donc es-tu parvenu à ce que tu ne méritais pas ? — Il poursuit: « C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis (2) ». C'est par ma faute que j'étais ce que j'étais; c'est par la faveur de Dieu que je suis ce que je suis. —Ainsi, pour pouvoir réclamer ce qui lui était dû, il a reçu d'abord ce qui ne lui était dû nullement. Que lui est-il dû ensuite? « Il ne me reste que la couronne.de justice, celle que le Seigneur, juste Juge, me rendra en ce jour ». Il me la rendra, elle m'est due, elle ne me l'était pas d'abord. Que m'était-il dû d'abord ? « Je ne suis pas digne du nom d'Apôtre ; c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ». C'est dans ce sens aussi qu'en disant : « Seigneur Jésus », saint Etienne se tenait debout afin d'exprimer la confiance qu'il ressentait en lui-même pour avoir bien lutté, bien combattu, pour n'avoir,pas fléchi devant l'ennemi, pour avoir méprisé la peur, dédaigné la chair , vaincu, le mande et le démon ; oui, c'est pour ce motif qu'il se tenait debout en disant « Seigneur Jésus, recevez mon esprit ».
7. Au moment même où il réclamait cette dette, l'apôtre Paul mettait le comble à des dettes d'autre sorte. Etienne réclamait ce qui lui était dû pour son bonheur ; Paul ajoutait à ce qui lui était dû pour son malheur. Quelle idée vous faites-vous de ce que je dis, mes frères? Vous l'avez entendu, mais peut-être n'y avez-vous pas pris garde : lorsqu'il fut question de lapider saint Etienne, ses faux
1. II Tim. IV, 6-8. — 2. I Cor. XV, 9, 10
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témoins, pour lui jeter la pierre, déposèrent leurs vêtements aux pieds d'un jeune homme nommé Saul.
Ce Saul devint Paul ensuite : Saul, il était persécuteur; Paul, il fut prédicateur. Saul, en effet, vient de Saül, Saül, le persécuteur du roi David. Saül avait été contre David ce que fut Saul contre Etienne. Mais une fois appelé du haut du ciel, une fois appelé, renversé, changé; une fois que, devenu Apôtre, il eut commencé à prêcher la parole de Dieu, il changea de nom et s'appela Paul. Pourquoi choisit-il ce nom? Parce que Paul signifie médiocre, petit. Ne disons-nous pas fréquemment: Post paulum videbo te : Je te verrai dans peu de temps? Comment donc Paul était-il Paul? « Je suis le moindre des Apôtres (1) ». Chose merveilleuse et vraiment divine ! cet homme qui persécutait le Christ au moment du meurtre d'Etienne, est devenu ensuite le prédicateur du royaume des cieux. Voulez-vous savoir quelle était son ardeur cruelle au moment de ce meurtre? Afin de jeter en quelque sorte la pierre au martyr par les mains de tous, de tous il gardait les vêtements.
Sitôt donc que, debout, saint Etienne eut réclamé ce qui lui était dû, en disant: « Seigneur Jésus; recevez mon esprit », il jeta les yeux sur ses ennemis, qui en le lapidant contractaient pour leur malheur une dette nouvelle et ajoutaient à ce trésor dont parle ainsi l'apôtre saint Paul : « Mais toi, par ta dureté et l'impénitence de ton coeur, tu t'amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu (2) » ; il regarda donc ses ennemis, et touché pour eux de compassion, il fléchit le genou en leur faveur. Priait-il pour lui? il demeurait debout; pour eux ? il fléchissait le genou. Ainsi distinguait-il le juste du pécheur. Si, en priant pour le juste, il se tenait debout, c'est qu'il réclamait sa récompense; et si, pour les pécheurs, il s'agenouillait, c'est qu'il savait combien il lui serait difficile d'être exaucé en faveur de ces grands coupables. Tout juste qu'il fût, quoique touchant déjà la couronne, il ne présuma point, il fléchit le genou; il rie considérait point ce qu'il méritait d'obtenir lui-même en priant, mais ce que méritaient ces malheureux qu'il voulait soustraire à d'affreux supplices. « Seigneur,
1. I Cor. XV, 9. — 2. Rom. II, 5.
dit-il, ne leur imputez pas ce péché ».
8. Ce que fit Etienne dans son humilité, Jésus le fit dans sa grandeur; ce que fit l’un en s'inclinant vers la terre, l'autre le fit du haut de l'arbre où il était suspendu. Rappelez-vous, en effet, que lui aussi dit à son Père: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1) ». Assis en quelque sorte sur la croix comme sur une chaire doctorale, il enseignait à Etienne un des devoirs de la charité. O bon Maître ! que vous avez bien parlé, que vous l'avez bien instruit ! Voyez votre disciple prie pour ses ennemis, prie pour ceux qui le lapident. Ainsi montre-t-il comment le petit doit imiter le grand, la créature son Créateur, la victime son Médiateur, l'homme enfin le Dieu-Homme, Celui qui est vraiment Dieu mais qui aussi. est homme sur la croix, le Christ qui est Dieu, mais qui sur la croix se montrait homme quand il disait à haute voix: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ».
On se dit : Il a prié, lui, pour ses ennemis, parce qu'il est le Christ, parce qu'il est Dieu, parce qu'il est le Fils unique; qui suis-je, moi, pour en faire autant? Si ton Seigneur est trop élevé au-dessus de toi, ignores-tu que comme toi Etienne est son serviteur? Or Dieu, par Etienne, t'a donné une leçon que tu ne dois point dédaigner. Bien que vous voyiez ces exemples dans l'Evangile d'abord, que nul de vous, mes frères, ne dise en son coeur: Qui les imite ? Etienne ne les a-t-il pas imités? Or, est-ce par lui-même, est-ce par ses propres forces? Si c'est au contraire par la grâce de Dieu, a-t-il pénétré, pour t'en exclure, dans les trésors de cette grâce ? A-t-il détruit le pont après l'avoir franchi? Tu trouves le devoir bien difficile? Toi aussi, prie, la source coule, elle n'est point tarie.
9. Or, j'y exhorte ardemment votre charité exercez-vous, mes frères, autant que vous le pouvez, à vous montrer bons envers vos ennemis eux-mêmes. Mettez un frein à la colère qui vous porte à vous venger. La colère est un scorpion. Tu crois faire merveille, quand elle t'excite par ses ardeurs, en te vengeant de ton ennemi. Eh bien ! veux-tu te venger réellement de ton ennemi ? Tourne-toi vers ta colère même, car elle est ton ennemi, puisqu'elle donne la mort à ton âme. Brave homme, car
1. Luc, XXIII, 34.
541
je ne veux pas dire autrement, je préfère dire ce que je voudrais que tu fusses, plutôt que ce que tu es; brave homme, que peut contre toi ton ennemi? A quoi aboutit le plus haut effort de sa puissance? Qu'ambitionne-t-il, quand il veut que Dieu lui laisse toute liberté ? De répandre ton sang. Il n'y parviendra pas aisément, et les ennemis sont rares, qui poussent la cruauté jusqu'à donner la mort; souvent même, quand ils voient dans l'affliction ceux contre qui ils s'acharnent, les ennemis changent leur colère en compassion. Oui, il est difficile de rencontrer un ennemi qui pousse la haine jusqu'au meurtre. Suppose cependant qu'un ennemi la pousse jusque-là; mets-toi en présence d'un ennemi de cette sorte; que te fera-t-il? Il te procurera ce que les Juifs ont procuré à Etienne, une couronne, des tourments pour eux-mêmes. Cet ennemi te donnera la mort; mais dois-tu ne jamais mourir, vivre toujours? Ainsi, ton ennemi parviendra donc à faire ce que devait faire quelque jour une petite fièvre; il sera pour toi comme une fièvre en te mettant à mort. Crois-tu qu'il te nuira en t'ôtant la vie ? Non; au contraire, si tu meurs en bon état et en l'aimant, il ajoutera à ta céleste récompense. Ne sais-tu pas combien ces bourreaux ont augmenté la gloire de saint Etienne ? Se disaient-ils qu'à cause de sa vertu, lui recevrait une couronne, et eux des supplices en punition de leur méchanceté? De quoi ne sommes-nous pas redevables au diable? C'est à lui que nous devons tous nos martyrs. Croyez-vous qu'il doive nous épargner? Cependant il ne sera point récompensé du bien qu'il a fait sans le vouloir; Dieu lui imputera le mal qu'il cherchait et non le bien que Dieu en a tiré. Ainsi, quel que soit l'ennemi qui te poursuive à mort, cet ennemi ne te nuira point.
Vois au contraire combien est funeste la colère. Reconnais en elle ton ennemie, l'ennemie contre laquelle tu luttes dans l'arène de ton coeur. Ce théâtre est étroit, mais Dieu y est spectateur; domptes-y ton ennemi. Veux-tu savoir combien cette ennemie est acharnée ? Le voici.
Tu vas faire à Dieu ta prière; voici pour toi le moment de lui dire : « Notre Père qui êtes aux cieux »; et d'ajouter : « Pardonnez-nous nos péchés ». Mais ensuite? « Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés (1) ». Eh bien ! c'est ici que ton ennemie se dresse contre toi; elle ferme le passage à ta prière; elle élève devant toi un rempart, tu ne saurais passer outre. Tu as dit sans obstacle tout ce qui précède; de tes lèvres coulaient ces mots : « Pardonnez-nous nos péchés ». Mais il faut ajouter : « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Or, c'est ici que résiste ton ennemie; elle résiste, non point en dehors, mais au dedans, dans le sanctuaire même de ton coeur : c'est là qu'elle élève ses cris, ses cris de contradiction. Combien elle est acharnée contre nous, mes frères, en résistant ainsi !
« Comme nous pardonnons nous-mêmes ». Il ne t'est point permis de sévir contre ton ennemi; sévis contre ta colère. « Celui qui dompte sa colère, l'emporte sur celui qui prend une cité » , dit l'Écriture (2). Oui, c'est bien dans l'Écriture que se trouvent ces mots « Celui qui dompte sa colère, l'emporte sur celui qui prend une cité ». Quand un général d'armée attaque des ennemis et qu'il rencontre une ville fortifiée, munie de défenseurs et riche, qui lui résiste, n'est-il pas vrai que s'il s'en rend le maître et le vainqueur, que s'il parvient à la détruire, il réclame les honneurs du triomphe ? Eh bien ! comme s'exprime l'Ecriture : « Celui qui dompte sa colère l'emporte sur celui qui prend une cité ». La colère, est sous ta main. Tu ne saurais l'anéantir? Tu peux la réprimer. Si tu as de la force, dompte ta colère et épargne la cité.
Je vous vois fort attentifs; je sais avec quel bon esprit vous m'avez entendu. Que Dieu vous assiste dans vos combats, afin qu'il vous profite d'avoir été spectateurs de la lutte de notre grand martyr ; puissiez-vous vous vaincre vous-mêmes intérieurement, comme sous vos yeux et à vos applaudissements s'est vaincu saint Etienne.
1. Matt. VI, 9, 12. — 2. Prov. XVI, 32.
542
ANALYSE. — Notre amour pour saint Etienne doit se reporter sur Jésus-Christ; car c'est Jésus-Christ qui l'a converti, c'est au nom de Jésus-Christ qu'il a fait tant de miracles, et c'est sur Jésus-Christ qu'il a pris modèle. Cruellement traité par les Juifs, comme Jésus-Christ il remet son âme à Dieu; comme lui il prie pour ses bourreaux ; enfin, comme la prière de Jésus-Christ a obtenu la conversion d'Etienne qui était peut-être au nombre de ceux qui demandaient sa mort, ainsi la prière d'Etienne obtient la conversion de Saul, le plus ardent de ses persécuteurs. Voilà pourquoi vous voyez Etienne et Paul réunis sur ce tableau : plus heureusement encore ils sont réunis au ciel.
1. Le bienheureux et glorieux en Jésus-Christ le saint martyr Etienne nous a déjà comme rassasiés de sa parole; voici toutefois comme un second service que vous offre mon ministère. Mais, que puis-je vous présenter de plus délicieux que le Christ et son martyr? Il est vrai, l'un est le Seigneur, l'autre le serviteur; mais de serviteur Etienne est devenu ami. Nous aussi ne sommes-nous pas serviteurs ? Fasse le ciel que nous devenions amis également ! Pourtant, que sommes-nous comme serviteurs ? Des serviteurs qui pourrions chanter sans faire rougir notre conscience : « Combien, Seigneur, vos amis sont en honneur à mes yeux (1) !».
Vous avez appris ce qu'était saint Etienne quand il fut choisi par les Apôtres, et avant qu'il fût mis à mort publiquement pour être secrètement couronné. Il est nommé le premier des diacres, comme l'apôtre saint Pierre le premier des Apôtres. Eh bien ! quoique ordonné par les Apôtres, il les précéda bientôt au martyre: ordonné par eux, il fut couronné avant eux. Qu'avez-vous entendu pendant la lecture sainte ? « Rempli de la grâce et du Saint-Esprit, Etienne faisait des prodiges et de grands miracles parmi le peuple, au nom de Jésus-Christ, le Seigneur (2) ». Qui faisait ces prodiges ? et au nom de qui ? Vous qui savez aimer Etienne, aimez-le en Jésus-Christ. C'est ce qu'il veut, c'est ce qui lui est agréable; c'est ce qu'il désire, c'est ce qui lui plaît. Ah ! ce n'est pas son nom qu'il a voulu mettre en relief au milieu de ses bourreaux. Remarquez
1. Ps. CXXXVIII, 17. — 2. Act. VI, 8.
qui il confessait pendant qu'on le lapidait; qui il confessait sur la terre et qui il contemplait au ciel; pour qui il sacrifiait son corps, et à qui il recommandait son âme. Lisons-nous, en effet, ou pouvons-nous lire dans ses enseignements que Jésus-Christ faisait ou qu'il fait des miracles au nom d'Etienne ? Etienne en a fait, mais au nom du Christ. Il continue; car tout ce que vous voyez s'opérer par le souvenir d'Etienne, se fait au nom du Christ; et cela, pour publier la gloire du Christ, pour le faire adorer, pour le faire attendre comme Juge des vivants et des morts, pour enfin disposer ceux qui l'aiment à mériter d'être placés à sa droite. Quand, en effet, il apparaîtra, les uns seront à sa droite et les autres à sa gauche; à sa droite pour être heureux, pour être malheureux à sa gauche.
2. Toutefois, que le bienheureux Etienne imite son Seigneur. Sous une grêle de dures pierres, il souffrait avec une patience invincible, ces bourreaux qui lui lançaient, quoi ? sinon ce qu'ils étaient. Voulez-vous savoir combien effectivement ils étaient durs? «Durs de tête, leur dit-il, et incirconcis de coeur et d'oreilles, toujours vous résistez au Saint-Esprit ». Tu veux donc mourir, tu cours te faire lapider, tu aspires à être couronné. « Ton« jours vous résistez à l'Esprit-Saint n. Pendant que lui parlait ainsi, eux frémissaient et grinçaient les dents. Continue, Etienne; dis ce qu'ils ne supporteront pas, ce qu'ils ne pourront endurer ; parle pour te faire lapider, afin que nous ayons de quoi célébrer.
Les cieux s'ouvrirent; le martyr y vit le Chef des martyrs; il y vit Jésus debout à la droite (543) de son Père; il l'y vit, mais sans garder le silence. Les Juifs ne l'y voyaient pas, car ils étaient aveuglés par la haine. Pour parvenir jusqu'à Celui qu'il voyait, Etienne ne dissimula pas qu'il l'avait sous les yeux. « Voici, dit-il, je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de son Père ». Comme si ces paroles eussent été un blasphème, les Juifs se bouchèrent les oreilles. Ne les reconnaissez-vous point dans ce passage d'un psaume: « Comme l'aspic qui se rend sourd en se bouchant les oreilles, pour n'écouter pas la voix de l'enchanteur, pour ne prendre pas le remède présenté par le sage (1)? » On dit que pour ne pas se produire ni sortir de leur caverne, les serpents, quand on les enchante, se pressent une oreille contre terre et se ferment l'autre avec leur queue, ce qui toutefois n'empêche pas l'enchanteur de les tirer de leurs retraites ; ainsi les Juifs sifflaient en quelque sorte dans leurs cavernes quand ils s'animaient intérieurement; sans se montrer encore, ils se bouchaient les oreilles. Qu'ils sortent, maintenant, qu'ils paraissent ce qu'ils sont; qu'ils courent aux pierres. Ils y coururent et les lancèrent.
3. Mais Etienne? Etienne? Considérez d'abord Celui que prenait pour modèle cet ami généreux. Au moment où il était suspendu à la croix, le Seigneur Jésus-Christ s'écria : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains ». Il s'exprimait ainsi comme homme, comme Fils d'une femme, comme crucifié, comme revêtu d'un corps humain, comme étant sur le point de mourir pour nous, d'être déposé dans un sépulcre, de ressusciter le troisième jour et de monter aux cieux ; car tous ces actes sont des actes de son humanité. Comme homme il dit donc : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains ». Jésus dit : « Mon Père » ; Etienne : « Seigneur Jésus» ; et qu'ajoute-t-il à son tour ? « Recevez mon esprit ». Vous parliez,vous, à votre Père ; c'est à vous que je m'adresse. Je reconnais en vous mon Médiateur; vous êtes venu me relever de ma chute, sans tomber avec moi. « Recevez mon esprit ».
C'est pour lui-même qu'il priait ainsi. Mais autre chose se présente à son esprit, qui le porte à imiter son Maître autrement encore. Rappelez-vous maintenant les paroles du Sauveur
1. Ps. LVII, 5, 6.
sur la croix, et comparez-les aux paroles du serviteur qui le confessait sous cette masse de pierres. Que disait le Sauveur ? « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1) ». Peut-être Etienne était-il au nombre de. ces malheureux qui ignoraient ce qu'ils faisaient. Car beaucoup d'entre eux crurent ensuite, et nous ne savons de quel parti était alors le bienheureux Etienne; s'il était de ceux qui crurent d'abord au Christ, comme Nicodème, celui qui vint trouver Jésus pendant la nuit (2) et qui a mérité d'être enseveli près d'Etienne, puisque c'est par lui qu'on a découvert son corps; ou bien s'il était de ceux qui en voyant, après. l'ascension, quand le Saint-Esprit descendit et remplit les Apôtres, ceux-ci parler les langues de tous les peuples, leur dirent avec componction: « Frères, que ferons-nous ? » Apprenez-le-nous. Pour avoir mis à mort le Sauveur, ils désespéraient de leur salut. Pierre alors leur répondit: « Faites pénitence, et que chacun de vous accepte le baptême au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vous recevrez le Saint-Esprit, et vos péchés vous seront remis (3) ». Est-ce bien tous? Eh ! lequel ne l'eût pas été, quand l'était le crime d'avoir mis à mort le destructeur des péchés ? Quel péché plus horrible que d'avoir donné la mort au Christ ? Ce péché, pourtant, fut effacé.
Où allons-nous? Peut-être donc Etienne fut-il au nombre de ces meurtriers. S'il était parmi eux, lui aussi profita de cette prière : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font »: Mais Saul était sûrement de ce parti; et quand on lapidait Etienne comme un doux agneau, loup encore Saul était encore altéré de sang, et peu content de pouvoir lapider de ses propres mains, il gardait les vêtements des, bourreaux. Quoi qu'il en soit, se rappelant que pour lui-même, s'il était au nombre des meurtriers du Sauveur, le Sauveur avait dit : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font », et imitant encore, pour être son ami, ce trait de son Seigneur; « Seigneur, dit-il à son tour, ne leur imputez pas ce péché (4) ». Dans quelle attitude encore parla-t-il ainsi? Il était agenouillé. Pour lui, il parlait debout; il s'agenouilla quand il voulut prier pour ses ennemis. Pourquoi restait-il debout quand il priait
1. Luc, XXIII, 46, 34. — 2. Jean, III, 2. — 3. Act. II, 37, 38. — 4. Ib. VI, 59.
544
pour lui-même? C'est qu'il priait pour un juste. Et pourquoi fléchit-il le genou lorsqu'il pria pour eux? C'est qu'il intercédait pour de grands coupables. « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché ».
4. Crois-tu que Saul entendit ces mots? Il les entendit, mais il s'en moqua; et pourtant il était compris dans la prière d'Etienne. Il courait encore au meurtre, et déjà Etienne était exaucé en sa faveur. Vous savez ce qu'il en est; car je vous dois un mot sur ce Saul, plus tard devenu Paul; oui, vous savez ce qu'il en est; car le même livre des Actes nous enseigne comment Paul parvint à la foi. Après la mort d'Etienne, l'Eglise souffrit à Jérusalem une persécution cruelle. Les frères qui étaient là prirent la fuite; les seuls Apôtres restèrent, tous les autres prirent la fuite. Or, comme des torches ardentes, ils mettaient le feu partout où ils allaient. Que les Juifs étaient insensés, puisqu'en les chassant de Jérusalem, ils mettaient en quelque sorte le feu à la forêt 1 Et Saul, Saul qui ne se contentait pas du meurtre de saint Etienne, de ce meurtre que nous nous rappelons avec plaisir, puisqu'il est cause de la fête de ce jour, que fit Saul ? Il prit, des prêtres et des scribes , l'autorisation écrite d'enchaîner partout ceux qu'il rencontrerait attachés à cette manière de vivre, c'est-à-dire les chrétiens, et de les mener à des supplices pareils à celui qu'avait enduré saint Etienne. Il allait donc plein de colère; comme le loup qui court au bercail, il se précipitait vers les troupeaux du Seigneur; tout écumant de rage, il était altéré de sang, soupirait après le carnage et poursuivait ainsi sa route. « Saul, Saul, lui cria le Seigneur du haut du ciel, pourquoi me persécuter? » Loup, loup, pourquoi poursuivre un agneau? En mourant j'ai mis à mort le lion. « Pourquoi me persécuter? » Cesse d'être loup; de loup, deviens brebis; et de brebis, berger (1).
5. Cette peinture est délicieuse: vous y voyez lapider saint Etienne ; vous y voyez aussi Saul occupé à garder les vêtements des bourreaux. Ce Saut est le même que « Paul, Apôtre de Jésus-Christ»; que «Paul, serviteur de Jésus-Christ».Vous avez bien entendu ce cri: «Pourquoi me persécuter ? » Tu es à la fois renversé et relevé, renversé comme persécuteur, relevé comme prédicateur. Dis maintenant, nous voulons t'écouter : « Paul, serviteur de Jésus-Christ, par la volonté de Dieu (2)». O Saul, est-ce par ta volonté? Nous savons, nous voyons ce qu'a produit ta volonté propre : ta volonté propre vient de mettre Etienne à mort. Mais nous voyons aussi ce que tu as fait par la volonté de Dieu: partout on te lit, partout on te cite, partout tu convertis au Christ les coeurs ennemis ; partout, ô bon pasteur, tu amènes vers lui d'immenses troupeaux. Associés maintenant à celui que tu as lapidé, tu règnes avec le Christ. Là vous vous voyez tous deux, tous deux maintenant vous entendez nos paroles; priez pour nous tous deux. Tous deux vous serez exaucés par Celui qui vous a couronnés, l'un d'abord, l'autre ensuite ; l'un persécuté, et l'autre persécuteur. Le premier était agneau d'abord, l'autre était loup ; mais tous deux sont agneaux aujourd'hui. O agneaux, jetez les yeux sur nous, puissiez-vous nous voir dans le troupeau du Christ ! Ah ! qu'ils nous recommandent dans leurs supplications, et qu'ils obtiennent à l'Eglise de leur Seigneur une vie calme et tranquille.
1. Act. VIII, IX. — 2. Rom. I, 1 ; I Cor. I, 1.
545
ANALYSE. — Afin de partager un jour l'éternel bonheur de saint Etienne, imitons l'exemple qu'il nous donne au moment de son martyre. Dieu nous commande d'aimer nos ennemis, lui-même nous donne l'exemple de cet amour en faisant lever son soleil sur les bons et sur les méchants, en s'incarnant, en mourant et en priant pour ses ennemis. Objecteras-tu que tu ne peux t'élever si haut ? Voici Etienne, mortel et fragile comme toi, qui va te servir de modèle. Après avoir parlé aux Juifs avec une rigueur que commandait la charité même, il s'agenouille afin de prier pour eux, et il s'endort en paix.
1. Le bienheureux martyr Etienne, ordonné le premier après les Apôtres, ordonné diacre par eux, a reçu avant eux la couronne. Si par ses souffrances il a jeté tant d'éclat sur ces autres régions, il a visité les nôtres après sa mort (1). Après sa mort nous visiterait-il , si après sa mort il n'était vivant? Ce peu de poussière a suffi pour réunir ce peuple immense; c'est une cendre imperceptible, mais que de miracles sensibles ! Songez, mes bien-aimés, à ce que Dieu nous réserve dans la région des vivants, puisqu'il nous fait de si grands biens avec la poussière des morts ! On parle en tout lieu du corps de saint Etienne; mais c'est surtout le mérite de sa foi qui est glorifié. Or, en attendant de lui des bienfaits temporels, ayons soin, en l'imitant, de mériter les biens éternels. Et remarquer, croire, pratiquer ce que ce bienheureux martyr nous a montré dans ses souffrances, c'est réellement célébrer sa fête.
Parmi les grands et salutaires préceptes, parmi les préceptes divins et profonds que le Seigneur a donnés à ses disciples, il en est un qui paraît bien difficile aux hommes, c'est celui d'aimer ses ennemis. Le précepte est difficile, mais la récompense est immense. Aussi voyez comme il s'est exprimé en faisant ce commandement : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent ». Voilà le devoir, en voici le prix. Vois, en effet, ce qu'ajoute le Sauveur: « Afin que vous soyez les fils de votre Père qui est dans les cieux, qui
1. Voir Cité de Dieu, liv. XXI, ch. VIII.
fait lever son soleil sur les bons et les méchants, et pleuvoir sur les justes et les injustes (1) ». C'est ce que nous voyons se réaliser, nous ne saurions le nier. Dieu a-t-il dit aux nuées: Pleuvez sur les champs de mes serviteurs, éloignez-vous des terres de ceux qui me blasphèment ? A-t-il dit au soleil: Laisse-toi voir de ceux qui m'adorent et non de ceux qui me maudissent? Au ciel et sur la terre je vois les bienfaits divins : les sources jaillissent, les champs se fécondent, les arbres se chargent de fruits. Ces bienfaits sont pour les bons et pour les méchants, pour les reconnaissants et pour les ingrats. Celui qui donne tant aux bons et aux méchants, ne réserve-t-il rien de spécial aux bons? Aux bons et aux méchants il accorde ce qu'il a accordé aux bourreaux d'Etienne ; mais il réserve aux bons ce qu'il a octroyé à Etienne lui-même.
2. Ainsi donc, mes frères, à l'exemple de ce martyr surtout, apprenons à aimer nos ennemis. Nous venons de considérer le modèle que nous donne Dieu le Père, en faisant lever son soleil sur les bons et sur les méchants. C'est son Fils lui-même qui nous l'a proposé, après s'être incarné, et en s'exprimant par l'organe de ce même corps qu'il s'est uni par amour pour ses ennemis. Car en venant au monde par amour pour ses ennemis, il n'y a rencontré que des ennemis, pas un seul ami. Pour ses ennemis il a versé son sang, mais en le versant il les a convertis; il a, en le versant, effacé les péchés de ses ennemis, et en effaçant leurs péchés, il a fait de ses ennemis des amis.
1. Matt. V, 44, 45.
546
Du nombre de ses amis était saint Etienne, ou plutôt il est et il sera l'un d'entre eux.
De plus, néanmoins, le Seigneur a pratiqué le premier sur la croix ce qu'il avait recommandé. Quand les Juifs l'entouraient en frémissant, en écumant de colère, en le tournant en dérision, en lui insultant, en le crucifiant « Mon Père, dit-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1) ». C'est leur aveuglement qui me crucifie; ce qui était vrai. Néanmoins le divin Crucifié leur faisait avec son sang un remède pour leur ouvrir les yeux.
3. Mais il est des hommes hésitants en face du précepte et ardents pour la récompense, qui n'aiment pas leurs ennemis et qui cherchent à s'en venger, ne considérant point que si le Seigneur avait voulu se venger des siens, il n'y aurait plus personne pour le bénir. Quand ces hommes entendent dans l'Évangile ces paroles du Seigneur en croix: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font », ils répètent. Il le pouvait, lui, comme Fils de Dieu, comme Fils unique du Père; car, si on voyait son corps suspendu, l'invisible divinité n'était pas moins en lui. Mais nous, qui sommes-nous four en faire autant? — L'auteur du commandement se serait donc joué de nous? A Dieu ne plaise; non, il ne s'est point joué de nous. Tu estimes trop difficile d'imiter ton Seigneur ? Considère Etienne, son serviteur comme toi. Le Seigneur Jésus est le Fils unique de Dieu; Etienne l’est-il? Le Seigneur Jésus est né d'une Vierge sans tache; Etienne en est-il né ainsi ? Le Seigneur Jésus est venu au milieu de nous, non pas avec une chair de péché, mais seulement avec une chair semblable à la chair de péché (2) : Etienne avait-il une chair comme la sienne? Il est né comme toi, il a puisé la vie à la même source, il a été régénéré par le même Sauveur, racheté le même prix; il a la même valeur que toi. Nous sommes tous sur le même inventaire; l'Evangile est l'inventaire où est constaté notre rachat, le tien comme le sien. Si nous nous considérons comme esclaves, l'Évangile est un inventaire: comme enfants, il est un testament. Contemple, contemple donc Etienne, esclave comme toi.
4. Il est trop difficile, pour tes yeux malades, de fixer le soleil ? Regarde ce flambeau. « Nul n'allume un flambeau, dit le Seigneur
1. Luc, XXIII, 34. — 2. Rom. VIII, 3.
à ses disciples, pour le mettre sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu'il éclaire tous ceux qui sont dans la maison (1) ». Ici, la maison c'est le inonde; le chandelier, la croix du Christ; le flambeau qui éclaire sur le chandelier, le Christ attaché à la croix. Sur ce chandelier luisait aussi cet homme qui gardait d'abord les vêtements de ceux qui lapidaient Etienne, ce Saul devenu Paul, ce loup devenu agneau, cet homme petit et grand tout à la fois, ravisseur d'abord des agneaux, leur pasteur ensuite ; il luisait sur ce chandelier quand il disait : « Loin de moi la pensée de me glorifier, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde m'est crucifié, et moi au monde (2) ». — « Qu'ainsi brille votre lumière aux yeux des hommes (3) ». Tel est l’éclat d'Étienne, l'éclat de ce flambeau : regardons-le. Que nul ne dise : C'est trop pour moi. Etienne était homme, et tu es homme. Ce n'est pas en lui qu'il a puisé. Croirais-tu qu'après avoir puisé, il t'a fermé la fontaine? Cette fontaine est pour tous; bois-y, puisqu'il y a bu. Il a tout reçu de la bonté de Dieu. Son bienfaiteur est riche; demande et reçois à ton tour.
5. Le Seigneur réprimandait les Juifs avec rigueur et vivacité, mais c'était par amour. « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites (4)». Qui ne dirait, en l'entendant parler de la sorte, qu'il avait de la haine contre eux? Il monta ensuite sur la croix, et là il s'écriait: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ». C'est ainsi que dans son discours Etienne leur dit d'abord d'un ton accusateur : « Durs de tête, incirconcis de coeur et d'oreilles ». Voici, en effet, les paroles mêmes de saint Etienne aux Juifs : « Durs de tête, et incirconcis de coeur et d'oreilles; toujours vous avez, comme vos pères, résisté à l'Esprit-Saint. Quel prophète n'a pas été mis à mort par vos pères? » Ce langage semble celui de la haine et de la rigueur; mais si l'amertume paraît sur les lèvres, l'amour est dans le coeur. Nous venons devoir l'amertume de la parole, montrons l'amour du coeur.
Durs comme les pierres, les Juifs avaient eu recours aux pierres contre lui et, ce qui leur seyait bien, les lui lançaient. Ainsi se trouvait-il accablé sous une grêle de pierres, lui qui mourait pour la Pierre mystérieuse dont l'Apôtre
1. Matt. V, 15. — 2. Gal, VI, 14. — 3. Matt. V, 16. — 4. Ib. XXIII,13.
547
a dit: « Or la pierre était le Christ (1) ». De plus, après avoir montré tant de fermeté dans son discours, voyez quelle patience le martyr a fait éclater à sa mort. Ses ennemis ébranlaient son corps sous la secousse des pierres, et lui priait pour eux; l'extérieur en lui était contusionné, l'intérieur était suppliant. Aussi bien le Seigneur, qui l'avait ceint, qui l'avait éprouvé, qui avait gravé son nom sur lui, non pas à la main, mais au front, regardait-il du haut du ciel son guerrier, pour le soutenir dans le combat et le couronner après. la victoire. Il se montra même à lui. « Voici, dit Etienne: je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu ». Seul il le voyait, parce qu'il ne se montrait qu'à lui. Que dit-il alors pour lui-même? « Seigneur Jésus, recevez mon esprit ». Prie-t-il pour lui ? il reste debout; pour ses ennemis? il s'agenouille; pour lui? il est droit; pour eux? il se courbe; pour lui? il reste levé; pour eux? il s'abaisse, fléchit le genou et s'écrie : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché » ; et en parlant ainsi, il s'endormit. O sommeil de paix ! S'il s'est endormi de la sorte sous les pierres lancées par ses ennemis, comment ne s'éveillera-t-il pas avec ses cendres sacrées ? Il s'est endormi tranquillement, il repose en paix, pour avoir recommandé son esprit au Seigneur.
1. I Cor. X, 4.
ANALYSE. — Pour y placer une portion des reliques de saint Etienne, découvertes miraculeusement, nous avons élevé un autel. Vous trouverez ici un modèle à imiter. Dans le dessein de témoigner à Dieu leur fidélité, les martyrs ont fait plus que de mépriser les caresses du monde, ils ont triomphé de ses tourments, de la mort même. Vous aussi, quand pour vous guérir on vous offre un remède coupable, préférez la mort, comme les martyrs, et comme eux vous porterez la palme.
1. Votre sainteté s'attend à savoir ce qu'on vient aujourd'hui de placer en ce lieu : ce sont des reliques du bienheureux Etienne, le premier martyr. Vous avez remarqué, pendant qu'on lisait l'histoire de son -martyre dans le livre canonique des Actes des Apôtres, comment il fut lapidé par les Juifs, comment il recommanda son esprit au Seigneur, comment encore il s'agenouilla à la fin, pour intercéder en faveur de ses bourreaux (1). Eh bien ! son corps est resté caché jusqu'à cette époque; dernièrement on l'a découvert comme on découvre habituellement les corps des saints martyrs, sur une révélation divine et quand il plait à leur Créateur. C'est ainsi qu'il y a quelques années, lorsque jeune homme encore nous étions établi à Milan, on découvrit les corps des saints martyrs Gervais et Protais.
Vous savez que saint Gervais et saint Protais ont souffert bien longtemps après le bienheureux Etienne. Pourquoi l'invention de leur corps a-t-elle eu lieu avant l'invention du sien? Que personne ne dispute là-dessus; la volonté de Dieu demande la foi plutôt qu'aucune dispute. Ce qui prouve que la révélation était véritable, c'est qu'on montra réellement ce que d'après elle on avait découvert. Des prodiges commencèrent par indiquer le lieu des reliques, et on les trouva comme l'avait dit la révélation. Plusieurs en emportèrent, parce que Dieu le voulut, et il en est arrivé jusqu'à nous.
Voilà ce qui consacre pour votre charité et ce jour et ce lieu; vous les respecterez l'un et l'autre en l'honneur du Seigneur confessé par Etienne; car ce n'est pas à Etienne que nous avons élevé ici un autel, mais avec les reliques (548) d'Etienne nous avons dressé un autel à Dieu même. Dieu aime ces autels. Pourquoi? demandes-tu: C'est que « la mort de ses saints est précieuse aux yeux du Seigneur (1) ». Rachetés par le sang, ils ont répandu leur sang pour leur Rédempteur. Lui a répandu le sien pour obtenir leur salut; eux ont répandu le leur pour publier son Evangile. Ils l'ont payé de retour, mais non par leurs propres forces; c'est à lui qu'ils doivent et de l'avoir pu et de l'avoir fait; il leur a accordé et sa grâce et l'occasion d'en profiter. Ils en ont profité réellement, ils ont souffert et foulé le monde aux pieds.
2. Peu contents de dédaigner les délices du siècle, ils en ont vaincu les supplices, les menaces et les tourments. Sans doute il est fort beau de dédaigner, pour la gloire de Dieu, ce qui flatte ; mais il est moins beau encore de mépriser ce qui flatte, que de triompher de ce qui blesse. Suppose qu'on dit à un homme Renie le Christ et je te donne ce qui te manque; que cet homme ait méprisé ce qui est de nature à flatter, et qu'il n'ait point renié le Christ. Le persécuteur ajoute : Tu ne veux point ce qui te manque? je t'enlève ce que tu as. Mais cet homme craint plus de perdre qu'il n'aime de gagner; aussi est-il plus facile de ne pas manger que de vomir. Il n'a pas gagné, il n'a pas mangé; en perdant même ce qu'il avait gagné, il a comme vomi ce qu'il avait mangé. Si, en ne mangeant pas, on se prive d'un plaisir de bouche, en vomissant on s'arrache en quelque sorte l'estomac. Ainsi donc, on montre plus de force lorsqu'en confessant le Christ on ne redoute point de perdre, que lorsqu'on dédaigne de gagner. Quelles pertes n'essuie-t-on pas alors? Perte d'argent, perte de son patrimoine, perte de tout ce qu'on possédait. L'ennemi, toutefois, ne touche pas encore de fort près; on n'a perdu que ce qui est en dehors de soi; et si on n'aimait pas ces biens en les possédant, on ne s'afflige pas en les perdant. Pour exprimer en deux mots ma pensée, leur perte cause autant de douleur que leur possession a pu faire de plaisir.
Le persécuteur de cette époque, qui mettait à mort les saints, ne se contentait pas de dire: Je. te dépouille de ce que tu possèdes ; il ajoutait Je vais te torturer, t'enchaîner, te tuer. Ne pas craindre cela, c'était vaincre le monde; combattre
1. Ps. CXV, 15.
jusque-là, c'était pousser jusqu'au dernier degré la lutte soutenue en faveur de la vérité. C'est ce que nous lisons dans l'épître aux Hébreux : « Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang en combattant le péché (1) ». Combattre ainsi contre le péché jusqu'au sang, c'est être parfait. Qu'est-ce à dire contre le péché ? Contre le grand péché, contre le renoncement au Christ. Vous savez comment Suzanne a jusqu'au sang combattu contre le péché (2). Mais les femmes ne doivent pas s'estimer seules heureuses d'un trait pareil, et les hommes ne sont pas réduits à regretter pour quelqu'un d'entre eux la gloire de Suzanne. Ne savez-vous pas, en effet, comment Joseph, lui aussi, lutta contre le péché jusqu'au sang (3)? La cause était la même. Suzanne eut pour faux témoins les misérables dont elle refusa de contenter la passion criminelle, et Joseph eut pour faux témoin la femme à qui il refusa son consentement. De part et d'autre le faux témoignage vint de ceux à qui on résista pour ne pas pécher; on ajouta foi à leurs dépositions, mais ils ne gagnèrent pas Dieu. Les deux innocents furent délivrés. Que dis-je? Ne l'eussent-ils pas été plus complètement encore, s'ils étaient morts, puisqu'à l'abri de tout danger, ils auraient reçu la couronne? Pourquoi dire qu'à l'abri de tout danger ils auraient reçu la couronne ? Parce qu'ils n'eussent plus été exposés à aucune tentation. Quoique délivrée, Suzanne y était sujette encore; et, tout délivré qu'il fût, Joseph aussi y était sujet. Pourquoi? Parce que « la vie humaine n'est qu'une tentation sur terre (4) ». Jusqu'à la mort tout y est tentation ; après la mort, il n'y a plus que félicité, mais pour les saints dont la mort a été précieuse aux yeux de Dieu. C'est ainsi que Suzanne et Joseph ont lutté jusqu'au sang, l'une contre le péché d'adultère, et l'autre contre un péché de même nature.
Mais il y a plus de mal à renier le Christ qu'à commettre un adultère. L'adultère charnel consiste dans des rapports illicites; l'adultère du coeur, à renier la vérité. La foi, l'esprit doivent avoir aussi leur chasteté. C'est par la perte de cette espèce de chasteté que s'est corrompue Eve, notre première mère. Veux-tu savoir combien fut énorme le crime de cette corruption ? Considère combien sont énormes
1. Héb. XII, 4. — 2. Dan. XIII. — 3. Gen. XXXIX. — 4. Job. VII, 1.
549
les calamités qui pèsent sur nous, ses enfants. Je vais, pour prouver ce que je dis, citer la sainte Ecriture : « Le péché a commencé par la femme, et par elle nous mourons tous (1) ».Eh bien t ce qui lui a été infligé comme châtiment, les martyrs le dédaignent en vue de la victoire. Dieu a menacé de la mort nos premiers parents pour les détourner du péché; l'ennemi en a menacé les martyrs pour les entraîner au péché. Les premiers ont péché pour mourir; les martyrs sont morts pour ne pécher pas. Ce qui a été pour les uns une source de châtiment, a été pour les autres un principe de gloire.
3. Ainsi les martyrs ont lutté et ont vaincu. Mais, après avoir vaincu, les premiers d'entre eux n'ont pas rompu le pont par où ils ont passé, pour nous empêcher de passer à leur suite. Ce pont reste ouvert à qui veut passer. Sans doute on ne doit pas souhaiter des persécutions comme ils en ont endurées; mais la vie humaine est chaque jour en butte aux tentations. Un fidèle tombe-t-il malade? Voici le
1. Eccli. xxv, 33.
tentateur. Ce tentateur, pour le guérir, lui parle d'un sacrifice coupable, de quelque ligature criminelle et sacrilège, d'horribles enchantements, de consécration magique; il lui dit : Tel et tel, plus en danger que toi, se sont sauvés par ces moyens; emploie-les, si tu veux vivre; si tu n'en fais rien, tu mourras. Ceci ne revient-il pas à cette menace: Mort à toi, si tu ne renies le Christ? Ce que disait formellement au martyr le persécuteur, le tentateur secret te le dit indirectement aujourd'hui. Fais-toi ce remède, et tu guériras; n'est-ce pas dire: Sacrifie et tu conserveras la vie? Si tu ne le prends pas, tu mourras: n'est-ce pas dire: Mort à toi, si tu ne sacrifies? Ainsi tu as rencontré le même ennemi, aspire à la même palme. Ta couche est une arène; tout étendu que tu y sois, tu luttes: demeure ferme dans la foi, et, si fatigué que tu sois, tu es vainqueur.
Ce lieu de prières sera donc pour vous, mes très-chers, un lieu de douces consolations. Honorez ici le saint martyr Etienne, mais adorez-y, en son honneur, Celui qui l'a couronné.
ANALYSE. — C'est par un attachement profond au Sauveur que saint Etienne lui rend témoignage jusqu'à mourir pour lui, qu'il remet son âme entre ses mains pour lui être éternellement uni,, que comme lui il prie pour ses bourreaux, et que maintenant encore il tient à montrer que ses miracles sont opérés au nom de Jésus-Christ.
1. Daigne le Seigneur m'accorder de dire utilement quelques mots, lui qui a accordé à saint Etienne de parler si longuement avec courage. Quand il commença à s'adresser à ses persécuteurs, on aurait cru qu'il les craignait: « Mes frères et mes pères, écoutez », leur dit-il. Est-il rien de plus doux, de plus condescendant ? S'il se conciliait ainsi ses auditeurs, c'était pour glorifier le Sauveur. S'il débuta sur un ton insinuant, c'était pour être longtemps écouté. Comme il était accusé de s'être élevé contre Dieu et contré la loi, il fit l'histoire de cette loi, il s'en montra le prédicateur quand on lui reprochait d'en être le destructeur. C'est ce que nous venons d'entendre encore, et vous avec nous.
Mais puisqu'on vous a lu si longuement, il n'est pas nécessaire que nous parlions beaucoup. Je voudrais seulement, pour édifier votre charité, vous faire observer que saint (550) Etienne a recherché la gloire du Christ, que ce saint martyr a été le vrai témoin du Christ, et que c'est au nom du Christ qu'il faisait alors de si nombreux miracles. Il est bon, en effet, de savoir, comme vous le savez, que saint Etienne a fait au nom du Christ des prodiges nombreux, mais que le Christ Notre-Seigneur n'en a fait aucun au nom d'Etienne ainsi vous ne confondrez pas le serviteur avec son Maître, le ministre avec Dieu, l'adorateur avec Celui qu'il adore. Ce discernement, en effet, vous attire l'amour d'Etienne lui-même; car ce n'est pas pour lui, c'est pour le Christ qu'il a répandu son sang.
2. Remarquez aussi à qui il a recommandé son âme : « Voici, dit-il : je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu ». Il voyait le Christ, lui qui confessait le Christ, qui allait mourir pour lui et s'élever jusqu'à lui. Lorsqu'ensuite les coups de pierres pleuvaient sur lui , lorsque ces coeurs durs lui faisaient de dures blessures , lorsqu'il se vit près, non de sa perte, mais de son départ, lorsqu'il vit son âme sur le point de s'envoler, il la recommanda, à qui ? à Celui qu'il voyait, à Celui qu'il adorait, à Celui qu'il servait, à Celui dont il prêchait le nom, à Celui dont il soutenait l'Evangile en acceptant la mort; à lui donc il recommanda son âme. « Seigneur Jésus, dit-il, recevez mon esprit ». Vous m'avez rendu vainqueur ; recevez-moi en triomphe. « Recevez mon esprit ». Eux me persécutent, vous, recevez-moi; ils me chassent, faites-moi entrer. Dites à mon esprit : « Entre dans la joie de ton Seigneur (1) ». Voilà, en effet, ce que, signifie: « Recevez mon esprit ».
3. Où le Seigneur Jésus reçut-il son esprit ? Dans quelle demeure ? Dans quel ciel des cieux ? Qui peut le comprendre ? Qui peut l'expliquer ? Veux-tu l'apprendre en peu de mots ? Prête l'oreille au Christ lui-même : « Mon Père, « je veux que là où je suis, eux aussi soient « avec moi (2) ». Etre avec le Christ ! quel esprit peut s'en faire une idée ? Quelle parole est capable de l'expliquer ? Qu'on le sache par la foi, sans attendre que le langage le développe.
On vous a dit, en lisant l'Evangile . «Là où je suis, là aussi sera mon ministre (3) ». Lisez ici le texte grec, vous y trouverez le mot diacre ; l'interprète latin a traduit par ministre le terme grec diacre. D'ailleurs diacre en grec, signifie
1. Matt. XXV, 21. — 2. Jean, XVII, 24. — 3. Ib. XII, 26.
ministre en latin, comme en grec martyr signifie en latin témoin, et comme Apôtre signifie envoyé dans notre langue. Mais-nous avons déjà comme latinisé ces expressions grecques. Aussi plusieurs exemplaires des Evangiles portent ici: « Là où je suis, sera aussi mon diacre ». Figurez-vous donc que le texte cité par moi est celui-ci « Là où je suis, sera aussi mon diacre ». Le diacre du Sauveur n'avait-il donc pas raison de lui dire: «Seigneur Jésus, recevez mon esprit?» Vous avez fait cette promesse, car j'ai lu, j'ai prêché même votre Evangile : « Là où je suis, sera aussi mon diacre » . J'ai été votre diacre; pour vous j'ai donné mon sang, pour vous je donne ma vie; tenez envers moi votre promesse.
4. Comment aussi a-t-il prié pour les Juifs, pour ses bourreaux, pour ces coeurs ulcérés, pour ces âmes cruelles? Il s'est agenouillé. Une humiliation si profonde prouve l'énormité du crime de ce peuple. En priant pour lui-même le martyr reste debout; il fléchit le genou en priant pour eux. Est-ce à dire qu'il les aimait plus que lui ? Loin de nous cette pensée; elle n'est pas croyable. Sans doute il aimait ses ennemis, mais il est dit simplement du prochain : « Tu l'aimeras comme toi-même (1)». Pourquoi donc fléchit-il le genou? Parce qu'il avait la conscience de prier pour de grands coupables, et d'être d'autant plus difficilement exaucé qu'ils étaient plus méchants. Suspendu à la croix, le Seigneur avait dit : «Mon Père, pardonnez-leur», et agenouillé sous une grêle de pierres, Etienne disait : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché (2) ». Ainsi marchait-il, comme une brebis fidèle, sur les traces de son Pasteur; fidèle agneau il suivait l'Agneau dont le sang a effacé le péché du monde; il a observé cette recommandation de l'apôtre saint Pierre: « Le Christ « a souffert pour nous, nous laissant son exemple, afin que nous suivions ses traces (3)».
5. Contemple cet homme attaché aux pas de son Seigneur. Sur la croix, le Christ disait : « Mon Père, je remets en vos mains mon esprit »; Etienne aussi disait sous un monceau de pierres: « Seigneur Jésus, recevez mon esprit ». — « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (4) », disait encore le Christ sur la croix; et accablé de pierres: « Seigneur Jésus, disait Etienne, ne leur imputez pas ce péché ». Comment donc pourrait-il
1. Matt. XXII, 39. — 2. Act. VII. — 3. I Pierre, II, 21. — 4. Luc, XXIII, 34, 46.
551
n'être pas où était Celui qu'il a suivi, Celui qu'il a imité?
6. Il a triomphé, il a reçu la couronne. Longtemps son corps est resté caché, il est sorti de l'obscurité quand Dieu l'a voulu; son éclat s'est répandu par toute la terre, il y a fait de si nombreux miracles; tout mort qu'il était, Etienne a fait vivre les morts, car il n'était pas mort véritablement. Mais je veux faire observer à votre charité que si ses prières obtiennent beaucoup , elles n'obtiennent pas tout. Nous lisons, en effet, dans les relations qui nous sont présentées, qu'il a eu parfois des difficultés pour obtenir, et que néanmoins, grâce à la foi persévérante du suppliant, il a fini par recevoir le bienfait sollicité. On n'a pas cessé, on a continué de prier, et Dieu a octroyé par l'entremise d'Etienne. On y lit encore les paroles mêmes de la prière d'Etienne; et il lui fut répondu : La personne pour qui tu m'implores est une personne indigne; elle a fait telle et telle chose. Mais comme il insistait, comme il continuait ses supplications, il fut exaucé.
Ainsi saint Etienne nous a donné à entendre que si, avant de quitter son corps, il agissait au nom du Sauveur, c'est en son nom encore que les prières obtiennent des grâces pour ceux à qui il sait devoir en accorder.
7. Pour lui, il n'implore que comme serviteur. Un ange s'entretenait avec saint Jean. Tel est devant Dieu le sort des anges, que si nous sommes vertueux, que si nous devenons vraiment dignes de Dieu, nous leur serons égaux: « Ils seront, dit le Sauveur, égaux aux anges de Dieu (1)». Cet ange montrait donc à saint Jean de nombreuses merveilles, et l'Evangéliste, tout troublé, se jeta à ses genoux. C'était un homme adorant un ange; l'ange lui dit : « Lève-toi, que fais-tu ?Adore Dieu; car je suis un simple serviteur comme toi et comme tes frères (2) » .
Si un ange se montra si humble, quelle humilité ne doit pas se révéler et ne se révèle pas dans un, martyr? Ne nous figurons donc pas qu'Etienne ressente de l'orgueil, lorsque nous attribuons à sa vertu ce qu'il fait. Comme nous il est serviteur; recevons par son entremise les bienfaits divins, mais rendons honneur et gloire à Dieu même. Pourquoi vous en dire davantage et parler si longuement? Lisez les quatre vers que nous avons gravés dans le sanctuaire, lisez-les, retenez-les, conservez-les dans votre coeur. Le motif pour lequel nous les avons gravés en cet endroit, c'est pour que chacun puisse les lire s'il le veut et quand il le veut. Tous peuvent les retenir, c'est pourquoi ils sont en petit nombre; tous aussi peuvent les lire, c'est pourquoi ils se montrent aux yeux de tous. Inutile de chercher un livre; cette chapelle doit vous servir de livre.
Nous sommes venus plus tôt qu'à l'ordinaire, mais comme la lecture a duré longtemps, et que les chaleurs sont accablantes, remettons à dimanche la relation, que nous devions lire aujourd'hui, des bienfaits divins octroyés par l'entremise d'Etienne.
1. Matt. XXII, 30. — 2. Apoc. XIX, 10.
Nous nous habituons à entendre les relations des miracles opérés par Dieu à la prière du bienheureux martyr Etienne. La relation faite par cet homme consiste à le voir; les caractères sont sa physionomie, ils sont écrits sur son visage. Vous qui vous rappelez ce que
vous voyiez en lui avec douleur, lisez maintenant avec joie ce qui vous y frappe, afin de glorifier plus amplement le Seigneur notre Dieu, et de vous graver dans la mémoire ce que porte cette relation vivante.
Excusez-moi, si je ne vous parle pas plus (552) longuement, car vous connaissez mes fatigues. C'est aux prières de saint Etienne que je dois d'avoir pu tant travailler hier à jeun et sans succomber, ainsi que de pouvoir vous parler encore aujourd'hui.
Nous disions hier, votre charité se le rappelle : La relation présentée par cet homme consiste à le voir. Cependant, comme il nous a fait connaître certains détails que vous devez savoir pour admirer et glorifier davantage Notre-Seigneur au souvenir de ces saints dont il est écrit : « La mort des saints du Seigneur est précieuse à ses yeux (1) »; il est bon que nous vous donnions encore un mémoire qui contienne tout ce que nous avons appris de la bouche de cet homme guéri. Mais, s'il plaît au Seigneur, on le préparera aujourd'hui, et demain on vous en fera lecture.
1. Ps. CXV, 15.
Nous promettions hier à votre charité une relation qui puisse vous apprendre sur cet homme guéri ce que vous n'avez pu voir. S'il vous plaît donc, ou plutôt, comme ce qui me plaît doit vous plaire aussi, le frère et la soeur vont se tenir ici sous vos yeux; ainsi, ceux d'entre vous qui n'ont pas vu ce que celui-ci endurait, le verront dans ce que souffre celle-là. Qu'ils viennent donc tous deux, et celui qui a obtenu miséricorde, et celle pour qui nous devons demander grâce.
Copie de la relation présentée par Paul à l'évêque Augustin.
Je vous prie, bienheureux seigneur et père, Augustin, de faire lire à votre saint peuple cette relation que vous m'avez commandé de vous offrir.
Quand nous habitions encore notre patrie, la ville de Césarée en Cappadoce, notre frère aîné poussa contre notre mère l'outrage et l'insolence jusqu'à oser, crime intolérable! porter la main sur elle. Quoique réunis tous autour d'elle, nous souffrîmes cette injure, nous ses enfants, avec tant d'insensibilité, qu'il ne nous arriva même pas de dire un mot en faveur de notre mère, ni de demander à notre frère raison de sa conduite. En proie à la plus vive douleur que puisse ressentir une femme, notre mère résolut de punir, en le maudissant, ce fils outrageux.
Elle courait donc, après le chant du coq, vers les fonts sacrés du baptême, pour appeler la colère de Dieu sur son malheureux fils. Alors se présenta à elle, sous la figure de l'un de nos oncles, je ne sais qui, un démon probablement; et, s'adressant le premier à elle, il lui demanda où elle allait. Elle répondit que pour punir son fils de l'intolérable outrage (553) qu'elle en avait reçu, elle courait le maudire. Voyant que la fureur de cette pauvre mère lui donnait dans son cœur un facile accès, l'ennemi lui persuada alors de maudire tous ses enfants. Enflammée par ce conseil infernal, elle se prosterna près des fonts sacrés, et appuyée sur eux, les cheveux épars, la poitrine découverte, elle demanda instamment à Dieu que, sortis de notre pays et errants par toute la terre, nous fussions par notre exemple un objet de terreur pour le genre humain.
La vengeance céleste suivit de près les supplications maternelles. Soudain, en effet, ce frère aîné qui l'emportait sur nous par la culpabilité comme par l'âge , fut pris dans ses membres d'un tremblement aussi violent que celui dont votre Sainteté a été témoin en moi, il y a trois jours encore. Tous ensuite, dans le courant de l'année, et par ordre de naissance, nous fûmes frappés du même ,châtiment. Quand elle vit avec quelle efficacité s'étaient accomplies ses malédictions, notre mère ne put soutenir plus longtemps les remords de son impiété ni l'opprobre public, et se serrant la gorge avec une corde, elle termina sa déplorable vie par une fin plus déplorable encore.
Tous alors nous sortîmes, et incapables de porter le poids de notre honte, nous quittâmes notre commune patrie pour nous disperser de côté et d'autre. De dix enfants que nous sommes, le second par rang d'âge a mérité, avons-nous appris, de recouvrer la santé près de la mémoire du glorieux martyr saint Laurent, qui vient d'être établie à Ravenne. Pour moi, qui suis le sixième par ordre de naissance, accompagné de ma soeur, qui vient immédiatement après moi, et enflammé d'un désir immense de recouvrer la santé, je ne cessais d'aller dans toutes les parties de l'univers, partout où j'apprenais qu'il y avait des lieux sacrés où Dieu faisait des miracles. Et pour ne rien dire des autres fameux sanctuaires consacrés aux saints de Dieu, je suis allé dans mes courses vagabondes jusques à Ancône, en Italie, parce que Dieu t'opère de. nombreux prodiges par l'entremise du glorieux martyr saint Etienne. Nulle part, toutefois, je n'ai pu trouver ma guérison, parce que le Seigneur, dans sa prédestination divine, me la réservait pour ici. Je n'ai pas manqué non plus d'aller à Uzale, ville d'Afrique, où l'on publie que ce bienheureux martyr Etienne fait des actions merveilleuses.
Cependant, il y a plus de trois mois, le jour même des calendes de janvier, nous fûmes avertis, moi et ma sueur que vous voyez ici encore en proie au même mal, par une vision incontestable. Un vieillard, vénérable par la sérénité de sa physionomie et par la blancheur de ses cheveux, m'assura que dans trois mois nie serait rendue la santé désirée par moi si vivement. Ma sueur même, dans cette vision, vit votre Sainteté sous les dehors que nous contemplons maintenant ; ce qui nous fit entendre que nous devions venir ici. Moi aussi, dans la suite, je voyais, dans les autres villes que nous traversions en venant, votre Béatitude absolument telle que je la vois aujourd'hui. Fidèles ainsi à cet avertissement incontestablement divin, nous arrivâmes dans cette cité, il y a environ quinze jours. Que ne souffrais-je pas? Vos yeux ont pu le remarquer, vous pouvez le voir encore dans cette sueur infortunée qui vous montre, pour l'instruction de tous, le mal que tous nous endurions. Vous donc qui observez en elle le triste état où j'étais, reconnaissez quel changement le Seigneur a produit en moi par son Esprit-Saint.
Chaque jour je priais, en répandant des larmes abondantes, dans le lieu où se trouve la mémoire du glorieux martyr Etienne. Le jour même de Pâques, comme l'ont remarqué ceux qui étaient présents, pendant que je priais en fondant en pleurs et en me tenant à la grille, je tombai tout à coup. Hors de moi-même, j'ignore où j'étais. Un peu après je me relevai et je ne remarquai plus dans mon corps cet affreux tremblement.
C'est pour remercier Dieu d'un si grand bienfait que j'ai présenté cette relation , où j'ai fait entrer et ce que vous ne saviez pas de nos malheurs, et ce que vous saviez de ma guérison parfaite ; afin de vous engager à daigner prier pour ma sueur et rendre grâces à Dieu pour moi.
554
ANALYSE. — Avis aux parents et aux enfants. — Ancône et Uzale. — Guérison de la soeur de Paul.
1. Croyons-le, mes frères, tous ces enfants que la colère de Dieu a frappés par la main de leur mère, finiront par recouvrer, grâce à la miséricorde divine, la santé dont nous sommes heureux de voir jouir maintenant ce frère.
Mais que les enfants apprennent ici le respect, et qu'ici les parents redoutent la colère. Il est écrit: « La bénédiction du père affermit la maison de ses enfants ; et la malédiction de la mère la renverse jusqu'aux fondements (1) ». Ces malheureux ne sont plus maintenant sur le sol de leur patrie ; partout ils portent le spectacle effrayant de leur supplice, et en montrant partout leur infortune, ils jettent la terreur dans les âmes orgueilleuses. Apprenez, enfants, à rendre à vos parents l'honneur qui leur est dû, d'après l'Ecriture ; et vous, parents , lorsqu'ils vous offensent, souvenez-vous que vous êtes parents. Cette mère a prié contre ses enfants ; elle a été exaucée, attendu que Dieu est vraiment juste et qu'elle-même avait été outragée réellement. L'un de ses enfants lui avait adressé des paroles injurieuses et avait même porté la main sur elle ; les autres souffrirent avec insensibilité cette injure faite à leur mère, sans même dire en sa faveur un seul mot de reproche à leur frère. Dieu est juste ; il entendit les prières, il entendit les gémissements de cette infortunée. Et elle ? Ah ! ne fut-elle pas châtiée d'autant plus sévèrement qu'elle fut exaucée plus vite ? Sachez donc ne demander à Dieu que ce que vous ne craignez pas d'obtenir de lui.
2. Pour nous, mes frères, empressons-nous de rendre grâces au Seigneur notre Dieu pour celui qui est guéri, et de prier pour sa soeur encore captivé du mal. Bénissons Dieu de ce
1. Eccli. III, 11.
qu'il nous a jugés dignes d'être témoins de ce spectacle. Que suis-je, hélas ! pour leur avoir apparu sans le savoir ? Eux me voyaient, et c'était à mon insu. On leur conseillait même de venir en cette ville. Que suis-je? Un homme du commun, et non pas un personnage distingué. Vraiment, pour le dire à votre charité, je suis fort étonné et fort heureux de la faveur qui nous a été accordée, quand cet homme n'a pu trouver sa guérison à Ancône, ou plutôt quand, pouvant l'y trouver, car rien n'était plus facile, il ne l'y a pas trouvée à cause de nous.
Beaucoup savent, en effet, combien de miracles se font en cette ville par l'entremise du bienheureux martyr Etienne. Apprenez même une chose qui vous surprendra. Depuis longtemps il avait là un monument, il y est encore. — Son corps n'était pas encore découvert, diras-tu, d'où venait ce monument ? — On l'ignore, cependant je ne tairai point devant votre charité ce que la renommée a porté jusqu'à nous. Au moment où on lapidait saint Etienne, il se trouvait là des hommes innocents de sa mort, surtout parmi ceux qui croyaient au Christ. Or, on dit qu'une pierre l'ayant frappé au coude, vint retomber devant un homme sincèrement religieux. Cet homme l'emporta et la conserva. Cet homme était un marin; dans ses courses maritimes il,arriva avec cette pierre près du rivage d'Ancône, et il lui fut révélé qu'il devait l'y laisser. Il fut docile à la révélation, il fit ce qui lui était commandé ; et c'est de ce moment que date à Ancône la mémoire de saint Etienne ; on disait même, parce qu'on ignorait le fait précis, que le bras du saint martyre était là. Si la révélation ordonna de placer en cet endroit la pierre qui avait frappé le coude du martyr, ne serait-ce point parce qu'en grec coude se traduit par Agkon? Quoi qu'il en soit, c'est à ceux (555) qui savent quels miracles s'y opèrent, de nous le dire. Ces miracles n'ont commencé à se produire que depuis la découverte du corps de saint Etienne ; et si ce jeune homme n'y a point trouvé sa guérison, c'est que Dieu nous réservait d'en être témoins.
3. Cherchez aussi, et vous le saurez, combien il se fait de prodiges à Uzale, où est évêque mon frère Evode. Sans parler des autres, j'en rapporterai seulement un, pour vous faire comprendre combien y est sensible la présence de la majesté divine.
Une femme tenant un jour sur son sein son fils malade et simple catéchumène, le perdit tout à coup sans avoir pu le secourir, malgré tout son empressement; poussant alors un cri : Mon fils, dit-elle, est mort simple catéchumène.
4. Augustin en était à ces paroles, lorsque de la chapelle de saint Etienne, le peuple se mit à crier: Grâces à Dieu ! Louanges au Christ! Pendant que ce cri continuait, la jeune fille qui venait d'être guérie, fut conduite devant l'abside. Le peuple, à cette vue, fit éclater sa joie mêlée de larmes, et sans qu'il y eût aucunes paroles distinctes, mais seulement un bruit confus, il fit quelque temps encore entendre ses clameurs. Le silence rétabli : Il est écrit dans un psaume, dit l'évêque Augustin : « Je me disais: Je confesserai contre moi mon péché devant le Seigneur, et vous m'avez pardonné l'iniquité de mon coeur (1) ». — « Je me disais : Je confesserai » ; je n'ai pas confessé encore; « Je me disais: Je confesserai, et vous m'avez pardonné ». J'ai recommandé à vos prières cette infortunée, ou plutôt cette ex-infortunée; nous nous préparions à prier, et nous sommes exaucés. Que notre joie soit une action de grâces. L'Eglise notre mère a été plus tôt exaucée pour son bonheur, que cette mère de malédiction pour son malheur.
Unis au Seigneur notre Dieu, etc.
1. Ps. XXXI, 5.
ANALYSE. — Enfant mort, ressuscité par l'invocation de saint Etienne, pour recevoir le baptême.
1. Interrompu hier par une extraordinaire joie, je dois achever aujourd'hui mon discours. Je m'étais proposé, et déjà même je m'étais mis en devoir d'exposer à votre charité pour quel motif, selon moi, ces enfants ont été conduits dans cette ville, par l'autorité de Dieu même, afin d'y recouvrer la santé qu'ils recherchaient et attendaient depuis si longtemps. Pour accomplir mon dessein, j'avais commencé à vous parler des sanctuaires où ils n'ont point trouvé leur guérison, et d'où ils ont été dirigés au milieu de nous. J'avais nommé Ancône, ville d'Italie; j'avais même dit quelques mots déjà d'Uzale, ville d'Afrique, dont l'évêque est Evode, mon frère, que vous connaissez, et où les avait attirés la renommée du saint martyr et de ses couvres. Là ils n'obtinrent pas ce qu'ils pouvaient y obtenir, parce que c'est ici même qu'ils devaient le recevoir. Pour vous donner brièvement une idée des couvres divines opérées par le saint martyr, j'avais entrepris de ne vous parler que d'une seule, sans même faire mention des autres; comme j'en parlais, la santé se trouvant subitement rendue à cette jeune fille, des cris de joie se sont élevés et m'ont contraint de finir autrement le discours commencé. Voici donc, parmi de nombreux miracles, car on ne saurait les énumérer tous, comment s'est accompli celui-là, nous le savons.
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2. Une mère y perdit son fils malade, pendant que catéchumène encore et encore à la mamelle elle le tenait sur ses genoux. En le voyant mort et perdu irréparablement, elle éclata en sanglots, plutôt comme chrétienne que comme mère. Elle ne regrettait pour son fils que la vie du siècle futur ; ce n'est point la perte de la vie présente qu'elle regrettait en lui pour elle-même. Animée tout à coup d'une vive confiance, elle prend ce petit mort, court à la mémoire de saint Etienne, se met à réclamer son fils et à dire: Saint martyr, vous voyez qu'il ne me reste plus aucune consolation. Je ne puis dire que mon fils m'a précédé, puisque vous savez qu'il est perdu. Vous voyez pourquoi je le pleure. Rendez-moi mon fils, faites que je le possède sous les yeux de Celui qui vous a couronné. Pendant que suppliante elle prononçait ces mots et d'autres semblables, pendant que ses larmes le réclamaient, comme je l'ai dit, plutôt qu'elles ne le demandaient, cet enfant revint à la vie. Mais comme elle avait dit: Vous savez pourquoi je le redemande, Dieu voulut montrer que telles étaient bien les dispositions de son coeur. Sans perdre un instant, elle le porta aux prêtres : il fut baptisé, sanctifié; il reçut l'onction sainte et l'imposition des mains, puis, tous les rites achevés, il.rendit l'esprit. La mère ensuite assista à son convoi, ayant plutôt l'air de le conduire dans le sein du martyr Etienne qu'au repos du sépulcre. Après avoir fait là un miracle de cette nature par l'entremise de son martyr, Dieu ne pouvait-il, là aussi, guérir ces enfants? Et pourtant c'est à nous qu'il les a amenés.
Unis au Seigneur, etc.
ANALYSE. — Les hommages que nous rendons aux martyrs ne sauraient leur profiter, c'est à nous qu'ils sont utiles en nous excitant à les imiter. Or, la gloire des martyrs ne vient pas précisément de ce qu'ils ont souffert, mais du motif pour lequel ils ont souffert. Donc occupons-nous avant tout de prendre le bon parti, le parti de l'Eglise catholique.
1. Dans une solennité consacrée aux saints martyrs, nous vous devons un discours; nous allons nous acquitter. Mais pour parler de la gloire des martyrs, pour exposer la justice de leur cause, nous avons besoin qu'ils nous aident de leurs prières.
La première pensée que doit se rappeler votre sainteté en célébrant la fête des martyrs, c'est que les martyrs n'ont rien à retirer des honneurs solennels que nous leur rendons. Ils n'ont aucun besoin de nos solennités, car ils goûtent au ciel la joie des anges; et s'ils prennent part à nos réjouissances pieuses, ce n'est pas en se voyant honorés, c'est en se voyant imités par nous. Il est vrai pourtant
1. Voir Cité de Dieu, liv. XXII, chap. VIII.
que si nos hommages ne leur profitent pas, ils nous sont utiles. Mais si nous les honorions sans les imiter, ce serait simplement une adulation menteuse. Pourquoi donc ces sortes de fêtes sont-elles établies dans l’Eglise du Christ? C'est pour rappeler aux membres assemblés du Christ la nécessité de prendre pour modèles ses martyrs. Tel est assurément l'avantage procuré par ces fêtes, il n'en est pas d'autre.
Si, en effet, on nous propose Dieu même à imiter, la fragilité humaine répond que c'est trop pour elle de se modeler sur Celui à qui rien ne saurait se comparer. Nous propose-t-on ensuite l'imitation des exemples de Notre-Seigneur Jésus-Christ, car si, étant Dieu il s'est revêtu d'une chair mortelle, c'était tout à la (557) fois pour persuader le devoir et pour servir de modèle aux hommes également revêtus d'une chair condamnée à mort, aussi est-il écrit de lui: « Le Christ a souffert pour nous, en nous laissant son exemple afin que nous marchions sur ses traces (1)? » L'humaine fragilité répond encore : Quelle ressemblance entre le Christ et moi ? Il était homme, mais en même temps il était le Verbe; car « le Verbe s'est fait chair pour habiter parmi nous (2) » ; il a pris un corps sans cesser d'être le Verbe; il est devenu ce qu'il n'était pas, sans rien perdre de ce qu'il était. « Dieu, en effet, était dans le Christ, se réconciliant le monde (3) » . Ainsi, quelle ressemblance entre le Christ et moi ?
Afin de dissiper toutes ces excuses de la faiblesse et de l'infidélité, les martyrs nous ont construit une grande voie, et il fallait, pont que nous y pussions marcher avec sécurité, qu'elle fût assise sur des arches de pierre. Ils l'ont formée avec leur sang, avec les témoignages qu'ils ont rendus. Pleins de mépris pour leurs corps, lorsque le Christ est venu pour conquérir les gentils, et qu'il s'est en quelque sorte assis sur eux comme sur une monture, ils ont étendu devant lui leurs corps comme les Juifs étendirent autrefois leurs vêtements (4). Qui rougirait de dire : Je ne suis pas égal à Dieu ? Non, sans doute. Je suis loin d'être égal au Christ ? Oui, au Christ même devenu mortel. Mais Pierre était ce que tu es, Paul aussi, les Apôtres et les Prophètes étaient également ce que tu es. S'il t'en coûte d'imiter le Seigneur, imite celui qui n'est que son serviteur comme toi. Quelle armée de serviteurs de Dieu te précède ! Plus d'excuse pour la lâcheté. On n'en dit pas moins encore : Que je suis loin de Pierre ! Que je suis loin de Paul ! Ah ! tu es loin plutôt de la vérité ! Des gens sans lettres reçoivent la couronne; point de prétexte pour ta vanité. Diras-tu que tu ne peux ce que peuvent des enfants? ce que peuvent de jeunes filles ? ce qu'a pu sainte Valérienne ? Si tu hésites encore, ah 1 c'est que tu ne veux point suivre Victoire ? Tel est, en effet, l'ordre où se présentent nos vingt martyrs; la liste s'ouvre par un évêque, saint Fidentius, et se clôt par une femme fidèle, sainte Victoire. Elle commence par la foi, finit par la victoire.
1. I Pierre, II, 21. — 2. Jean, I, 14. — 3. II Cor. V, 19. — 4. Matt. XXI, 7, 8.
2. Ayez donc soin, mes frères, en célébrant les souffrances des martyrs, de songer à imiter les martyrs. Pour rendre leurs souffrances méritoires, ils ont d'abord pris parti pour la bonne cause; ils ont remarqué que le Seigneur avait dit, non pas : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution » ; mais : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice (1) ». Toi aussi, adopte la bonne cause et ne t'inquiète pas de la souffrance; car si tu ne fais pas un bon choix, tu auras en partage la douleur dans cette vie et dans l'autre. Ne te laisse pas émouvoir par les supplices et les châtiments infligés aux malfaiteurs, aux sacrilèges, aux ennemis de la paix, aux adversaires de la vérité. Ce n'est pas, en effet, pour la vérité que meurent ces sectaires; ils meurent plutôt pour empêcher qu'on annonce la vérité, qu'on prêche la vérité, qu'on s'attache à la vérité; pour empêcher qu'on aime l'unité, qu'on embrasse la charité et qu'on parvienne à posséder l'éternité. Que leur cause est affreuse ! Aussi leurs souffrances sont-elles sans mérite.
Toi qui te vantes de ce que tu endures, ne vois-tu pas, ne vois-tu pas qu'il y avait trois croix sur la montagne quand le Seigneur y souffrit la mort? Il était suspendu entre-deux larrons; la différence venait entre eux, non pas de la souffrance, mais de la cause embrassée par chacun. Aussi bien ce sont les martyrs qui disent dans un psaume: «Jugez-moi, Seigneur ». Ils ne redoutent pas le jugement divin; en eux il n'y arien que puisse dévorer le feu; là où l'or est pur, pourquoi redouter la flamme ? « Jugez-moi, Seigneur, et distinguez ma cause de celle d'un peuple impie (2) ». Il n'est pas,dit : Distinguez ma peine. N'aurait-on pu répondre . Le larron aussi a enduré une peine ? Il n'est pas dit non plus Distinguez ma croix. N'y attache-t-on pas aussi l'adultère ? Il n'est pas dit : Distinguez mes chaînes. Les voleurs n'en portent-ils pas? Il n'est pas dit : Distinguez mes plaies. Que de scélérats périssent par le fer ! Ainsi donc, après avoir observé que tout, en fait. de souffrances, est commun aux bons et aux méchants, le prophète s'est écrié simplement: « Jugez-moi, Seigneur, et distinguez ma cause de celle d'une nation impie »; car si vous distinguez ma cause, vous couronnerez ma patience.
1. Matt. V, 10. — 2. Ps. XLII, 1.
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Votre charité voudra bien se contenter, dans ce saint lieu, de cette petite exhortation ; d'ailleurs les jours sont courts et il nous reste encore quelque chose à faire avec votre charité dans la grande basilique.
ANALYSE. — C'est la vue et l'espoir de l'éternelle félicité qui a porté les martyrs à se sacrifier et à tant souffrir dans la vie présente.
1. La fête de ces bienheureux martyrs a répandu sur cette journée une plus vive joie. Nous nous réjouissons, parce que de la terre des fatigues ces martyrs ont passé dans la région du repos; mais ce n'est pas en dansant, c'est en priant; ce n'est pas en buvant, c'est en jeûnant; ce n'est pas en disputant, c'est en tolérant, qu'ils ont mérité ce bonheur.
Je le crois, leurs parents s'affligeaient en les voyant aller au martyre; mais eux se réjouissaient et s'écriaient: « Je suis heureux de cette nouvelle que je viens d'apprendre nous irons dans la demeure du Seigneur (1) ». Gardez-vous, chers parents, gardez-vous de pleurer notre félicité. Si vous ne voulez pas laisser tomber dans la géhenne ceux que vous avez élevés, au lieu de les empêcher, vous devez les imiter. — Ainsi les martyrs savaient-ils où ils allaient, et leurs parents incrédules gémissaient sans motif. Toutefois si leur amour charnel pour leurs enfants les portait à pleurer alors, plus tard, devenus croyants, ils disaient à Dieu: « Vous avez changé mes gémissements en joie, vous avez déchiré mon cilice et vous m'avez revêtu d'allégresse (2) ». Plaise à Dieu, mes frères, que pour nous aussi se déchire le cilice de la pénitence et que s'en répande le prix qui nous assure le pardon ! Tous les martyrs ont laissé ici le fardeau des biens du siècle, ils s'en sont déchargés, et agiles comme de valeureux soldats ils ont franchi rapidement
1. Ps. CXXI, 1. — 2. Ps. XXIX, 12.
ment la voie qui conduit à la vie. Aussi est-il écrit : « Comme n'ayant rien en propre, et possédant tout (1)». Réellement ils n'avaient rien sur la terre, mais ils étaient au ciel possesseurs de l'éternelle félicité. Ils couraient au ciel avec une sainte ardeur, franchissaient en paix la voie de la vie, et de loin encore ils étendaient leurs mains vers la palme. Courez, ô saints, « courez de manière à atteindre. Le Royaume des cieux souffre violence, il se « laisse emporter par ceux qui se font violente (2) ». Ce royaume n'est pas un royaume étroit; quiconque veut être heureux n'a qu'à s'empresser d'y parvenir. Il n'est fermé pour personne, à moins de s'en exclure soi-même. Le Christ est tout prêt à y recevoir ceux qui le confessent; il dit du haut des cieux : Je vous regarde, je vous soutiendrai dans le combat, je vous couronnerai après la victoire.
2. Sûrs de cette promesse, les martyrs ont compté pour rien les épouvantements et les menaces du persécuteur. Quand celui-ci disait : « Sacrifiez aux idoles », ils répondaient: « Non, car nous avons au ciel l'Éternel notre Dieu, c'est à lui que toujours nous sacrifions, nous n'offrons rien aux démons ». — « Pourquoi sacrifier malgré la loi? » — « C'est que notre céleste Maître nous dit dans l'Evangile : « Qui abandonnera, pour mon nom, son père et sa mère , son épouse et ses enfants, ainsi que tout ce qu'il possède,
1. II Cor. VI, 10. — 2. I Cor. IX, 24; Matt. XI, 12.
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recevra le centuple et possédera la vie éternelle (1)». — « Comment ! vous n'obéirez point aux ordres des empereurs? — Non. — Sur quelle puissance pouvez-vous donc vous appuyer, puisque vous vous voyez condamnés au supplice ? — Avec la puissance du Roi éternel, nous nous soucions peu de la puissance d'un homme ». — Ils furent alors jetés dans les cachots et chargés de chaînes.
Comme en ce moment les impies s'écriaient : « Où est leur Dieu (2)? » Qu'il vienne, ce Dieu
1. Matt. XIX, 29. — 2. Ps. CXIII, 12.
à qui ils ont donné leur foi, qu'il les sauve, et de la prison, et du glaive, et de la dent des bêtes. Ainsi parlaient-ils, mais sans abattre ces martyrs appuyés sur la pierre. Les bourreaux étaient en fureur, mais eux étaient sans crainte. Ils savaient où ils les laissaient, où ils allaient eux-mêmes. Après avoir confessé leur Dieu, ces martyrs ont reçu la couronne, et les juges qui l'ont abandonné sont restés ce qu'ils étaient.
C'est ainsi que Dieu veut éprouver chaque chrétien, afin de vouloir ensuite le couronner avec ses martyrs.
ANALYSE. — Les martyrs en appellent au mérite de la cause qu'ils soutiennent. Ce qui prouve que c'est la cause, plutôt que la souffrance, qui fait le martyr, c'est que les coupables souffrent souvent comme les justes, c'est que le mauvais larron a souffert comme le bon, mais n'a pas été récompensé comme lui.
1. En empruntant la parole des martyrs, nous avons chanté devant Dieu : « Jugez-moi, Seigneur, et distinguez ma cause de celle d'un peuple impie (1)». C'est bien là le cri des martyrs. Qui oserait dire : « Jugez-moi, Seigneur », s'il n'était pour la bonne cause? Les promesses et les menaces servent à tenter l'âme ; charmée par le plaisir, elle est torturée par la douleur; mais tout cela, pour le Christ, a été vaincu par les invincibles martyrs. Ils ont vaincu le monde avec ses promesses, le monde aussi avec ses rigueurs, sans être arrêtés, ni par ses caresses, ni par ses tourments. Une fois purifié dans la fournaise, l'or ne craint plus le feu de l'enfer. Aussi, parce qu'il est purifié par le feu de l'affliction, le bienheureux martyr dit-il en paix : « Jugez-moi, Seigneur ». Quel que soit le bien que vous trouviez en moi, jugez. C'est vous qui m'avez donné de quoi vous plaire ; voyez-le
1. Ps. XLII, 1.
en moi, et jugez-moi. Les appas du siècle ne m'ont point charmé, ses tourments ne m'ont point éloigné de vous. « Jugez-moi, et distinguez ma cause de celle d'un peuple impie ». Beaucoup supportent des tourments; avec les mêmes souffrances ils ne soutiennent pas la même cause. Que n'endurent pas les adultères, les malfaiteurs, les larrons, les homicides, les scélérats de tous genres? Et moi, votre martyr, que n'ai-je pas à endurer? Mais « distinguez ma cause de celle d'un peuple impie», de celle des larrons, des meurtriers, de tous les scélérats. Ils peuvent souffrir ce que je souffre; ils ne sauraient défendre la même cause. La fournaise me purifie, elle les réduit en cendres. Les hérétiques souffrent aussi, la plupart du temps ils se font souffrir eux-mêmes et veulent passer pour martyrs. C'est contre eux que nous nous sommes écriés : « Distinguez ma cause de celle d'un peuple impie ». Ce n'est pas la souffrance, c'est la cause qui fait le martyr.
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2. Durant la passion du Seigneur, trois croix étaient dressées; le supplice était le même, la cause était bien différente. A la droite était un larron, un autre à la gauche, au milieu le Juge, le Juge élevé entre l'un et l'autre pour prononcer l'arrêt du haut de son tribunal. Il entendit l'un lui dire : « Délivre-toi, si tu es juste »; et l'autre, au contraire, reprendre ainsi son compagnon : « Tu ne crains donc pas Dieu ? Nous souffrons pour nos crimes, nous; mais lui est juste ». La cause de ce larron était mauvaise, et il en distinguait la cause des martyrs. N'est-ce pas ce que signifient ces mots : « Nous souffrons, nous, pour nos crimes, mais lui est juste? » N'est-ce pas distinguer ici la cause des martyrs de la cause des impies quand ils sont châtiés? Lui, dit-il, est reconnu pour être juste; nous, au contraire, nous souffrons pour nous-mêmes, pour nos crimes.
« Seigneur » : n'oublie pas ce que le bon larron vient de dire à son compagnon de supplice. Le Christ, sans doute, était crucifié comme lui , mais à ses yeux il n'était, pas digne du même mépris. Pendu à côté de lui, il voyait en lui le Seigneur. Tous deux étaient sur la croix, la récompense n'était pas la même pour tous deux. Mais pourquoi parler des récompenses, quand il s'agit du Christ qui les distribue? « Seigneur, dit donc le bon larron, souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume ». Il le voyait cloué, crucifié, et il espérait qu'il régnerait ! « Souvenez-vous de moi », lui dit-il, non pas maintenant , mais « lorsque vous serez arrivé dans votre royaume ». J'ai fait beaucoup de mal, je ne compte point parvenir promptement au repos ; mais contentez-vous de ce que je souffrirai jusqu'au jour de votre avènement. Je consens à être maintenant châtié; mais pardonnez-moi quand vous reviendrez. Ainsi s'ajournait-il lui-même; mais, sans qu'il le demandât, le Christ lui offrit le paradis. « Souvenez-vous de moi »; quand? « quand vous serez arrivé dans votre royaume. — « En vérité, je te l'assure, reprit le Seigneur, tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis (1) ». Mes disciples m'ont abandonné, mes disciples ont désespéré de moi; et toi, tu m'as reconnu sur la croix, tu ne m'as point méprisé quand j'expire, tu comptes, que je régnerai
« Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis ». Je ne te quitte point.
La cause ici est différente, la peine l'est-elle? Il est donc bien de dire : « Jugez-moi, Seigneur, et distinguez ma cause de celle d'un peuple impie ». Nous tous qui vivons en ce siècle, ah ! travaillons pour la bonne cause ; et si quelque accident nous survient durant la vie, que notre cause soit bonne quand nous en sortirons.
1. Luc, XXIII, 39, 43.
ANALYSE. — Non-seulement l'exemple de Jésus-Christ a inspiré le courage des martyrs, mais c'est son Esprit qui leur a donné de s'attacher à la vérité, puisque par lui-même tout homme est menteur, comme dit l'Ecriture. A ces grâces le Sauveur ajoutera l'éternelle félicité, surtout à la résurrection générale, où se complètera 1e bonheur des saints.
1. Nous avons dit dans un psaume, au Seigneur notre Dieu : « Aux yeux du Seigneur est précieuse la mort de ses saints ». La mort des saints martyrs est précieuse, parce que le prix qui les a rachetés est le sang même de leur Dieu; si leur Dieu a souffert le martyre, c'est parce qu'eux-mêmes devaient l'endurer après lui. Il a marché en avant, et quelle (561) foule l'a suivi ! La voie était, fort escarpée, mais il l'a aplanie en y passant le premier ; et c'est parce qu'il y a passé le premier que tous ensuite n'ont pas craint d'y passer. Sa mort jeta la consternation dans l'âme de ses disciples; mais sa résurrection dissipa leur crainte et leur inspira l'amour. A sa mort, en effet, ces disciples tremblèrent et s'imaginèrent que c'en était fait de lui. Quand donc ils le suivirent ensuite, ce fut un effet de la grâce de Dieu, sachez le reconnaître.
Voyez le larron devenir croyant, lorsque les disciples étaient consternés. Avec le Sauveur, en effet,. il y avait un larron sur la croix, et il crut en lui jusqu'à lui dire : « Seigneur; souvenez-vous de moi lorsque vous serez parvenu à notre royaume (1) ». Qui l'instruisait, sinon Celui qui était pendu auprès de lui ? Mais tout cloué qu'il fût près de lui, le Sauveur habitait en.son coeur.
2. Dans le psaume où nous avons lu: « Aux yeux du Seigneur est précieuse la mort de ses saints », il est écrit encore, ce que vous avez également entendu : « J'ai dit dans ma surprise: Tout homme est menteur (2) ». Quoi ! mes frères, tout homme est menteur? Donc les martyrs l'ont été aussi? Mais s'ils se sont montrés véridiques, comment admettre que « tout homme est menteur? » Et pourtant, c'est; l'Écriture qui dit : « Tout homme est menteur ». Assurons-nous que les martyrs étaient. :véridiques ? Nous accusons de mensonge l'Écriture même. D'un autre côté; si elle a raison de proclamer que « tout homme est menteur », il s'ensuit que les martyrs aussi ont été menteurs. Comment prouver; en même temps la véracité de l'Écriture et la véracité des martyrs ? Les martyrs n'étaient-ils pas des hommes ? Or, s'ils étaient des, hommes, comment est-il vrai que atout homme est « menteur ? » Que faire alors ? Nous tâcherons de vous montrer et que l'Écriture est , véridique, et que « tout homme est menteur », et que les martyrs aussi sont véridiques; puisqu'ils sont morts pour la vérité. Si, effectivement, ils portent le nom de martyrs, c'est qu'ils sont morts pour rendre témoignage à la vérité, car martyr est un mot qui vient du grec et qui signifie témoin. Mais si les martyrs ont été de vrais témoins, ils ont dit la vérité, et c'est en la disant qu'ils ont mérité la couronne.
1. Luc, XXII, 42. — 2. Ps. CXV, 15, 11.
Si au contraire; ce qu'à Dieu ne plaise, ils ont été de faux témoins, ils sent parvenus non pas à la récompense, mais au châtiment, conformément à cette parole : « Le faux témoin ne restera pas impuni (1)». Ainsi donc montrons qu'ils ont été de véridiques témoins. Déjà ils l'ont prouvé eux-mêmes quand, en faveur de la vérité, ils ont voulu faire le sacrifice même de leur vie. Mais, encore une fois, comment alors l'Écriture peut-elle dire : « Tout homme est menteur ? » Prions Notre-Seigneur Jésus-Christ, et lui-même nous résoudra cette question. Comment la résoudra-t-il? Par l'Evangile qu'on vient de vous lire et dont nous venons de vous parler.
3. Quand, en effet, on en faisait la lecture, vous. avez remarqué que le Seigneur Jésus y disait aux martyrs: « Lorsqu'on vous livrera, ne songez ni à ce que vous direz, ni à ce que vous répondrez ; car à l'heure même vous sera donné ce que vous aurez à dire. En effet ce n'est pas vous qui parlez; c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous (2) ». Si c'était vous qui parliez, vous feriez des mensonges, puisque « tout homme est menteur ». Reconnaissant donc que « tout homme est menteur », le Seigneur a donné son Esprit aux martyrs, afin qu'ils ne parlassent pas eux-mêmes; mais son Esprit, afin qu'ils ne fussent pas menteurs, mais véridiques. Ainsi, le motif pour lequel ils ont dit la vérité, c'est qu'ils ne parlaient pas eux-mêmes, mais en eux l'Esprit de Dieu. Maintenant encore, si nous vous parlions de nous-mêmes, nous serions menteurs ; si, au contraire; ce que nous vous disons vient de l'Esprit de Dieu, pour ce motif même nous disons la vérité. Vous aussi, profitez de ceci. ; si vous voulez énoncer la vérité , ne parlez pas de vous-mêmes ; ainsi vous ne resterez point des hommes menteurs, vous deviendrez de véridiques enfants de Dieu.
4. Tous les hérétiques vont même jusqu'à souffrir pour la fausseté ; ce n'est pas pour la vérité, puisque leurs mensonges attaquent le Christ lui-même. Tout ce que souffrent aussi les païens, les impies, ils l'endurent aussi pour soutenir la fausseté. Que nul donc ne s'enorgueillisse ni ne se vante de ce qu'il souffre ; qu'il montre d'abord que la vérité est sur sa langue. Tu m'étales tes souffrances, moi j'en
1. Prov. XIX, 15. — 2. Matt. X,19, 20.
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cherche la cause. J'ai souffert, dis-tu. Pourquoi as-tu souffert? Si nous ne faisons attention qu'aux souffrances, ne.s'ensuit-il pas que les brigands aussi méritent-la couronne? Un scélérat ose-t-il dire : J'ai souffert tout ceci et tout cela? Pourquoi ? C'est qu'on lui répondrait : C'est à cause de tes crimes ; tu endures de sévères châtiments, parce que tu soutenais une cause mauvaise.
Si l'on doit se glorifier de ce qu'on, endure, le diable aussi peut se vanter: Voyez combien' il. souffre quand il voit partout ses temples renversés,. ses idoles brisées, ses prêtres et ses suppôts flagellés ? Ira-t-il dire : Moi aussi je suis martyr, puisque je souffre tant ? — O homme de Dieu, adopte d'abord la bonne cause, puis tu souffriras tranquillement; car, en souffrant pour la bonne cause, on recevra la couronne ensuite.
5. Aussi bien «la mémoire du juste sera n éternelle, et il ne redoutera point la terrible parole (1) ». Viendra en effet, comme nous le lisons dans l'Evangile, le Juge des vivants. et des morts. Car il est bien vrai que ce que nous voyons maintenant n'était pas, quand d'avance on en prédisait l'existence. Vous voyez maintenant prêcher le, nom du Christ à toutes les nations, les hommes s'attacher au Dieu unique, les idoles délaissées, les démons abandonnés, les temples renversés, les simulacres brisés : rien de cela n'existait autrefois, pourtant on parlait de tout cela, et nos yeux maintenant en sont témoins. Eh bien ! dans les mêmes livres où sont écrits ces événements que nous voyons, où ils ont été écrits quand on ne les voyait pas encore, et qu'on en faisait seulement la promesse, dans ces mêmes livres nous lisons des choses qui ne sont pas encore. Maintenant, en effet, ne sont arrivés encore ni le jour du jugement, ni la résurrection des morts; non, Celui qui était, venu. pour être jugé n'est point venu juger encore: Jugé avec injustice, il jugera conformément à la justice; il diffère de montrer sa puissance, car il veut montrer sa patience d'abord.. Il viendra donc, il viendra comme il a promis de venir, accompagné de ses anges et jetant un vif éclat aux yeux de tous les hommes reprenant leurs corps.
1. Ps. CXI, 7.
Chacun, en effet, ressuscitera avec la cause qu'il aura embrassée. Mourir maintenant c'est en quelque sorte entrer dans un cachot: chacun paraîtra devant le Juge tel qu'il est en. mourant. C'est maintenant donc qu'on doit, préparer sa cause ; une fois enfermé, nul ne le pourra: Est-on dans la bonne cause? on est admis au repos. Dans la mauvaise? on est condamné aux supplices. Mais après la résurrection on souffrira davantage : ce qu'endurent aujourd'hui les méchants après leur mort, comparé aux peines qui suivront, la résurrection, n'est que comme les tourments qu'on endure, en songe. L'âme souffre; le corps ne souffre pas: Ce qu'on supporte éveillé ne pèse-t-il pas beaucoup plus ?
Quand donc tous seront ressuscités et comparaîtront devant le juste Juge, comme lui-même l'a prédit, il les séparera, comme un berger sépare les brebis d'avec les boucs, il placera les. boucs a sa gauche et les brebis à sa droite. A la droite il dira : «Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous est préparé dès l'origine du monde ». A ces mots tressailleront de joie ceux de la droite, les justes. Quant à ceux de la gauche, il leur dira : « Allez au feu éternel, avec le diable et ses anges (1)». C'est cette parole terrible que ne redoutera point le juste.
6. Ainsi, avant d'avoir recueilli le fruit de leurs mérites, les saints martyrs sont heureux dès maintenant, parce que leurs âmes sont avec le Christ. Mois quel langage pourrait expliquer ce qui leur est réservé pour la résurrection? « Ce que l'oeil n'a point vu, ce que n'a point entendu l'oreille, ce que le coeur de l'homme n'a point pressenti, c'est ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment (2) ». Si nul ne saurait expliquer ce que doivent recevoir les simples et bons fidèles; est-ce sans motif que les mêmes récompenses sont réservées à. ceux qui, pour la vérité, ont combattu jusqu'au sang, qui ne se sont laissé ni charmer par le monde, ni abattre par ses terreurs, ni vaincre par ses tortures, ni séduire par ses caresses? Leurs corps mêmes seront pour eux un ornement magnifique, puisqu'en eux ils ont souffert de si cruels, tourments.
1. Matt. XXV, 32-34, 41. — 2. I Cor. II, 9.
563
ANALYSE. — La mort des saints martyrs est réellement précieuse, 1° parce qu'ils s'y sont voués par reconnaissance, 2° parce que la grâce de Dieu les a aidés à la supporter.
1. Ces oeuvres glorieuses des saints martyrs qui jettent partout un si vif éclat sur l'Église, nous montrent en quelque sorte à l'oeil combien nous avons eu raison de chanter : « Aux yeux du Seigneur est précieuse la mort de ses saints »; elle est réellement précieuse, et à nos yeux, et aux yeux de Celui pour qui ils l'ont endurée.
Or, le mérite de tant de morts vient de la mort d'un seul. Combien de morts a achetées en mourant Celui dont la seule mort a donné au grain de froment de se multiplier? Vous lui avez entendu dire, quand il touchait à sa passion, c'est-à-dire à notre rédemption : « Si le grain de froment tombé à terre ne meurt pas, il reste seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits (1) ». — Sur la croix, en effet, il a fait comme un grand paiement; là s'est ouvert le trésor qui contenait notre rançon, c'est au moment où le côté du Sauveur a été ouvert par un- coup de lance, et il s'en est répandu la rançon de l'univers entier. Alors ont été rachetés les fidèles et les martyrs;, mais la foi des martyrs est une foi éprouvée, leur sang en est la preuve. Ils ont, rendu ce qu'ils avaient reçu , ils ont accompli ce que dit saint Jean : « De même que. le.Christ adonné sa vie pour nous, ainsi nous devons donner la nôtre pour nos frères (2)». Ailleurs encore il est dit : «Es-tu assis à une grande table? Considère avec soin ce qui t'est présenté, car tu dois en préparer autant. (3)». — La grande table est celle où sert d'aliments le Seigneur même de la table. Nul ne se donne comme nourriture à ses convives, le Seigneur pourtant, le Christ le fait; il est tout à la fois l'invitateur, la nourriture et le breuvage. Pour
1. Jean, XXII, 24, 25. — 2. I Jean, III, 16. — 3. Prov. XXIII, 1, 2.
lui rendre ce qu'ils avaient reçu de lui, les martyrs ont donc considéré ce qu'ils mangeaient et ce. qu'ils buvaient à sa table.
2. Comment toutefois auraient-ils pu rendre, si pour rendre ils n'avaient reçu encore de Celui qui leur avait donné d'abord? Aussi dans le psaume où nous avons chanté : « Aux yeux du. Seigneur est précieuse la mort de ses saints », quelle. leçon nous est donnée? On y voit un. homme qui considère combien il a reçu de Dieu; qui examine tous ces bienfaits du Tout-Puissant, qui l'a créé, qui l'a recherché quand il s'était perdu, qui lui a pardonné après l'avoir retrouvé, qui a soutenu sa faiblesse dans le combat, qui ne lui a point manqué dans le danger, qui l'a couronné après la victoire, et qui s'est donné lui-même pour récompense. Or, après avoir réfléchi à tout cela, cet homme s'écrie : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a rendus? » Il ne veut point être un ingrat, il veut, témoigner sa reconnaissance , mais il n'en a pas le moyen.
Pourtant il ne dit pas : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a » faits, mais « pour tous les biens qu'il m'a rendus? » Le Seigneur donc ne lui a pas donné, il lui a rendu. S'il nous a rendu, c'est que nous lui avions donné quelque chose. Hélas ! nous lui avions donné nos iniquités, et il nous a rendu ses faveurs : c'est ainsi qu'après avoir reçu de nous le mal pour-le bien, il nous rend le bien pour le mal.
Le prophète; cherche donc ce qu'il rendra; il est embarrassé, il ne trouve pas le moyen de s'acquitter : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a rendus? » Puis, comme s'il avait trouvé de quoi rendre : « Je prendrai, dit-il, le calice du salut, et j'invoquerai (564) le nom du Seigneur (1)». Mais quoi? Sûrement il songeait à rendre, et le voilà qui demande à recevoir encore : « Je recevrai le calice du salut !». Qu'est-ce que ce calice? C'est l'amer et salutaire calice de la passion; c'est le calice que n'oserait même toucher, le malade, si le médecin ne le buvait d'abord. Voilà quel est ce calice ; il est sur les lèvres du Christ quand il dit : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi (2) ». Ce qui le prouve, c'est que les fils de Zébédée ayant demandé, par l'entremise de leur mère, des places élevées, la faveur de s'asseoir, l'un à la droite, l'autre à la gauche du Fils de Dieu, le Sauveur leur dit : « Pouvez-vous boire le, calice, que moi-même je dois boire (3)? » Vous voulez de l'élévation ? C'est en traversant la vallée qu'on s'élève sur la montagne. Vous voulez des trônes de gloire ? Buvez d'abord le calice de
1. Ps. CXV, 15, 12, 13. — 2. Matt. XXVI, 39. — 3. Ib. XX, 22.
l'humiliation. Tel est le calice dont les martyrs disaient : « Je recevrai le calice du salut, et j'invoquerai le nom du Seigneur ».
Ne crains-tu pas de succomber? — Non. — Pourquoi? Parce que « j'invoquerai le nom du Seigneur ». Comment auraient vaincu les martyrs, si n'avait vaincu en eux Celui qui a dit : « Réjouissez-vous, car j'ai vaincu le monde (1)? » C'est l'Empereur du ciel qui dirigeait et leur esprit et leur langue, qui par eux triomphait du diable sur la terre et qui les couronnait comme martyrs dans le ciel. Oh ! bienheureux ceux qui ont bu ainsi ce calice ! Ils ont mis fin à leurs douleurs et sont couverts d'honneurs.
Réfléchissez-y donc, mes très-chers frères; appliquez toute votre attention et tout votre esprit à ce que vous ne pouvez fixer de l'oeil, et reconnaissez qu' « aux yeux du Seigneur est précieuse la mort de ses saints ».
1. Jean, XVI, 33.
ANALYSE. — Les martyrs sont de, parfaits modèles de ce renoncement. Or, il nous est avantageux de nous renoncer, comme au laboureur de jeter la semence dans ses sillons, et ne nous renoncer pas c'est nous perdre, puisque c'est chercher dans le monde extérieur, qui ne nous vaut pas, le bonheur qu'il ne .saurait nous assurer. Donc, imitons l'enfant prodigue revenant du monde extérieur à son Père, après être rentré en lui-même; imitons le renoncement des martyrs; le renoncement de saint Pierre et de saint Paul.
1. La fête de ces bienheureux martyrs et l'attente où est votre sainteté exigent de nous un discours; et nous comprenons que notre devoir est de traiter ce qui a rapport à cette solennité. Vous le désirez, nous le voulons; à Celui-là de réaliser nos. voeux, de qui nous dépendons, nous et nos paroles. Il nous a donné de vouloir, qu'il nous accorde de pouvoir.
Pourquoi les martyrs ont-ils brûlé d'amour? Enflammés d'ardeur pour les choses invisibles, ils ont dédaigné tout ce qui se voit, Eh ! qu'aime-t-on en soi, quand on va jusqu'à se mépriser pour ne se perdre pas? Les martyrs étaient les temples de Dieu, ils sentaient en eux la présence du Dieu véritable; aussi n'adoraient-ils pas les faux dieux. Ils avaient entendu; ils avaient convoité avec ardeur, ils avaient fait pénétrer jusqu'au plus profond de leurs coeurs et avaient en quelque sorte gravé dans leurs entrailles cette maxime du Seigneur : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même » ; oui, « qu'il se renonce (565) qu’il prenne sa croix et me suive (1)». C'est sur cette sentence que je voudrais vous adresser quelques réflexions. Si l'attente où je vous vois me fait peur, vos prières sont pour moi un ordre.
2. Que signifie, je vous le demande : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive ? » Nous comprenons ce que c'est que prendre sa croix ; c'est supporter les afflictions, car prendre a ici le même sens que porter supporter. Qu'il accepte donc avec patience, dit le Sauveur, ce qu'il souffre à cause de moi. « Et qu'il me suive ». Où ? Où nous savons qu'il est allé après sa résurrection; au ciel où il est monté, où il est assis à la droite du Père. Là aussi il nous a fait une place; mais il faut l'espérance avant d'arriver à la réalité. Et quelle doit être cette espérance? Ceux-là le savent qui entendent ces mots : « Elevez vos coeurs : Sursum corda».
Examinons maintenant, avec l'aide du Seigneur, considérons, voyons et comprenons , s'il daigne nous ouvrir et nous montrer, expliquons enfin, autant que nous le pourrons, ce qu'il veut nous faire entendre par ces mots : « Qu'il se renonce». Comment se renoncer quand on s'aime ? C'est bien là un raisonnement, mais un raisonnement humain, et il faut être homme pour dire : Comment se renoncer quand on s'aime ? Aussi le Seigneur. enseigne-t-il, au- contraire, que pour s'aimer il faut se renoncer ; car en s'aimant on se perd, et en se renonçant on se retrouve. « Celui; dit-il, qui aime son âme, la perdra (2) ». Voilà un ordre émané de Celui qui sait ce qu'il commande; car il sait conseiller puisqu'il sait instruire, il sait aussi restaurer puisqu'il a daigné créer. « Que celui » donc « qui aime, perde ». Il est douloureux de perdre ce qu'on aime. Mais le laboureur ne sait-il pas- aussi de temps en temps faire le sacrifice de ses semences ? Il les tire de ses greniers, les répand, les jette , les enterre. Iras-tu t'en étonner ? Ce dédaigneux, ce prodigue n'est-il pas un avare moissonneur ? L'hiver et l'été ont révélé son dessein, et la joie qu'il témoigne au moment de la récolte fait connaître le motif qui l'excitait à semer. C'est ainsi que « celui qui aime son âme, la perdra » . Veut-on y trouver du fruit ? qu'on la sème. S'il est commandé de se renoncer,
1. Matt. XVI, 24. — 2. Jean, XII, 25.
c'est pour faire éviter de se perdre en s'aimant imprudemment.
3. Il n'est personne qui ne s'aime; mais autant il faut chercher à s'aimer bien, autant on doit éviter de s'aimer mal. S'aimer en laissant Dieu de côté, laisser Dieu de côté pour s'aimer, c'est ne pas même rester en soi, mais en sortir. Oui, on est comme exilé de son coeur en dédaignant la vie intérieure et en s'attachant aux choses extérieures. N'ai-je pas dit la vérité? N'est-il pas certain que tous ceux qui font le mal n'ont que du mépris pour leur conscience ? Lors, en effet, qu'on a des égards pour elle, on met fins ses iniquités. C'est ainsi qu'après avoir laissé Dieu pour s'aimer et en s'attachant à l'extérieur, à autre chose qu'à lui, le pécheur arrive à se mépriser lui-même.
Voyez; écoutez l’Apôtre appuyant de son témoignage cette interprétation : « A la fin des temps, dit-il, viendront des moments périlleux ». Quand viendront ces moments périlleux ? Quand « il y aura des hommes s'aimant eux-mêmes ». Voilà la source du mal. Voyons maintenant si ces hommes en s'aimant resteront en eux-mêmes; voyons, écoutons ce qui suit : « Il y aura des hommes s'aimant eux-mêmes, attachés à l'argent (1) ». Où es-tu maintenant , ami de toi-même? Dehors, hélas ! Mais, dis-moi, je t'en prie: l'argent est-il une même chose avec toi ? Ah ! en laissant Dieu pour t'aimer et en t'attachant à l'argent tu es allé jusqu'à te laisser toi-même, et en te délaissant,.tu t'es perdu; c'est l'amour de l'argent qui t'a perdu. L'argent te fait mentir ? « La bouche menteuse donne la mort à l'âme (2) » ; et c'est ainsi que tu perds ton âme en convoitant la richesse.
Apporte ici une balance, la, balance de la vérité et non celle de la cupidité ; apporte-la, je t'en prie, et place sur un plateau la richesse, et ton âme sur l’autre plateau. Mais Quoi ! tu veux peser toi-même ? la cupidité te met la fraude à la main ? tu veux faire incliner le plateau de la richesse? Contente-toi de charger les plateaux, ne soulève pas ; tu voudrais frauder à ton désavantage , j'ai découvert ton dessein ; tu voudrais que l'argent pesât plus que ton âme, tu voudrais tromper en faveur de l'argent et pour ta propre perte. Mets donc simplement dans les deux plateaux; Dieu même pèsera; il ne sait ni se tromper ni tromper,
1. II Tim. III, 1, 2. — 2. Sag. I, 11.
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à lui de peser. Le voilà qui prend en main la balance, vois-le peser, écoute-le ensuite se prononcer, « Qu'importe à l'homme, dit-il?» C'est ici une parole divine; c'est la parole de Celui qui ne trompe pas : il a pesé, voici le résultat, voici son jugement.. Tu as placé ton argent d'un côté et de l'autre ton âme; reconnais bien de quel côté tu as mis ton argent., Que va te dire le divin Peseur, à toi qui as chargé le plateau de la richesse? « Qu'importe à l'homme de gagner tout le monde, s'il perd son âme (1)? » Tu voulais comparer ton âme à la fortune ; mets-la en comparaison avec, le monde. Tu voulais la sacrifier pour gagner un peu de terre; mais elle pèse plus que le ciel et la terre !
Pourquoi agir ainsi ? Parce. qu'en laissant Dieu pour, l'amour de toi, tu n'es pas même resté en toi, et te voilà préférant à toi les choses extérieures. Ah ! rentre en toi, et une fois que te relevant tu y seras rentré, garde-toi d'y rester. Commence par quitter les choses extérieures pour revenir en toi-même, puis rends-toi à Celui qui t'a créé, qui t'a cherché ensuite quand tu étais perdu, qui t'a retrouvé quand tu fuyais loin de lui, et qui t'a rattaché à lui-même quand tu t'en détournais. Reviens donc à toi et retourne vers Celui qui t'a créé. Imite ce jeune prodigue. N'est-ce pas-toi? Or je m'adresse ici, non pas à un seul homme, mais à tout le peuple; non pas à un seul homme, mais au genre humain tout entier, si ma voix pouvait se faire entendre de tous. Reviens donc, prends modèle sur ce jeune fils, qui après avoir perdu et dissipé tout son bien en vivant dans la,débauche, fut réduit à,l'indigence, à paître des pourceaux, à souffrir de là faim, et qui alors se réveilla et se rappela le souvenir de son père. Or, que dit de lui l'Evangile ? « Et rentré en lui-même ». Il s'était donc quitté. Mais une fois rentré,en lui-même, voyons s'il y reste. « Et rentré en lui-même il dit : Je me lèverai ». Il était donc tombé. « Je me lèverai, poursuit-il, et j'irai vers mon père », Le voyez-vous qui se quitte, après s'être retrouvé? Comment se quitte-t-il, se renonce-t-il ? Ecoutez : « Et je lui dirai : Mon Père, j'ai péché, contre le ciel et contre vous ». Voilà le renoncement. « Je ne mérite plus d'être appelé votre fils (2)».
C'est ce qu'ont fait les saints martyrs. Ils
1. Matt. XVI, 26. — 2. Luc, XV, 11-19.
ont méprisé toutes les choses extérieures; attraits du siècle, égarements et menaces, tout ce qui pouvait les intimider ou les charmer, ils ont tout dédaigné, tout foulé aux pieds; pénétrant ensuite en eux-mêmes, ils se sont regardés; en se voyant ils se sont déplu, et ils se sont élancés vers Dieu pour acquérir en lui quelque beauté, recouvrer en lui la vie, demeurer en lui, faire périr en lui ce que par leur action propre ils avaient commencé à devenir, et conserver ce que lui-même avait formé en eux. C'est en cela que consiste le renoncement à soi-même.
4. L'apôtre saint Pierre ne pouvait comprendre encore cette doctrine, lorsque Notre-Seigneur Jésus-Christ, prédisant sa passion, il lui dit : « A vous ne plaise, Seigneur, cela ne vous arrivera point ». Il craignait que la Vie même ne vînt à mourir. Il n'y a qu'un instant encore, pendant la lecture du saint Evangile, vous avez, remarqué cette réponse de Pierre an Sauveur, pendant que le Sauveur prédisait et annonçait, en quelque sorte, la passion que pour nous il devait endurer. Hélas ! c'était le captif qui faisait opposition à son libérateur. Que fais-tu, Pierre? comment oses-tu le contredire? comment oses-tu t’écrier : « Cela n'arrivent point? » Tu neveux donc pas de la passion du Seigneur. L'enseignement de la croix est pour toi un scandale souviens-toi que pour les réprouvés c'est une folie. Tu as besoin d'être racheté, et tu repousses ton Rédempteur? Laisse-le souffrir: il sait ce qu’il a à faire, il sait pourquoi il est venu; il sait comment il doit et te chercher et te trouver. Voudrais-tu instruire ton Maître? Recueille plutôt ta rançon dans son côté ouvert; écoute plutôt ses réprimandes et garde-toi de lui en faire : ce serait mal, ce serait l'ordre renversé. Prête l'oreille à ce qu'il dit: «Arrière». Puisqu'il l'a dit, je le répète; je ne dissimulerai point cette parole du Seigneur, et pourtant je n'outragerai point l'Apôtre. Le Seigneur, le Christ lui dit donc. « Arrière, Satan (1) ». — Pourquoi Satan? - Parce que tu veux me devancer. Ne veux-tu pas être Satan? Marche derrière moi. En marchant derrière moi, tu me suivras; en me suivant, tu porteras ta croix, et loin de me conseiller, tu m'écouteras en disciple fidèle. Pourquoi as-tu tremblé quand ton Seigneur prédisait sa passion ?
1. Matt. XVI, 22, 23.
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Pourquoi as-tu tremblé, sinon dans la de mourir avec lui? Cette crainte de la mort n'est pas le renoncement à toi-même; c'est pour toi cet amour déréglé qui t'a porté à renier ton Dieu.
Ajoutons que plus tard, après avoir renié son Seigneur jusqu'à trois fois, le bienheureux apôtre saint Pierre effaça cette faute par ses larmes; puis, lé Seigneur ressuscité, il se sentit raffermi, rétabli, et mourut pour lui, pour lui que la crainte de la mort l'avait porté à renier. Ainsi, en le confessant; il trouva la mort, mais dans cette mort il embrassa la vie. Et maintenant, Pierre ne meurt plus; c'en est fait de toutes les craintes, de toutes les larmes pour toujours ; tout cela est passé ; il.ne reste. à l'Apôtre que son bonheur dans l'union avec le Christ. Il a foulé aux pieds tout ce qui est extérieur, séductions, menaces, frayeurs; il crainte s'est renoncé; il a porté sa croix et a suivi le Seigneur.
Ecoute aussi comment se renonce l'apôtre Paul : « Loin de moi, dit-il, la pensée de me glorifier, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est pour moi un crucifié, et moi un crucifié pour le monde (1) ! » Ecoute-le encore parler de son renoncement : « Je vis, mais ce n'est pas moi ». Renoncement manifesté que suit cette noble confession du Christ : « C'est le Christ qui vit en moi (2)». Que signifie donc Renonce-toi? Ne vis plus en toi. Et ne vis plus en toi? Ne fais plus ta volonté, mais la volonté de Celui qui demeure en loi.
1. Gal. VI, 14. — 2. Ib. II, 2 .
ANALYSE. — L'assurance de retrouver son âme, si on la perd pour Jésus-Christ, a enflammé les saints d'ardeur pour le martyre, c'est-à-dire du désir de mourir pour Jésus-Christ, car ce n'est pas la souffrance même, c'est le motif de la souffrance qui constitue le martyre. Mais que ne reçoivent pas les martyrs en, échange de ce qu'ils donnent à Dieu ! C'est Dieu lui-même qui se fait leur récompense. Ah ! s'il est des hommes qui se font martyrs pour l'argent, ne conçoit-on pas qu'il y en ait qui se fassent martyrs pour l'amour de Dieu?
1. Excités par ces paroles du Seigneur dans l'Evangile, comme par l'éclat de la trompette : « Qui aime son âme la perdra, et qui la perdra pour l'amour de moi, la retrouvera (1)», les martyrs ont volé au combat, et ils ont remporté la victoire ;pour s'être appuyés, non sur eux-mêmes, mais sur le Seigneur.
On peut donner deux sens à ces mots: « Qui aime son âme la perdra». Ils signifient : Si tu l'aimes réellement, tu dois la perdre (2); ou encore : Garde-toi de l'aimer, pour ne la perdre pas. Ainsi, d'après, la première signification, si tu l'aimes, perds-la : perds-la, si tu
1. Matt. X, 39; Jean, XII, 25.
l'aimes, si tu l'aimes véritablement; sème-la sur la terre, et tu la moissonneras dans le ciel. Si-le laboureur ne sacrifie pas son blé en le semant, c'est qu'il n'aime pas à le récolter au moment de la moisson. — D'après le second sens, on doit dire : Garde-toi d'aimer ton âme, pour ne la perdre pas. On s'imagine l'aimer quand on, craint de mourir. Ah ! si les martyrs l'eussent aimée de la sorte, ils l'auraient perdue sans aucun doute. Eh ! que servirait de la garder durant la vie présente, et de la perdre dans la vie future ? Que servirait de la conserver sur la terre et de la perdre au ciel ? Qu'est-ce ensuite que la garder? Combien de temps peut-on la conserver? Si tu la gardes, elle t'échappe; si tu la perds, tu la retrouves (568) en toi. Sans doute les martyrs ont gardé la. leur; mais comment seraient-ils martyrs, s'ils l'eussent gardée toujours? Si, d'ailleurs, ils eussent voulu la conserver, leur vie se serait-elle prolongée jusqu'aujourd'hui? S'ils. eussent renié le Christ pour conserver leurs âmes en ce mondé, n'auraient-ils pas depuis longtemps quitté ce monde et perdu sûrement leurs âmes ? Au contraire, pour. n'avoir pas renié le Christ, ils ont passé de cette vie auprès du Père. Ils ont recherché le Christ en le confessant, ils l'ont atteint en mourant. Ainsi se sont-ils puissamment enrichis en perdant leurs âmes; pour la paille qu'ils ont sac riflée, ils ont mérité une couronne; oui, ils ont mérité une couronne et sont parvenus à la vie qui ne finit pas.
2. Aussi en eux s'accomplit ou plutôt s'est accompli ce que le Seigneur ajoute : « Et qui perdra son âme pour l'amour de moi, la retrouvera ». — « Qui la perdra pour l'amour de moi » : ces derniers mots disent le vrai motif. « Qui la perdra » , non pas d'une manière ni pour un motif quelconque, mais « pour l'amour de moi ». Aussi bien les martyrs s'étaient-ils écriés déjà par l'organe d'un prophète : « C'est pour l'amour de vous que chaque jour nous endurons la mort (1) ». Ce qui fait le martyr, ce n'est donc pas le supplice, mais la cause pour laquelle on l'endure.
Quand le Seigneur fut livré à la mort; il y avait sur le Calvaire trois croix entre lesquelles la cause des souffrances établissait de sérieuses différences. Le Seigneur était crucifié entre deux larrons; ces criminels étaient crucifiés à sa droite et à sa gauche, et lui au milieu. Mais comme si ce gibet eût été un tribunal, le Sauveur condamna alors le larron qui l'insultait, et il couronna celui qui le confessait. Que fera-t-il donc quand il viendra pour juger, lui qui a pu prononcer de tels arrêts au moment même où il était jugé ? Ainsi distinguait-il entre les croix. Pourtant, si on ne consultait que le supplice, le Christ ne ressemblait-il pas aux larrons? Mais si on demande à la croix pourquoi le Christ y était attaché, elle répondra : Pour l'amour de vous. Et vous, ô martyrs, dites à voire tour : C'est pour l'amour de vous que nous sommes morts. Il est mort pour nous, et nous pour lui. Il est vrai, lui est mort pour nous assurer
1. Ps. XLIII, 22.
des grâces; Irais nous, tout en mourant pour lui, nous ne lui avons rien donné. Voilà pourquoi c'est notre intérêt qu'il a eu en vue dans l'un et l'autre cas . le sang qu'il verse arrive jusqu'à nous; à nous revient encore ce que nous faisons pour lui; car c'est de lui que parle ainsi une âme saintement transportée
« J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, puisque vous n'avez aucun besoin de mes biens (1) ». Que sont effectivement mes biens, sinon des dons de votre main? Or, comment pourrait avoir besoin d'un bien quelconque Celui de qui viennent absolument tous les biens ?
3. De lui nous viennent. et la nature ou l'existence, et l'âme ou la vie, et l'esprit ou l'intelligence, et les aliments ou le soutien de notre vie mortelle, et la lumière du ciel et les fontaines qui jaillissent de la terre. Ces dons, néanmoins, sont communs aux bons et aux méchants. Or, si les méchants mêmes reçoivent de lui de tels bienfaits, ne réserve-t-il rien de spécial aux bons? Assurément il tient pour eux quelque chose en réserve. Qu'est-ce donc? «Ce que l'oeil n'a point vu, ce que n'a point entendu l'oreille, ce qui ne s'est point élevé dans le cœur de l'homme » ; car ce qui s'élève dans le coeur de l'homme est au-dessous de ce coeur, et ne s'y élève qu'autant que ce cœur est au-dessus. C'est le coeur, au contraire, qui s'élève à ce que Dieu réserve aux bons. Ainsi, Dieu ne te réserve pas ce qui s'élève dans ton coeur, mais ce vers quoi ton cœur s'élève. Ne sois donc pas sourd à ces mots : Elevez vos coeurs. Elevez-les vers ce que l'oeil n'a point vu, ce que n'a point entendu l'oreille, ce qui ne s'élève point dans le cœur de l'homme. vers ce que l'oeil n'a point vu, car ce n'est rien de coloré; vers, ce que n'a point entendu l'oreille, car ce n'est rien de sonore ; vers ce qui ne s'est point élevé dans le coeur de l'homme, car ce n'est point une idée terrestre. Tel est le sens de ces mots : « Ce que l'oeil n'a point vu, ce que n'a point entendu l'oreille, ce qui ne s'est point élevé dans le coeur de l'homme, c'est ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment (2)».
4. Peut-être me demanderez-vous encore en quoi cela consiste. Demandez-le à Celui qui commence à faire en vous son séjour. Je ne laisserai pourtant pas de vous dire ce que j'en
1. Ps. XV, 2. — 2. I Cor. II, 9.
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pense. Vous voulez savoir ce que Dieu réserve spécialement aux bons, lui qui se montre si généreux envers les bons et les méchants. J'ai dit d'abord qu'il réserve aux bons « ce que l'oeil n'a point vu, ce que n'a point entendu l'oreille, ce qui ne s'est point élevé dans le coeur de l'homme » ; mais quelques-uns me demandent encore : En quoi cela même consiste-t-il? Eh bien ! voici en quoi consiste ce que Dieu tient en réserve pour les bons, pour les bons que lui-même aura rendus bons; le voici. Un prophète a exprimé en deux mots en quoi consiste notre récompense : « Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple (1) ». — « Je serai leur Dieu » ; ainsi promet-il d'être lui-même notre récompense. Cherche, en découvriras-tu une autre qui soit préférable à celle-là? Si je te disais: Il nous a promis de l’or, tu serais dans la joie; c'est lui-même qu'il a promis, et je te vois triste ? Si le, riche ne possède pas Dieu, que possède-t-il? Ne demandez à Dieu que Dieu même, aimez-le gratuitement, et de lui ne désirez que lui. Ne craignez pas de manquer. Quand il se donne à nous, nous avons assez. Ah ! qu'il se donne à nous, et sachons nous contenter de lui. Ecoutez l'apôtre Philippe dire dans l'Evangile : « Seigneur, montrez-nous vôtre Père, et cela nous suffit (2) ».
5. Pourquoi donc vous étonner, mes frères, si, épris d'amour pour Dieu, les martyrs ont
1. Lévit. XXVI, 12; II Cor. VI, 16. — 2. Jean, XIV, 8.
tant souffert afin d'arriver à le posséder ? Voyez ce qu'endurent ceux qui aiment l'or. Au milieu des rigueurs de l'hiver, ils se confient à une frêle embarcation ; leur ardeur pour les richesses les enflamme au point qu'ils ne redoutent pas le froid; ils sont ballottés au souffle de la tempête, ils montent et descendent au gré des flots, sont en proie à d'affreux dangers de morts; certes, ils peuvent dire à l'or : « Pour l'amour de toi nous souffrons 1a mort chaque jour ». Que les vrais martyrs disent donc eux-mêmes au Christ : « C'est pour l'amour de vous que chaque jour nous souffrons la mort ». Les paroles sont les mêmes, mais combien est différente la cause soutenue par les uns et par les autres ! Tous ont bien dit, les uns en s'adressant au Christ, et les autres en s'adressant à l'or : «C'est pour vous que chaque jour nous endurons la mort » ; mais le Christ répondra à ses martyrs: En mourant pour moi, vous vous retrouverez ainsi que moi; tandis que l'or répondra aux avares : Si pour moi vous faites naufrage, vous vous perdrez avec moi.
Ainsi donc, remplis pour eux d'amour et de zèle à les imiter; remplis, non pas d'un amour stérile, mais d'un amour qui nous porte à les prendre pour modèles, célébrons les fêtes des martyrs, et tempérons par le rafraîchissement de la joie intérieure, ce que ces chaleurs ont d'extrême. Nous régnerons sans fin avec ces bienheureux, si nous avons pour eux, non pas un amour vain, mais un amour fidèle.
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ANALYSE. — Les martyrs sont les amis de Dieu pour avoir accompli le précepte de la. charité chrétienne dans toute sa perfection, en mourant par charité. Demandons à Dieu cette charité ; elle sera pour nous un titre qui nous fera recevoir dans la cité sainte, d'où sont bannis les impudiques.
1. Quand nous honorons les martyrs, nous honorons en eux les amis du Christ. Vous voulez savoir comment ils sont devenus les amis du Christ ? Le Christ nous l'enseigne lui-même lorsqu'il dit : « Voici mon commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres ». Ne s'aiment-ils pas les uns les autres, ceux- qui se réunissent, soit pour contempler des histrions, soit pour s'enivrer dans les tavernes, soit pour former une association coupable? Aussi, après ces mots : « Voici mon commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres », le Christ a dû faire connaître la nature spéciale de cet amour. C'est ce qu'il a fait; écoutez-le. Après donc ces paroles : « Voici mon commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres », il ajoute aussitôt : « Comme je vous ai aimés » ; oui, aimez-vous les uns les autres, en vue du royaume de Dieu, en vue de l'éternelle vie; aimez-moi tous ensemble. Ce serait aimer ensemble que d'aimer ensemble un histrion ; ensemble aimez davantage Celui qui ne saurait vous déplaire en rien, votre Sauveur.
2. Ce n'est pas tout; le Seigneur a poussé plus loin ses enseignements. Supposant donc que nous lui demandons comment il nous a aimés pour apprendre par là comment à notre tour nous devons aimer : « Il n'y a pas de plus grand amour, dit-il , que de donner sa vie pour ses amis (1) ». Aimez-vous donc les uns les autres jusqu'à être prêts à donner chacun votre vie pour autrui. C'est effectivement ce qu'ont fait les martyrs, conformément à ces paroles de saint Jean l'évangéliste
1. Jean, XV, 12, 13.
dans son épître : « De même que pour nous le Christ a donné sa vie, ainsi nous devons donner la nôtre pour nos frères (1)».
Vous vous approchez d'une grande table; vous savez, fidèles, quelle est cette table. Eh bien ! rappelez-vous ces mots de l'Ecriture : «En t'approchant de la table d'un prince, sache que tu dois te disposer à rendre ce que tu reçois (2)». Quel est ce prince qui t'invite à sa table? C'est Celui qui se donne à toi lui-même et non des aliments préparés avec art; c'est le Christ qui t'invite à t'asseoir à sa table, à te nourrir de lui. Approche et rassasie-toi. Sois pauvre et tu seras rassasié. « Les pauvres mangeront et se rassasieront (3)». — « Sache que tu dois te préparer à rendre ce que tu reçois ». Pour comprendre ces mots, écoute l'explication de saint Jean. Peut-être ignorais-tu ce que signifie : « En approchant de la table d'un prince, tu dois te disposer à rendre ce que tu reçois »; écoute le commentateur : « Si le Christ a donné pour nous sa vie, nous devons nous préparer » à en faire autant. A en faire autant? qu'est-ce à dire? « à donner notre vie pour nos frères ».
3. Mais tu étais, pauvre quand tu t'es mis à table : comment te disposer à traiter à ton tour? A Celui-là même qui t'a invité, demande de quoi le recevoir. S'il ne te donne, tu ne le pourras. Mais tu as déjà quelque peu de charité ? Ne te l'attribue pas : « Qu'as-tu, en effet, que tu n'aies reçu (4) ? » Tu as déjà quelque charité ? Demande à Dieu de l'augmenter, demande-lui de la perfectionner en toi, jusqu'à pouvoir prendre part à ce banquet qui n'a rien de préférable sur la terre. « Il n'y a
1. I Jean, III, 16. — 2. Prov. XXIII, 1, 2. — 3. Ps. XXI, 27. — 4. I Cor. IV, 7.
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pas de charité plus grande que de donner sa vie pour ses amis ». Tu es venu pauvre, tu retournes riche; ou plutôt tu ne retournes pas, tu restes riche en demeurant. C'est au Seigneur que les martyrs sont redevables d'avoir souffert pour lui, croyez-moi, c'est à lui qu'ils en sont redevables; le Père de famille leur a donné moyen de le recevoir. Puisqu'il est également notre Père, demandons-lui aussi. Ne méritons-nous pas d'être exaucés ? demandons par l'entremise de ses amis, de ceux qui lui doivent d'avoir pu le traiter.. Ah ! qu'ils le prient de nous donner aussi. Il n'y a, en effet, que le ciel qui, puisse nous accorder plus que nous n'avons. Ecoute ce que dit Jean le précurseur : « L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné du ciel (1) ». Du ciel donc aussi nous tenons ce que nous avons, et pour avoir davantage, c'est du ciel encore que nous.devons recevoir.....
4. Telle est la cité qui descend du ciel, et pour y entrer voilà ce que nous devons être.. Vous venez de voir, en effet, quels sont ceux qu'on y admet, et quels sont ceux qu'on en exclut. Ah ! ne ressemblez pas à ceux qu'on vient de vous faire voir comme n'y devant pas entrer ; ne ressemblez pas surtout aux fornicateurs.
En désignant ceux qui n'y seront pas admis, l'Ecriture a nommé les homicides: vous n'avez pas eu peur ; elle a nommé les fornicateurs (2); je vous ai entendus vous frapper la poitrine, Oui, je vous ai entendus, je vous ai entendus, je vous ai vus ; ce que je n'ai pas vu sur vos couches, je l'ai compris au bruit que vous avez fait, , e l'ai vu dans vos cœurs, lorsque vous vous êtes frappé la poitrine. Ah ! bannissez-en le péché, car se frapper la poitrine sans se corriger, ce n'est que s'endurcir dans l'iniquité. O mes frères, mes enfants, soyez chastes, aimez la chasteté, embrassez la chasteté, .chérissez la pureté ; l'auteur même de toute pureté, Dieu la cherche dans son temple, et ce temple c'est vous ; de ce temple bannissez
1. Jean, III, 27. — 2. Gal. VI, 19-21.
tout ce qui est immonde. Contentez-vous de vos épouses, puisque vous voulez qu'elles se contentent de vous. Tu veux qu'elle ne fasse rien sans toi: ne fais rien sans elle. Il est vrai, tu es le maître, elle, la servante ; mais Dieu vous a formés tous deux. « Sara, dit l'Ecriture, obéissait à Abraham, qu'elle appelait son seigneur (1) ». Le fait est incontestable, l'évêque a souscrit à ce contrat ; vos épouses sont vos servantes, vous en êtes les maîtres. Mais s'agit-il de l'oeuvre conjugale ? « La femme n'a pas puissance sur son corps, c'est le mari ». Tu tressailles, tu te redresses, tu fais le fier. L'Apôtre à bien dit, ce Vase d'élection a dit merveilleusement : « La femme n'a pas puissance sur son corps, c'est le mari ». — Je suis donc le maître ? — Tu as applaudi, écoute ce qui suit, écoute ce dont tu ne veux pas et que je te prie de vouloir. Qu'est-ce ? Ecoute : « Le mari de même » ; le mari, le maître de tout à l'heure ; « le mari de même n'a pas puissance sur son corps, c'est la femme (2) ». Ecoute cela volontiers. C'est le vice qu'on. t'interdit, ce n'est pas l'autorité ; on t'interdit l'adultère, on n'élève pas ta femme au-dessus de toi.
Tu es le mari, vir, montre-le; car vir vient de vertu, ou vertu de vir. Tu as de la vertu ? Dompte en toi la volupté. « L'homme, dit encore l'Ecriture, est-le chef de la femme (3) ». Si tu es son chef, mène-la et qu'elle te suive; mais observe où tu la conduis. Tu es son chef, mène-la où elle peut te suivre, et garde-toi d'aller où tu ne veux pas qu'elle t'accompagne. Ne tombe point dans le précipice , marche dans la droite voie.
Voilà comment vous devez vous préparer à approcher de cette nouvelle épouse, de cette épouse embellie et ornée, pour charmer son mari, non pas de pierres précieuses, mais de vertus. Car si polir approcher d'elle vous êtes bons, saints et chastes, vous aussi vous serez des membres de cette épouse nouvelle , de cette heureuse et glorieuse Jérusalem du ciel.
1. I Pierre, III, 6. — 2. I Cor. VII, 4. — 3. I Cor. XI, 3.
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ANALYSE. — Le Seigneur, pour rassurer ses martyrs, leur promet de veiller spécialement sur eux. De fait, c'est lui qui leur donne la patience et la force. Il est vrai que saint Paul revendique la couronne éternelle comme urge récompense qui lui est due; mais le même saint Paul confesse que c'est par pure miséricorde que Dieu, l'a converti, complètement changé et que toutes ses bonnes oeuvres sont des dons de Dieu. Gardons-nous donc bien de compter sur notre libre arbitre, rappelons-nous que nous ne pouvons rien sans la grâce, et ne cessons de témoigner à Dieu notre reconnaissance.
1. La fragilité humaine portant les témoins ou les martyrs de Notre-Seigneur Jésus-Christ à craindre de périr en, le confessant et en mourant pour lui, il leur a inspiré une pleine confiance en leur adressant ces paroles : « Pas un cheveu de votre tête ne périra (1)». Quoi! tu as peur de périr quand ne périra pas un seul de tes cheveux? Si ces parties superflues de ton corps sont gardées avec tant de soin, en quelle sûreté ne doit pas être- ton âme? Il ne périt pas un seul de ces cheveux à la coupe desquels tu es insensible, et le foyer même de la sensibilité, ton âme périrait?
Le Seigneur néanmoins a prédit que ses disciples souffriraient beaucoup, mais c'était pour les disposer mieux et les porter à lui dire « Mon coeur est prêt (2) ». Que signifie : « Mon coeur est prêt », sinon ma volonté est toute disposée? Les martyrs ont donc la volonté préparée au milieu de leurs tortures; mais « la volonté est préparée par le Seigneur (3) ». De plus, après les avoir prévenus des tourments horribles qui les attendaient, « c'est par votre patience, continue-t-il, que vous posséderez vos âmes (4) ». — « C'est par votre patience ». Cette patience n'existerait effectivement pas, si elle n'était l'oeuvre de ta volonté. « Par votre patience » : comment cette patience est-elle à nous? Nous n'avons que ce qui vient de nous ou ce qui nous est donné car il n'y a pas de don si la chose donnée ne devient nôtre. Pourquoi donner, en effet, sinon pour transmettre la propriété à qui reçoit? Or, l'aveu suivant est clair : « Mon âme ne se soumettra-t-elle point à Dieu? C'est de lui
1. Luc, XXI, 18. — 2. Ps. LVI, 8. — 3. Prov. VIII, 35, Sept. — 4. Luc, XXI, 18, 19.
que vient ma patience (1)». Le Seigneur nous dit : « Par votre patience » ; disons-lui à notre tour : « C'est de lui que me vient la patience ». Elle est tienne, parce qu'il te l'a donnée garde-toi de l'ingratitude. Dans l'oraison dominicale aussi, n'appelons-nous pas nôtre ce qui vient de Dieu? Chaque jour nous disons : « Donnez-nous notre pain de chaque jour ». Tu dis: «Donnez-nous», et tu dis. — « Nôtre (2) ». Oui, je dis : « Donnez-nous » ; oui, je dis encore: « Nôtre ». Ce pain devient nôtre parce que Dieu nous le donne. S'il devient nôtre parce que Dieu nous le donne, il n'est plus à nous dès que l'orgueil s'empare de nous. Tu dis : « Donnez-nous » ; et tu dis : « Nôtre » ; pourquoi t'attribuer ce que tu ne t'es point donné? « Qu'as-tu, en effets que tu n'aies reçu (3) » Tu dis : « Nôtre » ; et tu dis : « Donnez-nous ». Reconnais ici ton bienfaiteur, confesse que tu as reçu de lui, afin de le porter à te donner volontiers. Que serais-tu si tu n'étais pas dans le besoin, toi qu'on voit superbe, tout mendiant que tu es? Ne mendies-tu pas, en effet, quand tu demandes ton pain?
Le Christ considéré dans son égalité avec le Père est notre pain éternel; notre pain de chaque jour est encore le Christ, mais le Christ dans sa chair; pain éternel, il est en dehors du temps; pain quotidien, il est dans le temps, et toutefois il n'en est pas moins « le pain descendu du ciel (4) ». Les martyrs sont forts, les martyrs sont inébranlables; mais « c'est ce pain qui fortifie le coeur de l'homme (5)».
2. Maintenant donc entendons parler l'apôtre
1. Ps. LXI, 6. — 2. Matt. VI, 11. — 3. I Cor. IV, 7. — 4. Jean, VI, 41. — 5. Ps. CIII, 15.
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saint Paul du moment où il touchait au martyre; entendons-le compter sur la couronne qui lui était préparée. « J'ai combattu, disait-il, le bon combat; j'ai achevé ma course, j'ai gardé ma foi ; il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice qui m'est réservée, et que te Seigneur, juste Juge, me rendra en ce jour-là, et non-seulement à moi, mais encore à tous ceux qui aiment son avènement glorieux (1) ». — « Le Seigneur, en juste Juge, me rendra cette couronne, dit-il.» Puisqu'il la rendra, c'est une preuve qu'il la doit. « Il la rendra comme juste Juge». Peut-il refuser la récompense en voyant mes oeuvres ? Et quelles oeuvres voit-il ? « J'ai combattu le bon combat », en voilà une ; « j'ai achevé ma course », en voilà une autre; « j'ai gardé ma foi », c'en est une autre encore. « Il me reste maintenant la couronne de justice » ; voilà ma récompense.
Observe toutefois qu'en recevant cette récompense tu n'agis pas., et que tu n'agis pas seul en faisant ce qui la mérite. La couronne te vient de Dieu, et si le mérite vient de toi, ce n'est encore qu'avec l'aide de Dieu. En effet, lorsque l'apôtre saint Paul, lequel était Saut d'abord, persécutait les chrétiens avec tant de cruauté et de fureur, il ne méritait rien de bon, il méritait au contraire beaucoup de mal, puisqu'il méritait d'être condamné et non pas d'être élu. Tout à coup cependant, au moment même où il faisait et méritait qu'on lui fît tant de mal, une voix céleste le renverse le persécuteur abattu se relève prédicateur. Ecoute comment il fait l'aveu de ses démérites « J'étais d'abord un blasphémateur, un persécuteur, un outrageux ; mais j'ai obtenu miséricorde (2)». Dit-il ici: « Que me rendra le juste Juge? » Non, mais «j'ai obtenu miséricorde » ; je méritais qu'on me fît du mal, on m'a fait du bien. « Il ne nous a pas traités comme le méritait nos crimes. — J'ai obtenu « miséricorde ». On ne m'a pas rendu ce qu'on me devait; si on me l'avait rendu, le supplice eût été mon partage. Non, on ne m'a pas rendu ce qu'on me devait ; « j'ai obtenu miséricorde. — Il ne nous a pas traités comme le méritaient nos crimes ».
3. « Autant le levant est loin du couchant, autant il a éloigné de nous nos iniquités (3)». — « Autant le levant est éloigné du couchant ».
1. II Tim. IV, 7, 8. — 2. I Tim. I, 13. — 3. Ps. CII,10, 12.
Détourne-toi du couchant, et tourne-toi vers l'orient. Voilà dans un seul homme et Saut et Paul; Saut au couchant, et Paul au levant; au couchant le persécuteur, au levant le prédicateur. Au couchant disparaissent les péchés, de l'orient s'élève la justice; le vieil homme est au couchant, à l'orient l'homme nouveau; Saut au couchant, Paul au levant. Comment s'est opérée cette- transformation dans ce Saut, dans cet homme cruel, dans ce persécuteur, dans cet ennemi du troupeau; car il était un loup ravissant, et de la tribu de Benjamin , comme lui-même l'atteste (1) ? Il était dit dans une prophétie : « Benjamin, le loup ravisseur, se jettera le matin sur sa, proie, et le soir il distribuera les aliments (2) »: Aussi commença-t-il par dévorer, il nourrit ensuite. Il ravissait, oui, il ravissait; lisez, lisez plutôt le livre des Actes des Apôtres (3). Il avait reçu des pontifes l'autorisation écrite d'arrêter et de conduire au supplice tous les disciples du Christ qu'il pourrait rencontrer. Il allait donc, furieux, respirant le meurtre et le sang. Le voilà qui ravit. Mais il est encore matin, il n'y a pour lui que vanité sous le soleil. Voici venir le soir, Paul devient aveugle. Pendant que ses yeux se ferment aux vanités du siècle, d'autres yeux s'ouvrent dans son âme; ce vase de perdition devient un vase d'élection, et on le voit « distribuer les aliments » sacrés; on lit partout les distributions qu'il en a faites. Vois avec quelle sagesse il préside à ce partage ! Il sait ce qui convient à chacun. Il distribue, non pas au hasard, il ne jette pas confusément. Il distribue, il partage, il distingue sans répandre tout pêle-mêle. C'est au milieu des parfaits qu'il prêche la sagesse (4) ; quant aux faibles qui ne peuvent prendre encore de nourriture solide, il leur dit avec discernement : « Je vous ai donné du lait à boire (5) ».
4. Voilà ce qu'il fait, lui qui naguère faisait quoi ? je ne veux pas le rappeler; ou plutôt je rappellerai ses iniquités afin d'exalter la miséricorde divine. Lui qui faisait souffrir le Christ, souffre maintenant pour le Christ; de Saut il devient Paul, de faux témoin un témoin véridique; il dispersait, mais il recueille; il attaquait, il défend. Comment dans Saut un changement pareil ? Ecoutons-le.
Vous demandez, dit-il, comment s'est opéré ce changement ? Il ne vient pas de moi, pour
1. Rom. XI , 1. — 2. Gen. XLIX, 27. — 3. Act. IX. — 4.
I Cor. II, 6. — 5. Ib. III, 2.
574
suit-il ; « j'ai obtenu miséricorde », ce changement ne vient pas de moi ; « j'ai obtenu miséricorde. — Que rendrai-je au Seigneur « pour tout ce qu'il m'a rendu? » Il m'a rendu, en effet, non pas le mal pour le mal; non, il ne m'a pas rendu le mal pour le mal, mais le bien pour le mal. « Que lui rendrai-je » donc? « Je recevrai le calice du Sauveur (1) ». — Ne voulais-tu pas rendre ? Et tu reçois ? tu reçois encore ? — C'est qu'aux approches de mon martyre je veux rendre le bien pour le bien , non pas le bien pour le mal. — Ainsi donc le Seigneur devait d'abord à Paul le mal pour le mal; au lieu de lui rendre le mal pour le mal, il lui rendit le bien pour le mal ; or, en lui rendant le bien pour le mal, il lui donna le moyen de rendre le bien pour le bien.
5. Dans Paul, en effet, ou plutôt dans Saul , il ne trouva aucun bien d'abord; et ne trouvant en lui aucun bien, il lui pardonna le mal pour lui faire du bien. N'était-ce pas le prévenir que de lui faire du bien pour commencer? Mais en lui faisant du bien pour le mettre en état de rendre le bien à son tour, il arrive à le récompenser de ses bonnes oeuvres. Quand Paul a bien combattu, qu'il a fourni sa course et gardé sa foi, Dieu le récompense. De quelles bonnes œuvres le récompense-t-il ? Des bonnes œuvres qui sont un don de sa main divine. N'est-ce pas à lui effectivement que tu dois attribuer d'avoir combattu le bon combat ? Si ce n'est pas à lui, pourquoi dis-tu quelque part : « J'ai travaillé plus qu'eux tous; pourtant ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu avec moi (2)? » N'est-ce pas à lui encore que tu dois attribuer d'avoir achevé ta course ? Si ce n'est pas à lui, pourquoi dis-tu ailleurs : « Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (3) ? » — «J'ai conservé la foi ». Tu l'as conservée; je le reconnais, j'y applaudis, j'avoue que tu l'as conservée. Mais « si le Seigneur ne garde la cité, c'est en vain qu'on veille à sa garde (4) ». C'est donc avec son aide, avec sa grâce, que tu as combattu le bon combat, achevé ta course et gardé ta foi. Pardonne, saint Apôtre; je ne vois que le mal pour t'appartenir en propre. Pardonne, saint Apôtre ; nous ne faisons que répéter ce que tu nous as enseigné; je vois en toi cet aveu, non pas de l'ingratitude. Non, nous ne voyons comme
1. Ps. CXV, 12, 13. —2. I Cor. XV, 10. — 3. Rom. IX, 16. — 4. Ps. CXXVI, 1.
venant de toi que le mal. Ne s'ensuit-il pas qu'en couronnant les mérites, Dieu ne fait que couronner ses dons
6. La vraie foi et la piété véritable demandent donc que nul ne s'enorgueillisse de son libre arbitre à la vue de ses bonnes oeuvres ; car les bonnes œuvres sont un don de Dieu, on doit les faire tout en les rapportant à leur Auteur, sans se montrer ingrat envers lui, sans s'enorgueillir en face du médecin, en se regardant, soit comme malade encore, soit comme lui étant redevable de sa guérison. Qu'on ne permette donc à aucune espèce de raisonnements de déraciner du coeur cette vraie foi, cette piété véritable. Conservez ce que vous avez reçu : qu'avez-vous, en effet, que vous n'ayez reçu ? C'est le reconnaître devant Dieu que de dire avec l'apôtre saint Paul: « Pour nous, nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde ». C'est l'esprit de ce monde qui rend orgueilleux, qui rend fiers, qui fait qu'on se croit quelque chose quand on n'est rien. Aussi bien que dit l'Apôtre contre cet esprit ? Que dit-il contre cet esprit superbe, fier, arrogant, vaniteux, qui n'a rien de solide ? « Pour nous, nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais un esprit qui vient de Dieu ». Où en est la preuve ? « C'est que nous savons ce que Dieu nous a donné (1) ».
(2) Ainsi donc, écoutons le Seigneur nous dire : « Sans moi vous ne pouvez rien faire (3) » ; et encore : « Nul ne possède que ce qu'il a reçu d'en-haut (4); nul ne vient à moi, si mon Père, qui m'a envoyé, ne l'attire (5) ». — « Je suis la vigne, vous êtes les branches; de même que la branche ne saurait produire de fruit si elle ne demeure unie au cep, ainsi, vous non plus, si vous ne demeurez en moi (6) ». Ecoutons aussi ce qu'atteste en ces termes l'apôtre saint Jacques : « Tout bien excellent et tout don parfait vient du ciel et descend du Père des lumières (7)»; ce qu'enseigne également l'apôtre saint Paul pour réprimer la présomption qui met son orgueil dans le libre-arbitre « Qu'as-tu, s'écrie-t-il, que tu n'aies reçu? Si tu l'as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu (8)? ». Et encore: « C'est la grâce qui nous a sauvés par la foi; et cela ne vient pas de vous, car c'est un don de Dieu, et personne ne doit s'en glorifier (9) » ;
1. I Cor. II, 12. — 2. Ce qui suit parait ajouté par saint Césaire, plutôt que par saint Augustin. — 3. Jean, XV, 5. — 4. Ib. III, 27. — 5. Ib. VI , 44. — 6. Ib. XV, 5, 4. — 7. Jacq. I, 17. — 8. I Cor. IV, 7. — 9. Eph. II, 8, 9.
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de plus : « Il.vous a été donné, touchant le Christ, non-seulement de croire en lui, mais aussi de souffrir pour lui » ; de plus encore « Dieu, qui a commencé en vous la bonne oeuvre, la perfectionnera (1)». Pénétrons-nous avec soin et fidélité de ces pensées et d'autres pensées semblables, et ne croyons pas ceux qui, en exaltant orgueilleusement le libre arbitre, travaillent plutôt à le ruiner qu'à l'élever. Au contraire, considérons avec humilité ce témoignage de l'Apôtre : « C'est Dieu qui opère en vous et le vouloir et le faire (2)».
7. Rendons grâces au Seigneur, notre Sauveur : sans y être excité par aucun mérite
1. Philip. I, 29, 6. — 2. Ib. II, 13.
antérieur de notre part, il nous a guéris de nos blessures; réconciliés quand nous étions ses ennemis, rachetés de la captivité, élevés des ténèbres à la lumière, rappelés de la mort à la vie ; de plus, tout en confessant humblement notre fragilité, implorons sa miséricorde; puisque; d'après le Psalmiste, il nous a prévenus dans sa clémence (1), qu'il daigne aussi, non-seulement conserver, mais encore augmenter les dons ou les faveurs, qu'il a eu la bonté de nous accorder, lui qui étant Dieu, vit et règne avec le Père et avec l'Esprit-Saint dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Ps. LVIII, 11.
ANALYSE. — Sous le poids même des tortures les martyrs témoignent en Dieu une confiance inébranlable. Cette confiance s'appuie sur l'immense. bonté de Dieu qui déjà nous a donné son Fils et qui, de plus, promet de se donner à nous. Comment l’offenser encore ?
1. C'est à tous les bons et fidèles chrétiens, mais surtout aux glorieux martyrs qu'il appartient de s'écrier : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » Contre eux le monde était frémissant, les peuples méditaient de vains complots, les princes se liguaient; on inventait de nouvelles tortures et une cruauté trop ingénieuse imaginait contre eux d'incroyables supplices; on les couvrait d'opprobres, on les accablait d'accusations calomnieuses, on les enfermait dans d'insupportables cachots, on les labourait avec des ongles de fer, on les tuait à coups d'épée, on les exposait aux bêtes, on les consumait dans les flammes, et ces martyrs du Christ n'en disaient pas moins : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » — Quoi ! contre vous est tout l'univers, et vous dites: « Qui sera contre nous?» — Eh ! répondent-ils, qu'est-ce pour nous que ce monde, quand nous mourons pour Celui qui l'a fait? — Qu'ils disent donc, qu'ils répètent, écoutons-les et disons avec eux : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » On peut se mettre en fureur; nous accuser, nous calomnier, nous couvrir d'opprobres non mérités; on peut mettre non-seulement à mort mais encore en lambeaux notre corps; et après cela? « Voici que Dieu vient à mon secours, c'est le Seigneur qui se charge de mon âme (1) ». Quoi ! bienheureux martyr, on te déchire le corps, et tu t'écries : Que m'importe? — Oui, je le dis. — Pourquoi? dis-nous pourquoi. C'est que « le Seigneur se charge de mon âme ». Or, mon âme rétablira mon corps. Comment l pas un de mes cheveux ne périt, et ma tête périrait? Ma barbe même ne périt pas. — Les chiens pourtant mettent -tes membres en lambeaux. —
1. Ps. LIII, 6.
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Que m'importe? si des chiens le déchirent, le Sauveur saura lui rendre la vie. Le monde donne la mort à mon corps, « mais le Seigneur se charge de mon âme ». Or, quand « le Seigneur se charge de mon âme », que puis-je perdre à la mort donnée à mon corps par le monde? Qu'ai-je réellement perdu? de quoi m'a-t-on dépouillé, puisqu'en se chargeant de mon âme, le Seigneur promet aussi de rétablir mon corps? Lors même que l'ennemi mettrait mes membres en pièces, que-me manquera-t-il, puisque Dieu même compte le nombre de mes cheveux? Car en exhortant ses martyrs à ne redouter rien des persécutions de leurs ennemis, le Christ leur disait: «Tous vos cheveux sont comptés (1) ». Craindrai-je de perdre mes membres, quand on m'a garanti le nombre de mes cheveux? Disons donc, disons avec foi, disons avec confiance, disons avec une charité enflammée : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? »
2. Le tyran s'élance contre toi, et tu dis « Qui sera contre nous? » Contre toi se soulève tout le peuple, et tu t'écries : « Qui sera contre nous? » Comment me prouves-tu, martyr glorieux, comment nie prouves-tu que tu as raison de dire : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » Il est manifeste que si Dieu est pour vous, qui sera contre vous? Prouve que Dieu est pour vous.
Est-ce que je ne le prouve pas? Ecoutez « Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a sacrifié pour l'amour de nous ». Ces paroles, qui font suite aux précédentes, ont été entendues par vous pendant qu'on lisait l'Apôtre. Après avoir dit en, effet : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » il suppose qu'on lui demande : Prouve que Dieu est pour vous; il apporte aussitôt une preuve imposante, il introduit sur la scène le Martyr des martyrs, le Témoin des témoins, le Fils, unique qui n'a pas été épargné mais livré par son Père pour l'amour de nous; tel est le témoignage cité par l'Apôtre en faveur de la vérité de ce qu'il vient d'affirmer. « Si Dieu est pour nous, dit-il donc, qui sera contre nous? Il n'a pas épargné son propre Fils, mais pour l'amour de nous il l'a sacrifié comment alors ne nous a-t-il pas donné toutes choses en même temps que lui (2)? » Puisqu'il nous a donné toutes choses en même
1. Luc, XIII, 7. — 2. Rom. VIII, 31, 32.
temps que lui, c'est une preuve qu'il nous l'a donné, lui aussi. M'effrayerai-je des menaces frémissantes du monde, quand je possède l'Auteur même du monde? Soyons heureux d'avoir reçu le Christ et ne redoutons dans ce siècle aucun dés ennemis du Christ. Quel est-il, en effet, lui qui nous a été donné? Voyez « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». C'est lui qui est le Christ, le Fils unique de Dieu, coéternel à son Père. « Tout a été fait par lui ». Comment ne nous aurait-il pas donné tout ce qu'il a fait, puisqu'il s'est donné lui-même, lui l'Auteur de tout? Voulez-vous être sûrs qu'il est bien le Verbe? « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (1) ». Désire et demande de parvenir à cette vie du Christ qui t'est présentée; mais en attendant, attache-toi à sa mort comme à un gage précieux. Pouvait-il, en nous promettant de vivre en personne avec nous, nous donner un plus sûr gage de sa parole que de mourir pour nous? J'ai pris part à vos maux, dit-il, et je ne vous ferai point part de mes biens? Il en a fait la promesse, il nous a donné de cette promesse un gage, une caution, et tu hésites de le croire? Il a fait cette promesse en vivant au milieu des hommes; il nous a donné cette caution en écrivant son Evangile ; et en face du gage sacré ne réponds-tu pas chaque jour : Amen? Tu reçois ce gage; chaque jour on te le donne; ne désespère point, puisqu'il fait ta vie.
3. Est-ce outrager le Fils unique de Dieu que de dire qu'il nous est donné pour devenir un jour notre héritage? Oui, il le deviendra. Quoi ! si on t'offrait aujourd'hui un domaine aussi agréable que fertile, un domaine dont les beautés te feraient désirer de l'habiter toujours et dont la fécondité te fournirait aisément de quoi vivre, n'accueillerais-tu pas ce présent avec amour et avec reconnaissance ? Eh bien ! nous demeurerons un jour dans le Christ lui-même. Ne sera-t-il pas notre héritage dès qu'il sera notre séjour et notre vie?
Mais laissons l'Ecriture nous l'enseigner, pour ne paraître pas hasarder de conjecture contre l'enseignement de la parole de Dieu. Ecoute ce que disait au Seigneur un homme qui savait bien que « si Dieu est pour nous , qui sera contre nous? — Le Seigneur, dit-il, est la portion de mon héritage (2) ». Il ne dit
1. Jean, I, 1, 3, 14. — 2. Ps. XV, 5.
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point: O Seigneur, que me donnerez-vous pour héritage? Tout ce que vous pourriez me donner n'est rien. Soyez, vous, mon héritage c'est vous que j'aime, vous que j'aime de tout mon être; je vous aime de tout mon coeur, de toute mon âme, de tout mon esprit. Que serait pour moi ce que vous me donneriez en dehors de vous ? Voilà bien en quoi consiste le pur amour de Dieu ; c'est espérer Dieu de Dieu, c'est chercher à se remplir,-à se rassasier de lui. Ah ! il te suffit, et rien sans lui ne saurait te suffire. C'est ce que connaissait Philippe quand il disait: « Seigneur, montrez-nous votre Père, et cela nous suffit (1)». Oh ! quand donc s'accomplira ce que nous promet l'Apôtre pour la fin de notre vie ? Quand Dieu sera-t-il « tout en tous (2) ? » Quand sera-t-il pour nous ce
1. Jean, XIV, 8. — 2. I Cor. XV, 28.
qu'ici même nous désirons en dehors de lui, ce que nous désirons jusqu'à l'offenser souvent ? car il sera tout pour nous quand en tous il sera tout.
Pour manger tu offenses Dieu, tu l'offenses pour te vêtir, pour prolonger ta vie et arriver aux honneurs tu l'offenses encore. Que ne pourrais-je pas dire de plus? De grâce, n'offense pas Dieu pour de tels motifs. Tu l'offenses en vue de quelque aliment; et il sera lui-même ton aliment éternel ! Tu l'offenses pour te vêtir ; et lui-même te revêtira d'immortalité ! Tu l'offenses pour quelque honneur; et il sera ta gloire ! Tu l'offenses par amour pour cette vie temporelle; et lui-même sera ton éternelle vie ! Pour rien au monde ne consens à l'offenser ; ne dois-tu pas aimer uniquement Celui qui pourra te satisfaire pleinement et te tenir lieu de tout ?
ANALYSE. — Le vrai martyr triomphe, non-seulement de toutes les séductions, mais encore de tous les supplices du siècle. Que dis-je? Ce triomphe ne lui suffit pas. L'avare aussi peut tout braver pour s'enrichir; c'est un martyr de l'or. Pour être martyr du Christ, il faut tout endurer pour le Christ.
1. Ce jour étant consacré aux saints martyrs, n'est-ce pas de leur gloire que nous devons prendre surtout plaisir à parler? Daigne nous venir en aide le Seigneur des martyrs, car il est lui-même leur couronne.
C'est le cri des martyrs que nous venons d'entendre dans ces éclatantes paroles de l'apôtre saint Paul : « Qui nous séparera de l'amour du Christ? — La persécution? » poursuivent-ils ; « l'angoisse ? la tribulation? la faim ? « la nudité ? les dangers ? le glaive ? car il est écrit : C'est à cause de vous que nous sommes mis à mort chaque jour, qu'on nous regarde comme des brebis d'immolation. Mais, en tout cela nous triomphons par Celui qui nous a aimés (1) ». Ainsi les martyrs se disent prêts à tout souffrir, sans compter sur eux-mêmes; ils aiment Celui qui se glorifie dans ses serviteurs: « Afin que quiconque se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (2) ».
Les martyrs savaient aussi ce que nous avons chanté un peu auparavant : « Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur, tressaillez d'allégresse (3)». Si les justes se réjouissent dans le Seigneur, c'est que les injustes ne savent prendre leurs plaisirs que dans le siècle. Or, les plaisirs sont comme les premiers ennemis à attaquer : il faut triompher du plaisir
1. Rom. VIII, 35-37. — 2. I Cor. I, 31. — 3. Ps. XXXI, 11.
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d'abord, de la douleur ensuite. Comment vaincre les rigueurs du siècle, si on ne peut en vaincre les caresses? Les caresses du siècle consistent à promettre dés honneurs, des richesses, des voluptés; ses menaces, à réduire à la souffrance, à l'indigence, à l'humiliation. Si on ne dédaigne pas ses caresses, comment triompher de ses menaces? Aux richesses sont attachées des jouissances : qui l'ignore? Mais la justice en offre davantage. Goûte à la fois les charmes des richesses et de la justice. Supposons maintenant une tentation; supposons que tu aies à choisir entre la justice et l'opulence, que tu ne puisses posséder l'une avec l'autre, que tu doives sacrifier la justice si tu prends parti pour l'opulence, ou l'opulence si lu prends parti pour la justice; c'est ici qu'il te faut choisir et combattre, c'est ici que nous allons voir si tu n'as pas chanté en vain : « Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur, tressaillez d'allégresse» ; si tu n'as pas vainement entendu ces mots: « Qui nous séparera de l'amour du Christ?» L'Apôtre ne dit rien des caresses du monde, il ne te rappelle que ses menaces. Pourquoi? Ah ! c'est qu'il prédisait les luttes des martyrs, ces luttes où ils ont vaincu la persécution, la faim, la soif, l'indigence, l'outrage, enfin la crainte de la mort et les extrêmes fureurs de l'ennemi.
2. Mais aussi vous voyez, mes frères, comment la doctrine du Christ fait tout en eux.. L'Apôtre nous enseigne de préférer au monde entier la charité du Sauveur. Mais quelles transes ne souffrent pas ceux qui cherchent à s'emparer du bien d'autrui? « Est-ce la persécution ? » demande l'Apôtre. Les poursuites intentées contre eux ne les arrêtent pas. Essaie-t-on d'intimider l'avare? Tout en redoutant le supplice, l'avare dérobe, il s'enflamme au larcin. Combien souffrent « la faim», pour réaliser des bénéfices, et allèguent leur faiblesse d'estomac quand nous leur prescrivons le jeûne ! Tout le jour ils trouvent du temps 'pour compter, ils s'endorment même sans avoir mangé. « Est-ce la nudité? » demande encore saint Paul. Que dirai-je ici ? On voit chaque jour des commerçants échapper, dépouillés, du naufragé, et de nouveau s'exposer aux dangers de la mer. Pourquoi braver ainsi ces dangers de chaque jour, si ce n'est pour acquérir des richesses ? « Le glaive » même n'y fait pas obstacle. Faire un faux est un crime capital; en rogne-t-on moins les héritages ? Ah ! si un domaine temporel exerce une telle attraction, que ne doit pas faire l'héritage même du Christ ? Ainsi, l'avare dit dans son coeur, s'il, n'ose le dire de vive voix : Qui nous séparera de l'amour de l'or? La tribulation? l'angoisse? la persécution? A l'or même ils peuvent dire aussi : Pour toi nous souffrons la mort tout le long du jour.
C'est donc avec grande raison que les saints martyrs s'écrient dans un psaume : « Jugez-moi, Seigneur, et distinguez ma cause de celle d'un peuple impie (1)». Distinguez ce que je souffre de tribulations; les avares en souffrent aussi. Distinguez lues angoisses; les avares en endurent aussi. Distinguez les poursuites exercées contre moi; on en exerce aussi contre les avares. Distinguez la faim qui me tourmente; pour acquérir de l'or les avares ont faim aussi. Distinguez ma nudité; les avares aussi se laissent dépouiller pour de l'or. Distinguez ma mort; pour l'or égale. ment se font mourir les avares. Que signifie donc : « Distinguez ma cause ? » Que « pour l'amour de vous nous subissons la mort chaque jour ». Eux souffrent pour de l'or, et nous pour vous. La souffrance est la même, la cause est différente. Mais la cause étant différente, la victoire est sûre.
C'est donc parce que nous voyons cette différence de la cause soutenue par les martyrs, que nous aimons leurs fêtes. Aimons en eux, non ce qu'ils ont souffert, mais les motifs pour lesquels ils ont souffert. Si nous n'aimons que ce qu'ils ont enduré, combien d'hommes se présenteront à nous, qui ont enduré davantage pour des causes mauvaises ! Ainsi, considérons la cause défendue. Voyez la croix du Christ. Tout près l’un de l'autre étaient le Christ et les larrons. Le supplice était le même, la cause diverse. Un des larrons devint croyant, l'autre resta blasphémateur, et le Seigneur, du haut en quelque sorte de son tribunal, les jugea.l'un et l'autre, condamnant à l'enfer le blasphémateur, et menant l'autre en paradis avec lui (2). Pourquoi cette conduite ? Parce qu'avec la similitude des supplices il y avait différence dans la cause. Voulez-vous donc arriver, aux palmes des martyrs? Embrassez leur cause.
1. Ps. XLII, 1. — 2. Luc, XXIII, 39-43.
ANALYSE. — De même que pour se soutenir ce temple a besoin que toutes les parties en soient unies entre elles, ainsi pour être le temple de Dieu il est nécessaire que nous soyons unis par le liens de la charité envers Dieu et envers le prochain. Mais aussi, de même que, dans le psaume de la dédicace, Jésus-Christ notre Chef bénit Dieu de sa résurrection et de sa glorification, laquelle est comme la dédicace du temple sacré de son humanité sainte ; ainsi parviendrons-nous un jour à être comme dédiés et glorifiés avec lui.
1. La fête qui réunit cette multitude est la dédicace d'une maison de prières. Ainsi, cette maison lest pour nous une maison de prières, et nous sommes, nous, la maison de Dieu. Si nous sommes la maison de Dieu, c'est parce qu'en nous formant dans le siècle nous devons être dédiés à la fin du siècle; et si nous avons de la peine à bâtir, nous aurons de la joie quand viendra pour nous la dédicace.
Ce qui se faisait naguère, lorsque s'élevaient ces murailles, se fait encore, maintenant que se rassemblent ceux qui croient au Christ. Croire, en effet, c'est en quelque, sorte âtre tiré des forêts et des montagnes, comme le bois et la pierre; et s'instruire, être baptisé, se former à la vie chrétienne, c'est être comme taillé, dressé, poli entre les mains des ouvriers et des artisans. On ne devient toutefois la maison du Seigneur, qu'autant qu'on est uni par le ciment de la charité. Si ces pierres et ces bois. n'étaient joints entre eux d'après des règles déterminées, s'ils ne s'étreignaient pacifiquement, si en s'embrassant, en quelque sorte, ils ne s'aimaient à leur manière, qui entrerait ici ? Quand, au contraire, on voit dans un édifice , quelconque, les bois et les pierres parfaitement joints ensemble , on y entre tranquillement et sans en craindre la ruine, Aussi, afin de pouvoir entrer et demeurer en nous comme dans un temple qu'il se bâtissait, le Seigneur Jésus disait-il : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres (1). — Je vous donne un commandement nouveau ». Usés de vieillesse, vous n'étiez
1. Jean, XIII, 34.
pas pour moi un sanctuaire, et nous restiez dans vos débris: afin de vous relever de vos ruines, aimez-vous les uns les autres.
Votre charité doit donc considérer que, dans tout l'univers, cette demeure mystérieuse est encore en construction, ainsi qu'il a été prédit et promis. Aussi, lorsqu'après le captivité, comme on lit dans un autre psaume, ont bâtissait la maison sainte, on s'écriait: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau ; toute la terre, chantez au Seigneur ». Ces mots : « Un cantique nouveau », sont synonymes de ces autres du Seigneur: « Un commandement nouveau ». Qu'y a-t-il, en effet, dans un nouveau cantique, sinon une affection nouvelle ? Le chant est l'expression de l'amour; le cri du chantre sacré est la ferveur de l'amour divin.
2. Aimons, aimons gratuitement, car notre amour a Dieu pour objet; or, qui vaut mieux que Dieu? Aimons Dieu pour lui-même ; pour nous, aimons-nous en lui, mais aussi pour lui. Car c'est l'aimer véritablement un ami, que d'aimer Dieu en lui, soit parce qu'il y est, soit pour qu'il y soit. Telle est la vraie charité : nous aimer pour un autre motif, c'est nous haïr plutôt que de nous aimer. « Celui qui aime l'iniquité, hait », quoi? .Peut-être son voisin ou sa voisine ? Qu'il frémisse : « Il hait son âme (3) ». Haïr son âme, c'est chérir l’iniquité. « Vous qui aimez le Seigneur, détestez le mal (1) ». Dieu,est le bien; toi, tu affectionnes le mal, et dans l'amour que tu as pour toi-même, il y a l'affection du mal comment donc aimes-tu Dieu, puisque tu
1. Ps. XCV, 1. — 2 Ib. X, 6. — 3. Ib. XCVI, 10.
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aimes encore ce qu'il hait? On t'a bien dit que Dieu nous a aimés (1) ; il est vrai, il nous a aimés, et nous ne pouvons que rougir en considérant ce que nous étions quand il nous a aimés. Aujourd'hui pourtant, nous ne rougissons point : c'est que son amour nous a changés. Le souvenir du passé nous humilie; l'espoir de l'avenir nous réjouit. Pourquoi, d'ailleurs, rougir de ce que nous avons été, sans nous livrer plutôt à la confiance, puisque nous sommes sauvés en espérance? Aussi avons-nous entendu ces paroles : « Approchez de lui et vous serez éclairés, et votre face ne rougira point (2)». Que la lumière vienne à s'éloigner, tu retombes dans l'obscurité et la confusion. « Approchez de lui, et vous serez éclairés ». Ainsi il est, lui, la lumière, et séparés de lui nous sommes ténèbres. T'éloigner de la lumière, n'est-ce pas demeurer dans tes ténèbres ? T'approcher de lui, au contraire, c'est briller, mais non par toi-même. « Autrefois vous étiez ténèbres », dit l'Apôtre à d'anciens infidèles devenus fidèles; « autrefois vous étiez ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (3) ». Ainsi donc, si avec le Seigneur on est lumière, et ténèbres sans lui; oui, si avec le Seigneur on est lumière, et ténèbres sans lui, « approchez-vous de lui et vous serez éclairés ».
3. Contemplez, dans le psaume de la dédicace que nous venons de chanter, un édifice qui sort de ses ruines.. « Vous avez déchiré mon cilice » ; idée de ruine. Où est l'image de la construction? « Et vous m'avez revêtu de joie »: Voici maintenant un chant de dédicace : « Afin que ma gloire vous célèbre et que je ne sois plus percé ». Qui parle de la sorte ? Reconnaissez-le à son langage. Vous comprendrez peu, si j'interprète ce qu'il dit; je vais donc rapporter ses paroles, vous le reconnaîtrez bientôt et vous l'aimerez dans ce qu'il vous dit. Qui a pu dire jamais: « Seigneur, vous avez tiré mon âme de l'enfer? » Quelle est l'âme délivrée par Dieu, de l'enfer, sinon l'âme dont il est dit ailleurs : « Vous ne laisserez point mon âme dans l'enfer (4)? » Il est question de dédicace et on chante la délivrance; on fait résonner le cantique de la dédicace de la maison sainte, et on dit : « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous
1. I Jean, IV, 10. — 2. Ps. XXXIII, 6. — 3. Eph. V, 8. — 4. Ps. XV,10.
m'avez relevé et que vous n'avez pas réjoui mes ennemis de ma ruine (1)».
Considérez ici les Juifs ennemis du Sauveur : ils s'imaginaient avoir mis à mort, avoir vaincu le Christ comme un ennemi ordinaire, s'en être défait comme d'un homme mortel, semblable aux autres hommes. Il ressuscita le troisième jour, et voici son chant : « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m'avez relevé ». Considérez également ces mots de l'Apôtre : « C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom (2) ». — « Et vous n'avez pas réjoui mes ennemis de ma ruine ». Sans doute ils se sont réjouis de la mort du Christ; mais à sa résurrection, à son ascension et à la prédication de sa gloire, plusieurs furent percés de douleur. Oui, quand il fut prêché et glorifié avec tant de constance par lés Apôtres, plusieurs furent pénétrés de douleur et se convertirent, d'autres s'endurcirent et furent couverts de confusion; il n'y en eut point pour se réjouir. Maintenant que se remplissent les églises, pensons-nous que les Juifs se réjouissent ? Pendant qu'on bâtit, qu'on dédie, qu'on remplit les églises, comment les Juifs se réjouiraient-ils ? Non-seulement ils ne se réjouissent point, ils sont couverts de honte, et on voit l'accomplissement de ce chant d'allégresse : « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m'avez relevé et que vous n'avez « point réjoui mes- ennemis de ma ruine ». Vous ne les avez point réjouis de ma ruine; mais s'ils croient en moi, vous les réjouirez de mon triomphe.
4. Pour ne pas trop allonger, venons enfin aux paroles que nous avons chantées. Comment le Christ peut-il dire : « Vous avez déchiré mon cilice, et vous m'avez revêtu de joie ? » Son cilice était sa chair, semblable à la chair de péché. Ne dédaigne point ces expressions, : « Mon cilice » : dans ce cilice, dans ce sac était contenue ta rançon. « Vous avez déchiré mon sac ». Ainsi nous sommes-nous échappés. « Vous avez déchiré mon sac». C'est dans la passion que ce sac s'est déchiré. Comment toutefois peut-il dire à Dieu son Père: « Vous avez déchiré mon sac? » Veux-tu le savoir? « Vous avez déchiré mon sac » ; car « il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous (3)» . Il a fait, en effet,
1. Ps. XXIX, 12, I3, 4, 2. — 2. Philip. II, 9. — 3. Rom. VIII, 32.
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par le ministère des Juifs et à leur insu, ce qui devait servir à racheter les esprits éclairés et à confondre les incrédules. Les Juifs savent-ils le bien produit par leurs crimes ? Voyez suspendu le sac mystérieux; l'impie triomphe en quelque sorte ; le bourreau ouvre ce sac d'un coup de lance, et le Rédempteur en fait jaillir notre rançon. Chantés, ô Christ Rédempteur ; gémis, vendeur de Judas; ô juif acheteur, rougis. Et Judas, en vendant, et le juif, en achetant, ont fait l'un et l'autre une mauvaise affaire, ils ont perdu tous deux et se sont perdus eux-mêmes soit en vendant soit en achetant. Vous avez voulu acheter : ah ! qu'il eût mieux valu pour vous être rachetés ! Celui-là a vendu, celui-ci a acheté infortuné commerce, car le vendeur n'a point l'argent et l'acheteur n'a point de Christ. Je demande à l'un : Où est le prix reçu par toi ? à l'autre : Où est ce que tu as acheté? Au premier encore : En vendant tu t'es fraudé toi-même. Sois heureux, chrétien, à toi tout le profit du commerce de tes ennemis ; ce que l'un a vendu et ce qui a été acheté par l'autre, tu l'as gagné.
5. A notre Chef donc, à lui qui a été rois à mort pour le salut de son corps et qui pour son corps aussi a été comme dédié, à lui de dire, écoutons-le : « Vous avez déchiré mon cilice et vous m'avez revêtu d'allégresse » ; en d'autres termes : Vous avez brisé mes liens mortels et vous m'avez revêtu d'immortalité et d'incorruptibilité. « Afin que ma gloire vous célèbre et que je ne sois plus percé ». Qu'est-ce à dire, « que je ne sois plus percé? » Que le bourreau, pour me percer, ne me frappe plus de sa lance. « Depuis, en effet, qu'il est ressuscité d'entre les morts, le Christ ne meurt plus, la mort n'aura sur lui plus d'empire ; car en mourant pour le péché il n'est mort qu'une fois, et revenu à la vie il vit pour Dieu. Nous aussi, poursuit-il, estimons que nous sommes morts au péché et que nous vivons pour Dieu dans le Christ Jésus Notre-Seigneur (1) ». Avec lui donc nous chantons et nous sommes avec lui dédiés à Dieu. N'espérons-nous pas que les membres suivront leur Chef où celui-ci les a devancés ? « Nous sommes effectivement sauvés en espérance; or l'espérance qui se voit n'est point de l'espérance : qui espère ce qu'il voit ? Si donc
1. Rom. VI, 9-11.
nous espérons ce que nous ne voyons pas, c'est que nous l'attendons avec patience (1) » ; c'est qu'avec patience nous nous construisons en quelque sorte.
Peut-être même, si nous nous montrons bien attentifs, si nous regardons avec soin, si nous avons l'oeil pénétrant, non pas comme le possèdent les amis aveugles de la matière ; oui, si nous appliquons notre oeil spirituel, pourrons-nous nous reconnaître nous-mêmes, trouver notre langage dans ces paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce n'est pas, en effet, sans raison que l'Apôtre a dit: « Sachant bien que notre vieil homme a été détruit avec lui, pour la destruction du corps du péché et afin que nous ne soyons plus esclaves du péchés ». Ici donc vois ton langage : « Afin que ma gloire vous célèbre et que je ne sois plus percé ». Manquons-nous, hélas ! de traits perçants, maintenant que nous sommes chargés des lourds fardeaux de ce corps mortel ? Si nous n'avons pas le coeur percé, pourquoi nous frapper la poitrine? Mais quand viendra pour notre corps aussi la dédicace pour laquelle le Seigneur nous a servi de modèle, nous ne serons plus percés. D'ailleurs le coup de lance du soldat rappelle la componction que nous fait le péché. Il est écrit « C'est à la femme qu'a commencé le péché, et par elle nous mourons tous (3) ». Rappelez-vous de quelle partie du corps elle a été formée, et voyez d'autre part où la lance a frappé le Seigneur. Rappelez-vous, rappelez-vous notre condition première. Est-ce donc en vain, je le répète, que « notre vieil homme a été crucifié avec lui, pour la destruction de ce corps de péché, et afin que nous ne soyons plus esclaves du péché ? » Eve donc, à qui remonte le péché, Eve a été prise, pour être formée, du côté de l'homme. Le premier homme dormait et était, couché lorsque ceci arriva ; le Christ mort était suspendu lorsque s'accomplit le mystère. Quels rapports entre le sommeil et la mort, entre un côté et un côté ! Le Seigneur a été percé au siège même du péché. Mais si du côté d'Adam a été formée Eve pour nous donner la mort en péchant ; du côté du Christ a été formée l'Eglise pour nous rendre à la vie en nous enfantant.
6. (4) C'est ainsi qu'en considérant avec plaisir
1. Rom. VIII, 24 , 25. — 2. Ib. VI, 6. — 3. Eccli. XXV, 33. — 4. Les Bénédictins remarquent que ce dernier paragraphe peut n'avoir pas été placé ici par saint Augustin.
582
les murailles toutes neuves de cette sainte église, que nous dédions aujourd'hui au service de Dieu, nous remarquons que nous sommes redevables envers notre Dieu de grandes louanges et envers votre sainteté d'un discours convenable qui traite de la construction d'une maison divine. Notre discours sera convenable, pourvu qu'il renferme quelque chose d'édifiant qui tourne, avec le travail intérieur de Dieu, au profit de vos âmes.
Il faut donc réaliser spirituellement dans nos âmes ce que nous voyons dans ces murailles matérielles ; et avec la grâce de Dieu accomplir dans nos coeurs ce que nous apercevons d'achevé dans ces bois et ces pierres. De plus rendons particulièrement grâces au Seigneur notre Dieu, l'Auteur de tout bien excellent et de tout don parfait; louons aussi sa bonté avec toute la vivacité de notre coeur , car pour la construction de cette maison de prières, il a parlé à l'âtre de ses fidèles, il a excité leur ardeur, il leur a prêté des ressources; quand ils ne voulaient pas encore, il leur a donné de vouloir; pour soutenir ensuite les efforts de leur bonne volonté, il leur a accordé de réaliser leur dessein ; et c'est ainsi qu'au Seigneur, qui « produit dans les siens le vouloir et le faire selon son bon plaisir (1) » , revient la gloire d'avoir tout entrepris et tout achevé. De plus, comme il ne permet jamais que devant lui les bonnes oeuvres soient inutiles, après avoir accordé à ses fidèles la grâce d'agir avec sa vertu, il leur octroiera une récompense proportionnée à des œuvres si méritoires. Nouveau motif pour rendre à notre Dieu de plus amples actions de grâces : non content d'avoir fait élever cette église à la gloire de son nom, il a augmenté la vénération qui lui est due en y faisant placer les reliques de ses saints martyrs.
1. Philip. II, 13.
ANALYSE. — Pour vous récompenser de lui avoir élevé un temple matériel avec tant de générosité, Dieu vous accordera de devenir son temple spirituel. Quelle joie! quelle félicité! lorsque sera venu l'heureux moment de votre dédicace. Désirez donc cette dédicace; unissez-vous à Jésus-Christ, le céleste fondement; et multipliez les bonnes oeuvres que vous rappelle ce temple même.
1. Lorsqu'avec leurs biens temporels et terrestres les fidèles accomplissent ces bonnes oeuvres qui sont encaissées dans les trésors célestes, la foi le remarque, car elle a dans le coeur un oeil religieux. Aussi lorsqu'elle a vu des yeux du corps ces édifices qu'on élève pour y réunir de saintes assemblées, elle loue intérieurement ce qu'elle aperçoit à l'extérieur; et si la lumière visible l'éclaire, c'est pour lui communiquer la joie de l'invisible vérité. La foi effectivement ne s'applique pas à considérer combien sont belles les parties de cette sainte demeure, mais combien est grande la beauté de l'homme intérieur qui produit ces oeuvres inspirées par la charité.
Qu'est-ce donc que doit rendre le Seigneur à ses fidèles lorsque ceux-ci élèvent ces édifices avec tant de piété, tant de gaîté et de dévouement? C'est de les faire entrer à leur tour dans la construction de l'édifice immense vers lequel s'élancent les pierres vivantes que forme la foi, qu'affermit l'espérance et qu'unit la charité; édifice mystérieux où l'Apôtre, en sage architecte , établit comme fondement (583) Jésus-Christ même (1), la grande pierre angulaire, comme le dit saint Pierre d'après les Ecritures prophétiques, « pierre rejetée par les hommes, choisie et glorifiée par Dieu (2)». C'est en nous unissant à elle que nous trouvons la paix, et la fermeté en nous appuyant sur elle ; car elle est à la fois la pierre fondamentale où nous trouvons notre assiette, et la pierre angulaire qui sert à nous unir. Jésus est aussi le roc sur lequel l'homme sage bâtit sa demeure et reste en pleine sûreté malgré les tempêtes du siècle, sans être ni entraîné par la pluie qui tombe, ni submergé par les fleuves débordés, ni ébranlé par le souffle des vents (3). « Il est aussi notre paix, puisque de deux il a fait un (4) » ; attendu qu' « en lui il n'y a ni circoncision, ni incirconcision, mais une création nouvelle (5) ». En effet, semblables à deux murailles venant de directions, opposées, la circoncision et l'incirconcision étaient fort éloignées l'une de l'autre, avant d'arriver jusqu'à lui et de s'y unir comme à l'angle.
2. De même donc que cet édifice sensible a été élevé pour nous réunir corporellement ; ainsi l'édifice mystérieux qui est nous-mêmes se construit pour servir à Dieu d'habitation spirituelle. « Le temple de Dieu est saint, dit l'Apôtre, et ce temple c'est vous-mêmes ». Nous construisons l'un avec des matériaux terrestres; élevons l'autre avec des moeurs réglées. Le premier se dédie maintenant, que nous le visitons ; le second se dédiera à la fin du siècle, quand viendra le Seigneur, quand, corruptible, ce corps se revêtira d'incorruptibilité, et mortel, d'immortalité (6) ; puisqu'à son corps glorieux le Seigneur conformera notre humble corps (7). Voyez plutôt ce qui se lit dans le psaume de la dédicace: « Vous avez changé mon deuil en joie; vous avez déchiré mon cilice, et vous m'avez revêtu d'allégresse; afin que ma gloire. vous célèbre et que je ne sois plus percé (8) ». De fait, pendant que nous nous élevons, notre humilité gémit devant Dieu; mais au moment où nous lui serons dédiés, notre .gloire le célébrera, attendu qu'il y a peine à s'élever et qu'il y aura joie à être consacré. N'y a-t-il pas travail et sollicitude quand on abat les pierres des montagnes et les arbres des forêts; quand, on
1. I Cor. III, 10, 11. — 2. I Pierre, II, 4. — 3. Matt. VII, 24, 25. — 4. Eph. II, 14. — 5. Gal. VI, 15. — 6. I Cor. XV, 53. — 7. Philip. III, 21. — 8. Ps. XXIX, 12, 15.
les taille, qu'on les polit, qu'on les assemble; et lorsque l'édifice achevé on en célèbre la dédicace, la joie et la sécurité ne succèdent-elles point aux. fatigues et aux soucis? Ainsi en est-il de l'habitation spirituelle où Dieu fera sa demeure; non pour un temps, mais pour l'éternité: pendant que les mortels passent de l'infidélité à la foi; pendant qu'on abat et qu'on retranche en eux tout ce qui n'est ni bon, ni droit, pendant que la religion y forme en quelque sorte d'harmonieux et solides assemblages, à quelles afflictions ne sont-ils pas exposés à quelles tentations ne sont-ils pas en butte ! Mais lorsqu'arrivera la dédicace de l'éternelle demeure, lorsqu'il nous sera dit « Venez, bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde (1) » ; quelle allégresse, quelle paix pour nous! Il n'y aura plus que gloire, pour se livrer à l'enthousiasme; la faiblesse ne pourra plus être blessée. Ah ! lorsque se dévoilera devant nous Celui qui nous a aimés et qui pour nous s'est sacrifié; lorsque Celui qui s'est montré aux hommes avec la nature créée qu'il doit à sa Mère, se montrera à nous avec la nature divine et créatrice qu'il conserve dans le sein de son Père; lorsque, pour l'habiter toujours, l'Eternel entrera dans sa demeure, demeure achevée,et embellie, solidifiée par l'unité et revêtue d'immortalité, c'est alors qu'il accomplira toutes choses, qu'on le verra briller partout et que « Dieu sera tout en tous (2)».
3. Ce bonheur unique de voir Dieu a été demandé au Seigneur, demandé par quelqu'un qui est nous-mêmes, si nous voulons. Dans l'ardeur de ce désir, le prophète s'épuisait en gémissant, chaque nuit il baignait sa couche et arrosait son lit de ses larmes (3). C'est effectivement en vue de ce bonheur que ses pleurs lui servaient de pain et le jour et la nuit, pendant que tous les jours on lui demandait: « Où est ton Dieu (4)? » Ne dit-il pas lui-même: « J'ai demandé une grâce au Seigneur, je la réclamerai: c'est de demeurer dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, afin d'y contempler le bonheur de Dieu et d'être à l'abri de tout danger, à moi qui suis son temple (5) ». Dieu, en effet, demeure dans ses élus; ceux-ci sont l'habitation de Dieu; oui, tout en habitant la
1. Matt. XXV, 34. — 2. I Cor. XV, 28. — 3. Ps. VI, 7. — 4. Ib. XLI, 4. — 5. Ib. XXVI, 4.
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demeure de Dieu, ils servent à Dieu de demeure; demeure vivante qui contemple de près la félicité divine, qui est protégée parce qu'elle est son temple, et qui se met à l'abri dans le secret de sa face. Tel est l’espoir que nous gardons, sans posséder encore la réalité. « Or, si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience (1)», avec patience nous nous formons.
4. Courage donc, mes frères: « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, aspirez à ce qui est en haut, car le Christ y siège à la droite de Dieu; goûtez ce qui est en haut et non ce qui est sur la terre (2) ». Si le Christ, notre fondement, est placé en haut, n'est-ce pas pour que nous nous y élevions ? Quand il s'agit de constructions terrestres, comme les matériaux tendent par leur propre poids à descendre, on pose en bas les fondations; mais. pour nous attirer en haut par le mouvement de la charité, c'est en haut qu'est placé ce fondement divin. « Travaillez » donc vivement, « avec crainte et tremblement toutefois, à votre salut; car c'est Dieu qui produit en nous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. Faites tout sans murmurer (3). Et, comme des pierres vivantes » unissez-vous « pour former le temple de Dieu (4) » ; semblables même à des bois incorruptibles, bâtissez avec vous-mêmes la maison du Seigneur. Par le travail, la souffrance, les veilles et l'application, équarrissez-vous, polissez-vous, disposez-vous à toutes sortes de bonnes oeuvres, pour mériter de reposer éternellement dans l'union avec les anges.
5. On a employé quelque temps à bâtir ce lieu sacré, et il ne durera pas éternellement c'est ainsi que ne sont pas éternels, mais temporels et mortels, nos propres corps dont la faiblesse a demandé à la charité de construire
1. Rom. VIII , 25. — 2. Colos. III , 1 , 2. — 3. Phllip. II , 12-14. — 4. Pierre, II, 5.
ce sanctuaire. « Mais nous avons une autre maison construite par Dieu, non par la main des hommes, et éternelle, dans les cieux (1) » ; c'est là qu'habiteront nos corps eux-mêmes, transformés après la résurrection en corps célestes et éternels. Maintenant encore Dieu habite en nous, non pas, il est vrai, en se découvrant comme lorsque nous le verrons face à face (2), mais par la foi; or, pendant qu'il réside ainsi en nous, nous méritons par les bonnes œuvres de devenir plus parfaitement son habitation, et ces bonnes oeuvres aussi ne sont pas éternelles, elles conduisent seulement à l'éternelle vie. Du nombre de ces œuvres est la construction de cette basilique; car au ciel nous ne construirons rien de semblable : nul édifice n'y menace ruine, on n'en bâtit aucun pour abriter un homme destiné à la mort. Maintenant toutefois, et afin d'obtenir l'éternelle récompense, livrez-vous aux bonnes œuvres temporelles. Oui, animés par la charité que donne l'Esprit-Saint, construisez la demeure de la foi et de l'espérance ; construisez-la avec les bonnes œuvres dont il ne sera plus question alors, parce qu'alors il n'y aura plus de besoin. Les fondations jetées dans vos coeurs seront les enseignements des prophètes et des Apôtres; votre humilité s'abaissera sans blesser personne et sera comme le payé; la prière et les discours sacrés serviront, comme de forts remparts, à protéger dans vos âmes la divine doctrine; les divins témoignages seront vos flambeaux; comme de fermes colonnes, vous soutiendrez les faibles; vous protégerez les abandonnés, comme cette solide toiture. Ainsi le Seigneur notre Dieu vous rendra-t-il des biens éternels pour vos biens temporels; et, parfaits, consacrés à lui, vous serez éternellement son domaine.
1. II Cor. V, 1. — 2. I Cor. XIII, 12.
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ANALYSE. — Outre l'avantage matériel que produisent les bonnes oeuvres, elles édifient quand on les voit, et si le Sauveur défend qu'on cherche à montrer le bien qu'on fait, il n'est pas en contradiction avec lui-même, il veut seulement qu'on ne mette point sa fin dernière dans les louanges humaines.
1. Lorsque les hommes vraiment bons et religieux montrent le bien qu'ils font en vue de Dieu, ils ne convoitent point les louanges humaines, ils proposent un objet d'imitation. Aussi bien y a-t-il, en fait de bonnes couvres, une double charité, la charité corporelle, et la charité spirituelle. La charité corporelle subvient aux besoins de ceux qui ont faim, qui ont soif, qui sont sans vêtements, sans asile; mais en montrant ce qu'elle fait pour eux et en excitant à l'imiter, elle nourrit de plus l'esprit et l'âme. Tel a besoin de recevoir la charité, tel autre, qu'on lui donne bon exemple; car ils ont faim tous deux. L'un veut recevoir de quoi se nourrir, et l'autre veut voir ce qu'il pourra imiter.
Cette vérité nous est rappelée par la lecture même qu'on vient de faire dans le saint Evangile. Aux chrétiens qui croient en Dieu, qui font le bien et qui nourrissent, comme récompense de leurs bonnes oeuvres, l'espoir de la vie éternelle, il y est dit en effet : « Vous êtes la lumière du monde » ; et à l'Eglise universelle, à l'Eglise répandue partout : « Une cité ne saurait être cachée quand elle est assise sur une montagne (1)». — « Dans les derniers temps, était-il dit ailleurs, apparaîtra, établie au sommet des montagnes, la montagne où habite le Seigneur (2) ». C'est cette montagne qui s'est formée d'une petite pierre et qui en grossissant a rempli tout l'univers (3) ; et c'est sur elle que se bâtit l'Église, impossible à dissimuler.
« On n'allume pas non plus un flambeau pour le mettre sous le boisseau; on le place sur un chandelier afin qu'il éclaire tous
1. Matt. V, 14. — 2. Isaïe, II, 2. — 3. Dan. II, 34,
35.
ceux qui sont dans la maison (1) ». Ce texte vient fort à propos, puisque nous consacrons des chandeliers afin qu'on puisse travailler, à la lumière des lampes qui y seront posées. En effet, tout homme qui fait le bien est un flambeau. Que désigne le chandelier ? « A Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (2) ! » Ainsi donc quand on agit d'après le Christ et en vue du Christ, jusqu'à ne se glorifier qu'en lui, on est le chandelier. Ah ! que ce chandelier projette sa lumière devant tout le monde; que tous voient des actes à imiter; qu'ils ne soient ni lents ni secs; qu'ils profitent de ce qu'ils voient; qu'ils n'aient pas l'œil ouvert et le coeur fermé.
3. Ne pourrait-on se dire que le Seigneur ordonne en quelque sorte de cacher ses bonnes couvres quand il s'exprime ainsi « Gardez-vous d'accomplir votre justice devant les hommes, pour en être vus : autrement vous n'aurez point de récompense près de votre Père qui est dans les cieux (3) ? » Il faut résoudre cette question de manière à nous apprendre comment nous devons obéir au Seigneur; sans croire qu'il soit impossible de lui, obéir quand il paraît commander des choses contradictoires.
Il dit d'un côté : « Que vos actions brillent aux yeux des hommes, de façon qu'ils voient vos bonnes oeuvres » ; et de l'autre : « Gardez-vous d'accomplir votre justice devant les hommes, pour en être vus ». Voulez-vous savoir combien il importe de résoudre cette difficulté, car il serait fâcheux qu'elle restât inexpliquée ? Il est des hommes qui
1. Matt. V, 15. —
2. Gal. VI, 14. — 3. Matt. VI, 1.
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font le bien et qui craignent d'être vus; ils s'appliquent même avec tout le zèle dont ils sont capables, à cacher leurs bonnes oeuvres. Ils cherchent le moment où ils n'aperçoivent personne, et c'est alors qu'ils font des largesses, car ils redoutent de violer cette défense : « Gardez-vous d'accomplir votre justice devant les hommes, pour en être vus ». Or, Dieu n'a point commandé de cacher ses bonnes oeuvres, mais de ne se pas occuper, en les faisant, des louanges humaines. Aussi, après ces mots : « Gardez-vous d'accomplir votre justice devant les hommes », comment termine-t-il ? « Pour en être vus ». Il défend donc de les faire pour être vus des hommes; il ne veut pas qu'on recherche, qu'on se procure ces louanges comme fruit de ce que l'on fait, sans ambitionner rien autre chose, sans rien attendre de plus élevé, de céleste. Ne faire le bien que pour être loué, voilà ce que défend le Seigneur. « Gardez-vous d'accomplir ». — « Dans le but d'être vus » ; gardez-vous de considérer la vue des hommes comme étant votre récompense.
4. Il veut même qu'on voie nos oeuvres; aussi dit-il : « Nul n'allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu'il éclaire tous ceux qui sont dans la maison ». Il ajoute : « Que vos actions brillent aux yeux des hommes, de façon qu'ils voient vos bonnes oeuvres ». Mais sans s'arrêter là, il poursuit : « Et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux (1) ». C'est, en effet, autre chose de rechercher dans les bonnes oeuvres sa propre gloire ou de rechercher la gloire de Dieu. Rechercher sa propre gloire, c'est s'arrêter à la vue des hommes ; rechercher la gloire de Dieu, c'est acquérir la gloire éternelle. Voilà dans quel sens nous ne devons pas, en agissant, rechercher à être vus des hommes : il nous faut faire le bien sans ambitionner comme récompense l'admiration humaine, mais en cherchant la gloire de Dieu dans ceux qui nous voient et qui nous imitent, et en reconnaissant que nous ne serions rien si le Seigneur ne nous faisait ce que nous sommes.
1. Matt. V, 16.
ANALYSE. — C'est surtout aujourd'hui que je me sens porté à réfléchir au poids de ma charge pastorale, et à vous recommander de m'alléger ce fardeau : fardeau terrible qui m'oblige, sous peine de mort éternelle, à vous avertir des dangers qui vous menacent. Ayez donc soin de vivre saintement pour ne pas-vous pendre vous-mêmes. Eh ! pourquoi chercher en tout ce qui est bon sans s'appliquer à rendre bonne sa vie ?
1. Ce jour me presse, mes frères, de réfléchir avec une attention plus grande au fardeau dont je suis chargé. Quoique je doive m'en occuper et le jour et la nuit, je ne sais comment il se fait qu'en cet anniversaire je sois tout pénétré de cette pensée, sans pouvoir même dissimuler combien elle me travaille. Et même, plus croissent ou plutôt décroissent pour moi les années en.me rapprochant du dernier jour; plus est vive, plus est profonde et saisissante la pensée du compte que je dois rendre, pour vous, au Seigneur notre Dieu. Telle est, en effet, la différence qui existe entre chacun de vous et nous : vous n'avez presque à rendre compte que de vous seuls, tandis que nous devons, nous, rendre compte et de nous et de vous. Aussi notre fardeau est-il plus lourd. Il est vrai que bien porté il nous prépare (587) une gloire plus grande ; mais s'il est porté d'une manière infidèle, il plonge dans les plus affreux supplices.
Aujourd'hui donc, qu'ai-je surtout à faire ? Je dois vous intéresser ait danger que je cours, afin que vous deveniez ma joie. Mon danger, c'est d'être attentif aux éloges que vous me donnez, sans tien dire de la manière dont vous vivez. Ah ! Celui qui me voit parler, qui me voit même penser, sait que je suis moins charmé des louanges populaires, qu'inquiet et tourmenté de la manière dont vivent ceux qui m'applaudissent: Je ne veux pas, j'abhorre, je déteste les louanges que me donnent ceux dont la conduite est mauvaise c'est peut moi une douleur et non pas un plaisir. Dirai-je que je ne Veux pas non plus des louanges de ceux qui mènent une vie vertueuse? Ce serait mentir. Dirai-je que j'en veux? J'aurais peur de convoiter plutôt ce qui est vain que ce qui est solide. Que dire alors? Que sans les vouloir absolument, je ne les repousse pas absolument non plus. Je n'en veux pas absolument, pour éviter le péril où exposent les louanges humaines; et je ne les repousse pas absolument, pour ne faire pas des ingrats de ceux que j'évangélise.
2. Quant à la chargé qui pèse sur moi, elle est exprimée par ces paroles que vous venez d'entendre du prophète Ezéchiel. C'est peu, en effet, que ce jour en lui-même nous invite à réfléchir à notre fardeau; il nous a été fait, de plus, une lecture qui nous porte à penser avec grande crainte au devoir dont nous sommes chargé; car nous succombons, si Celui qui nous a imposé ce devoir n'en porte le poids avec nous. Voici donc ce que vous venez d'entendre : « Lorsque j'aurai amené l'épée sur une terre, et que cette terre se sera donné une sentinelle pour voir arriver l'épée, en avertir et l'annoncer; si la sentinelle, à l'approche de l'épée, se tait et que, le glaive frappe et mette à mort le pécheur, ce pécheur, sans doute, mourra à cause de son iniquité, mais je rechercherai son sang dans les mains de la sentinelle; si, au contraire, la sentinelle a vu accourir le glaive, qu'elle ait sonné de la, trompette, qu'elle ait averti , et que le pécheur averti ne se soit pas tenu sur ses gardes, ce pécheur, sans doute encore, mourra à cause de son iniquité, mais la sentinelle a sauvé sa vie. Toi donc, fils de l'homme, je t'ai établi en sentinelle pour les enfants d'Israël ». Ici le Seigneur fait connaître ce qu'il entend par la sentinelle, ce qu'il entend par le glaive, ce qu'il entend par la mort : il n'a point voulu que l'obscurité du texte fût un prétexte pour notre négligence. « Je t'ai établi en sentinelle. Si je dis au pécheur : Tu mourras de mort, et que tu gardes le silence, et qu'il soit frappé de mort; sa mort, sans doute, sera juste et méritée, néanmoins je rechercherai son sang dans tes mains. Mais si je dis au pécheur : Tu seras frappé de mort, et qu'il ne se tienne pas sur ses gardes, son iniquité, sans doute, sera cause de sa mort, mais tu auras sauvé ton âme (1) ».
3. Relevez donc, mes frères, relevez mon fardeau et portez-le avec moi. Vivez bien. Nous voici tout près de la Nativité du Seigneur; nous avons à nourrir ceux qui partagent notre pauvreté; étendons jusqu'à eux notre humanité. Considérez mes paroles comme des mets que je vous présente; je ne puis vous nourrir tous d'un pain matériel et visible; je vous donne à -manger ce qu'on me donne à moi-même. Je suis le serviteur, et non le père de famille. Je vous présente de ce qui me fait vivre; je puise dans les trésors du Seigneur, dans les celliers de ce père de famille qui pour nous s'est fait pauvre, quand il était riche, afin de nous enrichir par sa pauvreté (2). Si je vous servais du pain, le pain une fois rompu, vous en emporteriez un morceau, et tant que j'en aie , chacun de vous n'en recevrait que bien peu. Mais ce que je dis maintenant arrive tout entier à tous et à chacun. Vous partagez-vous entre vous les syllabes de mes paroles? Avez-vous emporté chaque mot de mon discours à mesure qu'il s'est poursuivi? Chacun de vous l'a entendu tout entier. Mais aussi c'est à chacun de voir comment il l'a entendu, car je suis, moi, le distributeur et non l'exacteur.
4. Si je ne distribuais pas, si je conservais l'argent, l'Évangile me glacerait d'effroi. Je pourrais dire : Qu'ai-je besoin d'ennuyer les hommes, de crier aux pécheurs : Gardez-vous d'agir injustement, agissez de telle manière, cessez d'agir de telle autre ? Qu'ai-je besoin d'être à charge au monde ? J'ai appris comment je dois vivre; je veux tenir compte de ce qui m'a été ordonné, prescrit, enseigné;
1. Ezéch. XXXIII, 2-9. — 2. II Cor. VIII, 9.
588
ai-je besoin de rendre compte d'autrui ? Mais l'Evangile me glace d'effroi, et nul au monde ne me ferait sortir de mon oisiveté et de ma tranquillité. Est-il rien de meilleur, de plus doux, que de puiser sans bruit extérieur dans les trésors divins ? Voilà ce qui est bon, ce qui est agréable. Mais prêcher, reprendre, corriger, édifier, s'inquiéter pour chacun, quelle charge, quel poids, quel travail ! Qui ne le fuirait ?
Encore une fois l'Evangile m'épouvante. Un serviteur y paraît, qui dit à son maître « Je savais que vous êtes un homme fâcheux, que vous moissonnez où vous n'avez pas semé; j'ai conservé mon argent, je n'ai pas voulu le dépenser, prenez ce qui est à vous ». S'il y manque quelque chose, montrez-le; s'il n'y manque rien, ne me faites pas de peine. « Méchant serviteur, reprit le Maître, c'est d'après ta propre bouche que je te condamnerai ». — Comment cela ? — Dès que tu m'accuses d'avarice, pourquoi as-tu négligé de me faire des profits ? — J'ai craint de perdre en donnant. — Voilà ce que tu dis. N'est-ce pas ainsi qu'on s'écrie souvent : Pourquoi tant corriger ? Ce que tu lui dis devient inutile, il ne t'écoute pas ? — Je n'ai pas voulu donner mon argent dans la crainte de le perdre, dit le serviteur. — « Je l'eusse, en arrivant, repris avec usure (1) », ajoute le Maître; car je t'avais constitué distributeur, et non exacteur; tu devais t'exercer à donner et me laisser le soin de réclamer ensuite.
Que chacun donc craigne un pareil reproche et songe à la manière dont il reçoit. Si je tremble en donnant, celui qui reçoit doit-il être tranquille ?
5. Que celui qui était mauvais hier soit bon aujourd'hui. Voilà ce que je vous donne. Oui, que celui qui était mauvais hier soit bon aujourd'hui. Tel hier était mauvais, il n'est pas mort. S'il était mort, mort .en mauvais état, il serait allé d'où l'on ne revient pas. Hier il était mauvais et il vit encore : ah ! qu'il profite de sa vie et ne vive plus mal. Pourquoi vouloir au jour mauvais d'hier ajouter un jour mauvais aujourd'hui ? Tu désires une
1. Luc, XIX, 21-23.
longue vie, et tu ne veux pas qu'elle soit bonne ? En fait même de repas, qui veut d'un mauvais et long dîner ? Tel est l'aveuglement prodigieux de l'esprit, telle est la surdité de l'homme intérieur, qu'à l'exception de, soi-même, on ne veut rien que de bon. Tu voudrais posséder une villa. Je soutiens que tu ne désires pas qu'elle soit mauvaise. Tu désires une épouse ? Tu n'en. veux qu'une bonne; tu ne veux non plus qu'une bonne maison. Pourquoi poursuivre cette énumération ? Tu ne veux pas d'une mauvaise chaussure, et tu veux d'une vie mauvaise ? Une chaussure mauvaise te fera-t-elle plus de mal qu'une mauvaise vie ? Quand une chaussure mauvaise et trop serrée te gêne, tu t'assois, tu l'ôtes, tu la jettes ou bien tu y remédies, ou bien encore tu en changes, pour ne pas te fouler les doigts du pied; voilà comment tu te chausses. Et pourtant ta vie reste mauvaise et te fait perdre ton âme !
Je vois clairement ce qui t'égare. Une chaussure nuisible produit la douleur; une vie nuisible, le plaisir; l'une fait souffrir, l'autre fait jouir. Mais ce qui cause un plaisir temporel, produira plus tard une douleur bien plus sensible; au lieu que ce qui cause pour un temps une douleur salutaire, remplira ensuite d'un plaisir infini, d'une joie délicieuse et abondante, car il est écrit : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie (1) » ; et encore : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés (2)».
6. Plus attentifs donc à ces vérités, songeons à ces autres paroles de l'Ecriture relatives à la débauche et à la volupté : « Un moment elle flatte le palais, on la sent ensuite plus amère que le fiel (3) ». De plus, comme notre vie dans ce monde ressemble à un chemin, mieux vaut pour nous aller du travail au repos que du repos au travail; mieux vaut aussi nous fatiguer quelque temps sur la route, afin de pouvoir parvenir ensuite heureusement aux éternelles joies de la patrie, avec la gloire de Jésus-Christ Notre-Seigneur, lequel vit et règne avec le Père, etc. (4)
1. Ps. CXXV, 5. — 2. Matt. V, 5. — 3. Prov. V, 3,4. — 4. Il est douteux que ce dernier paragraphe soit de saint Augustin.
589
ANALYSE. — Un double devoir est imposé aux fidèles à l'endroit de leurs pasteurs: 1° l'obligation de prier pour eux; afin que plus attachés au bonheur d'être chrétiens qu'à l'honneur d'être évêques, ils aiment généreusement le Sauveur, soient reconnaissants envers lui et accomplissent les fonctions multiples et difficiles de la charge pastorale ; 2° l'obligation de leur obéir, afin d'assurer leur salut avec celui de leurs pasteurs.
1. A la vérité, depuis que ce fardeau, dont j'ai à rendre un compte si difficile, est placé sur mes épaules, la pensée de ma dignité me tient constamment en éveil : toutefois je m'en sens beaucoup plus pénétré et plus ému, quand, en me renouvelant la mémoire du passé, ce jour anniversaire de mon sacre me met si vivement en présence du fardeau dont je suis chargé, qu'il me semble arriver pour m'en charger aujourd'hui seulement.
Or, qu'y a-t-il à craindre dans cette dignité, sinon qu'on n'aime plus les dangers qu'elle renferme, que l'avancement de votre salut? Ah ! aidez-moi donc de vos prières, afin que le.Seigneur daigne porter avec moi ce fardeau qui est le sien. Quand vous priez pour moi, d'ailleurs, vous priez aussi pour vous; car le fardeau dont je vous parle est-il autre chose que vous? Priez pour moi sincèrement, comme je demande pour vous que vous ne me pesiez pas. Jésus Notre-Seigneur n'appellerait pas ce fardeau léger, s'il ne le portait avec quiconque en est chargé. Vous aussi, soutenez-moi, et conformément au précepte de l'Apôtre, nous porterons les fardeaux les uns des autres et nous accomplirons ainsi la loi du Christ (1). Ah ! si le Christ ne les porte avec nous, nous fléchissons; et nous succombons, s'il ne nous porte.
Si je m'effraie d'être à vous, je me console d'être avec vous; car je suis à vous comme évêque, comme chrétien je suis avec vous; le premier titre rappelle des obligations contractées, le second, la grâce reçue ; le premier,
1. Gal. VI, 2.
des dangers, le second, le salut; en accomplissant les devoirs attachés au premier, nous sommes en proie aux secousses de la tempête sur une mer immense; mais en nous rappelant quel sang nous a rachetés, nous trouvons dans la tranquillité que nous inspire cette pensée, comme un port paisible, et tout en travaillant au devoir qui nous est propre, nous goûtons le repos de la grâce faite à tous. Si donc je suis plus heureux d'être racheté avec vous que de vous être préposé, je ne vous en servirai que mieux, comme l'ordonne le Seigneur, pour ne pas payer d'ingratitude Celui qui m'a obtenu d'être avec vous son serviteur. Ne dois-je pas aimer mon Rédempteur et ne sais-je pas qu'il a dit à Pierre : « Pierre, m'aimes-tu? Pais mes brebis (1) » ; et cela, une fois, deux fois, trois fois? En lui demandant s'il l'aimait, il le chargeait de travailler; c'est que plus est grand l'amour, moins pèse le travail.
« Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a rendus (2)? » Si je prétends lui rendre en paissant ses ouailles, je ne dois pas oublier que « ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi » qui accomplit ce devoir (3). Comment rendre à Dieu, quand pour tout il me prévient? Et pourtant, si gratuit que soit notre amour, nous cherchons une récompense en paissant le troupeau sacré. Comment cela? — Comment pouvons-nous dire : J'aime purement afin de pouvoir paître, et : Je demande à être récompensé de ce que je fais? La chose serait impossible; jamais le pur amour n'ambitionnerait de récompense,
1. Jean, XXI, 17. — 2. Ps. CXV, 12. — 3. I Cor. XV, 10.
590
si sa récompense n'était Celui-là même à qui il s'attache (1). Eh ! si nous lui témoignons, en paissant son troupeau, notre reconnaissance pour le bienfait de la rédemption, que lui rendrons-nous pour la grâce d'être pasteurs? Il est vrai, et à Dieu ne plaise que ceci s'applique à nous, c'est notre malice personnelle qui nous rend mauvais pasteurs; mais sans sa grâce, et puisse-t-il nous accorder celle-là, nous ne saurions être bons pasteurs. Aussi « vous prions-nous et vous commandons-nous », mes frères, « de ne recevoir pas en vain », non plus «la grâce de Dieu (2)». Rendez fructueux notre ministère. « Vous êtes le champ que Dieu cultive (3) ». Accueillez, à l'extérieur, celui qui vous plante et vous arrose; à l'intérieur, Celui qui donne l'accroissement.
Il nous faut arrêter les inquiets, consoler les pusillanimes, soutenir les faibles, réfuter les contradicteurs, nous garder des astucieux, instruire les ignorants, exciter les paresseux, repousser les contentieux, réprimer les orgueilleux, apaiser les disputeurs, aider les indigents, délivrer les opprimés, encourager les bons, tolérer les méchants, aimer tout le monde. Sous le poids de devoirs si importants, si nombreux et si variés, aidez-nous de vos prières et de votre soumission, obtenez que
1. On peut remarquer ici combien cette doctrine , que l'on retrouve souvent dans saint Augustin, est opposée à ce que soutenait Fénelon quand il fut poursuivi par Bossuet. — 2. II Cor. VI, 1. — 3. I Cor. III, 9.
nous soyons moins flattés de vous commander que de vous rendre service.
2. De même, en effet, qu'il est bon pour vous que nous nous appliquions à implorer pour votre salut la divine miséricorde; ainsi faut-il que pour nous vous répandiez vos prières devant le Seigneur. Jugerions-nous peu convenable ce qu'a fait l'Apôtre, et ce que nous savons? Il avait un si vif désir qu'on le recommandât à Dieu dans la prière, que s'adressant à un peuple tout entier, il lui disait d'un ton suppliant : « Priez en même temps pour nous aussi, (1) etc. »
Ainsi devons-nous vous dire ce qui peut nous encourager nous-mêmes et vous instruire. S'il faut, en effet, que nous réfléchissions avec beaucoup de crainte et d'application à la manière dont nous pourrons accomplir sans reproche les fonctions de notre pontificat; vous devez également chercher à accomplir humblement et généreusement tout ce qui vous sera prescrit. Par conséquent, mes bien-aimés, demandons avec une égale ardeur, que mon épiscopat profite et à vous et à moi. Il me profitera, si je dis ce qu'il faut faire; et à vous, si vous faites ce que j'aurai dit. Oui, si nous prions pour vous et si vous priez pour nous saris cesse et avec l'amour parfait de la charité, nous parviendrons heureusement, avec l'aide du Seigneur, à l'éternelle béatitude.
1. Colos. IV, 3.
Traduction de M. l'Abbé RAULX.