In Œuvres
complètes de Saint Augustin, sous la direction de M. Raulx, tome XVIIème, p.
185 à 221, Bar-le-Duc 1871. Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.
Adressée à
Timasius et à Jacques
Deux jeunes
hommes nobles et lettres, anciens Pélagiens convertis par l'évêque d'Hippone,
avaient communiqué à ce dernier un ouvrage de Pélage en forme de
dialogue ; où la grâce était immolée au profit de la nature. Augustin
entreprit aussitôt la réfutation de ce livre. Il établit que la justice de Dieu
ne consiste pas dans les commandements de la loi, mais dans le secours de la
grâce de Jésus-Christ. La nature humaine fut créée saine et pure ; depuis
la rébellion primitive, elle a besoin du secours du médecin. Le secours de
Jésus-Christ, sans lequel il n'est pas de salut, n'est pas le prix du mérite,
mais on le reçoit gratuitement ; et voilà pourquoi on l'appelle grâce.
Tous ayant péché, la masse du genre humain aurait pu être condamnée sans
injustice de la part de Dieu.
1. Chers
fils Timase et Jacques, j'ai reçu le livre que vous m'avez envoyé, et faisant
trêve aux travaux dont j'étais occupé, je l'ai lu rapidement, il est vrai, mais
avec une grande attention. L'auteur de ce livre m'a paru enflammé d'un zèle
ardent contre ceux qui, au lieu de rendre la volonté humaine responsable des
péchés qu'elle commet, accusent la nature même des hommes et voudraient trouver
dans cette nature une excuse à toutes leurs fautes. Il s'élève énergiquement
contre cette doctrine pestilentielle que des auteurs, même païens, ont
condamnée sévèrement, quand ils ont dit : « C'est à tort que le genre
humain se plaint de sa nature[1] ». D'un autre côté, pour
rendre sa thèse plus facile, il a chargé de toutes les exagérations possibles
la thèse de ses adversaires.
Toutefois,
je crains fort que toute sa plaidoirie ne tourne en faveur de ceux « qui
ont le zèle de Dieu, mais non pas selon la science de ceux qui, ignorant la
justice de Dieu et voulant établir leur justice propre, ne sont point soumis à
la justice de Dieu. » Après ces paroles, l'Apôtre nous apprend quelle est
cette justice dont il parle : « Jésus-Christ », dit-il,
« est la fin de la loi pour la justification de tous ceux qui croient en
lui[2] ». Par conséquent, cette
justice ne consiste pas dans le précepte de la loi, capable seulement
d'inspirer la crainte, mais dans le secours de la grâce de Jésus-Christ, vers
laquelle doit nous conduire la crainte inspirée par la loi, et c'est la seule
utilité qu'elle puisse nous procurer[3]. Voilà sur quoi repose la justice
de Dieu, et c'est ce dont il faut être persuadé si l'on veut savoir pourquoi
l'on est chrétien. « Car si la justice nous vient par la loi, c'est en
vain que Jésus-Christ est mort[4] ». Mais si ce n'est pas en
vain que Jésus-Christ est mort, le pécheur ne peut trouver de justification que
dans celui « qui justifie le pécheur en considération de sa foi, de telle
sorte que sa foi lui est imputée à justice[5]. Car tous ont péché et ont besoin
de la gloire de Dieu, étant justifiés gratuitement par son sang[6] ». Tous ceux donc qui ne
croient pas être du nombre de ces hommes qui ont péché et qui -ont besoin de la
gloire de Dieu, ne peuvent savoir pour quel motif ils sont obligés d'être
chrétiens ; car ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de
médecin ; ce besoin n'existe que pour ceux qui sont malades ; c'est
pourquoi Jésus-Christ n'est point venu appeler les justes, mais les pécheurs[7].
2. Si la
nature humaine, sortie de la chair du premier prévaricateur, peut se suffire à
elle-même pour accomplir la loi et atteindre à la perfection de la justice,
elle doit être entièrement assurée de la récompense, c'est-à-dire de la vie
éternelle, alors même qu'à telle époque ou au sein de telle nation elle aurait
été privée de toute foi à la rédemption future du Messie. En effet, Dieu est
essentiellement juste, et il ne saurait priver les justes de la récompense de
la justice, si on ne leur a donné aucune connaissance du mystère de
l'incarnation du Verbe[8]. Comment croiraient-ils ce dont ils
n'ont pas entendu parler ? et comment peuvent-ils en entendre parler, si
personne ne leur prêche ? Car, comme il est écrit : «La foi vient de
ce qu'on a entendu, et on a entendu parce que la parole de Jésus-Christ a été
prêchée[9] ». Mais est-il donc vrai qu'on
n'ait pas entendu ? « Le son de leur voix s'est fait entendre sur
toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu'aux extrémités du monde[10] ».
Toutefois,
en attendant que ce prodige s'accomplisse, en attendant que la prédication de
l'Évangile parvienne jusqu'aux extrémités du monde, il faut bien avouer qu'il
est des nations, si peu nombreuses fussent-elles, qu, n'ont encore entendu
aucune prédication. Ou que deviendra ou qu'est devenue la nature humaine dans
un tel état de choses ? Direz-vous qu'à la foi au Dieu tout-puissant, qui
a créé le ciel et la terre et par qui elle sent qu'elle a été faite, elle
joindra une vie sainte et l'accomplissement parfait de la volonté de Dieu, sans
avoir aucune notion de la foi en la passion et en la résurrection de
Jésus-Christ ? S'il en est ainsi, je n'ai plus qu'à vous adresser la
réponse que faisait l'Apôtre à ceux qui attachaient la justification à la
loi : « Donc, c'est inutilement que Jésus-Christ est mort ».
L'Apôtre parlait de cette loi donnée par Dieu à la seule nation judaïque ;
avec beaucoup plus de raison ne pouvait-il pas en dire autant de la loi de
nature gravée dans le cœur du genre humain tout entier ? Si la nature
opère la justification, c'est donc inutilement que Jésus-Christ est mort ?
Mais si ce n'est pas inutilement que Jésus-Christ est mort, aucun homme ne peut
ni atteindre la justification, ni se soustraire à la juste vengeance du
Très-Haut, sans la foi et le sacrement du sang de Jésus-Christ.
3. L'homme
fut créé sans tache et sans souillure ; mais Adam se rendit coupable, et
toute sa postérité a besoin d'être guérie, parce qu'elle n'est plus saine.
Malgré sa chute, il lui reste des biens qui font partie de sa constitution, de
sa vie, de ses sens, de son intelligence, et ces biens, il les a reçus de la main
de son Créateur. Le vice est survenu, plongeant dans les ténèbres et
affaiblissant ces biens naturels et rendant nécessaires la diffusion de la
lumière et l'application du remède ; mais ce vice n'est point l’œuvre de
Dieu ; car ce vice de la part d'Adam, fut le résultat du dérèglement de
son libre arbitre, et, de la part de hommes, il est la conséquence du péché
originel. Par conséquent notre nature viciée n'a plus droit qu'à un châtiment
légitime. Sans doute, nous sommes devenus une nouvelle créature en
Jésus-Christ, mais. « nous étions par la corruption de notre nature,
enfant de colère aussi bien que les autres hommes. Dieu, qui est riche en
miséricorde, poussé par l'amour extrême dont il nous a aimés lorsque nous
étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie en Jésus-Christ, par la grâce
duquel nous sommes sauvés[11] ».
4. Or,
cette grâce de Jésus-Christ, sans laquelle ni les enfants ni les adultes ne
peuvent être sauvés, ne nous est point donnée à raison de nos mérites, mais
d'une manière absolument gratuite ; de là son nom de grâce. « Nous
avons été justifiés gratuitement par son sang », dit l'Apôtre. D'où il
suit que ceux qui n'ont pas été délivrés par cette grâce, soit parce qu'ils
n'ont pas pu en entendre parler, soit parce qu'ils n'ont pas voulu obéir, soit
que leur âge ne leur permette pas de comprendre, soit enfin parce qu'ils n'ont
pas reçu le sacrement de la régénération, qu'ils auraient pu recevoir ci qui
les aurait sauvés, tous ceux-là, dis-je, sont privés du bonheur du ciel, et
cette condamnation n'est que justice ; car ils ne sont pas sans péché,
soit qu'il s'agisse du péché originel, soit qu'il s'agisse des péchés actuels.
« Car tous ont péché », soit en Adam, soit en eux-mêmes, et « tous
ont besoin de la gloire de Dieu ».
5. Ainsi
donc, par le fait de leur origine, tous les hommes sont soumis au châtiment, et
lors même que tous subiraient en réalité le supplice de la damnation, ce ne
serait que rigoureuse justice. Voilà pourquoi ceux qui sont délivrés par la
grâce ne sont pas appelés des vases de leurs propres mérites, mais des vases de
miséricorde[12]. Et de qui cette miséricorde, si ce
n'est de celui qui a envoyé Jésus-Christ en ce monde pour sauver les pécheurs[13], c'est-à-dire ceux qu'il a connus
par sa prescience, qu'il a prédestinés, qu'il a appelés, qu'il a justifiés et
qu'il a glorifiés[14] ? N'est-ce donc pas le comble
de la folie que de ne point rendre d'ineffables actions de grâce à la miséricorde
de celui qui délivre ceux qu'il a voulu, quand on sait que la justice
autorisait parfaitement le Seigneur à réprouver tous les hommes sans aucune
distinction ?
6. Si nous
saisissons le sens de ces passages de l'Écriture, nous ne verrons aucune
nécessité de disputer contre la grâce chrétienne et de recourir à toute sorte
d'arguments pour montrer que la nature humaine, dans les enfants, n'a pas
besoin d'être guérie, parce qu'elle est saine, et que cette même nature, dans
les adultes, peut se suffire à elle-même si elle veut, pour arriver à la
justice. Pour établir des démonstrations de ce genre, les Pélagiens se mettent
en frais d'esprit et de finesse ; mais toute leur sagesse n'est qu'une
sagesse de paroles pour détruire la croix de Jésus-Christ[15]. « Cette sagesse n'est pas la
sagesse qui descend du ciel[16] ». Je ne veux pas les
suivre dans la hardiesse de leurs inventions, car je craindrais de paraître
faire injure à nos amis pour lesquels je n'ai qu'un seul désir, celui de voir
leur intelligence aussi prompte que perspicace suivre toujours la voie droite
qui conduit à la vérité.
7. En
parcourant le livre que vous m'avez adressé, je me prends d'admiration pour le
zèle que déploie sols auteur contre ceux qui, pour se justifier de leurs fautes
personnelles, s'en prennent à la faiblesse de la nature humaine. Combien plus
ardent ne doit pas être notre zèle pour empêcher d'anéantir la croix de Jésus-Christ !
Or, c'est l'anéantir que de prétendre que, sans le secours du Sacrement de
Jésus-Christ, nous pouvons parvenir à la justice et à la vie éternelle. Et
pourtant tel est le but que poursuit notre auteur, je n'ose pas dire sciemment
et volontairement, car autrement il cesserait, à mes yeux, d'être
chrétien ; mais qu'il poursuit sans le savoir, j'aime à le croire, et avec
des efforts véritablement inouïs ; pourquoi ses efforts ne sont-ils pas
ceux d'un homme sage, au lieu d'être ceux d'un frénétique ?
8. Il
s'attache tout d'abord à établir la distinction partout admise en principe
entre ce qui est possible et ce qui existe. Il est de toute évidence que ce qui
existe, par là même est possible, tandis que ce qui est possible peut fort bien
ne pas exister. En effet, puisque le Sauveur a ressuscité Lazare[17], il est clair qu'il a pu le
ressusciter ; mais de ce qu'il n'a pas ressuscité Judas, s'ensuit-il qu'il
n'aurait pas pu le ressusciter ? Il le pouvait, mais il ne le voulut pas.
Car s'il l'eût voulu, cette résurrection se serait opérée en vertu de la même
puissance qui avait ressuscité Lazare ; le Fils vivifie ceux qu'il veut
vivifier[18].
Mais
remarquez à quelle conséquence l'auteur voudrait nous amener par cette
distinction fondamentale. « Nous traitons », dit-il,
« uniquement de la possibilité ; et sur un tel sujet, il ne faut
établir que ce qui est certain ; car toute exagération pourrait entraîner
à de très graves conclusions ». Puis, entrant dans des développements
interminables, il se répète Jean, sous mille formes diverses, pour prouver
qu'il ne s'occupe que de la possibilité de ne pas pécher. Entre autres choses,
voici ce qu'il écrit : « Sans craindre de me répéter, je dis que
l'homme peut être sans péché. Que dites-vous vous-même ? Que l'homme ne
peut pas être sans péché ? Je ne dis pas que l'homme est sans péché, et de
votre côté vous ne dites pas non plus que l'homme n'est pas sans péché :
nous discutons sur la possibilité et l'impossibilité, et non pas sur la réalité
et la non-réalité ». Rappelant ensuite certains oracles sacrés que l'on a
coutume de leur opposer, il soutient qu'ils sont étrangers à la question de
savoir si l'homme peut, oui ou non, être sans péché. « Personne n'est pur
de toute souillure[19] ; il n'est pas d'homme qui ne
pèche[20] ; il n'y a pas de juste sur la
terre[21] ; il n'est personne qui fasse
le bien[22] ». « Or », dit-il,
« tous ces passages s'appliquent au fait, et non point à la possibilité.
En effet, nous y trouvons ce qu'ont été certains hommes à telle époque, et non
pas ce qu'ils auraient pu être ; aussi sont-ils à bon droit regardés comme
coupables. Supposez qu'ils n'aient pu être que ce qu'ils ont été, comment
pourraient-ils être coupables ? »
9. Pesez
bien ses paroles. Je suppose un enfant ayant pris naissance dans un lieu où il
n'a pu recevoir le baptême de Jésus-Christ ; il meurt dans cet état,
c'est-à-dire privé du sacrement de la régénération, parce qu'il n'a pu le
recevoir. Notre auteur l'absoudra-t-il et lui ouvrira-t-il le royaume des cieux
contre la sentence manifeste du Sauveur[23] ? Du moins, il est évident que
l'Apôtre ne l'absout pas, quand il s'écrie : « Le péché est entré
dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et c'est ainsi que la
mort est passée dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché[24] ». Ainsi donc, en vertu de
cette condamnation qui court à travers toute la masse, cet enfant ne saurait
être admis dans le royaume des cieux, quoiqu'il y ait eu pour lui une véritable
impossibilité de devenir chrétien.
10.
« Mais », répondent les Pélagiens, « cet homme n'est point
condamné ; car s'il est dit que tous ont péché en Adam, il ne s'agit que d'une
simple imitation et non pas d'une
souillure
réelle contractée par le péché originel ». Si donc on soutient qu'Adam est
l'auteur des péchés commis par sa postérité, parce qu'il a été de tous les
hommes le premier pécheur, pourquoi ne pas dire d'Abel, plutôt que du Christ,
qu'il est le chef de tous les justes, puisqu'il a été de tous les hommes le
premier juste ? Remarquez que ce n'est plus d'un enfant que je
parle ; je suppose qu'un jeune homme ou un vieillard meurt dans une
contrée où il n'a pu entendre parler de Jésus-Christ, et je demande si, oui ou
non, il a pu être justifié par la nature ou par son libre arbitre. S'ils disent
qu'il a pu être justifié, je demande si l'on peut, sans anéantir la croix de
Jésus-Christ, soutenir que tel homme a pu être justifié par la lai naturelle et
par son libre arbitre. S'il en est ainsi, il ne nous reste qu'à dire :
« C'est inutilement que Jésus-Christ est mort », car la justification
possible à un homme l'était également pour tous, lors même que Jésus-Christ ne
serait pas mort ; et si c'est uniquement parce qu'ils l'ont voulu que les
hommes sont coupables, ce n'est donc plus parce qu'ils ne pouvaient être justes
par eux-mêmes. Or, il est certain que personne ne peut être justifié sans la
grâce de Jésus-Christ ; vienne maintenant le Pélagien poussant l'audace
jusqu'à absoudre tel ou tel pécheur en nous disant : « Puisqu'il
n'est ce qu'il est, que parce qu'il n'a pu être autrement, il est par là même
exempt de toute faute ».
11.
L'auteur s'adresse à lui-même, comme venant d'un interlocuteur, l'objection
suivante : « L'homme », direz-vous, « peut être sans péché,
mais par la grâce de Dieu ». Puis, en forme de réponse il ajoute :
« Je félicite votre humanité d'avoir changé d'opinion ; car tout à
l'heure vous combattiez mon assertion, et maintenant, non content de ne plus la
combattre, vous l'embrassez et vous ne la refusez pas de la prouver. En effet,
dire de d'homme qu'il peut, mais par tel où tel a moyen, n'est-ce pas d'abord
avouer qu'il a, ce pouvoir, n'est-ce pas même montrer la p source et l'étendue
de ce pouvoir ? Le meilleur moyen de prouver la possibilité d'une chose,
n'est-ce pas de formuler les conditions ou les qualités de cette
possibilité ? car des qualités doivent nécessairement avoir un
objet ». Il se pose ensuite une nouvelle objection :
« Mais », me direz-vous, « vous paraissez, dans ce passage,
rejeter la grâce de Dieu, puisque vous n'en faites aucune mention ». Il répond :
« Puis-je donc rejeter une chose que j'avoue, qu'il m'est nécessaire
d'avouer, et qui, seule, rend possible la chose dont je parle ; vous, au
contraire, qui niez cette chose, ne niez-vous point, par là même, ce qui lui
donne toute sa réalité ? »
Notre
auteur oublie qu'il répond à un interlocuteur qui ne nie pas, et dont il a
ainsi formulé l'objection : « L'homme, peut être sans péché, mais par
la grâce de Dieu ». Et du moment que cette possibilité n'est pas niée par
son adversaire, pourquoi s'ingénier de cette sorte à l’établir ? Toutefois,
on ne saurait en douter, son interlocuteur, qu'il abandonne après lui avoir
prêté un aveu complet, n'était pour lui qu'une occasion plus ou moins directe
d'attaquer ceux qui soutiennent que l'homme ne saurait être sans péché. Mais
que nous importe ? Qu'il s'attaque à qui il voudra, pourvu qu'il avoue ce
qu'on ne saurait nier sans une impiété. manifeste, à savoir que l’homme, sans
la grâce, ne saurait être exempt de péché. Il dit donc : « Que ce
soit par une grâce, par un secours ou par miséricorde, que l'homme peut être
sans péché, il suffit à ma thèse que l'on avoue cette possibilité ».
12. J'avoue
à votre charité qu'en lisant ces paroles, j'ai été tout à coup saisi de joie en
voyant qu'il ne niait pas la grâce par laquelle seule l'homme peut être
justifié ; car dans toutes nos discussions, le point qui m'indigne et me
révolte, c'est surtout cette négation. Toutefois, en continuant ma lecture,
certaines comparaisons ne vinrent que trop promptement soulever des doutes dans
mon esprit. Voici comme il s'exprime : « Si je dis que l'homme peut
discuter, l'oiseau voler, le lièvre courir, sans indiquer les moyens par
lesquels ces actions s'accomplissent, c'est-à-dire la langue, les ailes, les
pieds, est-ce que j'ai nié les propriétés de ces fonctions, puisque j'ai avoué
les actes eux-mêmes ? » Que l'auteur veuille bien remarquer que tous
ces exemples sont pris dans l'ordre naturel ; en effet, quoi de plus
naturel que la langue, les ailes, les pieds ? Au contraire, il garde un
profond silence sur les choses de l'ordre purement surnaturel comme est la
grâce dont nous traitons et sans laquelle l'homme ne saurait être justifié. Ce
qui nous occupe, ce n'est pas de créer la nature humaine, mais de la guérir.
Sous le coup de ces fâcheuses impressions, j'ai continué ma lecture et je me
suis promptement convaincu que mes craintes n'étaient pas sans fondement.
13. Avant
tout, écoutez ce qu'il dit. Traitant de la différence des péchés, il se fait à
lui-même cette objection, d'ailleurs assez Commune : « Les péchés
légers, vu leur multitude et les nombreuses occasions qui se présentent, ne
peuvent être tous évités ». Il soutient que « ces péchés ne sont
dignes d'aucun châtiment, même le plus léger, s'ils ne peuvent être
évités ». Il ne tient aucun compte des Écritures du Nouveau Testament,
dans lesquelles nous apprenons que le but de toute loi prohibitive est de nous
faire recourir à la grâce et à la miséricorde divine, à raison même des dangers
que nous courons et des fautes que nous commettons. Elle agit comme un
pédagogue qui commence par exiger la foi à ce qui ne sera révélé que plus tard.
Soyons-y fidèles, et la grâce nous accordera le, pardon des fautes commises et
nous aidera puissamment à ne les plus commettre. La voie est faite pour les
voyageurs, quoiqu Il n'y ait de voyageurs parfaits que ceux qui tendent
efficacement au but. Or, à la, souveraine perfection rien ne saurait. être,
ajouté, et nous commençons à la posséder par cela même que nous nous engageons
dans la voie qui y conduit.
14. Quant à
cette question qui lui est posée : « Vous-même êtes-vous sans
péché ? » convenons d'abord qu'elle est étrangère à la question qui
nous occupe. Mais quand l'auteur ajoute : « Si vous n'êtes pas sans
péché, attribuez-en la cause à votre négligence », il a parfaitement
raison, pourvu qu'il en conclue qu'il doit demander à Dieu de ne point se
rendre l'esclave de cette coupable négligence. C'est la prière que formulait le
Psalmiste par ces paroles : « Dirigez mes voies selon votre parole,
et que l'iniquité ne domine point sur moi[25] ». Cela prouve qu'il ne comptait
ni sur sa propre diligence, ni sur ses propres forces pour parvenir à cette
perfection qu'il appelait de tous ses vœux.
15. Il
suppose cette autre objection de la part de ses lecteurs : « Il n'est
écrit nulle part que l'homme puisse être sans péché ». Il la réfute
facilement en répondant « qu'il ne s'agit pas de savoir en quels termes
une maxime est énoncée ». Toutefois, ce n'est pas sans raison que
l'Écriture, qui nous parle plusieurs fois d'hommes trouvés sans reproche, ne
parle nullement d'un seul homme trouvé sans péché, si ce n'est de celui à qui
s'applique manifestement cet oracle : « Celui qui ne connaissait pas
le péché[26] ». Dans un autre passage où il
s'agissait des prêtres, l'Apôtre nous dit de Jésus-Christ « qu'il a tout
éprouvé, selon la ressemblance sans péché[27] » ; il parlait de ce que
le Sauveur a éprouvé dans sa chair, laquelle avait la ressemblance de la chair
de péché, quoiqu'elle ne fût pas une chair de péché. Or une telle ressemblance
ne suppose-t-elle pas que toute autre chair est une chair de péché ?
Reste à
savoir quelle interprétation l'on doit donner à ces paroles : « Tout
ce qui est né de Dieu ne pèche pas et ne saurait pécher, parce que la semence
divine demeure en lui[28] ». Saint Jean, qui écrit ces
paroles, n'était pas né de Dieu, ou s'adressait à des hommes qui n'étaient pas
encore nés de Dieu ; car c'est lui-même qui auparavant écrivait :
« Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons
nous-mêmes et la vérité n'est point en nous[29] ». Or, j'ai donné, selon mon
pouvoir, l'explication de ces paroles dans les livres que j'ai adressés sur ce
sujet à Marcellin[30]. Quant à ces mots : « Il
ne peut pécher », je ne m'oppose pas à ce qu'on les interprète comme s'il
y avait : il ne doit pas pécher. Car ne serait-ce pas folie de soutenir
qu'on ne doit pas pécher, puisque l'expression même de péché signifie quelque
chose qui ne doit pas être fait ?
16. Ces
paroles de l'apôtre saint Jacques : « Aucun des hommes ne peut
dompter la langue », ne me paraissent pas devoir être interprétées dans le
sens adopté par notre auteur, qui veut y voir un reproche, comme s'il y
avait : Est-ce donc qu'aucun des hommes ne peut dompter sa langue ?
Quoi donc, aurait voulu dire l'Apôtre, vous pouvez dompter les bêtes féroces,
et vous ne pouvez pas dompter votre langue ? comme s'il était plus facile
de dompter sa langue que de dompter les bêtes féroces. Je ne crois pas que tel
soit le sens de ce passage. En effet, si l'Apôtre eût voulu faire ressortir la
facilité de dompter la langue, cette idée se serait poursuivie dans la
comparaison des bêtes féroces. Or, nous lisons, toujours au sujet de la.
langue : « Elle est un mal qui agite et tourmente ; elle est
pleine d'un venin mortel[31] » ; et ce venin est plus
dangereux que celui des bêtes et des serpents, car ce dernier ne tue que le
corps, tandis que l'autre tue l'âme, selon cette parole : « La bouche
qui ment, tue l'âme[32] ».
Saint
Jacques n'a donc pas dit ni voulu dire qu'il soit plus facile de dompter la
langue que de dompter les bêtes féroces ; il soutient, au contraire, que
le mal de la langue est si grand dans l'homme qu'elle ne peut être domptée par
aucun homme, tandis que les hommes domptent les bêtes féroces. D'un autre côté,
il est loin de sa pensée de nous porter à conclure que nous pouvons par notre
négligence nous rendre les dociles esclaves de ce mal ; ce qu'il veut,
c'est que nous recourions il a grâce divine pour dompter notre langue. En effet
il ne dit pas : Nul ne peut dompter sa langue, mais : « Aucun
des hommes ne peut dompter sa langue », afin de nous faire mieux
comprendre que si notre langue est domptée, c'est à la grâce, au secours et à
la miséricorde de Dieu que nous devons cette faveur. Que l'âme s'efforce donc
de dompter la langue, et en faisant ces efforts, qu'elle implore le secours
divin, qu'elle prie par la langue pour obtenir que la langue soit domptée, par
la grâce de celui qui a dit à ses Apôtres : « Ce n'est pas vous qui
parlez, mais c’est l'Esprit de votre Père qui parle en vous[33] ». Ainsi donc le précepte nous
avertit de faire ce que nous ne pouvons ni par nos efforts ni par nos propres
forces, parce qu'il veut que nous implorions le secours de Dieu.
17. Après
nous avoir vivement décrit le mal que fait la langue, après s'être écrié antes
frères, de telles choses ne doivent « point avoir lieu », l'Apôtre
saint Jacques indique aussitôt le secours à l'aide duquel on pourra résister au
mal qu'il vient de signaler. « Y a-t-il parmi vous quelqu'un qui soit sage
et savant ? Qu'il fasse paraître ses oeuvres dans la suite d'une bonne
vie, avec une sagesse pleine de douceur. Mais si vous avez dans le cœur une
jalousie pleine d'amertume et un esprit de contention, ne vous glorifiez point
et ne mentez point contre la vérité. Car ce n'est point là la sagesse qui vient
d'en haut, mais c'est une sagesse terrestre, animale et diabolique. « Car
où il y a de la jalousie et un esprit de contention, il y a aussi du trouble et
toute a sorte de mal. Quant à la sagesse qui vient d'en haut, elle est
premièrement chaste, puis amie de la paix, modérée, docile, susceptible de tout
bien, pleine de miséricorde et de fruits de bonnes oeuvres ; elle ne juge
point, elle n'est point dissimulée[34] ». Telle est la sagesse qui
dompte la langue, sagesse descendant du ciel et n'ayant point sa source dans le
cœur humain. Qui donc oserait ne pas attribuer cette sagesse à la grâce de Dieu
et l'attribuer orgueilleusement au pouvoir de l'homme ? S'il ne dépend que
de l'homme de la posséder, pourquoi donc est-elle le premier objet de nos
prières ? Doit-on s'interdire de la demander pour ne pas faire injure au
libre arbitre qui trouverait dans ses forces naturelles le moyen d'accomplir
les préceptes de la justice ? Qu'on ose enfin démentir l'apôtre saint
Jacques nous criant à tous : « Si quelqu'un de vous a besoin de la
sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous libéralement sans reprocher
ses dons, et la sagesse lui sera accordée ; mais qu'il la demande avec
foi, sans défiance[35] ». Telle est la foi à laquelle
nous poussent les préceptes
la loi
commande, mais la foi obtient ce qui est commandé. Si « nous faisons tous
beaucoup de fautes[36] », c'est par cette langue
qu'aucun des hommes ne peut dompter et qui ne peut l'être que par la sagesse
descendant du ciel. D'ailleurs ce dernier passage, dans la pensée de l'Apôtre,
n'est que la reproduction sous une autre forme de ces premières paroles :
« Aucun homme ne peut dompter sa langue ».
18. Pour
prouver l'impossibilité de ne pas pécher, personne, sans doute, ne leur
objectera ces paroles de saint Paul : « La sagesse de la chair est
l'ennemie de Dieu, car elle n'est pas soumise à la loi de Dieu, et elle ne peut
pas l'être. Quant à ceux qui sont dans la chair, ils ne peuvent plaire à Dieu[37] ». L'Apôtre parle de la
sagesse de la chair et non pas de la sagesse qui nous vient du ciel ; de
même, en :parlant d'hommes qui sont dans la chair, il :n'entend pas
parler de ceux qui ne sont pas encore morts, mais de ceux qui vivent selon la
chair. Or tout cela est étranger à la question qui nous occupe. Je voudrais
apprendre de notre auteur si les hommes qui vivent selon l'esprit, et qui à ce
titre ont cessé jusqu'à un certain point de vivre dans la chair, ont besoin de
la grâce de Dieu pour vivre ainsi selon l'esprit, ou s'ils se suffisent à
eux-mêmes, en vertu de la puissance naturelle qu'ils ont reçue dans la création,
et par le seul moyen de leur propre volonté. Ce. qui, enflamme d'autant plus
mon désir bien légitime, c'est que la plénitude de la loi n'est autre chose que
la charité[38], et que la charité a été répandue
dans nos cœurs, non point par nous-mêmes, mais par le Saint-Esprit qui nous a
été donné[39].
19.
L'auteur traite également des péchés d'ignorance et s'exprime en ces termes
« L'homme doit faire en sorte d'échapper à l'ignorance, et ce qui
constitue le crime de l'ignorance, c'est que l'homme, par sa négligence, ignore
tout ce qu'il aurait dû savoir en apportant la diligence suffisante ».
D'après lui l'important c'est de discuter, plutôt que de prier et de
dire : « Donnez-moi l'intelligence afin que j'apprenne vos
commandements[40] ». Autre chose est de né pas
s'inquiéter de savoir, et ces péchés de négligence paraissaient être expiés par
certains sacrifices de la loi ; autre chose, de vouloir comprendre sans
pouvoir y parvenir, et d'agir ; contre la loi, ne comprenant pas ce que la
loi commande. De là cette prescription qui nous est. faite de demander la
sagesse à Dieu « qui, donne à tous abondamment » et spéciale ment à
tous ceux qui proportionnent l'intensité de leurs prières à la grandeur de la
grâce qu'ils implorent.
20. Il
avoue cependant « que l'on doit expier divinement les péchés commis et
prier Dieu dans ce but » afin d'en obtenir le pardon ; car, dit-il,
« quand un péché est commis, rien ne peut faire qu'il ne soit point
commis », pas même cette « puissance de la nature et cette volonté
humaine » auxquelles, pourtant il prodigue de si grands éloges. Par
conséquent il ne reste plus qu'à en demander le pardon. Quant à demander que
Dieu nous aide à repousser, le péché, notre auteur n'en parle pas, du moins que
je sache. Le, silence dans une pareille matière ne laisse pas que de
surprendre ; car l'oraison dominicale nous fait demander à Dieu qu'il
daigne nous pardonner les péchés commis et ne pas nous laisser succomber à la
tentation ; de ces deux demandes, l'une regarde le passé, et l'autre
l'avenir. Sans doute, pour ne pas succomber, il faut le concours de notre
volonté, mais notre volonté seule ne suffit pas ; voilà pourquoi notre
prière, qui alors n'est ni superflue ni impudente. En effet, ne serait-ce pas
folie de demander à faire ce que vous avez le pouvoir de faire ?
21. Ce qui
doit surtout nous intéresser, ce sont les efforts que tente notre auteur pour
montrer que la nature humaine a conservé toute son innocence originelle, dût-il
pour cela lutter par la sagesse de la parole contre les oracles les plus
formels de la sainte Écriture, et anéantir la croix de Jésus-Christ[41] ; Toutefois cette croix ne
sera point anéantie, tandis que sa prétendue sagesse sera complètement déjouée.
Espérons en effet que quand nous lui aurons prouvé son erreur, le Seigneur,
dans son infinie miséricorde, lui accordera la grâce d'un repentir salutaire.
« Et
d'abord », dit-il, « nous devons examiner si réellement, comme
quelques-uns le prétendent, la nature a été débilitée et changée par le péché.
Pour cela nous devons avant tout nous demander ce qu'est le péché :
est-ce une substance ou un simple nom sans substance, en ce sens que le péché
ne soit ni un être, ni une existence, ni un corps quelconque, mais la simple
dénomination d'un acte mauvais ? » Il ajoute : « Je crois
qu'il en est ainsi. Et s'il en est ainsi, comment ce qui manque de substance
a-t-il, pu débiliter ou changer la nature ? »
Remarquez,
je vous prie, comment, dans sa profonde ignorance, il s'efforce de dénaturer
les expressions salutaires des oracles divins. « J'ai dit : Seigneur,
ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j'ai péché contre vous[42] ». Qu'est-ce donc qu'il peut
guérir, si rien n'est blessé, si rien n'est malade, si rien n'est débilité ni
vicié ? Vous entendez les aveux de l'homme, pourquoi vouloir qu'il
discute ? « Guérissez mon âme », dit-il. Demandez-lui à quelle
source s'est souillé ce dont il demande la guérison, et écoutez la
réponse : « Parce que j'ai péché contre vous ». Que notre auteur
l'interroge, qu'il lui pose la question qui le préoccupe et qu'il dise : O
vous, qui criez : « Guérissez mon âme parce que j'ai péché contre
vous », qu'est-ce donc que le péché ? est-ce une substance, ou un nom
sans substance, en ce sens qu'il ne soit ni un être, ni une existence, ni un
corps quelconque, mais la simple dénomination d'un acte mauvais ?
L'Écrivain
sacré lui répond :Vous dites vrai, le péché n'est pas une substance, il est
la dénomination d'un acte mauvais. Mais notre auteur se récrie : Pourquoi
donc criez-vous. « Guérissez mon âme, parce que j'ai péché contre
vous ? » Comment ce qui manque de substance a-t-il pu vicier votre
âme ? Et l'Écrivain sacré, pénétré de regret sur sa blessure, ne voulant
pas que la discussion l'interrompe dans sa prière, répondrait d'un seul mot
Éloignez-vous de moi, je vous prie ; allez plutôt, si vous le pouvez,
discuter avec Celui qui a dit : « Le médecin est nécessaire non a pas
à ceux qui se portent bien, mais aux malades ; je ne suis pas venu appeler
les justes, mais les pécheurs[43] ». Ne compare. t-il pas les
justes à ceux qui se portent bien et les pécheurs aux malades ?
22.
Voyez-vous où tend cette discussion ? c'est à rendre parfaitement inutile
cette parole : « Vous l'appellerez Jésus, car il sauvera a son peuple
de leurs péchés[44] ». Comment sauver, quand il
n'y a pas de maladie ? En effet, ces péchés dont Jésus-Christ sauvera son
peuple, selon la parole de l'Évangile, ne sont pas des substances et comme
tels, d'après notre auteur, ils ne sauraient vicier. O frère, il est bon de
vous souvenir que vous êtes chrétien ! Peut-être suffirait-il de croire
ces choses ; mais, cependant, comme vous roulez disputer, ce qui ne serait
pas mauvais, ce qui serait même utile si précédemment on avait la foi
affermie ; ne pensons pas que le péché ne puisse point vicier la nature
humaine, mais sachant par les divines Écritures, que notre nature est
corrompue, cherchons plutôt comment cela s'est fait. Nous avons appris déjà que
le péché n'est pas une substance ; mais ne pas manger ce n'est pas une
substance, et ce pendant le corps, s'il est privé de nourriture, languit, s'épuise,
se brise tellement, que la durée d'un tel état lui permettrait à peine de
revenir à cette nourriture dont la privation l'a vicié. C'est ainsi que le
péché n'est pas une substance, mais Dieu est une substance et une substance
souveraine, et la seule nourriture vraie de la créature raisonnable ; en
se retirant de lui par la désobéissance, et refusant par faiblesse de puiser et
de se réjouir où il devait, entendez le Prophète s'écrier : « Mon
cœur a été frappé, et s'est desséché comme la paille, parce que j'ai oublié de
manger mon pain[45] ».
23. Voyez
ensuite comment, ;pur de simples raisons de vraisemblance, votre auteur
attaque la vérité des saintes Écritures. Le Sauveur, appelé Jésus parce qu'il
sauve son peuple de leurs péchés, nous adresse ces belles paroles :
« Le médecin est nécessaire, non pas à ceux qui se portent bien, mais aux
malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs[46] ». C'est ce qui a fait dire à
l'Apôtre : « C'est une vérité certaine et digne d'être reçue avec une
entière déférence, que Jésus-Christ est venu dans ce monde sauver les pécheurs[47] ». Or, contre cette vérité
certaine et digne d'être reçue avec une entière déférence, le Pélagien ne
craint pas de protester en ces termes : « Cette maladie n'a pas dû se
contracter par les péchés ; car le châtiment du péché ne saurait être de
nous faire commettre un plus grand nombre de péchés ».
Pour les
enfants eux-mêmes, nous cherchons un médecin qui vienne à leur secours, et
l'auteur nous dit : « Que cherchez-vous ? ceux pour qui vous
appelez un médecin sont d'une santé parfaite. Le premier homme lui-même n'a pas
été condamné à la mort à cause du péché, car dans la suite il n'a plus
péché ». Ne dirait-on pas qu'un ange est venu lui révéler le degré de
justice du premier homme, et qu'il ne lui suffit pas de savoir, par l'Église,
qu'Adam a été délivré par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ ?
« Ses descendants », nous dit-il, « non seulement ne sont pas
plus faibles que lui, mais on les voit même accomplir un grand « nombre de
préceptes, tandis qu'il a négligé d'accomplir le seul qui lui fût
imposé ». Or, il voit naître la postérité d'Adam dans des conditions
toutes différentes de celles qui accompagnèrent la création du premier
homme ; non-seulement nous sommes incapables de recevoir aucun précepte,
puisque les sens sont absolument endormis, mais nous pouvons à peine prendre la
nourriture quand la faim nous presse. Et quand nous rappelons que Celui qui
sauve son peuple de leurs péchés, appelle ces petits enfants à recevoir le
salut sur le sein de l'Église notre mère, les Pélagiens protestent et, comme
s'ils connaissaient mieux ces enfants que ne les connaît Celui qui les a créés,
ils attestent leur parfaite innocence avec un langage qui n'est rien moins
qu'innocent.
24. Notre
auteur soutient que la punition du péché devient la matière du péché, si le
pécheur, affaibli par son péché, se trouve entraîné à des fautes plus
nombreuses. Il ne réfléchit pas que pour le prévaricateur de la loi ; la
lumière de la vérité va toujours et doit aller s'affaiblissant. Bientôt même il
arrive à l'aveuglement ; de là vient qu'infailliblement il tombe, en tombant
il se blesse ; sous le poids de ses blessures, il ne peut plus se relever,
et alors il n'entend plus que la voix de la loi qui l'avertit d'implorer la
grâce du Sauveur. Ne subissaient-ils aucun châtiment ceux dont l'Apôtre nous
dit : « Parce que, ayant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifié
comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâce, mais ils se sont égarés dans leurs
vains raisonnements et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres ? »
Cet aveuglement est une vengeance et un châtiment, et cependant c'est par suite
de ce châtiment, c'est-à-dire de cet aveuglement du cœur, résultat de la
disparition de la lumière de la sagesse, qu'ils sont tombés dans des péchés
plus nombreux et plus graves. « Ainsi sont-ils devenus insensés, en
s'attribuant le nom de sages ». Pour peu qu'on le comprenne, ce châtiment
est terrible. Aussi voyez-en les suites : « Ils ont transféré
l'honneur qui n'est dû qu'au Dieu incorruptible, à l'image d'un homme
corruptible, et à des figures d'oiseaux, de bêtes à quatre pieds et de reptiles ».
C'est le résultat du châtiment du péché, car « leur cœur insensé a été
rempli de ténèbres ». Et parce que leurs péchés ne sont que le châtiment
du péché, l’Apôtre ajoute : « Voilà pourquoi Dieu les a livrés aux
désirs de leur cœur, au vice de l'impureté ». Se pouvait-il des châtiments
plus graves ? Mais voyez les suites de ce châtiment : « En sorte
qu'ils ont déshonoré eux-mêmes leur propre corps ». Voulant encore nous
faire mieux sentir que cette iniquité n'est que le châtiment de l'iniquité, il
ajoute : « Ils ont mis le mensonge à la place de la vérité de Dieu et
rendu à la créature l'adoration et le culte souverain, au lieu de le rendre au
Créateur qui est béni dans tous les siècles. Amen. C'est pourquoi Dieu les a
livrés à des passions honteuses ». Telle est la vengeance de Dieu, et il
en jaillit aussitôt des péchés plus nombreux et plus graves. « Car les
femmes, parmi eux, ont changé l'usage qui est selon la nature, en un autre qui
est contre la nature. Les hommes de même, rejetant l'union des deux sexes, qui
est selon la nature, ont été embrasés d'un désir brutal les uns envers les
autres, l'homme commettant avec l'homme des crimes infâmes ».
Enfin,
voulant montrer que ces péchés ne sont que le châtiment d'autres péchés,
l'Apôtre ajoute : « C'est ainsi qu'ils reçoivent en eux-mêmes la
juste peine qui est due à leur erreur ». Or, voyez combien de fois cette
vengeance se renouvelle et combien elle est féconde pour enfanter l'iniquité.
« Comme ils n'ont pas fait usage de la connaissance qu'ils avaient de Dieu,
Dieu aussi les a livrés à un sens dépravé, en sorte qu'ils ont fait des actions
indignes. Remplis de toutes sortes d'injustices, de méchanceté, de fornication,
d'avarice, de malignité, ils ont été envieux, meurtriers, querelleurs, a
trompeurs ; ils ont été remplis d'injustice, semeurs de faux rapports,
calomniateurs, ennemis de Dieu, outrageux, superbes, altiers, inventeurs de
crimes, désobéissants à leurs pères et à leurs mères, sans prudente, sans
modestie, sans affection, sans foi, sans miséricorde[48] ». Après cela que notre auteur
ose s'écrier : « Il n'a pu se faire que pour le châtiment de son
péché, le pécheur se trouve entraîné à d'autres péchés ».
25. Notre
auteur me répondra peut-être que ce n'est pas Dieu qui pousse les pécheurs à
ces crimes, et qu'il lui suffit d'abandonner ceux qui sont dignes de l'être. Si
ce sont là ses propres convictions, je les approuve ; car du moment que ces
pécheurs sont privés des lumières de la justice, et par là même plongés dans
les ténèbres, que peuvent-ils produire autre chose que ces oeuvres de ténèbres
que je viens de rappeler, jusqu'à ce que cette parole leur soit adressée et
soit entendue par eux : « Vous qui dormez, levez-vous et sortez
d’entre les morts, et le Christ vous éclairera[49] ? » La vérité les regarde
comme étant déjà morts, et de là cette parole : « Laissez les morts
ensevelir leurs morts[50] ». Et ceux que la vérité
regarde comme morts, notre auteur soutient qu'ils ne peuvent être ni blessés ni
viciés par le péché, parce qu'il a appris que le péché n'est point une
substance. Personne ne lui dit : « que l'homme est ainsi fait qu'il
peut passer de la justice au péché, mais qu'il ne peut du péché retourner à la
justice ». Nous disons seulement que pour pécher il lui suffit de son
libre arbitre, qui devient ainsi le principe de toutes ses souillures, tandis
que pour revenir à la justice, il a besoin d'un médecin, car il est malade, et
d’un vivificateur, car il est mort. Or, sur cette grâce, notre adversaire garde
le plus fond silence, prétendant sans doute que pécheur peut se guérir par sa
propre volé, puisqu'elle a suffi toute seule pour le souiller.
Nous ne lui
disons pas « que la mort du corps est un péché », car elle n'en est
que le châtiment ; mourir corporellement ne saurait être un péché.
Au contraire, la mort de l’âme c'est le péché, car en péchant, l'âme est
séparée de sa vie, c'est-à-dire de Dieu ; et si elle ne peut faire que des
oeuvres mortes, jusqu'à ce qu'elle revive par la grâce de Jésus-Christ. Nous.
sommes loin de dire que : «La
faim, la soif et les autres infirmités corporelles nous entraînent dans la
nécessité de pécher ». Nous ne voyons dans tout cela que des épreuves pour
la vie des justes et des occasions ménagées par la providence pour donner à la
vertu plus d'éclat et lui faire mériter une plus belle récompense. Mais pour
supporter patiemment et saintement ces épreuves, l'âme a besoin d'être aidée
par la grâce de Dieu, par l'esprit de Dieu, par la miséricorde de Dieu ;
au lieu de s'élever dans l'orgueil de sa volonté, c'est dans l'humble
confession de sa faiblesse qu'elle trouve la force et le courage. Ne sait-elle
pas dire à Dieu : « Vous êtes ma patience[51] ? » Or, je ne sais
pourquoi cette grâce, ce secours et cette miséricorde sans laquelle il n'y a
pas de justice possible, sont l'objet du silence le plus absolu de la part de
notre auteur. Il va plus loin encore, car en nous présentant la nature comme
suffisante pour produire la justice par le seul concours de la volonté, il
détruit évidemment toute l'économie de la grâce de Jésus-Christ, en dehors de
laquelle il n'y a plus de justice possible. D'un autre côté, après l'absolution
du péché par la grâce et après notre justification, nous restons soumis à la
mort corporelle, quoique cette mort ne soit que la conséquence du péché. Mais
je crois avoir, selon mes forces, résolu suffisamment cette question dans les
livres que j'ai adressés à Marcellin de sainte mémoire[52].
26.
L'auteur nous objecte que « Jésus-Christ a pu mourir quoiqu'il fût exempt
de tout péché ». Ne pouvons-nous pas dire de sa naissance qu'elle est due
à la puissance de sa miséricorde, et non pas à la condition de la nature ?
De même il est mort par sa propre puissance, et sa mort a été le prix de notre
rachat. Cela seul, du reste, suffit pour les convaincre d'erreur quand ils
exaltent la nature humaine au point de soutenir que le prix de la mort de
Jésus-Christ n'est nullement nécessaire au libre arbitre pour s'arracher à la
puissance des ténèbres et mériter le royaume éternel. Cependant, à l'approche
de sa passion, le Sauveur s'écriait : « Voici venir le prince de ce
monde, et il ne trouvera rien en moi » ; c'est-à-dire aucun péché qui
lui donne sur moi le moindre droit de me faire mourir. « Mais afin que
tous sachent que je fais la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d'ici[53] » ; c'est bien comme s'il
leur eût dit : je meurs ; non point que j'y sois contraint par le
péché, mais parce que je veux avant tout obéir.
27.
L'auteur soutient « que le mal ne saurait être la cause d'aucun
bien ». Le châtiment est un mal, et néanmoins il est pour beaucoup la
cause de leur conversion. Il est donc des maux qui deviennent utiles par
l'ineffable miséricorde de Dieu. Était-ce de quelque bien que le Psalmiste
parlait quand il s'écriait : « Vous avez détourné de moi votre face
et j'ai été confondu ? » Il était dans l'affliction, mais cette
affliction fut pour lui un puissant remède contre l'orgueil. Quand il était
dans l'abondance, il avait dit : « jamais quoi que ce soit ne pourra
m'ébranler ». Et il s'attribuait ainsi ce qu'il ne tenait que de Dieu. Car
ce qu'il possédait, ne l'avait-il pas reçu[54] ? Il fallait donc lui montrer
de quelle source unique il pouvait attendre le remède, afin qu'il reçût dans
l'humilité ce qu'il avait perdu par son orgueil. Aussi l'entendons-nous
s'écrier : « Seigneur, vous avez donné la force à ma beauté ». Pourtant
je disais dans mon abondance : « Je ne serai point ébranlé »,
quand ce bienfait ne venait que de vous et non pas de moi. Enfin « vous
avez détourné de moi votre face, et j'ai été confondu[55] ».
28. Ces
sentiments ne sont point goûtés par un esprit orgueilleux, mais le Seigneur est
grand, et il sait les inspirer quand il lui plaît. En face d'une erreur, nous
sommes plus portés à chercher la réfutation, qu'à comprendre de quel prix il
est pour nous de ne, pas tomber dans l'erreur. Aussi je suis persuadé qu'en
face des hérétiques nous aurons moins besoin de discuter que de prier pour eux
et pour nous. Par exemple, jamais nous n'avons tenu ce langage que pourtant il
nous reproche : « Le péché a été nécessaire pour donner libre cours à
la miséricorde de Dieu ». Plût à Dieu que cet abîme de misère n'eût jamais
existé et n'eût pas rendu cette miséricorde nécessaire ! Mais comme le
péché avait revêtu un caractère d'iniquité d'autant plus grande qu'il était
plus facile à l'homme de ne pas pécher puisqu'il n'avait pas encore perdu sa
force, il dut être puni dans la même proportion. Il devait ressentir en
lui-même le contre-coup de son péché en perdant cet empire sur son corps qu'il
ne tenait que de Dieu et dont il avait refusé de faire hommage à Dieu.
Aujourd'hui nous naissons sous cette loi du péché, et cette loi, dans nos
membres, lutte contre la loi de l'esprit[56] ; gardons-nous cependant de
murmurer contra Dieu, et de discuter contre un fait d'une telle évidence ;
contre ce châtiment, qu'il nous suffise de chercher et d'implorer la
miséricorde de Dieu.
29. Pesez
attentivement ces paroles de notre Auteur : « Quand il est
nécessaire, Dieu ne refuse pas de faire miséricorde à l'homme, parce qu'il est
nécessaire de venir au secours de l'homme après son péché, et non point parce
que Dieu a désiré la cause de cette nécessité ». Ne voyez-vous pas que
s'il ad. met la nécessité de la miséricorde de Dieu, ce n'est point afin que nous
ne péchions pas, mais parce que nous avons péché ? Il ajoute :
« Le médecin doit être prêt à guérir celui qui est blessé, mais il ne doit
point désirer que celui qui est sain reçoive quelque blessure ».
Si cette
comparaison peut s'appliquer à la matière que nous traitons, il en résulte
évidemment que la nature humaine n'a pu être blessée par le péché, puisque le
péché n'est pas une substance. De même, par exemple, que celui qui boîte à
cause d'une blessure, se fait soigner pour que la guérison de celle blessure
lui rende une marche régulière ; de même, en guérissant nos maux, le
Médecin céleste n'a pas seulement en vue de détruire ces maux, mais encore de
nous faire marcher droit dans le chemin de la vertu ; or, cette marche
n'est possible, même aux justes, que par le secours de Dieu.
Quand un
médecin ordinaire a guéri un homme, il s'en remet pour le reste à la
Providence, de qui seule le malade peut attendre sa sustentation par les
éléments et par la nourriture corporelle, toutes choses nécessaires à l'affermissement
et à la conservation de la santé et qui ne peuvent venir que de Dieu aussi bien
que les remèdes employés pour refouler la maladie. En effet, si le médecin
soigne et guérit, ce n'est point avec des médicaments qu'il crée
lui-même ; car les substances qui composent ces médicaments sont l’œuvre
de Celui qui crée tout ce qui est nécessaire à ceux qui sont en santé et à ceux
qui sont malades.
D'un autre
côté, ce Dieu qui, par Jésus-Christ médiateur de Dieu et des hommes, guérit
spirituellement les malades et ressuscite les morts, c'est-à-dire justifie les
pécheurs, ne nous abandonne pas si nous ne l'avons pas abandonné nous-mêmes, et
après nous avoir ramenés à une santé parfaite, c'est-à-dire à la vie parfaite
et à la justice, il est toujours là pour nous aider à vivre dans la piété et
dans la justice. En effet, de même que l’œil le plus sain ne peut distinguer
les objets qu'autant qu'il est plongé dans la lumière, de même l'homme
pleinement justifié, ne peut vivre dans cette justice qu'autant qu'il est aidé
divinement par l'éternelle lumière de la justice. Dieu nous guérit donc, non
pas seulement en ce sens qu'il efface les péchés que nous avons commis, mais en
ce sens encore qu'il nous fournit les moyens de ne pas pécher
30.
L'auteur déploie toute son habileté et s’ingénie de toute manière pour réfuter
ce raisonnement qui lui est posé : « Pour ôter à l'homme toute
occasion de s'enorgueillir, il était nécessaire de lui faire sentir qu'il ne
peut être sans péché ». Et voici que notre adversaire regarde comme
« une absurdité et une folie que le péché devienne un remède au péché,
puisque l'orgueil est lui-même lui péché ». Mais ne plonge-t-on pas le
scalpel dans une plaie, ne fait-on pas des incisions dans une blessure, afin
d'enlever la douleur par la douleur ? Si jamais nous n'avions éprouvé ce
genre d'opérations, et si nous en avions entendu parler dans des pays où
choses semblables ne seraient jamais arrivées, n'aurions-nous pas souri de
mépris et répondu par ces paroles : C'est une absurdité de prétendre que
la douleur soit nécessaire pour détruire la douleur que cause un ulcère ?
31.
« Mais Dieu », disent-ils, « peut tout guérir ». Et en
effet, Dieu agit en vue de tout guérir, mais il agit conformément à ses propres
desseins, et ce n'est pas au malade à lui tracer l'ordre de la guérison. Le
Seigneur voulait assurément affermir son Apôtre, et cependant il lui dit :
« La force se perfectionne dans la faiblesse » ; de plus, malgré
les fréquentes prières de cet Apôtre, il ne lui enlève pas je ne sais quel
aiguillon de la chair que Paul avoue lui avoir été donné dans la crainte qu'il
ne trouvât dans la grandeur de ses révélations l'occasion de s'enorgueillir[57]. Les autres vices se nourrissent de
mauvaises actions, l'orgueil seul est à craindre jusque dans les couvres les
plus parfaites. Aussi les justes sont-ils fréquemment avertis de ne pas
s'attribuer à eux-mêmes ce qui ne leur vient que de Dieu, car autrement ils
pécheraient plus gravement que ceux-là mêmes qui ne font aucun bien et auxquels
il est dit : « Faites votre salut avec crainte et tremblement ;
car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir[58] ».
Si c'est
Dieu qui opère en nous, pourquoi n'est-ce pas avec sécurité, plutôt qu'avec
crainte et tremblement ? Mais le bien ne peut se faire sans notre propre
volonté ; or il est à craindre que celui qui fait le bien ne s'en attribue
à lui seul le mérite et ne dise dans son abondance : « Je ne serai
jamais ébranlé ». Autrement celui qui, dans sa volonté, avait ajouté la
force à la beauté, détournerait peu à peu sa face, ce qui jetterait dans le
trouble l'orgueilleux qui aurait tenu ce langage ; cette tumeur de
l'orgueil ne peut se guérir sans douleur.
32. II
n'est pas dit à l'homme : « Il est nécessaire que vous péchiez pour
que vous ne péchiez pas ». Mais nous lui disons : Dieu vous abandonne
quelquefois pour punir votre orgueil, afin que vous sachiez que le bien dont
vous vous enorgueillissez ne vient pas de vous et que vous appreniez à vous
défier de l'orgueil. Écoutons une de ces paroles de l'Apôtre, à laquelle il
serait très-difficile de croire si ce n'était pas un crime de ne pas croire à
sa parole inspirée. Nous savons tous que Satan a été pour le genre humain la
première séduction au péché[59] et le premier auteur de tous les
péchés. Et cependant quelques-uns sont livrés à Satan afin qu'ils apprennent à
ne pas blasphémer[60]. Comment donc l'œuvre de Satan
est-elle repoussée par l’œuvre de Satan ? Que notre auteur pèse
attentivement ces considérations, de crainte qu'elles ne lui paraissent trop
relevées et qu'un examen superficiel ne lui laisse entrevoir que des
obscurités.
Que prétend-il
prouver par ces comparaisons dans lesquelles il devrait voir qu'il fournit
lui-même la réponse à toutes ses objections ? « Que dirai-je
encore », s'écrie-t-il, « à moins que je n'ajoute qu'il n'est pas
plus difficile de croire que le feu est éteint par le feu que de croire que le
péché se guérit par le péché ? » Lors même qu'on ne pourrait pas
éteindre le feu par le feu, s'ensuivrait-il, comme je l'ai dit, que la douleur
ne peut pas se guérir par la douleur ? Qu'il prenne la peine de
l'examiner, et il verra que le poison se détruit par le poison. Et s'il
remarque que le feu de la fièvre est éteint quelquefois par le feu des remèdes,
avouera-t-il que le feu peut s'éteindre par le feu ?
33.
« Comment donc », dit-il, « séparerons-nous du péché l'orgueil
lui-même ? » Et quelle nécessité de le séparer, puisqu'il est évident
que l’orgueil lui-même est un péché ? « De même », dit-il,
« que tout péché est un acte d'orgueil, de même tout acte d'orgueil est un
péché. En effet, demandez-vous ce qu'est le péché, et voyez si vous
trouverez quelque péché qui ne soit pas avant tout inspiré par
l'orgueil ». Voici maintenant les preuves sur lesquelles il appuie sa
proposition « Tout péché, si je ne me trompe, est un, mépris de Dieu, et
tout mépris de Dieu est de l'orgueil. Car se peut-il quelque chose de plus
orgueilleux que de mépriser Dieu ?Tout péché est donc de l'orgueil, selon
cette parole de l'Écriture : L'orgueil est le commencement de tout péché ».
Or, j'invite
notre auteur à examiner sérieusement la question, et il trouvera une différente
profonde entre les autres péchés et le péché d'orgueil. En effet, beaucoup de
péchés se commettent par orgueil, mais tous les péchés ne sont pas pour cela
des actes d'orgueil ; les uns n'ont-ils pas pour cause l'ignorance, et les
autres la faiblesse ? Combien sont commis par des personnes plongées dans
les gémissements et dans les larmes ? De son côté, l'orgueil est par
lui-même un péché, indépendamment de tout autre motif ; et, comme je rai
déjà dit, il sait se glisser non pas seulement dans les péchés, mais même dans
des actions très-bonnes d'ailleurs. Ceci, du reste, n'ôte rien à la vérité de
cet oracle divin : « L'orgueil est le commencement ou le principe de
tout péché » ; car c'est lui qui a précipité dans l'abîme le démon,
cause première du péché de l'homme et qui, jaloux de l'innocence de l'homme,
lui a tendu le piège dans lequel il était tombé lui-même. N'est-ce point à la
porte de l'orgueil que le serpent venait frapper quand il s'écriait :
« Vous serez comme des dieux[61] ? » De là ces autres
paroles : « L'orgueil est le commencement de tout péché ; le
commencement de l'orgueil pour l'homme, c'est de se séparer du Seigneur[62] ».
34. Mais
que signifient ces paroles de notre auteur : « Comment donc l'homme
peut-il accepter devant Dieu la responsabilité d'un péché qu'il sait n'avoir
pas commis personnellement ? En effet, si vous regardez ce péché comme
nécessaire, comment pouvez-vous le lui attribuer ? Un péché n'est nôtre
que quand il est volontaire, et s'il est volontaire il peut être évité ».
A cela nous répondons : Le péché est l’œuvre propre du pécheur, mais le
vice qui en est la source n'est pas encore parfaitement guéri. Supposez ensuite
que nous fassions un mauvais usage de notre santé spirituelle, bientôt ce vice
prend de grands développements, et de là une multitude de péchés qui viennent
de la faiblesse ou de l'aveuglement. La seule chose à faire, c'est d'implorer
sa guérison et une santé qui ne défaille plus. Mais qu'il se mette en garde
contre l'orgueil qui lui ferait croire que sa guérison et sa maladie découlent
du même principe.
35. En
parlant ainsi, je ne veux que faire mieux ressortir la profonde ignorance où je
suis des décrets éternels de Dieu, et en particulier de la raison pour laquelle
le Seigneur ne guérit pas immédiatement cet orgueil qui tend à se glisser jusque
dans nos meilleures actions. La guérison de ce vice lui est demandée par les
âmes pieuses avec des larmes amères et de longs gémissements ; elles le
conjurant sans cesse de leur offrir sa main puissante pour vaincre cet orgueil
et en quelque sorte pour le fouler aux pieds et pour l’anéantir. Qu'un homme se
réjouisse d'une bonne action qu'il vient d'accomplir et dans laquelle il croit
avoir vaincu l'orgueil, aussitôt et du sein de cette joie l'orgueil se lève et
dit : Je vis encore, pourquoi ce triomphe de la part ? Car je vis
précisément parce que tu triomphes. Sans doute ce serait une grande joie pour
nous de pouvoir avant le temps triompher de l'orgueil vaincu, quoique nous
sachions bien que son ombre planera sur nous jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans
le plein midi. C'est ce midi qui nous est promis par la sainte Écriture :
« Il fera éclater notre justice comme la lumière ; il fera briller
notre innocence comme le midi », pourvu que se réalise cette autre
parole : « Placez vos voies dans le Seigneur, espérez en lui, il
agira lui-même[63] ».
Est-ce
ainsi qu'en jugent ceux qui se croient le pouvoir d'agir par eux-mêmes ?
« Dieu agira lui-même » ; à qui s'adressaient ces paroles, si ce
n'est pas à ceux qui disent : C’est nous qui agissons, c'est-à-dire nous
nous justifions nous-mêmes. Sans doute nous ne restons pas sans agir, mais nous
ne faisons que coopérer à l'action de Dieu qui nous prévient par sa
miséricorde. Or, il nous prévient afin que nous soyons guéris et afin qu'étant
guéris nous prenions de la force ; il nous prévient afin que nous soyons
appelés et qu'étant appelés nous soyons glorifiés ; il nous prévient afin
que nous vivions pieusement et que, vivant pieusement, nous vivions
éternellement avec lui ; car sans lui nous ne pouvons rien faire[64]. Ne lisons-nous pas :
« Le Seigneur mon Dieu, sa miséricorde me préviendra[65] » ; « Votre
miséricorde m'accompagnera tous les jours de ma vie[66] ». Faisons-lui, donc l'humble
confession de notre vie, et ne cherchons pas à nous justifier. Car si notre vie
n'est pas la sienne, mais la nôtre, elle ne saurait être innocente. C'est
pourquoi nous devons la lui révéler par un humble aveu, et n'oublions pas
qu'elle lui est connue, lors même que nous essaierions de la lui cacher. Il est
bon de se confesser au Seigneur[67].
36. Le
Seigneur nous donnera ce qui lui plaît, si ce qui lui déplaît en nous nous
déplaît également. Que le Seigneur, dit la sainte Écriture, détourne nos
sentiers de sa voie[68] et qu'il fasse que sa voie devienne
la nôtre ; car c'est de lui que tout secours vient à ceux qui croient en
lui et qui attendent de lui qu'il agisse lui-même. Telle est la voie juste,
mais ignorée de ceux qui « ont le zèle de Dieu, mais un zèle qui n'est pas
selon la science ; car ne connaissant pas la justice qui vient de Dieu, et
s'efforçant d'établir leur propre justice, ils ne sont point soumis à la
justice de Dieu. En effet, Jésus-Christ est la fin de la loi pour justifier
tous ceux qui croiront en lui[69] » qui a dit : « Je
suis la voie[70] ». Alors même que nous
marchons dans cette voie, Dieu ne laisse pas de nous effrayer par ses menaces,
dans la crainte que nous ne présumions de nos propres forces. De là ce langage
de l'Apôtre : « Opérez votre salut avec crainte et tremblement ;
car c'est Dieu qui produit en vous la volonté et l'action, selon son gré[71] ». De là aussi ces paroles du
Psalmiste : « Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous en
lui avec tremblement. Soumettez-vous à sa discipline, de peur qu'il ne s'irrite,
et que vous ne périssiez dans votre voie quand sur vous sa colère s'allumera
soudain ». En nous menaçant du courroux divin, le Prophète ne dit pas que
le Seigneur refuserait de nous montrer la voie juste, ou de nous introduire
dans la voie juste ; l'oracle s'adresse à ceux qui marchent dans cette
voie et leur dit à tous de craindre « de peur qu'ils ne périssent dans
leur voie juste ».
Tout cela,
comme je l'ai dit précédemment, prouve que l'orgueil est à craindre même dans
les bonnes actions, c'est-à-dire dans la voie juste, de peur que l'homme ne
vienne à s'attribuer ce qui ne lui vient que de Dieu, et ne perde ce qui lui
vient ainsi de Dieu, ce qui le réduirait aux seules forces naturelles.
Réalisons donc ce vœu que le Psalmiste formule en terminant :
« Heureux tous ceux qui ont mis leur confiance dans le Seigneur[72] ». Demandons à Dieu qu'il
agisse lui-même, qu'il nous découvre sa voie, « qu'il nous montre sa
miséricorde ». Que celui à qui nous disons : « Donnez-nous votre
salut[73] », nous donne lui-même ce
salut afin que nous puissions marcher. Qu'il nous conduise dans cette voie,
Celui à qui nous disons : « Seigneur, conduisez-moi dans votre voie,
et je marcherai dans votre vérité[74] ». Qu'il nous fasse parvenir
au terme de cette voie, c'est-à-dire à la possession des promesses, Celui à qui
nous disons : « C'est votre main qui m'y conduit, c'est votre droite
qui m'y soutient[75] ». Qu'il rassasie ceux. qui
sont assis avec Abraham, Isaac et Jacob, Celui dont il est dit : « Il
les fera asseoir, il passera, et les servira »[76]. Si nous rappelons tous ces
oracles, ce n'est pas pour exalter la puissance du libre arbitre, mais pour
affirmer de nouveau le besoin et l'efficacité de la grâce. A qui tout cela
peut-il être utile, si ce n'est à celui qui veut, mais qui veut humblement et
qui, pour arriver à la perfection de la justice, croit à l'insuffisance de ses
propres forces et à la nécessité absolue de la grâce ?
37. Loin de
nous de lui poser l'objection qu'il prétend lui être faite par d'autres :
« En affirmant que l'homme est sans péché, on l'assimile à Dieu ».
L'Ange est assurément sans péché, et, cependant, nous nous gardons bien de
l'égaler à Dieu. Je vais plus loin encore, et je dis qu'en nous supposant une
justice tellement parfaite qu'on ne pourrait rien y ajouter, nous ne
laisserions pas, comme créatures, d'être à une distance infinie du Créateur.
S'il en est qui supposent que nous arriverons à un tel degré d'élévation, que
nous serons changés en la substance de Dieu et que nous deviendrons ce qu'il
est, je les prie de me donner les preuves de leur assertion ; quant à moi,
je proteste.
38. A ceux
qui disent : « Ce que vous affirmez paraît raisonnable, mais c'est
par orgueil que l'on prétend que l'homme peut être sans péché », notre
auteur adresse cette réponse à laquelle j'applaudis : Il n'y a pas
d'orgueil à affirmer ce qui est absolument vrai. Il ajoute, avec autant
d'esprit que de vérité : « De quel côté placerez-vous
l'humilité ? Sans aucun doute, du côté du mensonge, si l'orgueil se trouve
avec la vérité ? » Il conclut, et avec raison, que l'humilité se
trouve du côté de la vérité et non pas du côté du mensonge. Il suit de là que
ces paroles : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous
trompons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous », sont l'expression
de la plus haute vérité ; car pourrait-on croire que l'humilité eût inventé
un semblable mensonge ? L'Apôtre pourrait se contenter de dire :
« Nous nous trompons nous-mêmes » ; si donc il ajoute :
« Et la vérité n'est pas en nous », n'est-ce point parce qu'il
pensait qu'il y aurait des hommes qui, dans ces mots : « Nous nous
trompons nous-mêmes », ne verraient qu'une allusion à ceux qui mettent une
certaine complaisance dans le bien véritable qu'ils accomplissent ? En
ajoutant : « Et la vérité n'est pas en nous », l'Apôtre montre
clairement, et notre auteur professe avec raison cette vérité, que personne n'a
le droit de dire qu'il est sans péché. Autrement l'humilité se trouverait du
côté du mensonge et perdrait par là même tout droit à la récompense de la
vérité.
39. En
exagérant les forces de la nature, notre auteur se flatte de défendre la cause
même de Dieu ; il ne voit pas qu'en soutenant de la nature qu'elle est
parfaitement saine, il repousse la miséricorde du médecin. En effet, celui qui
est notre Créateur est en même temps notre Rédempteur. Ainsi donc, en louant le
Créateur, prenons garde de nous mettre dans la nécessité logique de conclure ou
de paraître conclure que l’œuvre de la Rédemption est absolument superflue.
Faisons de la nature humaine les plus grands éloges, et que ces éloges tournent
à la gloire du Créateur ; mais si nous sommes reconnaissants de la
création, ne soyons pas ingrats pour notre rédemption. Les vices dont nous
obtenons la guérison par Jésus-Christ, nous devons les attribuer, non point à
l’œuvre divine, mais à notre volonté humaine et aux justes châtiments que
méritent nos péchés ; mais si nous avouons qu'il était primitivement en
notre pouvoir de nous exempter de ces vices, convenons, aujourd'hui, que la
guérison de ces mêmes vices est plutôt l’œuvre de la divine miséricorde que de
notre propre volonté. Or, l'auteur que nous combattons, quand on lui parle de
la miséricorde et du secours médicinal du Sauveur, les fait consister dans le
pardon des péchés passés, et non pas dans le secours pour éviter le péché dans
l'avenir. C'est là une erreur des plus pernicieuses ; sans le savoir,
peut-être, il nous défend de veiller et de prier, afin que nous n'entrions pas
en tentation ; car il soutient que nous avons plein pouvoir par nous-mêmes
de résister partout et toujours à cette tentation.
40.
« Si les Écritures », dit-il, « et c'est avec raison, nous
transmettent le souvenir de certains péchés, ce n'est assurément pas dans le
but de nous jeter dans le désespoir de ne pas pécher, ou de nous établir dans
une sorte de sécurité quand nous péchons ». Dans ce récit nous ne devons
apprendre qu'une chose, à nous humilier dans la pénitence, ou à ne pas
désespérer de notre salut alors même que nous serions tombés dans de semblables
péchés. Enfin, la damnation de certains hommes vient moins de leurs péchés que
du désespoir dont ils sont saisis ; car sous le coup de ce désespoir, non
seulement ils négligent une pénitence qui les sauverait, mais ils se font les
aveugles esclaves de leurs passions honteuses et de leurs désirs
criminels ; on dirait que, pour eux refuser quelque chose à leurs passions
ce serait autant de perdu, puisqu'ils n'ont désormais à attendre que leur
condamnation. Comme remède à une maladie aussi dangereuse, on ne saurait trop
citer à ces malheureux les péchés commis pas des hommes qui sont devenus plus
tard des justes et des saints.
41. La
question suivante de notre auteur ne manque pas d'un certain esprit :
« Dans quel état étaient ces saints au moment de leur mort ? étaient-ils
coupables, ou sans péché ? » Si l'on répondait qu'ils sont morts dans
le péché, on en conclurait, ce qui serait un crime, que ces saints sont damnés.
Si l'on répond qu'ils sont morts sans péché, il demandera que l'on prouve que
tel homme, du moins à l'approche de la mort, a été, pendant cette vie, quelque
temps sans péché. Malgré son esprit, il oublie que ce n'est pas en vain que les
justes eux-mêmes s'écrient dans la prière : « Pardonnez-nous nos
offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » ; il
oublie cette explication, donnée par le Sauveur, de la prière qu'il venait
d'enseigner : « Car si vous pardonnez les péchés de vos frères contre
vous, votre Père vous pardonnera également vos péchés contre lui ». Cette
demande de l'oraison dominicale est comme un encens spirituel et quotidien que
nous offrons à Dieu sur l'autel de notre cœur ; dès lors, quoique nous ne
vivions pas ici-bas sans péché, en vertu de cette prière, nous pouvons mourir
sans péché, pourvu que nous obtenions sans cesse le pardon des fautes que nous
commettons par ignorance ou par faiblesse.
42. Notre
auteur énumère ensuite ceux « qui nous sont présentés, non-seulement
« comme n'ayant pas péché, mais comme ayant vécu dans la justice, Abel,
Enoch, Melchisédech, Abraham, Isaac, Jacob, Josué, (202) Phinées, Samuel,
Nathan, Elie, Joseph, Elisée, Michée, Daniel, Ananie, Azarias, Misaël,
Ezéchiel, Mardochée, Siméon, Joseph, époux de la vierge Marie, Jean ». Il
y ajoute aussi certaines femmes : « Debbora, Anne, mère de Samuel,
Judith, Esther, une autre Anne, fille de Phanuel, Elisabeth et la Mère de notre
Sauveur, de laquelle, dit-il, il est nécessaire d'avouer qu'elle a été sans
péché ». Ainsi donc, à l'exception de la sainte Vierge Marie, dont il ne
saurait être question quand je traite du péché et dont je ne saurais mettre en
doute la parfaite innocence, sans porter atteinte à l'honneur de Dieu ;
car celle qui a mérité de concevoir et d'enfanter l'innocence même, le Verbe
incarné, pouvait-elle ne pas recevoir toutes les grâces par lesquelles elle
serait victorieuse de tout péché quel qu'il fût ? Je dis donc qu'en
mettant hors de cause la Vierge Marie, si nous pouvions rassembler tous les
saints et toutes les saintes pendant qu'ils vivaient sur la terre, et leur
demander s'ils étaient ici-bas sans péché, quelle, pensons-nous, serait la
réponse ? Serait-ce celle de notre auteur, ou celle de l'apôtre saint
Jean ?
Je vous le
demande, quelle qu'ait été l'excellence de leur sainteté sur la terre, si on
avait pu les interroger, n'auraient-ils pas répondu d'une voix unanime :
« Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes
et la vérité n'est point en nous ? » Et cette réponse eût-elle été
plus humble qu'elle n'était vraie ? Mais notre auteur l'a dit, et avec
raison, on ne saurait faire l'éloge de l'humilité en la plaçant du côté du
mensonge ». Si donc leur réponse était vraie, il est certain qu'ils
n'étaient pas sans péché, et comme ils l'avouaient humblement, la vérité était
en eux ; supposé qu'ils eussent menti, ils n'en auraient été que plus
coupables puisque la vérité n'aurait point été en eux.
43.
« Mais, ajoute l'auteur, mes adversaires me diront peut-être : Est-ce
que l'Écriture a pu énumérer les péchés de tous les hommes ? » Quels
que soient ces adversaires, leur question est parfaitement fondée, et je ne
vois pas que l'auteur ait répondu d'une manière péremptoire, quoique je voie
clairement qu'il n'a pas voulu se taire. Écoutez sa réponse : « Cela
peut être dit légitimement de ceux, bons ou parfaits, dont l'Écriture n'a pas
fait mention. Quant à ceux qu'elle nous présente comme justes, elle eût sans
aucun doute mentionné leurs péchés, si péchés ils avaient eus ». Dans ce
cas, il ne lui reste plus qu'à soutenir que la justice n'avait rien à voir dans
cette foi si vive de la multitude qui assistait à l'entrée triomphale du
Sauveur à Jérusalem et qui, sans s'inquiéter des frémissements et des murmures
des ennemis de Jésus-Christ, criaient de toutes leurs voix :
« Hosanna au Fils de David ! béni soit celui qui vient au nom du
Seigneur[77] ! ». Qu'il ose dire
également que dans cette foule immense il n'y avait pas un seul homme qui fût
coupable de péché. Si cette dernière hypothèse est une grossière absurdité,
pourquoi l'Écriture n'énumère-t-elle pas les péchés de cette foule comme elle
en exalte la foi pleine d'enthousiasme et de spontanéité ?
44. Notre
auteur, sans doute, pressentait la valeur de cette réponse ; car il ajoute
aussitôt : « Admettons, si l'on veut, que dans la suite des siècles
la foule des hommes était si grande qu'il eût été impossible d'énumérer les
péchés de tous dans la sainte Écriture ; toujours est-il qu'à l'origine du
monde, alors que le genre humain ne se composait encore que de quatre
personnes, l'énumération de tous leurs péchés était possible ; pourquoi
donc l'Écriture a-t-elle refusé de la faire ? Est-ce à cause de la
multitude, qui n'existait pas encore ? Ou bien s'est-elle contentée de
signaler les péchés de ceux qui en avaient commis, tandis qu'elle a dû garder
le silence sur celui qui n'en avait pas commis ? » Sa pensée se
développe et se complète dans ce qui suit : « Il n'y a »,
dit-il, « que quatre personnages qui nous apparaissent à l'origine de
l'histoire, Adam et Ève, et leurs enfants, Caïn et Abel ; Ève a péché,
l'Écriture nous rapporte son crime ; Adam a péché aussi, sa faute nous est
signalée[78] ; Caïn se rend coupable,
l'Écriture nous l'atteste également[79] ; et non seulement ces péchés
sont mentionnés, mais ils sont encore caractérisés dans leur gravité. Si Abel
eût péché, l'Écriture nous l'aurait dit ; elle se tait sur ce point ;
donc Abel n'a pas péché, et l'Écriture nous le dépeint comme un juste. Croyons
donc ce que nous lisons, et regardons comme un crime d'affirmer ce que nous
n'avons pas lu ».
45. En
prononçant ces paroles, l'auteur oubliait sans doute ce qu'il avait dit un peu
plus haut : « Quand le genre humain se fut multiplié, le nombre des
péchés devint si grand, qu'il eût été impossible à l'Écriture de les mentionner
tous ». Avec un peu plus d'attention il aurait vu que dans un seul homme
les péchés légers deviennent si nombreux que l'Écriture n'aurait pu, ou,
l'eût-elle pu, elle n'a pas dû les énumérer tous. Il fallait une limite à cette
énumération, et d'ailleurs quelques exemples suffisaient parfaitement pour
donner au lecteur les enseignements nécessaires. A l'origine du monde les
hommes n'étaient pas encore nombreux, et cependant l’Écriture ne juge pas
nécessaire de nous donner en détail le nom des fils et des filles qu'eurent
Adam et Ève. C'est ce qui nous explique comment des hommes qui ne se rendaient
pas compte du silence des Écritures, en sont venus à croire que Caïn avait
connu sa propre mère puisqu'il n'avait pas de sœurs. Pourquoi donc ne pas
continuer la lecture du texte sacré ? Ils y auraient vu qu'Adam engendra
des fils et des filles, quoiqu'il ne nous soit pas dit à quelle époque ils
naquirent, quel était leur nombre et comment ils furent appelés[80]. Faut-il s'étonner après cela que
l'Écriture ne nous dise pas si Abel, quoique juste, n'a pas quelquefois ri
d'une manière un peu immodérée, s'il ne s'est pas un peu livré à la
dissipation, s'il n'a pas jeté sur tel objet un regard de convoitise s'il n'a
pas mangé avec trop d'empressement ou de satisfaction, s'il n'a pas eu quelques
distractions dans ses prières, en un mot s'il n'a pas commis plus ou moins
fréquemment ces fautes ou autres semblables.
Toutes ces
négligences ne sont-elles pas des péchés, et l'Apôtre ne nous invitait-il pas à
les combattre et à les réprimer, quand il disait « Que le péché ne règne
pas dans votre corps mortel, et n'obéissez pas à ses désirs[81] ? » Or, pour résister à
ces mouvements illicites ou inconvenants, il faut soutenir une lutte
quotidienne et perpétuelle. En vertu de cette convoitise vicieuse, l’œil se
lève ou s'abaisse sur ce qui lui est défendu ; laissez cette convoitise se
développer et prévaloir, bientôt le corps lui-même commettra l'adultère qui
s'était formé dans le cœur aussi rapidement que la pensée. Ceux qui, s'armant
contre ce péché, c'est-à-dire contre ce mouvement d'une affection vicieuse,
sont parvenus à le dompter en grande partie, à ne point obéir à ses désirs, à
ne pas faire de leurs membres des armes d'iniquité, nous les appelons justes,
et ils méritent cette dénomination à laquelle pourtant ils ne seraient jamais
parvenus sans la grâce de Dieu.
D'un autre
côté, il arrive souvent à ces justes eux-mêmes de pécher soit par légèreté,
soit par imprudence ; ils sont justes néanmoins, et cependant ils ne sont
pas sans péché. Enfin s'agit-il du juste Abel lui-même, il est certain que la
charité divine, par laquelle seule nous sommes constitués dans la justice,
n'avait pas atteint en lui un degré tel qu'elle ne pût et ne dût encore
s'augmenter ; par conséquent il lui manquait encore quelque chose, et ce
manque lui-même était un vice. Et à qui donc ne manque-t-il pas quelque chose,
jusqu'à ce que nous soyons arrivés à cette force divine dans laquelle
disparaîtra toute la faiblesse humaine ?
46. Notre
auteur conclut par cette grande maxime : « Croyons donc ce que nous
lisons, et ce que nous ne lisons pas, regardons comme un crime de
l'affirmer ». A cette affirmation, voici celle que j'oppose : Nous ne
devons pas croire tout ce que nous lisons, comme le prouve cette parole de
l'Apôtre : « Lisez tout, ne conservez que ce qui est bon[82] » ; et ce n'est pas toujours
un crime d'affirmer ce que nous n'avons pas lu. En effet, ce que nous avons
éprouvé nous-mêmes, nous pouvons l'affirmer de bonne foi comme témoins, lors
même que nous n'aurions trouvé nulle part l'occasion de le lire. L'auteur va
sans doute me répondre : « En formulant ma proposition, j'entendais
ne parler que des saintes Écritures ». Plaise à Dieu qu'il n'affirme
jamais, non pas ce qu'il a lu dans les saintes Écritures, mais rien de
contraire à ce qu'il y a lu ! Alors, en effet, il recueillerait avec
autant de fidélité que d'obéissance ces paroles si formelles : « Le
péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et
c'est ainsi que la mort est passée dans tous les hommes par celui en qui tous
ont péché[83] ». S'il acceptait fidèlement
cette parole, il cesserait d'affaiblir la grâce du suprême Médecin en refusant
d'avouer la déchéance de la nature humaine. Plaise à Dieu qu'il lise, comme
tout chrétien doit le faire, qu'en dehors de Jésus-Christ il n'est aucun nom
sous le ciel par qui nous puissions trouver le salut[84] ! Il cesserait alors d'exalter
la puissance de la nature humaine, jusqu'à soutenir que, par les seules forces
de son libre arbitre, l'homme peut être sauvé sans la grâce dont ce nom est
pour nous l'unique principe.
47.
L'auteur pense peut-être que si le nom de Jésus-Christ nous est nécessaire,
c'est afin que par l'Évangile nous apprenions comment nous devons vivre, mais nullement
afin que nous trouvions dans sa grâce un moyen indispensable pour bien vivre.
Qu'il avoue, du moins, le misérable état où nous jettent les ténèbres qui
obscurcissent notre esprit, puisque nous connaissons le moyen de dompter les
lions tandis que nous ignorons comment nous devons vivre. Pour avoir cette
connaissance, suffit-il du libre arbitre et de la loi naturelle ? Ce
serait alors cette sagesse de parole par laquelle est anéantie la croix de
Jésus-Christ. Or, celui qui a dit : « Je perdrai la sagesse des
sages », sachant bien que la croix de Jésus-Christ ne saurait être
anéantie, détruit évidemment cette sagesse mondaine par la folie de cette
prédication qui apporte la guérison avec la foi[85].
En effet,
si, par les forces naturelles du libre arbitre, nous pouvons arriver à
connaître comment nous devons vivre, et nous suffire pour bien vivre,
« c'est donc en vain que « Jésus-Christ est mort a, et le scandale de
la « croix n'a plus aucune ;raison d'être »[86]. Pourquoi dès lors ne
m'écrierais-je pas, pourquoi refuserais-je de leur adresser cette protestation
d'une douleur chrétienne : Vous qui trouvez votre justification dans la
nature, vous êtes rejetés par Jésus-Christ, vous êtes déchus de la grâce[87] ; car ignorant la justice de
Dieu et voulant établir la vôtre, vous ne vous êtes point soumis à la justice
de Dieu. De même que Jésus-Christ, pour la justification de quiconque croit en
lui, est la fin de la loi, de même il est le sauveur de la nature humaine
viciée[88].
48.
L'Apôtre avait dit d'une manière absolue : « Tous ont péché[89] », et il est clair qu'il
« parlait de ceux qui existaient alors, c'est-à-dire des Juifs et des
Gentils ». Il dit de même : « Le péché est entré dans le monde
par un seul homme, et la mort par le péché, et c'est ainsi que la mort est
passée dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché » ; or il
est manifeste que ces paroles s'appliquent à tous les hommes sans aucune
distinction, aux anciens comme aux modernes, à nous et à nos descendants. Mais
voici un autre témoignage dans lequel le mot « tous », également
employé, n'est pas tellement exclusif qu'il ne puisse subir quelques
exceptions : « Comme c'est par le péché d'un seul que tous les hommes
sont tombés dans la condamnation, de même c'est par la justice d'un seul que
tous les hommes reçoivent la justification de la vie ».
« Or », dit notre auteur, « il n'est pas douteux que la justice
de Jésus-Christ ne sanctifie pas tous les hommes, mais uniquement ceux qui ont
bien voulu lui obéir et qui ont été purifiés par le bain du Baptême ». Eh
bien ! qu'il me permette de lui dire que ce passage ne lui suffit pas pour
prouver ce qu'il avance. En effet, de même qu'on ne saurait admettre
d'exception dans les paroles suivantes : « Comme c'est par le péché
d'un seul que tous les hommes sont tombés dans la condamnation », de même
pourquoi en admettre dans ces autres paroles : « C'est par la justice
d'un seul que tous les hommes reçoivent la justification de la vie[90] ? » Ces paroles, sans
doute, ne signifient pas que tous croient en Jésus-Christ et sont purifiés dans
le bain du Baptême ; mais elles affirment d'une manière absolue que
personne n'est justifié s'il ne croit en Jésus-Christ et n'est purifié dans son
Baptême. Ce mot « tous » est donc employé pour nous faire comprendre
que personne ne peut être sauvé que par Jésus-Christ. Supposé qu'il n'y eût
qu'un seul maître de belles-lettres dans une ville, nous serions parfaitement
en droit de dire que ce maître enseigne à tous les belles lettres ; ce qui
signifierait, non pas que tous les habitants apprennent les belles lettres,
mais seulement qu'il n'y a pour les apprendre que celui à qui ce maître les
enseigne. De même disons-nous que personne n'est justifié si ce n'est celui que
Jésus-Christ a justifié.
49.
« Mais soit », dit l'auteur, « j'avouerai que l'Apôtre atteste
que tous ont été pécheurs. Il dit ce qu'ils ont été, mais il ne dit pas
qu'ils n'auraient pu être autrement. Dût-on même prouver que tous les hommes
sont pécheurs, cela n'infirmerait en rien ma proposition, car je m'occupe moins
de ce que sont les hommes, que de ce qu'ils pourraient être ». Il a raison
d'avouer enfin que nul homme vivant ne sera justifié en présence de Dieu[91] Toutefois la question n'est pas là,
car l'auteur s'occupe surtout de la possibilité de ne pas pécher, et sur ce
point nous n'avons aucun besoin de le combattre. En effet, je ne m'occupe pas
de savoir si l'on a trouvé, si l'on trouve, ou si l'on pourra trouver des
hommes qui ont possédé, possèdent ou posséderont cette charité de Dieu qui est
la justice éminemment vraie, pleine et parfaite. N'ai-je pas toujours confessé
que la justice est possible à l'homme par la grâce de Dieu, sans chercher à
savoir où et dans quel homme elle se trouve ? Je ne m'occupe même pas de
la possibilité elle-même, puisque cette possibilité se trouve réalisée dans les
saints par le fait même que leur volonté guérie et aidée par la grâce a prêté son
concours à cette charité de Dieu répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit
qui nous a été donné[92] et dans toute la plénitude que
pouvait comporter notre nature guérie et purifiée. Ainsi donc, tandis que notre
auteur se flatte par sa doctrine de défendre les droits de la nature, nous
disons que le meilleur moyen de soutenir la cause de Dieu, c'est de le
proclamer tout à la fois notre Créateur et notre Sauveur ; car en
proclamant que la nature est saine et jouit de toute l'intégrité de ses forces,
on rend inutiles l’œuvre et le secours du Sauveur.
50. Je ne
puis qu'approuver ce qu'ajoute notre auteur : « Dieu, qui est aussi
bon qu'il est juste, a créé l'homme capable, s'il l'eût voulu, de ne point
connaître le mal du péché ». En effet, personne n'ignore que l'homme a été
créé sain, innocent, doué du libre arbitre et pouvant vivre dans la justice.
Mais il s'agit aujourd'hui de l'homme déchu, laissé sur la voie à demi-mort par
les voleurs, et qui, percé de graves blessures, ne peut plus remonter au sommet
de la justice, comme il a pu en descendre ; heureux est-il s'il a été
recueilli dans l'hôtellerie pour y être guéri[93]. Ainsi donc Dieu ne commande pas,
l'impossible, mais en nous commandant, il nous avertit de faire ce que nous
pouvons et de demander ce que nous ne pouvons pas. Reste à savoir la cause pour
laquelle nous pouvons et celle pour laquelle nous ne pouvons pas. Notre auteur
répond : « Ce n'est point parla volonté que la nature peut ». Et
moi je dis : A la vérité, c'est par sa volonté que l'homme n'est point
juste, si la nature peut le rendre tel ; mais il obtiendra du remède ce
qu'il ne pouvait obtenir de la maladie.
51.
Pourquoi nous arrêter à de plus longs détails ? Venons au cœur même de la
question, la seule ou à peu près la seule qui soit à débattre entre nous et mes
adversaires. Notre auteur en convient lui-même : « Il ne s'agit pas
pour le moment de rechercher s'il y a eu ou s'il y a en cette vie des hommes
sans péché, mais s'ils ont pu ou s'ils peuvent être sans péché ». De mon
côté, sans affirmer s'il y en a eu ou s'il y en a, je soutiens qu'aucun homme
n'a pu ou ne peut être sans péché, à moins qu'il n'ait été justifié dans la
grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, mort sur la croix. La foi qui
nous guérit est la même qui a guéri les justes de l'antiquité, c'est-à-dire la
foi au Médiateur unique entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ Dieu et homme,
la foi en sa mort et en sa résurrection. « Ayant donc un même esprit de
foi, nous croyons nous aussi, et c'est aussi pourquoi nous parlons[94] ».
52. Mais
enfin voyons ce qu'il répond sur cette question qu'il se pose à lui-même et sur
laquelle il ne peut que s'attirer les protestations des catholiques. « Ce
qui émeut un grand nombre de chrétiens, me direz-vous, c'est de vous entendre
soutenir que ce n'est point par la grâce de Dieu que l'homme peut être sans
péché ». Oui, sans doute, c'est là ce qui nous émeut, c'est là ce que nous
lui reprochons. Il l'avoue lui-même, une telle proposition nous révolte, et
malgré toute la charité que nous avons les uns pour les autres, nous ne pouvons
souffrir qu'une thèse semblable soit soutenue par des chrétiens. Maintenant
voici comment il croit se tirer de l'objection qui lui est posée :
« O aveuglement de l'ignorance ! » s'écrie-t-il, « ô honte
d'une intelligence sans culture et qui prétend que nous soutenons qu'une chose
peut exister sans la grâce de Dieu, quand nous ne cessons de répéter qu'elle
n'a que Dieu seul pour auteur ! » Si nous ne savions pas ce qui va
suivre, nous nous croirions abusés sur son compte par le bruit public ou par
les dépositions formelles de nos frères. En effet, pouvait-on affirmer avec
plus de brièveté et de vérité que la possibilité de ne pas pécher, quelque
grande qu'elle soit ou qu'elle puisse être dans l'homme, ne peut venir que de
Dieu ? De notre côté, c'est là ce que nous ne cessons de répéter,
donnons-nous donc la main.
53. Faut-il
nous condamner à entendre le reste ? Oui, certes, afin de réfuter ses
erreurs et de nous en préserver. « Quand », dit-il, « nous
affirmons que l'homme peut vivre sans péché, nous n'attribuons pas ce pouvoir
uniquement au libre arbitre, mais aussi à l'auteur de notre nature,
c'est-à-dire à Dieu ; comment donc nous accuse-t-on de refuser à la grâce
de Dieu ce que nous déclarons appartenir directement à Dieu ? » Nous
commençons à deviner sa pensée, mais dans la crainte de nous tromper écoutons
des développements plus explicites encore. « Afin », dit-il,
« de nous faire mieux comprendre, étendons un peu la discussion.
Nous disons
que la possibilité d'une chose repose non pas tant sur la puissance du
libre-arbitre que sur la constitution même de notre nature ». Il appuie sa
proposition sur des exemples ou des comparaisons. « Par exemple »,
dit-il, « je puis parler ; ce pouvoir de parler ne vient pas de
moi ; ce qui m'appartient en propre, c'est ce que je dis ; et comme
ce que je dis ne dépend que de ma volonté, il s'ensuit que je reste
parfaitement le maître de parler et de ne pas parler. Quant au pouvoir même de
parler, comme il ne vient pas de moi, c'est-à-dire de mon libre arbitre et de
ma volonté, nécessairement il est toujours en moi et bon gré mal gré j'aurai
toujours ce pouvoir de parler, à moins que je ne me coupe la langue, instrument
indispensable à la parole ».
Je pourrais
citer beaucoup de circonstances dans lesquelles, s'il le veut, l'homme peut
s'enlever à lui-même la possibilité de parler, sans avoir besoin pour cela de
se couper la langue. Supposé qu'un homme fasse une. action qui lui enlève la
voix, il ne pourra plus parler quoique le membre destiné à la parole lui
reste ; car la voix de l'homme n'est pas un membre ; pour que la voix
s'éteigne, il n'est pas nécessaire de couper la langue, il suffit qu'un organe
intérieur se trouve notablement lésé. Pour éviter même toute occasion de
chicaner sur les mots, car il pourrait peut-être me dire que léser c'est
couper, il me suffit de faire remarquer que le mutisme aura lieu si, à l'aide
de quelques liens, on arrive à fermer la bouche de telle sorte qu'il ne soit
plus possible de l'ouvrir, ce qui n'a pas lieu quand ces organes sont dans leur
état naturel.
54. Cette
question d'ailleurs est pour nous sans intérêt. Mais voyons quelle conclusion
l'auteur va en tirer. « Tout ce qui s'impose à nous », dit-il,
« en vertu d'une nécessité naturelle, exclut par là même la libre volonté
et la délibération ». C'est là encore une question. En effet, c'est pour
nous une nécessité naturelle de vouloir être heureux ; s'ensuit-il que
notre volonté soit étrangère à ce mouvement ? De même Dieu ne peut pécher ;
dirons-nous que la justice est pour lui non pas un acte de volonté propre, mais
une véritable nécessité ?
55.
Écoutons également ce qui suit : « Nous pouvons », dit-il,
« sentir par l'ouïe, l'odorat ou la vue, ce qu'il est en notre pouvoir
d'entendre, de goûter et de voir ; quant au pouvoir même d'entendre,
de goûter ou de voir, il ne dépend pas de nous, puisqu'il est pour chaque homme
une nécessité naturelle ». Ou bien je ne comprends pas ce qu'il dit, ou peut-être
il ne le comprend pas lui-même. Comment donc la possibilité de voir n'est-elle
pas en notre pouvoir, si la nécessité de ne pas voir est entre nos mains,
puisque nous pouvons nous arracher les yeux et par là même nous mettre dans
l'impossibilité de voir ? De même, comment est-il en notre pouvoir de voir
si nous le voulons, puisque tout eu maintenant l'intégrité de la nature de
notre corps et de nos yeux, nous pouvons ne pas voir bien que nous le voulions,
soit que nous nous privions de lumières pendant la nuit, toit qu'on nous
enferme dans quelque lieu ténébreux ?
De même, si
le pouvoir d'entendre ou de ne pas entendre est pour nous une telle nécessité
de nature, qu'il ne dépende aucunement de nous, tandis que l'acte même
d'entendre ou de se pas entendre dépendrait entièrement de notre propre
volonté, pourquoi ne remarque-t-il pas que nous sommes condamnés malgré nous à
entendre une multitude de choses qui, malgré la résistance de nos oreilles,
pénètrent jusqu'à notre cœur, à peu près comme le bruit strident d'une lime
rapprochée de nous ou le grognement d'un porc ? Si l'acte même de se
fermer les oreilles prouve qu'il n'est point en notre pouvoir de ne pas
entendre lorsque nos oreilles sont ouvertes, il prouve également qu'il est en
notre pouvoir de nous mettre dans l'impossibilité d'entendre. Quant à ce qu'il
veut bien nous dire de l'odorat, il ne voit point qu'il ne se comprend pas
lui-même quand il affirme « qu'il n'est pas en notre puissance de pouvoir
goûter ou de ne le pouvoir pas, mais qu'il est en notre puissance »,
c'est-à-dire qu'il dépend de notre libre volonté, « de goûter ou de ne pas
goûter ». Supposons-nous placés au milieu d'odeurs fortes et mauvaises, et
les mains étroitement liées, nous jouirons de la parfaite intégrité de nos
membres ; et cependant, tout en voulant ne pas sentir, nous sentirons
malgré nous. En effet, ne sommes-nous pas forcés de respirer et en respirant
d'aspirer les odeurs ?
56. Toutes
ces comparaisons sont fausses et le principe qui les lui inspirait est une
erreur. Il continue : « On doit en dire autant de la possibilité de
ne pas pécher ; car il dépend de nous de ne pas pécher, mais il ne dépend
pas de nous de pouvoir ne pas pécher ». S'il parlait de la nature humaine
dans toute son intégrité native, je comprendrais encore ; mais cette,
intégrité est perdue pour nous. « Car nous ne sommes encore sauvés qu'en
espérance, et l'espérance qui se voit n'est plus l'espérance ; si donc
nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons avec patience[95] ». Cependant, même en parlant
de la nature humaine, telle qu'elle était à l'origine, il ne serait pas encore
exact de dire qu'il ne dépend que de nous de ne pas pécher, quoique le péché
soit notre oeuvre propre ; car avant sa déchéance l'homme recevait le
secours de Dieu, et le Seigneur aurait été pour les hommes de bonne volonté ce
qu'est la lumière pour nos yeux. Mais notre auteur parle de notre état actuel,
où le corps qui se corrompt appesantit l'âme et où cette dépouille terrestre
abat l'esprit et le trouble de mille soins[96]. Voilà pourquoi je ne puis assez
m'étonner que, rejetant tout secours de notre Sauveur, il ose penser qu'il
dépend de nous de ne pas pécher, tandis que s'il s'agit du pouvoir même de ne
pas pécher, il l'attribue à cette nature qui apparaît si manifestement viciée,
qu'il faut être arrivé au comble de la déchéance, pour ne pas voir cette
déchéance même.
57.
« Puisque », dit-il, « il dépend de nous de ne pas pécher, nous
pouvons pécher et ne pas pécher ». Que répondrait-il donc si quelqu'un
venait lui dire : Puisqu'il dépend de nous de ne pas vouloir le malheur,
nous pouvons ne pas le vouloir et le vouloir ? Et cependant, il est
certain que nous ne pouvons le vouloir. Et qui donc pourrait jamais vouloir
être malheureux, quoiqu'il agisse peut-être de manière à se rendre malheureux
sans le vouloir ? Ensuite, comme il ne saurait être question de pécher quand
on parle de Dieu, oserions-nous dire qu'il peut pécher et ne pas pécher ?
Loin de nous de dire que Dieu peut pécher ! Ne serait-ce pas folie de
penser que Dieu n'est pas tout-puissant s'il ne peut mourir, ni se nier
lui-même[97] ? Que vient donc nous dire cet
auteur et par quelles règles du discours prétendrait-il nous persuader ce qu'il
ne veut même pas examiner ?
Il
ajoute : « puisqu'il ne dépend pas de nous de pouvoir ne pas pécher,
si nous voulons ne pouvoir pas ne pas pécher, nous ne pouvons ne pouvoir pas ne
pas pécher ». Une telle combinaison de mots rend la phrase à peu près
incompréhensible. Il serait plus simple de dire : Puisqu'il ne dépend pas
de nous de pouvoir ne pas pécher ; soit que nous le voulions, soit que
nous ne le voulions pas, nous pouvons ne pas pécher. Il ne dit pas : Soit
que nous le voulions, soit que nous ne le voulions pas, nous ne péchons
point ; car assurément nous péchons si nous voulons ; et cependant,
que nous le voulions, ou que nous ne le voulions pas, nous avons, selon lui, la
possibilité de ne pas pécher, car il affirme que cette possibilité est
inhérente à notre nature. S'il s'agissait d'un homme qui a les pieds valides,
rien n'empêcherait de dire que, bon gré mal gré, il a la possibilité de
marcher ; tandis que si ses pieds sont broyés, il cesse, même malgré lui,
de pouvoir marcher. Or, la nature dont ou nous parle est une nature déchue et
viciée. Pourquoi s'enorgueillissent la terre et la cendre[98] ? Elle est viciée, aussi
implore-t-elle le médecin : « Sauvez-moi, Seigneur[99] », « guérissez mon
âme », s'écrie-t-elle[100]. Pourquoi étouffer ces cris et
empêcher la guérison future, en soutenant la possibilité présente de ne pas
pécher ?
58. Voyez
ce qu'il ajoute sous forme de preuve : « Aucune volonté ne peut
détruire ce qui a été inséparablement gravé dans la nature ». D'où vient
donc cette parole ; « Afin que vous ne fassiez pas ce que vous voulez[101] ? » Et cette autre :
« Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je
hais ? » Qu'est devenue cette possibilité inséparablement gravée dans
la nature ? Voici que les hommes font ce qu'ils ne veulent pas ; et
c'est bien du péché qu'il s’agit, et non pas du pouvoir de s'élancer dans les
airs ; car l'Apôtre s'adressait à des hommes et non pas à des oiseaux.
Voilà l'homme ne faisant pas le bien qu'il veut, et faisant le mal qu'il ne
veut pas ; car « il y a » en lui « la volonté de faire le
bien, mais il n'a pas le moyen de l’accomplir[102] ». Qu'est devenue cette possibilité
inséparablement gravée dans la nature ? Si vous niez que l'Apôtre ait pu
dire cela de lui. même, peu importe du reste ; car toujours est-il qu'il
l'a dit de l'homme. Or, il refuse à la nature humaine cette inséparable
possibilité de ne pas pécher. Tel est le sens immédiat de ces paroles, et si la
portée de ces mots est ignorée de celui qui parle, elle ne l'est point de celui
qui, s'adressant à des fidèles trop peu défiants, ne tend à rien moins qu'à
détruire la grâce de Jésus-Christ, en proclamant que la nature humaine se
suffit à elle-même pour posséder la justice.
59. Devant
un tel langage les chrétiens indignés et au nom de leur propre salut se
récrient et demandent : Pourquoi donc dites-vous que sans le secours de la
grâce de Dieu l'homme peut ne pas pécher ? Et l'auteur, comme pour calmer
cette trop juste indignation, leur répond : « La possibilité de ne
pas pécher repose moins sur la puissance du, libre arbitre que sur une
nécessité de la nature. Tout ce qui constitue l'essence de la nature remonte
par là même à l'auteur de la nature, c'est-à-dire à Dieu. Comment donc,
ajoute-t-il, ose-t-on nous accuser de soustraire la grâce de Dieu ce que je
démontre au contraire se rapporter directement à Dieu ? Ces paroles nous
dévoilent enfin le fond de sa pensée qui jusque-là était restée pour nous un
mystère. Il rapporte à la grâce de Dieu la possibilité de ne pas pécher en ce
sens que Dieu est l'auteur de la nature de l'homme et que dans cette nature il
a gravé inséparablement la possibilité de ne pas pécher. Par conséquent l'homme
fait ce qu'il veut, puisqu'il n'agit pas quand il ne veut pas agir. Du moment
qu'il est doué de cette inséparable possibilité, il ne saurait être question
pour lui de faiblesse de volonté, ou plutôt de l'absence de volonté et de
perfection.
Mais s'il
en est ainsi, comment l'Apôtre peut-il dire : « Je trouve en moi la
volonté de faire le bien, mais je ne trouve point le moyen de
l'accomplir ? » Si l'auteur que je réfute avait parlé de notre nature
humaine telle qu'elle a été créée, c'est-à-dire dans toute sa force native et
dans toute son innocence, nous pourrions accepter ses principes, en faisant nos
réserves toutefois sur ce qu'il appelle une inséparable possibilité, qui a bien
le sens d'une possibilité inamissible, possibilité qui en ce sens n'existait
pas, puisque notre nature pouvait être viciée et avoir besoin d'un médecin qui
guérît les yeux de aveugle et nous rendît cette possibilité de voir, qui nous
avait été enlevée par l'aveuglement. Je suppose, en effet, que tout aveugle
voudrait voir, mais qu'il ne le peut pas. Si donc il veut et ne peut pas, il a
la volonté, mais la possibilité lui a été ravie.
60. Voyez
encore quels obstacles il essaie de franchir pour soutenir son opinion. Il se
pose à lui-même cette question : « Mais, direz-vous, à en croire
l'Apôtre, la chair nous est contraire[103] ». Il répond :
« Comment peut-il se faire que la chair soit contraire à un homme baptisé,
puisque, selon le même Apôtre, l'homme baptisé n'est plus dans la
chair ? » Voici ses paroles : « Pour vous, vous n'êtes plus
dans la chair[104] ». L'auteur affirme donc d'une
manière formelle que la chair ne peut être contraire à ceux qui sont baptisés,
et nous jugerons de la vérité de cette proposition dans le chapitre suivant.
Pour le moment, comme il ne peut complètement oublier qu'il est chrétien
quoiqu'il n'en ait qu'un très-faible souvenir, il ne se fait plus, avec la même
ardeur, le champion de la nature. Que devient donc notre inséparable
possibilité ? Est-ce que par hasard il n'y aurait pas encore de baptisés
parmi les hommes ? Qu'il y prenne garde et qu'il redouble d'attention.
« Comment »,
dit-il, « peut-il se faire que la chair soit contraire à un homme
baptisé ? » La chair ne peut donc pas lutter contre un homme baptisé.
Nous demandons sur ce point des explications. Car ces hommes baptisés possèdent
cette nature humaine dont il prend si chaudement la défense. Il admet donc que
cette nature a été viciée, puisqu'il parle du baptême que je comparerais
volontiers à cette hôtellerie de l'Évangile d'où l'on sort parfaitement guéri
des blessures reçues, et où l'on ne séjourne que pour obtenir, à l'aide du bon
Samaritain, une guérison complète[105]. Or, s'il admet que dans ces hommes
baptisés la chair fait la guerre, qu'il nous dise comment cela peut se faire,
puisque la chair et l'esprit sont tous deux l’œuvre d'un seul et même Créateur,
et à ce titre au moins, oeuvre bonne et sainte. Ne faut-il pas que cette guerre
ait pour cause un vice, fruit malheureux d'une volonté perverse ? et pour
que ce vice soit guéri, nous avons absolument besoin du concours de celui qui,
après avoir été notre créateur, doit devenir notre sauveur. Ce concours, ce
remède apporté par le Verbe fait chair afin d'habiter parmi nous[106], si nous confessons tous qu'il est
nécessaire aux petits et aux grands, aux enfants comme aux vieillards, toute
controverse cesse, la question est résolue.
61.
Maintenant est-il vrai que nous lisions quelque part que dans les hommes
baptisés la chair convoite contre l'esprit ? Où donc et à qui l'Apôtre
disait-il : « La chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la
chair ; ce sont là deux ennemis dont l'opposition vous empêche de
faire ce que vous voulez[107] ? » C'est aux Galates
qu'il adresse ces paroles, et pourtant c'est à eux qu'il avait dit quelques
instants auparavant : « Celui donc qui vous communique son esprit, et
qui fait des miracles parmi vous, agit-il par les oeuvres de la loi ou par la
foi que vous avez entendu prêcher[108] ? » Il est clair que
l'Apôtre parle à des chrétiens, à des hommes à qui Dieu avait accordé son
esprit, par conséquent à des hommes baptisés. Voilà donc que, même dans des
hommes baptisés, la chair se trouve contraire et qu'on ne retrouve plus cette
possibilité que l'auteur nous présentait comme inséparablement gravée dans
notre nature.
Que devient
donc sa question : « Comment peut-il se faire que la chair soit
contraire à un homme baptisé ? » De quelque manière qu'il entende la
chair, il est forcé d'avouer qu'elle ne désigne pas notre nature, car cette
nature comme telle est bonne ; par conséquent, il n'est question ici que
des vices charnels de la chair. Quoi qu'il en soit, voici que la chair nous est
désignée hautement comme contraire aux hommes baptisés, et comment leur
est-elle contraire ? En ce sens que ces hommes ne font pas ce qu'ils
veulent. Je retrouve la volonté dans l'homme, mais qu'est devenue cette
possibilité de la nature ? Avouons donc la nécessité de la grâce et
écrions-nous : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce
corps de mort ? » Et qu'il nous soit répondu : « La grâce
de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur[109] ».
62. Quand
nous disons à nos adversaires : Pourquoi prétendez-vous que sans le
secours de la grâce de Dieu l'homme peut être sans péché ? la grâce dont
nous parlons n'est pas celle que Dieu nous a faite en nous créant, mais celle
qu'il nous a faite en nous rachetant par Jésus-Christ Notre-Seigneur. En effet,
que disent les fidèles dans leurs prières quotidiennes : « Ne nous
laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal[110] ». S'ils possèdent la
possibilité de ne pas pécher, pourquoi donc prient-ils ? De quel mal
surtout demandent-ils à être délivrés, si ce n'est surtout « de ce corps
de mort » dont ils ne peuvent être délivrés que par « la grâce de
Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur ». Il ne s'agit pas non plus de la substance
du corps, car elle est bonne en elle-même, mais des vices charnels dont l'homme
ne peut être délivré que par la grâce du Sauveur, alors même que par la mort
corporelle l'âme se trouve séparée du corps.
Afin de
rendre la conclusion plus évidente, l'Apôtre avait eu soin d'en poser un peu
plus haut les principes. « Je sens », dit-il, « dans les membres
de mon corps une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit et qui me
rend captif sous la loi du péché qui est dans les membres de mon corps[111] ». Tel est le vice que la
désobéissance de la volonté a infligé à la nature humaine. Qu'on nous laisse
donc prier pour obtenir notre guérison. Mais enfin, sur quoi peut-on s'appuyer
pour présumer ainsi de la possibilité qu'on suppose à notre nature ? Elle
est blessée, meurtrie, déchirée, perdue ; ce dont elle a besoin ce n'est
pas de panégyristes menteurs, mais d'un aveu libérateur. A quoi bon nous parler
de la grâce de la création ? Ce qu'il nous faut c'est la grâce de la
réparation, et cependant, loin de juger cette grâce nécessaire, notre auteur ne
daigne même pas nous en parler. Si pourtant il n'avait pas fait intervenir la
grâce de Dieu dans le débat, s'il n'avait pas introduit la question de la
grâce, nous aurions pu à notre tour garder le silence et supposer que sur ce
point il avait des convictions chrétiennes. Mais c'est lui-même qui soulève
cette question de la grâce, et il expose largement ses idées sur ce point.
Maintenant la question est clairement posée, non pas comme nous l'aurions
voulu, mais comme le voulaient les doutes que nous inspiraient ses opinions.
63.
Invoquant ensuite un grand nombre de passages de l'Apôtre, il s'efforce de
montrer, ce qui n'est pas en question, que dans le langage apostolique la chair
doit se prendre non pas comme substance, mais comme synonyme des oeuvres de la
chair. Que nous importe d'ailleurs ? Nous disons que les vices de la chair
combattent la volonté de l'homme ; nous n'accusons pas la nature en
elle-même, mais nous réclamons un médecin pour guérir ces vices. Que signifie
cette question qu'il se pose à lui-même : « Qui a créé l'esprit de
l'homme ? » Il répond aussitôt : « C'est Dieu, sans aucun
doute ». Il demande encore : « Qui a créé la chair ? »
« C'est le même Dieu », répond-il. — « Ce Dieu qui a créé la
chair et l'esprit n'est-il pas essentiellement bon ? Assurément. — Ce
qu'il a créé dans sa bonté, n'est-il pas bon ? — Nous ne pouvons en
douter » : Il conclut : « Si donc l'esprit est bon et si la
chair est bonne, comme ayant été créés par un Dieu bon, comment peut-il se
faire que ces deux biens se combattent l'un l'autre ? »
J'omets de
dire que ces raisonnements ingénieux seraient promptement troublés si quelqu'un
venait lui poser cette simple question : Qui a créé le froid et la
chaleur ? Il répondrait sans hésiter : c'est Dieu. Eh bien !
sans l'interroger davantage, je lui demande de dire si le froid et la chaleur
ne sont pas des biens, ou s'il n'est pas évident qu'ils se combattent l'un
l'autre. Il répondra peut-être : le froid et la chaleur ne sont que des
qualités et non pas des substances. C'est vrai, mais du moins ce sont des
qualités naturelles appartenant sans aucun doute à une créature de Dieu. Or ce
n'est point précisément par elles-mêmes, mais par leurs qualités, que les
substances, comme l'eau et le feu, se combattent l'une l'autre. Et s'il en
était ainsi de la chair et de l'esprit ? et pourtant ce n'est pas là ce
que nous affirmons, car pour renverser tous ses raisonnements, il nous suffit
de dire que l'opposition que nous remarquons entre les créatures vient de leurs
qualités et non pas de leur substance. D'ailleurs, des choses contraires
peuvent ne pas se combattre, mais seulement se tempérer réciproquement et
produire la santé, comme dans le corps la sécheresse et l'humidité, le froid et
la chaleur ; du mélange de ces qualités résulte un état tempéré qui
produit la bonne santé. Mais s'il s'agit de la lutte engagée entre la chair et
l'esprit, de telle sorte que nous ne fassions pas ce que nous voulons, c'est là
un vice et non un état naturel ; cherchons la grâce médicinale et
finissons la controverse.
64.
L'esprit et la chair sont deux biens créés par Dieu ; d'après le
raisonnement de l'auteur, ils devraient être d'accord : comment donc
avoue-t-il qu'ils peuvent se combattre dans les infidèles ? Va-t-il regretter
d'avoir prononcé cette parole que lui a dictée sans doute un certain sentiment
de la foi chrétienne ? En disant : « Comment la chair peut-elle
combattre dans un homme baptisé » ? il avouait implicitement qu'elle
peut combattre dans un infidèle. Autrement pourquoi cette distinction entre
l'homme baptisé et l'infidèle, quand surtout cette distinction détruit par sa
base tout son raisonnement ?
J'invite
donc ces infidèles en qui il croit possible la lutte de la chair contre
l'esprit, à lui opposer ses propres raisonnements et à lui dire : Qui a
créé l'esprit de l'homme ; il répondra : c'est Dieu. Qui a créé la
chair ? il répondra : c'est Dieu. Celui qui a créé l'esprit et la
chair est-il un Dieu bon ? sans aucun doute, répondra-t-il. Enfin, ce
qu'un Dieu bon a créé, est-il bon naturellement ? Et il avouera que
l'esprit et la chair sont bons. Mais alors, le perçant de son propre glaive,
ils tourneront contre lui sa conclusion et lui diront : Si l'esprit est
bon et si la chair est bonne, comme ayant été créés par un Dieu bon, comment
peut-il se faire que deux biens se combattent l'un l'autre ?
Il répondra
peut-être : Pardonnez-moi, car je n'aurais pas dû dire que la chair ne
saurait combattre un homme baptisé, ce qui était avouer qu'elle pouvait vous
combattre vous-mêmes ; je devrais affirmer d'une manière absolue que la
chair n'est en lutte contre personne. Voilà cependant les piéges qu'il se tend
à lui-même ; voilà comment s'exprime celui qui ne veut pas s'écrier avec
l'Apôtre : « Qui me délivrera de ce corps de mort ? La grâce de
Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». « Mais », répond-il,
« pourquoi donc crierais-je, moi qui suis baptisé en Jésus-Christ ?
Ce cri ne convient qu'à ceux qui n'ont pas reçu le même bienfait, et dont
l'Apôtre s'appropriait la voix, supposé toutefois qu'ils jettent ce cri ».
Mais tout
son langage n'est qu'une justification de la nature, et les païens eux-mêmes
n'ont pas, selon lui, à exhaler ces plaintes. On ne saurait prétendre que la
nature est dans ceux qui sont baptisés, tandis qu'elle ne serait pas dans les
infidèles. Ou bien, s'il concède que dans les infidèles la nature est viciée de
telle sorte qu'ils aient sujet de s'écrier : « Malheureux homme que
je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? s'il avance qu'ils n'ont à
espérer du secours que de la grâce de Dieu par Jésus-Christ
Notre-Seigneur », qu'il confesse donc enfin que la nature humaine a besoin
d'être guérie par Jésus-Christ.
65. Je
demande donc où la nature humaine a perdu cette liberté qu'elle redemande avec
anxiété quand elle s'écrie : « Qui me délivrera ? » Ce
n'est certes pas la substance même de la chair que l'Apôtre accuse lorsqu'il demande
à être délivré de ce corps de mort, car la substance du corps comme celle de
l'âme est l’œuvre d'un Dieu bon. Quand donc il gémit, ce ne peut être que des
vices du corps. Quant au corps lui-même, la mort nous en sépare ; quant
aux vices qu'il a contractés, ils adhèrent à notre personnalité et méritent ces
châtiments que le mauvais riche a trouvés dans l'enfer[112]. Voilà ce dont ne pouvait se
séparer celui qui s'écriait « Qui me délivrera de ce corps de
mort ? »
Cependant,
quoique l'homme ait perdu cette liberté, il lui reste cette possibilité
inséparable de la nature, dont nous parle l'auteur ; il a le pouvoir
d'agir par sa force naturelle, il a la puissance de vouloir par son libre
arbitre ; pourquoi donc demande-t-il le sacrement de Baptême ? Est-ce
à cause des péchés commis, de manière à en obtenir le pardon, quoiqu'ils ne
puissent produire aucune solidarité ? Laissez l'homme demander ce qu'il
demandait. Ce qu'il désire, ce n'est pas seulement de ne point être puni pour
ses péchés passés, mais aussi de ne plus se sentir si violemment entraîné vers
le mal. En effet, il se réjouit dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur,
mais il voit dans ses membres une autre loi qui combat la loi de son
esprit ; cette loi n'est pas pour lui un souvenir du passé, mais une chose
actuelle et immédiate ; c'est le présent qui l'accable, et non pas
seulement le passé qui l'affecte.
Non-seulement
il sent en lui-même ce com. bat, mais il se voit captif sous la loi du péché,
et cette loi n'est pas un souvenir ; car elle a toute la force de la
réalité. De là ce cri : « Malheureux homme que je suis, qui me
délivrera de ce corps de mort ? » Laissez-le prier, laissez-le
invoquer le secours de son médecin tout-puissant. D'où lui vient la
contradiction ? D'où lui vient le reproche ? Est-il possible que ce
soient des chrétiens qui l'empêchent dans sa misère d'implorer la miséricorde
de Jésus-Christ ? Ne marchaient-ils pas avec le Sauveur ceux qui
empêchaient l'aveugle de demander par ses cris la lumière ? Mais malgré le
tumulte et l'opposition, Jésus-Christ a entendu sa prière[113]. De là cette réponse :
« La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ».
66. Or si
nos adversaires nous concèdent, pour ceux qui ne sont pas encore baptisés, le
droit d'implorer le secours de la grâce du Sauveur, n'est-ce point de leur part
une contradiction flagrante avec cette doctrine tant de fois professée par eux
de la suffisance de la nature et de la puissance du libre arbitre ?
Comment, en effet, peut-il se suffire à lui-même celui qui ne cesse de crier :
« Malheureux homme que je suis, qui me délivrera ? » Quand on
demande à être délivré, peut-on s'entendre dire qu'on jouit d'une liberté
parfaite ?
Voyons
ensuite si ceux-là mêmes qui sont baptisés font le bien qu'ils veulent sans
aucune répulsion de la concupiscence de la chair. Mais ce que nous pourrions
dire se trouve résumé par notre auteur dans la conclusion même du passage que
nous étudions. « Comme nous l'avons dit, conclut-il, ces paroles : La
chair convoite contre l'esprit, doivent s'entendre non pas de la substance de
la chair, mais des vices ou des oeuvres de la chair ». Nous aussi nous
parlons, non pas de la substance de la chair, mais des oeuvres qui viennent de
la concupiscence charnelle, c'est-à-dire du péché contre lequel l'Apôtre nous
adresse cette défense : « Que le péché ne règne point dans notre
corps mortel, de telle sorte que nous obéissions à ses désirs[114] ».
CHAPITRE LVII. QUEL EST CELUI QUI EST SOUS LA LOI ?
67. Que
l'auteur veuille bien remarquer que c'est aux hommes baptisés qu'il a été
dit : « La chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la
chair, de telle sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez ». Et dans
la crainte que des lâches ne semblent s'autoriser de cette parole et se donner
un prétexte de se laisser aller à leurs passions, l'Apôtre ajoute
aussitôt : « Que si vous êtes conduits par l'esprit, vous n'êtes plus
sous la loi[115] ». Il est sous la loi celui
qui, uniquement par la crainte du châtiment dont la loi le menace et non par
l'amour de la justice, s'abstient de l’œuvre du péché, quoiqu'il se sente
encore sous le joug de la volonté de pécher. Cette volonté formelle suffit pour
le rendre coupable, car s'il le pouvait, il détruirait tout motif de craindre,
afin d'accomplir librement ce qu'il désire secrètement.
Donc, dit
l'Apôtre, « si vous êtes conduits par l'esprit, vous n'êtes plus sous la
loi », sous cette loi qui frappe de terreur et ne donne pas la charité,
j'entends la charité de Dieu répandue dans nos cœurs, non point par la lettre,
mais par le Saint-Esprit qui nous a été donné[116]. Cette loi est donc la loi de la
liberté il non de la servitude, parce que c'est la loi de charité et non de la
crainte. C'est d'elle que l'apôtre saint Jacques a dit : « Celui qui
tournera ses regards vers la loi parfaite de la liberté[117] ». Voilà ce qui nous explique
pourquoi saint Paul, au lieu de se laisser effrayer par la loi de Dieu comme un
esclave, se complaisait dans cette loi selon l'homme intérieur, ce qui ne
l'empêchait pas de voir dans ses membres une autre loi qui combattait la loi de
son esprit. La même pensée se reproduit dans ces autres paroles :
« Si vous êtes conduits par l'esprit, vous n'êtes plus sous la loi ».
Plus on est conduit par cet esprit, moins on est sous la loi, parce que plus on
se plaît dans la loi de Dieu, moins on est sous la crainte de la loi ; la
crainte est un tourment[118] et non pas un plaisir.
68. Si donc
nous sentons le besoin de rendre grâces à Dieu de la guérison de certains
membres, de même nous devons demander la guérison des autres, afin que,
possédant tous une santé aussi parfaite que possible, nous jouissions en toute
liberté de l'ineffable douceur de la charité divine. En effet, nous ne nions
pas que la nature humaine puisse être sans péché, qu'elle puisse se
perfectionner et qu'elle se perfectionne réellement ; mais nous affirmons
que rien de tout cela ne peut se faire sans la grâce de Dieu par Jésus-Christ
Notre-Seigneur. Avec le secours de cette grâce, cette nature devient juste et
heureuse, de telle sorte que c'est bien Dieu qui la relève comme c'est Dieu qui
l'a créée.
Il est
facile dès lors de réfuter l'objection que l'auteur se fait adresser :
« Le démon combat contre nous ». A cela nous répondons comme il a
répondu lui-même : « Résistons-lui, et il fuira loin de nous.
Résistez au démon, dit l'Apôtre, et il fuira loin de vous[119]. « Ces paroles nous montrent
comment le démon peut nuire à ceux qu'il fuit, ou quelle puissance peut
posséder cet esprit mauvais qui ne saurait prévaloir que contre ceux qui ne lui
résistent pas ». J'approuve parfaitement ce langage, car on ne saurait
mieux dire. Mais entre nous et les Pélagiens voici la différence : tout en
résistant au démon, non-seulement les hommes peuvent mais ils doivent implorer le
secours divin, c'est là ce que nous enseignons hautement ; les Pélagiens,
au contraire, attribuent toute cette résistance à la volonté humaine, de telle
sorte que la prière n'est plus une partie nécessaire de la piété. C'est pour
résister au démon et le chasser loin de nous, que nous adressons à Dieu cette
prière : « Ne nous laissez point succomber à la tentation[120] ». C'est également dans ce but
que nous est adressé cet avertissement semblable à celui qu'un général
adresserait à ses soldats : « Veillez et priez, afin que vous
n'entriez pas en tentation[121] ».
69.
Quelques-uns disaient : « Qui donc ne voudrait être sans péché, si
cet heureux état était en la puissance de l'homme ? » L'au1eur répond
avec beaucoup de justesse : « Cette objection prouve précisément la
possibilité en question, car beaucoup d'hommes et même tous voudraient être
sans péché ». Il ne lui reste plus qu'un pas à faire, et nous aurons la
paix ; qu'il avoue ce qui peut nous rendre sans péché. C'est la grâce de
Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ; mais jusque-là il a refusé de dire
que si nous pouvons être sans péché, c'est par le secours de cette grâce que
nous implorons dans la prière. Il peut se faire qu'il soit intérieurement
d'accord avec nous, mais jusqu'à preuve du contraire, qu'il nous permette d'en
douter. Pourquoi donc sur une matière qui soulève contre lui une si grande
réprobation, se donner le droit de confesser et de dire le contraire de ce
qu'il pense ? En le sommant de se prononcer, lui demandait-on un si grand
sacrifice, puisque, prenant le rôle de ses adversaires, il se proposait de
réfuter et de dévoiler l'erreur ? Pourquoi tant d'efforts uniquement en
faveur de la nature ? Pourquoi soutenir qu'en vertu même de sa création
l'homme pouvait ne pas pécher s'il l'eût voulu, de telle sorte que la
possibilité de ne pas pécher découle pour l'homme uniquement et exclusivement
du privilège et de la grâce de sa création ? Par conséquent la grâce de
Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur n'a plus aucun caractère de nécessité soit
pour guérir notre nature viciée, soit pour lui aider dans son insuffisance.
70. Entre
des chrétiens réels et pieux, on peut se demander si dans cette vie il y a eu,
s'il est ou s'il peut y avoir un homme vivant dans une justice si parfaite,
qu'il ne soit capable d'aucun péché. Poser cette question à l'égard des hommes
qui ont quitté la terre, ce serait le comble de la folie. Pour moi, je ne veux
même pas établir cette question pour la vie présente. Ma conviction personnelle
se trouve suffisamment formée par la clarté de ces paroles : « Aucun
homme vivant ne sera justifié en votre présence[122] » ; et combien d'autres
témoignages semblables ! Toutefois, je serais heureux que l'on pût me démontrer
que ces passages peuvent être interprétés dans un sens plus favorable, et que
cette justice pleine et parfaite à laquelle on ne pourrait rien ajouter s'est
trouvée hier, se trouve aujourd'hui et se trouvera demain dans des hommes
encore enveloppés de la misérable mortalité humaine ; ma joie serait
grande, lors même qu'on serait obligé d'ajouter que le plus grand nombre auront
besoin, jusqu'au dernier jour de leur vie, de répéter sans cesse :
« Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont
offensés[123] », tout en faisant reposer sur
le Christ et sur ses promesses leur espérance vraie, certaine et inébranlable.
Toutefois, je ne laisse pas de déclarer que je ne puis regarder comme chrétien
et traiter comme tel, celui qui soutiendrait que, sans la grâce du Sauveur
Jésus crucifié et sans le don du Saint-Esprit, il est possible à l'homme
d'arriver à une entière, Perfection, ou même à un degré quelconque d'une
justice véritable et surnaturelle.
71.
L'auteur cite à l'appui de sa thèse un certain nombre de témoignages tirés, non
pas de la sainte Écriture, mais des écrivains catholiques, pour prouver qu'il
n'est pas seul à suivre l'opinion qu'il professe. Mais ces témoignages sont de
telle sorte, qu'ils ne contredisent ni none doctrine ni la sienne. Il a même
cité quelques-unes de mes paroles, me jugeant digne de prendre plaise avec les
auteurs qu'il a nommés. Je lui en témoigne toute ma gratitude, et l'honneur
qu'il me fait est un nouveau motif qui me presse de demander que ses yeux
s'ouvrent à la vérité.
Quant au
premier auteur qu'il a cité[124], je n'ai pu vérifier les textes,
car je n'ai pu les trouver dans ses ouvrages, soit qu'il n'ait pas écrit ce qu'on
lui prête, soit que l'exemplaire que vous m'avez adressé ait été interpolé.
Comme je ne me crois pas obligé d'accepter les paroles des écrivains avec la
même soumission que je témoigne aux Écritures canoniques, je ne me sens
nullement ébranlé par cette proposition tirée des écrits de l'auteur dont je
n'ai pas lu le nom : « Il a fallu que le maître et le docteur de la
vertu fût en tout semblable à l'homme, afin qu'en triomphant du péché, il
apprît à l'homme qu'il peut, lui aussi, vaincre le péché[125] ». L'auteur seul de cette
proposition pourrait en préciser le sens et la portée ; toutefois, il est
pour nous hors de doute que le Christ n'a pas eu en lui de péché à vaincre, car
s'il est né dans la ressemblance de la chair de péché, il n'est pas né dans la
chair de péché. Autre proposition du même auteur : « Et ensuite, afin
qu'après avoir dompté les désirs de la chair, il nous apprît que le péché n'est
point pour nous une nécessité, mais un acte libre et volontaire ». Je puis
supposer qu'il ne s'agit pas ici des désirs illégitimes de la chair, mais
simplement des désirs naturels, comme la faim, la soif, la lassitude et autres
besoins semblables. En effet, quoique la satisfaction de ces besoins soit
légitime, cependant elle est pour plusieurs une occasion de péchés ; or,
c'est là assurément ce qui n'a pu arriver pour le Sauveur, quoiqu'il ait
éprouvé ces besoins en vertu de cette ressemblance de la chair de péché, qui
lui est attribuée dans l'Évangile.
72. Nous
trouvons ensuite ces paroles du bienheureux Hilaire : « Quand nous
serons arrivés à la perfection de l'esprit, et quand nous aurons revêtu
l'immortalité, glorieux privilèges de ceux qui ont le cœur pur, alors seulement
nous contemplerons ce qui est immortel en Dieu[126] ». En quoi cette proposition
aide-t-elle à notre auteur ou nous contredit-elle ? Je l'ignore
absolument, à moins qu'il n'y voie pour l'homme la possibilité d'avoir le cœur
pur. Et qui de nous en a jamais douté, en admettant toutefois l'insuffisance du
libre arbitre et l'absolue nécessité de la grâce de Dieu par Jésus-Christ
Notre-Seigneur ? Saint Hilaire aurait dit également : « Job
avait lu ces lettres, qui lui avaient appris à s'abstenir de toute chose
mauvaise ; car il servait le Seigneur avec un esprit exempt de vices, et
servir Dieu c'est la fonction spéciale de la justice ».
Dans ces
passages, saint Hilaire nous raconte ce que Job avait fait, mais il ne nous dit
pas que ce patriarche fût arrivé à la perfection dans ce siècle, et surtout il
est loin d'affirmer que tout ce que Job a fait ou parachevé, il l'ait fait ou
parachevé sans la grâce du Sauveur, dont il a prophétisé la venue et les
bienfaits. Celui-là s'abstient de toute chose mauvaise qui, tout en éprouvant
le péché en lui-même, refuse de s'en rendre l'esclave et repousse toute pensée
coupable qui ne lui permettrait pas de parvenir à la fin de son oeuvre. Mais
autre chose est de ne pas avoir le péché, autre chose est de ne pas obéir à ses
désirs. Autre chose est d'accomplir parfaitement ce grand précepte :
« Vous ne convoiterez pas[127] » ; autre chose est de
faire effort de mortification pour réaliser en soi au moins cette autre
parole : « N'allez pas à la suite de vos désirs[128] ». Et toutefois, dans ces deux
cas, on ne doit pas oublier que l'on ne peut rien sans la grâce du Sauveur.
Pratiquer
la justice, c'est dans le vrai culte de Dieu combattre par une lutte intérieure
contre le mal intérieur de la concupiscence ; et posséder la perfection de
la justice, c'est ne plus avoir d'adversaire. Celui qui combat court toujours
quelque danger, quelquefois même il est frappé, quoiqu'il ne soit pas
renversé ; pour celui qui n'a pas d'adversaire, il jouit d'une paix
complète. Si l'on peut dire de quelqu'un, en toute vérité, qu'il est sans péché,
c'est de celui en qui n'habite pas le péché, et non pas de celui qui, en
s'abstenant des oeuvres mauvaises, est encore obligé de s'écrier :
« Ce n'est pas moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moi[129] ».
73. Job
lui-même ne garde pas le silence sur ses péchés, et votre ami s'applaudit avec
raison de voir que l'humilité ne s'allie jamais avec l'erreur et le
mensonge ; d'où il suit que les aveux de Job sont inspirés par la vérité,
puisqu'il est lui-même un véritable serviteur du Très-Haut.
Commentant
ces paroles du psaume : « Vous avez méprisé tous ceux qui se sont
éloignés de vos justices », saint Hilaire écrit : « Si Dieu
méprisait les pécheurs, il mépriserait tous les hommes, car personne n'est sans
péché. Ceux qu'il méprise, ce sont ceux qui se séparent de lui et que nous
nommons apostats[130] ». Vous voyez que saint
Hilaire ne se contente pas de dire au passé que personne n'a été sans
péché ; il affirme au présent que personne n'est sans péché ; quant
aux raisons, je n'ai pas à les examiner. Il me suffit de remarquer que celui
qui refuse de croire au témoignage de l'apôtre saint Jean, s'écriant « Si
nous disons que nous sommes » et non pas seulement que nous avons été
« sans péché[131] », refusera à plus forte
raison de croire à la parole de saint Hilaire. Je défends donc la grâce de
Jésus-Christ, sans laquelle personne n'est justifié, quelle que soit, du reste,
la puissance du libre arbitre. Mais Jésus-Christ lui-même a mieux que tout
autre affirmé la nécessité de sa grâce ; acceptons donc cette solennelle
parole : « Sans moi vous ne pouvez rien faire[132] ».
74. Dans le
passage que l'auteur cite de saint Ambroise, il est certain que ce grand
docteur combat ceux qui prétendent que l'homme ne saurait être sans péché dans
cette vie. Pour appuyer sa thèse, il cite le fait de Zacharie et d'Élisabeth
qui nous sont présentés dans l'Évangile comme ayant marché sans faillir dans
toutes les justifications de la loi ; mais a-t-il dit quelque part que ces
deux époux aient atteint cette perfection sans la grâce de Dieu par
Jésus-Christ Notre-Seigneur ? N'est-il pas certain que, même avant la
passion du Sauveur, les hommes n'ont été justes que par la foi en Jésus-Christ,
seul principe d'où puisse nous venir le Saint-Esprit qui nous a été donné, par
qui la charité est répandue dans nos cœurs ? Or, n'est-ce pas uniquement
par la charité que les justes possèdent la justice ? Quant à la réception
de l'Esprit-Saint, ce saint évêque affirme que nous ne l'obtenons que par nos
prières, d'où il suit que la volonté par elle-même ne suffit pas, à moins
qu'elle ne soit aidée par la grâce ; n'est-ce pas lui qui a composé ce
cantique dans lequel nous disons : « Et il accorde aux vœux ardents
de mériter le Saint-Esprit ? »
75. Notre
auteur a cité de saint Ambroise ce qu'il a voulu ; qu'il me soit permis à
mon tour d'en citer le passage suivant : « Il m'a paru »,
dit-il. « Il peut se faire que ce qu'il a vu, d'autres l'aient vu
également. En effet, cette vue ne dépend pas uniquement de la volonté humaine,
mais surtout de celui qui parle en moi », est-il écrit[133], « du Christ qui seul nous
rend capables de voir ce qui est bien. C'est lui qui a pitié de nous et celui
dont il a pitié, il l'appelle. Voilà pourquoi celui qui suit Jésus-Christ et à
qui vous demandez pour quel motif il a voulu être chrétien, pourra vous
répondre. Il m'a paru. Il ne nie pas, en parlant ainsi, l'appel préliminaire de
Dieu, car c'est par Dieu que la volonté humaine est préparée ; et pour que
Dieu soit honoré par un saint, il faut d'abord que ce saint ait été touché de
la grâce de Dieu ».
Si donc
notre auteur sait goûter les paroles de saint Ambroise, qu'il professe avec lui
que c'est par Dieu que toute volonté humaine est préparée, et alors la question
qui nous occupe sera à peu près résolue ; car il ne s'agira plus que de
savoir à qui ou quand est accordée la perfection de la justice, ce qui, dans
tous les cas, ne peut se faire que par la grâce de Jésus-Christ. Et puis, quel
motif avait donc notre auteur de ne citer qu'une seule phrase de saint
Ambroise ? Nous lisons : « Comme l'Église est formée de la
réunion des Gentils, c'est-à-dire des pécheurs, comment pourrait-elle être
immaculée, si tout d'abord elle n'avait été purifiée par la grâce de
Jésus-Christ et si elle n'avait reçu le privilège de ne pas pécher et de ne
tomber dans aucune faute ? » Saint Ambroise ajoutait :
« Dès le principe, l'Église n'est pas immaculée, car cet heureux état
dépasse les forces de la nature ; mais aidée par la grâce de Dieu et
appuyée sur ses propres forces, elle cesse de pécher et se montre réellement
immaculées »[134].
Notre
auteur passe soifs silence ces dernières paroles, et il n'est que trop facile
d'en comprendre la raison. Tous les efforts des Saints ici-bas tendent à
réaliser dans l'Église de la terre cette pureté sans tache qui caractérise
l'Église du ciel, laquelle ne renferme aucun pécheur dans son sein, laquelle ne
connaît plus cette loi du péché combattant contre la loi de l'esprit, laquelle
enfin participe à la sainteté même de la vie divine. Toutefois, que notre
auteur veuille bien remarquer ces paroles de saint Ambroise, fondées sur
l'autorité même des saintes Écritures : « L'Église n'est pas
immaculée dès le commencement, car un tel état est impossible à la nature
humaine ». Ce commencement est avant tout celui où nous naissons enfants
d'Adam. Car Adam, nous ne pouvons en douter, a été créé dans une parfaite
innocence ; quant à ses descendants, ils sont par le fait même de leur
naissance enfants de colère, leur nature est viciée et déchue, ils sont
souillés dès le commencement, et de là, selon saint Ambroise, l'impossibilité
pour la nature humaine d'être sans péché.
76. Saint
Jean, évêque de Constantinople, est également cité quand il affirme « que
le péché n'est point une substance, mais un acte mauvais ». Et qui
donc en a jamais douté ? Il ajoute : « Parce que le péché n'est
pas naturel et qu'il est le fruit du libre arbitre, il a dû être porté contre lui
une loi qui le réprouve et le condamne ». Et qui donc l'a jamais
nié ? Ce qui est en question pour nous, c'est la nature humaine viciée par
le péché, c'est la grâce de Dieu, laquelle seule peut nous guérir par
l'application que nous en fait Jésus-Christ ; grâce dont nous n'aurions
pas besoin si notre nature était saine. Comment donc notre auteur ose-t-il
soutenir qu'elle n'est pas viciée, qu'elle se suffit par son libre arbitre et
qu'elle peut ne pas pécher ?
77. Nous
savons tous que notre adversaire revendique pour lui l'autorité du bienheureux
Xiste, évêque de l'Église romaine et martyr du Seigneur. Ce pontife aurait
dit : « En donnant le libre arbitre aux hommes, Dieu leur a permis de
vivre sans péché et de devenir ainsi semblables à Dieu ». Or, l’œuvre du
libre arbitre, c'est d'écouter la voix de Celui qui l'appelle, de se laisser
persuader, et de demander à Dieu le secours pour ne pas pécher. Il s'agit pour
les hommes « de devenir semblables à Dieu » ; or, le seul moyen
de devenir semblables à Dieu, c'est la charité répandue dans nos cœurs, non
point par la possibilité de notre nature, non point par le libre arbitre qui
est en nous, mais par le Saint-Esprit qui nous a été donné.
Le même
martyr dit également : « Le temple saint à présenter à Dieu, c'est
l'âme pure ; et l'autel le plus excellent à ériger en son honneur, c'est
un cœur pur et sans péché ». Or, qui ne sait que pour amener un cœur pur à
cette perfection, et pour opérer ce renouvellement quotidien de l'homme
intérieur, le moyen indispensable, c'est la grâce de Dieu par Jésus-Christ
Notre-Seigneur ? Saint Xiste dit également : « L'homme chaste et
sans péché a reçu de Dieu le pouvoir de devenir enfant de Dieu ». Arriver
à cet état de pureté et d'innocence, c'est le but suprême que se proposent les
vrais chrétiens ; mais ils savent qu'ils ne peuvent l'atteindre sans le
concours efficace du Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ Dieu et
homme. Or, le saint pontife, s'adressant à ceux qui seraient parvenus à cet
heureux état, leur rappelle que ce n'est point par leur propre pouvoir qu'ils y
sont parvenus, mais par la grâce que Dieu leur a conférée ; car, que
pouvait leur nature viciée et dépravée, et n'est-ce pas à nous que s'adressent
ces paroles de l'Évangile. « Quant à ceux qui l'ont reçu, il leur a donné
le pouvoir de devenir les enfants de Dieu[135] ? » Ils ne l'étaient
point par nature et ils ne le seraient point devenus si, avec la foi en
Jésus-Christ, ils n'avaient en même temps reçu ce pouvoir. Or, ce pouvoir
n'appartient qu'à la force de la charité, laquelle n'est en nous que par le
Saint-Esprit qui nous a été donné.
78.
L'auteur cite de même quelques paroles de Jérôme, ce prêtre vénérable, tirées
de son commentaire sur ces paroles de l'Évangile « Bienheureux ceux qui
ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu ». « Ces hommes »,
dit Jérôme, « ce sont ceux à qui la conscience ne reproche aucun
péché » ; il ajoute : « On reconnaît celui qui est pur à la
pureté de son cœur, car le temple de Dieu ne peut être souillé[136] ». Or, pour arriver à cette perfection
dans laquelle nous pourrons voir Dieu par un cœur pur, si nous avons besoin de
faire effort, de travailler, de prier, d'implorer, nous avons besoin surtout de
la grâce de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Le même prêtre Jérôme dit
ailleurs : « Dieu, en nous créant, nous a doués du libre arbitre et
« nous ne sommes entraînés nécessairement « ni au vice ni à la
vertu ; car là où il y a nécessité, il n'y a pas lieu d'obtenir la
récompense[137] ». Est-il donc un seul
catholique qui ne reconnaisse cette vérité, ne l'embrasse de tout cœur et
n'admette que c'est dans ces conditions que la nature humaine a été
créée ? Quand nous faisons le bien, nous ne subissons le joug d'aucune
nécessité, puisqu'alors nous jouissons de toute la liberté de la charité.
79. Je
reviens à la doctrine de l'Apôtre « La charité de Dieu a été répandue dans
nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné[138] ». Par qui donc l'Esprit nous
a-t-il été donné, si ce n'est par celui qui est monté au ciel, qui a emmené
notre captivité captive et a comblé les hommes de ses dons[139] ? Comme il y a pour nous une
sorte de nécessité de pécher par l'effet des vices de notre nature et non point
par suite de sa constitution même, que l'homme s'en souvienne, et pour échapper
à cette nécessité, qu'il sache dire à Dieu : « Délivrez-moi des
nécessités qui m'accablent[140] ». Cette prière est déjà une
lutte engagée contre le tentateur qui cherche à exploiter contre nous la triste
nécessité où nous sommes ; par l'effort même que cette lutte suppose et
surtout par le secours de la grâce de Jésus-Christ Notre-Seigneur, nous
éloignerons cette malheureuse nécessité de pécher et nous revêtirons une
liberté pleine et entière.
80. Venons
à nous. « Dans son livre du Libre Arbitre », dit notre auteur,
« l'évêque Augustin s'exprime ainsi : Quelle que puisse a être cette
cause prétendue de la volonté,
on peut ou
on ne peut pas lui résister ; si l'on ne peut, il n'y a pas de péché à la
suivre ; si on le peut, que l'on résiste, et on sera sans péché. Peut-être
surprend-elle à l'improviste ? Eh bien ! qu'on se tienne sur ses
gardes, pour n'être pas surpris. Et si la surprise est telle qu'on ne puisse y
échapper ? Dans ce cas encore, il n'y a pas de péché. Qui pèche en faisant
ce qu'il ne peut éviter ? Et pourtant l'on pèche ? Oui, sans doute,
mais parce qu'il y avait possibilité d'y échapper ». Je le reconnais, ce
sont bien là mes paroles, mais que l'auteur veuille bien aussi ne pas oublier
ce qui a été dit plus haut.
Il est
question entre nous de la grâce divine qui nous est donnée comme remède par le
souverain Médiateur ; mais il ne s'agit nullement de l'impossibilité de la
justice. Quelle que soit la cause qui nous porte à agir, nous pouvons y
résister, nous le pouvons parfaitement. N'est-ce pas un secours que nous
implorons lorsque nous disons : « Ne nous laissez pas succomber à la
tentation ? » Demanderions-nous donc ce secours, si nous croyions ne
pouvoir résister en aucune manière ? Nous pouvons éviter le péché, mais
avec l'aide de Celui qui ne peut être trompé. C'est encore en vue d'éviter le
péché, que nous disons dans toute la véracité de notre âme :
« Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont
offensés[141] ». Quand il s'agit du corps,
deux moyens se présentent à nous pour éviter les maladies, soit pour l'empêcher
de venir, soit pour la guérir quand nous en sommes atteints. Pour l'empêcher de
venir, nous disons : « Ne nous laissez pas succomber à la
tentation » ; et pour la guérir, nous disons :
« Pardonnez-nous nos offenses ». Donc nous pouvons échapper à la
maladie, soit quand elle nous menace, soit quand nous en sommes atteints.
81. S'il a
lu mes livres sur le Libre Arbitre, il en est d'autres qui ne les ont pas lus
et qui, en parcourant ces pages de notre auteur, pourraient ne pas saisir assez
clairement ma pensée. Pour obvier à ce danger, je crois devoir citer à mon tour
certains passages, bien persuadé que si notre adversaire les comprenait et les
goûtait, toute controverse cesserait à l'instant même entre nous. Immédiatement
après les paroles qu'il a citées, cherchant de toutes mes forces à préciser ma
doctrine, j'ajoutai : « Toutefois il est parlé dans nos livres divins
d'actes commis par ignorance et néanmoins condamnés avec obligation de les
réparer ». Puis, après avoir cité plusieurs exemples, parlant de la
faiblesse, j'ajoutai : « Il est encore parlé d'actes commis par
nécessité, quand on ne peut faire le bien que l'on veut. Et en effet, qui fait
entendre ces paroles. Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que
je ne veux pas ? » A l'appui de ma proposition j'ajoutai quelques
autres témoignages que je lis suivre de cette réflexion : « Voilà le
cri de l'homme, mais de l'homme issu des condamnés à mort ; car si ces
mouvements ne sont point un châtiment, s'ils viennent de la nature, ils sont
sans péché ». Un peu plus loin je m'exprimais ainsi : « La seule
conclusion à tirer est donc de croire que cette même peine est infligée
justement par suite de la condamnation de l'homme. Faut-il s'étonner encore que
l'ignorance ne laisse point à l'homme la liberté de choisir le bien qu'il a à
faire ; que les résistances de la convoitise charnelle devenue comme une
seconde nature par la violence brutale des générations humaines ne permette
point de faire le bien que l'on connaît et que l'on veut ? La juste peine
du péché est de perdre ce dont on n'a pas voulu faire un bon usage, quand on le
pouvait aisément avec quelque bonne volonté. Ainsi, quand on n'accomplit pas le
bien que l'on connaît, on perd la science du bien ; et quand on ne veut
pas faire le bien que l'on peut, on perd le pouvoir de le faire quand on veut.
L'ignorance et la difficulté sont en effet les deux châtiments de toute âme
coupable ; l'ignorance qui produit la confusion de l'erreur, la difficulté
qui cause la douleur du travail. Or, quand on prend ainsi le faux pour le vrai
et qu'on s'égare malgré soi ; quand, accablé sous le poids de la lutte et
déchiré par la douleur des liens charnels, on ne peut s'abstenir des actes
déréglés, on n'est point dans la nature telle que Dieu l'a établie, on souffre
la peine à laquelle il a condamné. Quand nous parlons ici de la liberté du
bien, nous entendons celle qui fut donnée à l'homme au moment de sa
création ».
Voici
maintenant comment je répondais à ceux qui se croyaient en droit de se plaindre
de cette ignorance et de cette difficulté du bien, ignorance et difficulté qui
sont comme des vices transmis par le premier homme à toute sa postérité :
« Je leur réponds en peu de mots de se taire et de cesser leurs murmures
contre Dieu. Peut-être auraient-ils droit de se plaindre, si nul ne triomphait
de l'erreur et de la passion. Mais le Seigneur n'est-il pas présent partout ?
N'emploie-t-il pas de mille manières les créatures qui lui sont soumises pour
appeler ceux qui sont éloignés, pour instruire la foi, consoler l'espérance,
encourager la charité, seconder les efforts, exaucer ceux qui prient ? On
ne te fait pas un crime de ton ignorance involontaire, mais de ta négligence à
t'instruire ; on ne te reproche pas non plus de ne point panser tes
membres blessés, mais de repousser celui qui s'offre à te les guérir ».
C'est par
de telles paroles que j'exhortais, selon mon pouvoir, à embrasser une vie
véritablement chrétienne ; et surtout j'appuyais sur la nécessité de la
grâce sans laquelle la nature humaine, aujourd'hui plongée dans les ténèbres et
viciée dès l'origine, ne peut ni être éclairée ni être guérie. Et en effet tout
ce que nous avons à faire contre les Pélagiens, c'est de ne pas permettre qu'on
exalte la nature au détriment de la grâce de Dieu, qui nous vient par
Jésus-Christ Notre-Seigneur[142]. De cette nature encore j'ai dit un
peu plus loin : Nous nommons la nature ce qui est proprement la nature
humaine, la nature où l'homme fut créé d'abord dans l'innocence ; nous
appelons aussi nature celle où, par suite du châtiment infligé au premier homme
devenu coupable, nous naissons sous l'empire de la mort, dans l'ignorance et
soumis à la chair. C'est ainsi que l'Apôtre dit lui-même : « Nous
avons été, comme les autres, enfants de colère par nature[143] ».
82. Si donc
nous voulons, par des exhortations chrétiennes, enflammer le zèle et secouer la
paresse des hommes à marcher dans les voies de la perfection, commençons par
réveiller en eux cette foi qui les rendra chrétiens et les soumettra à l'empire
de celui sans lequel il n'y a pas de salut pour eux. S'ils sont chrétiens, mais
chrétiens négligents, frappons-les de terreur et faisons briller à leurs yeux
la beauté des récompenses. Souvenons-nous de les exhorter non-seulement à faire
de bonnes actions, mais à adresser à Dieu de ferventes prières, à s'instruire
de la saine doctrine et à rendre grâces au ciel quand ils ont résolu de diriger
leur vie selon les règles de la foi, ce qu'ils ne peuvent faire sans triompher
de certaines difficultés. D'un autre côté, quand ces difficultés se
rencontrent, qu'ils sachent persévérer dans la prière et implorer de la
miséricorde de Dieu la grâce de se mettre promptement à l’œuvre. Pourvu qu'ils
marchent ainsi, je n'ai plus à m'inquiéter ni du lieu ni du jour où ils
arriveront à la perfection ; il me suffit de savoir qu'ils ne peuvent ni
commencer, ni poursuivre, ni achever l’œuvre de leur perfection sans la grâce
de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Lors même qu'ils seraient fermement
persuadés qu'ils ne sont point coupables, qu'ils ne disent pas qu'ils sont sans
péché, dans la crainte que la vérité ne soit point en eux, comme la vérité ne
se trouve point en ceux qui, étant coupables, disent qu'ils sont sans péché.
83. Les
préceptes du Seigneur sont très-bons, pourvu que nous en usions légitimement[144]. Par cela seul que nous croyons
fermement que « Dieu juste et bon ne peut nous commander
l'impossible », nous sommes avertis de ce que nous devons faire quand le
précepte est facile, et de ce que nous devons demander quand il est difficile.
Or tout est facile à la charité, car le joug est doux à celui-là seul qui n'a
d'autre joug que celui de Jésus-Christ[145]. Il est dit également :
« Et ses préceptes ne sont pas intolérables[146] ». Que celui qui les
trouverait trop lourds, veuille bien considérer que si Dieu nous déclare qu'ils
ne le sont pas, c'est parce qu'il sait nous inspirer cet amour pour lequel rien
n'est trop lourd et qui sait demander l'accomplissement de ce qui lui est
prescrit. Telle est la pensée clairement exprimée dans le livre du Deutéronome,
pour peu, du moins, que nous voulions l'envisager au point de vue de la piété,
de la sainteté et de la foi ; car c'est ainsi que saint Paul lui-même l'a
reproduite en ses termes : « La parole n'est point éloignée de
vous ; elle est dans votre a bouche et dans votre cœur (dans vos mains,
disent les Septante, parce que c'est dans le cœur que se trouvent les mains
spirituelles) ; « telle est la parole de la foi que nous vous
prêchons[147] ».
Conformément
au précepte qui nous est imposé, convertissez-vous au Seigneur votre Dieu de
tout votre cœur et de toute votre âme, et le commandement du Seigneur n'aura
plus rien de lourd et d'écrasant. Un commandement d'amour peut-il donc être
lourd ? Pour celui qui n'aime pas, tout précepte est un fardeau qui l'écrase ;
mais pour celui qui aime, il n'y a plus rien de lourd. Or il aime celui qui,
selon l'avertissement donné à Israël, se convertit au Seigneur son Dieu de tout
son cœur et de toute son âme. « Je vous donne un commandement
nouveau : Aimez-vous les uns les autres[148] ». « Celui qui aime son
prochain a accompli la loi » ; « la plénitude de la loi c'est la
charité[149] ». Il est dit encore, et
toujours dans le même sens : « S'ils marchaient dans les voies
bonnes, ils trouveraient légères les voies de la justice[150] ». Et ces autres
paroles : « A cause de la parole sortie de vos lèvres, j'ai marché
dans la voie difficile[151] », ne prouvent-elles pas la
vérité de chacune de ces deux propositions : Les voies de Dieu sont dures
pour la crainte, mais elles sont légères à l'amour ?
84. La
charité commencée, c'est la justice commencée ; la charité en progrès,
c'est la justice en progrès ; la charité développée, c'est la justice
développée, et enfin « la charité parfaite, c'est la justice
parfaite ». Mais la charité procède d'un cœur pur, d'une conscience bonne
et d'une foi sincère, « et le plus haut degré auquel elle puisse parvenir
en cette vie, c'est de mépriser pour elle la vie elle-même ». Toutefois je
ne suis pas surpris qu'en sortant de cette vie la charité parvienne à une
perfection plus grande encore. Quoi qu'il en soit et sans attendre que la
charité soit arrivée à ce degré de plénitude au. delà duquel nulle addition
n'est possible, je dis qu'elle est répandue dans nos cœurs, non point par les
forces de la nature ou de la volonté humaine, mais par le Saint-Esprit qui nous
a été donné pour porter secours à notre faiblesse et soutenir en nous la santé.
Or, cette charité, c'est la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, à
qui, avec le Père et le Saint-Esprit, appartiennent l'éternité et la bonté dans
les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
[1] Salluste. Prologue de la guerre de Jugurtha.
[2] Rom. X, 2-4.
[3] Gal. III, 22.
[4] Id. II, 21.
[5] Rom. IV, 5.
[6] Id. III, 23, 24.
[7] Matth. IX, 12, 13.
[8] Tim. III, 16.
[9] Rom. X, 14, 17.
[10] Ps. XVIII, 5.
[11] Ephés. II, 3-5.
[12] Rom. IX, 23.
[13] I Tim. I, 15.
[14] Rom. VIII, 29, 30.
[15] I Cor. I, 17.
[16] Jacq. III, 15.
[17] Jean, XI, 43, 44.
[18] Id. V, 21.
[19] Job, XIV, 4, selon les Septante.
[20] III Rois, VIII, 46.
[21] Eccle. VII, 21.
[22] Ps. XIII, 1.
[23] Jean, III, 5.
[24] Rom. V,12.
[25] Ps. CXVIII, 133.
[26] II Cor. V, 21.
[27] Héb. IV, 15.
[28] Jean, III, 9.
[29] I Jean, I, 8.
[30] Du Mérite des péchés, liv. II, n. 8-10.
[31] Jacq. III, 8.
[32] Sag. I, 11.
[33] Matth. X, 20.
[34] Jacq. III, 10, 13-17.
[35] Jacq. I, 5.
[36] Id. III, 2.
[37] Rom. VIII, 7, 8.
[38] Rom. XIII, 10.
[39] Id. V, 5.
[40] Ps. CXVIII, 73.
[41] I Cor. I, 17.
[42] Ps. XL, 5.
[43] Matth. XV, 12, 13.
[44] Id. X, 21.
[45] Ps. CI, 5.
[46] Matth. XI,12, 13.
[47] I Tim. I, 15.
[48] Rom. I, 21-31.
[49] Ephés. V, 14.
[50] Matth, VIII, 22.
[51] Ps. LXX, 5.
[52] Du Mérite et de ta Rémission des péchés, liv. II, n. 49-56.
[53] Jean, XIV, 30, 31.
[54] I Cor. IV, 7.
[55] Ps. XXIX, 7, 8.
[56] Rom. VII, 23.
[57] II Cor. XII, 7, 9.
[58] Philip. II, 12,13.
[59] Gen. III, 1-6.
[60] I Tim. I, 20.
[61] Gen. III, 5.
[62] Eccli. X, 15, 14.
[63] Ps. XXXVI, 6, 5.
[64] Jean, XV, 5.
[65] Ps. LVIII, 11.
[66] Ps. XXII, 6.
[67] Ps. XCI, 2.
[68] Ps. XLIII, 19.
[69] Rom. X, 2-4.
[70] Jean, XIV, 6.
[71] Philip. II, 12, 13.
[72] Ps. II, 11-13.
[73] Ps. LXXXIV, 8.
[74] Ps, LXXXV, 11.
[75] Ps. CXXXVIII, 10.
[76] Luc, XII, 37.
[77] Matth. XXI, 9.
[78] Gen. III.
[79] Id. IV.
[80] Gen. V, 4.
[81] Rom. VI, 12.
[82] I Thess. V, 21.
[83] Rom. V, 12.
[84] Act. IV, 12.
[85] I Cor. I, 17, 19, 21.
[86] Gal. II, 21.
[87] Gal. V, 11, 4.
[88] Rom. X, 3, 4.
[89] Id. III, 23.
[90] Id. V, 18.
[91] Ps. CXLII, 2.
[92] Rom. V, 5.
[93] Luc, X, 30, 34.
[94] II Cor. IV, 13.
[95] Rom. VIII, 24, 25.
[96] Sag. IX, 15.
[97] II Tim. II, 18.
[98] Eccli. X, 9.
[99] Ps. XI, 2.
[100] Ps. XL, 5.
[101] Galat. V, 17.
[102] Rom. VII, 15,18.
[103] Gal. V, 17.
[104] Rom. VIII, 9.
[105] Luc, X, 30-5.
[106] Jean I, 14.
[107] Gal. V,17.
[108] Id. III, 5.
[109] Rom. VII, 24, 25.
[110] Matth. VI, 13.
[111] Rom. VII, 23.
[112] Luc, XVI, 22-26.
[113] Marc, X, 46, 52.
[114] Rom. VI, 12.
[115] Gal. V, 17, 18.
[116] Rom. V, 5.
[117] Jacq. I, 25.
[118] I Jean, IV, 18.
[119] Jacq. IV, 7.
[120] Matth. VI, 13.
[121] Marc, XIV, 38.
[122] Ps. CXLII, 2.
[123] Matth. VI, 12.
[124] Lactance.
[125] Lactance, Institut., liv. IV, ch. 24, 25.
[126] Hilaire, sur saint Matth., V.
[127] Exode, XX, 16.
[128] Eccli. XVIII, 30.
[129] Rom. VII, 20.
[130] Hilaire, sur le Ps. CXVIII, 118.
[131] I Jean, I, 8.
[132] Jean, XV, 5.
[133] II Cor. XIII, 3.
[134] Ambroise, sur saint Luc, I.
[135] Joan, I, 12.
[136] Saint Jérôme, sur le chap. IV de saint Matth.
[137] Contre Jovinien, liv. II.
[138] Rom. V, 5.
[139] Ephés, IV, 8.
[140] Ps. XXIV, 17.
[141] Matth. VI, 13,12.
[142] Du Libre Arbitre, liv. III, n. 50-54.
[143] Ephés. II, 3.
[144] I Tim. I, 8.
[145] Matth. XI, 30.
[146] I Jean, V, 3.
[147] Deut.XXX, 14 ; Rom. X, 8.
[148] Jean, XIII, 34.
[149] Rom, XIII, 8, 10.
[150] Prov. II, 20, selon les Septante.
[151] Ps. XVI, 4.